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mer Méditerranée

(du latin medius, « qui est au milieu » et terra, « terre »)

Cinque Terre
Cinque Terre

Mer bordière de l'océan Atlantique, comprise entre l'Europe méridionale, l'Afrique du Nord et l'Asie occidentale, couvrant environ 2,5 millions de km2.

Elle communique avec l'océan Atlantique par le détroit de Gibraltar et avec la mer Rouge par le canal de Suez. C'est une mer tiède, à forte salinité et à faibles marées. L'étranglement compris entre la Sicile et la Tunisie la divise en deux bassins : la Méditerranée occidentale, avec son annexe la mer Tyrrhénienne, et la Méditerranée orientale, plus ramifiée, avec ses dépendances (mer Ionienne, mer Adriatique et mer Égée).
Cette mer a été le centre vital de l'Antiquité. Elle perdit de son importance à la suite des grandes découvertes des xve et xvie s. ; mais elle redevint l'une des principales routes mondiales de navigation grâce au percement du canal de Suez (1869).

GÉOGRAPHIE

Située sur la ceinture orogénique des Alpes, entre l'Europe et l'Afrique, la mer Méditerranée baigne des côtes aux plongées brutales. Elle constitue une entité bien spécifique du point de vue du climat, de l'hydrologie, des sols et de la végétation.

Elle forme une échancrure profonde cernée par les Pyrénées, les Alpes, les Apennins et les Abruzzes, les Balkans, le Taurus, le mont Liban et l'Atlas marocain, qui forment autant de montagnes jeunes, hautes et abruptes. Quand la mer ne borde pas leur piémont (le « pied du mont »), le relief prend la forme d'étroites plaines littorales.

Il est cependant des rivages d'exception, où les montagnes ne surplombent pas la mer mais où celle-ci baigne les limites du désert sur des milliers de kilomètres. Ainsi, une vaste et chaude plage s'étend de l'est de la Tunisie au pied du Liban tandis que, sur la rive nord, le delta du Rhône et la plaine du Pô forment également des zones d'interruption dans ce relief montagneux.

1. Une mer alpine

Presque totalement enfermée par des montagnes du système alpin, la Méditerranée tire de son encadrement une première série de caractères.

1.1. La configuration générale de la Méditerranée

Les dénivellations topographiques

Les dénivellations topographiques sont amples. La Méditerranée est une mer profonde (moyenne : 1 500 m ; maximum : plus de 5 000 m) eu égard à la modestie de ses dimensions. Les reliefs y sont très différenciés et complexes, faits d'escarpements abrupts et de surfaces planes exiguës (sauf à l'ouest : plaine bathyale algéro-provençale). Les hauts-fonds et les îles y côtoient de véritables fosses, comme au sud des archipels grecs. L'intensité de l'érosion dans les montagnes bordières a pour conséquence la part écrasante faite au matériel détritique dans le remblaiement marin.

Les côtes élevées et fermées

Les côtes élevées et fermées sont importantes. Le littoral méditerranéen typique est entaillé en falaises et en calanques, aux découpures directement calquées sur la structure. Il présente des côtes au dessin torturé et pittoresque, qui ont rendu souvent les communications malaisées avec l'arrière-pays, mais qui se révélèrent très tôt favorables à la petite navigation côtière et au cabotage. En raison de l'étroitesse des plates-formes continentales et de la petitesse des vasières encastrées au fond des baies, les techniques modernes de pêche (chalutage notamment) y ont connu souvent un développement difficile. Les peuples méditerranéens, à la différence de ceux du nord de l'Europe, furent de tout temps plus des navigateurs et des marchands que des pêcheurs.

Les côtes basses

Les côtes basses sont réduites. Elles sont installées en étroit liséré au pied des montagnes ou dans le prolongement des grands bassins d'effondrement qui ont éventré l'édifice alpin, comme le golfe du Lion ou le nord de la mer Adriatique, qui font suite au couloir Rhône-Languedoc et à la plaine du Pô. Les côtes régularisées sont formées de pointements deltaïques (dont la progression est favorisée par l'abondance des alluvions et la médiocrité des marées) réunis par des secteurs rectilignes percés de lagunes (Maremme, Mar Menor, las Marisma, Albufera, etc., sont les noms les plus employés pour définir ce milieu géographique original) qui communiquent avec la mer par des passes (graus du littoral languedocien) parcourues par des courants actifs. Ce sont les côtes à lido typique, où les inondations, la médiocrité de l'écoulement et, jadis, l'insalubrité (paludisme endémique) ont rendu nécessaires d'importants travaux d'aménagement, tels que drainage et dragage.

Le cloisonnement en bassins distincts

Les trois péninsules européennes et les lignes de hauts-fonds qui leur font suite ont transformé la Méditerranée en une mer à seuils qui isolent de nombreuses mers secondaires. Cette transformation en petites cellules quasi closes s'est faite au cours des phases récentes de l'évolution morphologique : elle s'exprime non seulement dans l'originalité du remblaiement, mais également dans l'autonomie relative des circuits hydrologiques. Fortement entravée en franchissant le détroit de Gibraltar, l'onde de marée semi-diurne s'atténue très rapidement dès qu'elle traverse la mer d'Alborán ; pour la plus grande partie de la Méditerranée, l'oscillation marégraphique, décomposée en deux ondes stationnaires (une par grand bassin), ne dépasse pas 30 cm en marée moyenne. Ce n'est que sur les grandes plates-formes qu'une résonance modérée permet au marnage de dépasser le mètre (1,10 m dans le fond de l'Adriatique, 1,50 m à Gabès). Quoique réduite, l'onde peut, en certains détroits, donner naissance à des courants notables, parfois violents (détroit de Messine).

1.2. Son instabilité géologique

De nombreux changements de relief et de contours

Tout au long de son évolution, la Méditerranée fut un bassin à géométrie variable qui a maintes fois changé de reliefs et de contours, et cela jusqu'à des périodes très récentes. En dépit des très nombreux travaux et des forages profonds (vingt-huit furent réalisés en 1970 par le navire-foreur Glomar Challenger en quinze sites différents), l'accord est loin d'être réalisé entre les divers auteurs qui ont tenté d'en reconstituer l'évolution.

À l'origine, la Méditerranée fut une mer largement ouverte, établie comme une grande déchirure entre l'Europe et la massive plate-forme africaine. Elle n'était alors qu'un large bras de mer situé dans le prolongement de la Téthys. Les sédiments, accumulés au fond de ce bassin en forme de géosynclinal, constituèrent le matériau des montagnes bordières, qui naquirent du rapprochement progressif ou brutal entre les môles nord et sud. On peut écrire que la Méditerranée est installée dans le lit du plissement alpin. Les parties actuellement les plus profondes sont celles qui furent épargnées par cette orogenèse tertiaire (par exemple la plaine bathyale algéro-provençale) ou, au contraire, affaissées par compensation isostatique (par exemple les mers d'Alborán et Tyrrhénienne, qui sont les parties effondrées des zones internes du plissement démesurément alourdies par des montées magmatiques).

Dans chaque forage du Glomar Challenger furent trouvés des niveaux plus ou moins épais d'évaporites (marnes gypseuses, anhydrite nodulaire et surtout sel gemme) datées (à l'aide des foraminifères) du Messinien (fin du Miocène). Il est encore difficile d'expliquer la présence de ce sel ; cependant, comme il est établi que l'ouverture du détroit de Gibraltar a dû se produire au Pliocène, voire au Quaternaire, il est légitime de supposer qu'au préalable la Méditerranée fut soumise, après la mise en place des grands reliefs, à un régime de bassins fermés en proie à une évaporation active.

D'intenses efforts de compression

L'intensité des efforts de compression explique l'importance des phénomènes tectoniques, notamment dans le bassin oriental. Le seuil « est-méditerranéen » est une longue cordillère plissée comparable à une guirlande insulaire en voie de formation (d'anciens dépôts du Nil y sont déformés) au sud des fosses hellènes. Les pentes continentales peuvent être interprétées comme de gigantesques flexures-failles affectées de glissements. Un dernier témoignage de cette activité est fourni par l'abondance des appareils volcaniques qui furent tronqués par des surfaces d'abrasion marine ou démantelés par l'érosion à la façon du Vésuve, comme on l'a constaté pour ceux de la mer d'Alborán et de la mer Tyrrhénienne.

Compressions et déformations se poursuivent aujourd'hui, comme l'atteste l'importance de la séismicité, qui, pour les géophysiciens, est le résultat de l'affrontement de la plaque africaine avec la plaque européenne, sous laquelle elle plonge, comme dans le bassin oriental. Nombreuses sont les preuves de déformations des terrasses marines récentes, de rejeu de failles le long des grandes falaises (Péloponnèse), d'apparitions souvent éphémères (par exemple sur le seuil sicilo-tunisien) et même de destructions partielles (par exemple Santorin en mer Égée) d'îles sous l'effet des phénomènes volcaniques. Périodiquement, les pentes continentales sont secouées par des tremblements de terre qui déclenchent des avalanches de boue ravinant les cañons et sectionnant les câbles sous-marins, dont on retrouve des tronçons dans les plaines bathyales (comme cela fut observé lors du grand tremblement de terre de Chlef en 1954).

2. Une mer subtropicale

2.1. Le climat

Le climat de la Méditerranée est caractérisé par la faiblesse des pluies (moyenne inférieure à 500 mm, toute la marge sud-est étant même franchement aride), les valeurs élevées des températures moyennes et l'intensité de l'évaporation (environ 1 400 mm par an). Saisonnièrement alternent les influences polaires et tropicales. En hiver et parfois au printemps, les dépressions issues du front polaire parcourent le couloir de basses pressions fortement creusé entre deux alignements anticycloniques nord et sud. Le maximum des précipitations se concentre lors de la saison froide, de novembre à mars. À Athènes (en Grèce), 40 % des pluies tombent durant les trois mois d'hiver. Pendant cette même période, Tel-Aviv (en Israël) reçoit 70 % de ses précipitations annuelles, et Alger (en Algérie) 60 %. Ces pluies prennent la forme d'averses violentes et d'orages qui ont une action érosive très importante. Dans certains bassins de l'Espagne du Sud et du Maroc, les pluies ne dépassent pas 200 mm/an, et l'aridité devient particulièrement menaçante sur la frange sud de la Méditerranée. À l'inverse, les flancs montagneux bien exposés de la Toscane, des Cévennes et de la côte dalmate sont propices à l'agriculture. Il n'est pourtant pas rare d'y voir des périodes de sécheresse se prolonger.

