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Istanbul

anciennement Byzance puis Constantinople

Istanbul, le Grand Bazar
Istanbul, le Grand Bazar

Principale ville de Turquie, sur le Bosphore et la mer de Marmara.

  • Nom des habitants : Istanbuliotes, Stambouliotes
  • Population pour l'agglomération (avec Adalar, Avcilar, Bagicilar, Bahçelievler, Bakirkoy, Bayrampasa, Besiktas, Beykoz, Beyoglu, Eminonu, Esenler, Eyup, Fatih, Gaziosmanpasa, Gungoren, Kadikoy, Kagithane, Kartal, Kuçukçekmece, Maltepe Pendik, Sariyer, Sisli, Tuzla, Umraniye, Uskudar, Z) : 11 253 297 hab. (estimation pour 2011)

La ville est située de part et d'autre de la Corne d'Or, petite baie profonde de la rive européenne. Au sud sont situés les principaux monuments (Sainte-Sophie, mosquée du Sultan Ahmet, et plusieurs chefs-d'œuvre de Sinan, dont la mosquée Süleymaniye). Au nord s'étend la ville commerçante et cosmopolite (Beyöğlu). Des faubourgs asiatiques (Üsküdar) longent le Bosphore, franchi par deux ponts.

GÉOGRAPHIE

1. Les conditions géographiques et le développement de la ville

1.1. Byzance et l'occupation du site

Dans l'extrémité orientale du plateau de Thrace, aplanie vers 100-120 m d'altitude, se découpent deux accidents majeurs, fossés tectoniques élargis par l'érosion fluviale, puis modelés par les transgressions marines quaternaires. Le Bosphore raccorde la mer de Marmara avec la mer Noire. Près de son débouché dans la mer de Marmara, une magnifique « ria », la Corne d'Or (Haliç en turc), dont la longueur atteint 7,5 km pour une profondeur de 34 m à l'aval et une largeur parfois supérieure à 500 m, ouvre une voie de pénétration dans le plateau et isole au sud une péninsule rocheuse, que des vallons affluents de la Corne d'Or ou de la Marmara découpent en mamelons dont le sommet atteint de 50 à 70 m. C'était là pour une ville méditerranéenne un site privilégié, où se combinaient une forte position d'acropole et des possibilités d'ancrage en eau profonde.

Il y avait là au viie s. av. J.-C. deux villages thraces, l'un au fond de la Corne d'Or, l'autre dans le site d'acropole de la pointe, mais sans vie maritime. Ils ont laissé le nom de Byzance, thracophrygien, aux colons grecs doriens, originaires de Mégare, qui s'établirent là en 658 ou 657 av. J.-C. après une première installation sur la côte d'Asie, à Chalcédoine, dans un site mieux doué pour un établissement agricole, mais de qualités maritimes beaucoup plus modestes.

La fondation de la ville apparaît ainsi comme l'occupation par les Grecs d'un site maritime, dans le grand mouvement de colonisation grecque de la mer Noire. La première enceinte enserra la partie orientale de la péninsule, en se recourbant au sud-est et en laissant en dehors d'elle la grève de la Marmara, le premier port se trouvant exactement au débouché de la Corne d'Or. La ville vécut de son rôle d'escale et de carrefour, où se réunissaient toutes les routes maritimes provenant de la mer Noire. Mais, placée aux confins septentrionaux du monde grec, isolée au milieu de voisins semi-barbares, la colonie des Mégariens mena longtemps une vie médiocre.

1.2. La mise en valeur de la situation et la fondation de Constantinople

Il fallait, pour permettre le développement d'une métropole, l'intervention d'éléments nouveaux. Ceux-ci apparurent dans le cadre de l'Empire romain, largement étendu sur les Balkans comme sur l'Asie Mineure, réunissant ainsi les deux fractions de continent auxquelles est liée la valeur de la situation, à l'intersection de la route maritime de la Méditerranée vers la mer Noire et de la route continentale d'Europe en Asie. Dès les ier-iie s., convergent à Byzance les deux grandes voies romaines des Balkans, la voie ouest-est (la via Egnatia), de Dyrrachium (Durrësi) vers Thessalonique et Byzance, et la voie nord-ouest - sud-est, qui conduit jusqu'à la frontière danubienne (sillon Niš-Belgrade). Byzance acquiert ainsi une importante fonction commerciale et stratégique, qui se concrétise à la fin du iie s. dans l'extension de la ville par Septime Sévère, qui édifie une nouvelle enceinte à 400 m environ plus à l'ouest.

