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socialisme

Robert Owen
Robert Owen

Théorie visant à transformer l'organisation sociale dans un but de justice entre les hommes au plan du travail, de la rétribution, de l'éducation, du logement, etc.

Introduction

Utilisé au xviiie s. en Italie puis en 1822 en Angleterre dans l'acception qu'il a aujourd'hui, le mot « socialisme » apparaît en France dans un article de l'hebdomadaire le Semeur, le 23 novembre 1831 et il est popularisé ensuite par Pierre Leroux. À la fin des années 1830, il désigne les théories de Robert Owen, de Saint-Simon, de Charles Fourier. À la veille de 1848, tandis que le terme de « communisme » est employé pour les théories d'Étienne Cabet, de Wilhelm Weitling, des néobabouvistes et bientôt de Karl Marx, celui de « socialisme » s'applique à des théories de réforme sociale plus imprécises ne mettant pas obligatoirement en avant la communauté des biens et, en général, non révolutionnaires bien que nées comme les autres en réaction aux conséquences sociales de la révolution industrielle. Le socialisme devient une force politique lorsqu'il rencontre le mouvement ouvrier à qui il apporte une doctrine et qui lui permet en retour de bénéficier d'une solide assise sociale. Le premier à avoir tenté ce rapprochement est Robert Owen, en Angleterre, mais sans succès durable. D'une tout autre ampleur et appelée à une longue postérité est l'initiative de Karl Marx et Friedrich Engels, dès 1848, avec le Manifeste du parti communiste, qui assigne au prolétariat le rôle moteur de l'histoire. Les initiatives développées par les marxistes au cours de la seconde moitié du xixe s. puis du xxe s. sont à l'origine de la création de nombreux partis socialistes et communistes ainsi que de syndicats ouvriers. D'autres courants socialistes sont également influents dans le monde ouvrier, comme le courant proudhonien en France, lassallien en Allemagne, fabien en Angleterre. Les anarchistes de la fin du xixe s. effectuent une percée notable dans les syndicats ouvriers, notamment en Espagne, en France et en Italie. Toutefois, dès les années 1848-1850 en France, les années 1860 en Allemagne, des socialistes s'unissent volontiers à des démocrates « bourgeois », d'où le nom de « démocrates-socialistes » en France ou celui, qui connut une plus grande fortune, de « sociaux-démocrates » en Allemagne. Dans les années 1880-1900, ce sont les appellations de « parti socialiste » ou de « parti social-démocrate » qui l'emportent sur celle de « parti communiste », abandonnée quasiment partout y compris par ceux de ces partis, la très grande majorité, qui s'inspirent du marxisme lors de leur création. Ce n'est pas sur la question de la référence ou non au marxisme que se crée en 1919 l'Internationale communiste, mais sur celle des formes d'organisation léninistes des partis. Les partis socialistes qui donnent leur adhésion à l'Internationale Communiste changent leur nom en celui de « parti communiste ».

Dans une perspective marxiste, le mot de « socialisme » désigne la phase postcapitaliste des sociétés humaines où a disparu la propriété privée des moyens de production et d'échange et où s'exerce la force contraignante de l'État. Le socialisme ainsi entendu doit laisser ensuite la place à la phase communiste, caractérisée par une société sans classes et sans État. Si Karl Marx et Friedrich Engels ont, dans Critique du programme de Gotha (publié en 1891), défini cette étape historique transitoire comme « une période de transformation révolutionnaire… où l'État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat », c'est le marxiste britannique William Morris, dans un texte de 1886 (True and false Society), qui a baptisé cette phase du nom de « socialisme ». Cette terminologie a, par la suite, été adoptée par les communistes marxistes. Toutefois, dans la pratique, ceux-ci ont défini une autre période, située entre la prise du pouvoir révolutionnaire par les partis communistes et la phase socialiste proprement dite, où la collectivisation n'est pas encore réalisée et où sont quelquefois respectées quelques formes de la démocratie parlementaire comme étant la période des « démocraties populaires » ou des « républiques populaires » ou encore des « républiques démocratiques ». Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sont ainsi dénommés « républiques populaires » les régimes d'Albanie, de Bulgarie, de Chine, de Hongrie, de Mongolie (depuis 1924), de Pologne, de Roumanie, de Tchécoslovaquie, de Yougoslavie ; « républiques démocratiques » ceux d'Allemagne de l'Est et du Viêt Nam ; « république populaire et démocratique » celui de Corée du Nord. Quelques décennies plus tard, deviennent à leur tour « républiques populaires » les régimes du Congo (1969-1992) et du Cambodge (1979-1989) ; « républiques démocratiques » ceux de São Tomé et Príncipe (1973), du Cambodge (1976-1979), de la Somalie en 1984 ; « républiques démocratiques et populaires » ceux du Yémen du Sud (1970-1990), du Laos (1975), de l'Éthiopie (1987-1995). Par la suite, certains partis communistes au pouvoir depuis un nombre variable d'années estimant que le socialisme est réalisé dans leur pays, donnent à leur État le qualificatif de « socialiste ». À la suite de l'Union des républiques socialistes soviétiques (1922-1991), avec ses quinze républiques, dont celle de Russie, c'est le cas de la Tchécoslovaquie (1960-1992), de Cuba depuis 1961, de la Roumanie (1967-1991), de la Yougoslavie (1974-1992), avec ses six républiques, dont celle de Serbie, du Viêt Nam depuis 1976. Les communistes désignent sous le nom de « système socialiste mondial » l'ensemble des pays de type « démocratie populaire » ou « socialiste » proprement dit. D'autres États, non marxistes, qui entendent contrôler l'économie capitaliste et instaurer une société où les inégalités sociales seraient plus réduites, mais qui sont fort divers politiquement, ont aussi pris l'appellation de « socialistes » : l'Union indienne depuis 1950, l'Égypte depuis 1971, la Syrie depuis 1973, la Libye depuis 1986, l'Algérie étant, depuis 1962, une « république démocratique et populaire » proclamant son caractère « socialiste ».

