Dictionnaire de l'Histoire de France 2005Éd. 2005
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déportation, (suite)

Les déportés de France ont été généralement conduits, depuis la prison où ils étaient détenus, au camp de Compiègne-Royallieu, avant d'être entassés dans des wagons à bestiaux. Au terme d'un terrible voyage, long souvent de plusieurs jours, sans nourriture, sans boisson, ne disposant que d'un simple seau pour les besoins naturels, et qui conduit certains à la folie ou la mort, ils arrivent à destination, accueillis par les hurlements des SS et les aboiements des chiens. C'est alors la confiscation de tous les biens personnels, la douche, le rasage de la tête et du corps, la distribution de vêtements rayés. Le Häftling se voit attribuer un numéro matricule qui remplace son nom, et qui est inscrit à la base d'un triangle, toujours rouge - le triangle qui désigne les politiques - pour les déportés de France, cousu sur le vêtement rayé. Il a perdu tout repère le rattachant à sa vie antérieure, toute identité. La situation des déportés varie cependant selon les camps de concentration - ainsi, la mortalité touche à Mauthausen 50 % des détenus, contre 25 % à Buchenwald -, et même à l'intérieur de chacun d'eux : « Un jour, écrit Germaine Tillion, ethnologue, résistante, déportée à Ravensbrück, on collectionnera les témoignages sur les camps de concentration et, ce jour-là, il faudra se souvenir qu'il y eut mille camps dans chaque camp. » De fait, les différences entre détenus sont considérables. Différences entre les nationalités, d'abord : ainsi, les Français se trouvent tout en bas de la hiérarchie, devançant néanmoins les Russes, les Tziganes et les juifs, qui sont les plus maltraités. Différences entre les individus, ensuite, car, si les camps de concentration sont gardés par la SS, qui y assume le véritable pouvoir, cette dernière a mis en place une hiérarchie parallèle de détenus qui gèrent le camp au quotidien, et qui constitue ce que Primo Levi, juif italien déporté à Monowicz, un camp du complexe d'Auschwitz, appelle « la zone grise » ; parmi eux, le Kapo, détenu qui dirige les Kommandos de travail, ou le Blokältester, détenu chef de Block. Il n'en reste pas moins que tous les prisonniers, à des degrés divers, connaissent la faim, la soif, les mauvais traitements, le travail forcé, que certains, à Buchenwald ou à Dachau, sont l'objet d'expériences médicales ; la mortalité globale des Français dans les camps est considérable : 40 %.

Déportation et extermination des juifs.

• La déportation des juifs obéit à une autre logique. Dès l'occupation de la France, étrangers ou français, ils sont exclus de la communauté nationale par une série d'ordonnances allemandes et par les lois de Vichy. À partir de 1941, ils sont victimes de rafles, menées d'abord à Paris contre les juifs polonais, tchèques et ex-autrichiens, qui sont internés par la suite dans les camps du Loiret, Pithiviers et Beaune-la-Rolande. Le 20 août 1941, près de 6 000 juifs étrangers du XIe arrondissement de Paris sont arrêtés et conduits à Drancy. Suivront, le 12 décembre 1941, 743 hommes de nationalité française - industriels, médecins, avocats... -, qui seront enfermés, quant à eux, au camp de Compiègne. Les rafles reprennent à l'été 1942 : les 16 et 17 juillet, la rafle dite « du Vel'd'hiv' » touche quelque 13 000 personnes, dont, pour la première fois, des femmes et des enfants ; les personnes seules sont emmenées à Drancy, tandis que les familles sont parquées au vélodrome, avant d'être déportées vers Auschwitz. En août, des opérations semblables sont menées en zone libre : 11 000 personnes environ y sont arrêtées et conduites à Drancy. Les arrestations continuent pendant les années 1943 et 1944, étape dans la « solution finale » qui vise à l'extermination des juifs. Le premier convoi de la mort quitte la France le 27 mars 1942 ; le dernier, le 17 août 1944. 75 721 juifs ont été déportés de France vers les centres de mise à mort nazis, dont 42 655 en 1942, 17 041 en 1943, 16 025 en 1944. Parmi eux, 6 012 avaient moins de 12 ans, 13 104, de 13 à 29 ans, et 8 687, plus de 60 ans. La grande majorité de ces juifs sont dirigés vers le complexe concentrationnaire d'Auschwitz-Birkenau. C'est là, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Cracovie, qu'en 1940 la SS a installé un camp de concentration, dans les bâtiments en brique d'une ancienne caserne désaffectée, près de la petite ville polonaise d'Oswieçim, qui a repris le nom germanique qu'elle portait sous la domination des Habsbourg, Auschwitz. À l'origine, Auschwitz est conçu comme un camp de concentration. Jusqu'au début de l'année 1942, les Polonais y sont largement majoritaires, même si, dès la mi-juin 1941, des détenus arrivent d'autres pays. En janvier 1941, à la demande de la direction de l'IG Farben, il est décidé de construire une usine produisant du méthanol et du caoutchouc synthétique (Buna, en allemand) dans le village de Monowicz, à sept kilomètres environ du camp d'Auschwitz. À l'automne 1942, des baraques sont construites à proximité de l'usine, et Monowicz devient à son tour un camp : Auschwitz III, où travaillent une dizaine de milliers de déportés de toute l'Europe, juifs en immense majorité. Des détenus seront aussi, plus tard, affectés à une quarantaine de camps annexes, installés autour d'une usine ou d'une mine. En mars 1941, le Reichsführer SS Heinrich Himmler a décidé d'établir un nouveau camp dans le hameau de Brzezinka (Birkenau, en allemand), destiné à accueillir 100 000 prisonniers de guerre en prévision de l'invasion de l'Union soviétique. Environ 250 baraques en bois sont installées, calquées sur le modèle des écuries militaires mobiles, chacune devant abriter au moins 400 détenus. Alors même que Birkenau est en cours d'aménagement, à l'été ou à l'automne 1941, Auschwitz-Birkenau est choisi comme lieu de la « Solution finale de la question juive en Europe ». L'endroit est adéquat, situé près du nœud ferroviaire de Katowice, et, en outre, facile à isoler. En mars 1942, les premiers prisonniers sont conduits à Birkenau. Dans le courant du mois de mai, une fermette de Birkenau est transformée en chambre à gaz, puis une seconde le mois suivant.