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philosophie

(latin philosophia, du grec)

Charles Alphonse Dufresnoy, la Mort de Socrate
Charles Alphonse Dufresnoy, la Mort de Socrate

Ensemble de conceptions portant sur les principes des êtres et des choses, sur le rôle de l'homme dans l'univers, sur Dieu, sur l'histoire et, de façon générale, sur tous les grands problèmes de la métaphysique.

Histoire de la philosophie jusqu'au milieu du xxe s.

Les significations que la philosophie a revêtues ont toujours été tributaires de l'histoire idéologique et sociale. Initialement synonyme de « savoir », dans la mesure où elle occupait, toutes choses égales par ailleurs, le rôle aujourd'hui dévolu aux sciences exactes et aux sciences humaines, la philosophie, en proposant, en conséquence de ce savoir, des règles de conduite aux individus et des formes d'organisation à la cité, a exercé sur le devenir des sociétés une influence plus ou moins sensible, plus ou moins acceptée par les pouvoirs et institutionnalisée selon les circonstances et les époques. Les moyens dont elle dispose sont, d'une part, des catégories – distinctes des concepts scientifiques –, comme celles d'État, de vertu, de pratique, etc., qu'elle élabore en s'efforçant de les démarquer des opinions confuses, et, d'autre part, des méthodes, comme la dialectique (Platon, Hegel, Marx) ou l'ordre géométrique (Spinoza).

La philosophie commence à s'exprimer dès le début des grandes civilisations, en Europe, en Chine, en Inde (c'est-à-dire au cours du Ier millénaire avant J.-C.) ; la philosophie de l'islam apparaît dès l'hégire (622). En Europe, la Grèce est le berceau de la philosophie, avec les présocratiques : Pythagore (vers 570-480 avant J.-C.) mène une réflexion à la fois mathématique et morale ; Héraclite (vers 550-480 avant J.-C.) donne une dimension cosmologique à la philosophie ; Parménide (vers 515-vers 440 avant J.-C.) et les Éléates proclament l'immobilité radicale de l'être. Démocrite, en 420 avant J.-C., poursuit l'analyse cosmogonique en imaginant l'atomisme, point de départ du matérialisme.

Avec Socrate (vers 470-399 avant J.-C.) et son principal disciple Platon (427-347 avant J.-C.), alors que la cité s'éloigne du sacré ou n'en admet plus que les rituels figés, la nostalgie de la sagesse perdue anime le philosophe, dont les traits se fixent pour longtemps : seul à refuser les tentations de l'insignifiance béate, il questionne, il provoque, pour déchirer le voile d'ignorance et d'illusion qui recouvre aux yeux des hommes la vérité du monde et le sens de leur existence. Si Platon tire de cette exigence les fondements de l'idéalisme, en des termes qui marqueront durablement la pensée et la science occidentales, son propre disciple Aristote (384-322 avant J.-C.) est d'abord un savant au savoir encyclopédique (physique, médecine, chimie, biologie, sociologie, politique, etc.), soucieux d'observation et de méthode. Il développe la logique en formalisant les démarches de la pensée (syllogisme) et multiplie les distinctions méthodologiques. La morale domine chez Épicure (341-270 avant J.-C.), qui définit étroitement les limites de la conduite humaine pour qu'elle reste synonyme de plaisir. Le stoïcisme se déploie sur six siècles : fondé par Zénon de Kition (vers 335-vers 264 avant J.-C.), il a été le rempart du rationalisme face à la montée des religions mystiques du Proche-Orient (culte de Mithra) et à l'apparition du christianisme. Celui-ci, grâce au système social des clercs, va peu à peu s'emparer de l'héritage grec et lui donner une forme nouvelle. Aristote triomphe dans le monde chrétien et inspire également la pensée de l'islam. L'école d'Oxford, avec Roger Bacon (vers 1220-1292), s'oriente vers les mathématiques ; le nominalisme est fondé par Guillaume d'Occam (vers 1285-vers 1349).