L'été est partout très chaud, avec des maxima pouvant dépasser 40 °C. L'été, le ciel se voile parfois lorsque soufflent le sirocco ou le khamsin, ces vents de la rive sud chargés du sable du désert. Dès le mois de novembre, des dépressions se forment et attirent les vents froids et secs de la rive nord : le mistral dans le couloir du Rhône, la bora dans le golfe de Gênes et, surtout, le vardar des Balkans. Dès lors, « les lignes de cyprès en Provence, les pare-vent de joncs de la Mitidja, les bottes de paille dont s'entourent les semis de légumes en Sicile sont indispensables à la protection des cultures » (Fernand Braudel).

En été et parfois en automne, la pression décroît sensiblement de l'ouest vers l'est (les courbes isobares sont orientées du nord vers le sud). Mais les dépressions ne peuvent parvenir sur le bassin, qui reste placé sous la protection de l'anticyclone atlantique. Le gradient de pression est donc faible, les vents sont modérés (avec un très remarquable effet de mousson sur toutes les côtes méridionales), les perturbations sont rares, les pluies sont absentes, la mer est belle ou modérée.

En toute saison, cette alternance saisonnière peut être perturbée par des phénomènes locaux tels que : l'intensité plus ou moins grande des brises de terre et de mer ; l'élévation des reliefs côtiers, qui produisent un blocage de l'air et un renforcement local du gradient de pression et des vents ; l'élaboration de petites perturbations susceptibles de provoquer de subites chutes barométriques qui sont à l'origine de seiches comme celles de la côte dalmate ou grecque ou de brutales surélévations du niveau de la mer comme le phénomène connu sous le nom de marobbio en mer des Syrtes.

2.2. Contraintes et adaptation au climat

Ce climat, qui ravit le touriste, est bien plus difficile pour l'habitant, qui doit maîtriser l'hydrographie afin de cultiver sa terre. Ces contraintes, en matière d'irrigation ou d'assèchement, ont conditionné, selon Fernand Braudel, la création d'une hiérarchisation sociale très stricte pour les populations rurales pauvres. Ce type d'organisation serait à l'origine de la création et de l'extension du système des grands domaines, typique de ces régions. Ainsi, l'avancée de la terre (en Camargue, en Corse, en Tunisie et, surtout, en Andalousie) permettait d'assurer les besoins en nourriture des villes en forte expansion entre le xve et le xvie s. Mais les surfaces cultivables restaient insuffisantes, il a donc fallu s'étendre et conquérir d'autres mondes. Fernand Braudel voit là l'une des principales explications aux Grandes Découvertes, à la traversée de l'Atlantique et à la création d'une Amérique espagnole.

2.3. L'hydrologie

Une mer tiède

La température moyenne de l'eau de surface est comprise entre 17 (golfe du Lion) et 21 °C (eaux égyptiennes). C'est le nord de l'Adriatique (ouverte sur l'Europe centrale) qui a la plus faible moyenne annuelle (moins de 14 °C). L'amplitude thermique reste modérée à l'est, mais augmente vers le nord-ouest (plus de 10 °C), surtout sur les plates-formes continentales soumises aux vents froids du nord, comme le golfe du Lion et l'Adriatique. Jusqu'aux plus grandes profondeurs, la température de la Méditerranée, à la différence de l'Atlantique, reste égale ou supérieure à 13 °C, ce qui a pour conséquence que toute la colonne d'eau est homotherme en hiver. Cette eau profonde provient des plongées, que subit l'eau de surface des régions septentrionales lorsque sévissent de longues périodes de froid sec et rigoureux.

Une mer salée

Les pertes par évaporation ne sont compensées que pour un tiers par les apports locaux des pluies et des fleuves. On dit alors que la Méditerranée est une mer à bilan hydrologique négatif : fait fondamental qui s'exprime par une augmentation sensible de la teneur en sels, qui croît régulièrement vers l'est au fur et à mesure que s'évanouit l'influence atlantique. Il se situe entre 36 et 39 ‰, alors que les océans ont une salinité moyenne de 34,7 ‰. L'excès de sels est exporté par un courant profond qui franchit ce seuil et se répand dans l'Atlantique subtropical.

La mer Méditerranée reçoit les apports fluviaux de l'Èbre en Espagne, du Rhône en France, du en Italie, du Nil en Égypte, pour ne citer que les plus connus et les plus importants. S'étendant sur 2,5 millions de km2, elle communique directement avec l'océan Atlantique par le détroit de Gibraltar. Son bilan hydrologique reste stable grâce aux apports de l'océan et de la mer Noire. Pourtant, si l'on s'en tenait au ratio entre les apports (eaux fluviales et précipitations) et l'évaporation, il se produirait un abaissement substantiel du niveau de la mer, de l'ordre du centimètre par an et la Méditerranée tendrait, sur le long terme, à s'assécher.

La température de l'eau varie selon le même gradient ouest-est. L'été, les eaux de surface s'échelonnent entre 21 et 29 °C, et l'hiver entre 10 et 15 °C en moyenne. La caractéristique de l'eau méditerranéenne tient à sa tiédeur en profondeur : à partir de 200 à 300 m, la température se stabilise à 13 °C (à profondeur égale, l'eau de l'Atlantique est à 3 ou 4 °C).

Une mer partagée en circuits autonomes

En effet, l'action des vents d'ouest dominants et de la pente vers l'est entretenue par la densité superficielle détermine une pénétration de l'eau atlantique plus légère. Celle-ci longe les côtes d'Afrique (à l'ouest, c'est le courant algérien), du Proche-Orient, puis de l'Europe, en décrivant un grand mouvement cyclonique, c'est-à-dire dans le sens contraire à celui des aiguilles d'une montre. Dans le détail, ce mouvement est composé de circuits régionaux (ibérique, tyrrhénien, ionien, levantin et de la mer des Syrtes) qui sont complétés par des tourbillons anticycloniques, selon la configuration des seuils et des baies, et compliqués par des variantes saisonnières (ou temporaires) au gré de l'impulsion des vents locaux. Augmentant en densité au fur et à mesure de sa pénétration, cette eau, en fin de parcours, est affectée d'un mouvement de plongée, puis de retour vers l'ouest : cette couche est appelée eau intermédiaire. En dessous d'elle, l'eau profonde, formée au sud-est de la Turquie et de la mer Égée et en mer Adriatique, s'écoule dans la même direction et franchit le seuil sicilo-tunisien en empruntant les dépressions les plus profondes. Dans le bassin algéro-provençal, le courant profond reçoit sur sa droite l'eau dense formée en hiver dans les golfes de Gênes ou du Lion, puis passe dans l'Atlantique au niveau du seuil de Gibraltar.

2.4. La vie

La faiblesse des marnages, la salure et la tiédeur des eaux, la rareté des remontées d'eau profonde et donc la pauvreté en éléments nutritifs font que la Méditerranée a une fertilité réduite. Les peuplements tant végétaux qu'animaux parfois endémiques, souvent très variés, toujours originaux, se caractérisent par leur indigence. Les espèces sténothermes (qui réclament des eaux chaudes toute l'année) ne survivent pas en hiver ; ne subsistent que les espèces eurythermes, qui supportent les variations saisonnières. Mais, d'une manière générale, les espèces de l'Atlantique tropical ont trop froid en surface, et celles de l'Atlantique tempéré bien trop chaud, surtout en été. Pourtant, environ 60 % des espèces de la Méditerranée viennent de l'Atlantique Nord ; mais le seuil de Gibraltar se situant à − 250 m, il ne laisse pas passer les eaux froides et profondes de l'Atlantique, très riches en faune. L'étroitesse des plates-formes continentales prive la Méditerranée de ces provinces néritiques où se développe la vie. Dans ces zones de faible profondeur, la lumière pénètre, le vent brasse l'eau, apporte l'oxygène de l'air tandis que les sels nutritifs provenant des continents servent de nutriments aux planctons végétaux.

Cependant, et bien que la faune endémique soit limitée, les espèces vivant en mer Méditerranée sont d'origines variées. Plus de 8 000 espèces coexistent, dont 20 % d'algues, 20 % de crustacés, 20 % de mollusques et 7 % de poissons.

3. La végétation sur le pourtour méditerranéen

La végétation est adaptée à cette zone de transition entre régions tempérées et déserts chauds. Les pays méditerranéens étant fortement humanisés, les formations dégradées ont presque partout remplacé la végétation naturelle. Les paysages n'en restent pas moins variés, et, sur une courte distance, l'on passe de la sèche garrigue à une forêt fraîche et ombragée de pins ou de hêtres. Cette diversité est liée à la juxtaposition de plaines littorales et de massifs montagneux plus arrosés, où se maintiennent de très belles forêts d'espèces naturelles ou introduites : pin d'Alep, pin parasol, cèdres de l'Atlas et du Liban. Sur l'ensemble du pourtour méditerranéen croissent également des eucalyptus, des châtaigniers, des mimosas et de magnifiques lauriers.

L'érosion des sols, les violentes averses qui entraînent graines et plantules sur de fortes pentes entravent la germination et le renouvellement de la forêt. Les incendies, les coupes de bois, le surpâturage et les défrichements agricoles sont autant d'agents de dégradation du milieu qui laissent la place à des formations herbacées et buissonnantes essentiellement xérophiles (adaptées à la sécheresse). La garrigue sur sol calcaire et le maquis sur sol siliceux en sont les meilleurs exemples.

Parmi les plantes cultivées, les plus anciennes sont la vigne, le blé et l'olivier, trilogie méditerranéenne par excellence, ainsi que les généreux amandiers, orangers, citronniers, mûriers, palmiers et figuiers.

Les paysages de la Méditerranée n'ont pas toujours offert les aspects que nous leur connaissons. Par exemple, le cyprès, en raison de son caractère ornemental, a été importé d’Iran par les paysagistes d'Alexandre au ive s. avant J.-C., tandis que le citronnier, le mandarinier et l'oranger ne sont apparus qu’au viie s., avec l'expansion arabe en Méditerranée. Plus récentes sont les cactées, qui proviennent du Nouveau Monde, comme les agaves, les aloès et les figuiers de Barbarie. Parmi les nouveaux venus sur la Riviera et la Côte d'Azur, il faut également citer l’eucalyptus, d'origine australienne. L'olivier, le figuier, le blé et la vigne, espèces dûment sélectionnées et entretenues par les hommes, sont les seules espèces indigènes de la Méditerranée.

4. La pêche

Les zones les moins frappées par la pénurie, et donc les plus exploitables, sont celles qui sont dotées d'une certaine instabilité hydrologique. Les régions que l'on considère comme les plus productives sont : la mer d'Alborán, dont les eaux sont encore enrichies par le plancton d'origine atlantique ; les secteurs de plates-formes continentales étendues, bien brassées par les courants (golfe de Gabès) et où débouchent des fleuves relativement abondants (golfe du Lion, mer catalane, mer Adriatique) ; les détroits (canal de Sardaigne, canal de Sicile) ; les lagunes soumises à des échanges actifs.

