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Dante Alighieri

Domenico di Michelino, Dante expliquant la Divine Comédie
Domenico di Michelino, Dante expliquant la Divine Comédie

Écrivain italien (Florence 1265-Ravenne 1321).

La vie

Fils de Alaghiero degli Alaghieri (la forme Alighieri, qui fait autorité depuis Boccace, est sans doute illégitime) et de Bella (fille de Durante degli Abati ?), Dante appartenait, économiquement, à la petite noblesse florentine, même si sa famille, d'antique tradition guelfe, descendait sans doute, par son trisaïeul Cacciaguida, de l'illustre famille des Elisei, que la légende faisait remonter aux Romains, mythiques fondateurs de Florence. On ignore presque tout de l'adolescence et des premières études de Dante. Il semble avoir étudié la musique et le dessin, mais déclare avoir appris tout seul l'art des vers. Il est possible qu'il ait fréquenté en 1287 la célèbre université de Bologne. Dans le chant XV de l'Enfer, il rend hommage à son premier maître, Brunetto Latini, l'auteur encyclopédique du Trésor, mais l'amitié et l'amour furent bien plus encore les expériences capitales de son adolescence. Amitié qui le lia à Guido Cavalcanti, auquel il dédia la Vita nuova, à Lapo Gianni ainsi qu'aux principaux poètes florentins de sa génération, au sein de l'avant-garde poétique du « dolce stil nuovo » qu'ils fondèrent ensemble ; et plus tard à Cino da Pistoia. Amour pour Béatrice, dont, au-delà de toute transfiguration allégorique, le témoignage des contemporains assure l'existence historique : la femme que, de la Vita nuova à la Divine Comédie, Dante célèbre sous le nom de Béatrice, était la fille de Folco Portinari et l'épouse de Simone dei Bardi (l'amour courtois, dont Dante poursuit la tradition, exclut en effet que les liens amoureux coïncident avec ceux du mariage, que gouvernent la politique et l'économie dynastiques) ; elle mourut en 1290. Conception aristocratique de la poésie et adhésion aux préceptes de l'amour courtois témoignent de la fascination qu'exercent alors sur Dante l'idéal et les rites de la chevalerie. Les luttes de Florence contre Arezzo et les autres cités gibelines de Toscane offrent bientôt au parfait chevalier qu'il rêvait d'être l'occasion de ses premiers faits d'armes : bataille de Campaldino et prise de la forteresse pisane de Caprona (1289). Après la mort de Béatrice, il se consacre intensément à la philosophie (Cicéron, Boèce) et fréquente les écoles théologiques des dominicains de Santa Maria Novella (lectures d'Aristote commenté par Albert le Grand et saint Thomas) et des franciscains de Santa Croce (saint Bonaventure). Il n'en continue pas moins à se mêler à la vie officielle de l'aristocratie dirigeante : en 1294, il fait partie des chevaliers chargés de recevoir à Florence le jeune prince capétien Charles Martel, avec qui il se lie d'amitié. Et il avait épousé entre-temps Gemma Donati, qui lui donna trois enfants, et peut-être quatre : Pietro et Iacopo, qui furent parmi les premiers commentateurs de la Divine Comédie, Antonia (sœur Béatrice, que Boccace vint honorer à Ravenne en 1350, en qualité d'ambassadeur de Florence ?) et, peut-être, Giovanni. À partir de 1295, Dante prend une part active à la vie politique de Florence, dans des circonstances particulièrement critiques qui lui vaudront l'exil à vie. Il s'inscrit à l'une des corporations (Arti) de la ville, celle des médecins et apothicaires, condition indispensable à l'accès aux charges publiques depuis les « ordonnances de justice » du démocrate Giano della Bella (1293), d'abord destinées à exclure les grandes familles du pouvoir politique, puis révisées en 1295, après l'exil de Giano, afin de permettre à tous les citoyens, y compris donc les nobles, d'accéder aux