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ouvrier

(latin operarius)

Teinturiers dans un atelier
Teinturiers dans un atelier

Travailleur manuel salarié qui a une fonction de production dans l'entreprise.

HISTOIRE

Depuis toujours, les sociétés humaines ont compté des travailleurs manuels chargés de transformer, à l'aide d'outils et de machines, la matière première en objets finis. Ces producteurs, dotés de compétences techniques, ont eu des statuts très divers – esclaves dans l'Antiquité méditerranéenne, maîtres et compagnons artisans sous l'Ancien Régime, ouvriers salariés à domicile ou en ateliers dans la première industrie textile… Ce n'est qu'avec la révolution industrielle et la transformation du travail dans les usines que la notion de classe ouvrière – désignant un groupe social nombreux partageant les mêmes conditions de vie, de travail et de salaire – s'est imposée, jusqu'aux mutations technologiques et sociales de la fin du xxe s.

L'ère de la manufacture (fin xviiie-milieu du xixe s.)

La production industrielle s'organise à la fin du xviiie s. en France et en Grande-Bretagne autour des marchands manufacturiers, soit à domicile, soit dans de petits ateliers dont les propriétaires participent eux-mêmes à la production. Les marchands manufacturiers contrôlent l'ensemble de la production ; les petites unités de production se multiplient et les villes se spécialisent : couteliers de Sheffield en Grande-Bretagne, ouvriers soyeux à Lyon.

La condition ouvrière est sévèrement encadrée (1791, loi Le Chapelier interdisant les corporations ; 1803, instauration du livret ouvrier). L'ensemble des ouvriers demeurent placés à l'extérieur de la société officielle. Ils n'accèdent pas à l'éducation, n'ont pas de garanties sociales (c'est Bismarck qui, en Allemagne, fera adopter les premières lois protectrices du travail ; son exemple ne sera que lentement suivi par les autres pays), pas de droits politiques (le suffrage universel masculin ne s'imposera vraiment, dans l'ensemble de l'Europe, qu'à la fin du siècle). Face à cette situation, la même volonté de sortir de la condition ouvrière se traduit chez certains par la recherche de solutions collectives – de l'association coopérative qui donne l'espoir de dominer sa propre production à la lutte pour une société autre –, chez d'autres par des choix individuels.

En fait, l'esprit d'émancipation, que les luttes et la répression (révolte des luddites de 1811 en Grande-Bretagne ; en France, les révolutions de 1830 et 1848, les insurrections des canuts lyonnais en 1831) tendent à généraliser, se combine avec des mentalités conservatrices: un certain attachement aux traditions, un refus de la modernisation, le maintien des femmes en position d'exclusion… Les ouvriers du xixe s. ont conscience d'appartenir à un monde à part. Mais seule une minorité militante, souvent composée des travailleurs les plus qualifiés (ceux du livre, entre autres), tend à acquérir une vision politique du monde. Les révoltes fréquentes, au cours desquelles on « descend dans la rue », alternent avec le conformisme du désespoir.

De la manufacture à la fabrique (1850-1914)

L'industrialisation s'accentue fortement : l'exode rural favorise la création de villes-usines, et généralise un type d'ouvrier qui se déplace avec ses instruments de travail selon les besoins de la production. Le livret ouvrier, la création des bureaux de placement permettent en partie aux agents patronaux de contrôler les flux migratoires. De grandes zones d'emploi apparaissent : les mines dans le Nord et l'Est, le textile dans le Nord, ou, sur tout le territoire, les compagnies de chemins de fer. C'est sur ces bases que se forme la culture ouvrière, fondée sur la dignité du travail manuel, l'organisation de la solidarité dans le chômage (les sociétés de secours mutuel, d'abord clandestines, sont autorisées en 1852) ; la conscience de classe, que Saint-Simon, Fourier, Marx théorisent, se marque chez les ouvriers qui s'organisent en trade-unions. En 1864 naît l'Association internationale des travailleurs (Ire Internationale). Après 1890, le travail est de plus en plus organisé dans les fabriques ; les ouvriers sont peu à peu affectés à une tâche plus précise, les postes de travail se définissent, le contrôle et la hiérarchie dans l'organisation du travail se renforcent.

