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Rome antique

La Louve du Capitole
La Louve du Capitole

Nom donné à l'un des principaux États de l'Antiquité, qui, à partir de la ville de Rome, a conquis d'abord l'Italie, puis le monde méditerranéen.

HISTOIRE ET SOCIÉTÉ

Introduction

Parmi la poussière de cités et de petits États de l'Italie primitive, une ville est née, qui, développant sa domination sur les territoires avoisinants, est devenue le centre d'un empire couvrant l'ensemble du bassin de la Méditerranée.

La légende des origines

Pendant deux millénaires, les historiens ont répété la même histoire : une ville fondée par Romulus et Remus, jumeaux fils d'une vestale et allaités par une louve ; une lointaine origine troyenne par Énée, venu en Italie après la ruine de Troie. La conviction des auteurs n'était pas absolue. Déjà Tite-Live avouait que certains récits ne lui paraissaient être que des racontars. Il fallut attendre le xxe s. pour repousser résolument ces légendes, puis pour revenir sur cette position et reconnaître qu'elles n'étaient pas entièrement dénuées de fondement. On s'est aperçu que la légende des origines troyennes remontait à une haute époque, le vie s. avant J.-C. Énée était alors connu en Étrurie. Un temple qui lui était consacré a été retrouvé dans la banlieue romaine. Des rapprochements entre l'organisation classique en Troade et celle des bords du Tibre ont été faits. On peut penser que soient restées dans les mœurs comme dans les souvenirs les traces d'une immigration d'origine orientale à une date reculée : immigration à rapprocher de celle qui est supposée avoir eu lieu de la part des Étrusques. Le culte d'Énée se localise surtout à Véies, en Étrurie.

L'histoire de Romulus et Remus a pris forme au plus tôt au ive s. avant J.-C. Un auteur grec faisait de Romulus le fils d'Énée. Mais le nom de Romulus relève de l'onomastique étrusque. Le héros avait tracé à la charrue les limites de la fondation de Rome sur le Palatin, l'une des « sept » collines.

C'était la Roma quadrata. Les calculs des Anciens amenèrent ceux-ci à déterminer la date de cette fondation. D'hypothèse en hypothèse, celle de 753 avant J.-C. reçut la consécration de l'usage.

Les données archéologiques

Les fouilles du xxe s. ont permis de préciser la chronologie des premiers temps de Rome sans anéantir totalement les données de la tradition. La datation de l'occupation des collines correspond sommairement à la chronologie traditionnelle, si l'on veut bien s'en tenir à des époques et non à des dates précises. Certes, il existe des vestiges bien plus anciens, qui remontent au IIe millénaire avant J.-C. Mais, sur le Palatin, des traces de cabanes, aux poteaux enfoncés dans le rocher, sont restées visibles : au viiie s. avant J.-C., deux villages existaient du côté de l'emplacement concevable de la fondation légendaire. Les bas des collines étaient occupés, ici et là, par des nécropoles, dont certaines urnes reproduisaient la forme des cabanes. Les villages du Palatin pourraient s'être réunis en une seule agglomération vers le viie s. Les populations étaient latines, ni plus ni moins qu'à la cité voisine d'Albe, sans qu'on puisse affirmer antériorité ou domination d'Albe, pas plus que l'inverse. On sait peu de choses des autres collines, connues surtout par les nécropoles qui les flanquaient. Il semble, ainsi, qu'il y ait eu un village sur le Caelius, moins sûrement sur le Quirinal. Le Capitole ne fut pas occupé avant le vie s. avant J.-C. L'Esquilin, lui, fut habité par une population différente, guerrière et pastorale. Ces données nous éloignent apparemment de cette Rome unique de la légende.

L'histoire des Sabines

La légende fait cependant état de l'enlèvement des Sabines par les Romains, d'une guerre qui s'ensuivit et d'une fusion des peuples sabin et romain. Les Sabins de Rome demeurent une énigme. La fête romaine du Septimontium – dont le nom, selon l'érudition contemporaine, n'aurait rien à voir avec le nombre des collines – consistait en une fête commune aux villageois du Palatin, de l'Esquilin et de leurs abords. Selon la tradition, les Sabins auraient occupé ces autres collines que sont le Capitole et le Quirinal. On serait tenté aussi de les assimiler aux guerriers de l'Esquilin. En tout cas, Rome apparaît alors comme une agglomération double, composée d'au moins deux éléments ethniques. Les choses n'étaient pas si simples, car ni Latins ni Sabins ne semblent avoir formé des groupes homogènes. Cela rejoint fort bien la description traditionnelle d'un ramassis de brigands amenés là par Romulus. La population devait s'accroître rapidement : les cabanes se répandirent en bas des collines, comme à l'emplacement du futur Forum, où, vers 650 avant J.-C., les cabanes succédaient aux tombes.

La royauté avant les Étrusques

Pour les Anciens, la Rome primitive était gouvernée par des rois. Les premiers d'entre eux, Romulus, Numa Pompilius, Tullus Hostilius et Ancus Martius, paraissent entièrement légendaires. Les historiens latins eux-mêmes confessaient combien la tradition paraissait fantaisiste. La voici néanmoins : Romulus dota Rome d'un sénat, divisa la population en trente curies, lui donna des institutions, une organisation militaire, avant de disparaître mystérieusement et d'être honoré par assimilation au dieu Quirinus.

C'est un Sabin, Numa Pompilius (715-672 avant J.-C.), qui lui succéda ; roi pacifique, pieux et législateur, conseillé par la nymphe Égérie, il donna à Rome son organisation religieuse. Vint ensuite Tullus Hostilius (672-640 avant J.-C.), roi guerrier qui dota Rome de son organisation militaire ; il lutta contre Véies et, après avoir conquis et détruit Albe la Longue (épisode du combat des Horaces et des Curiaces), il transféra sa population à Rome. Enfin, toujours selon la tradition légendaire, le Sabin Ancus Martius (639-616 avant J.-C.) agrandit Rome : il fit jeter sur le Tibre, en face du Janicule, le premier pont de la ville, le pont Sublicius, bâtit l'aqueduc de l'Aqua Martia, et fit creuser, sous le Capitole, la première prison de Rome. Enfin, il fonda le port d'Ostie, à l'embouchure du Tibre.

Les rois semblent avoir été imaginés, Romulus comme les autres, assez tardivement. Dans leur histoire et dans leur rôle, l’historien Georges Dumézil voit les manifestations d'une mythologie primitive. Mythologie ou pas, rien ne semble les raccrocher aux faits réels du passé. Leur légende paraît plutôt s'être constituée et enrichie à partir de sites familiers : la cabane de Romulus, le figuier sacré sous lequel il fut allaité. Le nombre des événements de l'époque dont l'existence paraît admissible est limité. Ils concernent la colonisation de la campagne romaine et la destruction de la ville d'Albe. Là apparaissent les liens entre Rome et une ligue latine à laquelle elle appartenait, ce qui exclut qu'elle ait été une bourgade différente des autres. Cette ligue, unie par un lien religieux, passe de la direction albaine à celle de Rome. Le caractère extrêmement primitif des institutions amène à évoquer leur existence dans le cadre de cette époque.

La famille, sous l'autorité absolue du paterfamilias, faisait partie du groupement plus vaste de la gens, qui réunissait toutes les familles apparentées et reliées par une communauté de nom propre, ou « gentilice ». La gens était le cadre de cultes privés comme de liens de dépendance, un peu analogues à ceux de la vassalité, entre un patron et des clients ; ceux-ci, protégés, portaient eux-mêmes le nom de la gens, et pouvaient être des colons ou des soldats du patron. L'ensemble du peuple se groupait en trois tribus qu'on a crues longtemps être trois groupes ethniques, où G. Dumézil voit trois fonctions sociales et dont le caractère territorial est peut-être dominant.

Chaque tribu se divisait en dix curies, dont l'assemblée, ou comices, avait un rôle politique incertain. Cette assemblée, en fait, était dépendante du sénat, composé de chefs de famille, en nombre très limité, désignés sans doute par les comices, puis plus tard par le roi. Face au roi, les pouvoirs du sénat sont, eux aussi, difficiles à estimer : tout-puissant selon certains historiens ou simple conseiller d'un monarque absolu, à n'en juger que par l'étendue de ses attributions religieuses. Le pouvoir royal, l'imperium, était d'essence religieuse : sa force divine était vérifiée par le cérémonial d'investiture, et c'est elle qui valait au candidat, nullement héréditaire, d'être reconnu. En fait, le roi n'était pas élu, mais recherché comme susceptible d'être agréé par Jupiter. Il annonçait au peuple les jours du calendrier, ceux qui étaient fastes ou néfastes, ceux qui étaient fériés ou non. La justice s'enchaînait à cela : religieuse elle-même, elle était rendue par le roi les jours fastes. Mais l'étendue du pouvoir juridique royal, qui rencontrait celui des gentes, est inconnue.

Les rois étrusques

On s'accorde aujourd'hui à considérer que, vers 575 avant J.-C., Rome tomba sous la domination des Étrusques : événement longtemps à peine soupçonné tant l'historiographie antique se refusait à avouer cette honteuse évidence. Le fait coïncide avec une évolution de la monarchie telle qu'elle est décrite : les sages législateurs font place à des rois violents et tyranniques, qui négligent les avis du sénat. Le calendrier est remanié par incorporation de fêtes étrusques, et le caractère sacré du roi s'amplifie, allant jusqu'à l'assimilation de celui-ci à Jupiter. Les attributs classiques du roi sont d'origine étrusque : licteurs qui escortent celui-ci, armés de faisceaux (verges) et d'une hache, chaise curule aux pieds en X, vêtement bariolé (peint ou brodé), sceptre et couronne. La tradition ne connaît que trois rois, Tarquin l'Ancien, Servius Tullius et Tarquin le Superbe. L'enchaînement réel des règnes est inconnu, bien que ces souverains paraissent avoir eu une existence réelle.

