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marxisme

Friedrich Engels
Friedrich Engels

Ensemble des conceptions de Karl Marx, de Friedrich Engels et de leurs continuateurs.

Introduction

En 1979, François Châtelet classait le marxisme en plusieurs cercles concentriques. Le premier cercle est constitué par l'ensemble des œuvres de Marx et de ses activités (Ire Internationale), ainsi que par l'ensemble de l'œuvre de Engels. Toujours dans le premier cercle, mais au sens large, on trouve les œuvres classiques (analyse léniniste de l'impérialisme, école de Francfort) et leurs abâtardissements (théories de Jdanov), ainsi que les transformations du marxisme (théologie de la libération). Le deuxième cercle est formé des théoriciens de la IIe et de la IIIe Internationale : Lénine, Staline, Mao Zedong. Le troisième regroupe les théoriciens du marxisme autrichien (tel Otto Bauer) Antonio Gramsci, Louis Althusser, le « compagnon de route » Jean-Paul Sartre ; il faudrait y ajouter Nicos Poulantzas. Le quatrième et dernier cercle, le plus contemporain, représente pour lui les luttes de libération africaines et latino-américaines.

Il faudrait sans doute ajouter au schéma de Châtelet le marxisme universitaire « américain », celui de certains chercheurs économistes (Paul Baran, Paul Sweezy) ou d'un franc-tireur comme Noam Chomsky ; et pourquoi ne pas y joindre d'autres contestataires, notamment noirs, et voir avec eux les violentes critiques qu'ils ont élaborées contre la civilisation américaine, formatrice de ghettos, créatrice de misère sociale et culturelle (Eldridge Cleaver, James Baldwin, etc.).

Ces distinctions sont utiles cependant. Elles permettent d'illustrer l'extension considérable du concept de « marxisme » et son influence omnipotente toujours actuelle, malgré l'effondrement des régimes dits « de l'Est ». Une typologie de cette sorte gomme l'aspect historique, pourtant indispensable à l'analyse de l'enchaînement des idées et des faits, mais une analyse presque exclusivement chronologique permet de rester à un niveau explicitement descriptif.

Histoire d'un adjectif

C'est l'anarchiste Paul Brousse (1844-1912) qui emploie le premier le mot « marxiste » dans un pamphlet. Mais, pour lui, c'est un reproche. Il écrit : « Le marxisme ne consiste pas à être partisan des idées de Marx. À ce titre, beaucoup de ses adversaires actuels, et particulièrement celui qui écrit ces lignes, seraient marxistes. […] Le marxisme consiste dans le système qui tend, non à répandre la doctrine marxiste, mais à l'imposer dans tous ses détails. » En fait, Paul Brousse pensait à ses compagnons anarchistes, pour qui Marx apparaissait comme un « chef de parti » autoritaire, à la tête d'une coterie d'« agents » et de « tacticiens ». C'est vrai que l'homme était autoritaire, intransigeant sur ses idées et la tactique ! Pourtant, l'homme lui-même s'est défendu de l'être, en affirmant, selon Engels en 1882 : « Moi, je ne suis pas marxiste ! »

De fait, Marx a passé sa vie à théoriser et à organiser le prolétariat pour la prise du pouvoir, tout autant qu'à rédiger des textes analysant le capitalisme. D'ailleurs, son œuvre écrite est inachevée au plan théorique, et ne devrait donc pas être qualifiée d'un mot avec un suffixe en « isme », qui désigne habituellement un système clos et achevé. Les spécialistes de son œuvre, les « marxologues », certains du moins (et cela depuis la mort de Marx jusqu'à nos jours), remarquent l'absence d'une analyse exhaustive de la notion de matérialisme dialectique, notion à laquelle nombre de chercheurs et de politiques feront allusion, et qui désigne la synthèse du matérialisme comme analyse scientifique de la nature et la théorie des contradictions comme analyse de la réalité humaine. Engels fera de la théorie des contradictions un des fondements du processus de la transformation de la nature, ce qui ne se trouve pas chez Marx et qui n'est pas, de plus, forcément compatible avec le reste de sa doctrine. Dans l'Anti-Dühring (1878), ouvrage auquel Marx a marginalement contribué, Engels insiste sur le caractère « scientifique » du marxisme, par opposition au caractère « utopique » des premiers socialistes et au collectivisme des anarchistes. En fait, toute la question est de savoir si la doctrine de Marx constitue un système ou bien seulement une méthode d'organisation de la pensée et de l'action, fondée sur une doctrine connue depuis l'Antiquité, le matérialisme, auquel il s'était intéressé dans sa jeunesse.

Engels semble bien répondre à cette question en « achevant » cette « pensée », frôlant ainsi le « système ». Il conçoit, en effet, le matérialisme de manière totalisante en y incluant la dialectique. Engels, qui ne risque pas lui-même de réintroduire la subjectivité comme élément premier par rapport à la matière, fait de la dialectique une « loi du développement de la nature, de l'histoire et de la pensée extrêmement générale, et précisément pour cela, revêtue d'une portée et d'une signification extrêmes », comme il l'écrit dans Dialectique de la nature (1873-1883) ; publié en 1925 en Union soviétique). C'est l'ouvrage contesté par les philosophes marxologues précisément parce qu'il fait du marxisme un système. Mais Engels est-il une garantie ? Il se veut lui-même l'héritier des grands penseurs allemands, et c'est ainsi qu'il affirme trouver « la confirmation de la dialectique dans la nature ». « Le socialisme scientifique est un produit essentiellement allemand, et il ne pouvait naître que dans la nation dont la philosophie classique avait maintenu vivante la tradition de la dialectique consciente : en Allemagne. La conception matérialiste de l'histoire et son application particulière à la lutte de classes moderne entre prolétariat et bourgeoisie n'était possible qu'au moyen de la dialectique. Mais si les maîtres d'école de la bourgeoisie allemande ont noyé les grands philosophes allemands et la dialectique dont ils étaient les représentants dans le bourbier d'un sinistre éclectisme, au point que nous sommes contraints de faire appel aux sciences modernes de la nature pour témoigner de la confirmation de la dialectique dans la réalité, nous, les socialistes allemands, sommes fiers de ne pas descendre seulement de Saint-Simon, de Fourier et d'Owen, mais aussi de Kant, de Fichte et de Hegel » (Londres, le 21 septembre 1882).

