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Virgile

en latin Publius Vergilius Maro

Virgile, les Bucoliques
Virgile, les Bucoliques

Poète latin (Andes, aujourd'hui Pietole, près de Mantoue, 70 avant J.-C.-Brindes 19 avant J.-C.).

Introduction

Avec une œuvre exclusivement poétique et relativement peu étendue, Virgile n'a cessé d'exercer une influence profonde sur la poésie et la culture européennes pendant toute l'Antiquité, mais aussi bien aux Temps modernes de Dante à Valéry. Père de l'Occident, a-t-on dit quelquefois. Chez nous, sa présence est particulièrement sensible dans l'œuvre de Ronsard, de Racine, de Rousseau, de Hugo ; mais il ne faudrait oublier ni Watteau ni Poussin.

L'Antiquité, se départant ici de son indifférence habituelle, nous a transmis un certain nombre de Vies de Virgile ; d'autre part, commentateurs, grammairiens, sensibles, dirait-on, à l'impression d'une proximité personnelle manifestée au travers de l'œuvre, expliquent volontiers par des circonstances biographiques la composition ou tel détail des poèmes. Il n'est pas facile d'utiliser ces documents, qui, dans leur formule actuelle, ne sont pas antérieurs au ive s. : beaucoup de traits paraissent avoir été inventés ; une bonne part de ceux-là même qui inspireraient confiance peuvent être nés d'une interprétation contestable des poèmes. Pourtant, au travers de l'ensemble, on croit discerner les linéaments d'une Vie qui remonterait à Suétone, le biographe des Césars ; certaines indications particulièrement précises sur les événements qui bouleversèrent la Cisalpine au cours des années mêmes où furent écrites les Bucoliques (42-38 avant J.-C.) pourraient provenir des Histoires de Caius Asinius Pollio (Pollion), un contemporain.

L'expérience de la campagne

Virgile est né dans la civitas de Mantoue ; la date traditionnelle de 70 avant J.-C. répond assez bien à ce que nous entrevoyons des rapports du poète avec ses contemporains. Provient-elle de son épitaphe, comme on l'a supposé ? Elle a pu tout aussi bien être élaborée à partir de ces synchronismes que les Anciens aimaient à instituer à l'intérieur de leurs traditions.

Les Vies attribuent à Virgile une origine rurale (et non citadine) qui s'accorderait en effet au caractère de sa poésie. On a essayé de localiser un peu précisément le village ou le domaine dans lequel le jeune homme aurait grandi. Une tradition qui remonte à l'Antiquité désigne Andes (aujourd'hui Pietole), à 5 km au sud-est de Mantoue ; mais, si le poète, comme il semble, a mis quelque chose de son histoire personnelle dans le scénario des Bucoliques I et IX, il faut chercher ailleurs, en un horizon moins uniformément plat. Plusieurs indices concordants désigneraient plutôt un pays de collines à une vingtaine de kilomètres au nord de Mantoue, près de l'endroit où l'antique via Postumia franchissait le Mincio ; on a retrouvé sur la rive droite et à partir de Crémone des traces de lotissements qui pourraient remonter à l'époque où les bergers des Bucoliques, Virgile lui-même sans doute, furent menacés dans leurs biens.

Sur la famille du poète, le nom de Maro nous apprend peut-être quelque chose. Les Étrusques, au temps de leur indépendance, avaient des magistrats appelés marones, et ce titre s'était fixé comme cognomen dans certaines familles. On a noté que, par la suite, Virgile fut l'ami de Mécène, issu, à n'en pas douter, d'une famille toscane ; il a, dans l'Énéide, fait aux Étrusques une place beaucoup plus grande qu'aucun de ceux qui avaient avant lui raconté la légende d'Énée. Cette fidélité au souvenir d'un passé devenu alors bien lointain suggère un certain niveau de culture. Précisément, Donat et Servius donnent à la mère de Virgile le nom de Magia, et, à en juger cette fois par l'épigraphie, une famille de Magii semble avoir tenu quelque place dans Crémone. On supposera donc que, lorsque biographes et commentateurs insistent sur l'obscurité des origines du poète, c'est qu'ils ont voulu le voir à travers les petites gens qu'il met en scène dans les Bucoliques. Pourtant, leurs suggestions peuvent n'être pas entièrement fallacieuses : il est notable que rien, dans l'œuvre de Virgile ni dans les gloses qui s'y rapportent, ne fasse état, pour quelque moment de sa vie, d'ambitions politiques, d'une formation à l'éloquence recherchée auprès d'orateurs en vue, du souci d'une carrière à engager dans l'entourage d'un des puissants du jour.