magistratures communales, pourvu qu'ils soient inscrits aux Arti. L'enjeu de cette procédure constitutionnelle concernait avant tout la lutte des classes sociales et des factions politiques à l'intérieur de la commune de Florence. Trois classes : l'ancienne noblesse féodale, prônant la violence contre la légalité ; la nouvelle bourgeoisie industrielle et commerçante, ou popolo grasso, représentée par les Arti Maggiori ; enfin, les artisans, ou popolo minuto, représentés par les Arti Minori et disposés à s'allier avec les courants les plus démocratiques du popolo grasso pour résister aux abus de pouvoir des grandes familles. Deux factions, qui, à partir de 1295, s'organisent respectivement autour de la famille des Cerchi et de celle des Donati : les Blancs, d'une part, réunissant une partie de l'aristocratie féodale, les membres de la bourgeoisie favorables à un gouvernement démocratique et le peuple artisan ; les Noirs, d'autre part, comprenant la majorité des grandes familles et le parti antidémocratique du popolo grasso. Lorsque le pape Boniface VIII intervient en faveur des Noirs dans l'espoir d'imposer sa mainmise sur toute la Toscane, la plus grande partie du popolo grasso, par crainte d'une excommunication qui aurait signifié sa ruine, abandonne peu à peu la cause des Cerchi, eux-mêmes indécis sur la conduite à tenir. C'est précisément cette intrusion du pape dans les affaires de Florence qui finit par rapprocher Dante des Blancs, après qu'il a cherché quelque temps à se maintenir au-dessus des factions, partagé, à l'égard du parti aristocratique, entre sa nostalgie du monde féodal et son horreur de la violence dans l'illégalité. Son action vise dès lors de plus en plus à défendre d'une part le principe de l'autonomie du pouvoir politique par rapport au spirituel (et corollairement l'idéal d'un clergé reconverti à la pauvreté évangélique), et d'autre part celui d'une classe dirigeante tirant sa noblesse non point de sa naissance, mais de sa science et de ses vertus. Il fait d'abord partie du Conseil spécial du Capitanat du peuple (1295-1296), puis du Conseil des Cent (1296) et de l'un des deux Conseils du Capitanat (1297). Ambassadeur à San Gimignano en mai 1300, il est nommé aussitôt après (15 juin-14 août 1300) au Conseil des Prieurs, suprême magistrature de la commune. Ses collègues et lui entrent alors ouvertement en conflit avec Boniface VIII, en refusant d'annuler la sentence prononcée par leurs prédécesseurs à l'encontre de trois banquiers florentins suspects de vouloir livrer Florence au pape. Il poursuit, au sein du Conseil des Cent, sa politique intransigeante à l'égard des ingérences pontificales, lorsqu'en 1301 il est envoyé à Rome avec deux autres ambassadeurs pour sonder les intentions de Boniface VIII concernant Charles de Valois, que le pape vient d'appeler à son secours pour reconquérir la Sicile, perdue par les Anjou, et résoudre le conflit l'opposant à Florence. Le pape renvoie les deux autres ambassadeurs avec de vagues promesses, mais il use de divers stratagèmes pour retenir Dante à Rome. Retard fatal : à peine arrivé à Florence, violant ses engagements, Charles de Valois s'emploie à y faire rentrer les principaux chefs des Noirs, alors bannis, qui s'emparent du pouvoir par la violence et exilent leurs adversaires par centaines. Une procédure d'exception leur permet de rouvrir l'enquête, légalement conclue au terme de chaque mandat, sur la gestion des prieurs au cours des deux années précédentes, et Dante est injustement accusé de concussion, exclu à vie de toute magistrature, condamné à deux ans d'exil et à une amende ; ne s'étant pas présenté pour la payer, il est condamné par contumace, le 10 mars 1302, à être brûlé vif. Il ne reviendra jamais plus à Florence.

