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psychanalyse

(allemand Psychoanalyse)

André Brouillet, Le Dr Charcot à la Salpêtrière
André Brouillet, Le Dr Charcot à la Salpêtrière

Méthode d'investigation psychologique visant à élucider la signification inconsciente des conduites et dont le fondement se trouve dans la théorie de la vie psychique formulée par Freud.

Introduction

C'est dans un texte de 1896, Nouvelles Remarques sur les psychonévroses de défense, que Sigmund Freud (1856-1939) fait état, pour la première fois, de « la méthode difficile, mais totalement fiable de la psychanalyse ». Dès 1882, il s'est intéressé aux travaux de Josef Breuer (1842-1925), autre médecin viennois. Le cas d'Anna O le met en présence de troubles psychiques qui ne peuvent s'expliquer de façon simplement physique ou physiologique. En 1885-1886, Freud fait un stage chez Charcot (1825-1893), à l'hôpital de la Salpêtrière à Paris, et assiste à la présentation de ses malades. L'usage que le neurologue français fait de l'hypnose permet de mettre en évidence des scènes traumatiques inconscientes : « Les hystériques souffrent essentiellement de réminiscences. » Après avoir compris que la signification de la « scène originaire » tient aux fantasmes œdipiens qui s'y manifestent (1897), Freud renonce à l'hypnose au profit de la libre association. Il peut dès lors élaborer un savoir des processus inconscients, qui est appelé « métapsychologie » ; cela ouvre la voie à la psychologie des profondeurs.

La période de fondation (1900-1914)

À partir de 1900 environ, Freud explore spécialement les modalités conflictuelles des pulsions et du refoulement. L'Interprétation des rêves (1900) fournit le moyen idéal d'exploration de l'inconscient : l'explication mécaniste du rêve comme effet d'un état du corps ne suffit pas ; le rêve est porteur d'un sens qu'il faut dévoiler. L'étude des actes manqués et des diverses manifestations de la Psychopathologie de la vie quotidienne (1901-1904), puis celle du Mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient (1905) mettent au jour la validité de l'hypothèse de l'inconscient psychique : l'anodin a une signification cachée. Par ailleurs, Freud découvre la fonction de la libido et formule l'hypothèse d'une sexualité infantile.

Pendant cette période, la psychanalyse accède à une certaine reconnaissance. En 1904 paraît une sorte de manifeste, la Méthode psychanalytique de Freud. Contre la thérapie physico-chimique, ce dernier plaide en faveur d'une psychothérapie. Autour du fondateur s'organise alors le « cercle » psychanalytique de ses disciples viennois, point de départ du « mouvement » psychanalytique. En 1909, Freud commence une série de conférences à la Clark University de Worcester, aux États-Unis, puis, en 1910, est créée l'Association psychanalytique internationale. Au travail solitaire du maître fait suite un élan de recherche – ou de résistance – de portée internationale.

Les premières dissidences (1924-1939)

Alfred Adler (1870-1937), en 1911, puis Carl Gustav Jung (1875-1961), en 1912-1913, sont les premiers à se démarquer du freudisme. Ces tensions coïncident avec un remaniement important des fondements théoriques de Freud (Métapsychologie, 1915). En particulier, il a introduit le narcissisme (1914), mettant l'accent sur l'investissement de la libido sur le moi. Il est alors conduit à une refonte de la conception générale du conflit psychique, en faisant émerger la pulsion de mort (Au-delà du principe de plaisir, 1920). Les années 1920 marquent ainsi un tournant important de la théorie psychanalytique. L'apparition d'une nouvelle « topique » (théorie des lieux, ou instances psychiques) substitue à l'ancienne division inconscient-préconscient-conscient la distinction ça-moi-surmoi (le Moi et le Ça, 1923). Une nouvelle théorie de l'angoisse se constitue (Inhibition, symptôme et angoisse, 1926).