Les derniers textes de Engels

Après la mort de Marx, en août 1895, Engels écrit une « Préface » aux Luttes des classes en France lorsque le texte de Marx paraît, pour la première fois, en brochure et sous ce titre la même année. Ce texte pose déjà la question du « révisionnisme » : faut-il, doit-on ; reprendre les textes, tous les domaines de la doctrine de Marx pour voir s'ils sont toujours « actuels » en fonction de la situation ? N'y a-t-il pas lieu de modifier quelque chose dans la doctrine pour qu'elle corresponde à la nouvelle situation ?

Engels y analyse l'évolution des conditions où est placé le prolétariat, notamment en Allemagne : « Une insurrection qui a la sympathie de toutes les couches du peuple se reproduira difficilement ; dans la lutte des classes toutes les couches moyennes ne se grouperont sans doute jamais d'une façon assez exclusive autour du prolétariat pour que, en contrepartie, le parti réactionnaire rassemblé autour de la bourgeoisie disparaisse à peu près complètement […]. Le temps des coups de main, des révolutions exécutées par de petites minorités conscientes à la tête de masses inconscientes, est passé […]. En France, […] le lent travail de propagande et l'activité parlementaire sont reconnus là aussi comme la tâche immédiate du Parti. » Cette préface paraît – tronquée par Eduard Bernstein (1850-1932) et Karl Kautsky (1854-1938) – dans le journal Vorwärts ; les coupures, contre lesquelles le vieil Engels proteste vainement, ont pour objectif de justifier la pratique opportuniste vers laquelle Kautsky et Bernstein vont, chacun à sa manière, tenter d'engager le parti social-démocrate allemand. C'est en vain qu'Engels écrit à Lafargue en avril 1895 : « [Le rédacteur en chef de Vorwärts] vient de me jouer un joli tour. Il a pris dans ma » Préface « tout ce qui pouvait lui servir pour soutenir la tactique à tout prix paisible et antiviolente qu'il lui plaît de prêcher depuis quelque temps, surtout en ce moment où on prépare des lois coercitives à Berlin. Mais cette tactique, je ne la prêche que pour l'Allemagne d'aujourd'hui, et encore sous bonne réserve. »

La question lancinante du révisionnisme : la figure de Bernstein

Il s'agissait de faire du marxisme la doctrine officielle du mouvement ouvrier allemand. Pour cela, pour éviter la discussion que suscite son adaptation aux nouvelles conditions économiques de la fin du xixe s., il fallait frapper un grand coup, condamner un « révisionniste » qui s'affiche. C'est l'œuvre de Karl Kautsky qui écrase une première fois le révisionnisme d'Eduard Bernstein au congrès d'Erfurt en 1891, et qui y fait adopter le « marxisme intégral ». Mais la discussion n'est pas close. La force des arguments de Bernstein, appuyée par la nouveauté des situations économiques et politiques, va profondément marquer le mouvement marxiste, au point de conduire à l'abandon de l'internationalisme à la veille de la Première Guerre mondiale.

Les thèses de Bernstein, exprimées par une série d'articles publiées entre 1896 et 1899 et rassemblées sous le titre Die Voraussetzungen des Sozialismus und die Aufgaben der Sozialdemokratie, ont été traduites en français avec des coupures consenties par l'auteur sous le titre significatif Socialisme théorique et social-démocratie pratique (1900). [Elles ont été retraduites de façon intégrale en 1974, sous le titre, plus conforme à l'original : Présupposés du socialisme, avec une préface qui s'intitule : « Réponses à mes critiques socialistes ».] Bebel et Adler s'opposent d'emblée à Bernstein ; comme le gouvernement allemand maintient ce dernier en exil, c'est Bebel qui lit, au congrès de Stuttgart (octobre 1898), une lettre de celui-ci exposant ses thèses. Rosa Luxemburg, Clara Zetkin et, surtout, Karl Kautsky lui répliquent violemment. À Hanovre, en 1899, Bernstein expose de nouveau – en personne cette fois-ci – ses thèses. Il est mis en minorité, et ses thèses sont condamnées. Il n'est cependant pas exclu et reçoit même l'investiture du Parti pour sa candidature aux élections de Breslau, dont il devient député (1902-1906).

Exilé par Bismarck, Bernstein avait découvert les Fabiens anglais, et avait été impressionné par le mouvement ouvrier britannique. De cette expérience, il élabore une théorie qu'on peut résumer en deux points : 1° le capitalisme a changé de nature ; 2° le marxisme n'est pas un système achevé.