Les pêcheries présentent ainsi un appauvrissement qui va s'accentuant vers l'est. La pêche demeure le plus souvent une activité traditionnelle, qui conserve sa structure artisanale et ses techniques anciennes. Elle se déroule plus souvent à la côte (utilisation ancestrale des pièges de toute nature, comme les madragues, destinées à saisir les grands migrateurs, dont le plus important est le thon) ou à quelque distance en mer (pêche au filet tournant : sardine, anchois). L'introduction du grand chalutage dans le golfe du Lion ou sur la plate-forme catalane eut de fréquents effets dévastateurs dans les secteurs les plus proches des côtes.

Réduite, cette activité a cependant fait naître une très ancienne civilisation halieutique, fondée sur l'exploitation du thon, de la sardine et de l'anchois. Mais le total des prises stagne autour du million de tonnes par an depuis de nombreuses années (soit un peu plus de 4 % des prises effectuées dans tout l'Atlantique). Les rares ports de pêche importants sont contraints de travailler dans l'Atlantique Nord.

La Méditerranée reste donc une mer de navigateurs et de commerçants, vocation confirmée par l'ouverture du canal de Suez, qui a suscité le développement des grands ports de la façade septentrionale comme Marseille, Gênes, Augusta, Trieste, Cagliari et Venise. Lieux traditionnels de transit vers l'Europe du Nord, ceux-ci sont devenus des ports industriels (avec tous les problèmes de pollution que cela pose, notamment dans le cas de Venise) et les voies d'accès pour les hydrocarbures venus de l'Afrique septentrionale (Algérie, Libye) et du Moyen-Orient. Le bassin oriental est doté de marines commerciales importantes, comme la grecque).

Enfin, grâce à l'agrément de ses paysages littoraux, de ses eaux et de son climat, la Méditerranée est le siège d'un tourisme actif, dont les revenus apportent un substantiel appoint aux économies des États riverains.

5. Les régions géomorphologiques

5.1. La Méditerranée occidentale

Couvrant 821 300 km2 (le tiers de l'ensemble), la Méditerranée occidentale est tout entière inscrite à l'intérieur de l'arc alpin. Elle se compose de deux bassins triangulaires séparés par le seuil corso-sarde.

Le bassin algéro-provençal

Le bassin algéro-provençal est cerné au nord-est (mer Ligure, Corse, Sardaigne) et au sud (le Tell) par des plates-formes étroites ainsi que par des pentes continentales très inclinées et labourées par des nombreux canons. En mer d'Alborán, la pente est plus complexe ; elle est formée de plateaux marginaux (rehaussés de pitons provenant du démantèlement d'appareils volcaniques) et de bassins d'effondrement (ouest-Alborán, qui communique avec le détroit de Gibraltar, et est-Alborán, ouvert sur la mer d'Oranie, que sépare le seuil de l'île d'Alborán). Autour des Baléares (portées par un large promontoire en forme de bloc basculé et limité au sud par l'escarpement de l'« Émile-Baudot »), en mer catalane et dans le golfe du Lion, la plate-forme s'élargit, tandis que la pente continentale s'adoucit et est parfois prolongée par de grands cônes sédimentaires construits avec les apports du Rhône et de l'Èbre.

Les régions situées en dessous de 2 500 m (valeur moyenne) sont occupées par une plaine « bathyale » où le taux de sédimentation est élevé (3 cm par siècle). En pente doucement inclinée vers le sud, cette plaine est surmontée par des collines basses, circulaires ou oblongues. Ces bosses peuvent être des volcans (ou des laccolites), des anticlinaux ou, plus probablement, des dômes de sel (structure diapirique), comme l'ont révélé les sondages séismiques et les forages profonds. Les plus nombreuses ont été repérées en mer d'Oranie et entre le cône du Rhône et la Corse.

La mer Tyrrhénienne

Plus petite et plus profonde, la mer Tyrrhénienne a la forme d'un vaste amphithéâtre ouvert au sud-ouest (canal de Sardaigne). Elle est cernée, de façon quasi continue, par des montagnes percées de volcans (nord de la Sicile, littoral napolitain). La plate-forme n'est qu'un étroit trottoir, sauf dans les parages de l'île d'Elbe. La pente continentale présente une topographie très complexe, avec des bassins profonds, réunis par des réseaux de cañons et séparés par des seuils portant des crêtes aiguës ou des monts sous-marins. La plaine centrale (entre 2 000 et 3 600 m) a des surfaces planes réduites en raison de l'envahissement par des montagnes volcaniques dont les sommets sont parfois faiblement immergés.

5.2. La Méditerranée orientale

Occupant 1 682 000 km2 et enfermée entre l'édifice balkanique et la plate-forme africaine, la Méditerranée orientale est plus profonde et dotée de structures et de reliefs très différenciés.

La partie axiale est parcourue par des crêtes et des dépressions parallèles (entre 2 500 et 3 000 m) qui forment le « seuil est-méditerranéen ». Ce n'est pas une dorsale océanique, mais une véritable montagne plissée, dont certains anticlinaux sont déversés vers le sud.

Au nord du seuil on trouve successivement plusieurs subdivisions.

Les fosses hellènes

Les fosses hellènes sont des alignements discontinus de dépressions étroites et profondes allant des îles Ioniennes jusqu'à la Turquie (maximum de profondeur : fosse du cap Matapan, 5 093 m). Au sud de la Crète, les fosses Pline (4 096 m) et Strabon (3 500 m) sont séparées par des hauteurs (telles que la montagne Anaximandre) que l'on peut suivre jusqu'à Chypre. Versants et crêtes sont déchirés par des décollements gigantesques et ravinés par des coulées ; les dépôts accumulés dans le fond des fosses sont fréquemment déformés.

La mer Égée

La mer Égée est une suite d'arcs insulaires (Crète, Cyclades, Sporades) d'origine sédimentaire ou volcanique et de dépressions tectoniques (bassin de Chalcidique, cuvettes occupées par les Détroits) diversement remblayées selon la proximité des rivages montagneux.

La mer Adriatique

La mer Adriatique, placée dans la zone d'affrontement des édifices des Apennins et des Balkans, est, pour (les trois quarts, occupée par une immense plate-forme en grande partie construite à l'aide des apports du Pô. Les dépressions (fosse de Jabuka, 260 m) sont des fossés récents imparfaitement remblayés.

La pente continentale, doucement inclinée (loupes de glissements), s'achève dans un bassin ovoïde fermé par l'étroit goulet du canal d'Otrante.

Au sud du seuil on reconnaît plusieurs régions.

Plaines et couloirs

Il s'agit tout d'abord d'une suite de plaines reliées par des couloirs (plaines de Messine, des Syrtes, Hérodote, Ératosthène) et d'un glacis sédimentaire discontinu, dont les deux principaux éléments sont le cône de Messine et le cône du Nil. Des plateaux qui les bordaient, les cônes n'ont laissé affleurer que les parties culminantes qui émergent du remblaiement (plateaux de Médina, de Cyrénaïque, Ératosthène).

La mer des Syrtes

La mer des Syrtes comprend une très large plate-forme (golfe de Gabès) et une très longue pente continentale couronnée de bancs et d'îlots volcaniques, et creusée de bassins tectoniques, dont les plus profonds dépassent 1 500 m (détroit de Sicile). Elle s'achève par un escarpement raide, situé à l'est de l'île de Malte, puis par un grand glacis sédimentaire, qui occupe la plus grande partie du golfe de Syrte.

6. Les aspects humains

Si l'on veut schématiser l'histoire du monde méditerranéen, force est de prendre en compte la radicale rupture qui, entre la naissance du christianisme et l'envolée capitaliste du monde occidental, a abouti à scinder cet espace en deux. Ainsi Braudel distingue-t-il, d'une part, un monde sud-oriental gréco-musulman et, d'autre part, un monde nord-occidental romano-chrétien. À cette classification des grandes aires culturelles de la Méditerranée correspond, aujourd'hui, un décalage économique et démographique.

6.1. Des niveaux économiques inégaux

Depuis l'émergence de l'Europe communautaire, à la fin des années 1950, l'inégalité de développement entre les parties sud et nord de la Méditerranée s'est accentuée, et cette zone semble avoir perdu toutes les chances de former un groupe économiquement homogène sur le marché mondial. Elle demeure néanmoins une aire d'échanges et une zone stratégique de premier ordre grâce à ses ouvertures sur l'Atlantique par le détroit de Gibraltar, sur la mer Rouge et l'océan Indien par le canal de Suez, et sur la mer Noire par les Dardanelles et le Bosphore.

6.2. La ligne nord-sud

Les inégalités croissantes entre le Nord occidental et le Sud oriental peuvent être illustrées par l'écart de 1 à 28 qui sépare l'Égypte et la France en termes de produit national brut, alors que, au sein de l'Union européenne, les variations entre les pays les plus riches et les moins riches ne se situent qu'entre 1 et 5.

Un survol des chiffres suffit à souligner le degré de dépendance des pays « tiers-méditerranéens » vis-à-vis de l'Union européenne : 43 % de leurs exportations sont à destination des pays de l'Union et 39 % des importations sont fournis par celle-ci ; en revanche, l'Europe des Quinze ne réalise qu'une faible part de son commerce avec les marchés sud-méditerranéens. Bruxelles exporte en majorité des produits manufacturés, tandis que le Maroc, l'Algérie, la Tunisie et la Libye fournissent essentiellement les ressources de leur sous-sol (gaz, pétrole, phosphates), qui, si elles ne génèrent guère d'emplois, ont néanmoins assuré l'enrichissement de quelques pays ou de certains groupes sociaux. Malheureusement, depuis les années 1980, les nouvelles politiques énergétiques de l'Europe et la baisse des cours du pétrole ont brutalement porté atteinte aux échanges.

6.3. Une production agricole inadaptée

En ce qui concerne ce domaine, il est certain que la frange sud de la Méditerranée fait face à des contraintes naturelles plus fortes que la frange nord: l'étroitesse des plaines littorales est la cause principale de l'exiguïté de la surface agricole utile, et les périodes fréquentes de sécheresse sont autant de freins au développement de l'agriculture.

S'il n'en reste pas moins réel, le potentiel agricole pâtit de l'héritage colonial européen, qui a largement façonné les structures agraires des pays du Maghreb ainsi que la nature de leurs productions : l'agriculture de ces pays a, en effet, été conçue et organisée de manière à subvenir aux besoins du marché européen. Ont donc été privilégiées les productions destinées à l'exportation aux dépens des cultures vivrières qui nourrissaient les populations locales. Le Maroc en est un exemple frappant : les dirigeants ont sacrifié ses cultures céréalières au profit d'une production intensive d'agrumes et de tomates destinée à l'exportation. Autosuffisant en 1970, le Maroc importe depuis un volume croissant de céréales et de viande bovine afin de satisfaire la demande nationale. S'il affirme ainsi sa place sur le marché international, sa dépendance s'accentue vis-à-vis de pays occidentaux comme la France.