Depuis 1923, Freud souffre d'un cancer de la mâchoire. En dépit de la lutte qu'il lui faut mener, il précise et met à jour différents aspects du savoir psychanalytique, notamment à propos du « clivage du moi » (le Clivage du moi dans le processus de défense, 1937) et de la cure (Analyse finie et analyse infinie, 1937). Il a aussi étendu l'objet de la psychanalyse au statut de la religion (l'Avenir d'une illusion, 1927) ou encore aux questions sociales et à l'idée de progrès (Malaise dans la civilisation, 1930 – également traduit sous le titre le Malaise dans la culture). Moïse et le monothéisme (1939) est une forme de testament personnel.

Les concepts fondamentaux de la psychanalyse

L'inconscient psychique

L'idée d'« inconscient » et le terme lui-même n'appartiennent pas en propre à la psychanalyse. Dès l'Antiquité, on connaît et on nomme les phénomènes psychiques qui échappent à la conscience : la pythie de Delphes, par exemple, sert d'intermédiaire pour des énoncés dont le sens lui est caché ; au début du livre IX de la République, Platon donne une explication des rêves en élaborant une théorie du rapport entre le corps et l'âme. Descartes, de son côté, dans le traité des Passions de l'âme (1649), rend compte des réactions que le sujet éprouve, et des images qui lui viennent sans qu'il en soit l'auteur. Dans ces conceptions, le terme « inconscient » n'a qu'une valeur d'adjectif, dont le sens est proche de « involontaire ».

La rupture freudienne tient essentiellement dans le passage de l'inconscient physiologique à l'inconscient psychique : irréductible à un effet de la causalité physique, l'inconscient est une activité de pensée dont l'élaboration nous demeure cachée. Le texte de 1912, Quelques Remarques sur le concept d'inconscient en psychanalyse, définit le sens proprement psychanalytique de l'inconscient selon trois niveaux.

Trois niveaux de sens

Au premier niveau, le terme « inconscient » désigne l'aptitude d'une représentation à disparaître puis à reparaître. Cette aptitude suppose une existence latente de la représentation ; elle est ainsi « telle que nous n'en remarquons pas l'existence mais que nous sommes néanmoins prêts à admettre sur le fondement d'indices et de preuves d'une autre nature ». Cette latence n'est pas seulement statique : le phénomène de la suggestion hypnotique – un sujet endormi artificiellement est capable de réaliser, une fois réveillé, l'acte dont on lui aura donné la consigne pendant son sommeil – montre une dimension dynamique de la représentation inconsciente.

Ainsi, au deuxième niveau de sens, l'inconscient désigne la capacité que possède une représentation de rester active, en dehors même de l'activité de la conscience dont l'accès lui est interdit. Une ligne de partage très nette se dessine entre les représentations non actuellement présentes à la conscience (préconscientes) et les représentations structurellement exclues de la conscience. Seules ces dernières peuvent, en toute rigueur, être qualifiées d'« inconscientes ».

C'est à la jointure du préconscient et de l'inconscient que se situent la défense et la résistance : le passage de l'inconscient au préconscient donne lieu à un conflit fondamental. En ce sens, le mot « inconscient » perd sa dimension exclusive d'adjectif pour devenir substantif. La découverte de l'inconscient psychique engage ainsi une conception de l'homme : il ne s'agit pas d'une réalité propre aux seuls cas dits « pathologiques ». L'inconscient doit être compris comme un système : telle est la portée du troisième niveau de sens, qui est le plus décisif de toute la doctrine freudienne. Il signifie qu'il y a un régime psychique inconscient, qui met en relation différentes instances selon des lois et des modalités que l'analyse peut, en partie, mettre au jour. C'est pourquoi la psychanalyse peut prétendre au statut de « science de l'inconscient » : le mode de fonctionnement psychique se prête à une enquête positive, dans la mesure où l'inconscient est une structure déterminante propre à tous les hommes, et indéniable quant à ses manifestations.