« On ne peut pas dire qu'actuellement la misère, la servitude, la déchéance s'accroissent dans les pays avancés. » Et Bernstein ajoute : « Car la contre-action sociale contre les tendances ruineuses du régime capitaliste a déjà commencé et empêche la réalisation des conséquences extrêmes de ces tendances […]. Il y a d'autres forces – forces économiques, forces idéologiques – qui poussent dans la direction du socialisme […]. La victoire du socialisme ne dépend pas à mon avis de sa nécessité économique immanente. Je ne vois ni la possibilité ni la nécessité de lui donner une base purement matérialiste […]. Kautsky lui-même admet que la théorie de la valeur de Marx laisse des vides. Il me reproche de vouloir les combler par une introduction d'idées étrangères et hostiles à la théorie marxiste, et élaborées dans un but de réfutation du marxisme. Et après ? Le marxisme n'est pas un système définitif ; il aspire à être une science, et pour la science la question n'est pas de savoir dans quel but ou avec quelle intention politique une théorie a été élaborée, mais bien si elle est exacte ou non. »

Les thèses de Bernstein laissent des traces immédiates, et durables, en Allemagne (et, surtout, dans le syndicalisme) et en France, par exemple avec Millerand, dont Lénine disait en 1902 qu'il « a fourni un brillant exemple de bernsteinisme pratique ». Le révisionnisme à la Bernstein trouve des équivalents dans d'autres pays, par exemple en Russie avec P.B. Strouvé (1870-1944), qui renonce définitivement à l'idée d'un passage révolutionnaire au socialisme, et, surtout, avec l'économiste M.I. Tougan-Baravovski (1865-1919), auteur de Fondements théoriques du marxisme (1905), qui rompt dès 1902 avec le marxisme, en affirmant que les contradictions du capitalisme ne sont pas insurmontables, mais peuvent se maintenir en permanence dans un équilibre dynamique. Le révisionnisme de Bernstein est, en revanche, condamné sans appel par Lénine dès les premiers mots du premier chapitre de son ouvrage Que faire ?, qu'il a commencé dès 1901 : « Bernstein nie la possibilité de donner un fondement scientifique au socialisme et de prouver, du point de vue de la conception matérialiste de l'histoire, sa nécessité et son inévitabilité ; il nie la misère croissante, la prolétarisation et l'aggravation des contradictions capitalistes […]. Il repousse catégoriquement l'idée de dictature du prolétariat ; il nie l'opposition de principe entre le libéralisme et le socialisme ; il nie la théorie de la lutte des classes, soi-disant inapplicable à une société strictement démocratique, administrée selon la volonté de la majorité. » Bernstein représente de façon exemplaire ce que constitue le révisionnisme dans une analyse claire et dont les termes sont appelés à être repris de nombreuses fois.

La formation des militants et l'impact des nouveaux problèmes économiques

Introduction

Le révisionnisme condamné, il n'en reste pas moins que la diffusion du marxisme suscite des problèmes nouveaux au sein de la lutte des classes. L'évolution des partis européens est confrontée au développement capitaliste du début du xxe s. : industrialisation orientée bien davantage sur la réalisation des moyens de production que sur la production des biens de consommation, internationalisation et concentration du capital, exaspération du colonialisme et début de l'impérialisme. Ces nouveaux problèmes apparaissent dans chacun des grands partis nationaux.

En Allemagne et en Autriche

À Berlin, Kautsky fonde une revue théorique, Die Neue Zeit (1883- 1917), qui donne aux leaders du mouvement ouvrier une tribune où la théorie est reine : à ses côtés, Engels, Bernstein, Plekhanov, Luxemburg, Lénine, Trotski, Parvus, Mehring, Riazanov y écriront tour à tour. Le « marxisme orthodoxe » de Kautsky triomphe, y compris contre Bernstein. Son autorité est incontestable aux yeux des militants : Lénine plus que tout autre voue une admiration sans borne au parti allemand, à son organisation et au dévouement de ses militants, et personne ne prévoie que le parti social-démocrate allemand votera les crédits de guerre en 1914.

Pourtant, le marxisme orthodoxe de Kautsky laisse deviner une conception de la pratique marxiste qui se révèle, à la lumière du temps, beaucoup plus formaliste que ne le voulait le vieil Engels. Dans les Chemins du pouvoir (1909), Kautsky décrit « l'évolution vers la société future » comme un processus quasi naturel. C'est avec des chiffres statistiques que Kautsky démontre que l'Allemagne est mûre pour le socialisme, et les termes qu'il emploie sont révélateurs : « L'évolution vers le socialisme n'est rien qu'une autre expression pour désigner l'aggravation croissante des antagonismes de classes, l'acheminement vers une époque de luttes de classes décisives que nous pouvons comprendre sous l'expression de révolution sociale. » Cependant, même cette brochure ne correspond pas aux vues du Parti, qui arrête sa diffusion et exige de son auteur des modifications. Celui-ci en accepte certaines, mineures ; mais, surtout, il accepte que la direction du Parti se désolidarise de lui et que la préface de sa brochure indique que les idées contenues ne sont que des vues personnelles. Clara Zetkin lui reproche avec violence son attitude : « Le comité directeur obtient tout ce qu'il voulait obtenir pour conserver la faveur des révisionnistes » (lettre à Kautsky du 16 mai 1909).

En Autriche, ce qu'on appelle l'austro-marxisme, qui est en fait l'école autrichienne du marxisme, s'attaque à la question nationale et à l'impérialisme, et notamment Otto Bauer (1882-1938, dans Problèmes des minorités et social-démocratie, 1907) et Rudolf Hilferding (1877-1941, dans le Capital financier, 1910). Les militants sont formés par les écrits de Karl Renner, et par ceux de Friedrich et de Max Adler.

