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existentialisme

(de existentiel)

Jean-Paul Sartre
Jean-Paul Sartre

Doctrine philosophique qui met l'accent sur le vécu humain plutôt que sur l'être et qui affirme l'identité de l'existence et de l'essence, ou leur parfaite complémentarité.

Existentialisme et littérature

L'existentialisme n'est pas un mouvement littéraire, et il n'existe pas à proprement parler de littérature existentialiste. C'est par une extension abusive du terme que le langage courant a qualifié d'existentialistes un certain nombre de manifestations culturelles de tous ordres qui se sont produites en France entre 1945 et 1955. Cette période a été dominée par les figures de Jean-Paul Sartre et d'Albert Camus, mais ni l'un ni l'autre n'a jamais prétendu diriger ou inspirer une école littéraire.

Historiquement, on peut considérer qu'il existe une littérature de l'époque dite « existentialiste », mais il s'en faut de beaucoup qu'elle ne contienne que des œuvres d'existentialistes déclarés : Camus lui-même a refusé cette étiquette. En revanche, la littérature de l'époque existentialiste se caractérise par un certain nombre de traits dont on trouve l'expression la plus pure et la plus intense dans les œuvres littéraires de Sartre et de Camus. Comme on l'a écrit, l'existentialisme a été, « autour d'un certain nombre d'œuvres auxquelles il convient de restituer leur singularité, un climat philosophique, politique et littéraire, un ensemble de thèmes et de préoccupations qui caractérisent plus une situation historique et une période qu'une grande famille de la littérature française ».

La situation historique était celle de la Libération. C'est dans le climat dramatique de l'Occupation et de la Résistance qu'est née l'angoisse, trait commun de la plupart des écrivains de l'époque existentialiste. C'est d'ailleurs parce que la philosophie héritée de Husserl et de Heidegger place l'angoisse au cœur même de l'existence que sa vulgarisation – dès les années de guerre avec Gabriel Marcel – a rencontré un tel écho et a pu, de ce fait, devenir un thème littéraire. Les grands textes de base de Sartre, comme la Nausée ou de Camus, comme l'Étranger, sont des descriptions d'une expérience de l'angoisse. On en pourrait dire autant des premiers romans de Simone de Beauvoir et aussi des pièces d'un écrivain comme Jean Anouilh, qui n'est pas un existentialiste, mais dont l'Antigone (1944), à peu près contemporaine des Mouches (1943) de Sartre, reflète le même climat moral et psychologique.

Un autre trait de la philosophie existentialiste qui devait trouver un écho dans le public est sa manière d'appréhender le réel, ce qu'on appelle la phénoménologie. En un temps où l'événement est roi et où les constructions intellectuelles s'écroulent sous la poussée d'une histoire au sens propre absurde, l'interrogation de l'instant, de l'objet, de la conscience immédiate fournit à l'écrivain une riche matière. La description minutieuse, attentive, mais impitoyable et souvent désespérée de ce que les sens perçoivent est un des procédés caractéristiques de l'écriture existentialiste. Plus tard, le « nouveau roman » en héritera et en fera un système. Il y a une filiation directe de l'écriture de Sartre narrateur à celle de Michel Butor, d'Alain Robbe-Grillet ou de Claude Simon.

Le nouveau roman reniera cette filiation, mais toute l'attitude phénoménologique des existentialistes est encore dans cette remarque d'Alain Robbe-Grillet : « Or le monde n'est ni signifiant, ni absurde. Il est tout simplement. C'est là en tout cas ce qu'il a de plus remarquable. Et soudain cette évidence nous frappe avec une force contre laquelle nous ne pouvons plus rien. […] Autour de nous, défiant la meute de nos adjectifs animistes ou ménagers, les choses sont là. Leur surface est nette et lisse, intacte, sans éclat louche ni transparence. Toute notre littérature n'a pas encore réussi à en entamer le plus petit coin, à en amollir la moindre courbe. »