Le socialisme utopique

Sous le terme de socialisme utopique, on désigne l'ensemble des théories socialistes inspirées par les idées de justice et ayant pour but la construction d'une société idéale, prévue souvent dans les moindres détails, et où régnera l'abondance et l'égalité. « L'âge d'or du genre humain n'est point derrière nous. Il est au-devant, il est dans la perfection de l'ordre social », énonce Saint-Simon. L'expression de « socialisme utopique » a été appliquée par Marx et Engels aux théories de Owen, Saint-Simon, Fourier, malgré leur caractère critique à l'égard de la société existante, en ce qu'il s'agit d'une « peinture imaginaire de la société future » (Manifeste du parti communiste). L'expression de « socialisme utopique » a été par la suite étendue aux systèmes élaborés par Platon, Thomas More, Tommaso Campanella, le curé Meslier, Mably, Morelly et, surtout, aux systèmes du xixe s. des Britanniques Thomas Hodgskin, W. Thompson, des Allemands Heinrich Heine, G. Büchner, des Français Étienne Cabet, Victor Considérant, Louis Blanc, de l'Italien G. Momo, des Russes N.A. Dobrolioubov, Nikolaï Tchernychevski.

Optimistes, les socialistes utopiques ont foi dans la raison de l'homme, dans sa bonté et dans l'efficacité de l'éducation. Pour réaliser leurs réformes, ils n'assignent aucun rôle privilégié à une classe sociale déterminée et s'adressent à tous, gouvernants et gouvernés, riches et pauvres. Les théories sont d’une extrême diversité. Pour installer et réaliser la société nouvelle, Fourier rêve d'instaurer des « phalanstères », Cabet se prononce pour une production collectiviste et prévoit une dictature politique transitoire (idée que reprendra Marx) ; Louis Blanc (l'Organisation du travail, 1839) comme Buchez retiennent aussi le moyen de la révolution et font de l'État un acteur économique, Constantin Pecqueur (1801-1887) ne reconnaît qu'à l'État le droit d'avoir des propriétés, tandis que Saint-Simon et les saint-simoniens (même dissidents, comme Pierre Leroux) ne prônent pas la disparition de la propriété privée et s'opposent aux émeutes, voire, comme Proudhon, écartent la notion de changement politique. Proudhon, qu'on présente également comme l'ancêtre de l'anarchisme, conçoit un socialisme fondé sur la triple critique de la propriété privée capitaliste, des rapports sociaux inégalitaires et de la centralisation administrative. La triple réponse qu'il formule repose sur une économie mutualiste, une société égalitaire et un système politique fédéraliste. À la différence de Marx, il n'envisage donc ni l'abolition de toute propriété ni la disparition du politique, car il ne prévoit pas la réalisation d'un état d'harmonie sociale mais la persistance d'un équilibre des contraires, comme « les pôles opposés d'une pile électrique ». Seul parmi les théoriciens socialistes à reconnaître la constance des conflits, il accorde au droit une place prééminente.

Dans le souci de faire coïncider l'ordre de la nature et celui de la société, qui est une autre caractéristique générale de la pensée socialiste, Saint-Simon attribue un rôle essentiel à la science appliquée dans la gestion de la société, et Fourier procède à l'analyse minutieuse des passions humaines : il en recense 12 majeures, formant 812 combinaisons possibles, ce qui fixe à 1 624 l'effectif de chaque phalanstère ; à ses yeux, cette théorie de l'« attraction passionnée » répondait à celle de Newton sur l'attraction universelle. C'est la même préoccupation qui explique l'intérêt des penseurs socialistes pour les thèses de Darwin : à la science nouvelle de l'évolution des espèces, le théoricien allemand Karl Kautsky (1854-1938) voudra adjoindre le marxisme comme « science du développement social ».