Assurément, l'auteur des Bucoliques n'était pas, jusqu'à sa trentième année, resté reclus dans son village. Études à Crémone, à Milan, nous dit-on, sans doute un voyage ou un séjour à Rome ; peut-être ici ou là aurait-il noué quelque amitié avec tel de ceux que nous voyons ensuite traverser sa vie. Nous en saurions beaucoup plus si nous étions sûrs de devoir attribuer à Virgile un bref poème (Catalepton, 5) où un tout jeune homme, ce semble, fait à l'éloquence, à ses camarades d'études, aux Muses même des adieux ironiques parce qu'il a résolu de gagner les havres de la béatitude sous la conduite de Siron, un épicurien célèbre qui enseignait à Naples vers la fin de la République. Malheureusement, ce poème nous est parvenu dans des conditions bien suspectes, et c'est plutôt à une période ultérieure de sa vie, après 38 avant J.-C., que Virgile est effectivement entré en rapports suivis avec les épicuriens de Campanie. Quoi qu'il en soit de ces voyages, on notera que, dans toute son œuvre, la vie urbaine, la grande ville est évoquée toujours avec aversion ou effroi. Il semble bien douteux que Virgile y ait fait des expériences heureuses, bien douteux qu'antérieurement aux Bucoliques il soit resté longtemps absent de son cher pays.

En tout cas, c'est là que nous le retrouvons en 42 avant J.-C., au moment où des malheurs imprévus, conséquence des guerres civiles, vont s'abattre sur des cités restées jusqu'alors paisibles. Partout les paysans sont dépossédés de leurs biens au profit de vétérans qu'il faut payer de leurs loyaux services. Ces drames vont le toucher profondément ; peut-être exproprié lui-même, il aura, vers 38 avant J.-C., quitté son pays. Il en porte dans les Géorgiques la vive nostalgie ; jusque dans l'Énéide, qu'il s'agisse d'Andromaque, d'Évandre, d'Énée ou de Didon, il aura toujours une tendresse spéciale pour les exilés.

Les « Bucoliques » et le drame de l'exil

Le volume des Bucoliques nous donne à lire dix pièces dont la composition prend place entre 42 et 38 avant J.-C. Elles ont été écrites indépendamment les unes des autres, mais le recueil présente un plan si étudié, une cohérence si volontaire qu'il faut assurément partir de l'ensemble achevé, même si l'on veut, en un second temps, s'interroger sur la genèse de chacun des poèmes. L'analogie des sujets impose le rapprochement deux à deux d'un certain nombre de pièces : I et IX concernent le malheur des paysans expropriés ; II et VIII disent les souffrances de l'amour dans des cœurs simples ; III et VII magnifient le chant des bergers ; IV et VI s'élèvent à des méditations cosmologiques, l'une tournée vers l'avenir des hommes, l'autre vers les ténèbres du passé légendaire ; il n'est pas impossible d'établir entre V et X des liens comparables. Des égalités d'une exactitude presque parfaite entre le nombre des vers de chacune des unités à discerner(I + II + III + IV= VI + VII + VIII + IX ;I + IX + II + VIII= III + VII + IV + VI ; etc.) confirmeraient, s'il en était besoin, des intentions très arrêtées.

Un recueil de poésie se prête mal à faire ressortir comme tel l'effet architectural de ces dispositions embrassées ; il convient plutôt de reconnaître l'effet qui en résultera pour un lecteur qui lit les pièces, comme il se doit, à la suite. À partir de Bucolique VI, il va retrouver en chaque pièce quelque thème déjà rencontré dans la première partie du recueil, mais dilaté, approfondi ; et, en même temps, à mesure qu'il progresse, une tristesse poignante, de plus en plus sensible, imprègne tout. Un commentaire de détail serait ici nécessaire pour montrer comment cette double impression est soutenue continûment, se renforce. Mais les faits les plus saisissables parlent assez haut, déjà : l'amour est assurément dépeint sous des traits plus sombres en Bucolique VIII qu'en Bucolique II ; à la mort et à l'apothéose de Daphnis (Bucolique V) correspondent les langueurs sans espoir de Gallus (Bucolique X) ; en Bucolique IX, les paysans se sont résignés à un malheur définitif, qui semblait, naguère encore (Bucolique I), scandaleux, accidentel, peut-être passager.

Cette orientation du recueil ne nous permet pas de l'interpréter comme un simple badinage, le jeu d'un lettré qui s'amuserait à se travestir et à travestir ses amis en bergers ou voudrait nous faire sourire de la gaucherie, des naïvetés de paysans promus à la dignité de poètes. Un tel projet n'est pas totalement absent des pièces que des indices sûrs nous font reconnaître comme les plus anciennes (II et III), mais Virgile l'a ensuite écarté, et ces poèmes conservés ont pris leur valeur principale de ce qu'ils font ressortir la différence des autres.

