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colonisation

Cortés ordonne que l'on détruise et brûle les idoles
Cortés ordonne que l'on détruise et brûle les idoles

HISTOIRE

Introduction

L'histoire de la Méditerranée ancienne fait apparaître l'existence de fondations dues aux Crétois, aux Phéniciens ou aux Grecs et répondant, plus ou moins, à la définition suivante qu'on peut donner de la colonisation : constitution, à une assez grande distance d'une métropole, d'un établissement permanent, échappant à l'autorité des populations indigènes et demeurant dans la dépendance de la métropole d'origine ; à bien des égards, l'histoire de Rome est celle d'une remarquable expansion coloniale. Il existe aussi une colonisation médiévale, que certains font commencer aux croisades (phénomène particulier en réalité) et qui s'épanouit aux xive et xve s. avec les comptoirs et les possessions vénitiennes et génoises (→ Gênes et Venise).

Ce sont les « grandes découvertes », cependant, qui ouvrent la véritable époque coloniale. Celle-ci échappe au cadre étroit de la Méditerranée pour intéresser les océans. Elle utilise à une grande échelle des systèmes jusque-là d'application limitée et fait peser la domination du colonisateur sur de vastes territoires et parfois des peuples entiers. Le phénomène, ayant pris une dimension gigantesque, détermine d'âpres polémiques, au cours desquelles s'élaborent pour la première fois des doctrines favorables ou défavorables, qualifiées beaucoup plus tard de colonialistes ou d'anticolonialistes. À partir de la fin du xve s., la colonisation devient un fait majeur de l'histoire mondiale.

L'évolution du phénomène colonial

Introduction

Il s'agit d'évoquer l'expansion coloniale en rapport avec les systèmes qui y ont présidé et les doctrines qui l'ont justifiée ou combattue.

Vue dans ses lignes de force les plus générales, l'expansion coloniale se caractérise par deux grandes phases d'une activité agressive séparées par une période de crise se situant à la fin du xviiie et au début du xixe s. La première de ces phases correspond à la colonisation des temps modernes, et la seconde à l'impérialisme de l'époque contemporaine.

La colonisation des temps modernes

Les premiers empires : Portugal et Espagne

Aux origines de cet ébranlement qui, pendant près de cinq siècles, va faire de la petite Europe le levain du monde, il y a diverses causes : économiques, avec le besoin de trouver l'or et l'argent indispensables à l'économie monétaire, et le désir de se procurer les produits de l'Orient (dont les épices), devenus rares et chers depuis l'installation des Turcs en Méditerranée orientale ; démographiques, avec une population à forte croissance, notamment dans la péninsule ibérique ; sociales, avec une bourgeoisie – portugaise d'abord – recherchant les profits commerciaux et une aristocratie disponible lorsque s'achèvent les guerres de la Reconquista ; religieuses, avec le souci d'évangélisation ; intellectuelles, avec la révolution technique du xve s., et plus particulièrement en matière de navigation.

Les Portugais ont mis au point la caravelle, bateau léger, rapide, solide, qui leur permet de reconnaître les côtes de l'Afrique. Après s'être emparés de Ceuta en 1415, ils créent des comptoirs le long des côtes marocaines. Plus au sud, le continent est encore mal connu, mais l'exploration systématique des côtes permet d'atteindre le cap Vert en 1444, puis l'embouchure du Congo, et le cap de Bonne-Espérance en 1487 avant de gagner l'Inde (Vasco de Gama en 1498), puis les îles de la Sonde (Sumatra au début du xvie s.) ; le contournement du cap de Bonne-Espérance et la découverte de la côte sud-orientale de l'Afrique, entre Sofala et Muqdisho, permettent aux Portugais, en dix ans, de jalonner de points d'appui une route méridionale et orientale des épices. Devant l'attrait des richesses asiatiques, les Portugais oublient l'Afrique. De plus, le continent, « terre de l'or » selon la légende, n'en livre pas plus d'une tonne à une tonne et demie par an, au moment même où l'Amérique offre aux Espagnols les métaux précieux de l'« Eldorado ». Les Portugais vont donc se placer en position de force sur le très profitable marché des épices asiatiques, jusqu'alors monopole des commerçants italiens, qui devaient, pour se les procurer, passer par l'intermédiaire des Ottomans. Ils offriront les épices à un prix inférieur, tout en réalisant de gros bénéfices.

Les Espagnols s'élancent vers l'ouest et, en découvrant l'Amérique (Colomb, 1492), jettent les bases de leur empire, qui, en dehors du nouveau continent, ne comprendra guère que les Philippines. L'Atlantique devenant une source de compétition, Jean II de Portugal et Ferdinand V le Catholique décident de se partager le monde et, au traité de Tordesillas (1494), la ligne de partage est établie à 370 lieues au-delà des Açores, laissant ainsi au Portugal la protubérance nord-est de l'Amérique du Sud, origine du futur Brésil. Le pape ayant accordé sa caution, les autres souverains s'inclinent jusqu'au jour où François Ier non seulement rejettera ce partage, mais déclarera que le fait de traverser un territoire ou de le « découvrir de l'œil » ne suffit pas pour en prendre possession, formulant ainsi, dès 1540, la doctrine de l'occupation effective, qui sera le fondement de la colonisation moderne.