6.4. Des régimes démographiques distincts

La tendance démographique vient accentuer les déséquilibres liés à ces inégalités économiques. À l'exception de la Turquie et de l'Albanie, la croissance naturelle des pays méditerranéens nord-occidentaux est très faible. Les populations sont nettement moins âgées dans les pays du Sud: les jeunes de moins de 15 ans constituent ainsi 40 % de la population totale de l'Égypte et 48 % de celle de la Libye, contre 20 % de la population française par exemple. L'indice synthétique de fécondité (le nombre moyen d'enfants par femme) s'établit à 1,2 pour l'Italie, à 1,7 pour la France, 1,4 pour la Grèce et 1,2 pour l'Espagne. Ces chiffres sont deux à trois fois inférieurs à ceux que l'on trouve de l'autre côté de la mer : 4 au Maroc, 4,4 en Algérie, 3,4 en Tunisie, 6,4 en Libye et 3,9 en Égypte. En revanche, le taux de mortalité infantile est huit fois plus élevé dans ces régions : il atteint 68 ‰ en Libye et 43 ‰ en Tunisie, contre 5 ‰ en France et 5,6 ‰ en Espagne.

Transition démographique et explosion urbaine

Repérable sur les courbes démographiques au début du xxe siècle, cette augmentation massive et rapide des populations génère aujourd'hui un phénomène d'explosion urbaine. Ainsi, en quarante ans, la population urbaine de l'Algérie est passée de 20  % à 50 % du total; et la capitale égyptienne, Le Caire, avec ses 11,5 millions d'habitants, figure parmi les vingt mégalopoles les plus peuplées du monde (40 % des citadins égyptiens y résident). Les villes s'accroissent dans des conditions souvent précaires: saturation des services publics (écoles, transports, infrastructures de santé), logements de fortune, bidonvilles, croissance des zones d'habitat clandestin. Bien souvent, comme en Grèce, il n'existe qu'une seule métropole d'équilibre, la capitale, alors que le reste du paysage urbain est constitué de villes de moindre importance. Au Maroc, ce réseau est plus équilibré : autour de Rabat, la capitale, gravitent des agglomérations telles que Casablanca ou Fès, qui jouissent d'un rayonnement en partie dû à l'histoire du pays.

Les grandes métropoles et les sociétés de la frange sud de la Méditerranée font face à des problèmes inhérents au phénomène de transition démographique. Il faut cependant souligner que l'opposition rive nord-rive sud est parfois schématique et qu'elle fait peu de cas de pays tels qu'Israël, la Turquie ou le Liban.

Les courants migratoires

L'exceptionnelle croissance démographique des pays du Sud explique et alimente les courants migratoires vers le nord. À l'heure actuelle, ces mouvements de population sont concentrés vers l'Espagne et l'Italie. Il est vrai que l'Allemagne et la France, toutes deux touchées par les effets de la crise économique mondiale, ont développé ces dernières années des politiques de contrôle de l'immigration qui marquent une sorte de tournant dans les relations entre le Nord et le Sud. En France, il semble que la menace d'une longue période de récession remettant en cause l'ensemble du fonctionnement de la société provoque un mouvement de déculpabilisation vis-à-vis des conséquences de l'histoire coloniale et amène parfois à une négation pure et simple des relations profondes, historiques, culturelles et sociologiques, qui lient le nord et le sud de la Méditerranée. Sur chaque rive de la mer, l'effet de cette perte de mémoire prend la forme d'un ethnocentrisme agressif (nationalisme, racisme, intégrisme et fanatisme religieux).

HISTOIRE

La Méditerranée au néolithique

Avant de voir s'épanouir sur ses rivages les civilisations de l'Antiquité classique grecque puis romaine et de devenir un grand carrefour culturel et commercial reliant l'Asie et l'Afrique à l'Europe, la Méditerranée a été pendant plusieurs millénaires un désert. À l'époque du néolithique ancien, certains hommes, poussés par la nécessité de trouver des terres, l'ont défiée avec des pirogues monoxyles et des radeaux. Le succès de ces expéditions est à l'origine des premières implantations humaines dans les îles éloignées. Il n'a pas aboli pour autant l'obstacle de la mer. En raison de l'éloignement et de l'absence de vrais moyens de navigation, la culture néolithique méditerranéenne va connaître, de part et d'autre des deux grands bassins, à l'est et à l'ouest, des rythmes de développement très inégaux.

Les premiers peuplements

C'est à la fin du VIIe millénaire avant J.-C. que les premiers Égéens se sont sédentarisés sur les côtes et dans les plaines maritimes du bassin oriental de la Méditerranée. Comme on l'a observé en Anatolie, sur le site néolithique ancien de Çatal Hüyük, ils vivent groupés en villages, dans des habitations permanentes, et ils produisent des céréales et élèvent des animaux. Leur migration s'est le plus souvent effectuée par mer. Les traces les plus lointaines de ces implantations se trouvent sur la façade égéenne de la Grèce, en Thessalie, en particulier à Sesklo et à Dimini, où d'importants vestiges révèlent l'éclosion et l'originalité de la première civilisation néolithique d'Europe. Au début du VIe millénaire, les îles du grand large encore inhabitées (Chypre, Crète, Malte, Corse et Baléares) voient débarquer leurs premiers occupants.

Si la néolithisation de la Méditerranée est amorcée, elle progresse néanmoins lentement d'est en ouest et atteint les confins du bassin occidental à la fin du VIe millénaire avant notre ère.

L'élevage et la naissance de l'agriculture

Au néolithique, les paysages de la Méditerranée subissent leurs premières transformations. Les plaines boisées sont défrichées et converties en terres céréalières. Les variétés de blé et d'orge récoltées aux abords des sites les plus anciens de Thessalie proviennent d'espèces exotiques originaires d'Asie. L'engrain et l'amidonnier sont des blés dérivés de céréales qui poussent spontanément sur les plateaux d'Anatolie et du Croissant fertile, entre le nord de la Syrie et la Mésopotamie. Les variétés de blé tendre sélectionnées à partir d'une hybridation de l'engrain et de l'amidonnier, de meilleure valeur nutritive, sont importées du Proche-Orient. Il en est de même pour les variétés d'orge découvertes sur les sites grecs : elles dérivent d'espèces spontanées appartenant à une aire qui s'étend de la Cyrénaïque à l'Iran.

L'acclimatation de ces variétés céréalières par les Égéens marque l'apparition de l'agriculture en Europe. Ces hybrides s'étendent au cours du VIe millénaire en suivant deux grandes voies aujourd'hui jalonnées par un type spécifique de tessons de poterie : au sud la voie maritime de la céramique cardiale ; au nord la voie danubienne, beaucoup plus lente, de la céramique rubanée, des Balkans aux grandes plaines du Nord.

La domestication des animaux est une autre caractéristique de la néolithisation. Les origines géographiques des souches qui ont donné naissance au cheptel néolithique sont très diverses : l'Iran pour le mouton, la Grèce pour la chèvre et le bœuf. Le porc est le seul animal dont la domestication a été réalisée à partir d'espèces locales de sangliers, aux VIIe et VIe millénaires.

Les premiers agriculteurs de Thessalie ont encore sélectionné des légumineuses indigènes à haute valeur nutritive, comme les lentilles et les pois, et ont pratiqué l'arboriculture sur leurs coteaux. Les premières oliveraies prennent souche en Grèce dès cette époque reculée, à côté de vergers produisant des poires, des amandes et des figues. Cela est resté, à peu de chose près, la base alimentaire des populations méditerranéennes jusqu'à nos jours. Il n'y manque que le raisin, que les Anatoliens cultivent plus tard, vers 3600 avant J.-C., et devenu l'un des produits types du Bassin.

L'ancienneté des échanges

La sédentarité est un facteur favorable à l'établissement de relations et d'échanges entre les groupes humains. On a souligné l'importance, au néolithique le plus reculé, des échanges pour la diffusion de la céramique, des céréales et du mouton domestique. En l'absence de bêtes de somme et de véritables embarcations, le volume des échanges est nécessairement faible. Il ne fait toutefois aucun doute que les paysans de la mer Égée savent à l'occasion prendre la mer et gagner la côte d'Anatolie par Skýros et Halonèse. À bord de quel type d'embarcation faisaient-ils cette traversée ? Selon quelle fréquence ? On l'ignore. La navigation en mer n'était pourtant pas un fait récent : l'archéologie montre que, au XIIIe millénaire, les habitants du site de Franchti, dans le Péloponnèse, réalisaient leurs outils à partir de noyaux d'obsidienne éclatés provenant de l'île de Mélos, dans les Cyclades.

Deux produits semblent avoir suscité un commerce en mer Égée : le spondyle (coquillage très répandu sur les plages grecques) et l'obsidienne (pierre volcanique). Or, en Méditerranée, tous les gisements recensés sont situés sur des îles : celui de Mélos est fréquenté par les Égéens du Nord et les Crétois ; ceux de Lipari, de Sardaigne, de Pantelleria et de Palmorella accueillent Maltais, Toscans, Languedociens, Tunisiens et autres peuples de l'Occident, ou des navigateurs plus chevronnés au service de ces populations.

Les grandes civilisations méditerranéennes

Le début de l'âge du bronze est favorable au développement de l'archipel des Cyclades.

Cycladiques et Crétois

Au cours du IIIe millénaire, de nouvelles techniques de navigation facilitent l’occupation permanente des Cycladiques. Installés au cœur de la mer Égée, ils vont accélérer le mouvement des échanges entre l'Anatolie et les Balkans. Vers 1900 avant J.-C., cette civilisation cycladique disparaît.

La thalassocratie crétoise prend le relais. À Cnossos et à Phaistos, les palais minoens regorgent d'objets provenant d'Égypte, de Chypre et d'Anatolie. Les Crétois, dont on sait aujourd'hui qu'ils s'exprimaient en grec, inondent le Proche-Orient de leurs poteries. Leurs marins inaugurent la navigation au long cours et abordent les rivages de la Sicile.

Mais, brutalement, vers 1450 avant J.-C., un violent séisme détruit leurs palais. D'autres bâtisseurs s'emparent alors des Cyclades et de la Crète au xve s. : les Achéens de Mycènes, qui perpétuent les traditions navales des Cycladiques et des Crétois. Toutefois, ce sont des guerriers, et leur architecture est militaire ; au milieu du xiiie s., ils organisent la fameuse expédition contre Troie, longtemps tenue pour un mythe.