Ce qui a fait également qualifier d'utopique ce socialisme, c'est l'échec des nombreuses tentatives de réalisations faites au xixe s., aussi bien en France avec la communauté saint-simonienne, créée en 1831 par le Père Enfantin à Ménilmontant, qu'aux États-Unis depuis la colonie de New Harmony, que fonde Robert Owen dans l'Indiana en 1825, jusqu'à la colonie icarienne d'Étienne Cabet à Nauvoo dans l'Illinois, en 1848, et au phalanstère de Victor Considérant au Texas, en 1854. Fondées sur l'égalité et le consentement mutuel, refusant toute forme de coercition, ces communautés n'ont, en général, qu'une brève existence. Bien que consacrée par l'usage, la distinction entre socialisme utopique et socialisme scientifique est cependant en partie abusive, car le marxisme lui-même n'est pas exempt de constructions spéculatives, notamment lorsque Marx et Engels annoncent la réalisation d'une société communiste où l'État et le travail aliéné auront disparu et où se concrétisera la formule : « de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ».

De leur côté, à l'inverse des utopies antérieures (de Platon, de Campanella, de Thomas More), les « socialistes utopiques » estiment leurs projets à la fois économiquement nécessaires et historiquement conditionnés, par conséquent réalisables.

Le socialisme scientifique

On rassemble sous ce nom l'ensemble des conceptions politiques, philosophiques et sociales de Karl Marx et Friedrich Engels. La base théorique est le matérialisme. Le matérialiste revêt deux aspects : l'un dialectique, qui exprime les lois générales du monde extérieur et de la pensée humaine, l'autre historique, qui affirme que c'est la réalité sociale qui détermine la conscience des hommes. Le mouvement historique est conditionné par les contradictions entre les modes de production (antique, féodale, capitaliste) et les rapports de production, c'est-à-dire les rapports que les hommes ont entre eux pour produire. Ces contradictions constituent la lutte des classes. Cette analyse sert de base à une politique, le communisme, dont le stade ultime est l'abolition de l'État.

Historiquement, le marxisme remporte un triomphe massif au sein du mouvement socialiste : l'Association internationale des travailleurs (la Ire Internationale), née en 1864, se donne pour secrétaire Marx, qui en rédige les statuts. À cette « grande âme dans un petit corps » succède la IIe Internationale socialiste, fondée en 1889, qui élimine bientôt les anarchistes et reconnaît le rôle phare du parti social-démocrate d'Allemagne, le plus puissant de tous, dominé par le marxisme. Mais, même au sein de ce dernier, l'influence prémarxiste du philosophe allemand Ferdinand Lassalle perdure : celui-ci insistait sur la discipline d'organisation ainsi que sur l'autorité des chefs, et attribuait à l'État un rôle que Marx lui déniait. En France, tout en professant le marxisme, Jaurès, à la différence de Marx, exalte les acquis démocratiques de la Révolution française. En Grande-Bretagne, le socialisme travailliste n'est que faiblement gagné aux thèses marxiennes. Dans plusieurs pays scandinaves, et en particulier en Suède, le marxisme devient résiduel dès avant 1914, au profit d'un égalitarisme démocratique marqué par le moralisme luthérien.

Le socialisme démocratique ou socialisme réformiste

Conversion au réformisme

Qu'ils se dénomment socialistes, sociaux-démocrates ou travaillistes, les partis se réclamant de ce courant se sont en général édifiés en Europe à la fin du xixe s. À l'exception de quelques partis, comme le parti travailliste d'Angleterre, créé en grande partie par les syndicats, la plupart d'entre eux s'inspirent alors du marxisme et font leurs ses buts révolutionnaires. Mais, à l'intérieur de tous ces partis, le marxisme révolutionnaire est en peu de temps battu en brèche par des pratiques d'alliance avec la gauche des partis démocrates et par le révisionnisme d'Eduard Bernstein, jugeant dépassées nombre de notions marxistes. Rapidement ces partis, sans abandonner formellement la notion de révolution, en viennent à considérer comme essentielles les réformes progressives dans le cadre du système parlementaire libéral malgré la présence en leur sein d'une minorité marxiste révolutionnaire. La cohabitation des deux tendances dans un même parti prend fin à la suite de la guerre de 1914-1918, qui montre la perméabilité des courants majoritaires aux nationalismes, et à la suite de la révolution russe de 1917.