On approche de plus près l'intention du poète en prenant le recueil comme un programme de vie, selon une ouverture généralisante – anthropologique ou humaniste – qui ne fait défaut à aucune des œuvres de Virgile : on la retrouvera aussi bien dans les Géorgiques, poème de l'homme au travail, que dans l'Énéide, épopée de l'homme au service de l'histoire. Les Bucoliques, ainsi comprises, nous présenteraient un idéal dont le poète entend nous inspirer l'attrait, dont il nous fait apparaître aussi combien il est vulnérable : une vie simple aux confins de la pauvreté ; une vie adossée à l'immense Nature ; l'homme invité à tenir une partie dans le concert de ses voix, comblé de s'y sentir accueilli. Non pas un homme d'ailleurs, mais les hommes, car l'univers bucolique exclut l'isolement, suppose une société : le chant y est amébée, c'est-à-dire alterné par couplets qui se répondent, chacun recevant les suggestions de son partenaire pour les incorporer à son chant, faire mieux, monter plus haut et, à son tour, offrir à l'émotion de son ami l'occasion d'un plus noble élan. Civilisation du village et des champs. Hélas ! les convulsions de la politique, les prestiges de la ville viennent désorganiser cet univers vraiment humain. Plus gravement encore, il arrive que les chanteurs ne s'accordent pas, que l'homme dévoré par une indigne passion ne sache plus rien recevoir de ses amis ni de la Nature. La Nature elle-même peut se faire dangereuse : si l'homme ne sait pas s'accorder à elle dans une noble exaltation, elle l'égare en mille vertiges et le ramène à l'animalité.

Mais les Bucoliques ne se donnent pas comme une œuvre intemporelle. Encadrées dans les poèmes majeurs de la dépossession et de l'exil, elles sont une protestation contre les malheurs injustifiés des paysans, la revendication de leur qualité d'hommes, l'apologie – qui a valeur sociale non moins que généralement humaine – de la civilisation dont ils vivent. Jamais, dans la littérature antique, on n'avait lu rien de tel ; le paysan y était l'homme âpre au gain, crispé sur ses avoirs, ou le balourd, le niais dont on s'amuse ; Théocrite lui-même avait rarement dépassé ce niveau. Les Bucoliques s'inscrivent dans ces recherches qui, à la fin de la République, tendent à introduire l'homme « ordinaire » dans une littérature exclusivement peuplée jusqu'alors de dieux, de héros et de princes. Il porte avec lui des drames, des souffrances, une profondeur qui ne sont pas moindres ; désormais, on ne méconnaîtra plus sa majesté. L'élégie romaine est à interpréter de la sorte, mais on voit que la bucolique, cherchant ses acteurs dans la catégorie la plus méprisée du monde antique, va plus loin. Virgile, sans doute, en a eu le sentiment quand il a évoqué (Géorgiques, IV, 565) les audaces de sa jeunesse.

Le classicisme romain, dans l'ordre de la poésie, commence avec les Bucoliques ; les malheurs des années 40 avant J.-C. ont été décisifs. Aux yeux d'un poète qui, en d'autres temps, n'eût été, peut-être, qu'un artiste distingué, la gravité de l'existence humaine s'est dévoilée tout d'un coup. Impossible, désormais, de se satisfaire des jeux dont s'était amusée la génération précédente dans une Rome agitée, mais encore sûre d'elle-même. En se disloquant sur les routes de l'exil, le petit monde des paysans, la pauvre humanité, a imposé l'évidence d'une capacité de souffrir, donc de ressentir, jusqu'alors méconnue. Rétrospectivement, les valeurs touchantes dont était faite sa vie, au moment où tout allait disparaître, apparaissaient en un jour plus clair. Impossible, désormais, d'oublier les hommes et de vivre en marge. À la même époque, Horace a connu un ébranlement analogue. L'accord de deux tempéraments si différents est sûrement significatif de la réalité d'un moment spirituel.

Les épicuriens de Naples

Dix ans plus tard, en 29 avant J.-C., comme il ressort des derniers vers des Géorgiques, nous retrouvons Virgile à Naples. Mais un récit d'Horace (Satires, I, 5) nous invite à faire remonter cette installation jusqu'en 37 avant J.-C. ; un texte de Properce (II, 34) paraît nous dire que notre poète acheva ses Bucoliques dans la région de Tarente. Tout cela s'accorde assez bien : vers 38 avant J.-C., Virgile a dû quitter son pays ; après un essai pour se fixer à l'autre extrémité de l'Italie – il s'en souviendra dans la peinture du « vieillard de Tarente » (Géorgiques, IV, 125) –, il finit par s'établir en Campanie, où l'appelaient peut-être quelques souvenirs de ses années d'études.