Hittites

Premier peuple de l'histoire à maîtriser la métallurgie du fer, les Hittites apparaissent sur le plateau central de la péninsule anatolienne au début du bronze ancien, à la fin du IIIe millénaire avant notre ère. Ces Indo-Européens portent le nom des populations autochtones du pays du Hatti, auxquelles ils se sont assimilés en partie et dont la culture, très développée, rayonnait jusqu'aux rivages de la mer Noire et aux contreforts du Caucase. À la croisée des routes terrestres du cuivre fréquentées par les caravaniers de l'Asie du Sud-Ouest, les Hittites fondent un empire qui domine l'Asie Mineure durant le IIe millénaire. Ils se rendent ainsi maîtres de la Syrie et de Chypre, et contrôlent effectivement le marché du cuivre et du fer de l'Est méditerranéen depuis le port d'Ougarit.

Phéniciens

Les Phéniciens sont les premiers navigateurs à faire cingler leurs voiles dans les deux bassins de la Méditerranée, l'oriental et l'occidental. À l'époque des « siècles obscurs », ils entreprennent de restaurer le grand commerce maritime et se lancent dans de longs voyages d'exploration. Précurseurs des marchands grecs, ils inaugurent une nouvelle stratégie commerciale en multipliant des comptoirs le long des côtes.

La Phénicie, qui correspond à l'espace côtier du Liban actuel, est, au xe s. avant notre ère, une mince bande de terre adossée à la montagne le long de laquelle plusieurs cités maritimes se sont ancrées à de petites péninsules ou à des îlots afin d'être à même de se défendre contre toute incursion militaire provenant du continent. Byblos et Sidon sont les plus anciennes, Tyr est la plus récente et la plus prestigieuse. Depuis la destruction d'Ougarit, elles assurent les échanges entre l'Anatolie, l'Égypte et les empires voisins. Grâce à la qualité de leurs navires et à leur connaissance de la navigation, ces Sémites courent les mers jour et nuit d'un bout à l'autre de l'oikoumenê (« territoires connus et habités », en grec). Afin d'atteindre le plus vite possible l'Occident, ils utilisent la route centrale qui passe au large de Chypre, de la Crète et de Malte.

Toutefois, la prospérité de leurs cités suscite la convoitise des empereurs voisins. Avant de tomber sous le joug des Assyriens puis des Babyloniens, ils ont, entre le xe et le viiie s., créé un empire commercial, inventé un alphabet simplifiant l'écriture et relié le monde oriental le plus évolué aux confins de l'Occident.

Hellénisation de la mer Égée

Un demi-siècle est à peine écoulé après l'effondrement de la civilisation mycénienne que le monde égéen, encore instable, subit à nouveau de violentes secousses. Cette fois-ci, ce sont les Doriens qui cherchent à faire place nette. Ils sont les derniers envahisseurs indo-européens de la Grèce. Les populations achéennes abandonnent de nombreux sites et se réfugient en Attique, en Eubée et dans les îles les plus orientales, comme Chios et Chypre, provoquant ainsi les premières vagues de peuplements grecs en Asie Mineure. Les structures égalitaires importées par les Doriens s'opposent aux structures sociales hiérarchisées des Achéens, qui préfèrent, alors, quitter les terres.

Cependant, comme le fait observer Hésiode au viiie s., le système de propriété collective est vite condamné à disparaître. Tôt ou tard en effet, le phénomène est récurrent pendant toute l'Antiquité grecque, le morcellement des terres aboutit à une concentration de la propriété et à la formation de couches sociales hiérarchisées. De cette période troublée, les Grecs ont gardé le souvenir dans leurs mythes. Ainsi celui des fils d'Héraclès, lié à l'épisode du retour de la guerre de Troie, illustre-t-il la nouvelle répartition des peuples grecs. À la mort du héros, les Héraclides s'emparent du Péloponnèse ; les descendants d'Oreste de Lesbos et de l'Éolide, enfin les Ioniens, guidés par Androclos, fils du roi d'Athènes Codros, vont fonder les douze cités de l'Ionie.

Premières colonies grecques

À partir du milieu du viie s. et durant deux siècles, le monde grec commence à s'ouvrir sur la Méditerranée. Une première vague de colons se déplace vers les anciens établissements mycéniens de la Sicile et de l'Italie du Sud. Simultanément ou presque, d'autres colons s'installent dans le nord de la mer Égée. Certains vont encore plus loin, sur le Propontide et la mer Noire. Ils viennent de cités prospères dotées de flottes importantes : Chalcis, Mégare et Corinthe. Ces immigrés sont dirigés chaque fois par un oikiste, personnage cumulant les fonctions de prêtre, de militaire et de chef politique. C'est lui qui procède à l'installation de la colonie et répartit entre les colons des lots de terre égaux. Ces agriculteurs qui plantent des oliviers et des vignes nouent des liens étroits avec les indigènes et fusionnent rapidement avec eux. Cette vague souvent très anarchique est suivie d'un second peuplement, dont les objectifs sont plus commerciaux que territoriaux.

À l'exemple des Phéniciens, les cités se lancent dans le grand commerce et, à leur tour, créent des comptoirs et des ports. Les Phocéens fondent ainsi Marseille et Ampurias (Catalogne) ; les Milésiens, après avoir jalonné de comptoirs la mer Noire, obtiennent du pharaon une concession qui leur permet de construire le port de Naucratis, dans le delta du Nil. La Méditerranée connaît ainsi au vie s. un regain d'activité maritime très intense. Les cités sont ravitaillées par leurs flottes marchandes : les blés proviennent de Sicile, d'Italie, de Scythie et d'Égypte, les bois pour la construction navale de Thrace et d'Anatolie, le fer d'Étrurie et de l'île d'Elbe, l'étain des îles Britanniques. De cette puissance retrouvée émerge l'empire maritime d'Athènes, centre du commerce méditerranéen jusqu'à la fin du ive s.

Très vite pourtant, cet équilibre se rompt : Sparte se révolte (404), et il faut désormais compter avec l'activité commerciale de Rhodes et de Byzance. L'unification fragile fait place à un morcellement qui vulnérabilise la Grèce.

Alexandrie et l'unification du bassin oriental

Le démembrement de l'empire d'Alexandre replace le centre de gravité du monde hellénistique en Méditerranée orientale. L'empire maritime des Athéniens a perdu son hégémonie au profit de Rhodes puis d'Alexandrie. Bénéficiant de sa situation au sud-est de la mer Égée au moment où l'axe des grands échanges internationaux se déplace vers l'est, le port de Rhodes devient un grand centre du commerce des blés et des vins en Méditerranée orientale. Cependant, la conquête romaine lui porte un coup sérieux en inaugurant à Délos un port franc.

La seconde grande cité commerciale de l'époque hellénistique est Alexandrie. Fondée en 331 avant J.-C., elle devient la capitale de la dynastie des Lagides. Entièrement ouverte à la vie maritime, cette cité à l'urbanisme audacieux est rapidement la première agglomération du monde antique. Son port, bien protégé, possède sur l'île de Pharos une tour de marbre blanc, haute de 180 m, au sommet de laquelle on entretient des feux la nuit pour guider la marche des navires. Les nouvelles routes maritimes délaissent la vieille Grèce. Depuis le port d'Alexandrie, on exporte les blés égyptiens, mais aussi des produits d'Afrique (comme l'ivoire), les parfums de l'Arabie et les épices de l'Inde. La vie économique est aux mains d'une grande bourgeoisie constituée de Grecs et de Syriens. Pour la première fois, l'interdépendance économique des régions et la communauté de civilisation unifient le monde méditerranéen.

Carthage, passerelle entre deux mondes

Carthage, qui signifie « ville nouvelle », est créée par les Tyriens au début de leur exploration de la côte africaine, au ixe s. avant J.-C. Elle devient la grande puissance navale de l'Occident méditerranéen jusqu'au iie s. et dispute âprement à Rome la suprématie au cours des guerres puniques avant de s'incliner en 146 avant J.-C. Les Carthaginois entrent dans l'histoire de la Méditerranée après la chute de Tyr, avec l'arrivée massive des réfugiés métropolitains. Ils transforment les réseaux commerciaux phéniciens en possessions et en conquêtes coloniales. Avec eux, les escales de la côte africaine passent du statut de comptoir à celui de cité. Leur dynamisme sort l'Afrique du Nord de la préhistoire : ils y acclimatent l'olivier, la vigne, le figuier, l'amandier et le grenadier. Les Carthaginois tirent un énorme profit du décalage économique des deux Méditerranée. L'Ouest sous-développé leur fournit, à bon compte, des matières premières et des esclaves : l'étain provient d'Espagne et des îles Britanniques, l'argent de la Sardaigne et de l'Andalousie, l'or en poudre de l'Afrique noire. Simultanément, ils inondent leurs colonies de produits manufacturés, surtout des poteries, et leur fournissent du vin et de l'huile. Aux Étrusques et aux Romains, ils livrent des épices et des drogues venues de l'Inde par la mer Rouge.

La destruction de Carthage suspend l'expansion de la civilisation proche-orientale le long des rivages sahariens de la Méditerranée. Il faut attendre le viie s. de notre ère et les Arabes pour que ce mouvement d'unification de la Méditerranée méridionale soit relancé.

Rome et le bassin occidental

Les Romains n'ont jamais manifesté de vocation maritime durant l'époque de la République. S'ils sont devenus, au iie s. avant notre ère, la première puissance méditerranéenne, c'est en quelque sorte contre leur gré, à la suite de conflits avec Carthage et en raison des menaces macédoniennes. La victoire sur Carthage a non seulement mis hors jeu la première puissance navale de l'Ouest méditerranéen, mais encore elle a livré à Rome un empire comprenant la Sicile, le sud de l'Espagne et l'Afrique du Nord. La conquête de la Gaule méridionale en 123 avant J.-C. parachève sa suprématie sur les régions limitrophes du bassin occidental.

Rome peut alors soumettre le bassin oriental en annexant la Macédoine et en menant campagne contre le royaume de Pergame en Asie Mineure. En 133 avant J.-C., l'ensemble de la Méditerranée lui appartient. Cette hégémonie, qui prend souvent la forme d'une colonisation brutale, provoque de nombreux bouleversements politiques et culturels : la fin de la République et l'hellénisation de l'Empire naissant.

Une des premières conséquences de l'intervention des Romains dans le monde des affaires maritimes sera l'éradication de la piraterie en Méditerranée, d'abord à l'ouest, ensuite à l'est après la victoire navale d'Actium. La vie maritime antique atteint son apogée sous la pax romana (la « paix romaine »). Des Colonnes d'Hercule au Pont-Euxin, de Pharos à Ostie, un nombre croissant de navires sillonnent la mer en toute sécurité. À cette période, voyager par mer est nettement plus économique que par terre. La flotte marchande assure, en priorité, le transport des matériaux lourds et encombrants : le bois, le marbre, les métaux. Le volume des marchandises acheminées dans les ports d'Ostie et de Pouzzoles connaît une augmentation vertigineuse. Le ravitaillement de l'agglomération romaine en pleine expansion nécessite un service régulier, l'annone, affrète plusieurs convois par an pour assurer l'approvisionnement en blé.