Tout semble se présenter comme si la dynastie des Tarquins, originaire de la cité étrusque de Tarquinia, avait été un moment interrompue par la venue d'un aventurier arrivé de Vulci, qui aurait pratiqué une politique différente, laissé en suspens les grands travaux des Tarquins (assainissement du Forum par drainage, temple du Capitole) pour se consacrer à des questions d'ordre militaire : construction du rempart, réorganisation de l'armée des citoyens. La constitution servienne distribue les droits politiques et les rôles militaires en fonction du capital (cens) possédé par les intéressés ; cela, qui fait songer à l'œuvre des législateurs grecs, répond aux aspirations des patriciens, qui sont les représentants des familles les plus influentes, et débouche sur une armée bien équipée, composée de la légion des fantassins et d'une cavalerie de recrutement aristocratique. Par là même, Servius Tullius agit différemment des Tarquins, qui s'appuient sur la plèbe. L'œuvre de ces derniers fait évoluer la physionomie de la ville.

Aspects de la Rome royale

Les cabanes primitives, de forme ronde ou ovale, puis de plus en plus, rectangulaire et au toit conique, s'appuyaient sur des pieux fichés en terre. Les parois combinaient le jonc ou la paille à l'argile. La porte était pourvue d'une grosse serrure. Le mobilier se réduisait à l'époque la plus reculée à une céramique noire de fabrication locale, à quelques outils de bronze et à quelques objets d'importation. À cela s'ajoutèrent ensuite des fourneaux de terre cuite, des meules à bras, des vases d'origine grecque, des instruments de fer, et, dès le viie s. avant J.-C., on utilisa l'écriture, dont des reliques en caractères grecs nous ont conservé les mots latins les plus archaïques. Les agglomérations s'entouraient de ce qui était plus une clôture qu'un rempart.

Sous la domination étrusque, les choses changèrent : d'une agglomération de hameaux, Rome se changea en une ville. Les vallons furent réellement occupés. L'assèchement, puis le pavage du Forum donnèrent à celui-ci déjà son aspect de place publique. On bâtit des maisons de pierre avec des toits de tuile, un cirque (le Circus Maximus), les boutiques du Forum, des temples ornés de terres cuites à la mode étrusque, dont celui de la Fortune, retrouvé au Forum boarium, et celui de Jupiter, Junon et Minerve, au Capitole. Cette apparence urbaine se complétait par l'afflux de population d'origine étrusque : commerçants, techniciens, qui participaient à ces grands travaux. Une petite rue, le Vicus tuscus, garda dans son nom le souvenir de ces Toscans, dont la venue, si elle contribua à l'alphabétisation de Rome, ne détrôna pas la langue latine.

Fondation de la République

À la date traditionnelle de 509 avant J.-C., les Romains chassent les rois et fondent leur république. Derrière cette donnée apparemment simple se cachent divers bouleversements dont la coïncidence chronologique n'est pas évidente. Il apparaît que la fin de la domination étrusque se situerait plutôt vers 475 avant J.-C. Cela n'empêcherait pas la monarchie d'avoir été, éventuellement, renversée plus tôt au profit de magistrats élus : un certain nombre des plus anciens consuls portent des noms étrusques. Sur la révolte même, on est réduit à des hypothèses : révolte latine, où Rome aurait pris une part modeste ; intervention de montagnards sabins ; révolte contre Rome des autres Latins, qui auraient subi la domination de la Rome étrusque. Les traces archéologiques de la culture étrusque à Rome disparaissent vers 480-460 avant J.-C., mais c'est peut-être un indice de déclin et non de départ des maîtres étrusques. L'annalistique romaine aurait conservé la date de 509 avant J.-C. parce que c'était celle de la dédicace du temple du Capitole et qu'il s'agissait de le désolidariser du souvenir de la présence étrusque.

Patriciens et plébéiens

L'origine des magistratures romaines est très floue. Il apparaît que certaines d'entre elles auraient préexisté à la disparition de la monarchie. Le pouvoir aurait été aux mains d'un préteur suprême, assisté d'un collège de préteurs. Puis une mutation leur substitua deux consuls, égaux en pouvoir et ne pouvant rien faire l'un sans l'autre. La présence de ce double pouvoir laisse soupçonner des factions ou des groupes antagonistes, représentés également. Patriciens et plébéiens, qui apparaissent sans cesse dans l'histoire ancienne de la République, semblent représenter les querelles intérieures. Il est facile de dire que le patriciat englobait les vieilles familles. Il est prouvé que des familles plébéiennes sont aussi anciennes. Les patriciens peuvent être les descendants des premiers sénateurs, qui se sont constitués en un cercle fermé à l'époque de la chute des rois. La distinction entre patriciens et plébéiens peut être également religieuse – les patriciens auraient été, à l'origine, seuls à détenir le droit aux auspices – ou encore militaire : les patriciens seraient issus de la noblesse à cheval du temps des rois. La plèbe, elle, serait constituée de ces gens infiltrés à Rome sous la domination étrusque, occasionnellement étrusques eux-mêmes et surtout citadins. Elle pourrait encore être constituée par une ethnie locale très ancienne.

L'antagonisme entre patriciens et plébéiens est un fait tardif, qui prend naissance après la chute de la royauté. Parmi les premiers consuls, certains sont plébéiens. Puis les consuls deviennent tous patriciens, comme si la caste monopolisait le pouvoir pendant quelques années. Les plébéiens, pour leur part, se retirent à deux reprises sur le mont Aventin, en armes et avec tous les éléments d'un État : leur assemblée (concilium plebis), leurs magistrats (tribuns de la plèbe et édiles), leurs dieux (Cérès, Liber et Libera), dont le temple est établi au pied de l'Aventin. Les magistrats plébéiens bénéficient d'une inviolabilité d'origine à la fois religieuse et guerrière. Ils vont toutefois, par la suite, s'insérer dans les rouages constitutionnels et perdre leur caractère insurrectionnel.

La loi des XII Tables

Au milieu du ve s. avant J.-C., la liste des consuls, les fastes consulaires, s'interrompt pour laisser place pendant deux ans à des décemvirs investis du pouvoir consulaire et chargés, en outre, de rédiger des lois. Avant de sombrer dans la tyrannie et d'être renversés, ceux-ci accomplissent la mémorable œuvre législative connue sous le nom de « loi des XII Tables », dont il ne reste que quelques fragments. C'est une législation débarrassée de ses éléments religieux et influencée par la Grèce. Elle met fin à des traditions coutumières dont la connaissance était peut-être un privilège. Elle est censée assurer l'égalité entre patriciens et plébéiens, mais interdit toutefois les mariages mixtes. Elle pourrait avoir été bien remaniée au ive s. avant J.-C. ou au iiie s. avant J.-C.

Progrès de la plèbe et aménagements institutionnels

La plèbe ne s'en trouve pas moins devant son problème de conquête ou de reconquête de sa part de pouvoir effectif. Le droit de veto dont disposent ses tribuns lui permet d'enrayer la machine politique et d'arracher peu à peu des lois favorables. Les lois dites « liciniennes », allégeant les dettes, réglementant l'utilisation des terres appartenant à la collectivité (ager publicus), rétablissant le consulat, disparu quelque temps, à condition qu'un des consuls soit plébéien, témoignent à la fois des troubles du moment et de la victoire de la plèbe (367 avant J.-C.). L'ascension des leaders plébéiens comme l'effondrement de la résistance patricienne donne naissance à une classe dirigeante commune, une noblesse (nobilitas) où le jeu de rivalités embrouillées entre familles va devenir la règle.

Après le consulat, les autres magistratures deviennent accessibles à tous, du moins à tous ceux qui ont la fortune et l'influence, c'est-à-dire, à un nombre très restreint. L'ensemble du peuple dispose des assemblées que sont les comices : comices curiates, remontant à l'époque royale, mais vite dépourvus de pouvoir effectif ; comices centuriates, représentant le peuple dans son organisation militaire, élisant les magistrats, votant les lois et jugeant en appel ; comices tributes, enfin, inspirés ou émanés du concilium plebis, dont le rôle politique va en s'étendant, aux dépens des précédents, et dont l'organisation se fonde sur la répartition territoriale en tribus urbaines et rustiques. Limités à un pouvoir annuel, les deux consuls exercent leur pouvoir à tour de rôle, l'un à Rome, et l'autre au loin. Héritiers du pouvoir des rois, ils en ont la marque juridique et vaguement religieuse, l'imperium. Les préteurs, réapparus en 367 avant J.-C., aux attributions judiciaires, sont également pourvus de l'imperium. Un autre pouvoir, la potestas, est le propre des autres magistrats. Les deux censeurs, qui recensent les citoyens et les classent selon leur fortune, sont élus pour dix-huit mois tous les cinq ans. Les tribuns de la plèbe, dont le nombre se stabilisera à dix, défenseurs sacro-saints de la plèbe (potestas sacro sancta), possèdent de vastes droits de veto politique et de protection ; leurs fonctions s'alignent peu à peu sur celles des magistratures. Les édiles de la plèbe et les édiles curules se consacrent à l'administration quotidienne de la ville, et les vingt questeurs sont des trésoriers.

Ancien conseil du roi, le sénat, conservé, finit, lui aussi, par ouvrir ses portes à la plèbe, car son recrutement est assuré par les magistrats parmi les anciens magistrats. Ses membres, les pères conscrits (patres conscripti), sont les dignes représentants de cette oligarchie républicaine. Sans pouvoir officiel, le sénat aura cependant durant des siècles une immense influence et représentera, face au défilé des consuls, l'élément stable du gouvernement.

Les premières guerres

L'histoire de Rome est une histoire de conquêtes. Celle-ci commence par des querelles de voisinage. Il existe une confédération de trente cités latines, qui déborde d'ailleurs du Latium. En son sein, les cités se querellent, et il ne faut pas s'étonner si, selon les moments, Rome est alliée aux Latins ou s'oppose à eux. Les premières colonies mentionnées (Norba, Cora) sont l'œuvre des Latins ; Ostie, la première colonie romaine, est créée seulement vers 335 avant J.-C. Les chefs militaires de la confédération (ou ligue) sont dictateurs, occasionnellement romains – ce qui permettra aux historiens anciens de faire état d'une hégémonie romaine. Les Latins se serrent les coudes contre les descentes des peuples montagnards et pasteurs de l'Apennin (Sabelliens). Mais ils se retournent aussi contre Rome, à la suite de l'expulsion des Tarquins, en tentant de restaurer ceux-ci. Rome l'emporte à la bataille du lac Régille et conclut une alliance qui lui donne une position supérieure à celle de simple État confédéré. La voisine étrusque qu'est Véies est longtemps l'objet d'une hostilité tenace. Les deux villes se querellent à propos des salines côtières, des bois, des points de passage du Tibre. Maints combats ont été enjolivés par les annalistes, qui leur ont donné un air d'épopée. Véies serait tombée au bout d'un siège de dix ans, après avoir été l'occasion des prouesses des 306 Fabius et du dictateur Camille (M. Furius Camillus). Celui-ci va se distinguer de nouveau lors de l'invasion gauloise.