Pulsion et libido

Le terme « pulsion » a été introduit dans les traductions françaises pour rendre le mot allemand Trieb et pour éviter l'emploi de « tendance » ou d'« instinct ». La pulsion est un processus dynamique consistant en une poussée (charge énergétique) qui fait tendre l'organisme vers un but. Selon Freud, une pulsion a sa source dans une excitation corporelle : elle est en son fonds somatique, mais elle s'exprime sous forme psychique. Son « but » est de supprimer l'état de tension qui constitue sa « source » ; c'est dans l'« objet » qu'elle atteint son but. Le terme apparaît en 1905 dans les Trois Essais sur la théorie de la sexualité. L'étude des perversions sexuelles et l'introduction de la notion de sexualité infantile conduisent Freud à contester la conception traditionnelle qui attribue à la pulsion sexuelle un but spécifique (union-engendrement) et qui la localise dans l'appareil génital. Une des plus grandes ruptures de la psychanalyse consiste à montrer, au contraire, que l'objet est variable, contingent et constitué au gré de l'histoire personnelle de chacun. Les buts sont multiples et peuvent être partiels ; les sources somatiques elles-mêmes sont diverses et dépassent très largement l'appareil génital : elles peuvent retenir des zones érogènes distinctes. Les pulsions partielles ne se subordonnent pas à l'accomplissement du coït et ne s'y intègrent qu'au terme d'un processus complexe, distinct de la maturation biologique. Les Trois Essais sur la théorie sexuelle de 1920 énoncent nettement l'idée d'une activité sexuelle antérieure à la puberté, caractérisée par le primat successif de « pulsions partielles » (orale, anale, phallique) cédant la place, dans un second temps, à l'« amnésie infantile », par laquelle s'ouvre la « période de latence ».

La sexualité, en ce sens élargi, informe donc toute la vie psychique. Cependant, la théorie des pulsions, chez Freud, est toujours dualiste. Le premier dualisme qu'il ait conçu est celui qui oppose les pulsions sexuelles aux pulsions du moi et d'autoconservation visant à satisfaire les besoins indispensables à la conservation de l'individu. Cette dualité permet de rendre compte du conflit psychique : le moi trouve dans la pulsion d'autoconservation une défense contre la sexualité. En outre, dans Au-delà du principe de plaisir, Freud oppose pulsions de vie et pulsions de mort. Les pulsions de mort visent à abolir la tension en ramenant l'être vivant à l'état inorganique : elles sont pour cela tournées d'abord vers l'intérieur, et tendent à l'autodestruction ; ce n'est que de façon secondaire qu'elles se tournent vers l'extérieur, sous la forme de pulsions d'agression ou de destruction.

La pulsion sexuelle se tient donc à la limite somato-psychique. Freud désigne par « libido » l'aspect psychique de la pulsion sexuelle : elle est « la manifestation dynamique dans la vie psychique de la pulsion sexuelle ». Dans la mesure où la pulsion sexuelle représente une force qui exerce une « poussée », la libido est définie par Freud comme l'énergie de cette pulsion : elle se caractérise par sa dimension quantitative.

Le complexe d'Œdipe

Le déploiement de la libido dans le cadre de la sexualité infantile s'exprime par le complexe d'Œdipe. C'est par son autoanalyse, qui l'amène à se découvrir une attirance pour sa mère et une jalousie, mêlée d'agressivité, envers son père, que Freud prend conscience du complexe d'Œdipe. Le 15 octobre 1897, il confie au médecin et biologiste Wilhelm Fliess, avec qui il entretient une correspondance importante : « Le pouvoir d'emprise d'Œdipe roi devient intelligible […] le mythe grec met en valeur une compulsion que chacun reconnaît pour avoir perçu en lui-même son existence. » Au-delà de l'histoire et des variations individuelles, la structure des désirs ambivalents de l'enfant à l'égard de ses parents est constante. Tout être humain se voit imposer la tâche de maîtriser le complexe d'Œdipe.

Dans son aspect positif, l'Œdipe correspond au mythe grec : désir de la mort du parent de même sexe, en tant que rival ; désir sexuel pour le parent du sexe opposé. Dans son aspect négatif, il offre une modalité plus complexe : amour débordant pour le parent du même sexe ; haine jalouse pour le parent de sexe opposé. « Le petit garçon n'a pas seulement une attitude ambivalente envers le père et un choix d'objet tendre dirigé sur la mère, mais il se comporte en même temps comme une petite fille en montrant une attitude féminine tendre envers le père et l'attitude correspondante d'hostilité jalouse à l'égard de la mère » (le Moi et le Ça).