C'est à ce moment, croyons-nous, qu'il entre en rapport avec les épicuriens de Naples, se lie plus étroitement avec Horace, avec L. Varius Rufus, qui sera un de ses exécuteurs testamentaires, peut-être avec Philodème, tous poètes et philosophes. Ces rapports à l'épicurisme nous sont expressément affirmés par la tradition antique ; ils ressortent, ce semble, de documents presque contemporains retrouvés dans les cendres d'Herculanum ; ils nous en apprennent sur Virgile moins que nous ne voudrions. L'épicurisme romain présentait une diversité de formes qui a longtemps échappé aux Modernes, égarés par les poncifs d'une littérature de controverse ou séduits par la cohérence et le ton dogmatique de l'exposé de Lucrèce. Inversement, bien des thèmes qu'on a tendance à lui attribuer en propre (recherche du bonheur, aversion pour les tracas où la vie se disperse, amour du loisir) apparaissent de plus en plus comme le bien commun de toutes les écoles. Il n'est donc jamais facile de déceler dans une œuvre des traces sûres d'épicurisme ni de dire comment un épicurien conçut son épicurisme.

Compte tenu de ces réserves, on pourra noter, cependant, que les épicuriens – plus que d'autres écoles, où prédominait un certain individualisme – avaient le culte de l'amitié ; ils s'efforçaient, dans leurs groupes, d'en instituer les conditions matérielles ; Virgile, meurtri, déraciné, a pu y être très sensible, retrouvant dans ces échanges quelque chose des dialogues poétiques où il avait saisi l'image de l'harmonie des âmes. La religiosité épicurienne, particulièrement concrète et ne répugnant pas à l'anthropomorphisme pour traduire l'expérience de la proximité des dieux, n'était pas, non plus, pour lui déplaire. Enfin, il est possible qu'il ait reconnu quelque chose de ses intuitions les plus chères dans cette sorte de monisme qui, aux antipodes du dualisme platonicien, constitue d'éléments uniques bêtes, hommes et dieux, sans en exclure les plantes mêmes et les rochers ; la quatrième Bucolique a été lue souvent comme un poème épicurien, quoiqu'elle reflète plutôt, croyons-nous, le monisme des stoïciens.

Mais Virgile, pas plus qu'Horace, n'a jamais été l'homme d'une doctrine. Non pas qu'il eût été un éclectique ou un indifférent. Seulement, la vocation intellectuelle des poètes est de traduire des évidences ou des pressentiments que les systèmes n'arrivent pas à mettre en forme et, comme, en sus de leurs images, de leurs moyens d'expression spécifiques, ils ont besoin d'un certain minimum de mots déjà connus et de concepts, ils les empruntent, sans aucun scrupule, aux philosophes qu'ils connaissent. Ne nous hâtons pas de conclure qu'ils en sont devenus les adeptes : leur souci principal est de rester fidèles à eux-mêmes et de rendre communicable ce qu'ils sont seuls à pouvoir dire.

Les « Géorgiques », poème des patiences

Sous les dehors d'un poème didactique renouvelé d'Hésiode, les Géorgiques, qui vont désormais occuper notre poète, sont un éloge lyrique des activités de l'homme des champs. La parenté avec les Bucoliques est apparente ; l'œuvre n'en est pas moins très différemment orientée : les Bucoliques nous offraient le spectacle d'une harmonie réalisée ou qui eût été possible – sa destruction ou sa corruption n'en sont que plus poignantes ; les Géorgiques nous parlent de travail, d'effort, non plus de repos, de poésie ou de contemplation. L'homme ne s'est pas pour autant distancé de la Nature ; la Nature, elle aussi, travaille ; il est un Bouvier dans le ciel ; le retour périodique des constellations imite, aux confins du monde, le cycle des travaux de la terre ; point de repos nulle part. À supposer que le poète eût été épicurien, cette valorisation du travail ne l'eût pas nécessairement séparé de ses amis : l'épicurisme a toujours contesté la réalité d'un âge d'or révolu ; seul un patient effort a conduit l'humanité où elle est. Quoi qu'il en soit, cette orientation est bien un acquis définitif du poète : l'agriculture des Géorgiques annonce déjà le héros tenace de l'Énéide et son obéissance à son dur destin : Labor verus.

Un texte célèbre, au livre I, précise en toute clarté l'une des significations que le poète attribue au travail : trop heureuse, notre espèce se fût engourdie ; c'est la dureté, l'hostilité parfois des circonstances qui ont fait de nous des hommes véritables ; mais, comme la pente de l'âme de Virgile est à la reconnaissance, il ajoute que c'est un dieu ami des hommes (non pas jaloux, comme dans la fable grecque) qui a voulu qu'il en fût ainsi (vers 121-146). Il est tentant d'expliquer dans la même perspective le singulier complexe de légendes qui, à la manière d'un mythe platonicien, achève le poème. On se souvient habituellement de l'élément le plus pathétique, le deuil d'Orphée retrouvant et perdant Eurydice ; mais la signification austère de tout l'ensemble pourrait bien être que, dans la lutte contre la mort, symbole de toutes les adversités, ce n'est pas la poésie qui a puissance : Orphée échoue ; c'est Aristée, l'homme des champs, qui réussit par sa docilité aux ordres d'en haut et la patience de ses techniques. Le travail met l'homme debout, mais aussi il bâtit le monde.