Rome importe des produits provenant du monde entier : huile d'Afrique, vins de Gaule, soieries, parfums et épices d'Extrême-Orient. La route du blé reliant Alexandrie à Ostie est de beaucoup la plus fréquentée. Des chantiers navals de l'Empire sortent des bateaux pouvant jauger plus de cent tonneaux, soit une capacité triple de celle des voiliers grecs. Équipés de plusieurs mâts et d'une voilure carrée, ils sont capables de remonter le vent.

La Méditerranée, dès le ier s., est témoin de la diffusion dans l'Empire romain du christianisme. Née à Jérusalem au sein du judaïsme, la religion des pauvres et des étrangers se répand rapidement de port en port dans les provinces que sillonne Paul de Tarse.

Le grand partage

L’unité perdue

La période qui suit la dislocation de l'Empire romain est marquée par le déplacement du centre politique, économique et culturel de Rome vers Byzance. Le bassin occidental, le plus exposé à la pénétration des envahisseurs barbares déferlant sur l'Europe de l'Ouest, voit renaître la piraterie et décliner ses activités commerciales. Le monde méditerranéen est alors profondément affecté par une première grande fracture. Survenue au moment du partage de l'Empire entre Arcadius et Honorius en 395 et aggravée par le schisme, elle sépare dorénavant l'Ouest latin, catholique et occidental, et l'Est grec, orthodoxe et oriental. Au viie s., une seconde fracture, longitudinale cette fois, sépare les eaux septentrionales et les eaux méridionales : au nord la chrétienté, au sud l'islam. Ces deux fractures, est-ouest et nord-sud, fournissent son cadre à l'histoire médiévale et moderne de la Méditerranée.

La mer est un échiquier, et la partie se joue à trois. L'enjeu est clair : atteindre chaque fois le plus juste équilibre des forces entre les trois civilisations. Le plus souvent, la partie paraît engagée à deux contre un. Au xve s., un quatrième partenaire surgit des steppes de l'Asie centrale, l'empire Ottoman, qui élimine le Byzantin et se substitue à l'Arabe. L'unité perdue n'est cependant pas encore un signe de déclin. Les audacieuses entreprises commerciales de Venise, d'Amalfi et de Gênes vont le démontrer en se glissant dans les interstices des conflits des trois mondes pour tirer lucrativement leur épingle du jeu.

L'Empire byzantin (ve-xve s.)

Constantinople, la Nouvelle Rome, devient au vie s. la capitale du monde. Le cœur de la Méditerranée médiévale s'est donc décentré pour s'établir à la pointe d'une péninsule enserrée par les eaux de la Corne d'Or et du Bosphore. À la jointure de deux continents et de deux mers, le nouveau centre de l'Empire romain d'Orient incarne durant dix siècles à la fois la grécité et l'orthodoxie chrétienne.

Constantinople est à l'intersection des grandes voies commerciales maritimes et terrestres qui relient l'Empire à l'Asie centrale par l'Arménie, à Venise par l'Adriatique, à la principauté de Kiev par la mer Noire, et à l'Extrême-Orient par le royaume khazar. Avec près d'un demi-million d'habitants, la ville est la plus grosse agglomération du monde méditerranéen. À cette époque, les commerçants orientaux, en particulier les Syriens, sont très actifs. Ils mettent à profit la reconquête du bassin occidental par l'empereur Justinien pour y réorganiser les circuits commerciaux anéantis par les envahisseurs germaniques et la recrudescence de la piraterie. Malgré l'expansion arabe, la paix byzantine est maintenue jusqu'au règne de Basile II (976-1025). Au xe s., les navigateurs européens sont de plus en plus nombreux sur son marché. Ils viennent s'approvisionner en esclaves slaves, en fourrures et bois d'œuvre de Russie, en soies de Chine et en épices, parfums et pierres précieuses de l'Inde. Ils remplissent aussi leurs cales des produits fournis par les industries de luxe de l'Empire byzantin : toiles, soieries, tapisseries, objets de métal ouvragé, ivoires ciselés. La nécessité de défendre leurs provinces frontalières successivement convoitées par les Perses, les Arabes, les Normands et les Turcs, conduit les empereurs à remettre aux mains des Vénitiens puis des Génois l'organisation du grand commerce international de Byzance.

L'islam (viie-ixe s.)

Au viie s., la pénétration arabe en Méditerranée ébranle sérieusement l'unité restaurée sous l'égide de l'empereur romain d'Orient, Justinien (527-565). La formation d'un empire arabo-musulman de Médine à Cordoue sur le littoral méridional divise l'espace méditerranéen. La mer intérieure, nœud de relations entre ses riverains, devient une frontière entre deux grandes entités culturelles : au nord la chrétienté, au sud l'islam.

Les Arabes ne sont pourtant pas les étrangers que l'on dit être. Les peuples de Syrie et de Palestine sont arabes, et l'Antiquité classique a souvent fait référence à « l'Arabie Heureuse » pour désigner les terres mystérieuses du Yémen. Par l'intermédiaire des Syro-Phéniciens puis de l'Égypte ptoléméenne, ils ont fourni au monde hellénistique et à Rome les produits précieux de l'Extrême-Orient. La capitale du royaume arabe des Nabatéens, Pétra, était le grand centre emprunté par la route de l'encens et des parfums de l'Arabie du Sud. Ce royaume allié de Rome était devenu sous Trajan la provincia Arabia qui a donné deux empereurs arabes à la tête de l'Empire : Élagabal en 218 et Philippe en 244. Ces relations entre l'Orient et Rome sont ensuite perpétuées au iiie s. par les Lakhmides et par les Ghassanides au ve s.

Sur la façade orientale, les Arabes, qui commercent avec l'Inde depuis deux mille ans, sont sérieusement concurrencés par les Babyloniens. Aussi, par Héliopolis, Palmyre et Damas, une grande quantité du trafic avec le sous-continent indien leur échappe traditionnellement. La victoire des Arabes sur les Perses et les Byzantins leur assure enfin le monopole de la commercialisation des produits en provenance de l'océan Indien et de la mer Rouge.

Les premières flottes arabes portant la bannière de l'islam apparaissent en Méditerranée dès 649, date à laquelle elles s'emparent de Chypre. Elles croisent plus tard le long des rivages sahariens, prenant Carthage en 698, l'Espagne en 711 et la plus grande partie de la Sicile en 727 (elles installent leurs quartiers à Palerme). Trente ans plus tard, lorsque la dernière poche de résistance byzantine tombe à son tour avec Syracuse, la mer Tyrrhénienne devient une mer musulmane.

Maîtres des îles, les Sarrasins livrent alors une guerre de course contre toutes les flottes infidèles. Les communications entre le versant occidental de l'univers arabe et les Échelles du Levant ou Alexandrie sont assurées par les seuls navigateurs islamisés. Les nouvelles étapes du cabotage sont Cadix, Málaga, Carthagène, Almería, Bougie, Tunis, Palerme, Tripoli et Barqa. Durant cette période, les navires byzantins, très nombreux en mer Noire, ne fréquentent plus que les ports de la mer Égée. Bagdad, Damas et Grenade deviennent les hauts lieux de la science, de la philosophie et de la médecine médiévales. Les traductions arabes des textes grecs se multiplient et se diffusent tout particulièrement dans les universités, qui attirent alors des élites médiévales venues de toute l'Europe pour les étudier.

Le retour de la chrétienté (xe-xiiie s.)

Les conquêtes normandes et les croisades marquent, du xie au xiiie s., un retour en force de la chrétienté occidentale dans les deux bassins de la mer intérieure. Écarté du théâtre des opérations navales depuis les invasions des Huns, des Wisigoths et des Ostrogoths, l'Ouest prend l'initiative au xe s. Des guerriers francs ont amorcé la reconquête de portions de territoire occupées en Espagne et en Italie. Ils expulsent les Sarrasins de Campanie en 916, et de Provence en 973.

Le royaume normand de Sicile

De leur côté, des aventuriers normands s'emparent de l'Italie du Sud et de la Sicile à la fin du xie s. Après une série de démêlés avec le pape Guillaume II, ils obtiennent son accord pour refouler les Sarrasins, et, surtout, la rupture étant définitivement consommée entre les deux chrétientés, latine et grecque, l'autorisation officielle de liquider les derniers vestiges de Byzance. Ils fondent alors un État puissant à la jonction des trois civilisations : latine, grecque et arabe. Palerme, qui occupe une position stratégique entre les deux bassins de la Méditerranée, en devient le centre politique et culturel. Le Premier ministre du royaume normand œcuméniste porte le titre d'émir des émirs. Le chancelier est un archonte grec, tandis que les administrateurs sont arabes.

Pour mener à bien leurs opérations de reconquête, les Normands ont fait appel aux marins de Pise et de Gênes. Ces deux cités maritimes sont les seules à disposer d'une flotte de combat capable de s'opposer aux agressions de la piraterie sarrasine. Puis ils contre-attaquent victorieusement en Corse et en Sardaigne, et se lancent à leur tour dans des actions de brigandage contre les ports de la côte africaine. En 1130, lorsque Roger II monte sur le trône du royaume normand, il règne sur une zone maritime qui comprend l'Italie du Sud, la Sicile, Malte et le golfe des Syrtes de Tunis à Tripoli. Ces positions permettent aux Normands de faciliter et de contrôler le mouvement des croisades, ainsi que des pèlerinages qui se multiplient vers les sanctuaires chrétiens d'Orient, en premier lieu celui de Jérusalem.

L'Occident des croisades

Les croisades ne sont pas un phénomène exclusivement religieux. Elles contribuent au démarrage d'un grand mouvement de commerce et de colonisation qui relance les activités maritimes des ports d'Italie. Ce mouvement a d'autant plus de succès qu'il coïncide avec une élévation du niveau de vie des seigneurs et, plus globalement, avec une reprise de la consommation en Europe de l'Ouest. Ainsi, dans les cours seigneuriales comme dans les milieux ecclésiastiques, on voit se répandre des objets de luxe savamment travaillés par les artisans du Bosphore et d'Asie. C'est là l'origine de l'essor des ports italiens qui ravitaillent les États latins et assurent les transports de troupes et de matériel des croisades, ainsi que celui des pèlerins. En retour, ils importent, pour les redistribuer, des marchandises du Maghreb, de l'Andalousie, d'Égypte, du Levant et de Constantinople. Génois et Vénitiens saisissent dans cette période toutes les occasions pour occuper les premières places parmi les puissances maritimes.