Un complexe fondateur de la personnalité

Le complexe d'Œdipe se déploie entre l'âge de 3 et 5 ans, durant le stade phallique, puis connaît un déclin au seuil de la période de latence. Il se ravive à la puberté, avant d'être surmonté, de façon inégale, dans le choix particulier d'un type d'objet. En ce sens, il exerce un rôle fondamental dans la formation de la personnalité. Chez le garçon, la « menace de castration » par le père interdit la satisfaction du désir incestueux et tend à mettre fin au complexe d'Œdipe. Chez la fille, le complexe de castration a tendance, à l'inverse, à relancer le complexe d'Œdipe : concevant l'absence de pénis comme un préjudice subi qu'elle cherche à nier, elle tend à désirer un enfant de son père à titre de compensation.

Le complexe d'Œdipe est fondateur dans la mesure même où il oriente le désir : l'organisation génitale suppose le primat du phallus, ce qui requiert aussi que soit résolue la crise œdipienne par le moyen de l'identification. Enfin, le complexe d'Œdipe est structurant, dans la mesure où il fait intervenir une instance qui interdit (prohibition de l'inceste) : le désir est ainsi fortement lié à la loi.

Refoulement, sublimation, projection

L'émergence d'une pulsion dans la sphère du conscient n'est donc ni immédiate ni nécessaire. Elle peut apparaître très indirectement sous des formes masquées.

Le refoulement

Le refoulement est l'opération par laquelle le sujet cherche à repousser ou à maintenir dans l'inconscient des représentations (pensées, images, souvenirs) liées à une pulsion. Ainsi, il y a refoulement lorsque la satisfaction de la pulsion risque d'occasionner du déplaisir par rapport à d'autres exigences. « La théorie du refoulement est la pierre d'angle sur laquelle repose tout l'édifice de la psychanalyse » (Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique) : c'est elle qui exprime la dimension dynamique et statique de l'inconscient. Le refoulement n'est pas un acte intentionnel au sens propre : les contenus refoulés échappent aux prises du sujet, ils peuvent revenir (« retour du refoulé ») sous la forme d'actes manqués ou d'une névrose obsessionnelle.

La sublimation

La sublimation est le processus par lequel la pulsion sexuelle trouve à se satisfaire de façon dérivée dans des activités qui, en apparence, n'ont pas de rapport avec elle, telles que les activités intellectuelles ou artistiques.

La projection

Par la projection, le sujet expulse hors de lui-même et localise dans l'autre, qu'il soit personne ou chose, des sentiments, des désirs, des qualités, qu'il se refuse à lui-même ou qu'il méconnaît en lui. Ce mécanisme est à l'œuvre dans la paranoïa ou dans la superstition. La phobie est ainsi une projection du danger pulsionnel : « Le moi se comporte comme si le danger de développement de l'angoisse ne venait pas d'une motion pulsionnelle, mais d'une perception, et peut donc réagir contre ce danger extérieur par les tentatives de fuite des évitements phobiques » (Métapsychologie). La projection est de la sorte, en règle générale, une conduite de rejet des excitations internes dont le déplaisir paraît insoutenable. Inversement, le sujet « prend dans son moi les objets qui se présentent à lui en tant qu'ils sont source de plaisir, il les introjecte (selon l'expression de Ferenczi) ». Le sujet n'est donc pas absolument souverain : l'idée d'une transparence du moi pour lui-même apparaît dès lors comme une illusion naïve dont il importe de se défaire. La psychanalyse introduit une rupture notable dans l'histoire des idées : les philosophies du sujet, caractéristiques de la modernité, doivent être repensées.