Il se joint d'abord aux tentatives malheureuses des exilés blancs pour rentrer dans Florence par la force, et défend idéalement leur cause dans une épître au cardinal Niccolo da Prato, chargé d'intercéder en leur faveur auprès du nouveau pape Benoît XI. Mais l'échec de l'ambassade et la défaite finale des Blancs à La Lastra (1304), bataille à laquelle il refuse de prendre part, ne font que le confirmer dans son mépris croissant pour ses compagnons d'exil et dans sa décision d'être « tout seul en son parti » (Paradis, XVII). Il mène alors une vie errante, sur les étapes de laquelle toute information précise fait défaut : sans doute successivement à Vérone, auprès de Bartolomeo Della Scala, dans d'autres villes de Vénétie, à Bologne, en Lunigiana (1306) auprès des Malaspina, et à Lucques. De cette époque datent ses épîtres à Cino da Pistoia et à Moroello Malaspina, ainsi que celle (Popule meus, quid feci tibi ?), aujourd'hui perdue, où Dante tente de reconquérir l'estime de ses concitoyens au nom de la dignité morale et intellectuelle de son œuvre en cours (Il Convivio et De vulgari eloquentia).

Si certains commentateurs font remonter à 1306-1308 la rédaction des premiers chants de l'Enfer, la vision à la fois prophétique et apocalyptique de l'histoire qui s'affirme dans la Divine Comédie, et en particulier dans le Paradis, a pour origine l'expérience politique décisive qu'est pour Dante l'élection à l'Empire, puis l'échec et la mort d'Henri VII de Luxembourg, en qui il a placé tous ses espoirs de restauration morale et politique de Florence, de l'Italie et de l'humanité entière. Lorsque celui-ci annonce (1310) son intention de venir se faire couronner à Rome, Dante, bravant l'autorité pontificale et celle de la monarchie française, hostiles à Henri VII, se prodigue en épîtres d'une rare énergie, d'abord pour soutenir sa cause auprès des principaux princes italiens, puis contre les Florentins rebelles à l'empereur. Il s'adresse enfin à l'empereur lui-même pour l'enjoindre d'écraser par les armes la résistance florentine ; ce qui lui vaut d'être exclu de l'amnistie accordée par Florence à ses exilés, à l'approche des armées impériales. En 1313, la mort d'Henri brise net le rêve grandiose de Dante, qui se retire désormais dans la composition de son poème, non sans cependant intervenir encore une fois, en 1314, auprès des cardinaux italiens réunis en conclave à la mort de Clément V. En 1315, dans son épître À un ami florentin, il repousse dédaigneusement, au nom de sa dignité de poète et de citoyen, une nouvelle offre d'amnistie que Florence lui concédait sous condition (amende et requête publique de pardon). Quelques mois plus tard, lors d'une nouvelle amnistie, il refuse même de répondre à l'ordre de comparution : sa condamnation à mort est renouvelée et étendue à ses enfants. Il réside alors à Vérone, sous la protection de Cangrande Della Scala. On ignore à quelle date il passe ensuite à la cour de Guido Novello da Polenta, à Ravenne. Les premières copies de l'Enfer et du Purgatoire, qui commencent alors à circuler dans toute l'Italie, lui attirent bientôt la plus haute considération, comme en témoignent les deux églogues latines que lui adresse, vers 1319, de l'université de Bologne, Giovanni Del Virgilio. Dante décline son invitation à quitter Ravenne et à composer en latin un poème immortel, revendiquant pour sa gloire les seuls mérites de son œuvre en langue vulgaire. Il lit en 1320, dans une église de Vérone, son traité Quaestio de aqua et terra, qui atteste l'étendue de ses connaissances scientifiques et philosophiques, et meurt à Ravenne, le 14 septembre 1321, au retour d'une ambassade à Venise.

L'œuvre

Les Rime de jeunesse de Dante, d'inspiration amoureuse, illustrent son apprentissage poétique à l'école des principales tendances littéraires de son temps. Elles comprennent, outre les pièces accueillies plus tard dans la Vita nuova, une trentaine de compositions allant des deux tensons avec Dante da Maiano au sonnet Un dì si venne a me Malinconia. Dante y poursuit l'idéal chevaleresque et courtois de la poésie provençale, mais transposé dans les structures bourgeoises de la civilisation communale, et filtré à travers la récente tradition littéraire italienne de langue vulgaire : de l'école sicilienne à Guittone d'Arezzo et au « dolce stil nuovo ». D'une poétique de la virtuosité à une esthétique de la grâce, et de la chanson à la ballade puis au sonnet, Dante se rapproche en effet peu à peu du « dolce stil nuovo » en élaborant un mythe aristocratique de l'amour qui emprunte d'abord à Cavalcanti ses accents tragiques (par exemple dans E'm'incresce di me et Lo doloroso amor) pour s'accomplir ensuite, fût-ce à travers la leçon de Guido Guinizelli, sous une forme plus personnelle et surtout plus narrative.

Structure narrative qui constitue la plus grande nouveauté de la Vita nuova (la Vie nouvelle) par rapport aux poésies antérieures qui s'y trouvent rassemblées et insérées a posteriori (1292-1293) dans la trame d'un récit commentaire en prose qui est, à la lettre, une véritable autobiographie amoureuse et poétique de l'adolescence de Dante : l'amour y apparaît à la fois comme expérience étendue dans le temps et l'espace, comme aventure spirituelle transcendante et comme le fondement même de toute parole poétique.