Les Celtes, venus des régions danubiennes et déjà installés dans la plaine du Pô, descendent dans la péninsule, rencontrent les Romains à la bataille de l'Allia, tout près de Rome, les battent, et occupent presque toute la ville. Le soutien accordé à Rome par Caere (Cerveteri), qui fait un massacre de Gaulois, vaut aux Caerites des privilèges juridiques. Rome doit ensuite se consacrer à sa reconstruction. À la panique de la guerre a succédé une période de troubles intérieures dont la plèbe sait tirer parti. En ce ive s. avant J.-C., Rome fait figure de grande ville auprès des cités étrusques, déjà décadentes. La puissance maritime de Rome commence à se manifester, menant celle-ci vers de nouvelles rivalités : des traités d'alliance ont été conclus avec Carthage à une époque ancienne, peut-être en 348 avant J.-C., peut-être même beaucoup plus tôt.

L'armée romaine

La légion romaine primitive s'est multipliée par quatre au ive s. avant J.-C. Toujours constituée comme une milice de soldats-citoyens, elle reflète les distinctions sociales : les hastati, les principes et les triarii forment les trois rangs successifs de l'ordre de combat, inégalement équipés. Les hommes sont groupés en unités appelées « centuries » et « manipules ». Les armes offensives sont le javelot, la lance et l'épée. Les conflits italiques permettent de faire de cette armée, dont la conception est influencée par l'expérience grecque, un instrument efficace. La guerre est alors impitoyable, sans merci : le vaincu est souvent réduit en esclavage, exposé avec le butin dans ce cérémonial plus guerrier que religieux dont est honoré le général vainqueur : le triomphe.

La conquête de l'Italie

C'est un enchaînement de fatalité qui fait de Rome, presque malgré elle, une grande conquérante. Les hasards des querelles italiques l'entraînent d'une guerre vers une autre. La conception romaine de l'alliance sur un pied inégal avec les autres villes fait entrer ses alliés dans l'orbite de sa domination presque aussi sûrement que la victoire sur un ennemi. Après quoi, Rome se trouve amenée à épouser les problèmes politiques des pays qui sont sous sa tutelle, et ce d'autant mieux que ces pays sont de plus en plus représentés à Rome même, où Campaniens et Sabelliens s'infiltrent dans les rangs de l'aristocratie. L'histoire du ive s. avant J.-C. est ponctuée d'apparitions des Gaulois dans la péninsule. Ceux-ci paralysent souvent les Étrusques et facilitent ainsi les progrès de Rome. Celle-ci s'accorde avec certains peuples, se brouille avec d'autres.

Les habitants de Capoue appellent à l'aide contre les montagnards samnites. Rome intervient, puis, à l'instigation du parti samnite à Rome, change d'alliance et se tourne, avec les Samnites, contre les Latins et les Campaniens. Chacune des cités du Latium est traitée séparément, tantôt recevant le droit de cité romaine sans droit de vote, tantôt seulement une alliance. Il en résulte que les Latins vont grossir l'effectif des légions. Le sort fait à Capoue, dont une partie des terres est confisquée, mais dont les chevaliers deviennent citoyens romains, permet de supposer une entente entre aristocratie romaine et aristocratie capuane contre les progrès de la plèbe. Rome poursuit sa colonisation, fondant Antium (Anzio) et Anxur (Terracina). Au cours d'une deuxième guerre samnite, l'armée romaine est écrasée dans le ravin des fourches Caudines : les soldats vaincus doivent se prêter au cérémonial humiliant du défilé sous le joug. Lors de la troisième guerre, les Romains triomphent à Sentinum (295 avant J.-C.) d'une coalition de Gaulois, de Samnites, d'Ombriens et d'Étrusques. Entre-temps, Rome a soumis divers peuples montagnards et envahi l'Étrurie.

Maîtresse de l'Italie centrale et parée d'une gloire mondiale à la suite de Sentinum, elle est appelée à l'aide par la cité grecque de Thourioi, pressée par les montagnards lucaniens. C'est l'occasion d'établir quelques garnisons en Italie du Sud. Un incident provoque la guerre avec Tarente, qui fait appel à un capitaine célèbre, Pyrrhos. Après quelques victoires, Pyrrhos est battu à Bénévent (275 avant J.-C.), et Tarente tombe (272 avant J.-C.). Les Grecs de tout le monde hellénistique prennent alors conscience de la puissance romaine. La possession de la péninsule par un maître unique résout une partie des problèmes agraires existants, au moins au profit des Romains. La colonisation donne à ceux-ci de nouvelles terres, assure leur domination, sans négliger la surveillance des côtes (colonies maritimes). Les montagnards, désireux de ravager les terres des agriculteurs de la plaine, doivent se limiter aux parcours coutumiers. Le sort des villes demeure divers, car Rome, malgré sa domination, respecte les institutions originales des cités, même si leur pouvoir est devenu nul. Rome demande des hommes et de l'argent, selon des modalités diverses : service des citoyens ou des contingents alliés, tribut (impôt direct des citoyens), vectigal (impôt sur certaines terres), prestations en nature, douanes. En revanche, les effets du régime romain vont assurer le loyalisme d'une grande partie de l'Italie – la paix sociale, la paix entre les peuples, la paix sur mer, une condition politique et juridique souvent avantageuse – et fournir des instruments économiques : les premières artères du réseau des voies romaines.

La civilisation à la fin du ive s. avant J.-C. : tradition et évolution

Les mœurs des Romains évoluent lentement. Il reste à ceux-ci encore l'essentiel de leur rusticité ancestrale : nourriture sobre de lait et de galettes, usage de vases grossiers, habillement constitué de la toge – qui n'est qu'un grand drap de laine incommodément drapé –, mentalité de paysans rudes et avaricieux. La religion a encore tout son caractère primitif, dépendant d'une mentalité prélogique, attachée aux tabous, aux totems et aux fétiches, encore que certains cultes primitifs aient disparu à l'époque historique (Cacus, Pomone). Des dieux président à tous les moments de la vie, à tous les phénomènes ou objets de la nature. Ils sont des forces invisibles (numina) dont on sent particulièrement la présence dans les bois sacrés. Jupiter, dieu de la Foudre, est adoré sous la forme d'une pierre ou d'un arbre. Les serpents sont des gardiens domestiques, et les oiseaux des messagers divins. Le culte des morts s'ajoute à celui des protecteurs du foyer (lares et pénates). Le culte, qui est l'affaire de tous, des pères de famille ou des magistrats, et pas seulement des flamines, des augures, des pontifes et des vestales, ajoute aux sacrifices et aux rites agraires (danses et courses purificatoires) la pratique de la divination, surtout appliquée aux oiseaux (auspices) et dont l'influence étrusque accroît l'importance. Les prodiges (pluies de sang, bœufs sur le toit d'un temple, etc.) sont des présages dont on tient le plus grand compte.

L'influence grecque – en partie par l'intermédiaire des Étrusques – est importante. La fusion des divinités romaines et des dieux grecs a été facilitée par des racines indo-européennes communes. La religion n'est pas fermée aux courants extérieurs : en cas de nécessité pressante, surtout, on n'hésite pas à faire appel à la puissance d'un dieu étranger. De là l'importation solennelle et officielle de nouveaux cultes, les quindecemvirs ayant pour tâche d'héberger ces dieux nouveaux venus. De là, aussi, la tolérance vis-à-vis des diverses divinités exotiques amenées par des immigrants ou honorées peut-être pour des raisons sociales, parce qu'elles ne sont pas des dieux du patriciat. Le temple de Cérès (de 499 avant J.-C.) est un lieu de ralliement populaire, et les progrès du culte de Cérès sont parallèles à ceux de la plèbe.

La monnaie

Le monnayage romain commence seulement au début du iiie s. avant J.-C. Il apparaît tout à la fois comme le témoignage d'une ouverture économique et comme le résultat de problèmes financiers provoqués par les guerres. À l'origine, la tête de bétail tient lieu d'unité : les amendes se formulent en bœufs et en moutons. Puis vient le lingot de bronze : les lois du ve s. avant J.-C. fixent des équivalences entre animaux et métal. Le lingot marqué d'un taureau évoque cette relation. Enfin, la guerre en Italie du Sud nécessite le monnayage d'argent : didrachme frappé pour Rome en Campanie. La monnaie de bronze, initialement lourde, est l'as, qui pèse une livre, en attendant les dévaluations qui doivent l'amener au sixième de livre.

L'époque des guerres puniques

Le passage de Rome du niveau italique à l'échelon méditerranéen amène d'autres conséquences : un esprit impérialiste naît progressivement. Il n'acquiert toute son ampleur que vers 200 avant J.-C. Jusque-là, Rome n'a pas été libre de refuser le combat. Il lui faut vaincre ou périr. Ensuite, l'ambition et l'avidité l'emportent. L'aristocratie politique est la première intéressée. C'est un petit cercle de sénateurs qui décide de la guerre. Ce petit groupe social organise sa structure oligarchique, freinant les ascensions trop rapides et partageant au mieux les honneurs (lex Villia annalis, de 180 avant J.-C., organisant le cursus honorum, carrière réglementaire des magistratures). En dessous des sénateurs, les chevaliers, qui s'organisent en une classe équestre, ont aussi des intérêts convergents en politique extérieure. Parmi eux se recrutent les hommes d'affaires, qui, surtout après la deuxième guerre punique, opèrent au loin et précèdent même l'invasion militaire. L'historien Polybe n'hésite pas à dire que la politique romaine est commandée par la finance. Rome n'est cependant pas ce qu'on pourrait appeler une « oligarchie marchande ». Mais ses intérêts sont tels que la présence, face à elle, d'un puissant État répondant à cette définition représente un danger. Il s'agit de Carthage, dont l'empire maritime s'étend sur la Méditerranée occidentale. Le conflit est inévitable.

