
Chef de l'État : Zine el-Abidine Ben Ali
Chef du gouvernement : Mohamed Ghannouchi
Nature de l'État : république à régime semi-présidentiel
Constitution :
Entrée en vigueur : 1er juin 1959
Révision : décembre 1969, mars 1975, avril 1976, juin 1981, juillet 1988, juillet 1999, juin 2002
Exécutif
Chef de l'État : président de la République
Chef du gouvernement : Premier ministre
Législatif
Le Parlement se compose de la Chambre des députés et de la Chambre des conseillers.
La Tunisie est le plus oriental des trois pays du Maghreb. Les trois quarts du territoire sont empreints d'aridité (le Sud, qui reçoit moins de 100 mm d'eau) ou de semi-aridité (le Centre). Seul le quart septentrional est plus arrosé, surtout les montagnes proches de la mer, sur lesquelles tombent entre 500 et 1 500 mm de pluies par an. Le climat est de type méditerranéen, caractérisé par l'alternance entre une saison sèche et chaude, l'été, et une saison fraîche et humide : les pluies arrivent en septembre et cessent en juin. L'éloignement de la Méditerranée accentue les rigueurs de l'hiver, tandis que, du nord vers le sud et de l'ouest vers l'est, s'accroît l'aridité. En outre, les chaînes telliennes qui se rejoignent en Tunisie forment un réseau complexe de reliefs fragmentés et contrastés où s'opposent des plaines aux surfaces réduites, des bassins intérieurs et des « djebels » (montagnes) rarement très étendus, mais presque toujours très élevés.
Ce régime climatique influe sur celui des eaux ; en zone tellienne, la plus arrosée, les cours d'eau ont des crues, parfois dévastatrices en saison humide, surtout en automne, et sont à sec, ou presque, en été. Au centre du pays, les eaux de surface atteignent très rarement la mer : c'est le domaine de l'endoréisme. Au sud, c'est celui de l'aréisme : l'écoulement superficiel est exceptionnel ; toutefois, dans le Djérid, la pauvreté des eaux de surface est compensée par la relative richesse du sous-sol en nappes captives qui alimentent les oasis et les chotts.
Autour de Tunis, jusqu'à la péninsule du cap Bon, la plaine côtière forme une riche région agricole – vergers et vignobles (précipitations annuelles moyennes de 400 mm) – dont la production est exportée par le port de La Goulette.
Région de plaines et de collines, la Tunisie littorale, ou Sahel, s'étend depuis la péninsule du cap Bon jusqu'au Sahel de Sfax. L'ensoleillement et des précipitations modérées (500 mm) font de cette région une riche région agricole (oliveraies). Résultant d'une submersion récente, la côte, basse à partir du cap Bon, se caractérise localement par la présence de tombolos (Monastir, Teboulba) et de lagunes saumâtres, logées au pied de dunes fossiles quaternaires (Hergla, Moknine, Zarzis), isolées par de belles plages.
À Gabès, au sud de Sfax, le total annuel des précipitations n'est plus que de 172 mm, pour une température moyenne annuelle de 19,5 °C, avec un maxima de 28 °C en août.
Au nord de la vallée de la Medjerda, la Tunisie humide des Mogods et de la Kroumirie (djabal al-Khmir) élève à 700-900 m d'altitude des montagnes aux plissements complexes de flysch gréseux et marneux, qu'entaillent les ravinements d'une érosion très active. Les précipitations annuelles atteignent 900 mm ; en hiver, les températures descendent jusqu'à – 5 °C. Couverte de forêts et de maquis de chênes-lièges et de chênes zéens, cette région, d'accès difficile, est peu peuplée. Isolé de l'intérieur, le littoral du nord de la Tunisie n'a pas fixé les activités portuaires, sauf à Tabarka, très modeste ville proche de la frontière algérienne.
Au centre, le sillon de la Medjerda et de ses annexes introduit un chapelet de plaines plus fertiles au cœur de la Tunisie. Sous un climat encore assez humide, l'agriculture dispose de terres noires, les plus fertiles de la Tunisie, pour les cultures de blé et d'orge, de riches parcours pour les ovins et les bovins, de quelques terroirs favorables à la vigne ou à l'olivier. La ville de Béja était déjà un marché du blé important au temps de l'occupation romaine. Ce sillon, en fait assez discontinu, prolonge dans l'intérieur les qualités de la Tunisie maritime. Les petites villes animées par les souks y sont nombreuses au contact de populations très diversifiées. Le passage de la voie ferrée et de la route vers l'Algérie souligne encore l'intérêt de cette situation.
Plus au sud, le haut Tell et la Dorsale opposent au contraire à la mise en valeur un relief plus âpre et un climat plus rude. La Dorsale, constituée par les monts de Tébessa, s'étire depuis la frontière algérienne jusqu'au cap Bon. Elle aligne du sud-ouest vers le nord-est des dômes alternant avec des cuvettes, dépressions d'érosion dans les marnes et les argiles ou de subsidence remplies de dépôts quaternaires. Ces reliefs sont dominés par une série de chaînons calcaires aux altitudes absolues assez réduites, mais aux dénivellations très vigoureuses : le djebel Zaghouan (1 295 m), le djebel Serdj, le djebel Bargou et le djebel Chambi (1 544 m), point culminant de la Tunisie. L'altitude moyenne est de 700 m. La forêt claire de chênes verts et de pins d'Alep en couvre la partie occidentale, alors que le lentisque, associé souvent au chêne kermès, en couvre la partie orientale. Le climat oppose les rudesses combinées d'un hiver froid et pluvieux et d'un été chaud et très sec. Aussi la colonisation n'a-t-elle pénétré que très marginalement dans ce monde difficile, où des nomades sédentarisés pratiquent une agriculture extensive sur la base « blé dur-orge-moutons », tandis que quelques vieux villages de sédentaires perchés dans des replis montagnards perpétuent une arboriculture un peu plus intensive. Toutefois, une série de barrages, construits dans les années 1980, régularisent les crues et permettent l'irrigation.