En Italie

À la fin du xixe s., les insurrections ouvrières se multiplient avec l'industrialisation du nord de l'Italie. Andrea Costa (1851-1910), anarchiste à l'origine, auteur d'une lettre sur « L'union spontanée des forces ouvrières dans l'anarchie et le collectivisme » (1875), est arrêté, expulsé en France, où il découvre le marxisme. Amnistié, il revient en Italie, fonde le journal Avanti ! et le parti ouvrier marxiste en 1880, qui obtient 4 députés en 1882. Labriola et Turati y sont admis en 1888. Le professeur Antonio Labriola (1843-1904) diffuse la pensée de Marx en insistant sur la conscience que doit avoir le prolétariat : « L'homme est tout dans ce que l'homme fait. De là le fondement économique de tout le reste, de là le travail comme fil conducteur de l'histoire […] de là le socialisme, qui n'est plus une simple aspiration ou attente […] de là le concept de communisme, qui n'est pas un simple système de rapports économiques, mais une innovation de toute la conscience […] dans l'organisation d'un humanisme positif » (À propos de la crise du marxisme, 1899). Un des ouvrages les plus importants de Labriola est un essai intitulé le Matérialisme historique (1896), où il écrit : « La conception matérialiste marque le point culminant de cette nouvelle tendance dans la recherche des lois historico-sociales en tant qu'elle est […] la solution de tous les doutes et de toutes les incertitudes qui accompagnent les autres formes de philosophie sur les choses humaines et le commencement de l'interprétation intégrale de celles-ci. » Plekhanov va reprendre et commenter cet ouvrage dans son essai remarquable intitulé De la conception matérialiste de l'histoire (1897).

En Russie

En Russie, c'est Georgui Valentinovitch Plekhanov (1856-1918) qui contribue le plus à diffuser le marxisme : il traduit le Manifeste en 1882, participe à la fondation de la IIe Internationale et lutte contre les populistes. Son Essai sur le développement de la conception moniste de l'histoire (1895) annonce la direction dans laquelle il entend mener son action pédagogique. Comme pour l'Allemagne de Marx, la prise de conscience par le prolétariat est fondamentale en Russie : « Chez nous aussi, on ne pourra lutter contre les effets nocifs de notre capitalisme que dans la mesure où le producteur prendra de plus en plus conscience de ce qu'il est. » Plekhanov forme ainsi des générations de militants, dont Lénine, qui découvre le marxisme grâce à lui. Il renforce l'idée de la conscience comme nécessité absolue dans la lutte : « La dialectique matérialiste, qui ne s'incline devant rien et considère les choses sous leur aspect transitoire, ne peut jouir de la sympathie de la classe conservatrice, qui est actuellement, en Occident, la bourgeoisie » (les Questions fondamentales du marxisme, 1908).

Mais, en 1903, Plekhanov rejoint les mencheviks après le IIe congrès du Parti, et la question de la guerre va le séparer définitivement de Lénine.

La pénétration du marxisme entre 1900 et 1914

En France

La diffusion des idées de Marx rencontre, en France, de nombreux obstacles, et pas seulement de la part des adversaires naturels issus de la bourgeoisie. La pratique de la participation des socialistes aux ministères bourgeois, comme celle de Millerand, révèle les contradictions qu'elle engendre, notamment lors de la répression des grèves par un gouvernement dont les socialistes sont membres (grève des ouvriers de Chalon-sur-Saône en juin 1900, sauvagement réprimée). Elle révèle l'urgence de la question de l'organisation.

En fait, nombre d'idées marxistes font leur chemin par l'action et la théorie. La naissance de la C.G.T. en 1905, à la suite de grèves très violentes, est marquée par la doctrine de l'action directe et par l'hostilité à l'égard des élections ; elle s'est créée surtout grâce à la doctrine marxiste du matérialisme historique et à la lutte des classes. Elles s'implantent aussi par la lente élaboration d'un parti ouvrier marxiste. Le congrès de Marseille (octobre 1879) est à l'origine du parti ouvrier français. Son programme, adopté au congrès du Havre en 1880, avait été soumis à Karl Marx par Benoît Malon et Jules Guesde, et peut-être même rédigé par lui. Ce texte rappelle que « les producteurs ne sauraient être libres qu'autant qu'ils seront en possession des moyens de production […]. Cette appropriation collective ne peut sortir que de l'action révolutionnaire de la classe productive, ou prolétariat, organisée en parti politique distinct ; une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel, transformé ainsi d'instrument de duperie qu'il a été jusqu'ici en instrument d'émancipation. » Mais ce nouveau parti manque de cohésion, et le marxisme n'y est guère implanté. Il disparaît en 1882. Il faut attendre la condamnation de la participation des socialistes aux gouvernements bourgeois lors du congrès de la IIe Internationale à Amsterdam en 1904 pour que se constitue en 1905 le parti socialiste unifié, dont les succès électoraux sont croissants jusqu'en 1914.

Mais eux aussi, comme leurs camarades allemands, vont voter les crédits de guerre.

En Allemagne

C'est en Allemagne que se constitue le parti ouvrier le plus fort. Il est marqué par le congrès de Gotha (1875), dont le programme est analysé rigoureusement par Marx et Engels. Son essor est très rapide, à tel point qu'il faut une loi d'exception, adoptée par Bismarck en 1878, pour freiner l'organisation du prolétariat allemand et l'expansion du syndicalisme. Mais les succès des socialistes aux élections législatives entraînent l'abandon de la loi d'exception (1890), et les syndicats à tendances socialistes s'organisent à nouveau. Les députés socialistes sont désormais regroupés sous le nom de Sozialdemokratische Partei Deutchland (congrès de Halle, 1890 ; congrès d'Erfurt, 1891).