Il éclate à propos de la Sicile, où les Carthaginois sont solidement implantés et où Rome souhaite s'établir. C'est la première guerre punique (264-241 avant J.-C.), qui contraint les Romains à construire une flotte de guerre et les rend maîtres de la Sicile, de la Corse et de la Sardaigne. Un enchaînement de circonstances fait naître l'inquiétude chez les Celtes d'Italie du Nord : leur offensive échoue, et la colonisation de la plaine du Pô s'amorce (218 avant J.-C.). Des difficultés avec des pirates illyriens ont entraîné la création d'un État vassal en Dalmatie (225 avant J.-C.). Rome commence aussi à entrer en négociations avec l'Asie séleucide. Les relations avec l'Égypte lagide sont amicales. La deuxième guerre punique (218-201 avant J.-C.), ou guerre d'Hannibal, paraît résulter de l'esprit revanchard de quelques Carthaginois. Hannibal est bientôt en Italie, où plus d'une cité abandonne la cause romaine, dont Capoue après l’écrasante victoire d’Hannibal à Cannes (216). Rome tremble et doit faire appel à toutes ses ressources : hommes (y compris esclaves et prisonniers), vivres, faveurs divines. Les mines d'argent d'Espagne ont été un enjeu de la guerre. Rome, victorieuse après la bataille de Zama (202) grâce à Scipion l'Africain, possède l'Espagne et bientôt la plaine du Pô et toute la Sicile. L'Italie est plus soumise que jamais. Mais Carthage, vaincue, survit. La troisième guerre punique aboutit, grâce à la victoire de Scipion Émilien, à son anéantissement (146 avant J.-C.) et à la création d'une province romaine d'Afrique.

Conquête de l'Orient

Dès avant ces derniers événements, Rome a commencé à intervenir dans les pays grecs. Pourquoi ? On a prétendu, les Anciens les premiers, que ces guerres étaient défensives. On a pu, de même, alléguer un sentiment philhellène qui aurait poussé à intervenir pour défendre la « liberté des Grecs ». Mais le prétexte est classique. La vérité semble résider dans l'impérialisme sénatorial (formulé par Manlius Vulso en 188 avant J.-C.), dans l'habitude prise des guerres victorieuses et du pillage, et dans l'engrenage d'une diplomatie tantôt susceptible, tantôt perfide. Le programme de conquêtes est élaboré a posteriori par des théoriciens. Les succès viennent non par hasard, au profit d'une Rome vivant un « pacifisme fortement saturé de victoires », mais grâce au déséquilibre des forces, qui défavorise les adversaires, et au sentiment de force et de supériorité qui inspire le sénat. La Macédoine est battue à Cynoscéphales en 197 avant J.-C. et à Pydna en 168 avant J.-C., la monarchie séleucide à Magnésie du Sipyle en 189 avant J.-C. Rome n'annexe pas toujours, mais crée des États vassaux. L'annexion suit quelques dizaines d'années plus tard. La Macédoine devient une province en 148 avant J.-C. La Grèce est occupée, et Corinthe est rasée en 146 avant J.-C., l'année même où Carthage subit le même sort. Le dernier roi de Pergame, Attalos III, lègue son royaume à Rome, qui l'annexe après y avoir réprimé des troubles sociaux. Au ier s. avant J.-C., les progrès de Rome se poursuivent après les succès très éphémères du tuburlent roi du Pont, Mithridate VI : Rome doit reconquérir la Grèce et l'Asie, puis occupe la Syrie et la Judée (64-63 avant J.-C.) grâce à Sulla et à Pompée.

En Occident

La prise de possession de l'Espagne s'achève par de durs combats contre les autochtones, qui culminent au siège de Numance, prise par Scipion Émilien en 133 avant J.-C. L'Italie du Nord est lentement pacifiée, et la conquête d'une partie des vallées alpines est entreprise. Le sud de la Gaule est occupé à partir de 125 avant J.-C., ce qui permet l'établissement de la via Domitia vers l'Espagne. Première colonie lointaine, Narbo Martius (Narbonne) donnera son nom à la province de Narbonnaise. L'établissement en Gaule donne à Rome l'occasion de prendre contact avec les premiers flots d'envahisseurs barbares venus du nord, Cimbres et Teutons, qui infligent d'abord de sérieuses défaites aux armées romaines (Orange, 105 avant J.-C.), jusqu'à ce que Marius rétablisse la situation et les fasse repartir (Aix-en-Provence, 102 avant J.-C. ; Verceil, 101 avant J.-C.). Le même Marius, en battant le turbulent roi numide Jugurtha (105 avant J.-C.), étend la zone l'influence romaine en Afrique.

Conséquences des conquêtes

Les profits de la conquête sont immenses. Le Romain n'éprouve plus le besoin de porter les armes : il préfère jouir des succès acquis. Dès 150 avant J.-C., on observe une nette désaffection à l'égard du service militaire. Marius entreprend une réforme de l'armée en récupérant les prolétaires, jusque-là dispensés, puisqu'ils n'avaient rien à défendre, à présent concernés, puisqu'ils sont intéressés au butin. Peu à peu, l'armée de métier va se constituer, à la place de l'armée de citoyens. Elle sera de règle sous l'Empire. Dans le même temps, l'armement tire parti de l'expérience des adversaires ; l'armée adopte le glaive espagnol, le bouclier ligure, l'artillerie des Grecs, comme elle reçoit l'appui de troupes auxiliaires étrangères : archers crétois, frondeurs baléares et cavaliers numides.

Les guerres ont été qualifiées de guerres coloniales. Sur certains peuples, ce sont des « victoires de la civilisation », c'est-à-dire de la culture matérielle la plus évoluée. Elles ont été menées avec la sauvagerie primitive, qui subsiste et à laquelle s'ajoute le mépris à l'égard du Barbare. Lors de la reddition d'une ville, le massacre des combattants et la mise en esclavage des populations restent une chose normale. On emporte ce qui a de la valeur et on anéantit le reste. Les indemnités de guerre et le butin permettent à l'État romain de prospérer, surtout entre 200 et 150 avant J.-C. Les objets d'art raflés en Grèce s'entassent. En 158 avant J.-C., on décide de débarrasser le Forum des statues qui l'encombrent. Les dieux ont, occasionnellement, leur part du butin, les soldats aussi et les chefs plus sûrement et de plus en plus. Quinctius Flamininus, venu en Grèce en « libérateur », ne se gêne pas pour dépouiller les villes ; Caecilius Metellus orne ses constructions des statues prises au royaume de Macédoine. Au triomphe de Paul Émile, on voit défiler 250 chariots remplis de statues et de tableaux. Le triomphe, ce vieux cérémonial romain dans lequel le général victorieux monte en cortège du champ de Mars au Capitole, pourvu des attributs royaux, la toge brodée d'or, le visage barbouillé de rouge, est l'occasion de déployer les résultats de la campagne : chars regorgeant de butin, prisonniers, chefs vaincus chargés de chaînes (et exécutés après la cérémonie). N'a droit au triomphe que celui qui a tué au moins 5 000 ennemis.

Les prisonniers deviennent ordinairement esclaves, et l'esclavage est à la fois la conséquence normale de la guerre et une institution indiscutée de l'Antiquité. Les victoires romaines peuplent Rome d'esclaves. Beaucoup sont grecs ou asiatiques. Ils introduisent leur culture avec eux. Certains sont des lettrés ou des artistes, dont la compétence est utilisée. Mais le « bon esclave », qui a rendu des services, qui a accumulé un pécule pour se racheter, peut être affranchi. Les affranchis se multiplient aux dépens des effectifs serviles, par eux-mêmes peu prolifiques. Or, une société esclavagiste a besoin de ces bras, qui sont sa source d'énergie essentielle. La guerre devient nécessaire au réapprovisionnement.

Une seule chose n'est pas ramenée dans les fourgons du vainqueur : la terre. Il faut aller l'occuper là où elle est. Et c'est l'un des éléments d'une émigration de l'Italie vers les autres contrées de l'Occident romain. La création de colonies se poursuit – inégalement selon les époques – et n'arrive pas à résoudre un problème agraire spécifiquement romain. Seuls les gros propriétaires ont surmonté les difficultés de la période des guerres ; ils étendent leurs domaines aux dépens des petits propriétaires, qui, évincés, grossissent les rangs des citadins, tout en plaçant leurs espérances dans la générosité de l'État.

Ce n'est pas le seul secteur où les conséquences des conquêtes favorisent les classes supérieures. L'exploitation des pays conquis se partage entre une classe dirigeante et une classe affairiste. La première envoie ses pro-magistrats dans ces pays : ceux-ci gouvernent les provinces, mais ils les exploitent pour leur propre compte. Ils constituent très vite de grosses fortunes par leurs concussions, pratiquement impunies. Les hommes d'affaires se rencontrent partout, mais surtout à Délos, grand marché des esclaves en même temps que foyer d'orientalisme, où Juifs et Égyptiens côtoient les Grecs et les Thraces. La perception des taxes imposées aux provinces est affermée à des sociétés financières dont les actions se négocient à la Bourse de Rome. Le transfert incessant d'argent de la province vers Rome va favoriser l'activité économique des pays soumis, aux dépens de la capitale.