On s'explique ainsi la décision de Constantin, qui, en 324, va y fixer le siège de l'Empire. La situation générale était extraordinairement riche de possibilités. Byzance est au contact de régions économiquement complémentaires, régions céréalières et pastorales de l'Anatolie et des Balkans, et régions arboricoles méditerranéennes (la limite nord de la culture de l'olivier passe à quelques kilomètres au sud-est de la ville, sur la côte d'Asie). Par ailleurs, les circonstances mettaient singulièrement en valeur la fonction stratégique et routière. Des mouvements rapides d'Europe en Asie pouvaient être nécessaires dans une conjoncture où les deux frontières les plus menacées de l'Empire étaient, d'une part, la frontière du Rhin et du Danube contre les Barbares de l'Europe centrale et, d'autre part, la frontière asiatique contre les Perses. Constantin, d'origine balkanique, était conscient de ces impératifs. Il fut, en mettant en valeur les virtualités, jusque-là latentes, de la situation, le second créateur de la ville, à laquelle il devait donner son nom. Une nouvelle muraille, établie à l'ouest de la précédente, quintupla la surface de la ville. En 413, sous Théodose II, de nouvelles murailles furent édifiées à 1 200 m à l'ouest de la muraille de Constantin, doublant encore la superficie de la cité, qui atteignit 13 km2. La muraille de Théodose, souvent restaurée, constitue encore l'essentiel de l'enceinte actuellement visible, dont le tracé n'a subi que des retouches mineures, au nord-ouest.

À l'intérieur de cet espace, la ville remplit progressivement son cadre, et son développement fut assuré non seulement par son rôle politique de capitale impériale, mais également, notamment à l'époque de grande renaissance de l'Empire byzantin aux xe-xie s., par la prospérité économique due à son rôle de marché international, centre de redistribution vers l'Europe des produits arrivant de l'Orient par la route continentale anatolienne et par la route de mer en provenance de Trébizonde, tête des caravanes vers l'Asie centrale. D'importantes colonies de commerçants latins, établies d'abord à l'intérieur des murailles, sur la rive sud de la Corne d'Or, marquèrent l'importance de cette fonction de redistribution. Quand la ville fut réoccupée par les Grecs en 1261, les Génois furent expulsés de la cité et s'établirent sur la rive nord de la Corne d'Or, à la pointe de la péninsule, dans ce qui était alors un faubourg champêtre, qui avait dû à la présence d'un Galate son nom de Galata. La cité génoise s'agrandit peu à peu et occupait en 1453 toute la pointe sud de la péninsule.

1.3. La période turque. Les transformations du plan d'Istanbul

Mais déjà la ville avait perdu depuis longtemps, avec le rétrécissement progressif de l'Empire byzantin, le plus clair de sa fonction économico-politique. Au début du xve s., des quartiers entiers à l'intérieur des murs étaient convertis en champs et en vergers. La ville donnait l'impression d'une décadence profonde et ne comptait peut-être pas plus de 50 000 habitants lorsque les Turcs s'en emparèrent, alors qu'elle avait sans doute compté de 300 000 à 600 000 habitants aux époques de prospérité de l'Empire byzantin.

On peut ainsi comprendre les transformations que la physionomie de la cité allait subir pendant la période ottomane. Les sultans se livrèrent dans la ville, au sud de la Corne d'Or, à un repeuplement systématique, en faisant venir des populations de toutes les régions de l'Empire. Dès le milieu du xvie s., la population était estimée à 600 000 habitants. Mais cette réoccupation se fit dans le désordre le plus total. Seuls subsistèrent les principaux repères de la charpente urbaine, édifices officiels ou lieux de culte, ainsi que la destination commerciale de certains quartiers. Mais la trame du réseau des rues disparut à peu près totalement dans les espaces de résidence, et la ville prit l'aspect caractéristique des villes islamiques, avec leur lacis de ruelles et d'impasses, l'anarchie totale de leur plan. Elle fut envahie par des maisons de bois à étages, du type des maisons rurales répandues dans les régions pontiques boisées, qui proliférèrent dans le désordre le plus absolu et donnèrent à la ville l'aspect d'un gigantesque campement. Un nom nouveau apparut, Istanbul (dérivation du grec eis tên polin [prononciation is tin bolin], « dans la ville », réponse que les Grecs faisaient aux nouveaux venus demandant où ils se trouvaient).