Au sud de la Dorsale, les horizons s'élargissent en de vastes plateaux qui se prolongent jusqu'à la mer. Les densités de population diminuent encore. Les forêts et les buissons de pins d'Alep et de chênes verts disparaissent complètement, laissant place au tapis ras de la steppe à alfa. Sous les rudes conditions de l'aridité, c'est déjà le Sud. À Gafsa, à 314 m d'altitude, le total annuel des précipitations n'est plus que de 152 mm et la température moyenne annuelle s'élève à 19,4 °C, pour des moyennes de 30 °C en juillet et août.
Immédiatement au sud de cette région, commence la zone désertique. Celle-ci est formée d'abord par la large dépression des chotts el-Gharsa (– 23 m), el-Djérid et el-Fedjedji (– 16 m), où se développent des steppes à salsolacées. Au sud, le désert est partagé entre des hamadas (djebel Nefzaoua, dont le revers descend doucement vers le Sahara), des regs et l'extrémité du Grand Erg oriental, à l'extrême sud. Elle se relève vers le sud-est, où le plateau du Dahar atteint une altitude qui varie entre 608 m et 715 m ; ce plateau s'achève à l'est par une cuesta dont le front domine la plaine côtière de la Djeffara. Dans les secteurs ensablés dominent les plantes psammophytes. Dans les oasis, on pratique une arboriculture souvent intensive. Les curieux villages enterrés du massif des Matmata, les palmeraies de Tozeur et de Nefta, au nord du chotts el-Djérid, et de l'île de Djerba ont misé sur le tourisme.
Les lions – prisés dans l'Antiquité par les Romains pour les jeux du cirque – les léopards, les ours, les éléphants et les autruches ont disparu depuis longtemps. On rencontre cependant encore nombre de représentants de la faune sauvage : sangliers, fennecs, gazelles, antilopes, renards, mangoustes, mouflons, porcs-épics, gerboises et une multitude de batraciens et de reptiles. Située sur le parcours d'oiseaux migrateurs, notamment des flamants, la Tunisie est particulièrement riche sur le plan ornithologique (aigles, éperviers, faucons, busards, vautours...).
En raison de ses avancées sociales (7 % seulement de la population vivent au-dessous du seuil de pauvreté) et juridiques (réforme du statut de la femme de 1956 à 1993), la Tunisie affirme avoir maîtrisé sa croissance démographique. Instaurée dès 1966, la planification familiale a véritablement pris effet dans les années 1970, et le taux d'accroissement naturel a été fortement réduit, passant de 2,5 % à 1,8 % par an au cours de la décennie suivante. La natalité, cependant, était restée forte (32 ‰ en 1984), avant de diminuer aujourd'hui (17 ‰ en 2007), si bien que la population a plus que doublé depuis l'indépendance (on comptait 4 millions d'habitants en 1956 et plus de 10 millions en 2009). Les moins de 15 ans représentent encore le quart de la population totale. Les chiffres de l'enseignement et de l'alphabétisation révélaient, en 2003, un taux de scolarisation supérieur à 110 % pour le primaire, et qui atteignait 78 % pour le secondaire et 27 % dans le supérieur. L'analphabétisme, contre lequel une nouvelle lutte a été engagée en 1993-1994, ne concerne plus que le quart des plus de 15 ans.
La population tunisienne est très homogène (elle ne compte que très peu de Berbères) et fortement arabisée. Elle est principalement concentrée sur les côtes : Tunis et sa banlieue abritent le cinquième de la population urbaine (les deux tiers des Tunisiens vivent en milieu urbain). Les autres grandes villes sont Sfax, centre industriel (chimie, agroalimentaire) spécialisé dans la transformation et l'exportation des phosphates, ainsi que dans la pêche (conserveries) ; Kairouan, centre culturel ; Monastir, centre universitaire ; Bizerte (raffinage pétrolier) ; Gabès (pétrochimie) ; et Nabeul (artisanat).
Le chômage touche le quart de la population active. Les femmes représentent le tiers des 3,5 millions d'actifs que compte le pays : elles sont surtout employées dans l'administration, les services et l'industrie textile. L'émigration vers l'Europe, spécialement vers la France et l'Italie, bien que stoppée officiellement depuis le début des années 1970 en raison de la fermeture des frontières européennes, se poursuit de manière clandestine.
Le régime de Zine el-Abidine Ben Ali s'est attaqué, depuis 1995, à la pauvreté : création d'un fonds national de solidarité et d'une banque pour les microcrédits, programmes de développement rural et urbain intégrés, en association avec l'aide internationale, création d'un fonds social de la zakat (aumône religieuse), projets sociaux présidentiels pour les zones et quartiers déshérités, afin de réduire les hiatus sociaux.
L'expérience collectiviste des débuts de l'ère Bourguiba (1957-1987), ponctuée de troubles sociaux et de tensions diplomatiques avec la récupération et l'organisation en coopératives de 800 000 hectares de terres coloniales, l'étatisation de sociétés privées et la création de grandes sociétés publiques – qui avaient engendré des rapports tendus avec la France –, et une dévaluation du dinar en septembre 1964, a été rapidement oubliée. Dès 1969, la page a été tournée (les terres ont été reprivatisées ou vendues par l'État), et, en avril 1972, la promulgation d'un code d'investissements très libéral a augmenté les investissements étrangers et favorisé l'installation d'une industrie de sous-traitance et de transformation (textile, agroalimentaire). L'industrie a donc rapidement pris le pas sur une agriculture soumise aux aléas climatiques d'un pays semi-aride.
À partir de 1986, en dépit des troubles sociaux nés d'une transition difficile (fort endettement, inflation annuelle allant jusqu'à 20 %, productivité faible), la croissance économique a néanmoins atteint 3 % par an et les exportations de produits manufacturés ont fortement augmenté. Le secteur tertiaire est devenu prépondérant (40 % des actifs) grâce, notamment, au tourisme, principal pourvoyeur de devises. Cette activité, en constante expansion – sauf pendant la guerre du Golfe en 1990-1991 – a permis au pays de franchir sans trop de difficultés l'épreuve délicate d'un premier ajustement structurel : dévaluation en 1986, aménagement de la fiscalité, restructuration du secteur bancaire et minier, libéralisation progressive de l'économie, respect des équilibres budgétaires. La Tunisie, soutenue par le Fonds monétaire international (F.M.I.) et la Banque mondiale, a également bénéficié d'une aide importante fournie par l'Europe, surtout la France (aide annuelle d'un milliard de francs), l'Espagne et l'Italie. En dépit des aléas de la guerre du Golfe, qui a stoppé les importants investissements koweïtiens et saoudiens et provoqué le retour d'émigrés tunisiens du Proche-Orient, ce petit pays est considéré comme une plate-forme active au sein du Maghreb, de l'Afrique et du reste du monde arabe, avec lesquels il développe constamment ses relations. Cependant, le sous-emploi demeure important et touche notamment les diplômés.