C'est alors que partout dans le monde la tendance marxiste révolutionnaire de chaque parti s'érige en parti indépendant sous le nom de parti communiste, suivant en cela l'exemple des sociaux-démocrates bolcheviques de Russie, qui ont pris en 1917 le nom de « communistes ». Les partis socialistes sortent momentanément affaiblis de ces scissions mais gagnent en cohérence idéologique que vient renforcer, en 1923, la fondation de l'Internationale ouvrière socialiste. La révolution russe a eu cette vertu d’obliger le mouvement socialiste à redéfinir plus nettement sa doctrine. Les bolcheviks russes se présentent en effet comme les continuateurs de l'orthodoxie marxiste, naguère incarnée par Kautsky et reniée par la participation des socialistes de tous les pays à la Première Guerre mondiale. Kautsky et la majorité des socialistes condamnent la révolution d'Octobre – survenue dans le pays le plus arriéré d'Europe – comme une absurdité sur le plan économique, mais aussi comme une négation de la démocratie (comme en témoigne la dissolution de l'Assemblée constituante), qui ne peut déboucher que sur une catastrophe. Une telle critique n'émane pas seulement de la « droite » socialiste, mais aussi de son aile gauche : l'Allemande Rosa Luxemburg dénonce l'autoritarisme des bolcheviks et le rôle dictatorial qu'ils assignent au parti. C'est sur le terrain de la démocratie politique, bien avant celui de la doctrine économique, que s'affirme la rupture du socialisme démocratique avec le courant communiste.

Dès la révolution d'Octobre, les socialistes en viennent donc à faire de la démocratie une fin et non seulement un moyen. « Maintenir la république, c'est-à-dire l'État existant, écrit Kautsky en 1930, et non la renverser, est maintenant notre fonction ; dans cette mesure la social-démocratie cesse d'être révolutionnaire et devient conservatrice. » Désormais dissocié de l'idée de violence, le projet révolutionnaire se subordonne à la loi de la majorité. Même le courant austromarxiste – animé par Otto Bauer, qui incarne la gauche de l'Internationale socialiste – est amené, en 1926, à répudier le dogme marxiste de la dictature du prolétariat, déclarant que « la dictature ne nuit pas seulement à l'autre camp, mais nuit au prolétariat lui-même ». L'objectif demeure révolutionnaire, mais les moyens employés ne le seront plus, et la réalisation peut en être graduelle. Dès lors plus rien ne s'oppose à ce que les socialistes participent au gouvernement sans transformer l'État de fond en comble.

« L’exercice du pouvoir » (Léon Blum)

Les socialistes accèdent ainsi au pouvoir pour la première fois en Autriche en 1918, en Allemagne en 1919, au Royaume-Uni en 1924, en Norvège en 1928, en Suède en 1932, en France et en Espagne en 1936. Si, à peu près partout, ils réalisent des réformes sociales, ils ne cherchent pas à supprimer le système capitaliste mais seulement à le contrôler, de même qu'ils laissent en place le système colonial. À côté d'un certain anticolonialisme à base éthique, sensible chez les Britanniques, l'analyse économique fait en effet apparaître la colonisation comme une forme d'extension planétaire de la civilisation (par l'expansion des lois du marché au détriment des structures sociales archaïques). Ayant accédé au pouvoir par la voie légale des élections, ils en sont évincés de la même façon, ne cherchant pas à s'y maintenir par la force révolutionnaire. Cette pratique est théorisée par Léon Blum dès 1926 sous le nom d'« exercice du pouvoir », c'est-à-dire de respect des « règles du jeu de la démocratie parlementaire », qu'il oppose à la « conquête du pouvoir » révolutionnaire, maintenue grâce à une « dictature du prolétariat respectant les libertés » mais que les partis socialistes ne considèrent plus comme d'actualité. Opposés aux fascismes, ils adhèrent en 1935-1936 à la stratégie des fronts populaires, initiée par les partis communistes en France, en Espagne et en Italie, et participent à la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale. En 1945, les travaillistes britanniques accédant au pouvoir font leur le programme réformiste de protection sociale proposé en 1942 par le libéral Beveridge. Ces réformes sont désignées sous le nom de Welfare State (qui signifie « État de bien-être » et que l'on traduit en français par « État providence »). C'est dans l'œuvre d'un économiste libéral, le Britannique John Maynard Keynes que la social-démocratie puise les principes et les techniques de sa politique économique. Le keynésianisme permet de réconcilier l'intérêt de classe et l'intérêt national sans attendre le moment où la classe ouvrière deviendrait numériquement majoritaire dans la société ; il offre également au socialisme démocratique des bases théoriques pour justifier une pratique réformiste ; il formalise et cautionne des intuitions ou des initiatives socialistes éparses qu'il rassemble en une théorie cohérente de l'intervention économique de l'État ; enfin, il montre la nocivité économique de la distribution inégalitaire – vigoureusement dénoncée par les socialistes – des revenus et des richesses, et donne ses titres de noblesse à l'État providence.