C'est seulement à partir du milieu du xixe s. que va s'amorcer une occidentalisation progressive du plan. L'occasion en est fournie par les gigantesques incendies qui ravagent périodiquement cette ville de bois et détruisent souvent des milliers de maisons et des quartiers entiers. La recolonisation des espaces ainsi ravagés, livrée d'abord à l'initiative particulière, s'opère à partir de la seconde moitié du xixe s. suivant des plans systématiques, qui s'étendront surtout à partir de 1940, lorsque la croissance démographique de nouveau rapide entraînera la réoccupation de plus en plus complète des espaces incendiés, demeurés longtemps vides dans la conjoncture de sous-pression démographique immédiatement consécutive à la Première Guerre mondiale. Mais les grandes artères faisaient défaut, et les avenues principales restaient étroites et tortueuses. À partir de 1950, de très larges percées sont venues aérer la ville de façon décisive. Au total ces nouveaux aspects ont déjà marqué nettement la physionomie de la cité. Si l'on tient compte du caractère très dégagé que donnent les nouvelles percées et avenues circulaires, on ne peut plus parler d'une ville vraiment orientale.

Parallèlement d'autre part s'est constituée une ville nouvelle, d'aspect spécifiquement européen, au nord de la Corne d'Or. Au-dessus de Galata s'est développé depuis le xvie s., autour des ambassades, un « quartier franc », qui déborda bientôt sur le plateau et prit le nom de Pera (sans doute du grec peran, « en face »), alors que celui de Galata restait à l'ancienne cité génoise des basses pentes du plateau. Une ville d'aspect très italien s'y édifia, à rues étroites, mais généralement régulières, à très hautes maisons à plusieurs étages, immeubles de rapport qui contrastent totalement au xixe s. avec la ville turque basse de l'autre rive. L'activité économique s'y concentre peu à peu vers cette époque. Avec le repli progressif de l'Empire ottoman, la vieille ville perd son prestige et son rôle de grand marché centralisant les produits d'un vaste territoire. Mais, inversement, la pénétration économique de l'Europe vers le Proche-Orient s'accélère avec le raccord d'Istanbul au réseau ferré européen en 1872. Une société levantine, active et cosmopolite, où les colonies européennes donnent le ton aux populations chrétiennes minoritaires locales, se constitue sur le plateau de Pera, où l'expansion urbaine ne cessera plus désormais sur un mode exclusivement occidental, si l'on excepte quelques faubourgs musulmans de type traditionnel à maisons de bois qui s'agglomèrent sur les pentes de la périphérie du plateau. Cette ville nouvelle d'aspect moderne gagne progressivement vers le nord. Sur la rive asiatique, en revanche, l'agglomération d'Üsküdar (Scutari), restée longtemps très traditionnelle d'aspect, a connu une évolution du plan très comparable à celle de la vieille ville.

2. Fonctions et aspects

2.1. Les quartiers

Istanbul reste ainsi une ville double, où s'opposent encore fortement deux structures indépendantes, de part et d'autre de la Corne d'Or.

Le symbole de cette dualité est la dissociation du port. Les quais s'allongent tout au long du front de mer de Galata et du nord de la péninsule. L'abri naturel permet à toutes ces eaux du débouché de la Corne d'Or de constituer le port, en l'absence de bassins. Les quais restant très insuffisants, toute une partie du déchargement est opérée par barques, dans des eaux souvent assez turbulentes, sinon vraiment agitées.

Au nord de la Corne d'Or, les pentes de Galata, en arrière du port, constituent une city, centre des affaires, des banques et des sociétés de commerce. Sur le plateau, la « rue de Pera », qui en forme l'axe, concentre les commerces de détail de niveau supérieur et les attractions, au milieu des quartiers de résidence du xixe s. Au-delà, vers le nord, s'étendent les quartiers résidentiels aisés contemporains. Quelques faubourgs de type traditionnel occupent encore un certain nombre de vallons sur le versant de la Corne d'Or.

Au sud de la Corne d'Or, le phénomène de city de type moderne s'esquisse timidement en arrière du port. Mais l'essentiel des structures commerciales reste concentré dans le bazar traditionnel, immense construction couverte qui déborde dans les rues avoisinantes et groupe également une grande partie de l'artisanat. Vers la pointe de la péninsule, une zone de musées et de parcs correspond à l'ancien quartier du palais des Sultans pendant la plus grande partie de la période ottomane. Le reste de la vieille ville voit dominer des quartiers de résidence, avec des concentrations commerciales locales pour les besoins quotidiens, et des noyaux monumentaux correspondant souvent au sommet des collines, sur lesquelles s'ordonnent mosquées et grandes places.