Mais il y a des dissonances. Une tendance radicale est apparue avec Rosa Luxemburg, qui a lutté contre Bernstein et préconisé l'action pour la chute brutale du capitalisme (Réforme sociale ou Révolution, 1899), et qui pose la question de l'organisation du prolétariat. Elle montre, en analysant la révolution russe de 1905, que la grève de masse est multiforme et, en fin de compte, politique. Elle énonce la théorie du syndicalisme dans une conception révolutionnaire du rôle du parti : « Détacher la pratique syndicale de la théorie du socialisme scientifique équivaudrait pour les syndicats allemands à perdre immédiatement toute leur supériorité […] et à descendre au niveau d'un empirisme plat et tâtonnant. Il s'agit de rétablir entre la direction du Parti socialiste et celle des syndicats […] un rapport naturel qui corresponde au rapport de fait entre le mouvement ouvrier dans son ensemble et ce phénomène particulier et partiel qui s'appelle le syndicat » (Grève de masse, parti et syndicats, 1906). Pour elle, la révolution ne vient pas d'en haut, elle vient d'une série d'actions, dont la grève générale, qui forge la prise de conscience et qui rend de plus en plus présente au prolétariat la possibilité de s'emparer du pouvoir politique.

Luxemburg s'oppose de toutes ses forces aux principes organisationnels de Lénine, notamment à la notion de « dirigeant », même si elle se rapproche un moment de lui en 1905. La révolution russe de 1917 et la conception dirigiste des soviets lui inspirent une violente diatribe : « Sur le plan politique, écrit-elle, mais tout autant sur le plan économique et social, la masse populaire doit participer dans son ensemble. Sinon, le socialisme est décrété, octroyé par une douzaine d'intellectuels réunis autour d'un tapis vert […]. À la place des institutions représentatives issues d'élections populaires générales, Lénine et Trotski ont imposé les soviets comme la seule représentation véritable des masses laborieuses. […] Sans élections générales, sans une liberté de presse et de réunion illimitée, sans une lutte d'opinion libre, la vie s'étiole dans toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie demeure le seul élément actif. »

Á ce moment crucial de l'histoire européenne, les points de désaccord entre R. Luxemburg et Lénine sont nombreux et fondamentaux : elle s'oppose à lui sur le principe d'une paix séparée (Brest-Litovsk), qui, selon elle, raffermira l'impérialisme allemand et isolera le prolétariat soviétique. La question nationale est au centre des discussions : alors que Lénine pense que les luttes d'indépendance nationale ont un caractère progressiste dans un premier temps, et, pour cela, préconise une alliance provisoire avec la petite bourgeoisie, Luxemburg critique cette position comme renforçant d'abord les intérêts des bourgeoisies locales. Elle fonde avec Wilhelm Liebknecht, Franz Mehring et Clara Zetkin le Spartakusbund, qui œuvre pour la mise en place de conseils d'ouvriers et de soldats destinés à prendre le pouvoir : elle mourra, avec le spartakisme, sous la botte d'un ministre socialiste de l'Intérieur.

En Russie

Les discussions théoriques ont été nombreuses, mais l'une des plus remarquables a été celle issue des thèses de Trotski, laquelle s'est poursuivie après la révolution d'Octobre. Trotski part d'un texte de Marx affirmant : « Il est de notre devoir de rendre la révolution permanente jusqu'à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été chassées du pouvoir » (Adresse au Conseil de la Ligue des communistes, mars 1850) – idée qui rejoint une autre idée selon laquelle le prolétariat doit conquérir le pouvoir, « non seulement dans un pays, mais dans tous les pays du monde ».

Mais, au début du xxe s., la discussion essentielle est d'ordre pratique : elle porte sur l'analyse de la situation et sur la stratégie à suivre. Elle oppose les bolcheviques et les mencheviks, et amènera leur rupture ; la brochure de Lénine, Que faire ? (1902), donne une vue claire et fondamentale de ce qui deviendra pour longtemps un des dogmes du marxisme. La thèse léniniste est bien connue : « Par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à […] la conviction qu'il faut s'unir en syndicats, se battre contre les patrons, réclamer du gouvernement telle ou telle loi nécessaire aux ouvriers […]. » Par conséquent, « […] la conscience politique de classe ne peut être apportée à l'ouvrier que de l'extérieur ».

Les principes du léninisme sont nés en 1902. Quand Lénine arrive en avril 1917 en Russie, après son exil en Suisse, et qu'il soutient les Thèses d'avril, les bolcheviques ne sont que minoritaires dans les organisations nées spontanément à côté des soviets des ouvriers et des soldats, et Lénine annonce alors le nouveau mot d'ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ! »

Comme il refuse toute alliance avec la bourgeoisie et tout soutien au gouvernement provisoire, il est exilé par Kerenski. En Finlande, il écrit, en août 1917, une des plus remarquables contributions au marxisme : l'État et la Révolution (qui paraîtra en 1918). Il y définit le programme bolchevique immédiat : abattre le parlementarisme, qui n'a qu'un « bavardage destiné à duper le bon peuple ». Il annonce : « C'est nous-mêmes, les ouvriers, qui organiserons la grande production en prenant pour point de départ ce qui a déjà été créé par le capitalisme, […] en instituant une discipline de fer maintenue par le pouvoir d'État des ouvriers armés. » La leçon des anarchistes, qu'avait entendue, sans le dire, le Marx des années 1870, n'est pas perdue, au moins dans le texte qui suit (mais qui restera lettre morte) : « Le prolétariat n'a besoin de l'État que pour un temps. Nous ne sommes pas le moins du monde en désaccord avec les anarchistes quant à l'abolition de l'État en tant que but… […]. » L'État ne doit servir que comme instrument « pour assurer l'exercice systématique de la violence par une classe contre une autre classe […]. Nous nous assignons comme but final la suppression de l'État, c'est-à-dire de toute violence organisée et systématique, de toute violence exercée sur les hommes, en général ». Ceci sera la phase ultime, le communisme, avant lequel il faut passer par la dictature du prolétariat. « Seul le communisme rend l'État absolument superflu. » La dictature du prolétariat est la phase que Marx place entre la période d'avant la révolution, caractérisée par la lutte des classes, et la phase située (un certain temps) après : « Cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes » (Lettre à Weydmeyer du 5 mars 1852). Lénine reprend intégralement l'idée de Marx : « Celui-là seul est un marxiste qui étend la reconnaissance de la lutte des classes jusqu'à la reconnaissance de la dictature du prolétariat. » (l'État et la Révolution).