Entre-temps se sont constitués deux empires de caractères différents.

Pour les Portugais, le Brésil mis à part, c'est une suite de comptoirs le long des côtes de l'Afrique et dans l'océan Indien : Arguin (dans l'actuel Sénégal) d'abord, São Jorge da Mina (aujourd'hui Elmina, au Ghana) et São Tomé deviendront les plaques tournantes du trafic négrier. Dans le bassin occidental de l'océan Indien, en dehors des points d'appui de la côte orientale d'Afrique, à la merci d'un retour offensif des musulmans, des bases gardent l'entrée du détroit d'Ormuz, clé du golfe Persique ; mais les comptoirs importants sont en Inde, autour de Goa. Le but n'est pas d'occuper des régions, mais de drainer vers Lisbonne, en vue de les revendre, les épices tant convoitées qu'une politique de la « mer fermée » doit rendre inaccessibles à toutes les autres marines. En réalité, construction fragile, qui succombera bientôt sous les coups des Hollandais, des Anglais et des Français.

Les Espagnols, au contraire, après l'épopée des conquistadores, dominent un vaste ensemble territorial continu dirigé de Madrid par le Conseil des Indes avec, en Amérique (on dit « les Indes »), deux vice-rois, l'un en Nouvelle-Espagne (Mexique) et l'autre au Pérou, disposant d'une importante administration. L'économie repose d'abord sur l'exploitation des mines d'or et d'argent (le Potosí), puis sur certaines cultures tropicales (canne à sucre, cacao, indigo) et le grand élevage. La main-d'œuvre indienne ne pouvant suffire malgré la pratique de l'encomienda, qui remet des centaines d'individus à un seul encomiendero (« seigneur de la terre »), on fera appel à la traite des Noirs, source d'appauvrissement pour l'Afrique et de bouleversement démographique pour le Nouveau Monde.

Ce système de l'encomienda est au centre du grand débat mettant en cause le droit de colonisation et au cours duquel s'affrontent d'illustres théologiens, notamment Juan Ginés de Sepúlveda (vers 1490-1573) et Bartolomé de Las Casas (1474-1566) [en particulier lors des discussions de Valladolid en 1550 et 1551], le premier tendant à prouver la justice des guerres contre les Indiens, tandis que le second dénonce les horreurs dont ils sont victimes et demande la suppression de l'encomienda. Il en résultera (ordonnance générale de juillet 1573) une législation plus favorable aux indigènes : il a fallu soixante années de lutte pour faire reconnaître à l'Indien sa qualité d'homme.

Les concurrents : Pays-Bas, Angleterre, France

Dès le début du xvie s., trois autres puissances maritimes vont prétendre au trafic océanique, puis à la possession de territoires outre-mer.

Les Hollandais, d'abord, commencent par la pratique du grand cabotage et deviennent « les rouliers et les facteurs de l'Europe » ; puis ils s'installent à leur tour en Amérique du Nord, aux Antilles, en Guyane, au Brésil, mais aussi en Afrique et en Asie, s'attaquent aux comptoirs portugais, prenant figure, à leur tour, de gros trafiquants en épices, pour se lancer plus tard, au xviiie s. seulement, dans les cultures tropicales, qui vont faire la richesse des Indes néerlandaises.

Avant même la destruction de l'Invincible Armada (1588), les Anglais s'étaient rués sur les trésors du Nouveau Monde, tandis que des milliers d'émigrants allaient s'installer outre-Atlantique, donnant naissance aux colonies d'Amérique du Nord. Ils créent eux aussi des points d'appui et des comptoirs ; par la contrebande, ils privent les Espagnols et les Portugais d'une part des bénéfices.

Les Français suivent l'exemple : ils s'installent au Sénégal, dans les Caraïbes, dans le Pacifique, à Madagascar (Fort-Dauphin, aujourd'hui Taolagnaro) et dans des îles productrices de canne à sucre de l'océan Indien (la Réunion, île Maurice). En Amérique du Nord, comme dans les Indes orientales, les Français, qui, depuis Richelieu et Colbert, avaient une politique coloniale, se dressaient devant l'expansion anglaise, mais le traité de Paris de 1763 réglera le conflit au profit de l'Angleterre.

Pour être rivaux, Hollandais, Anglais et Français n'en pratiquent pas moins le même système de colonisation : les grandes compagnies, dont la Hollande a fourni le modèle. Tandis qu'à Lisbonne et à Madrid le commerce a été monopolisé par l'État, on crée à Amsterdam, à Londres et à Paris des compagnies à charte qui obtiennent le monopole du commerce avec un véritable droit de souveraineté pour une région déterminée (sous un contrôle plus ou moins étroit), à charge pour elles d'alimenter le pays en produits exotiques, d'assurer les liaisons maritimes et parfois d'évangéliser et de peupler. Ce sont les Indes orientales qui verront les compagnies les plus importantes, mais on en trouvera aussi desservant les Indes occidentales (Amérique) et l'Afrique.