Le grand commerce (xie-xvie s.)

Aux xie et xiie s., les flottes commerciales de Pise, Gênes et Venise se partagent les routes maritimes qui assurent les liaisons de l'Italie au Proche-Orient. Alors que Pise est éliminée après sa défaite navale de la Meloria (1284), Gênes et Venise se répartissent des aires d'activité bien définies : aux Vénitiens les débouchés du port d'Alexandrie et le commerce avec les routes de l'Asie méridionale, de l'Arabie et de l'Inde ; aux Génois la fréquentation de la mer Noire, des comptoirs de Crimée et de Trébizonde, situés à l'arrivée des routes caravanières de la soie.

Les deux grands ports italiens réactualisent, à leur profit, des pratiques commerciales bien connues des territoires les plus évolués de la Méditerranée. Ainsi, les associations de capitaux les plus diverses se développent chez tous ceux qui disposent de fortes liquidités ; hommes d'affaires, négociants, armateurs chargés de faire fructifier par un commerce à haut risque les quotes-parts de pôles d'investisseurs (système de la commande). L'audace et l'esprit de conquête sont rois. La rationalisation progressive du système des échanges autour d'accords commerciaux et d'une transformation des usages de l'argent donne à la Méditerranée des Génois et des Vénitiens un avant-goût de ce que sera bientôt l'Occident moderne.

Venise, la glorieuse Sérénissime

Venise doit sa place de grande puissance méditerranéenne à son arsenal maritime. La République impose, en effet, à ses chantiers navals des normes de construction précises pour que tous les navires lancés soient aisément transformables en bâtiments de guerre et incorporables dans des divisions homogènes. Cette organisation permet à Venise de former à tout moment des escadres impressionnantes. Jusqu'au xvie s., seuls les citoyens libres servent sur les galères de la République. La Sérénissime est attentive à la bonne marche du trafic et des transactions que ses négociants réalisent au loin. Aussi, deux fois par an, à dates fixes et sous le commandement d'un représentant de l'État, quatre grands convois de commerce quittent Saint-Marc. Ce sont les « caravanes » de Constantinople, d'Alexandrie, de Syrie et de Tana, un port de la mer Noire ; une cinquième naît par la suite : celle de Flandre. Leur retour coïncide avec les grandes foires de Pâques, de septembre et de Noël, qui font du Rialto un des entrepôts les plus réputés de la Méditerranée.

Le développement commercial de Venise s'explique par son alliance avec Byzance et sa domination sur l'Adriatique. Lorsque les Normands, déjà présents à Otrante, cherchent à s'établir en Épire, la République met sans hésiter sa flotte au service de l'empereur Alexis Comnène. Devant Durazzo, les galères de Saint-Marc détruisent les escadres normandes, en partie génoises. En récompense, l'empereur byzantin accorde à Venise un privilège qui lui ouvre toutes grandes les portes de l'Orient (1082).

À compter de cette date, les marchands vénitiens peuvent librement et en toute franchise vendre et acheter sur tous les points de l'Empire grec. Peu après, les croisades installent les Vénitiens au Levant. Comprenant l'intérêt que revêt pour elles la conquête de la Syrie, les flottes des cités italiennes collaborent à l'établissement des États latins en Terre sainte. Sans ces flottes, sans les renforts et les ravitaillements qu'elles déposent dans les ports du littoral syrien, les Francs ne peuvent être maintenus dans le pays. Pour leurs services d'intendance, les Vénitiens obtiennent des croisés des avantages plus considérables que ceux qu'ils possèdent dans l'Empire grec : dans chaque ville du royaume de Jérusalem, ils ont une rue, une place, une église, un bain et un four (système des fondacchi), et dans la Ville Sainte tout un quartier. À ces positions chez les Grecs et chez les Latins, la cité des Doges ajoute bientôt celles qu'elle acquiert auprès du calife de Bagdad.

Dénués de scrupules, les Vénitiens fournissent ainsi aux armées de Saladin du bois d'œuvre, des armes et du matériel de guerre. L'Orient musulman leur assure un pont d'or. Les négociants de la République sont partout : à Alep, à Damas, à Bagdad. Au xiiie s., la Sérénissime est assez puissante pour détourner de ses objectifs la IVe croisade et la diriger contre Constantinople. Elle entreprend ainsi de bâtir un empire colonial. À la fin du xive s., elle règne sur son arrière-pays jusqu'à Brescia et Bergame, sur la Dalmatie, l'Épire, la Morée (ou Péloponnèse), les îles Ioniennes, l'Eubée, Naxos et les Cyclades, la Crète et, enfin, Chypre.

Gênes, la sœur ennemie

Depuis sa défaite de 1257 devant Acre, Gênes a une revanche à prendre. L'empereur de Nicée, Michel Paléologue, qui veut restaurer le basileus, lui en fournit l'occasion. Avec le soutien logistique des escadres génoises, Michel s'empare de Constantinople en 1261. Les Vénitiens sont expulsés au profit des Génois. L'effondrement des Francs leur fait perdre leurs positions au Levant. La République garde toutefois intacte sa prééminence à Alexandrie.

S'ils sont aussi ambitieux que les Vénitiens, les Génois n'ont ni les mêmes méthodes ni les mêmes conceptions. Ainsi, ils multiplient les voyages d'exploration vers l'ouest, à la recherche de nouveaux débouchés. Le port de Cadix devient bientôt leur principale escale sur les routes qui les conduisent vers l'océan Atlantique. Au début du xive s., ils atteignent les Canaries et, en 1418, découvrent Madère. Le développement des industries textiles lainières en Occident réclame de l'alun pour préparer le drap de laine à recevoir la couleur. Le meilleur alun se trouve en Asie Mineure. La fortune des Génois est donc assurée puisqu'ils détiennent le monopole de l'alun, qu'ils chargent à Phocée.

Du xie au xve s., les navigateurs des cités italiennes, pourtant rivaux, ont finalement éliminé les navires byzantins et refoulé ceux du monde musulman. Jusqu'au xvie s., l'Italie, au nord d'une ligne Florence-Ancône, constitue la zone la plus riche de la Méditerranée. Le ducat et le florin, battus à l'effigie des doges de Venise ou de la famille des Médicis, en sont les plus éclatants symboles.

L'aspiration vers l'Atlantique

La découverte de l'Amérique et le franchissement du cap de Bonne-Espérance provoquent au xvie s. un fantastique bouleversement des circuits commerciaux dont la conséquence est, un siècle plus tard, le déplacement du centre du monde de la Méditerranée vers l'Atlantique. Ce sont les peuples de l'Atlantique, les Hollandais et les Portugais, et plus curieusement les Espagnols, qui vont détrôner la Méditerranée de son privilège jusque-là exclusif : la route des Indes. Cette dépossession, qui va frapper la mer intérieure, ne se produit pourtant pas immédiatement. Les épices et le poivre que les caravelles portugaises déchargent sur les quais de Lisbonne n'affectent pas l'approvisionnement du port d'Alexandrie par la route du golfe Persique et de Suez.

Cette dernière paraît capable de rivaliser avec celle que les Portugais ont ouverte pour au moins une raison, monétaire : les achats de poivre et d'épices ne peuvent se faire qu'avec du métal blanc. Or l'Europe en manque. Celui qui déferle par l'intermédiaire de Séville, après 1530, provient exclusivement d'Amérique. Les Espagnols en sont les propriétaires. En raison des guerres menées par Charles Quint et des emprunts contractés auprès des banquiers italiens, en particulier génois, le précieux métal blanc prend peu à peu le chemin de l'Italie. Après 1550, des galères pleines de caisses d'argent quittent Barcelone pour Gênes. Les hommes d'affaires de la ville ont converti les profits réalisés dans le grand négoce méditerranéen en placements. Au xvie s., la place de Gênes est devenue, avec celle de Florence, un des principaux centres financiers de l'Europe.

Finalement, c’est l'établissement des Hollandais dans les îles à poivre de l'Insulinde, vers 1620, qui tarit la route des épices de Suez. Après avoir fait main basse sur les plantations de poivre, ils en interdisent la commercialisation.

L'influence ottomane

Les progrès de la puissance ottomane comme les découvertes accomplies dans l'Atlantique et l'océan Indien par les Portugais et les Espagnols contribuent, à partir du milieu du xve s., à déplacer les centres de gravité politique et économique. La prise de Constantinople (1453) livre aux Turcs Ottomans la mer Noire et la mer Égée, et inaugure une véritable renaissance marquée par l'humanisme turc : architectes et artistes héritiers des traditions byzantines, persanes ou syriennes embellissent la nouvelle Constantinople, qui retrouve son rôle économique et culturel. Le sultan renouvelle les privilèges des Génois et des Vénitiens, et, tandis que l'intolérance règne en Espagne, l'Empire accueille les populations juives expulsées par les Rois Catholiques.

Au début du xvie s., Soliman le Magnifique (1494-1566) entame une deuxième série de conquêtes au Proche-Orient et en Afrique du Nord. Les Génois abandonnent la mer Noire et la mer Égée, et Venise perd beaucoup de ses places fortes. La Sérénissime conclut néanmoins une alliance avec le nouveau maître d'Alexandrie qui lui permet de poursuivre ses activités commerciales dans la région. En 1571, le combat naval au large de Lépante opposant les escadres de la chrétienté à celles du sultan met un terme à l'expansion turque dans l'Adriatique. La majeure partie des eaux de la Méditerranée n'en reste pas moins ottomane.

Les escadres turques qui croisent désormais au large de l'Afrique sont dirigées par des « renégats » : Grecs, Catalans ou Provençaux. Ceux-ci disputent aux Espagnols les côtes du Maghreb. À partir de leurs bases d'Alger, de Tunis et de Tripoli, ces pirates barbaresques font régner pendant plusieurs siècles une grande insécurité, rendant la navigation en Méditerranée plus dangereuse que la traversée de l'Atlantique. Les côtes chrétiennes seront souvent razziées, les galères arraisonnées, et les membres de leurs équipages vendus comme esclaves.

Un enjeu géopolitique (1869-1945)

L'industrialisation de l'Europe de l'Ouest, la colonisation de l'Afrique du Nord par la France et l'ouverture du canal de Suez contribuent, à la fin du XIXe siècle, à faire, à nouveau, de la Méditerranée une voie active fréquentée par les vapeurs. La mise au point du moteur Diesel sur de nouvelles unités de la flotte marchande va révolutionner le transport par voie maritime.