L'influence de l'hellénisme, sensible de longue date, prend alors des proportions énormes : « La Grèce vaincue a conquis son farouche vainqueur. » Elle a fait découvrir à Rome un art plus évolué, y a fait naître la littérature, lui a révélé la philosophie, et lui a amené d'autres dieux. Les sentiments des conquérants ont été divers : Lucius Mummius, le spoliateur de Corinthe, avertit les transporteurs d'œuvres d'art qu'en cas de perte ils devront les remplacer. Ses soldats jouent aux dés sur un tableau célèbre. Plus tard, Cicéron qualifie de puérile l'admiration des Grecs pour les chefs-d'œuvre de leur art. Mais l'esprit béotien reste compatible avec l'esprit de rapine, et le goût de l'art progresse insidieusement. De même, la prise de conscience de la place de l'hellénisme à Rome est progressive. Vers 240 avant J.-C., un Grec de Tarente, Livius Andronicus, traduit des tragédies grecques en latin et adapte l'Odyssée. Vers 200 avant J.-C., la fierté romaine des auteurs de la génération suivante se retourne contre l'hellénisme qui les a fait naître. Enfin, les conquêtes et le pillage font déferler l'hellénisme, qui, après avoir été le propre de cercles cultivés (Scipions), après avoir converti Caton, vieux Romain réactionnaire, se manifeste dans la vie de tous les jours, présidant à l'épanouissement du luxe des maisons comme à l'évolution religieuse. L'affaire des bacchanales (186 avant J.-C.) est assez significative de la manière dont les Romains ont su parfois s'intéresser à ce qui était le moins louable dans la vie grecque. Les bacchanales étaient des fêtes de Bacchus qui avaient vite pris la forme de réunions populaires clandestines et nocturnes autour desquelles gravitaient la débauche et le crime. Une enquête découvrit l'étendue de l'affaire et entraîna 6 000 condamnations. Il ne manqua pas d'autres sociétés de ce genre, mystiques ou frénétiques, qui, peut-être inoffensives, inquiétaient les tenants de la religion traditionnelle.

La civilisation matérielle

L'apparition du luxe est progressive, bien que Tite-Live l'indique comme une conséquence du retour de l'armée d'Asie. Les intérieurs se garnissent de tapis, d'étoffes luxueuses, de meubles de bronze et d'argenterie. C'en est fini de la vieille rusticité romaine, des maisons de brique, des plats de légumes. C'est maintenant le luxe des parvenus, des enrichis. Les vertus ancestrales s'évanouissent du même coup. L'aristocratie s'entoure de musiciens, de danseurs, de courtisans. On invente une gastronomie romaine, dans laquelle s'illustrera Lucullus. Nous voici déjà loin de l'ancienne Grèce. Les Romains n'ont pas pris le meilleur. Ils sont surtout devenus d'autres Romains.

Jusqu'au iiie s. avant J.-C., la langue latine ne s'écrit pratiquement pas, que ce soit en inscriptions ou sur papyrus. Ensuite, pierres et murs deviennent des supports éloquents. Sur un mur de Pompéi, le passant écrit des méchancetés ou des vers d'un grand poète.

Les maisons ont beaucoup évolué depuis les primitives cabanes. Elles ont adopté l'atrium, puis, sous l'influence de la Grèce, se sont dédoublées, une partie des pièces s'ordonnant autour de l'atrium, l'autre autour d'un péristyle. Une des pièces de séjour prend le nom grec d'oecus (oikos, maison). On mange couché, dans le triclinium, ce qui ne se faisait pas dans la Rome primitive.

Les monuments publics caractérisent mieux encore la civilisation de la Rome classique, par leurs fonctions mêmes : la basilique, vaste salle à colonnes, prolongement sous abri de ce lieu de réunion qu'est le Forum, salle des pas perdus, lieu où siègent les tribunaux, monument presque symbolique de ce droit dont on répète à satiété qu'il est une des grandes créations romaines ; le cirque, où se livrent les courses de chars, autour d'une spina chargée d'un abondant décor ; le théâtre, qui, longtemps, n'est qu'une structure de bois et qui diffère légèrement dans son plan de celui des Grecs ; l'amphithéâtre, typiquement occidental, probable invention campanienne, adopté tardivement pour déployer des combats de gladiateurs, dont la tradition est bien plus ancienne et qui, auparavant, avaient lieu au Forum. Gladiateurs, courses de chars et spectacles de mimes correspondent à de vieux usages italiques. Ces réjouissances s'insèrent dans un cadre à la fois religieux et politique. Elles sont prévues dans le calendrier des fêtes religieuses, mais organisées par les édiles, qui savent que leur popularité auprès des électeurs dépend des efforts qu'ils déploient. La course de chars, exercice militaire, perd peu à peu sa place au profit des luttes, puis des carnages de fauves, autorisés à partir de 170 avant J.-C., émanation directe des conquêtes lointaines.

Problèmes sociaux et dictatures

Ces divertissements consolident indirectement les positions de la nobilitas, cette classe dirigeante tirée des vieilles familles, mais qui accueille aussi les « hommes nouveaux » pourvu qu'ils soient riches. La conquête a favorisé la classe des chevaliers, qui pratiquent le commerce ; celui-ci est théoriquement interdit depuis 218 avant J.-C. aux sénateurs, qui se contentent d'accaparer les terres. Les rivalités, les luttes oligarchiques se donnent libre cours à peine les grandes conquêtes terminées. Des problèmes sociaux viennent s'y greffer : tandis que certains étendent leurs domaines en Italie, d'autres cherchent désespérément un lopin à cultiver. Les pays tributaires fournissent un blé concurrentiel, et la main-d'œuvre servile met en chômage les bras des hommes libres. Il y a de l'agitation sociale : dans le Latium (143 et 141 avant J.-C.), en Sicile (guerres serviles de 135 et de 104 avant J.-C.). On voit alors se former à Rome un parti dit « populaire ».

En réalité, les partis sont des factions constituées par des familles alliées, par des rapports de clientèle. Ce sont des groupes au sein desquels les intérêts sont enchevêtrés. Les mariages sont lourds de conséquences politiques. Et puis le parti populaire, en prétendant défendre les intérêts du peuple, se trouve en présence d'une contradiction, le peuple de la ville et celui des champs ayant des revendications différentes. Il manque aussi d'homogénéité du fait que ses membres les plus actifs sont aussi bien des entrepreneurs ambitieux que des révolutionnaires prêts aux grands moyens. Après un gouvernement sénatorial sans trop de problèmes (200-140 avant J.-C.) vient la crise, dont l'aspect financier n'est pas à exclure. Les Gracques, inspirés par des théories révolutionnaires d'origine grecque et ayant trouvé déjà un terrain favorable en Asie, essaient d'entraîner le peuple et lui promettent des terres. Aristocrates romains, ils ont su inspirer des attitudes désintéressées à quelques-uns, mais ils ont semé la discorde, et Caius Gracchus demeure suspect d'aspiration à une sorte de despotisme démocratique.

Les problèmes de Rome ne sont pas près de se résoudre, car le temps des grands ambitieux commence. Dès les guerres puniques, la société romaine a senti le danger des prétentions d'un général victorieux et populaire, et le gouvernement sénatorial a pris des précautions. Les Gracques ont montré le chemin de l'illégalité. Les ambitieux vont l'emprunter. Marius, puis Sulla imposeront leur pouvoir par leur influence, par l'appui de soldats fidèles, en dépit de la légalité. Par les proscriptions aussi, dont Sulla est l'initiateur. Ce dernier sait mettre fin à la guerre sociale – c'est ainsi qu'on appelle la révolte des alliés (socii) de l'Italie, qui réclament la citoyenneté romaine. Les montagnards insurgés (Marses, Picéniens, Osques, Samnites) réclamaient, en fait, que cessât leur condition subalterne, qui leur valait de voir rétrécir les espaces nécessaires à leurs élevages itinérants. Leur revendication contribue au désordre politique de Rome, où ils trouvent un puissant appui (Livius Drusus), puis leur révolte ouverte ensanglante l'Italie (91-89 avant J.-C.) ; il en subsistera des maquis dispersés. L'avenir économique n'y a rien gagné, même si le droit de cité a été accordé à tous.

Sulla, c'est peut-être la « monarchie manquée ». Après son succès sur son rival Pompée, César parviendra presque à cette monarchie, mais il sera assassiné (44 avant J.-C.). La période qui suit l'abdication de Sulla connaît à la fois les guerres lointaines (lutte contre les pirates des côtes d'Asie), la révolte sociale (guerre servile de Spartacus, 73-71 avant J.-C.), l'inquiétude générale et la haine entre coteries. Rome est divisée entre un sénat oligarchique, des chevaliers, qui sont des financiers, et les populaires. L'instabilité politique qui en résulte n'est pas sans rapport avec des soucis économiques. Les capitaux fuient l'Italie. Sous le consulat de Cicéron (63 avant J.-C.) éclate l'affaire de la conjuration de Catilina. Le sénat, manquant de fermeté, donne de grands pouvoirs à Pompée, qui revient triomphant de son expédition contre les pirates, après avoir constitué la province de Syrie et occupé la Judée (62 avant J.-C.). En Sicile, un procès contre le gouverneur concussionnaire Verrès révèle les abus de l'administration provinciale, principale voie d'enrichissement des élites politiques, assurées le plus souvent de l'impunité. En 61 avant J.-C., le fastueux triomphe de Pompée marque approximativement le terme d'une vie politique assez libre dans une République où le pouvoir est disputé parfois avec violence, mais encore publiquement et sans recours à l'armée.

Pompée, César et Crassus s'entendent en secret pour s'associer (premier triumvirat). Le triumvirat va durer une dizaine d'années, confirmant la prééminence de Pompée, et assurer, en outre, de grands commandements provinciaux, d'abord à Jules César, ensuite à Crassus.

Crassus mort à la guerre (53 avant J.-C.), Pompée a la faveur du sénat, puis il inquiète celui-ci par son envahissement. César franchit le Rubicon, pourchasse Pompée et prend le titre de dictateur. Entretemps, il conquiert les Gaules. Entretemps aussi, d'autres ambitieux s'agitent, comme Publius Appius Clodius, l'ennemi de Cicéron, qui fait exiler celui-ci. César préside les comices, se fait élire consul (48), abdiquant alors la dictature. Il reçoit plus tard une seconde dictature : le droit de présider à l'attribution des magistratures, de nommer les gouverneurs des provinces prétoriennes et à nouveau le consulat (pour cinq ans). Son appui principal est la plèbe de Rome, d'où la nécessité pour lui de s'unir à ses tribuns et de faire voter de nombreux plébiscites. Pour disposer d'un sénat à sa dévotion, César nomme de nombreux partisans, en particulier des Gaulois de la plaine du Pô (ses clients), et y réintègre certains de ses adversaires ou leurs fils.