Le phosphate, l'une des principales richesses minières du pays, est extrait dans la région de Gafsa (Metlaoui, Moularès, Redeyef). Le minerai est transformé en engrais ou acheminé vers Gabès et La Skhirra, où il est traité et exporté par voie maritime. Avec une production annuelle de 8 millions de tonnes, la Tunisie se place au cinquième rang mondial. Toutefois, la part de ce minerai dans les exportations reste inférieure à celle du pétrole ; l'or noir (plus de 3 millions de tonnes par an) provient des gisements d'El-Borma, à l'extrême sud, des environs de Sfax, de la Dorsale et, pour la production offshore, du golfe de Syrte. Son exploitation a généré la construction de raffineries et de complexes pétrochimiques. La Tunisie doit cependant importer les quatre cinquièmes de se consommation, faute de capacités de raffinage suffisantes. Le sous-sol tunisien est en outre bien doté en gaz naturel (2,2 milliards de m3 pour des réserves de 88 milliards de m3, ce qui le rend autosuffisant), fer, plomb, zinc et mercure. Le spath fluor, traité à Gabès, est également destiné à l'exportation. La Tunisie livre aussi passage au gazoduc qui transporte le gaz algérien vers l'Italie.
Le secteur agricole emploie environ 20 % des actifs mais contribue pour 10 % au produit intérieur brut. L'agriculture est concentrée dans le Nord et sur le littoral, les régions de plus grande pluviosité. Elle juxtapose un secteur moderne, en partie irrigué (blé, betterave à sucre, fourrage, agrumes, primeurs, élevage bovin), et un secteur traditionnel (céréales, vigne, oliviers [la Tunisie est le cinquième producteur mondial d'olives], arbres fruitiers, élevage ovin et caprin). Le Sud est le domaine de l'élevage nomade des ovins, en dehors des oasis, qui fournissent des dattes. Cependant, la Tunisie ne satisfait plus ses besoins alimentaires et doit recourir aux importations.
Handicapée par l'étroitesse du marché national, l'industrie tunisienne n'a, pour l'instant, bénéficié que d'une expansion limitée. La pêche et l'industrie (excepté l'extraction des phosphates et du pétrole, et le textile) jouent un rôle secondaire. Les entreprises de grande taille sont rares ; si l'on excepte les raffineries de Bizerte et de Gabès, les usines traitant le phosphate (Mdilla, Gabès, Sfax), les cimenteries (Gabès, Djebel el-Ouost, Tunis, Bizerte), l'aciérie de Menzel-Bourguiba, les sucreries de Béja et de Bou Salem, ce sont les moyennes et les petites unités de production qui l'emportent. Les industries sont localisées pour plus de la moitié dans la région de Tunis. Le textile domine (28 % des exportations), suivis par les constructions électriques, le pétrole et ses dérivés, la construction, la mécanique (assemblage automobile), les industries du cuir. Les gisements de phosphates font du pays le cinquième producteur mondial. La hausse du prix du baril permet aux gisements de pétrole de devenir rentables. Les secteurs minier et industriel assurent 29 % du produit intérieur brut.
Les activités touristiques, deuxième source de devises après le pétrole, occupent une place importante dans l'économie. Le tourisme exploite surtout les possibilités offertes par un littoral ensoleillé et riches en sites archéologiques (comme à el-Djem) ou en villes pittoresques et bénéficie d'excellentes infrastructures hôtelières. Il s'adresse à une clientèle européenne, principalement française, allemande et scandinave. Le tourisme se répartit en cinq zones principales : le littoral nord-ouest, avec Tabarka, le littoral de Carthage et de Sidi-Bou-Saïd, à quelques kilomètre de Tunis ; le golfe d'Hammamet, avec Nabeul ; les stations du Sahel, particulièrement Sousse et Monastir ; le Sud, avec Djerba et les échappées sahariennes des Matmata, de Tozeur, de Nefta, de Kebili et de Douz. Développé à partir des années 1960, il n'a cessé de progresser : de 105 000 en 1963, le nombre de visiteurs est passé à 2,1 millions en 1981, à 3,5 millions en 1992 et à 6 millions en 2007. La recette annuelle constitue 9 % du produit national brut.
Les activités sont largement ouvertes aux échanges internationaux, notamment en direction de l'Union européenne, qui représente les deux tiers des échanges et les deux tiers des investissements. Les exportations vers l'Union ont été multiplié par quatre entre 1995 et 2007. Le secteur des industries électriques et mécaniques est désormais le premier poste d'exportation. La France reste le principal partenaire de la Tunisie, premier client et premier fournisseur, devant l'Italie, avec environ 20 % de part de marché.
La Tunisie a intégré la zone de libre-échange pour les produits industriels avec l'Union européenne le 1er janvier 2008, ce qui a entraîné le démantèlement de ses tarifs douaniers avec l'Union européenne sur ces produits.
Bien située à la jonction du bassin oriental et du bassin occidental de la Méditerranée, là où le détroit de Sicile la rend proche de l'Europe (140 km), la Tunisie est également le point de croisement de la seule route terrestre qui unit l'Égypte au Maghreb occidental (Algérie et Maroc), et des pistes caravanières qui, à travers le Sahara, permettent de gagner le Kanem et le Bornou.