L'industrie reste très dispersée, et les établissements importants sont surtout localisés en marge de l'agglomération, aussi bien en dehors de la vieille ville que sur la côte d'Asie. Mais une esquisse de concentration industrielle s'observe sur les rives de la Corne d'Or, en amont du port et dans les quartiers immédiatement voisins de part et d'autre. Les bidonvilles ne sont pas absents, étant donné la reprise récente d'une croissance rapide. Mais ils sont de petites dimensions, très dispersés et loin d'atteindre la concentration observée à Ankara.

2.2. La population

En effet, la croissance démographique, qui pouvait sembler stoppée après la Première Guerre mondiale, a repris rapidement. La population, estimée à 1 150 000 habitants au début du xxe s. contre 700 000 à 800 000 au milieu du xixe s., était redescendue à 690 000 au recensement de 1927, après la perte des fonctions de capitale. Elle est remontée d'abord lentement (980 000 en 1950), puis beaucoup plus vite (1 750 000 en 1965, plus de 2 200 000 en 1970), et la ville est redevenue un foyer d'attraction actif pour les campagnes, particulièrement pour les régions surpeuplées de l'est des côtes pontiques, dont l'émigration vers Istanbul est une tradition déjà ancienne.

En même temps, cette population s'est homogénéisée. La capitale ottomane, de par les conditions mêmes de son repeuplement, était une extraordinaire mosaïque de langues et de religions. Les populations chrétiennes comptaient au milieu du xvie s. pour 40 p. 100 de la population, et celle-ci s'était accrue dans la seconde moitié du xixe s. avec l'afflux des Européens. Au début du xxe s., les musulmans n'étaient sans doute guère plus de 500 000, en face de 200 000 Grecs, de 180 000 Arméniens, de 65 000 israélites, de 70 000 Européens et de 130 000 « Levantins », terme désignant la population minoritaire européanisée de langue et de coutumes, mais restée de nationalité turque. Le départ progressif des colonies européennes, l'exode partiel des minoritaires grecs et arméniens (et, en dernier lieu, l'expulsion, avec la querelle chypriote, de tous les Grecs qui avaient la nationalité hellène), l'afflux parallèle de population turque anatolienne ont radicalement transformé ces données. Les musulmans comptaient pour 70 p. 100 de la population en 1935, pour 86 p. 100 en 1955 et comptent pour plus de 90 p. 100 aujourd'hui.

2.3. Les fonctions

Cette reprise démographique s'explique, bien que le ville ait perdu depuis la Première Guerre mondiale sa fonction politique de capitale de l'Empire ottoman et bien qu'elle apparaisse marginale dans une république turque repliée sur l'Anatolie et qui réserva longtemps ses faveurs à sa nouvelle capitale d'Ankara, par la permanence d'un certain nombre de fonctions majeures. Istanbul reste la capitale économique de la Turquie et en est le premier port, dont une majorité aux importations. La fonction portuaire est ainsi essentiellement une fonction d'alimentation de l'agglomération et de redistribution des produits importés, en rapport avec l'importance du marché de la cité et la permanence des organismes de liaison entre la Turquie et l'extérieur (sociétés d'importations), qui restent localisés dans la ville. Le cabotage représente une part importante du trafic total du port. Istanbul est d'autre part un grand port de passagers, tête de lignes maritimes intérieures et extérieures.

Istanbul est ensuite, et de loin, la principale concentration industrielle du pays. La production industrielle reste d'ailleurs en grande partie d'origine artisanale. Mais le tableau industriel est très varié et comporte toute la gamme des industries de consommation. La prépondérance d'Istanbul est particulièrement accusée pour l'industrie du cuir et des peaux, du papier, du matériel électrique, de la métallurgie différenciée. La part est plus faible pour le textile et les industries alimentaires. La main-d'œuvre du secteur secondaire ne représente cependant qu'une petite partie de la population active.

Le rôle culturel, enfin, reste capital. Istanbul est de loin la plus importante ville universitaire du pays et également le plus important centre de presse et d'édition.