Il est évident que ce changement de cap n'est pas dû simplement à l'influence d'Hésiode, succédant à celle de Théocrite. Un poète choisit ses modèles en rapport avec ses desseins. Plutôt ne méconnaissons pas le retentissement qu'ont pu avoir dans l'âme de Virgile des événements qui, à cette date, allaient très vite et préparaient effectivement une des plus grandes mutations de l'histoire. Les Bucoliques répondaient à un moment d'extrême espérance (la paix semble assurée par la victoire définitive des héritiers de César) suivi d'une accablante rechute (les héritiers de César ne s'entendent pas, la guerre recommence, l'Italie est déchirée). Puis l'espoir a revécu, mais un autre espoir ; peut-être pourra-t-on reconstruire, mais ce sera long, et la seule chance de l'homme est dans son travail obstiné : « C'est ainsi qu'a grandi la puissante Étrurie, et Rome parvenue au faîte de ce monde » (Géorgiques, II, 533). Ce n'est pas un hasard si le nom de Mécène, un administrateur, c'est-à-dire un homme de patience, est mêlé à l'histoire des Géorgiques, sans doute dès l'origine. Un administrateur, mais, il est vrai, un épicurien aussi, un demi-compatriote, un amateur de poésie, l'homme qui serait digne de devenir l'ami d'Horace. La conversation et l'exemple du second d'Octave ont pu révéler au poète désemparé que tout n'était pas perdu, que, même malheureux, les hommes et la terre demeuraient, que lui, Virgile, il pourrait encore, sans se démentir, glorifier la divine campagne. L'entreprise des Géorgiques, que Mécène a peut-être rendue psychologiquement possible, à laquelle il semble, au cours du temps, avoir pris une part de plus en plus effective, a sans doute été pour le poète la planche du salut, la sortie du désespoir, le retour à la vie.

Les Géorgiques sont composées de quatre chants, dont le poète, en un prologue, nous a lui-même donné le contenu : le blé (livre I), la vigne (livre II), le bétail gros et petit (livre III), les abeilles (livre IV). En fait, il y a davantage dans le premier livre, et notamment tout un calendrier rustique avec les belles images qu'appellent l'évocation des astres, les nuages changeants, les bourrasques d'automne. C'est, nous semble-t-il, le plan d'un traité d'agriculture, mais on notera que, dans l'Antiquité, aucun traité ne paraît avoir été divisé de la sorte. Du point de vue littéraire, le problème à résoudre était inverse de celui qu'avait posé l'agencement des Bucoliques ; il s'agissait alors de faire l'unité de pièces fort différentes ; ici, le problème était d'éviter que les livres ne ressemblent trop aux chapitres successifs d'un ouvrage didactique. Virgile s'en est tiré avec adresse et de mille manières : il contraste l'effort de l'homme (qui prédomine dans le livre I) avec la spontanéité miraculeuse de la Nature (livre II) ; il peint le livre III de couleurs sombres qui rappellent un peu la Bucolique VI et Lucrèce (fureur de l'amour chez les animaux ; les fléaux et maladies qui les frappent), mais, avec les abeilles, le livre IV est toute lumière : en ces petits atomes de vie rutilante, Virgile nous fait admirer les étincelles d'un feu divin qui pénètre tout l'univers ; les sages abeilles nous offrent aussi le modèle de la cité ordonnée, qui s'établit d'elle-même lorsque le chef inspire respect et affection.