Ainsi, au peuplement primitif de nomades berbères ont pu se superposer des apports ethniques très différents, venus souvent par mer. Dès le Ier millénaire avant J.-C., les Phéniciens établissent des colonies marchandes dans le sud de l'actuelle Tunisie ; colonie de Tyr, Carthage, fondée vers 820 avant J.-C., s'émancipe progressivement et impose son hégémonie aux autres colonies phéniciennes du détroit de Sicile et du golfe de la Petite Syrte. Il en résulte une orientalisation assez profonde des régions sédentarisées de l'Afrique du Nord-Ouest, tandis que les Berbères nomades sont repoussés vers le sud et vers l'ouest ; certains se sédentarisent, au moins partiellement, en constituant le royaume des Numides de Masinissa et de Jugurtha, qui, après la chute de Carthage (146 avant J.-C.), s'oppose à la pénétration romaine jusqu'en 105 avant J.-C. Cœur de l'Afrique proconsulaire (Afrique romaine), la future Tunisie est, sous le contrôle de l'annone, l'un des greniers de Rome en grains, huile et même vin, les cultures progressant sans cesse vers le sud. Romanisé et urbanisé, le pays devient un des bastions du christianisme en Occident du IIIe au Ve s. (Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin). Mais les Vandales ariens, envahisseurs venus de l'ouest (429-533), l'ébranlent. Les Byzantins (533-698) ne peuvent totalement rétablir sa prospérité, car les Berbères, toujours révoltés, tiennent l'intérieur du pays.
Débutant en 647, l'invasion arabe aboutit à la fondation, par Uqba ibn Nafi, de Kairouan (670), ville sainte et place d'armes de l'islam en Occident et, après la chute de Carthage (698), capitale incontestée de l'Ifriqiya musulmane. L'islamisation et même l'arabisation sont rapides et profondes, la romanisation et la christianisation étant restées superficielles dans les zones rurales et surtout steppiques. Intégrés dans le monde musulman, les Berbères conservent pourtant leur originalité, en adhérant au kharidjisme, dont les adeptes se maintiennent longtemps dans certains djebels et à Djerba.
Dépendant tour à tour des califats omeyyade de Damas et abbasside de Bagdad, l'Ifriqiya est gouvernée localement par les Aghlabides, puis par les Fatimides, qui créent à Kairouan un califat chiite (910). Lorsqu'en 972 les Fatimides transfèrent leur capitale au Caire, l'Ifriqiya est placée par eux sous l'autorité de la dynastie berbère des Zirides, qui rejette leur suzeraineté en 1048. Pour se venger, les Fatimides font déferler sur ce pays les nomades Banu Hilal, qui détruisent systématiquement les villes (Kairouan, 1057) et les cultures, afin de recréer une steppe pour leurs troupeaux. Cette invasion, qui ruine l'Ifriqiya pour plus de huit siècles, entraîne sa dislocation en d'innombrables principautés vassalisées par les Hilaliens et favorise l'intervention du roi de Sicile, Roger II, qui s'empare de Djerba (1134), de Mahdia (1148), etc. Pour empêcher ces progrès de la chrétienté, le calife almohade du Maroc, Abd al-Mumin, chasse les Normands (1159-1160) et fait de l'Ifriqiya une province administrée par un gouverneur résidant à Tunis : l'Ifriqiya devient la Tunisie.
Les Almohades donnent à la Tunisie un vice-roi, Abu Muhammad, fondateur de la dynastie hafside. Cette dernière érige la Tunisie en royaume indépendant (1228/1229-1574). Tout en continuant à verser le tribut aux Almohades jusqu'à leur disparition (1269), les Hafsides installent une administration, dirigée surtout par des chrétiens renégats ou par des bourgeois de Tunis, et une armée, formée de mercenaires andalous et arabes ; avec eux, Abu Zakariyya (1229-1249) occupe Alger (1235) et Tlemcen (1242), donnant à son État son maximum d'extension. Si son fils al-Mustansir (1249-1277) repousse Saint Louis, qui a cru à la possibilité de sa conversion au christianisme (1270), ses descendants perdent le pouvoir à la suite d'une révolte intérieure (1279-1284) et ne le retrouvent qu'avec Abu Hafs (1284-1295). Ébranlée par les attaques des nomades Banu Sulaym et par des crises successorales qui facilitent l'intervention des Marinides du Maroc (1347-1350 et 1357-1358), la Tunisie retrouve son unité et son essor économique sous Abu al-Abbas (1370-1394) et Abu Faris (1394-1434), qui éliminent les Banu Sulaym, et accueillent les Juifs chassés d'Espagne en 1391.
Au XVIe s., l'intérêt égal, mais opposé, que portent l'Espagne et l'Empire ottoman au détroit de Sicile, entraîne la chute des Hafsides. À la suite de la prise de Tunis par Khayr al-Din Barberousse (1534), le Hafside Hasan (1526-1542) obtient l'aide de Charles Quint, qui occupe sa capitale (1535), mais lui impose sa suzeraineté, ce qui provoque l'intervention des corsaires turcs Dragut et Ali le Renégat, pacha d'Alger, qui s'emparent, le premier, de Gafsa (1556) et de Kairouan (1558), le second, de Tunis (1569). Momentanément réoccupée par don Juan d'Autriche (1573), cette ville est enlevée par les Turcs (1574) ; la Tunisie devient province ottomane.
Après quelques années de régime ottoman, les janissaires confient le pouvoir à un officier subalterne, le dey (1590), secondé par le bey, qui contrôle l'administration et les finances. Le dey est bientôt mis en tutelle par ce dernier. Une première dynastie beylicale, celle des Muradides, est fondée par Murad Ier (1612-1631) ; Murad II (1659-1675) emprisonne le dey (1671), dont la charge est supprimée en 1705 par le fondateur de la deuxième dynastie beylicale, Husayn ibn Ali (1705-1740) ; l'avènement de ce dernier consacre l'identification de l'élément turc à la nation tunisienne, bien que la fiction de la souveraineté ottomane soit maintenue.