L'époque des grandes compagnies correspond à l'âge d'or du « mercantilisme », doctrine selon laquelle la richesse et la puissance d'un pays dépendent de la quantité de numéraire dont il dispose. D'où la nécessité de réduire les importations et d'augmenter les exportations avec, en matière coloniale, l'instauration d'un monopole absolu, désigné sous le nom d'exclusif ou, improprement, de pacte colonial. On ne reconnaît pas aux colonies des intérêts qui leur soient propres. Pour Choiseul, « les colonies ne sont que des établissements de commerce : des nègres et des vivres pour les nègres, voilà toute l'économie coloniale ». Selon l'Encyclopédie, « les colonies sont faites par la métropole et pour la métropole ».

Une colonisation continentale : la colonisation russe

En marge des grandes rivalités maritimes se développe une expansion de type exceptionnel, à propos de laquelle on a pu parler de « colonisation par contiguïté ». La prise de Kazan (1552) marque le début de la marche des Slaves vers l'est ; trente ans plus tard, la Sibérie occidentale est terre russe, et, vers 1645, sur les bords du Pacifique, des détachements de Cosaques fondent Okhotsk. Moins d'un siècle plus tard, en 1741, les Russes prennent possession de l'Alaska, qu'ils vendront aux États-Unis en 1867.

Ainsi, dès la fin du xviiie s., l'Européen tend à être omniprésent à la surface de la Terre, et la création des empires coloniaux semble la marque de sa toute-puissance. Survient alors une longue crise qui paraît mettre en péril cette emprise des métropoles du monde occidental.

La première grande crise des empires coloniaux

Ses origines

Les conditions économiques ont changé. Aucune métropole n'a réussi à respecter le « pacte colonial » en fournissant à ses colonies la totalité des produits nécessaires à leur subsistance et en absorbant toute la production coloniale. Il faut donc abandonner le principe de l'exclusif, et cela a lieu d'abord dans les Antilles, où, successivement, la France (1759), l'Angleterre (1762) et l'Espagne (1765) relâchent les liens de leur contrôle : en France, on parlera d'« exclusif mitigé ». De plus, l'Angleterre, transformée par la révolution industrielle, recherche d'autres débouchés que ceux qui sont offerts par ses seules colonies.

Au point de vue social, l'implantation européenne a fait naître des forces nouvelles distinctes de celles des pays dont elles sont issues. Habitués à un régime de quasi-autonomie, les colons anglais d'Amérique tiennent essentiellement au respect de leurs libertés. En Amérique latine, les créoles prétendent disputer aux Espagnols les nombreuses places que ceux-ci se réservent, et A. von Humboldt rapporte que, dès la fin du xviiie s., il est courant d'entendre dire : « Yo no soy español ; soy americano », paroles qui traduisent une prise de conscience nationale.

Le mouvement des idées va dans le même sens. En Angleterre comme en France, le libéralisme s'accompagne d'une critique virulente de la colonisation. À côté du thème du bon sauvage et des horreurs commises par les Européens (abbé Raynal), on invoque les dangers du dépeuplement (Montesquieu, Voltaire), les bienfaits de la liberté commerciale (Adam Smith, Jeremy Bentham), la précarité des conquêtes coloniales (Turgot). Les « anticolonistes » deviennent une force, appuyés par les mouvements humanitaires d'Angleterre, qui combattent la traite et l'esclavage, et par les héritiers de la Révolution française, qui se rappellent la déclaration fameuse de Robespierre : « Périssent les colonies, si vous les conservez à ce prix » (l'esclavage).

Ses caractères et ses limites

Le caractère le plus apparent de la crise est l'amenuisement des empires coloniaux. Certaines pertes, survenues au cours des guerres au détriment de la France, de l'Espagne ou de la Hollande et au profit de l'Angleterre, ne sont pas significatives dans l'optique de la crise envisagée. Mais deux le sont éminemment.

C'est d'abord l'émancipation des treize colonies anglaises d'Amérique (1774-1783), qui marque la naissance des États-Unis. C'est ensuite le soulèvement des colonies espagnoles (1810-1824), qui aboutit à l'éclatement des anciennes possessions de Madrid en huit républiques (quinze par la suite), tandis que, par des voies différentes, le Brésil s'érige en empire indépendant (1822). En 1823, le président des États-Unis James Monroe (1758-1831) condamne tout nouvel essai de colonisation en Amérique. Politiquement, la face du monde occidental a changé.

L'évolution est moins perceptible dans le domaine économique, où le fait essentiel sera la disparition des grandes compagnies en France et en Hollande, tandis qu'en Angleterre la Compagnie des Indes orientales se maintiendra jusqu'en 1858.