On sait comment, rentré dans son pays, il essaiera tout de suite d'appliquer le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux soviets ! », comment il refusera l'alliance des autres partis, et, principalement, les tendances de gauche au sein du parti bolchevique, comme les « conseillistes » (le Gauchisme, maladie infantile du communisme, 1920), puis comment il dissoudra la première Assemblée et contraindra à la compromission les ultragauches du genre d'Aleksandra Kollontaï ou à l'exil les autres opposants.

Le marxisme entre révolution bolchevique et Seconde Guerre mondiale

Introduction

La révolution russe a produit un effet extraordinaire dans le monde. Elle galvanise les socialistes français, qui, désormais, se séparent de ceux des socialistes qui refusent, comme Léon Blum, le « modèle soviétique » (congrès de Tours, 1920), entraînant la formation du parti communiste français. Elle enthousiasme aussi les socialistes italiens, qui fondent le parti communiste italien (congrès de Livourne, 1920).

Le mouvement ouvrier est désormais coupé en deux : d'un côté, ceux qui refusent le modèle bolchevique, appelés « sociaux-démocrates » en Allemagne, « socialistes » en France, en Italie, en Belgique ; de l'autre, ceux qui revendiquent ce modèle, les communistes dans ces mêmes pays, mais aussi en Asie, en Chine, en Amérique latine. Ces derniers se rassemblent dans la IIIe Internationale, dont le 1er congrès se tient en mars 1919 ; ils reçoivent en son sein les nouveaux partis qui acceptent les conditions énoncées par Lénine. Le marxisme est proclamé « base de lutte anti-impérialisme » au IVe congrès de la IIIe Internationale (novembre 1922).

Les intellectuels se rallient avec enthousiasme au mouvement et apportent leur contribution théorique au mouvement. Certains, comme Lukács, feront à cette occasion l'amère expérience du malentendu et de l'excommunication.

György Lukács

György Lukács (1885-1971) s'enthousiasme très rapidement pour la République des Conseils instaurée en Hongrie par Béla Kun. Dans Histoire et conscience de classe (1923), il propose une conciliation entre la thèse matérialiste de la conscience, qui est le reflet de la réalité, et la thèse hégélienne de l'identité sujet-objet, où la dialectique joue un rôle déterminant – celle-ci avait déjà été promue par Lénine au centre de la philosophie matérialiste (« Le développement est lutte des contraires », avait-il écrit dans la Question de la dialectique en 1915). Mais surgit un malentendu que Lukács a vécu dramatiquement : sa thèse est comprise comme un retour à l'idéalisme, car les censeurs de la IIIe Internationale se réfèrent à un autre livre de Lénine, Matérialisme et Empiriocriticisme (1908).

On voit, en effet, apparaître une nouvelle pratique. Désormais, les productions des intellectuels communistes seront jaugées à l'aune des œuvres de Marx et Lénine, et bientôt de Staline. Or la thèse de Lukács aurait pu davantage être référée aux œuvres de jeunesse de Marx, l'époque des Manuscrits de 1844. La formule de Marx connue de tous aurait dû éclairer les censeurs de Lukács : « Ce n'est pas la conscience de l'homme qui détermine l'être, c'est, au contraire, l'être social qui détermine la conscience. » Le souci de Lukács était, en effet, d'analyser l'aliénation comme une réification, un processus dont est victime le prolétariat dans la société bourgeoise, où toutes les choses produites sont transformées en marchandises s'insérant dans le rationalisme chosiste et monétaire bourgeois. Les censeurs de la IIIe Internationale se sont référés à la formule lapidaire de l'Anti-Dühring : « La pensée dialectique n'est que le reflet du mouvement qui se manifeste partout dans la nature. » Le 25 juillet 1925, Boukharine et Zinoviev font paraître dans la Pravda un réquisitoire contre les thèses de Lukács, taxées de « révisionnistes et idéalistes ». Dans ce texte, on trouve aussi une condamnation des thèses de Karl Korsch. Lukács renonce à tout écrit politique (au moins provisoirement), et, même, fera son autocritique, en admettant qu'il est passé à l'idéalisme, et cela encore en 1938 et en 1960 dans la traduction française de son livre !

Antonio Gramsci

Au sortir de la guerre, l'Italie connaît un énorme mouvement de contestation, marqué par des occupations d'usines et la création de conseils ouvriers à Turin, notamment en avril 1920. Ces mouvements enthousiasment le jeune Antonio Gramsci (1891-1937), qui fonde avec Togliatti le parti communiste italien. Gramsci a vu fonctionner les comités d'entreprise, pour lesquels l'organisation syndicale désignait autoritairement ses représentants, de sorte qu'aucune contestation sérieuse ne pouvait surgir. Or, pense Gramsci, ce sont les ouvriers et non la bureaucratie syndicale qui devront choisir leurs représentants. Il écrit : « Le conseil d'usine doit […] représenter pour la classe ouvrière le modèle de la société communiste à laquelle on arrivera par la dictature du prolétariat. » En fait, il ne donne pas le même sens à cette expression : cette dictature doit devenir « expansive » jusqu'à s'auto-annuler, pour devenir direction plus que commandement. Ce caractère expansif, par opposition à la dictature répressive de la bourgeoisie, la dictature du prolétariat le doit, du moins en Occident, où la bourgeoisie a tissé des liens très forts, au caractère culturel de ce qui fait son essence, au fait qu'elle est d'abord une volonté morale et politique contre la volonté politique de la bourgeoisie, qui a perdu sa capacité morale de direction idéologique (par son immoralisme même). Le prolétariat est, en quelque sorte, le salut non de la bourgeoisie, mais des individus qui la composaient et qui, cessant de lui appartenir, se rangent à ses côtés.