Malgré son despotisme, l'autorité du souverain, héréditaire dès 1710, ne dépasse guère, à l'origine, Tunis et les grandes villes, car l'insoumission des clans rivaux de l'intérieur est entretenue par Alger, Constantinople et par les Européens ; la première de ces puissances lui impose même un tribut (1756), dont elle n'est délivrée que par la seconde (1821). Aussi la conquête de l'intérieur n'est-elle réellement achevée que sous Ali Bey (1759-1782) et Hammuda Bey (1782-1814). Les marchés urbains renaissent (reconstruction de Kairouan au XVIIIe s.), des ports sont créés ; la mise en valeur de la plaine de la Medjerda et du cap Bon est entreprise par des morisques expulsés d'Espagne en 1609 ; en fait, l'activité la plus rentable est la guerre de course. Ce trafic, combattu par les Anglais, n'empêche pas les Français de créer dans les ports des fondouks soumis au régime des capitulations (présence d'un consul), et dont le premier est celui des Marseillais à Tunis (1577) ; d'ailleurs, la France, alliée à la Régence contre Alger (1685), contrôle son commerce : pêcheries de corail exploitées dès le XVIe s. sur les confins algéro-tunisiens et reprises par la Compagnie d'Afrique (1700), qui fonde des établissements au cap Bon (1781).
L'intérêt porté à la Tunisie par la France s'accroît quand celle-ci occupe Alger (1830) et surtout Constantine (1837). Son intervention est facilitée par les difficultés de la Régence du fait de l'interdiction de l'esclavage (1819) et de la course (1824), et de nombreuses épidémies et famines (1784, 1805, 1818). Pour rétablir la situation, les beys Ahmad (1837-1855), Muhammad al-Saduq (1859-1882) font appel à des conseillers étrangers (surtout français), qui réorganisent l'armée (1837), créent des réseaux télégraphiques (1857) et ferroviaires. Certains réformateurs, secondés par les consuls de France et surtout de Grande-Bretagne, s'efforcent de moderniser les institutions : déclaration des droits des Tunisiens (1857), enfin octroi d'une Constitution (1861), très vite inapplicable.
Cette politique onéreuse provoque une grave crise financière. Pour la résoudre, Muhammad al-Saduq recourt à la fiscalité, ce qui provoque la révolte de 1864 ; ayant contracté des emprunts trop coûteux (1863, 1865), l'État tunisien, ruiné, doit accepter la création d'une commission financière internationale anglo-franco-italienne, présidée par un Français (1869) et chargée d'assurer le paiement de sa dette.
Malgré les efforts du ministre des Finances, Khayr al-Din (1873-1877), la Tunisie ne peut échapper à l'intervention européenne. Trois pays ont un intérêt particulier pour s'en emparer : l'Angleterre, qui possède de nombreuses entreprises commerciales et industrielles dans la Régence ; la France, qui contrôle déjà l'Algérie ; et l'Italie, qui installe de nombreux colons sur son territoire et qui assure 80 % de ses échanges. À la suite du congrès de Berlin (1878), la Grande-Bretagne, qui a obtenu Chypre, reconnaît les intérêts particuliers de la France en Tunisie.
La France et l'Italie restent donc seules en compétition. Le rachat de la voie ferrée Tunis-La Goulette par la Compagnie italienne Rubattino (juillet 1880), la concession de la construction des voies ferrées à la Compagnie française des Batignolles (août 1880), enfin la tentative tunisienne de faire contester à la Société marseillaise d'Eugène Pereire la possession du domaine de l'Enfida (100 000 hectares) décident la France à intervenir. Prenant prétexte d'une incursion de Kroumirs en territoire algérien (30-31 mars 1881), Jules Ferry décide (4 avril) une expédition punitive qui contraint le bey à remettre la souveraineté externe de la Tunisie à un ministre résident français, responsable de la diplomatie et de l'armée (traité du Bardo, 12 mai 1881). Une révolte nationaliste, dans le centre et le sud de la Régence (1881-1882), est réprimée par la force ; le résident, Paul Cambon, impose alors au nouveau bey Ali ibn Husayn (1882-1902) la convention de La Marsa (8 juin 1883), qui institue officiellement le protectorat.
Paul Cambon (1882-1886), qui devient résident général en 1885, place aux côtés du bey et du Premier ministre un secrétaire général chargé de contrôler leurs décisions (1883) ; en outre, des directeurs techniques se substituent aux ministres tunisiens (1882-1890). D'autre part, après une courte période d'administration militaire (1883-1884), la France met en place des contrôleurs civils venus d'Algérie, qui, peu à peu, supplantent localement les caïds. On assiste à une reprise économique : mise en place du réseau ferroviaire ; mise en valeur des phosphates de Gafsa ; plantation des olivettes de Sousse et de Sfax.
L'évolution économique entraîne la formation d'une bourgeoisie réformiste et la montée du nationalisme, qui s'incarne dans le parti des Jeunes Tunisiens d'Ali Bach Hanbach et de Bachir Sfar (1907), et qui aboutit aux émeutes du 7 novembre 1911. Brisé par la répression, il reparaît après 1918. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes proclamé par Wilson (1917), la publication de la Tunisie martyre du cheikh Thaalibi (1920), la création d'un parti libéral constitutionnel, le Destour (1920), relancent le mouvement nationaliste, mais n'aboutissent qu'aux réformes de 1922 (création de conseils de caïdat et d'un Grand Conseil, purement consultatif). Atteint par l'arrestation et l'exil des chefs de la C.G.T.T. (Confédération générale des travailleurs tunisiens) en 1925, ce mouvement reçoit une impulsion décisive lorsque Habib Bourguiba oriente le Destour dans un sens purement tunisien, libéral et laïque (1933). Dès 1934, la rupture entre le Vieux Destour, plus bourgeois et plus traditionaliste, et le Néo-Destour, plus dynamique, est consommée.
Déportés presque aussitôt dans le Sud, les chefs du Néo-Destour sont libérés en 1936 par le gouvernement Léon Blum, mais les négociations engagées pour instaurer un régime démocratique et constitutionnel sont interrompues par la chute du gouvernement (juin 1937). Des incidents sanglants (juillet 1937) entraînent l'arrestation des chefs du Néo-Destour, la suppression des libertés et la proclamation de l'état de siège (1938).