Cependant, cette grande crise ne peut guère être comparée à celle qui emportera la colonisation un siècle et demi plus tard. Outre qu'il ne s'agit pas d'une crise générale, il faut remarquer que les grands voyages en Océanie livrent à l'expansion coloniale de nouveaux espaces (Australie, Nouvelle-Zélande, îles du Pacifique) et que l'Afrique commence à s'entrouvrir (René Caillié à Tombouctou en 1828) : le temps du monde fini n'est pas arrivé. De plus, les populations autochtones n'ont guère été concernées par les problèmes d'émancipation : ce sont des colons qui se sont soulevés contre leur métropole sans condamner le fait colonial dont ils sont les produits et sans penser à modifier leur comportement à l'égard des indigènes lorsqu'il en reste.

L'impérialisme de l'époque contemporaine

La période de transition

La crise des empires coloniaux engendre le doute dans l'avenir de l'expansion coloniale ; d'où hostilité et hésitations au cours d'une période de transition qui s'étend jusque vers 1870-1873 et qui précède les manifestations de l'impérialisme militant.

En Angleterre, les mouvements humanitaires, qui ont fait supprimer la traite dès 1807, obtiennent l'abolition de l'esclavage en 1833. Les doctrinaires de l'école de Manchester, avec Richard Cobden, répandent l'idée que les colonies sont une charge et qu'il faut admettre leur émancipation (ils ne songent, il est vrai, qu'aux colonies « blanches » et non aux peuples de couleur), ce qui acheminera les esprits vers la création du premier dominion, au Canada, en 1867. En France, on trouve aussi des défenseurs des positions humanitaires, comme Tocqueville ou Victor Schoelcher (ce dernier obtiendra l'abolition de l'esclavage en 1848), et des adversaires de la colonisation, comme A. Desjobert, qui combattent les « algéristes », mais leur audience est moins étendue.

Malgré ce fort courant hostile à la colonisation, celle-ci s'est poursuivie, et on a pu parler de « colonisation anticolonialiste » (H. Brunschwig). Cela s'explique, dans tous les cas, par l'impossibilité d'abandonner l'action entreprise : « Nous sommes coincés dans le chêne que nous avons fendu » (G. Smith). S'ajoutent : pour l'Angleterre, les nécessités démographiques, les initiatives commerciales, l'action des philanthropes et des missionnaires ; pour la France, outre les préoccupations religieuses et la détermination de quelques marins et militaires, le souci politique de ne pas s'effacer (la grandeur nationale) et la croyance à la supériorité de notre civilisation (le thème de la « mission civilisatrice »).

Le résultat sera que l'Angleterre entreprendra la colonisation de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, fera pénétrer son influence dans les territoires intérieurs de l'Afrique du Sud, implantera ses missionnaires et ses commerçants en Afrique occidentale, défendra énergiquement l'Inde contre la révolte des cipayes (1857). Par les accords de 1815, elle a déjà obtenu le cap de Bonne-Espérance, l'île de Malte – base précieuse, surtout après l'ouverture du canal de Suez (1869) –, l'île Maurice, les Seychelles, points de surveillance sur la route des Indes, et elle s’est installée à Singapour en 1819, à Hongkong en 1842, en Birmanie en 1852, affirmant ainsi sa volonté de contrôler la plus grande partie des marchés asiatiques. Elle se contente d'une occupation des côtes et des comptoirs, négociant avec les chefs de l'intérieur des traités de protectorat, parfois éphémères. De son côté, la France achèvera la conquête de l'Algérie, poussant son action vers le Sahara, s'établira solidement en Afrique noire (Faidherbe au Sénégal), obtiendra des bases dans l'océan Indien, et surtout en Océanie, occupera par la force la Cochinchine (1867). L'heure de l'impérialisme agressif allait sonner.

L'expansion impérialiste
« Un mouvement irrésistible… »

Les thèmes de l'impérialisme militant ont été longuement développés par des écrivains comme Charles Dilke (1843-1911), John Seeley (1834-1895), Paul Leroy-Beaulieu (1843-1916), Jules Harmand (1845-1921), par les publicistes au service des associations préconisant l'expansion (Royal Colonial Institute, Primrose League, Comité de l'Afrique française, Kolonialverein…) et par les hommes d'État qui dirigèrent le mouvement, tels Disraeli, Joseph Chamberlain, Jules Ferry, Eugène Étienne (1844-1921), Crispi, Léopold II, Théodore Roosevelt. Il s'agit de « civiliser les races inférieures » (J. Ferry) en assumant le « fardeau de l'homme blanc » (R. Kipling), mais aussi d'éviter toute politique de « recueillement » qui serait le chemin de la décadence, de se ménager des points d'appui pour la flotte, de trouver des débouchés et des fournisseurs de matières premières, de placer des capitaux ou de favoriser l'émigration. Jules Ferry a clairement énoncé les nouvelles règles du jeu : « Un mouvement irrésistible emporte les grandes nations européennes à la conquête de terres nouvelles. C'est comme un immense steeple-chase sur la route de l'inconnu. De 1815 à 1850, l'Europe était casanière et ne sortait guère de chez elle. C'était l'époque des annexions modestes et à petits coups, des conquêtes bourgeoises et parcimonieuses. Aujourd'hui ce sont des continents que l'on annexe. La politique coloniale est une manifestation internationale des lois éternelles de la concurrence. »