Gramcsi se fait l'adversaire de l'économisme : témoin de la défaite de tous les partis devant le fascisme (bientôt devant le nazisme), le prolétariat devra être aidé par des « intellectuels organiques », qui organiseront les « nouveaux appareils culturels ».

On le sait, la voix de Gramsci ne s'est plus fait entendre directement après 1924, quand Mussolini le fit arrêter : il mourra en prison. Ses écrits seront publiés, mais tronqués, et resteront longtemps ignorés des communistes italiens par la volonté du Parti lui-même. Il faudra attendre les années 1960, bien après la guerre, pour qu'ils soient connus intégralement : ils rencontreront alors un immense succès en Italie et en France.

Le marxisme-léninisme

Désormais, la doctrine des partis communistes va se doubler d'une nouvelle idéologie, baptisée « léninisme », qui englobe les textes et la pratique léniniste de la conquête du pouvoir, mais aussi, très rapidement, les textes et la pratique de la IIIe Internationale, puis ceux de Staline, du Komintern et de tous les partis communistes du monde qui deviennent « staliniens ». Cette doctrine a reçu, le plus souvent, le nom de marxisme-léninisme, ou encore, de 1925 à 1950, celui, très voisin, de stalinisme.

L'idéologie stalinienne se distingue par la priorité au développement de l'industrie lourde, le maintien d'une hiérarchie de type mafieux dans les structures du parti bolchevique, qui double toutes les instances politiques apparentes dans un État baptisé « démocratie populaire », lequel fonctionne à l'aide d'une bureaucratie omniprésente, tatillonne, et par le maintien d'un système policier monstrueux, pratiquant dénonciation, procès truqués, torture, déportation et concentration dans des camps de travail des opposants, système dans lequel l'État a commencé par éliminer toutes les structures idéologiques qui lui sont hostiles, comme les Églises, les syndicats indépendants, les associations autonomes, etc. Ces productions idéologiques (illisibles, baptisées « langue de bois » par les Polonais) se rencontrent chez Staline (Questions du léninisme, 1925), Jdanov et chez d'autres auteurs, idéologues par occasion, tels les secrétaires de parti comme Palmiro Togliatti, Maurice Thorez (Fils du peuple, 1937), Mao Zedong (De la contradiction, 1937), Nicolae Ceausescu, etc.

Les textes de Mao relatifs à la contradiction sont les plus importants et inspireront toute une frange de l'intelligentsia marxiste de l'Europe ; mais ils ne sont qu'un commentaire des thèses de Engels issues de celles de Hegel : « La loi de la contradiction inhérente aux choses, aux phénomènes, ou loi de l'unité des contraires, est la loi fondamentale de la dialectique matérialiste » (De la contradiction).

Ce type de marxisme n'aura jamais l'impact nécessaire pour toucher d'autre public que quelques intellectuels occidentaux, dont certains seront séduits, et même dupés, par le maoïsme (M.-A. Macchiocchi, De la Chine, 1971).

Le premier a avoir dénoncé en Occident l'imposture stalinienne a été le premier secrétaire du P.C.F., Boris Souvarine (1895-1984), exclu en 1923 du Parti, et dont la volumineuse monographie intitulée Staline (1935) constitue une somme. Le premier Russe qui dénonça le stalinisme comme système est, sans aucun doute, le premier opposant politique à Staline, Trotski (1879-1940), lui-même exclu en 1927 et exilé. Contre Staline, le grand thème de Trotski est de reprendre l'idée de « révolution permanente » opposée au « socialisme dans un seul pays », thèse que Staline devait inévitablement faire sienne.

Un exemple remarquable de l'analyse que fait Trotski du stalinisme se trouve dans sa brochure Bolchevisme et Stalinisme (1937). Selon lui, la conquête violente du pouvoir par les bolcheviques n'était pas possible autrement, mais la révolution mondiale aurait dû nécessairement accompagner la révolution russe, au lieu que les Soviétiques sont restés seuls après la série des défaites des prolétariats européens au lendemain de 1917. Il écrit : « La révolution bolcheviste, avec ses mesures de répression, signifiait la subversion des rapports sociaux dans l'intérêt des masses, alors que le coup d'État de Staline accompagne le remaniement de la société soviétique dans l'intérêt d'une minorité privilégiée. »

Les ultragauches

Le marxisme comme doctrine de la pensée et de l'action s'est également renouvelé grâce aux opposants minoritaires du mouvement communiste international, rapidement exclus de leurs partis nationaux. La plupart ont mis l'accent sur la faille initiale de la pratique prônée par Lénine, la prise du pouvoir au nom du mot d'ordre « Tout le pouvoir aux soviets ! ». Ils analysent l'évolution du bolchevisme vers la concentration bureaucratique comme la conséquence d'une révolution prolétarienne dans un seul pays, qui, de ce fait, subordonne la stratégie de tous les partis à l'intérêt de ce seul pays, « patrie du socialisme » : c'est encore une fois, comme à l'époque de la IIe Internationale, l'abandon de l'internationalisme qui ruine le mouvement marxiste. Ces marginaux sont partisans de la tentative hongroise de Béla Kun, la République des Conseils ; on les appelle les « conseillistes ». Deux personnalités marquent le mouvement conseilliste : Karl Korsch et Anton Pannekoek.