À la faveur de la guerre, Moncef bey (Muhammad al-Munsif) [1942-1943] tente de canaliser à son profit le courant nationaliste. Aussi est-il déposé au bénéfice de Lamine bey (al-Amin) au lendemain de la campagne de Tunisie, provoquée par l'occupation de son pays par les Allemands (novembre 1942-mai 1943). Tandis que les Français profitent de leur victoire pour enlever aux Italiens leur statut privilégié, le Néo-Destour utilise le mécontentement né des ruines de la guerre pour réclamer de nouveau des réformes. Appuyé par la Ligue arabe, Bourguiba participe à la création du Bureau du Maghreb au Caire (1947), favorise la constitution de l'U.G.T.T. (Union générale des travailleurs tunisiens de Farhat Hachid, 1948) et obtient quelques concessions (1947) du résident général Jean Mons (1947-1950). S'étant rallié à cette politique (avril 1950), le bey constitue un gouvernement (Chenik [Muhammad Chaniq]) où entre Salah Ben Youssef (Salah ibn Yusuf), secrétaire général du Néo-Destour (août 1950) ; en février 1951, il obtient des réformes partielles. La proclamation par le gouvernement français du « caractère définitif du lien qui […] réunit la France et la Tunisie » (15 décembre 1951) dresse le Néo-Destour contre la France, qui fait alors arrêter Bourguiba (janvier 1952) et destituer le cabinet Chenik (mars). Le recours au terrorisme amène la France à promettre l'autonomie interne (discours de Pierre Mendès France à Carthage, 31 juillet 1954) et à signer avec le gouvernement Tahar ben Ammar (Tahir ibn Ammar) les conventions du 3 juin 1955, qui rendent aux Tunisiens la gestion de leurs affaires intérieures (substitution d'un haut-commissaire au résident général) et créent une union monétaire et douanière entre les deux pays. Au sein du parti destourien, des divergences opposent les conservateurs à ceux qui, avec Salah ben Youssef, estiment les accords insuffisants. Pendant quelques mois règne un climat de guerre civile, qui conduit la France à reconnaître l'indépendance totale de la Tunisie (20 mars 1956).
Durant trente ans, H. Bourguiba va profondément imprégner et modifier la Tunisie. Même ses nombreux détracteurs, en raison de son autoritarisme, conviennent, surtout en raison de ses positions sur la scène internationale, que celui qu'ils appelaient le « combattant suprême » était trop grand pour ce petit pays. La première réalisation de H. Bourguiba – celle qui finalement restera la plus probante – est le Code du statut personnel (13 août 1956), qui entraîne un profond changement de la situation de la femme, sans équivalent dans le monde arabe : interdiction de la polygamie et de la répudiation, accès progressif à l'égalité juridique puisque le Code fut plusieurs fois amendé, en dépit de l'opposition des milieux religieux.
À partir de ce Code, et par une politique systématique d'enseignement, H. Bourguiba va moderniser la Tunisie, déjà davantage pénétrée des idées réformistes que les autres pays du Maghreb depuis la fin du siècle dernier. Il crée un État fort, centralisé et structuré autour d'un parti unique, le Néo-Destour (devenu par la suite le parti socialiste destourien ou P.S.D.), et de la première Constitution (juin 1959). Il impose un pouvoir sans partage : le principal rival de H. Bourguiba, Salah ben Youssef, est assassiné à Genève en août 1961 et la découverte d'un complot, en décembre 1962, entraîne une dure répression. Les autres partis, dont le parti communiste tunisien (P.C.T.), sont interdits en janvier 1963. Les organisations annexes (syndicats, associations de femmes) sont obligatoirement soudées au parti gouvernemental.
Parallèlement, H. Bourguiba s'impose au plan international dans une conjoncture alors marquée par la guerre d'Algérie. Ainsi, il n'hésite pas à entrer en conflit avec la France qui refuse d'évacuer la base de Bizerte (1961), et offre l'asile aux membres du gouvernement provisoire algérien jusqu'à l'indépendance de leur pays (1962). Il intervient pour calmer les tensions régionales, et rétablit ainsi de bonnes relations avec l'Occident, particulièrement avec la France et les États-Unis, auxquels le pays est solidement amarré, surtout après la fin de l'expérience collectiviste de Ben Salah (1963-1969), secrétaire d'État au Plan et aux Finances. Vis-à-vis du conflit du Proche-Orient, H. Bourguiba a été le premier chef d'État arabe à déclarer, dès 1966 et surtout en 1973, qu'il fallait œuvrer dans le sens d'une fédération israélo-arabe. Cette prise de position modérée lui vaudra une rupture des relations diplomatiques avec l'Égypte (1966), puis avec la Syrie (1968), avant que ses vues soient reconnues comme prémonitoires. Bien que marquée par quelques différends avec le Maroc en raison de la Mauritanie (1961), la politique maghrébine de H. Bourguiba consiste surtout à améliorer les relations de la Tunisie avec l'Algérie par une série d'accords en 1968, 1970 et 1983, dont la délimitation définitive des frontières. H. Bourguiba a moins de réussite avec la Libye, qui, dès le coup d'État de Muammar al-Kadhafi (1969), tente de lui imposer des relations étroites qu'il aura du mal à gérer (tentative d'union avortée en 1974).
Bénéficiant désormais d'un statut très particulier parmi les leaders arabes, H. Bourguiba masque constamment les problèmes internes générés par le contrôle d'une société poussée presque malgré elle vers la modernisation : le « combattant suprême » pense en effet que c'est à ce prix que son pays, petit et dépourvu de ressources en quantités suffisantes, peut survivre et s'imposer. Réélu en 1964 et 1969 (puis en 1974 avant d'être désigné président à vie en 1975), il tombe malade et doit faire face à des dissensions internes permanentes qui l'amènent à composer davantage, notamment avec certains milieux conservateurs et religieux. Ses premiers conflits avec les syndicats (Union générale des travailleurs tunisiens, U.G.T.T.) et avec les étudiants commencent en 1964-1966. Ceux-ci s'élèvent contre la soumission qu'il impose à tous les corps constitués. Au sein du P.S.T., les opposants cherchent à s'organiser : ils ne seront autorisés à le faire qu'en 1980 avec la création du Mouvement des démocrates socialistes (M.D.S.). La politique autoritaire et collectiviste de Ben Salah provoque des émeutes en 1969. H. Bourguiba y met brutalement un terme : Ben Salah est arrêté, jugé et en mai 1970 condamné à dix ans de travaux forcés (il s'évadera de prison en 1973). Le pays est dès lors orienté sur la voie du libéralisme, ce qui provoque la montée des troubles sociaux.