En revanche, la priorité accordée par Keynes à l'emploi, à l'intérêt et à la monnaie rend caduque l'exaltation, traditionnelle dans le mouvement socialiste, de la morale des producteurs ; de même, dans une économie privée quoique soumise au pilotage de l'État, les nationalisations et la gestion ouvrière des entreprises, voire la planification elle-même, perdent une grande part de leur raison d'être. L'État providence mis en place dans la plupart des pays d'Europe occidentale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale n'est donc pas issu du seul courant socialiste et ne débouche pas nécessairement sur le socialisme : selon la formule de William Beveridge, il réalise la « socialisation de la demande sans socialisation de la production ».

De l’État providence au social libéralisme

Le Welfare State s'étend à d'autres pays d'Europe occidentale, soutenu non seulement par les socialistes, mais par d'autres forces politiques comme les communistes ou les libéraux sociaux : le Welfare State français, mis en place à la Libération, l'est sous la direction du général de Gaulle avec une forte influence communiste. Depuis 1945, dans la plupart des pays où existe le système parlementaire, les socialistes alternent, au gré des diverses élections, à la tête des gouvernements ou des États, avec les libéraux ou les conservateurs. C'est le cas en Europe occidentale, en Australie et en Nouvelle-Zélande, dans quelques rares pays d'Afrique (Sénégal, Maroc, Tunisie…), et d'Asie (Israël, Japon…), mais cela ne se produit pas aux États-Unis et au Canada, où le socialisme demeure marginal. Au cours de la seconde moitié du xxe s., les partis socialistes, regroupés dans une nouvelle Internationale socialiste constituée en 1951, manifestent une forte opposition au communisme et affirment leur appartenance au camp occidental dirigé par les États-Unis, dont ils soutiennent en général avec vigueur les initiatives de politique étrangère. De là découle leur approbation du pacte atlantique. Ils sont également partisans de la construction européenne.

Au sein de l'Internationale socialiste s'affirme l'influence du parti social-démocrate allemand qui, depuis son programme de Godesberg en 1959, a abandonné toute référence au marxisme et affirmé que « le socialisme démocratique… plonge en Europe ses racines dans l'éthique chrétienne, dans l'humanisme et dans la philosophie classique ». Accédant au pouvoir en 1969, ce parti apporte alors une aide concrète et efficace aux nouveaux partis socialistes d'Espagne et de Portugal, au sortir de la dictature, ainsi qu'aux petits partis socialistes d'Amérique latine. Parallèlement, les deux modèles principaux de socialisme réformiste européen (le suédois et le britannique) entrent en crise. Les travaillistes britanniques sont écartés du pouvoir en 1979 et n'y reviennent qu'en 1997 avec un programme fortement infléchi dans le sens du libéralisme économique. Une évolution semblable touche d'autres partis. C'est le cas, à compter de 1983, du parti socialiste français, pourtant revenu au pouvoir en 1981 sur un programme nettement de gauche et qui s'oriente vers une politique de rigueur monétaire et de réhabilitation de l'entreprise. Les partis socialistes de la fin du xxe s. tendent à occuper l'espace politique jadis tenu par le libéralisme de gauche et, dans les pays latins, une partie de celui du communisme. À la suite de l'implosion du système soviétique, plusieurs partis, anciennement communistes, d'Europe de l'Est, ainsi que l'ex-parti communiste italien, les rejoignent.

Le socialisme démocratique contemporain repose en fait sur un double compromis, entre la régulation de l'économie par l'État et les lois du marché d'une part, entre le capital (les intérêts des propriétaires des moyens de production) et le travail (la défense des salariés) de l'autre.

Nation et pacifisme

Bien qu'il ait considéré les nations comme un phénomène résiduel, le mouvement socialiste s'est coulé dans le cadre national. L’acceptation résignée de la nation explique le ralliement de fait des partis socialistes à leur nation lors de la Première Guerre mondiale, comme plus tard leur incompréhension étonnée devant la montée des nationalismes extrémistes, voire fascistes ; à l'inverse, l'Internationale socialiste fut dans l'entre-deux-guerres paralysée par le neutralisme pacifiste dominant dans de nombreux partis européens (notamment, pour un temps, le Labour Party britannique), qui lui interdit toute prise de position contre les annexions hitlériennes. Cette attitude prédomine pendant longtemps, puisque la même Internationale – reconstituée tardivement après la Seconde Guerre mondiale, lors de la rencontre de Francfort, en 1951 – fut traversée de tendances pacifistes lors de la crise des euromissiles qui opposa les Occidentaux à l'U.R.S.S. dans les années 1980. Par ailleurs, le même type de comportement est au fondement du ralliement précoce des mouvements socialistes à la construction européenne, vue comme un dépassement des nationalismes traditionnels. La constitution d'un parti des socialistes européens, en 1992, organisme supranational ouvert aux partis non membres de l'Union européenne, va dans le même sens.