On s'est demandé si l'œuvre avait été, dès le début, conçue sous la forme que nous lui connaissons. Les livres III et IV avec un prologue spécial et maintes correspondances semblent former un tout particulièrement lié. Mais est-ce à dire qu'il y a eu d'abord des Géorgiques en deux livres et qu'à la fin du livre II l'éloge célèbre de la vie rurale (O fortunatos nimium…) valait comme la conclusion d'un ouvrage ? Jean Bayet a fait valoir, avec des arguments très forts, la thèse de « premières Géorgiques » constituées du seul livre I (sans l'actuel prologue) ; elles auraient été composées vers 37 avant J.-C., antérieurement à la publication du De re rustica de Varron, dont les mots et les développements ne transparaissent que dans la suite donnée ultérieurement (les livres II à IV) à ce poème primitif ; la fin du livre se ressentirait de l'angoisse de temps encore incertains. Cette esquisse, inspirée d'Hésiode et de Caton pour la documentation agricole, d'Aratos pour le calendrier météorologique, aurait donné au poète l'idée d'une œuvre plus ample, qui ne se fut achevée qu'après la victoire d'Actium (31 avant J.-C.) et la consolidation définitive de la paix. Récemment, René Martin a fait ressortir que les livres I et II, gravitant autour du petit domaine et de la polyculture, ont de tout autres perspectives que le livre III, où il est question de grands pâturages et d'immenses troupeaux ; Mécène, lié à la classe des latifundiaires, aurait exigé de Virgile cette adjonction à un poème qui semblait ne vouloir connaître que la petite exploitation familiale ; contre ces exigences, Virgile se serait un moment débattu ; il aurait fini par céder, mais en protestant contre le caractère impérieux des ordres du ministre ; il aurait ajouté le livre des abeilles comme une contrepartie à demi ironique au livre qui lui était imposé sur le grand élevage. Cette représentation des rapports de Virgile et de Mécène est-elle bien plausible ? Il est sûr que, dans l'Antiquité, plus encore que de nos jours, coexistaient des formes très diverses de l'activité rurale ; mais ce qui est très différent pour un sociologue ou un économiste peut apparaître moins dissemblable à un poète.

« L'Énéide » poème de l'espoir

Le prologue du livre III des Géorgiques évoque indirectement les cérémonies par lesquelles Octave célébra en août 29 avant J.-C. son triple triomphe et dédia en octobre 28 avant J.-C. le temple palatin d'Apollon. Dans un monde qui s'était vu au bord de l'abîme, on se reprenait à vivre. Mais il est clair que, désormais, tout repose sur le vainqueur, qui, en janvier 27 avant J.-C., va prendre le nom d'Auguste et fonder, sans bien le savoir peut-être, un nouveau régime politique ; tout va reposer sur son activité, son humanité, son bon sens. Au jugement de bien des Modernes, rien ne saurait l'absoudre du crime d'avoir restitué un État, alors que la République était morte. Les contemporains, qui se souvenaient du proche passé, n'ont pas été si sévères : Virgile, Horace, comme beaucoup d'autres, surtout parmi les petites gens, lui furent reconnaissants, l'accompagnèrent de leur confiance et de leurs vœux, voulurent, autant qu'ils le pouvaient, l'aider.

C'était une ancienne tradition de célébrer en vers les exploits des grands hommes. On avait dû plus d'une fois inviter notre poète à chanter la geste d'Auguste ; mais comment faire ? Le parti auquel Virgile s'est arrêté nous permet d'entrevoir comment le problème se posait à ses yeux. Il a d'abord très bien compris que la grandeur de ce qui se réalisait maintenant et grâce à Auguste dépassait la personne d'Auguste ; l'important était que Rome eût trouvé un nouvel équilibre, la solution de difficultés longtemps traînées dans la douleur, et repartît pour un avenir neuf. Il ne s'agissait donc pas de conter les campagnes militaires ou l'œuvre législative du prince, mais de faire apparaître l'heure présente comme accomplissant, surélevant en une grande mutation tout l'acquis de l'histoire romaine. On sait que tout un jeu d'annonces, d'allusions, de préfigurations fait confluer effectivement dans l'Énéide les épisodes les plus marquants de la tradition nationale. Surtout, les moments décisifs du poème symbolisent, à ce plan, l'essentiel : Énée, renonçant à Didon et aux tentations de l'opulence, Énée mettant fin aux guerres du Latium, adresse le langage le plus clair à des Romains durement saignés par quatre-vingts ans de guerres civiles et conscients, désormais, qu'une grande part de leur infortune découlait de la corruption qu'engendrent les richesses. Auguste, précisément, c'est la renonciation à l'impérialisme de conquête et de pillage, c'est l'exemple d'une vie modeste et laborieuse, c'est la pacification, la réconciliation inlassablement poursuivie – malgré les complots, l'ingratitude – de tous les citoyens.

Si Virgile s'en était tenu là, l'Énéide eût été seulement – ce qu'elle est aussi – une sorte de Pharsale inversée, méditation lyrique sur le destin national saisi dans l'unité d'un moment exceptionnel. Mais notre poète, en sus, avait formé un autre dessein beaucoup plus difficile à réaliser et que nous avons aussi plus de peine à ressaisir : il a voulu composer une épopée dans le genre homérique et où il recueillerait d'ailleurs le plus grand nombre possible d'éléments homériques ; il y aurait des dieux et des déesses ; elle serait centrée sur un héros dont il est question dans l'Iliade comme adversaire d'Achille ou de Diomède ; elle serait donc tissée d'événements antérieurs de plusieurs siècles à la fondation même de Rome, liée à un monde qui avait toujours été, et en Grèce même, un monde de convention.

