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Boccace

en italien Giovanni Boccaccio

Boccace
Boccace

Écrivain italien (Florence ou Certaldo 1313-Certaldo 1375).

L'inspirateur de la culture humaniste et de la tradition littéraire italienne

Avec Dante et Pétrarque, ses aînés l'un d'une cinquantaine, l'autre d'une dizaine d'années, Boccace est le fondateur à la fois de la plus illustre tradition littéraire italienne et de la culture humaniste, dont s'inspira toute la Renaissance européenne. Et bien avant que la critique du xvie s. en fasse un dogme, si l'œuvre des trois grands Toscans put s'imposer comme une trilogie, c'est à la médiation historique de Boccace qu'elle le doit : Boccace, d'une part disciple de Dante et premier « lecteur » public officiel de sa Divine Comédie, d'autre part condisciple ès humanae litterae et ami de Pétrarque, lequel ne se départit jamais à l'égard d'Alighieri d'une certaine réserve. Et si Pétrarque se tint volontairement isolé dans un univers rhétorique et conceptuel, si l'introspection qui caractérise son œuvre élude toute définition historique précise, en revanche non seulement Dante et Boccace eurent une claire conscience de l'essor de la bourgeoisie qui accompagna l'avènement des communes, mais leur œuvre est fondée pour l'essentiel sur la représentation critique d'une telle conscience : c'est ce qu'en d'autres termes on a parfois appelé leur réalisme. Or, tandis que Dante, au nom des idéaux de l'aristocratie, dont il est issu, jette l'opprobre sur la société communale, qu'il rend responsable de la décadence de l'Italie, Boccace se fait l'interprète des aspirations de la nouvelle bourgeoisie intellectuelle et commerçante, à laquelle il appartient : aspirations non pas à la suprématie politique (sur l'aristocratie, en grande partie assimilée, ou sur le peuple), mais au libre épanouissement de l'individu, par le libre jeu de l'intelligence et des sens. Ainsi, l'amour peut-il apparaître, dans l'œuvre de Boccace, à la fois comme le symbole et le moteur de toute émancipation sociale.

Vie et œuvre

Boccace lui-même s'est plu à parsemer ses œuvres de jeunesse de fausses clés autobiographiques, que les historiens n'ont pas fini de décrypter. Cependant, les deux mythes les plus célèbres de ce « roman » ont été désormais définitivement liquidés : la maîtresse que Boccace célèbre sous le nom de Fiammetta n'est pas la fille naturelle du roi de Naples Robert d'Anjou ; et Boccace n'est pas né à Paris, mais à Florence (ou Certaldo), fils illégitime de Boccaccio (ou Boccaccino) di Chellino, qui exerçait l'art mercantile auprès de la puissante compagnie florentine des Bardi, pour le compte de laquelle, vers 1328, il envoya le jeune Giovanni s'initier aux affaires à Naples. Introduit à la cour de Robert d'Anjou, avec qui les Bardi entretenaient des relations financières, Boccace mène jusqu'en 1340 une vie brillante et dissipée au sein de la société aristocratique de la ville. Il abandonne au bout de quelques années l'étude du droit canon pour se consacrer aux « méditations poétiques », auxquelles « la nature l'avait destiné dès le ventre de sa mère ». Datent de ce séjour napolitain : La Caccia di Diana (1334-1335), petit poème en « terzine », en dix-huit chants, décrivant une chasse au cours de laquelle les plus belles dames de Naples, d'abord dévotes de la chaste Diane, finissent par se vouer à Vénus, qui change le gibier abattu en autant d'amants ; Il Filocolo (les Travaux d'amour, 1336), roman, en sept livres, inspiré du poème français du xiie s. Flore et Blanchefleur, contaminé par plusieurs autres récits alexandrins : c'est une œuvre extrêmement composite, encombrée de digressions érudites et d'allusions autobiographiques, mais la peinture de l'amour des deux jeunes héros a des accents étonnamment modernes, et cette expérience romanesque est capitale dans la genèse de la prose du Décaméron ; Il Filostrato (le Prostré d'amour, 1338 environ), poème, en neuf « parties », tiré du Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure (xiie s.) et narrant les amours malheureuses de Troilo, trompé par Criseide, séduisante figure de séductrice ; Teseida delle nozze di Emilia (1339-1340), petit poème en octaves, en douze livres, le premier poème épique de la littérature italienne de langue vulgaire, composé par contamination de la Thébaïde de Stace et du Roman de la rose ; le monde des guerres et des tournois chevaleresques y est évoqué avec une fidèle somptuosité, subordonnée cependant, encore une fois, à la narration amoureuse (Arcita et Palemone, amis devenus amants rivaux d'Emilia).