La Renaissance repense l'héritage gréco-romain en termes nouveaux. Des flambées de spiritualisme, des métaphysiques hétérodoxes (Bruno, Campanella), une attention directe à la nature minent le vieil édifice scolastique. La pensée politique se laïcise avec Machiavel (le Prince, écrit en 1513, publié en 1532) puis Jean Bodin (la République, 1576) et, plus tard, Thomas Hobbes (le Léviathan, 1651), qui propose une philosophie de l'État. L'entrée définitive dans l'ère moderne est l'œuvre de Descartes (Discours de la méthode, 1637), qui compte autant par sa métaphysique que par la méthode dont il dote la démarche scientifique elle-même. Spinoza (Éthique, publié en 1677) propose un système panthéiste, tandis que Leibniz (Monadologie, 1714), conciliant le cartésianisme et la tradition, invente un système qui, en définissant les monades comme des êtres spirituels en nombre infini, représente la dernière vision cohérente d'un monde unifié sous le signe du bien. Au xviiie s. triomphe avec Locke, Hume (Traité de la nature humaine, 1739-1740), Condillac et bien d'autres, l'empirisme, qui ne voit plus que vaines spéculations dans la préoccupation métaphysique.

Il faut attendre Kant (Critique de la raison pure, 1781) pour voir un retour à un système rationaliste fondé sur le recours à la fonction critique de la raison : criticisme dans le domaine des phénomènes mais aussi dans le jugement moral et esthétique. Au xixe s., le pessimisme de Schopenhauer (le Monde comme volonté et comme représentation, 1818) n'a que peu d'écho au sein de la philosophie mais davantage en littérature. Fichte (Doctrine de la science, 1801-1804) et Schelling (Idées pour une philosophie de la nature, 1797) construisent des systèmes idéalistes. La nouveauté apparaît dans la tournure même que prend l'idéalisme avec Hegel (Phénoménologie de l'esprit, 1807) : c'est la dialectique dont Marx pensera qu'il n'a qu'à la retourner pour qu'elle puisse marcher sur ses pieds. Mais Marx opère plus qu'un retournement en constituant les éléments d'un matérialisme historique et dialectique : il réalise la jonction entre pratique idéologique et théorie (Manifeste du parti communiste, 1848 ; le Capital, 1867-1905).

Marx, Nietzsche et Freud sont les trois grands penseurs qui ouvrent une voie nouvelle à la philosophie occidentale du xxe s. Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, 1885) prédit la libération de l'homme par la mort de Dieu et du judéo-christianisme, liés tous deux à une société fondée sur l'esclavage et ses prolongements dans la société industrielle. Freud invente (ou découvre) la psychanalyse, à la fois comme thérapie individuelle et comme conception du monde social (l'Interprétation des rêves, 1900 ; Malaise dans la civilisation, 1930 – également traduit sous le titre le Malaise dans la culture). Au xxe s., en France, Bergson tente un retour au spiritualisme, tandis que la philosophie allemande se focalise sur les problèmes de la pensée et de la perception.

Philosophie contemporaine

La vitalité de la pensée philosophique

Les années 1990 sont marquées par un véritable engouement pour la philosophie, comme en témoignent des succès de librairie aussi retentissants que le Monde de Sophie (1995), de Jostein Gaarder, ou le Petit Traité des grandes vertus (1998), d'André Comte-Sponville. Cette effervescence conclut un demi-siècle de réflexion philosophique très dense et très différenciée. L'histoire récente de la philosophie est en effet caractérisée par une multitude de productions aux intentions fort diverses. La philosophie récolte alors les fruits semés non seulement dans son domaine mais aussi dans celui d'autres sciences humaines. D'une part, les travaux prolongent la phénoménologie et la pensée de l'existence apparues à la génération précédente ; d'autre part, ils prennent en compte le marxisme, la psychanalyse, le structuralisme. À cette double orientation s'ajoute un essor de la question logique et du formalisme : la philosophie du langage se déploie considérablement.