Il est vrai que la légende existait. Au moins depuis le iiie s. avant J.-C., on racontait qu'après la chute de Troie Énée, fils de Vénus, le plus vaillant de ceux qui survivaient, s'était exilé sur l'ordre des dieux, emportant avec lui les pénates de la vieille cité. Après un long voyage, il avait abordé au Latium ; mal accueilli d'abord, obligé de combattre, il avait fini par s'imposer, rassemblant Troyens et Latins dans l'unité d'un peuple. De sa race, bien plus tard, sortiraient un jour Romulus, le fondateur et, dans une autre lignée, les lointains ancêtres des Julii. Tel serait, en effet, le canevas de l'Énéide ; la légende avait une certaine valeur dynastique, étant liée depuis quelque cent ans à la famille d'Auguste ; César, le dictateur, n'avait pas négligé de s'y référer, fier de pouvoir se donner comme le petit-fils d'une déesse. Mais tout cela n'existait alors que comme un filet ténu, à peine perceptible dans l'ensemble des traditions légendaires des Romains, et il fallait en faire la branche maîtresse de l'arbre, la flèche de sa croissance ; il faudrait donc l'étoffer prodigieusement, l'aménager aussi en telle manière qu'on pût sans disparate y rapporter l'œuvre présente d'Auguste, les aspects principaux, les épisodes majeurs du devenir romain.

Toutes ces difficultés, Virgile les a affrontées, évidemment parce qu'il a cru très important de bâtir aux origines du nouvel État l'équivalent de l'édifice homérique. S'agit-il principalement, à cette époque, d'une volonté d'égaler la littérature latine à la grecque ? Ou plutôt notre poète, comme les plus lucides de ses contemporains, comme Auguste lui-même, n'aurait-il pas été sensible à une urgence plus fondamentale ? Une civilisation qui se renouvelle ou veut reprendre un second souffle doit se donner des références sacrées. Ceux qui sont de grands créateurs dans l'ordre politique ont aimé toujours ériger des monuments, organiser des fêtes un peu théâtrales ; c'était particulièrement nécessaire à Rome, où l'on avait le goût du grand spectacle, du rituel, des cérémonies. Dans la littérature, l'analogue le plus exact de tout cela est une épopée où le divin se mêle à l'histoire ; en plein xixe s., Hugo l'avait bien compris, qui conte la « légende des siècles » pour enraciner dans le plus lointain passé les acquis récents de la Révolution.

À distance, il est vrai, les frises de Persépolis, les processions de l'Ara Pacis, les litanies interminables des Quatre Jours d'Elciis peuvent donner l'impression un peu accablante d'une pompe gratuite ; il y a des pages de l'Énéide qu'un lecteur moderne ne lira pas sans étonnement – batailles conventionnelles réglées comme des tournois, jeux votifs, cortèges funèbres, conseils des dieux – s'il ne sait y reconnaître le déploiement d'une grande tapisserie que les Romains sont invités à contempler désormais, tendue par leur passé, décorative et programmatique. Comprenons qu'elle masque l'incertain marais qui sert de berceau à toutes les aventures historiques et d'où il apparaît si bien que les plus belles réussites dont on est le plus fier n'étaient pas attendues, auraient pu ne pas être, sont donc intrinsèquement précaires, sans consistance. Pour l'époque même de Virgile, Tite-Live l'a dit avec beaucoup de netteté : « Dans le récit du lointain passé, on s'est toujours permis de mêler l'humain au divin, pour rendre plus auguste l'origine des villes, et si jamais nation a eu le droit de sanctifier ses origines et de les rattacher à une volonté des dieux, la gloire aujourd'hui acquise par le peuple romain est assez grande pour que le genre humain reçoive une telle prétention d'aussi bon cœur qu'il a reçu son empire » (préface, 7).

D'ailleurs, la singularité du destin de Rome fait qu'en dépit de tant de siècles écoulés la glorification de cette cité conserve encore, pour maint lecteur de l'Énéide, sa puissance de séduction. Les Romains du temps d'Auguste ont cru sérieusement que leur ville était appelée à faire l'unité politique du genre humain et il faut avouer que, dans leur horizon géographique, de l'Irlande à l'Iran, du Sahara à la mer du Nord, ils y avaient presque réussi. L'Énéide sonne donc comme le poème de l'empire universel et, au-delà, comme prophétie de l'unité humaine rassemblée par les dieux et réconciliée. C'est ainsi que saint Augustin, que Dante ont pu la lire, et que, peut-être, les hommes du prochain siècle y liront l'annonce de la tâche qui les attend.