Diversité des modes d’exploitation

Les méthodes les plus diverses seront employées. Les grandes compagnies réapparaissent sous des formes diverses : sociétés d'exploitation du Congo français, compagnies à charte britanniques (comme la Royal Niger Company ou la British South Africa Chartered), sociétés du Cameroun et du Sud-Ouest africain allemands, l'Association internationale du Congo. La pratique de l'Indirect Rule par les Britanniques implique le concours des chefs indigènes, mais toutes les puissances coloniales rivalisent dans la signature de traités de protectorat, en Afrique noire surtout. Souvent, cependant, dans les colonies françaises en particulier, l'administration directe l'emporte avec un contrôle étroit de l'État, qu'il s'agisse de la politique dite « d'assimilation » (de caractère essentiellement administratif) ou « d'association ». Dans certains cas, néanmoins, l'impérialisme ne s'accompagne pas d'une prise de possession, mais d'une domination indirecte (Chine, Iran, Amérique du Sud).

La conférence de Berlin : le partage

Entre 1850 et 1870, l'Afrique centrale et méridionale est parcourue, d'un océan à l'autre, par de nombreuses expéditions. Le fleuve Congo retient particulièrement l'attention. De 1874 à 1877, Stanley en identifie le cours pour le compte du roi des Belges, Léopold II ; il va poursuivre son exploration dans le bassin du fleuve jusqu'en 1890. La France, de son côté, envoie Savorgnan de Brazza, entre 1875 et 1880, reconnaître les cours de l'Ogooué et du bas Congo. En Afrique comme en Asie, la tension internationale devient si forte que Bismarck, tard venu dans la course aux colonies, convoque à Berlin, en 1884-1885, une conférence internationale chargée de définir les principes juridiques de la colonisation nouvelle.

Berlin donne une existence légale à l'État indépendant du Congo, propriété privée du roi des Belges; la conférence établit aussi le principe de la libre circulation des personnes et des biens sur les grands fleuves d'Afrique : cette clause ne sera jamais respectée. Mais, décision la plus lourde de conséquences, aucun pays ne peut désormais revendiquer la possession d'un territoire en se contentant d'en occuper la côte : il va falloir conquérir les pays convoités. Les guerres coloniales et le partage de l'Asie et de l'Afrique vont résulter, pendant les trente années qui suivent, de l'application de cette décision. Les heurts entre pays européens sont violents ; ils les opposent loin de l'Europe, qui connaît, de ce fait, une paix relative. Les principaux adversaires, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, s'affrontent sur tous les terrains; l'Allemagne, l'Italie, le Portugal jouent aussi leur rôle. La conclusion d'accords de partage permet la réconciliation des adversaires: Britanniques et Français se rapprochent en 1904, Russes et Britanniques en 1907 ; la voie est ouverte pour la Triple-Entente, qui va opposer ces trois pays au bloc des empires centraux (Autriche, Allemagne, Hongrie, Italie).

Résistances africaines et asiatiques

L'Asie et l'Afrique ont été pendant ces trente années théoriquement partagées et des frontières séparent les domaines coloniaux : si on peut représenter l'étendue des empires dans les atlas, l'essentiel reste à faire pour contrôler réellement les terres conquises. En fait, les Asiatiques et les Africains résistent à ce partage. Leurs révoltes sont parfois violentes mais de courte durée et désespérées, à cause de l'inégalité d'armement : c'est le cas pour les Ashantis, en 1900 ; pour les Boxers, en Chine, en 1899-1900 ; pour les Maji-Maji contre la dureté de l'occupation allemande au Tanganyika, de 1905 à 1907. Ces révoltes, encore mal étudiées, démentent l'idée que des peuples passifs ont subi la colonisation dans des continents voués à la dépendance. Les résistances sont parfois difficiles à vaincre : celles de Samori en Afrique occidentale (1884-1898) ; de Madagascar (1898-1904) ; des Pavillons-Noirs en Indochine (1873-1913) ; des Senousis, confrérie islamique de Libye en lutte contre l'Italie (1912-1931).

Dans les pays musulmans un élément nouveau apparaît avec la renaissance de l'islam, si visible déjà en Afrique occidentale au xviiie s., comme pôle de résistance à l'Europe: au Soudan – où un mahdi crée un véritable État islamique qui résiste aux assauts de 1881 à 1898 ; en Tunisie ; dans les Indes néerlandaises, où une guerre sainte est conduite de 1881 à 1908 ; bien plus encore en Afrique occidentale et au cœur de l'Asie, où des révoltes se produisent simultanément en 1916. Tous ces événements, auxquels on a prêté peu d'attention, marquent des jalons de cette renaissance. De même, l'hindouisme et le confucianisme constituent en Asie des remparts anti-occidentaux. Parfois les résistances se veulent modernes, empruntant les modèles politiques et militaires aux Européens. C'est le cas de Samori – mais il a échoué – ou de l'Indian National Congress, né dès 1885. Ces mouvements « modernes » jettent les bases des nationalismes qui vont remettre en cause la présence européenne, surtout après 1945.