Le socialisme révolutionnaire

L'expression désigne tous les courants socialistes ou communistes qui ne réprouvent pas la prise du pouvoir par la violence révolutionnaire et qui expriment leur manque de confiance dans la seule action parlementaire pour établir une société socialiste. Dans la France du xixe s., Louis Auguste Blanqui est un des principaux représentants de ce courant, car, à la différence des socialistes utopiques, il prône l'action directe en s'inspirant de la tradition babouviste de constitution de sociétés secrètes. Si le parti socialiste S.F.I.O., né en 1905, s'affirme comme « un parti de lutte de classe et de révolution », son évolution rapide vers le réformisme conduit, dès avant 1914, à réserver le terme de « socialisme révolutionnaire » à ses tendances d'extrême gauche représentées par Hubert Lagardelle et P. Hervé. En Russie, des années 1880 à 1917, le parti socialiste-révolutionnaire fondé par Tchernov entend réaliser la synthèse du populisme à tradition terroriste et d'un marxisme révisé. Il abandonne toutefois le terrorisme dès 1908 et s'insère dans le jeu parlementaire. Le député travailliste et socialiste-révolutionnaire de droite Aleksandr Kerenski devient Premier ministre en juillet 1917. C'est contre lui que se fait la révolution bolchevique de novembre 1917, à laquelle se rallie une partie des socialiste-révolutionnaires de gauche.

L'anarchisme

Fort influents dans l'Association internationale des travailleurs (A.I.T.), fondée en 1864, jusqu'à leur exclusion en 1872 et également au sein de la IIe Internationale, d'où ils ne sont exclus qu'en 1896, les anarchistes, influencés par Pierre Joseph Proudhon, Max Stirner et Mikhaïl Bakounine, font incontestablement partie du mouvement socialiste par leur condamnation de la société capitaliste et l'aspiration à une société nouvelle. Ils se séparent du marxisme par une critique plus radicale de la propriété, de toute forme d'État y compris « socialiste », de toute domination et de toute hiérarchie. L'anarchisme s'est toujours exprimé de façons diverses, voire opposées, de la plus pacifique (courant tolstoïen du début du xxe s., mutuellisme et fédéralisme proudhoniens) à la plus violente (terrorisme de la fin du xixe s. en Russie avec les nihilistes, en France, en Italie…).

Mais c'est souvent indirectement que s'est exercée son influence à travers le syndicalisme, notamment en France (dans les Bourses du travail puis au sein de la Confédération générale du travail, créée en 1895), en Espagne (dans la Confédération nationale du travail) ou encore aux États-Unis (dans les Industrial Workers of the World). On retrouve l'influence anarchiste lors de la Commune de Paris en 1871, en Russie et en Ukraine au lendemain de la révolution de 1917 ainsi qu'en Espagne jusqu'en 1939 à travers la Fédération anarchiste ibérique. L'anarchisme connaît une nouvelle avancée dans les années 1960 au sein de la jeunesse étudiante, notamment en Italie, en France, en Allemagne et aux États-Unis. Le mouvement de mai 1968, en France, est fortement marqué par les idées anarchistes de contestation de toutes les hiérarchies, d'autogestion, de spontanéité et de liberté sans rivage. Ces idées inspirent par la suite les mouvements de libération des femmes, de libération sexuelle, d'éducation non directive, de retour à la nature et d'autonomisme régional.

La contestation violente d'origine anarchiste réapparaît dans les années 1970 avec les attentats spectaculaires du Groupe d'action révolutionnaire international (G.A.R.I.) en Espagne contre le franquisme, de la Bande à Baader en Allemagne, d'Action directe en France. Certains thèmes, longtemps partie intégrante du patrimoine idéologique anarchiste, se retrouvent dans diverses organisations marxistes, qu'elles soient trotskistes, ou maoïstes, ou encore dans des syndicats comme la C.F.D.T. française. L'anarchisme est une des composantes du gauchisme contemporain, qu'il a contribué à rénover.