De l'après-guerre aux années 1970

Les développements de la phénoménologie

Edmund Husserl (1859-1938)

Husserl marque durablement la philosophie du xxe s. : il est impossible de juger de l'après-guerre si l'on fait abstraction de son œuvre. En fondant la phénoménologie, il entend constituer la philosophie en science rigoureuse. Il s'agit pour la pensée de revenir aux choses mêmes, de n'accepter que ce qui se donne à la conscience, dans une évidence absolue et immédiate. Ces thèses ouvrent la voie à de très nombreux axes de recherche.

Martin Heidegger (1889-1976)

Assistant de Husserl, Heidegger reprend à son compte l'exigence d'un retour aux choses mêmes. Cependant, il importe pour lui de sortir du plan de la conscience pour se situer sur celui qui donne sens à tout rapport à la réalité, le plan de l'être. Le but de Heidegger n'est pas de fonder une nouvelle ontologie, un nouveau discours sur l'être, mais bien d'examiner de façon critique les conditions de possibilité de tout discours sur l'être. L'être n'apparaît jamais, seuls apparaissent les étants ; l'enquête doit se pencher sur le statut de ce qui, précisément, n'apparaît pas : fondement ou fiction ? Heidegger prolonge la phénoménologie et en déplace l'objet, de l'apparent vers l'inapparent.

Maurice Merleau-Ponty (1908-1961)

Le Français Merleau-Ponty inscrit ses travaux dans une filiation plus nette à l'égard de la problématique husserlienne. Sa réflexion porte principalement sur le rapport entre la conscience et la nature. À l'opposé de la science objective, qui nie la présence de la conscience, et de la pensée de l'introspection, qui gomme le rapport à la chose, il tente de penser un entre-deux : le comportement, tout à la fois subjectif et objectif, est une manière d'être-au-monde (la Structure du comportement, 1942) ; la perception est étroitement liée à l'engagement de la conscience dans le monde par son corps (Phénoménologie de la perception, 1945).

Jean-Paul Sartre (1905-1980)

À certains égards, la pensée de Sartre relève aussi du courant phénoménologique, dans la mesure où il considère qu'il n'y a rien derrière les phénomènes : « La pensée moderne a réalisé un progrès considérable en réduisant l'existant à la série des apparitions qui le manifestent » (l'Être et le Néant, 1943). Ce point de départ lui permet de développer une philosophie de l'existence.

Les philosophies de l'existence

La pensée de Sartre peut être condensée dans la formule devenue célèbre : « l'existence précède l'essence » (« L'existentialisme est un humanisme », conférence prononcée en 1945-1946). Rien ne précède ni ne définit mon existence ; pour l'homme, exister, c'est être – qu'il le veuille ou non – obligé de choisir. L'homme est son propre auteur ; il n'est pas comme une chose (en-soi), il est liberté (pour-soi). Sur le plan social, il se forge par ses œuvres de production, définissant ainsi des possibles : l'analyse marxiste peut donc être intégrée par l'existentialisme, à condition de critiquer la soumission de l'individu à un but totalisant (Critique de la raison dialectique, 1960-1985).

Albert Camus (1913-1960) met en scène dans ses pièces (Caligula, 1945), ses romans (la Peste, 1947) et ses essais (l'Homme révolté, 1951), la souffrance de l'homme qui ne trouve aucune réponse à sa recherche du sens. L'absurde est l'absence de sens pour celui qui ne peut s'y résoudre. La solidarité avec les autres hommes souffrants, la révolte même peuvent être des échappatoires ; la sagesse consiste à renoncer à comparer ce qui est et ce qui pourrait ou devrait être (le Mythe de Sisyphe, 1942).