H. Bourguiba, secondé par ses Premiers ministres successifs (Bahi Ladgham, Hedi Nouira, Muhammad Mzali, désignés comme ses successeurs potentiels) fait alterner les phases d'apaisement (pacte social en 1977 et autorisation de la Ligue tunisienne des droits de l'homme ou L.T.D.H., la première dans le monde arabe) et de répression (grève générale en janvier 1978 dégénérant en émeute et réprimée par l'armée). Autre signe de déstabilisation politique, la ville de Gafsa est attaquée en 1980 par un commando armé soutenu par la Libye et l'Algérie. H. Bourguiba admet au congrès du P.S.D. (mai 1981) la nécessité d'évoluer vers le multipartisme. Le P.C.T. est réautorisé (juillet), ainsi que le M.D.S. et plusieurs petits partis. La même année, le Mouvement de la tendance islamique (M.T.I.), apparu en Tunisie dès après les événements d'Iran (1979), se constitue officiellement dans la recherche d'un compromis politique. Mais les islamistes sont très vite réprimés. En décembre 1983 et janvier 1984 de graves émeutes éclatent à Tunis et dans le sud du pays en raison de la hausse des prix de certaines denrées de première nécessité et des difficultés de la mise à niveau de l'économie.
Les troubles sociaux et politiques, liés surtout aux islamistes vis-à-vis desquels H. Bourguiba alterne le chaud et le froid, marquent les dernières années du pouvoir absolu d'un dictateur malade et diminué. Ils sapent également les bases d'une influence qui restera pourtant très forte : la Tunisie accueille, à partir de 1980, la Ligue arabe (qui a rompu avec l'Égypte depuis que celle-ci a reconnu Israël), puis, à partir de 1982 et des événements du Liban, avec l'Organisation de libération de la Palestine (O.L.P.). Un raid de représailles américain contre les Palestiniens en 1985, une grave crise avec l'U.G.T.T. et avec les islamistes – trois dirigeants sont condamnés à mort et exécutés en juillet 1986 –, un attentat contre des établissements touristiques de Monastir en août 1987, rendent très difficiles les derniers mois du « combattant suprême ». Chef des services secrets tunisiens, ministre de l'Intérieur depuis 1984, puis appelé au poste de Premier ministre pour mater les islamistes en octobre 1987, le général Zine el-Abidine Ben Ali destitue, le 7 novembre 1987, H. Bourguiba, âgé de 84 ans et mis en résidence surveillée à Monastir (il y meurt en avril 2000).
Ce coup d'État « constitutionnel et sans violence » bénéficie d'un très large consensus, d'autant que le nouveau maître de la Tunisie s'attire d'emblée la sympathie générale en pratiquant l'apaisement, y compris avec les islamistes, dont 600 cadres sont libérés. Ben Ali reconstitue et rajeunit le P.S.T., rebaptisé en février 1988 Rassemblement constitutionnel démocrate (R.C.D.), supprime la présidence à vie (juillet) et se réapproprie le domaine religieux par le contrôle des mosquées. Sur le plan diplomatique, il rétablit les relations avec la Libye en décembre 1987 et avec l'Égypte l'année suivante. Sur le plan intérieur, il accentue le libéralisme économique, absorbe des élites autrefois laissées pour compte et signe, le 7 novembre 1988, un pacte national avec toutes les formations politiques, y compris le M.T.I. Mais ces dispositions apaisantes sont de courte durée : à partir de 1989, mais surtout de 1990-1991, le président Ben Ali engage une lutte sans merci contre les islamistes, puis met au pas les démocrates qui avaient cru pouvoir s'épanouir sous son égide.
Élu président de la République en avril 1989, puis réélu en 1994 avec 99,99 % des voix des 95 % de votants, il va tenir, comme son prédécesseur, la Tunisie d'une main de fer et même se lancer dans une « dérive sécuritaire » amplement dénoncée à l'extérieur, au point que les Tunisiens en viendront à regretter le régime de Bourguiba. Comme celui-ci, Ben Ali va pourtant poursuivre une œuvre drastique de modernisation : les avantages politiques et juridiques accordés aux organisations féminines, autorisées dès 1988, sont renforcés en 1993-1994 au point que le statut de la femme tunisienne est désormais, sauf pour l'héritage, très proche du statut européen. Les programmes scolaires sont modifiés et débarrassés des influences islamiques introduites sous M. Mzali. L'administration est simplifiée pour faciliter l'ouverture économique, saluée unanimement par la communauté internationale. L'industrie de transformation et de sous-traitance se développe.
Mais parallèlement la vie sociale et politique, fortement contrôlée, devient vite atone : la presse nationale est muselée, la presse étrangère est interdite en 1994, et les opposants sont sévèrement poursuivis, y compris à l'extérieur du pays. Dès 1989 le M.T.I., qui voulait obtenir sa légalisation sous le nom de parti de la Nahda, est mis au ban de la vie politique. Il n'en gagne pas moins, sous le vocable « indépendant », 15 à 30 % des sièges lors des élections communales de juin 1990, et entretient des troubles universitaires en 1991-1992, ce qui signe son arrêt de mort : un complot est découvert, 800 cadres sont arrêtés ou exilés et 300 condamnations sont prononcées lors des procès de juillet et août 1992 qui sonnent le glas d'un mouvement dont le danger est exacerbé par la proximité de l'Algérie. Les démocrates, marginalisés lors des élections de 1989 et de 1994-1995, dénoncent la fâcheuse bipolarisation de la vie politique, mais doivent également se plier aux diktats du régime. Même la L.T.D.H. est mise au pas sous le couvert d'une nouvelle loi sur les associations, entre 1992 et 1994. Le parti au pouvoir retrouve sa totale prééminence sur tous les rouages de la société et de la vie politique tunisiennes.