Karl Korsch

L'Allemand Karl Korsch (1886-1961) publie en 1923 Marxisme et Philosophie, où il se propose de rétablir la liaison dialectique entre le mouvement révolutionnaire et son expression théorique. Il considère qu'élever le matérialisme dialectique au niveau d'une loi invariante et positive de l'évolution historique est contraire à tout ce que Marx a lui-même recherché. Il est condamné par un article publié dans la Pravda en 1924, et sera désormais seul. Il quitte l'Allemagne en 1933 et publie, aux États-Unis, un remarquable Karl Marx (1938).

Anton Pannekoek

Théoricien de la IIe Internationale, le Néerlandais Anton Pannekoek (1873-1960) condamne le syndicalisme, devenu à ses yeux entièrement bureaucratique. Lui aussi est conseilliste, et il pense que l'action parlementaire et l'organisation syndicale doivent être délaissées par le prolétariat, qui doit désormais concentrer ses forces sur l'organisation des conseils ouvriers. Après 1918, à la suite de l'échec du conseillisme, il abandonne le mouvement pour se consacrer à l'enseignement de l'astronomie.

Les chercheurs universitaires d'avant et d'après la guerre

La plus importante des écoles qui se rattachent au marxisme est l'école de Francfort. Dans les années 1930 et sous l'impulsion de Max Horkheimer se crée l'Institut für die Sozialforschung, qui définit un programme politique et scientifique. Ce programme part du principe selon lequel la production théorique des connaissances s'inscrit dans le cadre d'un processus social conditionné par les rapports économiques. Horkheimer propose d'appeler ce mouvement « théorie critique » : la critique théorique conduit à combattre l'ordre existant pour le remplacer par un ordre plus rationnel et plus respectueux des hommes. Le terme de « critique » tend ainsi à signifier « révolutionnaire ». Mais cette tendance révolutionnaire va être combattue et finalement corrigée par Theodor W. Adorno (1903-1969), qui se dirige vers un individualisme sceptique récusant toute forme de totalitarisme. Le plus important représentant de la théorie critique est, sans conteste, le « freudo-marxiste » Herbert Marcuse (1898-1979), auteur de l'Homme unidimensionnel (1964), qui montre que le capitalisme américain conduit à une « société close », réduisant au même pas, à la même dimension toutes les potentialités de l'existence.

Après la guerre, l'école renaît avec le retour des États-Unis des deux fondateurs et se renouvelle, notamment grâce à Jürgen Habermas (né en 1929). Ce dernier s'intéresse, entre autres, à l'opinion publique et aux médias, dont il fait une catégorie de la société bourgeoise, pour arriver à une théorie critique des processus « communicationnels » au sein de la société capitaliste et bourgeoise.

Le marxisme dans la société d'aujourd'hui

Le marxisme aujourd'hui, après la chute des régimes communistes dans les pays dits « de l'Est », ne représente plus grand chose ; il est devenu soit un objet de recherche parmi d'autres chez les universitaires, soit une référence un peu archaïque dans la philosophie personnelle de certains professeurs ou journalistes, soit la revendication de quelques mouvements politiques ultraminoritaires. Mais, à titre d'objet intellectuel de recherche, il conserve une place immense. L'un de ses plus importants représentants, Louis Althusser (1918-1990), a commencé, à la suite des travaux de l'historien Auguste Cornu, par reprendre les textes de jeunesse de Marx et à voir entre eux et le reste de son œuvre une « coupure épistémologique » (Lire le « Capital », 1965). Althusser revient ensuite sur cette démarche qu'il appelle sa « déviation théoriciste » et annonce l'introduction de la lutte des classes dans la philosophie même par le primat du politique. Il définit l'histoire de la philosophie comme une lutte de tendances « déterminées par des positions théoriques de classe » (Éléments d'autocritique, 1974).

Plusieurs élèves d'Althusser continuent de travailler sur le marxisme et d'analyser certaines de ses apories, qui complètent tout naturellement la critique de la philosophie. Ainsi Dominique Lecourt a étudié les effets de l'idéalisme stalinien de « transformation de la nature » et la politisation des sciences biologiques (l'Affaire Lyssenko). Le plus remarquable est, sans doute, Étienne Balibar (Cinq études du matérialisme historique, 1974).

D'autres se sont attachés à dénoncer le « matérialisme croupion » des auteurs postmarxistes, réduits à n'être, selon la formule de Pierre Bourdieu, que des « matérialistes sans matériels ni matériaux ». Nombreux avaient été ceux ayant vu dans les événements majeurs du xixe s. et du xxe s. les événements qui ont concrétisé ce que Lénine avait appelé « la fusion du mouvement ouvrier et de la théorie marxiste » : il faut y mettre la Commune de Paris, la révolution de 1917, mais aussi le goulag, Budapest 56, Prague 68 (B. Thiry), ce qui constitue la catastrophe non prévue par les philosophies marxistes. Est-ce la preuve de la faillite définitive du marxisme ?

L'« indépassable philosophie » de notre temps, comme l'appelait Sartre, connaît peut-être son vrai destin dans le cadre que propose une formule d'Althusser : « La théorie marxiste est une théorie finie, et c'est à partir de sa finitude consciente qu'il est possible de poser tous nos problèmes majeurs » (entretien avec Rossana Rossanda paru dans la revue Dialectiques en 1978). Cela implique que le marxiste d'aujourd'hui doit reprendre constamment ce qui avait été une critique dans l'histoire et en faire la critique (« la critique de la critique », chère à Marx) avant qu'elle ne devienne un obstacle pour la pensée. Ainsi ce que propose Althusser a pour effet bien compris de transformer chaque achèvement en un nouveau départ, une nouvelle clé pour appréhender la suite de l'histoire.