Le gauchisme

Le mot est utilisé une première fois par Lénine en 1908 contre les socialistes-révolutionnaires. Mais il le reprend avec beaucoup plus de force en 1920 dans son ouvrage le Gauchisme, maladie infantile du communisme. Il s'agit pour lui de mettre en garde les partis communistes de tous les pays contre la précipitation révolutionnaire, contre la tentation de déclencher la révolution alors que les conditions ne sont pas réunies, ce qui ne pourrait que conduire à une défaite suicidaire du mouvement ouvrier. Lénine vise alors explicitement une tendance du nouveau parti communiste allemand qui prône le refus de participer aux élections et de travailler dans des syndicats non communistes. À cette attitude, qu'il considère comme irresponsable, correspondant selon lui à l'impatience petite-bourgeoise et à une vision idéalisée de la situation politique réelle, Lénine oppose la nécessité de la maîtrise de soi, de la discipline et de l'utilisation de toutes les ressources de l'action légale. Ce faisant, Lénine retrouve un comportement politique constant chez Marx et Engels de réprobation d'une telle attitude.

À la suite de Lénine, les partis communistes vont désormais prôner la vigilance envers deux déviations : l'« opportunisme de droite », représenté à l'extérieur des partis communistes par la social-démocratie, mais qui peut avoir des correspondances à l'intérieur, et l'« opportunisme de gauche » ou « gauchisme », que celui-ci soit également interne aux partis communistes ou externe. Sont ainsi désignés le luxembourgisme (a posteriori) et surtout le trotskisme, notamment pour l'utilisation faite du concept de révolution permanente et pour son action considérée comme « aventuriste » et irresponsable. Le terme de « gauchisme » a donc une acception polémique et il est en général récusé par ceux auxquels il s'applique, mais il est passé largement dans le vocabulaire de la science politique, où il a quelquefois pour synonyme le terme d'« ultragauche ».

Il sert aujourd'hui à désigner d'une part les socialismes qui se présentent volontiers comme plus fidèles que d'autres à l'esprit du marxisme (maoïstes s'inspirant de la révolution culturelle chinoise, différentes organisations ou tendances trotskistes, partisans du freudo-marxisme de Wilhelm Reich ou de Herbert Marcuse, bien que ceux-ci assument également une origine différente du marxisme) et d'autre part les théories ou mouvements anti-autoritaires, spontanéistes développant des analyses radicales et souvent d'inspiration anarchiste.

Le socialisme chrétien

Dans la première moitié du xixe s., un certain nombre de chrétiens encore isolés estiment non seulement qu'il n'y a pas opposition entre leur foi et leur volonté de réformer la société, mais que leur conviction religieuse les conduit au socialisme. C'est le cas de Philippe Joseph Buchez, qui écrit en 1831 : « Le moment est venu de réaliser socialement les commandements de la morale chrétienne » et qui ajoute, un an plus tard : « La réforme communiste qui s'impose doit se faire sans violence et sans spoliation par l'association des travailleurs. » De même, chez Félicité de La Mennais, le socialisme trouve son modèle dans l'Évangile. Tandis que des socialistes quarante-huitards exaltent « le prolétaire Jésus » (Pierre Leroux), Henri Lacordaire et Frédéric Ozanam appellent de leurs vœux un « socialisme chrétien ». Puis cette tendance s'amenuise fortement dans la seconde moitié du xixe s. et au début du xxe s., malgré les audaces du Sillon de Marc Sangnier (1894) puis de la Jeune République (1912), en raison des condamnations de l'Église catholique. Celle-ci, en effet, condamne le socialisme à travers diverses encycliques, en 1864, 1891 et 1931, par les voix de Pie IX, Léon XIII et Pie XI. Par la suite, seul le communisme demeure l'objet d'une condamnation totale, de Pie XII en 1958 à Jean-Paul II en 1987.

Mais le socialisme en général cesse d'être condamné par Jean XXIII en 1963 tandis qu'en 1971 Paul VI ne récuse pas l'engagement dans cette voie, sous réserve que la valeur de liberté y soit sauvegardée. Le socialisme chrétien réapparaît dans les années 1930 en France, par exemple avec le Personnalisme d'Emmanuel Mounier autour de la revue Esprit. Dans les années 1960, des chrétiens de plus en plus nombreux font le choix du socialisme entendu de diverses façons à travers des mouvements d'importance souvent limitée mais dont les plus notoires sont la Nouvelle Gauche et, en partie, le Parti socialiste unifié (P.S.U.), qui puise aussi à d'autres traditions, et, surtout, au sein de la Confédération française du travail (C.F.D.T.). Ce choix conduira certains chrétiens à adhérer au nouveau parti socialiste né en 1971. On note une évolution identique dans d'autres pays d'Europe occidentale, par exemple en Grande-Bretagne où le leader travailliste Tony Blair, Premier ministre en 1997, affiche son catholicisme pratiquant. En Amérique latine, on peut parler dans les années 1960 d'un christianisme révolutionnaire avec le prêtre colombien Camillo Torres, qui trouve la mort en 1966 dans les rangs de la guérilla, ou avec les trois prêtres nicaraguayens (E. et F. Cardenal, d'Escoto), ministres du gouvernement sandiniste dans les années 1980. L'expression théorique de ce christianisme révolutionnaire est donnée par les « théologiens de la libération » dès 1971 avec Gustavo Gutiérrez puis avec Hugo Assmann ou Leonardo Boff, qui entendent concilier marxisme révolutionnaire et christianisme, et que le pape Jean-Paul II condamne dès 1984.

