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Roman de la Rose

Roman de la Rose
Roman de la Rose

Chef-d'œuvre de la poésie allégorique, en deux parties.

Une œuvre résume toute l'aventure de la courtoisie : le Roman de la Rose, qui réunit sous un même titre deux fictions allégoriques, composées à quarante ans de distance par deux poètes de tempéraments opposés.

Au long du xiiie siècle, la courtoisie a connu une évolution, mais elle a poursuivi un même but profond : domestiquer le mythe de la passion fatale de Tristan et Iseut. Et la Rose a opposé son mystère à celui du Graal.

Les deux faces du Roman de la Rose

Conservé dans plus de 300 manuscrits, imprimé dès 1480, le Roman de la Rose est, à lui seul, une ère de la littérature française. Il se présente comme un poème allégorique et didactique en deux parties. La première, écrite vers 1230, est un Art d'aimer selon les règles de la société courtoise, dû à un certain Guillaume, natif de Lorris-en-Gâtinais : elle décrit en 4 058 vers, et dans le cadre fictif d'un songe, la tentative d'un amant pour s'emparer de l'objet aimé, représenté par une rose au cœur d'un verger. La seconde partie, le Miroir aux amoureux, a été composée entre 1270 et 1280 par Jean Chopinel, dit Jean de Meung, qui ajouta 17 723 vers au texte de Guillaume de Lorris : c'est, pour l'essentiel, une encyclopédie des connaissances et une satire de la société du temps, dans laquelle la délicatesse précieuse fait place à l'ironie et à la verve gauloise.

À la disproportion et à l'écart chronologique considérable entre les deux parties s'ajoute une opposition de dessein et de ton. Le premier Roman de la Rose est poétique, allusif ; le second est érudit, digressif. Le premier constitue l'œuvre courtoise la plus originale et l'aboutissement d'un siècle de raffinement aristocratique et littéraire ; le second est le produit type de l'esprit scolastique et le chef-d'œuvre de la rhétorique érudite qui triomphe dans les débats des clercs.

Un miroir de la société

Le Roman de la Rose est né dans un pays, l'Île-de-France, où la croissance rurale et le pouvoir politique avaient connu une ascension particulièrement vigoureuse depuis plus d'un siècle.

La courtoisie s'épanouit au lendemain de la victoire de Bouvines et de la conquête du Languedoc, au moment où se déploient les rosaces de l'art gothique et les subtilités de la polyphonie musicale, alors que les croisades ont refoulé au-dehors de l'Europe la violence chevaleresque et que les tournois proposent à la jeunesse, porteuse des valeurs nobles, une guerre jouée.

La courtoisie affirme son indépendance à l'égard de deux cultures dominantes : celle des prêtres d'abord – le verger de la première partie du roman est un lieu interdit à Pauvreté et à Papelardie, c'est-à-dire à Dévotion ; celle du roi ensuite – la courtoisie est un moyen pour les féodaux de marquer une distance à l'égard de la culture royale restée fidèle aux traditions carolingiennes, militaires et liturgiques.

La courtoisie, telle que la peint Guillaume de Lorris, est d'abord un jeu d'hommes. La Cour est une école de chevalerie, entretenue par la largesse du seigneur et animée par une compétition sans cesse renouvelée entre les jeunes gens « non chasés », qui n'ont ni terre ni famille.

À la base de la courtoisie, il y a la stratégie matrimoniale de l'aristocratie : pour conserver l'intégrité du fief et en accroître la puissance, il faut marier l'aîné seul, doter les filles – qui abandonnent ainsi leur prétention à l'héritage –, maintenir les cadets dans le célibat. Le jeune « bachelier » attend de la munificence du maître – qui, en récompense de ses exploits, lui donnera en mariage une orpheline ou une veuve – le droit de fonder une maison et un lignage. Dépendant du seigneur, il va alors jouer à dépendre de la Dame, l'épouse du seigneur. Le verger du Roman de la Rose est un lieu désarmé, où les chevaliers brillent par autre chose que leur force physique et leurs qualités guerrières ; la véritable distinction réside dans le raffinement des manières.

Quarante ans plus tard, le roman de Jean de Meung se déroule dans un autre monde. À la fin du règne de Saint Louis, l'élément moteur de l'économie n'est plus la campagne mais la cité. Les conquérants sont les marchands et non plus les défricheurs. Dans Paris, capitale qui unit la cour et la ville, règne l'administration. Un nouveau public s'est formé, mélange de chevaliers, de clercs et de bourgeois, moins soucieux de rêve, plus curieux de vie. Le christianisme est revivifié dans une piété populaire où la Nature s'offre à l'homme pour qu'il en jouisse, comme Adam au Paradis. Dans les écoles triomphe Aristote, revu par les Arabes et la scolastique : les intellectuels donnent le ton dans des joutes de l'esprit qui réclament toujours plus d'étude et de savoir. Le verger de la seconde partie du Roman de la Rose est une nature faite moins pour le seul plaisir des yeux que pour exciter le désir de connaître, de comprendre et pour inciter au respect : l'amour est au cœur du rythme naturel.

Un itinéraire initiatique et poétique

Le rêveur de Guillaume de Lorris a la vision, dans un songe prophétique, de son destin amoureux. Au milieu d'un verger paradisiaque, il découvre dans la fontaine de Narcisse, miroir magique, un buisson de roses. Fasciné par un bouton, il s'approche pour le cueillir, mais ce désir va rencontrer des obstacles de plus en plus difficiles jusqu'à la construction du château de Jalousie. Le récit s'arrête au moment où l'amoureux se désespère de ne pouvoir prendre le château. L'allégorie résume le postulat de base de la courtoisie : elle exalte la force du désir, mais elle refuse la jouissance ultime qui le comblerait et le détruirait en même temps.

Le propos de Jean de Meung va à l'encontre de cet ascétisme amoureux. S'il s'adresse aux amants c'est pour les libérer de l'illusion courtoise (les femmes, chez lui, exposent en termes crus des exigences qui n'ont rien d'éthéré) et aussi de quelques idées reçues sur l'ordre social, la vie religieuse (il s'attaque aux ordres mendiants qui dominent l'université et la conscience du roi) et l'activité scientifique (toute connaissance doit être utile). Raison joue désormais un plus grand rôle qu'Amour. Tout cela au milieu d'innombrables références historiques et mythologiques, de digressions érudites où s'entassent les souvenirs de lectures d'un étudiant boulimique, d'une rhétorique foisonnante servie par un langage truculent, libéré des censures de la courtoisie initiale. Le mythe de la rose s'achève en démystification.