De ces changements, il résulte, dans la majorité des cas, un bouleversement de la composition de la classe ouvrière. De nouvelles catégories, faiblement qualifiées, apparaissent : plus de 50 % des travailleurs de l'industrie sont désormais des manœuvres ou des « ouvriers spécialisés » (OS), qui, dans une large mesure, ne contrôlent plus leur travail, car c'est la machine qui en fixe les rythmes. Les « professionnels » sont encore nombreux, notamment dans l'outillage et l'entretien des machines, mais la qualification n'est plus une donnée immédiate de la condition ouvrière.

Cette évolution se fait tout particulièrement sentir dans les industries nouvellement développées (automobile, aéronautique, sidérurgie, etc.) qui remplacent les anciennes industries motrices du xixe s. (tel le textile).

Après une amorce de réglementation du travail des enfants (1841), des lois sociales réduisent la durée du travail pour les enfants et pour les femmes (1874), autorisent officiellement la création de syndicats (1884), créent les pensions en cas d'invalidité suite à un accident du travail (1898). Le rendement de l'organisation capitaliste du travail s'accentue. La hausse du salaire est lente ; en revanche, les revenus du capital s'accroissent rapidement. L'augmentation de la productivité entraîne une modification de l'organisation : le temps nécessaire pour la fabrication d'un objet est de plus en plus réduit ; le salaire avec prime au rendement apparaît aux États-Unis vers 1870 (en France un peu plus tard avec le système Bedaux) ; le travail à la chaîne naît aux usines Ford au début du xxe s. Parallèlement, les Bourses du travail tentent de normaliser les conditions d'embauche (1875 à Paris).

La résistance ouvrière se développe : les grèves se multiplient dans les années 1910. Certaines s'élargissent au plan international. Les grands syndicats se créent dans les pays industrialisés (4 millions de syndiqués en Grande-Bretagne, 2 millions aux États-Unis), en liaison avec les partis sociaux-démocrates de la IIe Internationale. La révolution d’Octobre marque un immense espoir dans la classe ouvrière de tous les pays.

De l'usine à la zone industrielle (1918-1945)

Soumise à une rude discipline d'entreprise, la classe ouvrière s'organise pour améliorer sa situation. Dans tous les pays industrialisés apparaissent des organisations syndicales massives, souvent liées à des partis de gauche: la Grande-Bretagne montre l'exemple dès la fin du xixe s. ; la France – lors des grèves de 1936 – et les États-Unis suivent plus tardivement la même voie. Tous les travailleurs ne sont pas syndiqués ; tous les syndiqués ne partagent pas nécessairement l'idéologie de leurs dirigeants. Il n'en reste pas moins que se développe alors, parmi la majorité des travailleurs, la conscience de former une force collective. Les organisations syndicales et politiques, les municipalités gérées par des élus socialistes ou communistes constituent des centres de vie sociale où l'on peut participer à des activités, notamment culturelles, qui demeureraient inaccessibles autrement.

En effet, les ouvriers de la « seconde industrialisation », s'ils ont obtenu des droits qui les intègrent à la collectivité nationale, demeurent profondément différents. Le logement, l'habillement, la consommation quotidienne les différencient non seulement des plus riches mais aussi des classes moyennes. L'accès à l'enseignement supérieur est difficile pour leurs enfants. Les loisirs sont limités, ne serait-ce qu'en raison de l'inexistence ou de la brièveté des congés (en France, c'est en 1936 qu'officiellement seront accordées deux semaines de vacances payées).