La rédemption amoureuse que célèbre la Vita nuova se déroule en effet comme une histoire, scandée par les incessantes articulations temporelles du récit : « puis », « ensuite », « après », etc. L'œuvre du temps y est aussi décisive qu'irréversible, culminant dans la mort de Béatrice (XXIX), suivie de l'égarement intellectuel et sentimental du poète. Les lieux de même, fût-ce allusivement (non pas Florence, mais la ville ; non pas l'Arno, mais le fleuve, etc.), ont pris une figure stable et précise. Mais à chaque instant la durée et les circonstances de l'aventure amoureuse deviennent, à travers le langage et les nombres qui les énoncent, les signes mêmes de la transcendance. Béatrice est messagère de béatitude céleste, le salut qu'elle adresse au poète est le gage du salut de son âme, elle lui apparaît pour la première fois à l'âge de neuf ans, pour la seconde fois neuf ans plus tard, etc. : « Elle est un neuf, c'est-à-dire un miracle, dont la racine, autrement dit la racine du miracle, n'est autre que la merveilleuse Trinité. » Enfin, au-delà des expériences stylistiques de sa jeunesse, Dante découvre dans l'amour, plus encore qu'une nouvelle inspiration, la raison d'être même de sa poésie. Son bonheur d'amant est proprement bonheur d'expression : « Ma béatitude est dans ces paroles qui louent ma dame » (XVIII) ; la béatitude de la louange coïncidant avec la louange de la Béatitude (Béatrice). Mais, si la montée aux cieux de Béatrice ne fait qu'accomplir sa figure symbolique de créature venue du ciel et destinée à y séjourner, sa mort terrestre détourne de son message divin le poète égaré par la douleur et replié sur lui-même. En effet, la nouvelle figure féminine (la « donna gentile ») qui apparaît à la fin de la Vita nuova est moins un substitut dégradé de Béatrice (Béatrice est irremplaçable) qu'une figure consolatrice. Le nouvel amour est avant tout amour de soi, apitoiement sur soi ; infidélité moins à Béatrice qu'à la révélation divine dont elle était messagère, et dont Dante retrouve l'intuition in extremis. Intuition qui n'est autre que celle de la Divine Comédie, où Dante se propose de dire de Béatrice « ce qui jamais ne fut dit d'aucune ». À savoir que l'amour de Béatrice conduit à la contemplation de « l'amour qui meut le soleil et les autres étoiles ».

Mais cette sublime contemplation est encore à venir, et, après la Vita nuova, la poésie de Dante reflète, à travers sa tension expérimentale, une profonde crise morale et intellectuelle. Période de déviance (« traviamento ») sentimentale, de doute philosophique, d'engagements politiques et de recherche formelle, préfigurant l'errance de l'exil. L'expérimentation poétique de Dante se meut alors dans trois directions : d'une part les Rime allégoriques et doctrinales (à partir de 1293), où Dante dépasse à la fois l'idéologie amoureuse et les conventions stylistiques du « dolce stil nuovo », à travers le mythe de l'amour pour la « donna gentile », devenue le symbole de la philosophie, synthèse harmonieuse de beauté et de vérité ; d'autre part, la tension avec Forese Donati (1293-1296), échange d'insultes et d'insinuations réalistes jusqu'à la caricature (pauvreté, vol, insuffisance conjugale, etc.), atteste le désir de Dante d'élargir le champ de son expression et la virtuosité avec laquelle il sait renouveler les techniques médiévales du style comique ; les « rime petrose » (à partir de 1296) enfin, dans la tradition âpre (complexité prosodique et inspiration tragique) du grand troubadour provençal Arnaut Daniel, dramatisent l'angoisse amoureuse dans un décor sidéral et glacé.

Les dernières Rime (sept et peut-être huit) de Dante datent des premières années de son exil. Constat d'amertume et d'échec, elles expriment tantôt la conscience douloureuse de la fatalité de la passion soustraite au libre arbitre, et tantôt l'impuissance du juste en exil face à la fausseté et à la corruption de son temps. Puis, au seuil de la maturité, Dante abandonne provisoirement tout exercice poétique pour dresser le bilan moral (Il Convivio) et littéraire (De vulgari eloquentia) de ses précédentes expériences, et jeter les bases théoriques de son futur chef-d'œuvre.