En 1340, la faillite des Bardi oblige Boccace à revenir à Florence, où il connaît de sérieuses difficultés matérielles. Son activité littéraire ne s'en intensifie pas moins, coupée de temps à autre de missions diplomatiques en qualité d'ambassadeur de Florence. Ses nouvelles œuvres témoignent de son évolution vers le « réalisme » : géographique (références à Fiesole et Florence), « bourgeois » (au sens historique précis du terme ; ainsi dans le personnage de Fiammetta) et stylistique (prédominance de la prose et, en poésie, de la « terzina » dantesque). On a pu parler de la Comedia delle ninfe fiorentine (Ameto) [1341-1342], composition allégorique mi en prose mi en vers, comme d'un « petit Décaméron ». Au-delà de l'étalage d'érudition mythologique, historique (tribut de Boccace à la mode littéraire), sa structure annonce en effet le Décaméron par l'alternance de véritables nouvelles et d'intermèdes décoratifs, et les sept nymphes qui y racontent leurs amours au jeune berger Ameto ont une liberté de ton digne des futures amantes du chef-d'œuvre. L'Amorosa Visione (1342-1343), poème allégorique, développe une problématique de la vertu et de la sensualité, empruntant à Dante son langage et son symbolisme jusqu'à friser la parodie. L'Elegia di madonna Fiammetta (1343-1344), au contraire, en dépit de références constantes à la littérature érotique latine (Virgile, Ovide, Sénèque, Lucain, Stace), est un véritable « roman psychologique », le premier de la littérature italienne : la jeune Napolitaine Fiammetta, abandonnée par le Florentin Panfilo, narre, à la première personne, le bonheur et la tragédie de sa passion, et les perpétuelles oscillations de son âme, aussi soupçonneuse que prompte à espérer ; à la subtilité de l'analyse psychologique s'allie une évocation précise du milieu « bourgeois » et de la vie de société napolitaine. Si, dans la production « mineure » de Boccace, l'Elegia est la meilleure œuvre en prose, le Ninfale fiesolano (1344-1346) est la plus réussie des œuvres en vers : poème étiologique sur l'origine de l'Africo et de la Mensola- petites rivières des environs de Florence-, où l'érudition cède le pas à l'affabulation mythologique, pour acquérir une grâce champêtre pleine de poésie.

Le Décaméron

Toutes ces expériences littéraires conduisent désormais Boccace au seuil de son chef-d'œuvre : le Décaméron (1348-1353).

Fuyant la peste qui s'était abattue en 1348 sur Florence, dix jeunes gens (sept femmes et trois hommes) appartenant à la société la plus aisée de la ville se retirent à la campagne, où ils se récréent dix jours durant (sur les quatorze que durent leurs vacances : les vendredi et samedi étant consacrés aux oraisons et à l'hygiène) au récit de dix fois dix nouvelles, dont le thème est imposé successivement par le « roi » ou la « reine » de la journée. Telle est la structure des Dix Journées, où le cadre extérieur de la narration (la célèbre description de la peste, qui ouvre le livre, celle des divertissements- chants et danses- de la compagnie, la psychologie des différents narrateurs et narratrices) est en harmonieux équilibre avec la tonalité des nouvelles qui s'enchaînent les unes aux autres selon les principes les plus raffinés de la rhétorique du temps. L'amour est le motif central de ces récits : amour conjugal ou adultère, sensualité et fidélité, idylle ou tragédie (les amants de Boccace sont capables de mourir d'amour), jusqu'à la représentation emblématique de l'amour comme forme pure de la libéralité et de la magnanimité (Xe journée). Le goût de l'aventure et le triomphe de l'esprit (au double sens de raison et ironie, voire habileté à duper) sur l'obscurantisme et la niaiserie sont les autres thèmes de prédilection de Boccace et, à travers lui, de la nouvelle bourgeoisie intellectuelle et commerçante. Le monde chevaleresque et courtois est également évoqué dans le Décaméron : non point sur le mode de la nostalgie, mais dans sa dimension poétique de fable.

Recherches érudites et éloge de Dante

La rencontre de Pétrarque en 1350, l'amitié et la collaboration qui s'ensuivent sont décisives dans la carrière de Boccace, qui coïncide désormais avec l'essor de l'humanisme. Dès 1360, les principaux humanistes florentins se réunissent autour de Boccace, qui fut le premier écrivain italien à lire Homère et Platon dans le texte. En 1370, il transcrit les œuvres de Tacite découvertes à Montecassino. À l'exception du Corbaccio (1354-1355 ou 1365-1366), énigmatique et violente satire de la femme dégradée au rang de « femelle », et des églogues du Bucolicum carmen (1351-1366), toutes les œuvres, latines ou vulgaires, postérieures au Décaméron sont de caractère doctrinal ou érudit : De casibus virorum illustrium (1355-1375), De claris mulieribus (1360-1375), De genealogiis deorum gentilium (1350-1375), De montibus, silvis, fontibus, lacubus, fluminibus, stagnis seu paludibus et de nominibus maris liber (1355-1374) ; le Trattatello in laude di Dante (1357-1362), biographie et profil poético-culturel de l'auteur de la Divine Comédie, jette les bases de la critique humaniste moderne. Boccace passe les dernières années de sa vie à transcrire les œuvres de Dante, ainsi qu'à revoir et corriger le texte du Décaméron. On peut enfin trouver un précieux témoignage sur l'évolution littéraire et morale de Boccace dans ses 24 épîtres (adressées, entre autres, à Pétrarque) et dans les 126 pièces de ses Rime, qui jalonnent, les unes et les autres, les principales étapes de sa carrière.