1914 : le monde colonisé par l’Europe

En 1914, la grande expansion territoriale est pratiquement achevée. Elle a affecté très différemment les continents. L'Amérique du Nord est tout à fait indépendante (les États-Unis), ou largement autonome (le Canada). L'Amérique centrale et du Sud, les Caraïbes ont été profondément marquées par les contrecoups des révolutions et des guerres en Europe. Indépendante dès 1804, Haïti préfigure la situation, faite d'indépendance formelle, de dépendance économique et de profonde inégalité sociale, que connaît aussi tout le sud du continent à partir du Mexique. Séparé du Portugal dès 1822, le Brésil est devenu pour longtemps une véritable colonie économique de la Grande-Bretagne. Sur le continent ne subsistent comme colonies réelles que les Guyanes.

Dans la zone caraïbe, la situation est beaucoup plus complexe : des restes d'empires y appartiennent encore à la France, à la Grande-Bretagne, au Danemark, aux Pays-Bas ; certains ont subsisté jusqu'à nos jours sous des statuts nouveaux. L'influence américaine y est de plus en plus forte. À l'occasion des conflits entre l'Espagne et certaines parties de l'ancien Empire espagnol, les États-Unis ont pris Porto Rico, puis imposé une totale dépendance économique à Cuba (1903), libérée de sa métropole en 1898 par la guerre. Les Américains ont même provoqué la sécession du Panamá, qui se sépare en 1903 de la Colombie, et prend ainsi le contrôle de toute la zone du canal. Dans toute la région de protection de leur façade méridionale, les Américains imposent avec des arguments toujours renouvelés, tirés de la doctrine de Monroe (1823), leur droit permanent d'intervention.

La zone Pacifique, parsemée d'îles, a été partagée sans beaucoup de peine. Les États-Unis, qui voient déjà dans la Chine leur « nouvelle frontière » occidentale, se sont assuré des positions ; après l'achat de l'Alaska à la Russie en 1867, ils annexent l'archipel des Midway la même année, celui d'Hawaii et l'île de Wake en 1898. Dans la guerre de libération qui opposait les Philippins aux Espagnols, les États-Unis imposent leur arbitrage et occupent l'archipel en 1898 ; cette annexion, interrompue de 1941 à 1945, cesse officiellement en 1946.

L’Asie, du moins dans sa partie septentrionale, est moins touchée. La massive Chine ne cède des concessions aux Européens que sur les seules côtes méridionales: en 1557, Macao est aux mains des Portugais, et Hongkong est cédée en 1842, par contrat, au profit des Britanniques. Le Japon, au prix de quelques concessions économiques et d'une modernisation très rapide de ses infrastructures, fait mieux que résister ; il commence une expansion sur le continent : il impose le partage de la Mandchourie aux Russes après les avoir vaincus à la bataille navale de Tsushima en 1905. En revanche, le sud du continent n'échappe pas au partage. La Grande-Bretagne, la France – qui garde quelques comptoirs en Inde, et qui occupe la péninsule indochinoise – en sont les principaux acteurs ; les Néerlandais conservent un empire indonésien où le système d'exploitation des plantations est particulièrement dur. L'océan Indien est lui aussi partagé : points d'appui, les îles à sucre reviennent principalement aux Britanniques et aux Français.

L’Afrique est la principale victime du partage colonial ; n'y ont échappé que le Liberia, sorte de protectorat américain, et le vieil empire d'Éthiopie. Le continent n'est plus, comme un siècle plus tôt, fournisseur d'esclaves. Si la traite est partout en voie d'extinction, l'emploi local de la main-d'œuvre est souvent brutal (la construction du chemin de fer Congo-Océan, demeurée tristement célèbre, a fait de nombreuses victimes). Plus rentable, ce système devait permettre d'obtenir un bon rendement des colonies africaines. Cependant, l'occupation effective du continent est loin d'être achevée en 1914 ; les réactions violentes ne vont cesser, pour un temps, qu'après 1920.

Si l'on s'en tient aux seules taches de couleur sur une mappemonde, l'Europe de 1914 domine le monde. Le soleil ne se couche pas sur l'Empire britannique. L'Empire français est moins vaste, surtout en Afrique ; il est fait de colonies, de terres dans l'océan Indien, dans la mer des Caraïbes, de protectorats comme le Maroc ou la Tunisie, de points d'appui comme Djibouti ou les Comores, et d'une terre dont on va penser longtemps qu'elle est devenue partie du territoire national parce que beaucoup de Français s'y sont installés : l'Algérie. La Belgique doit à un don de son roi (1908) de posséder une part importante et riche de l'Afrique centrale, très difficile à encadrer. L'Allemagne, tard venue dans la course, doit se contenter de terres au Togo, au Cameroun, dans le Sud-Ouest africain, en Afrique orientale, en Nouvelle-Guinée et dans le Pacifique. Après de nombreuses tentatives sans suite, l'Italie n'impose son autorité qu'en Libye, en Érythrée et dans le nord de la Somalie.