Le consensus initial s'effrite peu à peu. Mais, entre-temps, le président Ben Ali a su gérer au mieux la grave crise qui aboutit à la guerre du Golfe. Il compose avec le désarroi d'une population fortement pro-irakienne, alors que trois leaders palestiniens sont assassinés à Tunis en août 1990, ce qui lui vaut des déboires économiques avec les pays du Golfe qui avaient investi en Tunisie, essentiellement le Koweït et l'Arabie saoudite. Il s'investit également dans la coopération entre les pays d'Afrique du Nord et tente constamment, mais en vain, de relancer l'Union du Maghreb arabe (U.M.A., née en février 1989), handicapée par les différends algéro-marocains et par la guerre civile algérienne. Il tente aussi de jouer un rôle conciliateur dans l'Orient arabe, mais doit abandonner les relations nouées avec Tel-Aviv entre 1994 et 1997, en raison des blocages du processus de paix. Devant tenir compte d'un environnement international particulièrement défavorable (guerre civile en Algérie, embargo contre la Libye), Ben Ali fait alors prévaloir ses préoccupations sécuritaires dans nombre d'accords. Il mène une politique visant à renforcer les liens de son pays avec l'Europe. Ainsi la Tunisie est le premier pays maghrébin à conclure un accord avec l'Union européenne (dès 1996). Ben Ali améliore les relations non seulement avec la France, mais aussi avec l'Espagne et l'Italie, ainsi qu'avec les États-Unis, tout en profitant habilement de la fermeture des frontières libyennes. Il est également très actif dans la politique euro-méditerranéenne mise en place après la conférence de Barcelone en novembre 1995.
Malgré ses efforts économiques et diplomatiques, il se heurte (comme lors de sa visite officielle en France en juin 1997), du fait des dérives sécuritaires de plus en plus mal comprises et condamnées, à toutes les organisations de droits de l'homme et à la presse internationale. Tenant solidement en main son pays, ayant vaincu les islamistes, mis au pas les tenants d'un petit parti de gauche, le parti ouvrier et communiste tunisien (P.O.C.T.), le président de la République tunisienne, fort d'un large soutien populaire, continue pourtant la répression systématique de tous les opposants potentiels. En octobre 1995, c'est le secrétaire général du M.D.S., Mohammed Moada, le plus influent des partis de l'opposition, qui est arrêté (condamné en février 1996). En 1997, un nouveau Code pénal, extrêmement rigoureux, est voté pour réprimer tous ceux qui désapprouveraient, oralement, la politique tunisienne. Les défenseurs des droits de l'homme sont particulièrement visés. Selon Amnesty International 6 000 à 8 000 Tunisiens sont emprisonnés (20 sont morts en prison), toutes les organisations politiques et sociales, complètement nivelées, les voix démocrates, définitivement anéanties, les élites, déstabilisées par des changements de gouvernement bisannuels. Certes, comme il l'avait annoncé dès novembre 1990, Ben Ali pense que « le climat social et les performances économiques sont plus importants que les jeux politiques ». Mais certains de ses partenaires extérieurs relèvent que dans la phase nouvelle et difficile de la libéralisation économique et de la mise à niveau des industries, due aux accords européens et internationaux, cet « équilibre » risque d'être remis en question.
En dépit de la présence, pour la première fois, de deux adversaires, la réélection de Ben Ali en octobre 1999 se déroule sans surprise (plus de 99 % des voix). Mais, grâce à une nouvelle loi destinée à réaffirmer le pluralisme, l'opposition obtient 20 % des sièges au Parlement malgré un mauvais résultat aux législatives. En mars 2001 est rendu public le « manifeste des démocrates progressistes » ainsi qu'une pétition « pour une citoyenneté souveraine ». L'ancien président de la LTDH, Mohamed Charfi, rejoint officiellement l'opposition qui semble prendre de l'ampleur. Elle ne peut pourtant rien contre ce qu'elle considère comme « un coup d'Etat constitutionnel » ou l'instauration de la présidence à vie. En effet, en mai 2002, Ben Ali demande au peuple tunisien d'approuver une réforme de la Constitution, qui lui permettra de postuler à de nouveaux mandats présidentiels puisque leur nombre sera désormais illimité et que l'âge de l'éligibilité du président est repoussé de 70 à 75 ans, tout en lui garantissant une immunité judiciaire pendant et après ses fonctions. La teneur de ce texte et le résultat quelque peu « suspect » (99,61 % de « oui » !) du référendum montrent bien que les autorités tunisiennes entendent, pour le moment, rester sourdes aux demandes internes et externes de démocratisation du régime. Le 24 octobre 2004, le président Ben Ali est donc réélu pour un quatrième mandat de cinq ans avec 94,4 % des voix. Aux élections législatives, le R.C.D. remporte la totalité des 152 sièges attribués au scrutin majoritaire. Le Mouvement des démocrates socialistes (M.D.S.), le parti de l'Unité populaire (P.U.P.), l'Union démocratique unioniste (U.D.U.), le parti Ettajdid (ex-parti communiste) et le parti social libéral (P.S.L.) se répartissent les 37 autres sièges attribués à la proportionnelle. En 2005 est élue pour la première fois la nouvelle chambre haute du Parlement tunisien, la Chambre des conseillers, introduite par la réforme de la Constitution de 2002 et composée de 126 membres élus par de grands électeurs ou nommés par le président, pour six ans. Alors que les atteintes au droit de la presse sont régulièrement dénoncées – en avril 2000, la grève de la faim du journaliste tunisien Taoufik Ben Brik rencontre un large écho dans la presse française –, le Sommet mondial sur la société de l'information (S.M.S.I.), organisé par le pouvoir, se tient à Tunis en novembre 2005 sous haute surveillance policière et tandis que huit personnalités poursuivent une grève de la faim illimitée depuis le mois d'octobre pour protester contre les atteintes à la liberté d'expression. Confrontée à l'abrogation de l'Accord multifibres le 1er janvier 2005 qui lui garantissait depuis 1973 l'exportation d'un certain quota de sa production de textiles et vêtements vers l'Europe, et par conséquent à la forte concurrence chinoise, la Tunisie est le premier pays de la rive sud de la Méditerranée à intégrer la zone de libre-échange pour les produits industriels avec l'Union européenne trois ans plus tard, le 1er janvier 2008. Au cours de l'été 2008, faisant fi des critiques de ses opposants réclamant une alternance du pouvoir, le président Ben Ali annonce qu'il sera candidat pour un cinquième mandat en 2009. Soutenu de longue date par les présidents français, il est l'un des plus fervents partisans de l'Union pour la Méditerranée proposée par Nicolas Sarkozy (Sommet de Paris, 13 juillet 2008).
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