Gabriel Marcel (1889-1973) propose une orientation chrétienne de l'existentialisme : l'homme n'existe pleinement que dans la participation à autrui et à Dieu, et non dans un pur rapport de possession des choses (Être et avoir, 1935).

Les réflexions sur le langage et les prolongements de la philosophie analytique

À la charnière du xixe et du xxe s., des penseurs comme Gottlob Frege (1848-1925) se sont déjà penchés sur l'analyse logique du langage. On peut retenir, comme représentatifs des nombreux travaux en ce domaine, les noms de Bertrand Russell et Gilbert Ryle.

Bertrand Russell (1872-1970), dont les recherches abordent presque tous les domaines de la philosophie (Problèmes de philosophie, 1912), a considérablement enrichi celui de la logique, analysant notamment le statut des descriptions. Gilbert Ryle (1900-1976) s'intéresse particulièrement aux confusions logiques entretenues par le langage ordinaire (les Expressions systématiquement trompeuses, 1931-1932).

Dans le contexte de ces réflexions, les années 1950 et suivantes offrent une importante littérature. Dans les Deux Dogmes de l'empirisme (1951), Willard Quine (1908-2000) met en cause la distinction classique entre les vérités analytiques (fondées sur les significations) et les vérités synthétiques (fondées sur les faits), ainsi que le réductionnisme, thèse selon laquelle un énoncé pourvu de sens est une construction logique à partir de termes renvoyant à l'expérience immédiate. En 1953 paraissent les Investigations philosophiques de Ludwig Wittgenstein (1889-1951). Ce texte constitue à la fois une critique et un prolongement du Tractatus logico-philosophicus de 1921 ; le fonctionnement du langage et de la pensée y fait l'objet de réflexions aphoristiques.

Les travaux de Quine et du « second » Wittgenstein préparent un tournant de la philosophie analytique après 1950 : la recherche du sens évolue désormais vers les langues ordinaires. Ainsi, en 1962, l'ouvrage de John Langshaw Austin (1911-1960), Quand dire, c'est faire, constitue un moment décisif. L'auteur distingue les énoncés constatifs, qui décrivent un événement, et les énoncés performatifs, qui produisent un événement par le seul fait de leur énonciation, comme « promettre », « présenter ses excuses ». John Searle (né en 1932), dans les Actes du langage (1969), dépassera cette distinction, intégrant le performatif à tous les actes de discours.

Au-delà des années 1970, la philosophie analytique se développe avec les travaux de Nelson Goodman (1906-1999), orientés vers l'esthétique (Quand y a-t-il art ?, 1977), ou ceux de Hilary Putnam (né en 1926), contestant les dichotomies entre science et éthique, fait et valeur (Raison, vérité, histoire, 1981).

Le marxisme et la psychanalyse

Les prises de position marxistes, nombreuses en cette période, peuvent être associées à deux noms majeurs : Ernst Bloch et Louis Althusser.

Ernst Bloch (1885-1977) interprète l'œuvre de Marx en insistant sur la dimension dynamique de la formation de l'homme par lui-même. Son principal ouvrage, le Principe espérance (1954-1959), fait l'apologie d'un matérialisme dialectique, producteur de possibles.

Louis Althusser (1918-1990) propose une interprétation originale de l'œuvre de Marx dans Lire « le Capital » (1965), distinguant les ouvrages de la jeunesse, encore tributaires des schémas idéalistes, et les textes de la maturité. Althusser définit la philosophie comme un système de positions : elle « occupe des positions dans la lutte (théorique) des classes ». Dans cette mesure, la philosophie n'est pas une science dont les thèses sont démontrables.

La psychanalyse, qui est d'abord une thérapie, touche cependant à la philosophie pour autant qu'elle remet en question le statut du sujet, déterminé par une activité psychique en lui qu'il ignore. La pensée anglaise explore spécialement les fantasmes de la petite enfance. Les travaux de Melanie Klein (1882-1960) suscitent les critiques d'Anna Freud (1895-1982), et appellent des prolongements chez D. W. Winnicott (1896-1971). En France, Jacques Lacan (1901-1981) revient à Freud, en réhabilitant le symbolique et l'importance du langage.