L'apogée entre les deux guerres mondiales

Leur victoire de 1918 semble, dans un premier temps, consolider encore les positions de la France et de la Grande-Bretagne, très affaiblies cependant en hommes et en richesses. Au Proche-Orient, d'où les Turcs sont évincés, la France reçoit mandat de la Société des Nations (S.D.N.) sur la Syrie et le Liban, la Grande-Bretagne sur l'Iraq, la Palestine – où très vite va commencer une agitation sioniste qui durera jusqu'à la création de l'État d'Israël (1948) – la Transjordanie ; les côtes méridionales de l'Arabie sont étroitement surveillées, en particulier par la Grande-Bretagne. À l'issue de la guerre, l'Allemagne est dépossédée de ses colonies ; la S.D.N. en remet la gestion, sous mandat, aux pays victorieux. La France reçoit le Togo et le Cameroun oriental ; la Grande-Bretagne, le Cameroun occidental, le Sud-Ouest et le Sud-Est africains allemands ; la Belgique, les territoires du Ruanda-Urundi, qui deviennent une véritable sous-colonie du Congo belge ; les Australiens, les Néo-Zélandais et les Japonais se partagent les terres allemandes du Pacifique.

À vrai dire, entre 1920 et 1930, « le problème colonial […] semble se conclure en apothéose » (J. Tramond) : tous les empires paraissent des constructions solides, bien que d'importance et d'ancienneté très différentes.

Parmi ceux dont l'origine remonte à l'époque moderne, certains ne comprennent que des vestiges et d'autres forment d'immenses ensembles. Le Portugal et l'Espagne sont dans le premier cas. Le Portugal ne possède plus que quelques épaves en Asie (Diu et Goa, la moitié de Timor, Macao) et un domaine africain encore notable avec les îles du Cap-Vert, la Guinée et surtout l'Angola et le Mozambique ; de son ancienne splendeur, l'Espagne conserve le Rio de Oro, les îles de Fernando Poo et d'Annobón, la Guinée, auxquels elle a ajouté le protectorat du nord du Maroc. On mettra à part le Danemark, qui, outre les îles Féroé, dispose, depuis le début du xviiie s., des immensités du Groenland et maintient des liens avec l'Islande.

Trois empires d'origine ancienne en imposent par leur étendue et leur population.

Avec les Indes néerlandaises, qui couvrent 1 900 000 km2 et comptent près de 60 millions d'habitants, les Pays-Bas (qui possèdent aussi la Guyane hollandaise et quelques petites Antilles) sont la troisième puissance coloniale du monde. Le second rang appartient à l'Empire français (12,5 millions de kilomètres carrés et 65 millions d'habitants), dont les cinq sixièmes de la superficie sont en Afrique, mais les deux cinquièmes de la population en Indochine. Quant à l'Empire britannique, partout présent à la surface de la Terre, il vient largement en tête avec 35 millions de kilomètres carrés et plus de 400 millions d'habitants.

Les empires de formation récente sont très disparates. Ainsi de la Belgique avec le Congo et le Ruanda-Urundi (2 500 000 km2 et plus de 15 millions d'habitants). L’Italie, dépassant les limites de son empire médiocre, brave, en 1935, l’interdit de la S.D.N., et s’empare de l'Éthiopie. Le Japon, réveillé par l'impérialisme occidental et devenu à son tour impérialiste, dispose d'un empire insulaire (la moitié de Sakhaline, les Kouriles, Ryu kyu, Formose [Taïwan], une partie de la Micronésie) et continental (Corée, Mandchourie) ; ses ambitions se portent maintenant sur la Chine elle-même. Compte tenu de leur énorme puissance, les États-Unis possèdent un nombre limité de territoires coloniaux mais la plupart des États de l'Amérique latine sont pour eux des semi-colonies.

Ayant accompli une œuvre considérable, que montre en partie l'Exposition coloniale de Vincennes en 1931, les puissances impériales ont bonne conscience et, malgré quelques craquements sous forme d'agitations nationalistes (par exemple en Égypte, en Inde ou en Indochine française), elles ne doutent pas de la pérennité des édifices qu'elles ont élevés. Un excellent spécialiste français des questions d'outre-mer écrit, en 1937, qu'« il ne ressort nullement des faits acquis que la colonisation contemporaine, dans les possessions où domine le peuplement indigène, sente le sol se dérober sous ses pas » (Georges Hardy). Pendant la guerre, W. Churchill refuse d'envisager une éventuelle liquidation de l'Empire britannique, et, en 1944, la conférence de Brazzaville proclamera que « la constitution éventuelle, même lointaine, de self-governments dans les colonies est à écarter ». Ainsi, les contemporains n'avaient pas apprécié à sa juste importance la révolution coloniale, qui, en bouleversant toutes les structures, rendait inévitables des transformations fondamentales.