Le canal de Suez

Depuis le milieu du xviie s., les Méditerranéens n'exercent plus de rôle dirigeant dans les affaires internationales. La Méditerranée n'est plus au centre du monde, et désormais l'enjeu capital est en Inde. Certes, pendant un temps encore, des Hollandais et des Anglais franchissent le détroit de Gibraltar, mais c'est uniquement pour apporter des contrefaçons de produits vénitiens. Les négociants protestants, attirés par le vaste marché que représente l'Empire turc, passent des accords avec les Barbaresques. Le port de Smyrne, nouveau point d'aboutissement des routes de la soie, est devenu la plus attrayante des Échelles du Levant.

Au xviiie s. suivant, la Méditerranée devient une zone d'affrontement entre la France et le Royaume-Uni, qui se disputent l'Inde. En 1704, les Anglais s'emparent de Gibraltar et ferment la mer intérieure. À la fin du xviiie s. et malgré leurs défaites, les Français n'ont pas renoncé à l'Inde et ambitionnent de rétablir la route commerciale de l'isthme de Suez. L'échec de l'expédition de Bonaparte en Égypte retarde ce projet, qui inquiète les Anglais et les pousse à la conquête de Malte et de Chypre. La conquête de l'Algérie relance l'idée de percer l'isthme de Suez. En 1869, à la suite de dix années d'efforts, Ferdinand de Lesseps inaugure le canal : la Méditerranée a cessé d'être un lac.

Mais la route nouvelle de l'océan Indien sera anglaise. Profitant des mauvaises finances du khédive égyptien, le Royaume-Uni lui achète la totalité de ses actions avant de le déposséder de sa souveraineté. Au bout du compte, les rivalités franco-anglaises soulignent aussi deux conceptions différentes du bassin : pour les Anglo-Saxons, fils de l'Atlantique, la Méditerranée n'est qu'une pièce d'une stratégie plus vaste, alors que la France y trouve une fin et bute littéralement sur la mer fermée. En ce sens, le percement du canal de Suez relevait d'une mythologie française qui s'entêtait à placer le centre du monde autour du bassin ancestral.

Les deux guerres mondiales

La découverte et l'exploitation d'immenses champs pétrolifères dans la péninsule Arabique et les pays du Proche-Orient bouleversent encore le monde méditerranéen. L'épopée du colonel Lawrence à la tête des tribus arabes du désert aboutit alors, à l'instigation des Anglais, à la création du royaume saoudien. Le démantèlement de l'Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale et les protectorats créés au Liban, en Syrie et en Palestine par la France et le Royaume-Uni dissimulent à peine les convoitises que suscite l'or noir. Londres, cependant, maintient sa suprématie déclinante au Proche-Orient dans l'entre-deux-guerres.

En 1940, à nouveau, la guerre fait rage. Au printemps 1942, la Méditerranée est le théâtre d'un engagement capital pour les belligérants. Un corps d'armée allemand et italien sous le commandement de Rommel tente de s'emparer des positions britanniques du Proche-Orient, mais en vain : l'Afrikakorps échoue finalement à 60 km d'Alexandrie, à court de carburant et de matériel. En novembre, le débarquement américain au Maroc et en Algérie prend à revers les troupes de l'Axe. Malte préservée, la péninsule italienne s'offre alors aux Alliés. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les intérêts stratégiques des grandes puissances économiques les poussent à chercher des points d'appui en Méditerranée.

Arrivés en force en Afrique du Nord et en Italie, les États-Unis d'Amérique vont suppléer l'effacement de la France et du Royaume-Uni. Leur rôle majeur dans la victoire facilite l'implantation de leurs entreprises et l'installation de plusieurs bases militaires dans les pays limitrophes du golfe Persique et de la Méditerranée orientale (VIe flotte). L'accès à l'indépendance des colonies de la rive sud, du Maghreb et du Machreq, et la montée du panarabisme insufflé par l'Égypte nassérienne vont accroître l'effacement des Européens de la Méditerranée, où s'affrontent, dans un contexte de guerre froide, jusqu'aux années 1990 et par pays interposés la Russie soviétique et les États-Unis.

Les déséquilibres actuels

Si l'on veut schématiser l'histoire du monde méditerranéen, force est de prendre en compte la radicale rupture qui, entre la naissance du christianisme et l'envolée capitaliste du monde occidental, a abouti à scinder cet espace en deux. Ainsi Fernand Braudel distingue-t-il, d'une part, un monde sud-oriental gréco-musulman et, d'autre part, un monde nord-occidental romano-chrétien. À cette classification des grandes aires culturelles de la Méditerranée correspond, aujourd'hui, un décalage économique et démographique.

Des niveaux économiques inégaux

Depuis l'émergence de l'Europe communautaire, à la fin des années 1950, l'inégalité de développement entre les parties sud et nord de la Méditerranée s'est accentuée, et cette zone semble avoir perdu toutes les chances de former un groupe économiquement homogène sur le marché mondial. Elle demeure néanmoins une aire d'échanges et une zone stratégique de premier ordre grâce à ses ouvertures sur l'Atlantique par le détroit de Gibraltar, sur la mer Rouge et l'océan Indien par le canal de Suez, et sur la mer Noire par les Dardanelles et le Bosphore.

La ligne nord-sud

Les inégalités croissantes entre le Nord occidental et le Sud oriental peuvent être illustrées par l'écart de 1 à 28 qui sépare l'Égypte et la France en termes de P.N.B., alors que, au sein de l'Union Européenne (U.E.), les variations entre les pays les plus riches et les moins riches ne se situent qu'entre 1 et 5.

Un survol des chiffres suffit à souligner le degré de dépendance des pays « tiers-méditerranéens » vis-à-vis de l'U.E. : 43 % de leurs exportations sont à destination des pays de l'Union et 39 % des importations sont fournis par celle-ci ; en revanche, l'Europe communautaire ne réalise qu'une faible part de son commerce avec les marchés sud-méditerranéens.

Une production agricole inadaptée

En matière d’agriculture, la frange sud de la Méditerranée fait face à des contraintes naturelles plus fortes que la frange nord : l'étroitesse des plaines littorales est la cause principale de l'exiguïté de la surface agricole utile, et les périodes fréquentes de sécheresse sont autant de freins au développement de l'agriculture. Ainsi, au Maroc, la sécheresse de 1992 a conduit à une chute de la production agricole de 70 % par rapport à 1990-1991.

S'il n'en reste pas moins réel, le potentiel agricole pâtit de l'héritage colonial européen, qui a largement façonné les structures agraires des pays du Maghreb ainsi que la nature de leurs productions : l'agriculture de ces pays a, en effet, été conçue et organisée de manière à subvenir aux besoins du marché européen. Ont donc été privilégiées les productions destinées à l'exportation aux dépens des cultures vivrières qui nourrissaient les populations locales. Le Maroc en est un exemple frappant : les dirigeants ont sacrifié ses cultures céréalières au profit d'une production intensive d'agrumes et de tomates destinée à l'exportation ; s'il affirme ainsi sa place sur le marché international, sa dépendance s'accentue vis-à-vis de pays occidentaux comme la France.

Des régimes démographiques distincts

Des tendances opposées

La tendance démographique vient accentuer les déséquilibres liés à ces inégalités économiques. À l'exception de la Turquie et de l'Albanie, la croissance naturelle des pays méditerranéens nord-occidentaux est très faible. Les populations sont nettement moins âgées dans les pays du Sud : les jeunes de moins de 15 ans constituent ainsi 40 % de la population totale de l'Égypte et 48 % de celle de la Libye, contre 20 % de la population française par exemple. L'indice synthétique de fécondité (le nombre moyen d'enfants par femme) s'établit à 1,2 pour l'Italie, à 1,7 pour la France, 1,4 pour la Grèce et 1,2 pour l'Espagne. Ces chiffres sont deux à trois fois inférieurs à ceux que l'on trouve de l'autre côté de la mer : 4 au Maroc, 4,4 en Algérie, 3,4 en Tunisie, 6,4 en Libye et 3,9 en Égypte. En revanche, le taux de mortalité infantile est huit fois plus élevé dans ces régions : il atteint 68 ‰ en Libye et 43 ‰ en Tunisie, contre 5  ‰ en France et 5,6 ‰ en Espagne.

L’explosion urbaine

Repérable sur les courbes démographiques au début du xxe s., cette augmentation massive et rapide des populations génère aujourd'hui un phénomène d'explosion urbaine. Ainsi, entre 1960 et 2000, la population urbaine de l'Algérie est passée de 20 % à 50 % du total ; la capitale égyptienne, Le Caire, avec ses 11,5 millions d'habitants, figure parmi les 20 mégalopoles les plus peuplées du monde (40 % des citadins égyptiens y résident). Les villes s'accroissent dans des conditions souvent précaires : saturation des services publics (écoles, transports, infrastructures de santé), logements de fortune, bidonvilles, croissance des zones d'habitat clandestin. Bien souvent, comme en Grèce, il n'existe qu'une seule métropole d'équilibre, la capitale, alors que le reste du paysage urbain est constitué de villes de moindre importance. Au Maroc, ce réseau est plus équilibré : autour de Rabat, la capitale, gravitent des agglomérations telles que Casablanca, Marrakech ou Fès, qui jouissent d'un rayonnement en partie dû à l'histoire du pays.

Les grandes métropoles et les sociétés de la frange sud de la Méditerranée font face à des problèmes inhérents au phénomène de transition démographique. Il faut cependant souligner que l'opposition rive nord-rive sud est parfois schématique et qu'elle fait peu de cas particuliers de pays tels qu'Israël, la Turquie ou le Liban.

Les courants migratoires

L'exceptionnelle croissance démographique des pays du Sud explique et alimente les courants migratoires vers le nord : Espagne, Italie. Allemagne, France ; ces pays ont toutefois développé des politiques de contrôle de l'immigration qui marquent une sorte de tournant dans les relations entre le Nord et le Sud.

Les nouveaux enjeux

Point névralgique longtemps incontesté, la mer Méditerranée est peu à peu devenue un simple élément d'une économie mondiale trouvant son centre ailleurs. À partir de la fracture du xvie s., qui a aspiré le monde vers l'Atlantique, une opposition Est-Ouest entre les États-Unis et l'URSS s'est brutalement constituée au milieu du xxe s., qui a recomposé, sinon redéfini, les données politiques et socio-économiques proprement méditerranéennes.

Aujourd'hui, après l'éclatement de l'URSS et l’influence grandissante de la zone Pacifique, cette opposition n'est plus de mise. Par voie de conséquence, la fracture du viie s. qui a séparé musulmans et chrétiens semble reprendre une dimension essentielle ; la Méditerranée se trouve ainsi en première ligne dans le règlement de conflits tels que celui qui oppose Israéliens et Palestiniens.

Située au carrefour d'ensembles géopolitiques disparates, la région est, au début du xxie s., l’objet d’attentions particulières, notamment dans le cadre de l’Union pour la Méditérranée (U.P.M.), créée en 2008 à l’initiative de la France.