Un complot, réunissant autour de Brutus et de Cassius quelques-uns de ses partisans déçus et des pompéiens, est organisé pour supprimer César, qui est assassiné le 15 mars 44 en pleine séance du sénat.

La société dirigeante de l'époque des guerres civiles souffre d'une absence d'idéal. Seuls semblent compter l'argent et le pouvoir politique, qui, lui-même, procure l'argent. Cicéron écrit philosophie, mais pense affaires. Les partis n'ont plus de programme, si tant est qu'ils en aient eu de très positifs. L'abolition des dettes finit par être la seule perspective qui passionne encore les masses. Tous tiennent cependant à la libertas, la liberté, que l'on réclame en toute circonstance, mais qui semble vide de signification réelle. Chacun compte sur ses soldats, ses clients, son influence pour s'imposer. À ce jeu, il y a beaucoup d'appelés, mais aussi beaucoup de proscrits. C'est ce qui se produit lors du second triumvirat, constitué après la mort de César par Antoine, Octave et Lépide (43 avant J.-C.), trio qui organise l'élimination des autres. Cicéron est au nombre des victimes. À Marc Antoine est dévolu l'Orient, où il va mener de grandes opérations jusqu'en Arménie, tandis que Octave prend le contrôle des provinces occidentales, où il doit mettre fin à une guerre difficile en Illyrie. La rupture survient en 32, lorsque Marc Antoine, que ses adversaires disent ensorcelé par la reine d'Égypte, Cléopâtre, reprend le contrôle de l'Italie à Octave, qui par un coup d'État chasse de Rome les partisans de son rival. Mais ce dernier, dont les forces sont équivalentes, sinon supérieures, sur terre comme sur mer, à celles d'Octave, se révèle général hésitant et politique maladroit en refusant de se séparer de Cléopâtre. En plein engagement naval, à Actium, sur les côtes d'Épire, tous les deux prennent la fuite. Les légions d'Antoine, abandonnées, se soumettent à Octave (septembre 31), qui, un an plus tard, annexe l'Égypte après le suicide de son compétiteur et de Cléopâtre.

Conséquences des guerres civiles

Octave, devenu l'empereur Auguste en 27 avant J.-C., peut gouverner un empire, une société qui sont las du désordre. Les provinces ne se sont pas révoltées. L'aristocratie est fort mal en point, et c'est peut-être là ce qui fait la solidité du pouvoir d'Auguste. Elle a été décimée physiquement. Ceux qui vivaient d'affaires financières en Asie sont ruinés. Le sénat accueille des chevaliers, des vétérans, mais il s'éclipse de la vie politique. Les sénateurs s'absorbent dans l'otium (le loisir intelligent) ou la vie de cour. Les chevaliers deviennent de hauts fonctionnaires impériaux. Auguste est aidé par deux militaires et administrateurs, Agrippa et Tibère, et, jusqu'en 23 avant J.-C., par un chevalier bon diplomate : Mécène. Celui-ci rallie à sa propagande Horace et Virgile.

Si la génération de Cicéron, Lucrèce, Salluste, César et Varron a donné ses lettres de noblesse à la langue latine, l'époque augustéenne, avec Horace, Virgile, Ovide, Vitruve et Tite-Live, enrichit cet héritage.

Le prix de la terre est en baisse : on n'est plus aussi sûr de son droit de propriété. Les vainqueurs distribuent à leurs vétérans des terres expropriées sans façon. Virgile se fait l'écho des plaintes des victimes, qui sont innombrables. L'agriculture italique ne s'en trouve pas revigorée. La ville a accueilli des fuyards de toute la péninsule. La disette s'y est fait sentir. Ceux qui n'ont pas rallié la ville ont émigré hors d'Italie. Tous aspirent à la paix. C'est ce que leur donne Auguste, qui bénéficie de la nouvelle conception admise du pouvoir : le pouvoir de fait, détenu par le plus fort, qui se dit le meilleur (princeps, optimus), résultat d'une évolution qui s'est amorcée sous Sulla.

L'Empire et l'empereur

Prétendu restaurateur de la République, Auguste est ce qu'on appelle un empereur, du latin imperator, général victorieux, celui qui détient l'imperium. Le titre antique n'est pas unique. L'empereur se définit par une titulature qui donne l'énumération de ses fonctions et de ses pouvoirs : imperator, il détient aussi la « puissance tribunitienne », le grand pontificat. Il s'octroie souvent le consulat. Il se dit Caesar et Augustus, et ces termes deviennent eux-mêmes des titres. Mais cet ensemble est disparate et laisse perplexe les historiens. On ne connaît pas très bien les formalités d'avènement : certains pouvoirs, d'essence différente, ne sont pas acquis d'emblée. Une lacune, en outre : le mode de désignation des empereurs successifs. Le pouvoir résulte le plus souvent d'une acclamation par les soldats, complétée d'une confirmation par le sénat, ce qui n'exclut pas une certaine hérédité, même si elle est créée par adoption. L'hérédité se fait sentir chez certains des « douze Césars ». Mais les empereurs sont classés par l'historiographie antique (Suétone et Tacite en premier lieu) en bons et en mauvais, ces derniers vraisemblablement calomniés en raison de leur attitude défavorable au sénat et surtout aux personnes des sénateurs. Il y a des cas pathologiques et des parvenus grisés par le pouvoir.

Il est aussi des personnages sans caractère, portés à un pouvoir éphémère par la garde prétorienne, qui attend d'eux une récompense (congiaire). Les empereurs sont de plus en plus d'origine militaire et provinciale. Parviennent ainsi des séries d'empereurs espagnols, syriens ou illyriens. Cela peut donner de curieux résultats : sous Élagabal, prêtre sémite d'un dieu-soleil oriental, un danseur est fait préfet du prétoire, un cocher préfet des vigiles, un coiffeur préfet de l'annone, et l'empire échappe tout juste à l'obligation d'adorer le dieu nouveau venu.

Ainsi, les empereurs se suivent et ne se ressemblent guère. Auguste mérite son titre de « père de la patrie ». Tibère est décrit comme un dangereux misanthrope. Caligula apparaît comme un despote oriental hanté par le souvenir d'Alexandre. Claude est un pédant, mais il est aussi l'auteur d'une législation très positive. Néron a droit à tous les commentaires et à toutes les réputations. Vitellius laisse seulement le souvenir de sa goinfrerie. Vespasien a laissé l'impression d'un bourgeois provincial avaritieux. Titus est tout à l'opposé du nouveau Néron qu'on avait redouté. Domitien élabore le système défensif de l'Empire et annonce déjà le « dominat », nom que l'on donne aujourd'hui à l'absolutisme sacré, qui fait des progrès à mesure qu'avance l'Empire. Trajan est un conquérant, un administrateur et un bâtisseur : il conquiert la Dacie, sur la rive gauche du Danube, annexe l'Arabie Pétrée et crée les provinces d'Arménie et de Mésopotamie. Trajan, fin diplomate, a su obtenir l'adhésion du sénat, désormais totalement rallié à la monarchie impériale ; il dote également Rome du plus important de ses forums. Hadrien est un voyageur et un dilettante, mais aussi un maître efficace. Le ralliement des élites grecques à l'administration de l'Empire devient manifeste sous son principat.

Hadrien adopte comme successeur un sénateur respecté, Antonin (138-161), qui va mener la même politique. Ce dernier jouit d'une grande popularité en raison de sa bonne gestion des finances publiques et de son accord profond avec le sénat.

Marc Aurèle est un empereur philosophe, Commode un despote qui se prend pour Hercule, et Caracalla un sanguinaire qui ne s'intéresse qu'aux armées.

Malgré les défauts de leur humanité, les empereurs sont déifiés de leur vivant ou, plus sûrement encore, après leur mort, à moins que leur mémoire ne soit condamnée, leur nom martelé sur les monuments, leurs statues décapités. La tradition du culte impérial provient de traditions orientales et hellénistiques manifestes. Le culte de Rome et d'Auguste se célèbre dans le cadre des provinces, où il se présente comme une manifestation de loyalisme, et les assemblées des notables de province sont à la fois religieuses et politiques. À la fin du iie s., les dédicaces relatives au culte impérial n'émanent plus de particuliers, mais seulement de magistrats ou de collectivités, ce qui implique une relative désaffection. En revanche, le cérémonial de la Cour est destiné à se préciser, à se marquer de religiosité : tout ce qui touche à l'empereur devient sacré ; lui-même est adoré par des sujets prosternés. Mais ce sont là des manifestations d'orientalisation d'époque tardive (iiie s. surtout).

Les cadres politiques de l'Empire ne sont plus ceux de la République. L'empereur observe souvent de la déférence ou une apparence de déférence à l'égard du sénat, désigne des consuls en surnombre, laisse le sénat désigner les magistrats qu'il a proposés. Parmi les sénateurs, constitués en ordre héréditaire, l'empereur choisit des curateurs, à qui de hautes fonctions sont confiées. Dans l'ordre équestre, où l'on entre sur acceptation impériale, se recrutent des procurateurs, autres hauts fonctionnaires qui dirigent nombre de services tant urbains que provinciaux, car une hiérarchie paperassière se développe. Le préfet du prétoire, chef de la garde prétorienne, est un personnage de premier plan, chargé, entres autres tâches, du ravitaillement de l'armée. L'administration des domaines impériaux, devenus immenses grâce aux confiscations répétées, est aux mains de toute une hiérarchie. Elle comprend les mines, qui étaient souvent propriétés privées sous la République.

La paix romaine

L'armée est une armée de métier, recrutée un peu partout dans l'Empire. Mais les soldats vont souvent opérer loin de leur pays d'origine. Les opérations de conquête se poursuivent (Bretagne, Dacie). Au iie s. la politique de défensive, déjà sagement amorcée sur certaines frontières, tend à se généraliser. L'Empire s'entoure de retranchements au nom significatif de limes, frontière. Le limes n'est pas une impénétrable ligne de défense, et des échanges économiques se pratiquent avec le pays barbare. Le danger du voisinage se fait sentir : les Barbares du Nord sont souvent en mouvement. Sous Néron, Sarmantes et Roxolans bougent déjà aux abords du Danube. Mais la conquête de la Dacie contribue à enrichir le pays. Le Danube s'anime plus qu'avant, et le commerce s'étend en pays barbare. Des envahisseurs viennent de loin, suivant les voies commerciales. Sous Marc Aurèle, leur menace devient sérieuse. Mais la population de l'Empire n'est pas encore concernée. Elle jouit de cette paix tant vantée, de ces communications intérieures sûres, voies rapides ou mer sans pirates.