On notera que l'absurde est ici refusé en tant que catégorie littéraire, et c'est en cela notamment que l'idéologie du nouveau roman se sépare de la littérature d'inspiration existentialiste, dont le sentiment de l'absurde est encore un des traits caractéristiques. Il survivra brillamment en particulier dans le théâtre de Beckett et d'Ionesco, et plus encore dans celui de Jean Genet. Ce dernier, auquel Sartre a consacré plusieurs études, est probablement un des auteurs contemporains dont il est possible de dire qu'il appartient à la lignée existentialiste. Il fait dire à un de ses personnages, représentant des opprimés : « Nous sommes ce qu'on veut que nous soyons, nous le serons donc jusqu'au bout, absurdement. »

Le trait peut-être le plus caractéristique de la littérature dite « existentialiste » est l'engagement conçu comme une expérience, comme une situation de l'écrivain plutôt que comme une loi morale. Pivot de la pensée littéraire de Sartre, l'engagement est avant tout la prise de conscience par l'écrivain de sa responsabilité politique et idéologique. Ce n'est, en aucun cas, l'asservissement à un pouvoir politique ou à une idéologie, ainsi qu'on l'a parfois un peu légèrement ou perfidement représenté.

Ce qui pourrait, à la rigueur, passer pour un manifeste littéraire de l'existentialisme est un petit livre de Jean-Paul Sartre paru en 1947 : Qu'est-ce que la littérature ? Mais, plutôt que l'expression des principes d'un groupe, il faut y voir l'analyse d'un philosophe militant qui est en même temps un écrivain et qui réfléchit en moraliste sur le phénomène littéraire.

Les trois premiers chapitres du livre répondent à trois questions : Qu'est-ce qu'écrire ? Pourquoi écrire ? Pour qui écrit-on ?

À la première question, Sartre répond en disant qu'écrire, c'est transmettre un message en se livrant tout entier « comme une volonté résolue et comme un choix, comme cette totale entreprise de vivre que nous sommes chacun ».

L'exercice de la liberté est la réponse à la deuxième question : pourquoi écrire ? Il s'agit de « la liberté concrète et quotidienne qu'il faut protéger, en prenant parti dans les luttes politiques et sociales ».

Enfin, on écrit pour un lecteur dont l'acte de lecture va au-devant de l'acte d'écriture pour créer l'œuvre de l'esprit. « Ainsi le public concret serait une immense interrogation féminine, l'attente d'une société tout entière que l'écrivain aurait à capter et à combler. » Mais de telles conditions ne peuvent être réalisées que dans une société sans classes.

Cette constatation conduit Sartre à s'interroger dans un dernier chapitre sur ce qu'est la situation de l'écrivain dans la société où il vit, c'est-à-dire celle de 1947.

Sa conclusion est que la littérature est menacée dans cette société et que « son unique chance, c'est la chance de l'Europe, du socialisme, de la paix ». Sartre indique ainsi quels doivent être les combats de l'écrivain engagé, c'est-à-dire de l'écrivain libre. Dans les idées de Sartre, ce sont les notions de message et d'engagement qui sont les plus fréquemment contestées. La critique structuraliste, en particulier, les considère comme « métaphysiques » et incompatibles avec la rigueur scientifique qu'elle exige de l'expression littéraire. Elles sont pourtant passées dans les mœurs et dans le langage.

Même s'il n'a jamais fondé d'école littéraire, l'existentialisme, outre quelques grandes œuvres, a laissé dans notre vie littéraire des marques durables, notamment la conscience du lecteur et l'exigence d'une éthique de l'écrivain.