La révolution coloniale

Introduction

En réalité, la révolution coloniale est double, car, si l'Europe a bouleversé les sociétés colonisées, elle-même a subi le contrecoup de son action colonisatrice ; ici, il ne s'agira que du premier phénomène, d'ailleurs le plus important.

Les facteurs de la transformation

Le facteur initial, c'est évidemment l'Européen en tant qu'homme, agent économique. Du début du xvie à la fin du xviiie s., 4 à 5 millions d'individus sont allés s'établir en Amérique et ont suffi pour y ébranler et parfois y détruire les fondements de la vie indigène. Le mouvement d'émigration s'amplifie par la suite, et on estime que, de 1800 à 1930, environ 40 millions d'Européens ont quitté le vieux continent pour se déverser sur le monde entier, les Britanniques intervenant à eux seuls pour plus de 17 millions de personnes. C'est peu à l'échelle de la population du globe (1 600 millions d'habitants en 1900), mais il s'agit d'un levain puissant susceptible d'engendrer une fermentation révolutionnaire.

Outre son dynamisme, l'Européen dispose d'un levier efficace qui lui est propre : le capitalisme. L'argent sera le moteur de la transformation, même quand les Blancs seront peu nombreux. Une statistique anglaise fait apparaître qu'au 1er janvier 1916, sur un total de 3 836 104 000 livres de capitaux britanniques placés hors de Grande-Bretagne, 1 935 740 000, soit la moitié, l'étaient dans les colonies, dont 570 millions au Canada, 443 en Australasie, 390 dans l'Inde, 455 en Afrique. À cause de la méfiance de ses capitalistes, la part de la France est beaucoup plus modeste : 4 milliards de francs-or en 1914 sur les 41 placés hors de France. À son empire, longtemps déficitaire, le gouvernement allemand accorde d'importantes subventions : 114 millions de Marks pour la seule année 1906 (le Mark vaut alors 1,25 FF et la livre sterling 25 FF). À cela s'ajoutent les investissements d'origine locale, qui feront qu'en Algérie, par exemple, les spoliations subies par les Français seront estimées, en valeur, à la moitié des biens publics laissés par la France.

Mais, pour agir, l'Européen ne dispose pas seulement de la force matérielle, il a aussi la force spirituelle, le Dieu des chrétiens introduit par les missionnaires catholiques ou protestants. En supplantant les anciennes religions, le christianisme va imposer de nouveaux modes de pensée, tout en devenant une source de contestation au nom de la fraternité prêchée par ses prêtres, considérant comme égaux tous les fidèles, hommes blancs et hommes de couleur.

Le bouleversement du monde indigène

La révolution la plus profonde, celle qui, en grande partie, conditionne les autres, se produit dans la démographie. Par suite des guerres de conquête, de l'exploitation économique et de l'introduction de maladies inconnues (influenza, rougeole, tuberculose), le contact avec les Européens est en général, dans un premier temps, absolument destructeur : des populations entières disparaissent en Amérique ou en Océanie, tandis que l'Afrique est ravagée par la traite des Noirs. Mais, partout où la population indigène s'est maintenue, une seconde phase suit, caractérisée par un renversement complet du sens de l'évolution. Avec la fin des guerres intestines, l'assainissement des régions contaminées, l'œuvre des médecins, la progression démographique, d'abord lente, va s'accélérant, les taux de croissance annuelle atteignant de 20 à 30 p. 1 000, ce qui pose avec acuité le problème de l'emploi et celui du niveau de vie.

Dans le domaine économique, la colonisation introduit partout une économie nouvelle, dont les traits majeurs sont la facilité des échanges, l'augmentation de la productivité, la recherche du profit. Parfois, l'économie précoloniale se maintient presque inchangée – sur de vastes territoires d'Afrique noire par exemple –, mais, le plus souvent, elle est transformée, notamment par l'introduction de la monnaie, et on voit des indigènes se livrer aux cultures d'exportation en sacrifiant les cultures vivrières. Surtout, l'Européen est créateur de villes dont l'économie apparaît comme calquée sur celle des campagnes traditionnelles. Toujours, la métropole essaie de s'assurer des avantages, empêchant, par exemple, l'industrialisation des colonies.

La transformation sociale est l'aboutissement de cette évolution. Avec les lois foncières, qui mobilisent la propriété, avec l'œuvre d'enseignement et l'évangélisation, qui introduisent les valeurs mentales d'une autre civilisation, avec l'appel de la ville et parfois le service militaire, qui enlèvent l'individu à son groupe, la société communautaire recule devant une société se constituant peu à peu. Cette société nouvelle est formée d'une bourgeoisie d'« évolués », devant laquelle s'effacent de plus en plus les chefs traditionnels, et d'une masse de salariés ou de sous-prolétaires, qui s'accumulent dans les villes. Ce sont là les deux éléments qui deviendront l'aile marchante des partis nationalistes qui porteront eux-mêmes pour une bonne part la revendication d’indépendance et donc, de décolonisation.