2.4. Istanbul et le Bosphore

Seule ville au monde à être traversée par une voie d'eau internationale, le Bosphore, Istanbul subit les conséquences de ce qui fait en même temps sa renommée. Toute la partie nord du Bosphore fut longtemps une zone militaire interdite. Les navires n'ont pas l'obligation de recourir aux services d'un pilote et les accidents de navigation sont fréquents et parfois graves (collision de pétroliers) dans ce canal densément bâti de part et d'autre, dont la largeur par endroit n'excède pas 700 m. L'éclatement de l'Union soviétique a pour conséquence le dégel d'une situation fixée en 1936 par la convention de Montreux. Istanbul voit maintenant défiler, sous ses ponts, au milieu du trafic urbain, tout un commerce maritime issu et à destination de la Bulgarie, de la Russie, de l'Ukraine et des Républiques du Caucase, d'où la nécessité d'une nouvelle réglementation des modalités de passage.

Deux ponts relient les deux rives du Bosphore. Un troisième pont est en construction, dans le nord de la ville.

2.5. Le climat d'Istanbul

Le climat d'Istanbul est méditerranéen, avec des précipitations moyennes (816 mm par an), qui tombent surtout de septembre à avril, et des températures qui oscillent entre 24 °C en août et 10 °C en janvier et février, pour une moyenne annuelle de 14 °C.

L'HISTOIRE

Byzance

Le site privilégié de Constantinople a très tôt attiré les hommes : des découvertes fortuites permettent d'en faire remonter les débuts à l'époque néolithique. Mais son importance stratégique n'a pas manqué de provoquer les convoitises des conquérants, soucieux de contrôler la route des grandes migrations entre la Thrace et l'Asie Mineure.

Parmi les plus anciennes populations fixées sur les rives du Bosphore, on rencontre des Thraces, juchés sur l'actuel promontoire du Sérail, à l'intérieur d'une forteresse appelée Lygos, et des marchands phéniciens, installés sur la côte asiatique, à Chalcédoine (aujourd'hui Kadiköy). Vers 658 avant J.-C., une colonie mégarienne supplante les Thraces et hérite de leur emplacement : le chef de cette colonie se serait appelé Byzas, et la légende le considère comme le héros éponyme de la ville. La citadelle de « Byzantion », ornée selon l'usage de palais et de temples, était défendue par une enceinte de modestes dimensions : un rempart flanqué de vingt-sept tours. Les fortifications furent ensuite renforcées par le Lacédémonien Pausanias, qui, par la bataille de Platées (479 avant J.-C.), avait mis fin à la domination perse, et par l'archonte byzantin Léon, qui, en 340 avant J.-C., dirigea la défense contre les assauts de Philippe II de Macédoine.

En 279 avant J.-C., la ville est assiégée par les Gaulois et n'évite le désastre qu'en leur consentant un tribut annuel de 30 talents. Ayant fait sienne la cause de C. Pescennius Niger, elle est conquise en 196 après J.-C. par l'empereur Septime Sévère. Ses murs sont rasés, son droit de cité est aboli et elle est rattachée à Périnthe (Heraclea Pontica, aujourd'hui Ereğli) ; elle perd même son nom et reçoit celui d'Augusta Antonina, qui tombe vite dans l'oubli. Sa vengeance assouvie, le conquérant romain s'emploie à restaurer la ville : il l'embellit de grandes artères, de places, de portiques, de thermes, d'un cirque, d'un théâtre et l'agrandit en construisant une nouvelle enceinte à 400 m plus à l'ouest (superficie totale : environ 200 ha).

La fondation de Constantinople

Dans la compétition entre Licinius et Constantin, Byzance mise sur le premier : or, celui-ci est vaincu à Andrinople, puis à Chrysopolis (aujourd'hui Üsküdar, faubourg d'Istanbul) en 324. La ville expie son mauvais choix : ses murailles sont démolies et son élite exilée. Mais Constantin ne tarde pas à apprécier l'importance de sa conquête et, quelques mois plus tard, obéissant à des considérations politiques et stratégiques, il en fait la capitale de son empire.

La « Nouvelle Rome » est construite entre 324 et 336. Le 11 mai 330 ont lieu l'inauguration officielle et l'installation des autorités politiques au milieu de réjouissances qui durent quarante jours. L'organisation de la nouvelle cité, qui participe à la souveraineté impériale, est calquée sur celle de Rome : la ville est répartie en quatorze régions administratives, dotée de nombreux édifices publics et ornée de statues et de colonnes honorifiques. Le rôle essentiel revient à l'ancienne boulê de Byzance, transformée en sénat de Constantinople : son approbation sera constamment indispensable à la légitimation du pouvoir impérial. Jugeant l'ancienne ville trop exiguë, Constantin décide de donner à sa fondation une aire à la mesure de son importance : sa limite occidentale est reportée 2,5 km plus loin et protégée par un rempart dont des vestiges existaient encore au ixe s. (superficie totale : 700 ha).