Le moi

La découverte de l'inconscient psychique, des mécanismes de défense, des conflits inconscients, conduit à reconsidérer radicalement le statut du moi. Celui-ci, en effet, ne peut être identifié à la personne tout entière : « Tout ce qui est conscient a d'abord été inconscient. » Le moi n'est donc qu'une des instances du système psychique. La seconde théorie des lieux psychiques (la « topique ») distingue le « ça », pôle pulsionnel de la personnalité, le « moi », instance qui se pose comme représentant la personnalité tout entière, et le « surmoi », instance critique formée par l'intériorisation des interdits parentaux et sociaux. Le moi « s'efforce de faire régner l'influence du monde extérieur sur le ça et ses tendances ; il cherche à mettre le principe de réalité à la place du principe de plaisir qui règne sans restriction dans le ça. La perception joue, pour le moi, le rôle qui revient à la pulsion dans le ça » (le Moi et le Ça).

Cette tripartition de l'inconscient s'accompagne d'une distinction intérieure à chaque instance, de sorte qu'aux relations entre les trois pôles s'ajoutent des relations internes à chacun des pôles. Le moi est dans une relation de dépendance à l'égard du ça. Chaque instance peut être pensée comme une personne : les relations intra-subjectives sont pensables sur le modèle de relations intersubjectives ; le surmoi, par exemple, se comporte de façon sadique envers le moi.

Le moi exerce des fonctions diverses et contradictoires : opposition aux pulsions et satisfaction des pulsions, connaissance objective et déformation systématique, résistance et levée des résistances. Le moi est en effet dans une position intermédiaire, il est situé entre des exigences contradictoires : « Il est soumis à une triple servitude et, de ce fait, est menacé par trois sortes de dangers : celui qui vient du monde extérieur, celui de la libido du ça et de la sévérité du surmoi […] Comme être frontière, le moi tente de faire la médiation entre le monde et le ça, de rendre le ça docile au monde, de rendre le monde, grâce à l'action musculaire, conforme au désir du ça » (le Moi et le Ça).

La question du narcissisme

L'introduction du narcissisme dans l'ensemble de la théorie psychanalytique (Pour introduire le narcissisme, 1914) a une incidence notable sur la définition du moi. Le narcissisme, par référence au mythe de Narcisse, est l'amour porté à l'image de soi-même : la libido réinvestit le moi en désinvestissant l'objet. Il y aurait ainsi comme un principe de conservation de l'énergie libidinale : la « libido du moi » (investie dans le moi) et la « libido d'objet » se compensent : plus l'un absorbe, plus l'autre s'appauvrit. « Le moi doit être considéré comme un grand réservoir de libido d'où la libido est envoyée vers des objets et qui est toujours prêt à absorber de la libido qui reflue à partir des objets » (Psychanalyse et théorie de la libido, 1923). L'investissement libidinal, l'attachement à l'image de soi du moi ont ainsi une réelle permanence : dès lors, le narcissisme apparaît non pas comme un stade, mais comme une « stase », une réserve permanente, de la libido, indépassable par les investissements d'objets. La psychanalyse va donc bien au-delà du domaine de la thérapie : elle implique une conception de l'homme, de ses relations interpersonnelles. Elle peut ainsi être appliquée à de nombreux domaines. Freud lui-même en a donné quelques exemples.

La psychanalyse appliquée

Dès 1913, Freud écrit : « La relation entre les impressions psychiques et le cours de la vie de l'artiste et ses œuvres comme réactions à ces excitations appartient aux plus attrayants objets de l'examen psychanalytique » (l'Intérêt de la psychanalyse). En 1926, la Question de l'analyse profane montre que la science de la littérature, l'histoire de la civilisation, l'étude de la mythologie et de la psychologie des religions appartiennent aux domaines concernés par la psychanalyse.

Psychanalyse et activité artistique

La création littéraire ne saurait être réduite à une explication mécanique ; la question de l'inspiration de l'auteur et de la genèse de l'œuvre n'est cependant pas hors de toute clarification : « Les rêves éveillés sont la matière première de la production poétique, car, à partir de ses rêves éveillés, le poète fait, par certaines transformations, déguisements et renoncements, les situations qu'il introduit dans ses nouvelles, romans et pièces de théâtre » (Leçons d'introduction à la psychanalyse, 1916).