À la croisée du marxisme et de la psychanalyse s'est développée dans l'entre-deux-guerres, puis après 1945 la « théorie critique », qui a donné naissance à l'école de Francfort ; les principaux représentants en sont Max Horkheimer (1895-1973), Theodor Adorno (1903-1969) et Herbert Marcuse (1898-1979). Au-delà de leurs différences, ces trois penseurs se rejoignent dans une même critique de la société de consommation de masse, résultat de l'essor d'une raison purement calculatrice et instrumentale. Leurs analyses contribuent largement à fonder ce que l'on appellera le postmodernisme, à savoir la contestation des idéaux des Lumières : le progrès par la raison, le développement sans frein de la technique.

La pensée politique non marxiste

En dehors du champ marxiste, dans la filiation des philosophies de l'histoire postkantiennes et du libéralisme politique, Raymond Aron (1905-1983) se penche sur la pensée de l'histoire (l'Opium des intellectuels, 1955 ; Dimensions de la conscience historique, 1960). Friedrich von Hayek (1899-1992) renouvelle profondément la pensée libérale avec un ouvrage marquant, la Route de la servitude (1943). Hannah Arendt (1906-1975) analyse le phénomène totalitaire : il y aurait une étroite relation entre la crise de la culture, la perte du sens de la tradition, du jugement critique et la logique de totalisation (les Origines du totalitarisme, 1951 ; la Crise de la culture, 1968).

Le courant épistémologique

Gaston Bachelard (1884-1962) traite à la fois de la science (le Nouvel Esprit scientifique, 1934) et de l'imaginaire (la Psychanalyse du feu, 1938 ; l'Eau et les Rêves, 1942). Le progrès de la science suppose, selon lui, une double rupture, à l'égard des évidences sensibles et affectives immédiates et à l'égard des certitudes acquises au cours de l'histoire. Néanmoins, ce que la science doit rejeter a une valeur par ailleurs et demande à être compris.

Georges Canguilhem (1904-1995) possède une double formation en philosophie et en médecine. Prolongeant les travaux de Bachelard, il s'efforce de traquer ce qui nuit à la neutralité de la science. Ses travaux portent en outre sur l'opposition normal/pathologique (la Connaissance de la vie, 1952), ce qui aura une influence sur des auteurs comme Michel Foucault. (→ épistémologie.)

Le structuralisme

Développé principalement dans les années 1960, le structuralisme se donne d'abord comme une méthode applicable avant tout en sciences humaines. Ses fondements sont empruntés à la linguistique structurelle de Ferdinand de Saussure (1857-1913), pour qui la langue est un système de signes : chacun ne prend sens que par sa relation avec tous les autres. Ainsi, la méthode structurale consiste à aborder les réalités humaines comme des systèmes. En ethnologie, par exemple, Claude Lévi-Strauss (1908-2009) considère que toute institution, toute coutume ou tout mythe est fondé sur une structure inconsciente qu'il s'agit de repérer (les Structures élémentaires de la parenté, 1949 ; Anthropologie structurale, 1958). Le psychanalyste Jacques Lacan applique le structuralisme à l'analyse de l'inconscient, partant du principe que l'inconscient est structuré comme un langage.

Des années 1970 aux années 1990

Le poststructuralisme

Michel Foucault (1926-1984)

Foucault peut être inscrit dans le prolongement du structuralisme : l'homme n'est qu'une illusion, et est en réalité toujours dissous dans des institutions, des systèmes de pouvoir. L'heure n'est plus à la recherche naïve de la vérité du discours tenu par un sujet ; il faut désormais se livrer à une critique des jeux de pouvoir. La philosophie laisse la place à l'épistémologie et à l'histoire : le but est de comprendre la genèse des clivages idéologiques, le pouvoir des discours et des institutions. Cette enquête court à travers toute l'œuvre de Foucault, depuis Histoire de la folie à l'âge classique (1961) jusqu'à Surveiller et punir (1975) et à la Volonté de savoir (1978), premier tome d'une Histoire de la sexualité restée inachevée.