Existentialisme et philosophie

Un double refus de la philosophie caractérise l'existentialisme. Refus de la philosophie en tant qu'elle constituerait une discipline portant sur un ensemble de problèmes fixés par la tradition, en particulier en tant qu'elle serait une « science de l'être ». Et d'abord parce que l'être n'est pas un objet, parce que le rapport à l'être n'est, en aucun sens du terme, « disciplinable » : il s'établit sur le mode de la question dans l'expérience de l'angoisse. Tel est d'ailleurs le sens de l'opposition de l'essence et de l'existence : si les divers « étants » (pierres, plantes, animaux, etc.) ont chacun une structure propre, celle de l'homme – l'existence (ou Dasein) – veut précisément qu'en lui son être soit (en) question. Autrement dit, l'analyse du Dasein (du mode d'existence illustré et incarné par l'homme) révèle que l'homme n'est pas, mais qu'il a à être (quelque chose), révèle donc que son essence est postérieure à son existence et même, selon le mot de Jean Wahl, que « l'existence n'a pas d'essence ». Si les choses sont ce qu'elles sont, l'homme n'est jamais ce qu'il est : leur existence statique s'oppose à son existence « ek-statique ». L'existence est perpétuelle transcendance, pouvoir inépuisable d'être autre chose, de différer jusqu'à la mort. Mais, en même temps, cette transcendance et la liberté qu'elle implique s'enracinent dans la finitude d'une situation qui ne leur doit rien : on ne choisit pas d'exister. En effet, l'existence – et ce sera là un second axe de transcendance qui prolonge les descriptions faites par Husserl de la structure intentionnelle de la conscience – est, en son cœur même, rapport avec l'extériorité d'un monde qui n'est pas son œuvre. Exister, ce n'est donc pas être, mais être-dans, être-avec, être-pour, etc. « L'existentialisme, écrit Emmanuel Lévinas, consiste à sentir et à penser que le verbe être est transitif. » À l'analyse du concept d'être que la philosophie traditionnelle poursuivait, l'existentialisme substitue une description des divers modes d'existence, des diverses structures qu'adopte le phénomène d'exister : une « ontologie phénoménologique », selon le sous-titre donné par Sartre à l'Étre et le Néant (1943).

Cette contestation de la philosophie comme théorie de l'être en tant que concept et du primat des essences sur les existences représente ce que l'on pourrait appeler le « contenu doctrinal » de la philosophie existentielle ; elle est commune d'ailleurs à nombre de penseurs qui, pourtant (comme Heidegger), refusent d'être définis comme existentialistes. Or, elle continue à se produire dans le cadre ménagé par la tradition occidentale à l'exercice de la philosophie : l'enseignement. C'est ici qu'apparaît le second refus : affirmer, à l'intérieur des franchises universitaires, que l'existence n'a pas d'essence, n'est-ce pas se contenter, dans la contestation de la philosophie, d'une demi-mesure qui condamne la doctrine existentialiste à une position inauthentique ? Pour être conséquent l'existentialisme n'exige-t-il pas que la philosophie cesse d'être le fait de professeurs qui discourent sur la vie, mais qu'elle soit la vie elle-même ? Si les concepts s'enseignent, l'existence se vit. Autrement dit, après la contestation de la philosophie effectuée au sein de l'espace philosophique traditionnel par les penseurs allemands, il faut (c'est du moins ce que pensent et entreprennent ceux qui, en France, revendiquent le nom d'existentialistes) mettre en œuvre une contestation en quelque sorte pratique, en rupture d'université, qui s'installe de plain-pied avec l'existence, qui détruise la dissociation de la philosophie et de l'existence.

C'est ici, également, qu'apparaît l'importance rétrospective de Kierkegaard avec son double refus théorique et pratique de la philosophie, que symbolise l'opposition à Hegel. Toute son œuvre, toute sa vie ne sont qu'un refus du savoir, qu'une revendication inlassable de la singularité de l'existence subjective, qu'une affirmation de l'incommensurabilité du savoir et du vécu. C'est ce que Sartre exprime quand il écrit que « Kierkegaard marque par sa simple vie que tout savoir concernant le subjectif est d'une certaine manière un faux savoir », que « le vécu comme réalité concrète se pose comme non-savoir ».

L'existentialisme ne saurait être une doctrine qui se professe : il affirme qu'aucun recul, qu'aucune « mise-entre-parenthèses » n'est possible, car l'existence, c'est ce dans quoi l'on est toujours engagé. (On peut objecter que ce refus mène à deux inauthenticités, au choix : la parole professorale ou le bavardage.)

L'entrée de l'existentialisme dans la vie quotidienne adopte deux directions : renonçant au mode d'expression philosophique, il recourt volontiers aux formes littéraires ; d'autre part, il demande à l'époque le thème de ses réflexions, ce qui l'oriente vers la politique. (La littérature, qui présente des personnages et non des concepts, des situations concrètes et non des raisonnements, est théoriquement accessible à des lecteurs non spécialisés. Quant à la politique, elle est précisément ce qui occupe toutes les pensées du moment.) Ces deux voies, autour desquelles s'ordonnaient les premiers sommaires de la revue les Temps modernes, convergeront dans le programme d'une littérature engagée.