« C'est sur la beauté que la psychanalyse a le moins à dire » (Malaise dans la civilisation) : elle ne se situe pas sur le même plan que la critique esthétique. Elle analyse l'art comme une « partie de la création psychique visant la satisfaction des souhaits refoulés qui habitent depuis les années de l'enfance, insatisfaites, dans l'âme de tout un chacun » (Court Abrégé de psychanalyse, 1938). L'art a ainsi pour fonction d'opérer la réconciliation des deux principes de plaisir et de réalité.

La psychanalyse s'attache donc aux « déchets », à ce que l'artiste rejette, aux détails jugés de prime abord insignifiants ; elle s'efforce d'en décrypter la logique implicite. Par exemple, le terme d'Unheimlich, qui désigne ce qui est à la fois familier et angoissant, et qui constitue un des ressorts du fantastique, s'éclaire dès lors qu'on le réfère à la question du refoulement : « L'inquiétante étrangeté prend naissance dans la vie réelle lorsque des complexes infantiles refoulés sont ranimés par quelque impression extérieure, ou bien lorsque de primitives convictions surmontées semblent de nouveau être confirmées » (l'Inquiétante Étrangeté, 1919).

Psychanalyse et réalité sociale

La psychanalyse ne peut manquer de rencontrer la question sociale ; l'inconscient est structuré par les jeux de complexes et de conflits au sein de la famille. Totem et Tabou (1913) envisage un « mythe scientifique » pour dévoiler l'essence inconsciente de la famille : la famille primordiale est la horde dominée par le mâle le plus puissant ; les fils révoltés et coalisés ont dû tuer le père pour former leurs propres familles. Psychologie des masses et analyse du moi (1921) prolonge cette analyse : les « foules artificielles » (Église, armée) présentent une forme instituée du meurtre du père. Cependant, pour fonder le lien social, les « fils » doivent faire revivre le père originel en opérant l'idéalisation commune d'un père, d'où la constitution libidinale de la foule primaire, c'est-à-dire celle d'« une somme d'individus, qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et se sont en conséquence, dans leur moi, identifiés les uns aux autres. » C'est ainsi que se forme comme un Narcisse collectif.

L'analyse des phénomènes sociaux donne aussi lieu à une analyse de la culture, entendue dans la double acception ethnologique et humaniste du terme. Précédé de l'article indéfini (une culture), le vocable désigne les rites, les symboles, les croyances propres à une société ; précédé de l'article défini (la culture), il signifie la maîtrise de connaissances formant l'honnête homme. Ces deux niveaux de sens sont liés entre eux : ils supposent l'idée d'institution et conduisent à celle de civilisation. Les trois ouvrages Totem et Tabou, l'Avenir d'une illusion et Malaise dans la civilisation explicitent ces ambivalences et ces liens.

La civilisation (Kultur) est édifiée sur la répression des pulsions ; elle exige « un renoncement dont toutes les constitutions ne sont pas capables […] l'expérience nous apprend que pour la plupart des hommes existe une frontière au-delà de laquelle leur constitution ne peut plus suivre l'exigence culturelle » (Malaise dans la civilisation). Cette incapacité à intégrer les renoncements requis par la civilisation apparaît sous la forme de névrose : « La névrose, partout où elle se porte et chez quiconque elle se trouve, sait rendre vaine l'intention de la civilisation. » Ainsi, le malaise « dans » la civilisation est d'abord un malaise « de » la civilisation.

L'Avenir d'une illusion, prolongeant les travaux de Ludwig Feuerbach sur l'Essence du christianisme (1841), analyse la religion comme expression de la nostalgie du père. À cette enquête psychologique sur la religion Moïse et le monothéisme ajoutera, une décennie plus tard, un point de vue historique.

Au-delà de ces domaines, la psychanalyse peut éclairer la criminologie. La question du meurtre habite l'inconscient sous l'aspect du meurtre primordial du père, c'est-à-dire du complexe d'Œdipe. Dans Dostoïevski et la question du parricide (1928), Freud explore le narcissisme mortifère, le passage de la haine de soi à la destruction de l'autre.