Il Convivio (le Banquet), écrit de 1304 à 1307, devait compter 15 livres : le premier, d'introduction, et les 14 autres, de commentaire à 14 chansons de « vertu et d'amour ». Seuls les 4 premiers ont été composés. L'œuvre est dédiée aux « princes, barons, chevaliers et autres nobles personnes, tant hommes que femmes », conviés au banquet idéal de la science et de la vertu. Nouvelle Éthique à Nicomaque, Il Convivio se propose d'édifier, à côté de la culture cléricale, une culture laïque moderne fondée sur la spéculation philosophique et destinée à rénover l'action et les structures politiques. D'où l'importance que Dante accorde (livre Ier) au fait d'écrire son traité en langue vulgaire et non, selon la tradition des ouvrages savants, en latin. Mais, au-delà de motivations pratiques (le public auquel il s'adresse ignore le latin), ce choix de Dante est dicté par l'ambition de démontrer la richesse structurale et expressive de la langue vulgaire en fondant la prose scientifique italienne. Dans le livre II, après avoir retracé allégoriquement l'itinéraire spirituel qui, de Béatrice à la « donna gentile », l'a conduit de l'idéal courtois à l'idéal philosophique, Dante expose, selon la doctrine scolastique, la hiérarchie des cieux, des savoirs et des vertus qui gouvernent la vie active et la vie contemplative de l'homme. Le livre III, éloge enthousiaste de la philosophie, démontre, non sans parfois transgresser l'orthodoxie thomiste, la complémentarité de la raison et de la foi, de la science et de la révélation. Le livre IV s'attache à définir le concept de noblesse : non pas comme privilège héréditaire, mais, théologiquement, comme la perfection de chaque chose selon la nature que Dieu lui a assignée ; la noblesse de l'homme réside ainsi dans les vertus morales et intellectuelles qui le conduisent à la béatitude, à travers la perfection de la vie active et contemplative. Dante y esquisse également la théorie, développée plus tard dans la Monarchia, de la mission providentielle dévolue dans l'histoire de l'humanité à l'institution impériale.

Le De vulgari eloquentia, contemporain du Convivio, est lui aussi resté inachevé. Traité du bien-dire en langue vulgaire, il devait constituer (d'après les allusions mêmes de Dante au plan général de l'ouvrage qu'il a interrompu avant la fin du livre II) une véritable somme rhétorique et stylistique, doctrine et technique de l'expression poétique, selon la rigoureuse hiérarchie médiévale des styles héritée de la rhétorique gréco-latine, du style illustre ou tragique au style humble ou comique, en passant par le moyen ou élégiaque ; le traité devait sans doute aussi aborder l'expression en prose. Le livre premier est consacré à la définition du « vulgaire illustre ». Dante oppose d'abord la langue vulgaire, enseignée par les nourrices et caractérisée par l'instabilité de l'usage, à la « grammaire » apprise à l'école et codifiée par l'art littéraire, en l'occurrence : le latin. La langue vulgaire est plus noble que la grammaire, en tant que plus conforme à la nature. Il n'est que de la codifier pour assurer définitivement sa supériorité. Mais, pour ce faire, il faut d'abord la définir, étant donné que la langue originelle d'Adam et du Christ s'est depuis Babel d'abord scindée en trois : la grecque, la germanique et la méridionale, elle-même divisée en langues d'oc, d'oïl, et italienne, celle-ci morcelée à son tour en 14 dialectes, aux innombrables parlers locaux, que Dante analyse successivement. Chacun de ces dialectes étant à la fois digne et indigne d'être assumé comme modèle, Dante leur préfère la rationalité et la clarté, non plus cette fois d'une grammaire antinaturelle, mais celles du système linguistique concrètement fondé par la récente tradition poétique italienne, des Siciliens aux « stilnovisti » et à Dante lui-même. Dans le livre II, Dante précise le champ de pertinence stylistique du « vulgaire illustre » qu'il vient ainsi de définir, voué aux faits d'armes, à la célébration de l'amour et de la vertu, ainsi que ses techniques propres, selon les canons rhétoriques de l'époque.

Si les Épîtres contemporaines de la Monarchia attestent la ferveur de l'engagement politique de Dante et l'espoir passionné qu'avait suscité en lui l'élection à l'Empire de Henri VII, son traité (comme les Épîtres, écrit en latin) est entièrement dominé par la rigueur de la spéculation théorique. Développant les thèses esquissées dans Il Convivio, il affirme, dans le livre premier, la perfection de l'institution monarchique, indispensable à la paix et au bonheur du genre humain, et démontre, dans le livre II, que l'Empire romain- survivant dans le Saint Empire germanique- est la légitime incarnation historique de la monarchie universelle. Dans le livre III, enfin, il emprunte à Averroès l'idée de l'autonomie du pouvoir temporel par rapport au pouvoir spirituel, que le pape doit exercer uniquement en vue de reconduire l'Église à la pauvreté évangélique.