Gilles Deleuze (1925-1995)

Deleuze est doublement marquant, à la fois comme historien critique de la philosophie et comme penseur original. Différence et Répétition (1968) annonce la thèse fondamentale de son œuvre : il faut se défaire de l'identité personnelle ; l'existence est impersonnelle, au-delà de toute référence au sujet. L'Anti-Œdipe (1972) révoque l'idée du désir comme aspiration propre à un sujet ; le désir n'est pas aspiration, manque, il est force productive et il est avant tout anonyme. Qu'est-ce que la philosophie ? (1991) définit la philosophie comme production de concepts.

Jacques Derrida (1930-2004)

Dans le prolongement des travaux de Heidegger, Derrida entreprend une « déconstruction » de la métaphysique : il s'agit de dépasser l'opposition des concepts (intelligible/sensible ; dehors/dedans…), sur laquelle s'est fondée la métaphysique occidentale, pour retrouver la fluidité originelle de la pensée, la « différence » (l'Écriture et la différence, 1967 ; De la grammatologie, 1967 ; la Dissémination, 1972 ; Glas, 1974).

L'éthique et la théologie

En rupture avec le courant de négation du sujet, héritier de la phénoménologie, Emmanuel Levinas (1905-1995) apparaît comme le penseur de la relation intersubjective. Il s'agit de penser le fondement de la relation à autrui : l'autre en face de moi déçoit mes prétentions à la totalisation ; il ne peut jamais être épuisé par ce que j'en dis, il n'est jamais réductible à ce que je peux en faire. Tel est le sens de l'expérience du visage d'autrui (Totalité et Infini et Essai sur l'extériorité, 1961 ; Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, 1974).

Dans la filiation d'Henri Bergson, Vladimir Jankélévitch (1903-1985) développe une pensée originale, centrée sur l'expérience de la temporalité et de l'altérité (la Mort, 1966 ; l'Irréversible et la nostalgie, 1974). Son analyse de la morale a parfois été qualifiée de morale de l'intention bienfaisante, mettant en garde contre les dangers du purisme éthique (Traité des vertus, 1949).

Les questions éthiques, au sens large de sagesse de vie, cristallisent aujourd'hui de très nombreuses analyses. La sagesse est pensée comme valorisation de la joie et du bonheur, selon une tradition épicurienne et spinoziste (Robert Misrahi, Traité du bonheur, 1981-1983 ; André Comte-Sponville, Petit Traité des grandes vertus), comme valorisation de la vie dans toutes ses dimensions, à l'écoute de la tradition antique (Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, 1983 ; Marcel Conche, Orientation philosophique, 1990), comme redécouverte de l'hédonisme (Michel Onfray, l'Art de jouir), comme capacité à assumer le tragique de l'ici-bas sans au-delà (Clément Rosset, la Force majeure, 1983). André Glucksmann (né en 1937) continue, depuis les années 1970 et l'engagement des « nouveaux philosophes » contre la barbarie stalinienne (la Cuisinière et les mangeurs d'hommes, 1975), d'affirmer son engagement en faveur d'une morale négative, qui consiste à éviter le pire plutôt qu'à faire le meilleur (la Fêlure du monde, 1994, à propos du sida ; le Bien et le Mal, 1999, sur les relations franco-allemandes).

Se développe également une réflexion d'inspiration religieuse, qui est celle d'Emmanuel Levinas (Du sacré au saint, cinq nouvelles lectures talmudiques, 1977 ; l'Au-delà du verset. Lectures et discours talmudiques, 1982), mais aussi celle de deux penseurs héritiers de la phénoménologie, qui tentent de développer une philosophie du christianisme : Michel Henry ([1922-2002], la Vérité, c'est moi, 1996) et Jean-Luc Marion ([né en 1946], Dieu sans l'être, 1982).