Méthodes thérapeutiques

Indications et risques

La psychanalyse s'adresse surtout aux états névrotiques, aux troubles de la sexualité (impuissance, frigidité), parfois aux psychoses et aux affections psychosomatiques. C'est aussi une méthode d'investigation des troubles de la personnalité. La décision d'entreprendre une psychanalyse dépend avant tout de la personnalité du sujet et de son désir de guérir (et non seulement de la recherche d'une gratification affective). Les chances de succès sont plus importantes si la psychanalyse est entreprise avant l'âge de 50 ans.

La psychanalyse n'est pas dépourvue de risques pour le sujet et son entourage en raison du « processus de changement » ; aussi tout psychanalyste doit avoir lui-même suivi une psychanalyse et être affilié à un institut ou à une société psychanalytiques reconnus.

Déroulement

La cure psychanalytique, sur le plan technique, a plusieurs règles générales : patient allongé sur un divan afin de faciliter la détente physique ; analyste hors de la vue du patient ; trois séances hebdomadaires en moyenne avec horaires et honoraires fixés d'avance. Une cure dure de deux à quatre ans, voire au-delà.

La clé de voûte du traitement est le « transfert », relation ambivalente qui s'instaure entre le sujet et son analyste, qui doit garder une « neutralité bienveillante ». Le malade parle le plus librement possible en ne dissimulant rien de ses pensées (technique des associations libres) ni de ses rêves. Au fur et à mesure s'instaure le transfert, à travers lequel réapparaissent les conflits infantiles, les attitudes face aux parents, etc. Ce transfert sera peu à peu interprété par l'analyste, lequel doit tenir compte de ses propres réactions envers le patient (contre-transfert). Les psychanalyses d'enfants ont débuté vers 1920, avec Anna Freud et Melanie Klein, en substituant le jeu aux associations verbales.

La longueur du processus et les contraintes financières ont aujourd’hui réduit les applications de la psychanalyse. Cependant, des psychothérapies d’inspiration psychanalytique sont très souvent pratiquées.

La psychanalyse au-delà de Freud

La psychanalyse est bien plus qu'une méthode thérapeutique, car non seulement elle engage une conception de l'homme et de la société, mais elle opère une véritable rupture dans l'histoire des idées : après la psychanalyse, le statut du sujet, la question du langage et du symbolique, celle de l'histoire et de la civilisation ne sont plus pensables comme avant. Ses développements ont été très nombreux et variés. La présentation de quelques figures emblématiques peut en donner une idée.

Karl Abraham (1877-1925)

Dans Essai d'une histoire du développement de la libido sur le fondement de la psychanalyse des perturbations psychiques (1924), Karl Abraham spécifie les phases du développement libidinal : avant de parvenir à la position d'un objet total, le psychisme se cristallise sur des objets partiels, l'oralité par exemple. Aussi la psychose peut-elle être comprise comme une régression de la libido à son stade le plus primitif, stade oral ou « cannibalique ».

Sándor Ferenczi (1873-1933)

Le psychanalyste hongrois Sándor Ferenczi introduit la notion d'introjection, antonyme et complément de la notion freudienne de projection : « Alors que le paranoïaque projette à l'extérieur les émotions devenues pénibles, le névrosé cherche à inclure dans sa sphère d'intérêts une part aussi grande que possible du monde extérieur, pour faire l'objet de fantasmes conscients ou inconscients […] Je propose d'appeler ce processus inverse de la projection introjection » (Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle, 1924).

Melanie Klein (1882-1960)

Pour analyser la psychologie infantile, Melanie Klein associe les notions d'objet partiel et d'introjection. L'objet oral, le sein maternel, est le prototype même de l'objet. La voracité et l'envie s'accompagnent de frustration : le sein refusé apparaît comme mauvais. La première phase du développement psychique, prise entre avidité et haine destructrice, ne donne pas lieu à un moi intégré. Il faut passer à la phase dite « dépressive » pour que l'objet partiel « sein » laisse la place à l'objet total « mère » : à la peur d'avoir mal à cause du sein refusé fait place la peur de faire mal à la mère. L'agressivité est alors inhibée ; l'enfant fait l'épreuve de l'angoisse de l'abandon, ce qui lui permet de se saisir lui-même comme sujet distinct. Cette importance accordée à la relation d'objet dans les travaux de Melanie Klein a pour effet de minimiser le rôle du narcissisme (Développement de la psychanalyse, 1952 ; Envie et Gratitude, 1957).