La Divine Comédie

Surgie à l'aube de la poésie italienne en langue vulgaire, la Comédie (devenue la Divine Comédie [La Divina Commedia] dans le commentaire des premiers exégètes) n'a cessé de représenter, pour toute l'histoire de la littérature italienne, le « livre de l'origine » (qui manque par exemple à la littérature française). Dante ne l'en a pas moins conçue, à la lettre, comme le « livre des livres », dans la perspective apocalyptique de la fin de l'histoire et au seuil prophétique d'une palingénésie de l'humanité ; en d'autres termes, comme une Somme : rhétorique, poétique, morale, politique, historique, philosophique, scientifique et théologique. À cet égard, le titre même de Comédie (justifié, traditionnellement, par la structure ascendante du poème, du « négatif » au « positif », de l'Enfer au Paradis) ne rend compte qu'imparfaitement du projet « totalitaire » de l'œuvre, au double niveau de l'expression et de la fiction, qui fait éclater les rigoureuses catégories de la rhétorique médiévale. Dante lui préfère d'ailleurs la définition de « poème sacré » (Paradis, XXVI), soit le déchiffrement et la révélation d'un ordre transcendantal à travers les contradictions de l'histoire humaine, et l'accomplissement de celle-ci dans l'éternité. Bien plus en effet que dans telle ou telle illustration, au demeurant géniale, des techniques « comiques » (cf. en particulier les « Malebolge », Enfer, XVIII-XXX), c'est dans la double articulation exégétique et poétique de la Divine Comédie et dans sa prodigieuse extension linguistique que se manifeste- et Sanguineti a insisté sur ce point- le véritable « réalisme » de Dante. Et dans cette ambition de représenter la totalité du réel et de l'histoire à la lumière de la transcendance, bien plus encore qu'à la leçon (exclusivement tragique ou sublime) de Virgile, le guide fictif de son voyage d'outre-tombe, c'est à la Bible que Dante demande de l'inspirer, comme il s'en explique dans une épître à Cangrande Della Scala (1316-1317) en lui adressant le Paradis. Son idéal est d'atteindre à l'épaisseur signifiante de l'écriture biblique, à la polysémie de sa lettre. D'où l'infinie richesse de l'articulation du sens dans la Divine Comédie par rapport aux précédentes expériences de Dante, encore soumises à la poétique médiévale de l'allégorie. Excepté les tout premiers chants de l'Enfer, la représentation n'y est jamais résorbée dans le symbole, mais c'est précisément de la représentation au symbole, comme entre deux pôles, que naît la « tension » proprement poétique, à la fois narrative et métaphorique, de l'écriture.

Composée de 3 fois 33 chants (plus un chant d'introduction), la Divine Comédie narre l'itinéraire fictif de Dante, sous la tutelle des trois saintes femmes, Marie, sainte Lucie et Béatrice, dans l'outre-tombe, en l'an jubilaire 1300. Le voyage commence la nuit du jeudi au vendredi saint et s'achève au purgatoire le mercredi saint (au paradis le jour est éternel et ne compte plus). Après Enée et saint Paul, venus, l'un y chercher la preuve providentielle de la mission impériale de Rome, l'autre en champion de la foi chrétienne, Dante est le troisième homme à qui il ait été donné de parcourir l'outre-tombe, afin de rappeler à la mémoire de l'humanité corrompue l'indissoluble unité des deux institutions, voulues par Dieu, de l'Église et de l'Empire.

L'Enfer, gouffre provoqué par la chute de Lucifer, a la forme d'un gigantesque entonnoir dont la plus large circonférence a pour centre Jérusalem (lieu de la passion du Christ) et dont la pointe inférieure se trouve au centre de la terre (lieu dont la totale obscurité est négation de Dieu, qui est lumière). Il est divisé en 9 terrasses, ou cercles concentriques. Aux antipodes de Jérusalem surgit l'île montagneuse du Purgatoire, dont la masse correspond à celle de la terre, déplacée par la chute de Lucifer. La base de cette montagne (ou Antépurgatoire) plonge dans l'atmosphère, au-dessus de laquelle s'élève la cime du Purgatoire proprement dit, échelonné en 7 terrasses, ou girons, au sommet desquels s'étend le luxuriant plateau du Paradis terrestre, d'où Dante et Béatrice s'envolent successivement à travers les 9 ciels du Paradis, jusqu'à l'empyrée.