Les provinces, gouvernées les unes par les délégués de l'empereur, les autres par ceux du sénat, bénéficient de statuts divers. L'Égypte est ainsi considérée comme patrimoine impérial. Les cités ont des statuts non moins divers. Chaque province possède sa physionomie propre. L'Égypte, dont le pittoresque provoque une vague d'égyptomanie esthétique et religieuse, est un grenier à blé qui jouxte ce foyer intellectuel, cosmopolite et turbulent que demeure Alexandrie. La Grèce propre est un désert, mais Athènes est un musée et une université. L'Asie Mineure prospère sous l'autorité d'une très riche bourgeoisie hellénisée. La Syrie bénéficie des échanges caravaniers actifs avec un Orient lointain. Tous ces pays de l'Orient romain ont adopté les institutions de Rome sans perdre l'usage de la langue grecque et de maintes traditions hellénistiques. La vie intellectuelle y est active.

L'Occident s'est très vite romanisé, à l'exception des campagnes, où certains continuent à parler punique ou gaulois. L'Espagne est fortement colonisée. Elle donne à Rome plusieurs empereurs et des écrivains (Quintilien, Sénèque, Lucain, Martial). La Narbonnaise n'a rien à envier à l'Italie sous le rapport de la romanisation. La Gaule chevelue, à première vue plus sauvage, a été fortement pénétrée et mise en valeur. Elle voisine avec une Germanie romaine très active, du fait de la présence des légions, et dont les villes, issues des camps, ont une physionomie originale. La Sicile et l'Algérie sont des terres à blé, grandes pourvoyeuses de la capitale impériale. En Afrique romaine, de vastes domaines existaient là où il n'y a plus qu'un désert. Partout, les élites participent pleinement à la civilisation et aux institutions de Rome. Dans des cités bien bâties, honorées de subventions impériales, les notables se disputent les fonctions publiques et dépensent avec vanité pour l'embellissement de leur patrie. Seuls songent à se révolter les Juifs, qui se heurtent longtemps à l'incompréhension des empereurs.

L'Italie et Rome

Au regard de ces provinces laborieuses, l'Italie apparaît, pour la plus grande partie, déserte ; elle est découpée en grands domaines d'élevage extensif, que possèdent les sénateurs, obligés de placer une partie de leur fortune en terres italiennes. Quant à la capitale, elle aussi contraste avec les provinces, dont elle est en quelque sorte le revers. Par la fiscalité, l'annone, elle se nourrit, en parasite, du produit du reste de l'Empire. Le ier s. est celui de la « décadence » des moralistes classiques. La convergence des richesses prises au monde, d'une monarchie de parvenus et d'une populace désœuvrée fait de Rome le foyer d'un luxe délirant, d'une débauche légendaire, d'un parasitisme sordide. Les enrichis, fiers de leur réussite, mènent la vie caricaturée par Pétrone dans le Satiricon. Les pauvres ramassent les miettes, vont regarder mourir les condamnés, les gladiateurs et les fauves à l'amphithéâtre, consacrent une partie de leur temps à la relaxation que procurent les séjours dans les thermes publics ou privés. Ce tableau prête le flanc aux descriptions mal intentionnées des historiens des empereurs (Suétone) et a provoqué depuis maints commentaires sur ces comportements primitifs sommairement plaqués de luxe, plus que de civilisation. C'est le cœur d'un problème d'histoire des mentalités : on a peine à comprendre que Sénèque soit le seul des Anciens à avoir pris conscience – et une conscience très limitée – des tares morales de son époque.

L'élargissement de la cité

Il faut dire que les siècles ont passé depuis le temps des frugaux ancêtres. Le monde romain est le cadre d'un vaste brassage de population. Les Italiens sont partis pour l'Orient et l'Occident. Les esclaves orientaux se sont enracinés à Rome. Affranchis, ils ont monté dans la hiérarchie sociale. L'attribution du droit de cité à tout l'Empire, en 212, sanctionne le résultat de ce chassé-croisé. Mais tous se sentent, en définitive, animés d'un patriotisme romain destiné à survivre longtemps.

Aux ier s., iie s. et iiie s., la place de l'Orient dans l'Empire est devenue singulièrement importante. C'est de l'Orient lointain que des caravanes apportent des produits exotiques. C'est sur les rives de l'Euphrate que les légionnaires vont monter la garde face aux Parthes, puis aux Sassanides. C'est de Syrie que viennent les marchands, dont les colonies sont établies dans chaque port de l'Empire. C'est de l'Orient que viennent les novations en matière religieuse.

Les religions orientales et le syncrétisme païen

La religion traditionnelle n'est pas morte, mais elle s'incorpore trop étroitement à l'État ; le culte est trop officiel, et le rituel trop archaïque, trop inexplicable même pour les Romains de l'Empire. Les classes cultivées ne lui accordent plus leur crédit. Les classes populaires se sont tournées vers d'autres dieux, dont le culte présente des aspects mystiques. C'est en particulier le cas des religions importées d'Orient, véhiculées par les marchands et les esclaves, adoptées par les marins, les soldats, favorisées par certains empereurs. Le culte d'Isis et de Sérapis se propage en colportant tout un folklore exotique venu d'Égypte. Le culte d'Attis est introduit officiellement sous Claude, pour se joindre à celui de Cybèle. Mithra, originaire d'Iran, tient une place étonnante dans les pays où sont casernés les soldats. En outre, la variété des attitudes humaines se traduit par l'athéisme de quelques esprits forts, par les tendances panthéistes ou monothéistes de certains, par la superstition indéfectible de la masse. Les empereurs ont sévi occasionnellement contre les propagateurs des superstitions, expulsant les astrologues et les charlatans, comme le furent aussi les « philosophes », assimilés aux autres perturbateurs ou rivaux de la religion traditionnelle. La spéculation sur la nature des dieux passionne les platoniciens et les gnostiques du iie s. Les tendances syncrétiques qui paraissent épurer le panthéon gréco-romain et oriental s'accentuent au iiie s., et les préférences personnelles des empereurs font presque apparaître un dieu officiel suprême, qui pourrait être Jupiter ou le Soleil, ou la synthèse des deux : en pays grec, Zeus-Hélios-Sérapis est qualifié de dieu unique.

Le judaïsme se situe en marge, bien que ses exégètes aient été contaminés par l'hellénisme et la philosophie platonicienne. Son caractère national s'est estompé par le prosélytisme des Juifs auprès des païens, prosélytisme favorisé par leur dispersion même, leur diaspora, qui les a répandus dans les villes. Après la révolte de Judée, réprimée par Vespasien et Titus, et les révoltes juives de 115 et de 135, la dispersion s'accentue. L'attitude du pouvoir romain à l'égard des Juifs est complexe : respect de principe pour une religion nationale, sanctions à la suite des révoltes nationalistes. Les Juifs ont cependant édifié librement leurs synagogues, et leur omniprésence a ouvert la voie à l'expansion du christianisme.

Le christianisme apparaît en quelque sorte en pointillé. On a énormément écrit sur les témoignages de sa manifestation à Rome et en Italie au ier s. Il existe une grande différence entre la vision chrétienne de la question et l'optique des textes païens, qui se limitent à d'expéditives allusions à une nouvelle secte. C'est en Asie Mineure que les chrétiens se multiplient en premier lieu. À Rome, la persécution néronienne attire l'attention sur eux. Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, se demande quelle attitude prendre à leur égard. Leur cas est embarrassant : ils refusent de considérer l'empereur comme un dieu, ce qui est très grave, mais on les reconnaît, au demeurant, honnêtes gens. Dans la foule, les chrétiens ont des ennemis, qui les accusent d'adorer un dieu à tête d'âne, de se livrer à des orgies secrètes et qui sentent confusément la menace qui pèse sur le paganisme. Juridiquement, leur position est mauvaise : le seul fait d'être chrétien est, en soit, une faute. L'attitude des empereurs est variable, tantôt tolérante, en dépit de la législation (ce qui explique que des lieux de réunion publiquement connus aient été nombreux), tantôt persécutrice, comme la population elle-même, occasionnellement coupable de pogroms (Lyon, 177). Au iiie s., le christianisme est florissant. Il est présent dans toutes les régions peuplées et civilisées de l'Empire. On bâtit des églises. La théologie et l'apologétique bénéficient de la plume agile de Tertullien, de Clément d'Alexandrie. Et tout cela à la veille de persécutions nouvelles (Decius, 249 ; Dioclétien, 330), qui obligent les chrétiens à utiliser plus que jamais le refuge des catacombes. Le siècle est d'ailleurs celui de la crise, des troubles, de la terreur, et les chrétiens ne sont pas les seuls à souffrir.

La crise de l'Empire

Le tableau séduisant de la paix romaine, de la prospérité d'un Empire où un commerce actif fait bénéficier les habitants des denrées de toutes les contrées se ternit très rapidement. Au ier s., l'Italie est malade de ses terres vides, de ses propriétaires endettés, de son prolétariat urbain. Pline l'Ancien annonce que le mal gagne les provinces. Elles aussi pâtissent des dévaluations, dont Néron est l'initiateur et qui ne font que commencer. Au iie s., l'industrie provinciale l'emporte : les vases de terre sigillée de Gaule s'expédient dans tout le monde antique. Mais la production, dans son ensemble, ne progresse pas. Les dépenses de l'État augmentent : l'administration, la défense des frontières, où les Barbares se font plus nombreux et offensifs, rendent la fiscalité plus oppressive.