Wilhelm Reich (1897-1957)

Se démarquant de Freud au cours des années 1920, Wilhelm Reich donne une orientation plus corporelle à la psychanalyse : selon lui, la libido est une donnée matérielle, « déterminant tout le développement psychique », que l'on peut localiser dans le bioélectrique ; la génitalité est pensée comme une énergie de base qui exige la décharge dans l'orgasme (la Fonction de l'orgasme, 1927). Le symptôme se forme moins à partir du refoulement qu'à partir de l'accumulation de l'énergie génitale dont la décharge est empêchée. Le symptôme a sa source à l'extérieur du sujet, dans la répression de la cause, du côté de la réalité. Reich élabore sur ces bases une pensée de la libération du moi, déchargé de ses entraves sexuelles et sociales.

Donald W. Winnicott (1896-1971)

Avec le pédiatre et psychanalyste britannique Donald W. Winnicott est introduite la notion d'« objet transitionnel », qui donne une nouvelle signification à l'« objet ». Cette expression désigne une réalité matérielle que l'enfant, entre quatre mois et un an, s'approprie – un coin de couverture, par exemple. Plus qu'une partie du corps et moins qu'un jouet, cet objet est en transition entre l'intérieur et l'extérieur, entre « soi » et « non-soi ». La relation d'objet transitionnelle n'est pas à proprement parler une relation à l'objet, puisqu'elle est comme inséparable du moi (l'Enfant et sa famille, 1957 ; l'Enfant et le monde extérieur, 1957 ; Jeu et réalité : l'espace potentiel, 1971).

Jacques Lacan (1901-1981)

L'œuvre de Jacques Lacan opère une refonte radicale des théories de la relation d'objet. Au lieu de penser l'objet comme objet de satisfaction pulsionnelle (dont le modèle est l'objet oral chez Melanie Klein), il s'agit de le penser comme objet à jamais insatisfait de la castration. Il faut ôter à l'objet toute valeur substantielle pour le concevoir comme l'indice d'un manque, « trou » de la « castration » et donc cause du désir. Lacan utilise l'appellation « objet a » pour désigner ce rapport à l'objet qui est un rapport au manque.

Cette refonte de l'idée d'objet est liée à une réhabilitation de la problématique du narcissisme. Se penchant sur la psychologie précoce, négligée par Freud et mise en avant par Melanie Klein, Lacan, contrairement à cette dernière, prend la question du point de vue de la « subjectivité ». Dans le Stade du miroir comme formateur de la fonction du « je » (1949), il analyse la transformation produite chez le sujet quand il assume sa propre image. Entre six et dix-huit mois, l'enfant appréhende sa propre image dans le miroir, alors même qu'il ne peut la saisir au plan moteur. Il doit ainsi anticiper sa propre identité sur le mode imaginaire. Il s'agit de « la forme totale du corps par quoi le sujet devance dans un mirage la maturation de sa puissance ». Ce devancement n'est pas acquis dans la simplicité : « Le stade du miroir est un drame dont la poussée interne se précipite de l'insuffisance à l'anticipation. » Le « je » peut être en butte à des images partielles de soi. La subjectivité se forme autour d'une méconnaissance constitutive, au point que Lacan peut parler de la structure « paranoïaque » du moi.

Marquant ainsi la fonction de manque phallique de l'objet et de méconnaissance du moi, Lacan va saisir l'inconscient du point de vue de l'Autre, point de vue qui rend compte de la structure d'aliénation du sujet : « L'inconscient, c'est le discours de l'Autre » (Écrits, 1966). Cette relation à l'Autre, irréductible, est sous-tendue par la parole : l'homme peut se définir comme un « parlêtre » ; il est de part en part immergé dans le symbolique. Dès lors, Lacan peut dire que « l'inconscient est structuré comme un langage » (Séminaire, 1975-1991).