La classe ouvrière, dans le contexte troublé des années qui voient l'élaboration d'une législation du travail (journée de huit heures, reconnaissance du syndicat ou de délégués du personnel dans l'entreprise), les guerres mondiales, la crise économique née en 1929, les fascismes, accède à une culture collective dans laquelle la politique a une part importante. Mais la base à partir de laquelle s'homogénéise en partie le monde des travailleurs est la sociabilité qui naît dans le travail et dans la vie de quartier. Acquérir une qualification est toujours la condition d'une vie meilleure. Mais, dans la mesure où la mécanisation du travail et les difficultés économiques rendent cet objectif inaccessible pour beaucoup, la solidarité quotidienne joue un rôle rassurant. Les ouvriers ont leur propre mode d'existence, même si l'expansion de la grande presse et du cinéma leur ouvre une brèche sur le monde. Et cette cohésion au jour le jour est à l'origine des grands espoirs en l'avenir, que les organisations syndicales et politiques traduisent à leur façon.

De 1945 à nos jours

Deux nouveaux phénomènes interviennent : la main-d'œuvre nationale ne suffit plus et des pays comme l'Allemagne et la France font appel aux travailleurs immigrés ; l'implantation des zones industrielles à proximité des voies de communication permet de les séparer des zones d'habitation et des zones où le secteur tertiaire se développe. La Résistance et la Libération apportent des réformes : création des comités d'entreprise, institution de la Sécurité sociale, création du S.M.I.G. (en 1950, devenu depuis S.M.I.C.), de l'assurance chômage (création de l'Unedic en 1958). Les allocations familiales, les assurances maladie ou chômage représentent en moyenne 30 % du salaire ouvrier total. Le travail industriel ne se modifie que lentement (les premières expériences d'automation datent de la fin des années 1950). Le bouleversement des habitudes de consommation modifie profondément le mode de vie ouvrier : l'alimentation et le logement changent de nature, les loisirs et les vacances deviennent plus accessibles, les particularités dans l'habillement tendent à s'estomper. Bref, la différence visible entre les ouvriers et les autres catégories de salariés s'amenuise. Parallèlement, la position de la classe ouvrière par rapport à l'État change elle aussi : l'État cesse d'être avant tout un corps extérieur au monde du travail ; c'est par son intermédiaire que sont assurées nombre de fonctions sociales qui, jusque-là, dépendaient de l'initiative privée.

À partir des années 1970, la classe ouvrière voit son poids relatif diminuer et la condition ouvrière elle-même change sensiblement. L'appel aux travailleurs immigrés, la séparation des zones d'habitation et des zones d'emploi, l'émancipation du tertiaire tendent à dissoudre l'unité ouvrière tandis que l'évolution des techniques (robotisation, changement de forme des métiers) et les hésitations de la croissance font diminuer sensiblement les effectifs employés. Enfin, les espérances politiques greffées sur le fait ouvrier s'estompent puis s'évanouissent.

D’autre part, les pays les plus avancés cherchent avant tout à contrôler les industries de pointe. Il en résulte une nouvelle division internationale du travail, accélérée par l'expansion des moyens de communication. Nombre de productions traditionnelles (sidérurgie, chantiers navals, textile, etc.) sont déplacées vers les pays du tiers-monde, où la main-d'œuvre est bon marché. Cette délocalisation aboutit à une transformation profonde du tissu industriel des pays européens : des régions entières, tels la Lorraine ou le Nord-Pas-de-Calais en France, semblent condamnées au déclin.

L'ensemble de ces bouleversements aboutit à un éclatement de la classe ouvrière dans toutes les nations où elle a vu le jour. Le chômage tend à devenir une donnée structurelle (l'accroissement de la productivité détermine son augmentation, même lorsqu'il y a une reprise de l'activité économique). Le travail précaire, les emplois à temps partiel tendent à se généraliser. Si bien que les salariés, parmi lesquels ceux du secteur tertiaire (employés, techniciens, agents des services, etc.) sont en nombre croissant, ne constituent plus un bloc relativement homogène : ouvriers qualifiés, travailleurs précaires, chômeurs, immigrés… ont des positions et des exigences profondément différentes.

Les ouvriers, du point de vue statistique, sont encore une catégorie sociale nombreuse. Mais la classe ouvrière, si l'on entend par là un groupe social uni par une culture et des aspirations identiques, est aujourd'hui en crise.