Les socialismes du tiers-monde

Dans les pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, longtemps soumis à la domination coloniale, à l'hégémonie des États-Unis et encore aujourd'hui à l'influence des pays occidentaux, le socialisme a pris des voies diverses. L'absence de tradition parlementaire, l'ampleur des frustrations nationales, le sous-développement économique conduisent beaucoup de pays à rechercher des systèmes permettant d'associer développement économique contrôlé, stabilité politique, affirmation nationale et, au moins dans les intentions proclamées, une certaine protection sociale. En raison du soutien direct ou indirect que le socialisme démocratique occidental a apporté au système colonial, rares sont alors les imitations de ce type de socialisme. Plus nombreuses sont les implantations des partis communistes en Asie du Sud-Est dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale comme en Afrique dans les années 1970. C'est que le communisme a bénéficié du prestige acquis par l'U.R.S.S. puis par la Chine dans la lutte contre le sous-développement économique et l'arriération culturelle ainsi que du soutien apporté aux luttes de libération nationale. Si la faiblesse du prolétariat industriel a limité l'extension directe du communisme, le tiers-monde a vu se développer deux types originaux de socialismes affirmant leur volonté de réaliser pleinement l'indépendance nationale, de s'opposer à l'impérialisme et au néocolonialisme, et marqués par l'influence communiste.

Il s'agit tout d'abord de toute une série de socialismes qui ont la double caractéristique de ne pas être marxistes mais d'adapter au pouvoir le mode de fonctionnement des partis communistes avec « centralisme démocratique » dans le parti, contrôle des syndicats, encadrement des masses et confusion du parti et de l'État. Ces socialismes prônent un développement contrôlé de l'économie, une récupération des richesses nationales par des nationalisations. Tels sont le Baath de Syrie et d'Iraq, fondé en 1934, et dirigé en Iraq depuis 1979 jusqu’à sa mort par Saddam Hussein, l'Union socialiste arabe de l'Égyptien Gamal Abdel Nasser, la Djamähiriyya libyenne du colonel Muammar al-Kadhafi, le Front de libération nationale d'Algérie. Ce sont souvent des militaires qui dirigent à la fois l'État et le parti. Bien qu'il soit moins autoritaire, le Sangkum du Cambodgien Norodom Sihanouk, socialisme bouddhiste royal khmer, peut être rattaché au socialisme tiers-mondiste.

Le second type de partis se définissant comme socialistes est constitué par des partis marxistes non communistes jouant le jeu du régime parlementaire. Ce sont ceux qui sont, ou furent, dirigés par les chefs d'État Nkrumah au Ghana, Robert Mugabe au Zimbabwe (avant la dérive totalitaire), Julius Nyerere en Tanzanie. Ces socialismes tiers-mondistes ont choisi la voie du non-alignement. C'est ce qui les distingue également des socialismes démocratiques ou réformistes. Le principe du non-alignement se retrouve dans la politique du parti indien du Congrès. Bien que n'en portant pas le nom, les partis populistes d'Amérique latine, à la suite de l'A.P.R.A. (Alliance populaire révolutionnaire américaine), fondée en 1924 par le Péruvien Haya de la Torre, peuvent être intégrés dans les socialismes du tiers-monde en raison de leur opposition au capitalisme (notamment à celui des États-Unis), ainsi que de leurs propositions de nationalisations et de réforme agraire. À l'exemple de l'A.P.R.A., d'autres mouvements se développent dans les années 1920-1930 dans divers pays d'Amérique latine, dont les plus notoires sont le prestismo, du Brésilien L.C. Prestes avant son ralliement au communisme, et surtout au Nicaragua, le mouvement Patrie et liberté d'Augusto César Sandino, fondé en 1927, qui accède au pouvoir un demi-siècle plus tard sous l'appellation de Front sandiniste de libération nationale et qui s'y maintient une dizaine d'années (1979-1990). Après une forte avancée dans les années 1960-1980, l'ensemble de ces socialismes tiers-mondistes connaît une forte régression : soit qu'ils perdent le pouvoir, soit que les mêmes équipes demeurent au pouvoir en édulcorant fortement leur socialisme.