L'économie est en crise. Le manque d'hommes se fait sentir là où ils seraient nécessaires. Au iiie s., la crise éclate : c'est l'anarchie, la révolution, la fuite généralisée. Cela résulte d'un concours de faits dont les historiens modernes, donnant d'ailleurs de plus en plus d'importance à l'économie, se révèlent embarrassés quand il s'agit de les hiérarchiser : le déséquilibre de l'Empire entre ses provinces besogneuses et sa capitale parasite ; l'excessif écart entre la richesse de quelques-uns et le dénuement de la masse ; la fainéantise de beaucoup, qui vivent de quasi-mendicité ; la pénurie de soldats et de laboureurs ; le vide des campagnes et le rétrécissement des villes dépeuplées, qui s'enserrent dans d'étroits remparts ; la dépopulation, qui explique en partie la situation ; les invasions barbares, qui deviennent de plus en plus fréquentes et dévastatrices et prennent parfois la forme de raids à longue distance ; la crise d'autorité, enfin, qui se manifeste à partir de 193.

L'époque des Sévères a mérité d'être qualifiée de révolutionnaire. Les empereurs établissent un régime de terreur, où une théorie classique a vu la revanche des masses paysannes opprimées sur la bourgeoisie urbaine et les grands propriétaires. Le pouvoir impérial affiche un caractère militaire. Le iiie s. est le siècle des armées, des pronunciamientos militaires, des empereurs issus des camps pour un règne éphémère et qui se combattent les uns les autres.

Après 235, l'anarchie politique s'ajoute à l'invasion barbare. La multiplication des empereurs rivaux fait donner à une série d'entre eux le nom de « trente tyrans ». En Gaule, un empire indépendant, fondé par Postumus en 258, se maintient pendant quelques années et s'étend sur l'Espagne et la Bretagne. Quand l'anarchie se tempère, comme c'est le cas sous les Sévères et sous les premiers empereurs illyriens, toutes les décisions impériales semblent dictées par les nécessités de cet état de siège que subit le monde romain. Les problèmes d'argent entraînent un dirigisme parfaitement admis par les théoriciens du pouvoir absolu du prince. L'État s'arroge des monopoles. Les métiers sont constitués en corporations, tandis que les bureaux se militarisent. Les Barbares du Nord, dont le nombre est de plus en plus minimisé par les estimations modernes, s'insinuent partout, et les Iraniens sont devenus agressifs.

Rome doit combattre à la fois Perses et Germains. Il faut se résigner à abandonner certains territoires, surtout les derniers acquis (Bretagne, Dacie, Mésopotamie). Il faut reconsidérer l'armée. Celle-ci se sédentarise sous la forme de soldats-paysans, prêts à la moindre alerte. Elle joue aussi un rôle accru de police contre le brigandage. Elle participe à la construction des remparts des villes. Elle finit par se charger de la collecte des impôts et d'une partie de la justice. La population subit ce régime. Les riches sont victimes de confiscations et de réquisitions. S'ils sont des notables dans leur cité (décurions), ils sont responsables de l'impôt et paient pour les autres. Leur condition ingrate est rendue héréditaire. On imagine, facilement, à quel point le commerce a pu se trouver bloqué. Au mont Testaccio, où s'entassent les restes d'amphores du port de Rome, aucune de celles-ci ne porte de date postérieure à 255. En 252, la peste s'est mise de la partie. Après avoir payé tribut aux Barbares, Rome se résigne à les accueillir : à partir de 276, l'empereur Probus établit des colons goths et vandales en Pannonie. Ce n'est qu'un début.

En 274, Aurélien a restauré l'unité de l'Empire (274), procèdé à un rétablissement partiel de la bonne monnaie et emmuraillé Rome.

Une grande incursion germanique ravage les Gaules, mais les Romains reprennent l'avantage et s'avancent jusqu'en basse Mésopotamie. Dans son ensemble, l'Empire a bien résisté, mais les provinces ont été localement ruinées par les fréquents passages des armées romaines et barbares. Le sénat, quant à lui, est devenu le simple conseil municipal d'une capitale désertée par les empereurs. En 286, deux augustes, Dioclétien en Orient et Maximien en Occident, gouvernent le monde romain. En 287, ils prennent respectivement les titres de Jovius et d'Herculius. En 293, pour faire face à l'extension géographique et économique de l'Empire, un système original de partage quadripartite du pouvoir se met en place, la tétrarchie. Maximien prend pour césar l'ancien préfet du prétoire Constance Chlore, chargé de la Bretagne et de la Gaule. Peu après, Dioclétien fait de même avec Galère, qui devient responsable de la péninsule balkanique. La défense de l'Empire s'appuie donc sur les quatre résidences impériales de Trèves (Constance), Milan (Maximien), Sirmium (Galère) et Nicomédie (Dioclétien), tandis que Rome reste la capitale officielle, toujours désertée par les princes.

La paix règne sur toutes les frontières à partir de 298. Le nombre des légions passe de 39 à 60, mais leurs effectifs sont variables. L'administration impériale est renforcée et les impôts (capitation et impôt foncier) sont augmentés. La bonne monnaie fait une réapparition, mais elle demeure fabriquée de billon, et non plus d'argent comme ce fut le cas sous le Haut-Empire. Une flambée des prix, combattue par un édit du maximum du prix des marchandises et des services applicable dans tout l'Empire, accompagne cette politique monétaire. Dioclétien s'attaque aussi aux croyances jugées dangereuses, d'abord au manichéisme, ensuite au christianisme (303-304), par quatre édits successifs qui font des milliers de victimes, surtout en Orient, en Italie et en Afrique. En 305, Dioclétien et Maximien Hercule abdiquent, leurs Césars Constance Chlore et Galère les remplacent. Mais le système est déréglé en 306 par la mort de Constance Chlore et la proclamation par ses troupes de son fils Constantin (306-337), qui prend le contrôle des Gaules, des Germanies, de l'Hispanie et de l'île de Bretagne.

Avec le règne de Constantin Ier, l'Empire subit une véritable mutation. Constantin s'empare de l'Italie en 313 et de tout l'Orient en 324. Les institutions autoritaires qui sont nées de la nécessité sont toujours en place. Mais la situation militaire et politique s'est clarifiée. Enfin, peu après les dernières persécutions, l'Empire devient chrétien, officiellement, par la conversion de l'empereur. Il y a alors un bon moment dans l'histoire du Bas-Empire. Les lettres reprennent quelque vigueur, les arts également, bien que marqués désormais au coin de la barbarie. L'Empire se partage en deux parties, avec la naissance d'une nouvelle capitale, Constantinople, nouveau nom de Byzance à partir de 330. La réaction païenne de l'empereur Julien semble vouloir amorcer un illusoire retour aux mœurs anciennes. Mais les maux du iiie s. subsistent au ive s., et les Anciens eux-mêmes en ont eu conscience et ne savaient trop qui accuser. Ils ont eu des réactions de défense, souvent malheureuses, limitées, égoïstes : le corporatisme, le patronat, l'anachorèse (fuite dans le désert), la fortification des villes, les pactes avec les Barbares.

Rien n'a empêché, après le règne de Théodose Ier le Grand, la rupture définitive entre deux empires, celui d'Orient et celui d'Occident, puis, en 476, la disparition totale de l'un d'eux sous les coups des Barbares. Ce fait brutal a laissé survivre bien des traces matérielles ou culturelles qu'on retrouve à travers l'Europe.

En particulier, la notion de Romania, de « romanité », est l'expression posthume du patriotisme romain et de la nostalgie, chez les ex-Romains des royaumes barbares, de la splendeur et de l'ordre passés.

Quelques repères chronologiques de l'histoire de la Rome antique

QUELQUES REPÈRES CHRONOLOGIQUES DE L'HISTOIRE DE LA ROME ANTIQUE

Avant J.-C.

753Date traditionnelle de la fondation de Rome
509Date traditionnelle de la chute de la royauté
vers 494Retraite de la plèbe sur l'Aventin ; tribunat de la plèbe
vers 450Loi des XII Tables
396Prise de Véies
vers 387Principale invasion gauloise
343 (ou 341)-290Guerres samnites
vers 335Mainmise sur le Latium. Fondation d'Ostie
321Les fourches Caudines
295Victoire de Sentinum
282Conquête de l'Italie centrale
272Conquête de l'Italie du Sud : prise de Tarente
264-241Première guerre punique
218-201Deuxième guerre punique
197Annexion de l'Espagne
187Conquête de la Cisalpine
168Victoire de Paul Émile sur Persée, roi de Macédoine
149-146Troisième guerre punique
148Annexion de la Macédoine
146Annexion de l'Afrique et de la Grèce (chute de Carthage et sac de Corinthe)
133Héritage du royaume de Pergame
129Organisation de la province d'Asie (comprenant la plus grande partie du royaume de Pergame)
123Réformes de Caius Gracchus
121Annexion de la future Narbonnaise
112-105Guerre de Jugurtha
102-101Victoires de Marius sur les Teutons et sur les Cimbres
91-88Guerre sociale
82Sulla dictateur
77Pompée
60Premier triumvirat (Pompée, Crassus et César)
58-51Guerre des Gaules
45-44César dictateur
43Deuxième triumvirat (Antoine, Octave et Lépide)
31Bataille d'Actium
27Auguste accède au pouvoir

Julio-Claudiens

Après J.-C.

14Mort d'Auguste
14-37Tibère
37-41Caligula
41-54Claude
54-68Néron
68-69Galba
69Othon
69Vitellius
69-79Vespasien

Flaviens

79-81Titus
81-96Domitien
96-98Nerva

Antonins

98-117Trajan
117-138Hadrien
138-161Antonin le Pieux
161-180Marc Aurèle
180-192Commode
193-211Septime Sévère

Sévères

211-217Caracalla
217-218Usurpation de Macrin
218-222Élagabal
222-235Sévère Alexandre
235Reprise de l'anarchie
235-260Grandes invasions de Barbares dans l'Empire
254-268Les « trente tyrans »
268-270Claude le Gothique, premier empereur illyrien
270-275Aurélien
276-282Probus
284-305Dioclétien
306-337Constantin Ier
360-363Julien l'Apostat
364-375Valentinien Ieren Occident
364-378Valens en Orient
379-395Théodose Ierle Grand
395Partage définitif de l'Empire
476Prise de Rome par Odoacre et fin de l'Empire en Occident