Paul Ricœur (1913-2005), qui s'inscrit, lui aussi, dans la tradition chrétienne et phénoménologique, s'efforce de sauver le sujet et la compréhension de soi-même, non point par l'évidence immédiate à la manière cartésienne, mais à travers le déchiffrement (l'herméneutique) des signes, des symboles et des textes (De l'interprétation. Essai sur Freud, 1965 ; la Métaphore vive, 1975 ; Soi-même comme un autre, 1990).

La question de la communication

L'Américain Richard MacKay Rorty (1931-2007) affirme que le langage est le noyau de la pensée contemporaine. Le savoir est le fruit d'un consensus, d'un « nous », et non pas d'un individu isolé (les Conséquences du pragmatisme, 1982). Dans la lignée de l'école de Francfort, l'Allemand Jürgen Habermas (né en 1929) centre ses travaux sur les conditions de possibilité de la communication : en deçà des enjeux idéologiques, il faut penser un fonds commun sur lequel un accord est possible (le Discours philosophique de la modernité, 1988).

Après un engagement politique auprès de la guérilla marxiste latino-américaine, Régis Debray (né en 1940) s'oriente vers l'étude critique des médias, la « médiologie » (Manifestes médiologiques, 1994). Directeur du laboratoire « communication et politique » du C.N.R.S., Dominique Wolton (né en 1947) met en place une analyse nuancée des médias, considérant que la télévision contrecarre les effets de l'individualisme (Éloge du grand public, 1990).

Les nouvelles orientations de l'épistémologie

La réflexion sur la science tend à insister sur sa dimension conjecturale. Elle doit rechercher les contre-exemples plus que les vérifications (Karl Popper [1902-1994], Conjectures et réfutations, 1963 ; la Quête inachevée, 1974). Elle pénètre une réalité incertaine et « voilée » (Bernard d'Espagnat [né en 1921], Une incertaine réalité, 1985). Elle est produite par une communauté scientifique et non par un individu (Thomas Kuhn [1922-1996], la Structure des révolutions scientifiques, 1962 ; Michel Serres [né en 1930], Éclaircissements, 1992). Le savoir fait dialoguer ordre et désordre à travers le paradigme de la complexité (Edgar Morin [né en 1921], la Méthode, 4 volumes, 1977-1991 ; Introduction à la pensée complexe, 1990).

La question politique

La réflexion marxiste se renouvelle. Cornelius Castoriadis (1922-1997) analyse, dans l'Institution imaginaire de la société (1975), les raisons de l'effondrement du marxisme comme idéologie sans en désavouer la validité. Étienne Balibar (né en 1942) montre l'actualité des questions soulevées par Marx (la Philosophie de Marx, 1993). John Rawls (1921-2002), contre une conception utilitariste, se rattache à l'héritage kantien pour penser la justice dans une perspective éthique (Théorie de la justice, 1971).

L'émergence de l'individualisme et la dissolution du lien politique cristallisent de nombreuses réflexions. Le philosophe canadien Charles Taylor (né en 1931) conçoit une exigence de reconnaissance des différences culturelles (Multiculturalisme. Différence et démocratie, 1994). Alain Finkielkraut (né en 1949), qui se situe dans la filiation d'Hannah Arendt, pense le politique et l'éthique à partir d'une réflexion sur la crise de la culture, la perte du sens de l'universel et de la mémoire (la Défaite de la pensée, 1989 ; le Mécontemporain, 1999 ; l'Ingratitude, 1999). Luc Ferry (né en 1951) s'attache à penser la citoyenneté en restant fidèle aux idéaux de la modernité, raison et liberté (Qu'est-ce que l'homme ?, 1999).