Il existe dans l'Énéide un autre élément de continuité et d'unité. La face intérieure, l'âme de cette grande figuration solennelle par quoi est définie la mission de la cité, c'est le destin personnel d'Énée, le protagoniste. À le prendre comme un type de l'homme historique, c'est-à-dire de l'homme appelé à faire l'histoire, il mérite la même qualité d'attention que les figures les plus notables de la tragédie grecque, Œdipe, Héraclès, Ajax ; la différence est que la peinture virgilienne est plus explicite, laisse moins à la rêverie personnelle du lecteur.

La diversité des interprétations et des appréciations témoigne de la complexité des intentions du poète. On a toujours été sensible à la moralité d'Énée, un peu triste, un peu grise, a-t-on dit, vêtue d'un uniforme trop quotidien : « Fils, je te lègue la vertu, la peine qui ne ment pas. D'autres t'enseigneront le bonheur » (l'Énéide, XII, 435). Nous ne nous étonnons pas qu'on lui ait reproché d'avoir laissé Didon pour suivre l'appel des dieux, ni qu'on ait trouvé, en certaines époques, que ces dieux tenaient décidément trop de place dans sa vie. La critique moderne s'attache souvent à faire apparaître que Virgile ne l'a voulu exempt ni d'incertitudes ni de faiblesses ; peut-être, dans les derniers livres du poème, nous montre-t-il un homme que la lutte a fini par durcir. La vie n'est pas un roman rose ; elle dégrade souvent, par les efforts démesurés qu'elle impose, ceux qui, à l'origine, avaient mis le cap sur la générosité et l'oubli de soi ; Virgile, comme les Tragiques, dont il se rapproche de plus en plus, n'avait aucune raison de le dissimuler. Ce qui réussira, selon l'Énéide, c'est l'œuvre d'Énée, c'est Rome, que d'incessants appels saisissent dans l'avenir ; le destin d'Énée est de lutter tant qu'il peut ; il est, au lendemain d'une victoire suprême – amère victoire, souillée par les Furies – , de s'effacer politiquement au bénéfice de l'ordre qu'il a instauré ; le poète laisse entrevoir que, dans peu d'années, son héros va disparaître « tombant avant le temps, sans sépulture, au milieu des sables ». Si Énée, comme il est presque évident, est une figure d'Auguste, ce sont là des avertissements sévères et une dure prophétie.

Mort et perpétuité de Virgile

Virgile s'arrête avec l'Énéide ; la grande épopée, à ce qu'il semble, ne fut publiée qu'après sa mort (survenue, d'après les Vies, le 21 septembre 19 avant J.-C.) ; une tradition constituée déjà à l'époque de Néron voulait qu'à l'approche de la fin il eût demandé qu'on la détruisît, comme trop imparfaite. Nous avons peine à discerner ce qui l'inquiéta : il n'avait pu écrire une œuvre aussi complexe sans réfléchir longuement sur les problèmes de composition et d'unité interne ; de ce point de vue, l'Énéide nous paraît, d'ailleurs, parfaitement réussie. Ou s'agissait-il de maladresses mineures dans les derniers livres, qui, hormis le douzième, semblent avoir été écrits plus vite ? Il est difficile de penser que son doute allait plus profond et qu'à son Énéide il ne croyait plus. Toute sa vie, alors, se fût effondrée à ses yeux ; car Énée, les Romains dans les combats de l'histoire, le paysan des Géorgiques dans son labeur quotidien, qu'avaient-ils fait d'autre en somme, tels au moins que le poète les avait posés, qu'avancer courageusement en direction de ces valeurs – paix, amitié entre les hommes, entente avec la nature et les dieux – dont sa campagne natale, dont les bergers de sa jeunesse lui avaient apporté la révélation ? Dans cette vie qui va finir, tout tenait ensemble.

Auguste, en tout cas, n'abandonnait pas. Dans deux ans, sur le champ de Mars, il allait enterrer les vieilles souillures, ouvrir le siècle nouveau si souvent annoncé dans l'Énéide. Horace serait présent pour dire les paroles que Virgile aurait pu dire, reprendre ses mots mêmes. L'Empire porteur de paix durerait longtemps, laissant ensuite dans le souvenir des hommes la nostalgie ineffaçable de ses bienfaits. Quant aux autres parties de l'espérance ou des pressentiments virgiliens – établissement d'une communauté de tous les hommes, position au terme de leurs efforts d'un espoir inexpugnable, paix des dieux –, il n'était évidemment au pouvoir d'aucun homme, et fût-il empereur, de les faire aboutir. Pourtant, quelques années plus tard, vers le milieu du siècle qui va commencer, elles allaient être prises en charge par un humble inconnu, bientôt connu partout, dont on penserait un jour que Virgile et les Sibylles l'avaient peut-être annoncé : ille deum vitam accipiet… Virgile père de l'Occident, oui, mais plus encore peut-être, entre les cités antiques et l'État universel, entre les religions et le christianisme, l'homme de la charnière des temps.