La capitale de l'Empire romain d'Orient

L'empereur Théodose Ier le Grand, qui assure le triomphe définitif du christianisme, partage l'Empire romain entre ses deux fils en 395 : l'aîné, Arcadius, hérite de l'Orient et le cadet, Honorius, de l'Occident. Alors que Rome et les pays occidentaux sont submergés par les invasions germaniques du ve s., Constantinople repousse tous les assauts des Huns et des Goths grâce à la formidable ligne de défense élevée sous Théodose II, dont les restes imposants évoquent encore la puissance.

En 513, le commandant de la Thrace, Vitalien, se révolte contre l'empereur Anastase Ier et attaque sans succès la capitale par terre et par mer. En 532, la ville est secouée par la sédition Nika. En 602, un officier subalterne de l'armée du Danube, Phokas, fait défection, et les régiments des mutins bivouaquent aux pieds des remparts : une révolution intérieure leur en ouvre les portes. Mais, en 610, l'escadre de l'exarque de Carthage se présente dans les eaux du Bosphore : lasse du tyran, la population remet le pouvoir à Héraclius, qui sera le premier empereur réellement byzantin. L'Empire affronte alors de graves dangers : les Avars et les Slaves, qui, depuis le début du vie s., déferlent sur la péninsule balkanique, s'entendent avec les Perses pour assiéger Constantinople. Durant l'été de 626, cependant que les troupes du général perse Shahrbarâz campent à Chalcédoine, une masse innombrable d'Avars, de Slaves et de Bulgares investit la ville de tous côtés. En l'absence de l'empereur, le patriarche Serge s'emploie à soutenir le moral de la population, et la flotte byzantine disperse et anéantit les monoxyles des Barbares.

Un demi-siècle après la mort de Mahomet, les Arabes, dont l'expansion fulgurante a dépouillé l'Empire de la plupart de ses possessions orientales, lancent une première expédition contre Constantinople (669), au cours de laquelle périt un chef illustre, Abu Ayyub, le dernier compagnon du Prophète. Au printemps de 674, ils décident de frapper un grand coup contre le centre de l'État byzantin : une puissante escadre apparaît dans la mer de Marmara. Des échecs successifs ne découragent pas les assaillants, qui répètent leurs tentatives durant quatre ans, mais tous leurs efforts pour faire sauter le verrou de l'Europe échouent, et ils se retirent en 678 après avoir subi de lourdes pertes. En 717, les Arabes renouvellent leur entreprise, mais, comme quarante ans plus tôt, Byzance emporte la décision : le feu grégeois détruit la flotte des assaillants, et la peste et la famine déciment leurs rangs. En 718, le blocus est levé : pour la deuxième fois, l'assaut des Arabes s'est brisé sur les murailles de la capitale byzantine.

Au cours du ixe s., ces murailles arrêtent l'élan des Bulgares, qui se ruent à leur tour sur la péninsule balkanique : le khan Krum, victorieux de l'empereur Nicéphore Ier en juillet 811, assiège Constantinople, cependant, conscient de la vanité de son entreprise, il se contente d'en ravager les faubourgs et les alentours. De 821 à 823, un général byzantin d'origine slave, Thomas, déclenche une guerre civile : à la tête d'une forte armée, il bloque la ville durant un an, mais, au printemps 823, il est contraint de décamper. En 860, les Russes font leur première apparition devant Constantinople : ils débarquent, investissent la ville et pillent la région environnante ; l'empereur Michel III parvient à les repousser. Ils renouvellent leur raid un demi-siècle plus tard : le prince de Kiev, Oleg, pénètre en 907 dans les eaux du Bosphore et extorque aux Byzantins un traité garantissant le statut des marchands russes commerçant avec Byzance.

Quelques années plus tard, les Bulgares reprennent le chemin de la capitale : le fougueux tsar Siméon Ier est sous ses murs en août 913, ambitionnant de ceindre la couronne des basileis, mais il doit se rendre à l'invincibilité de la plus puissante forteresse du temps. Il entre alors en pourparlers avec les autorités byzantines, qui lui réservent un accueil grandiose et le lanternent habilement ; sitôt le tsar de retour dans son pays, Byzance se parjure et la guerre reprend : des armées byzantines sont anéanties, et, en 924, le souverain bulgare reparaît devant Constantinople qui lui résiste encore. En 941, des Russes débarquent sur le littoral de la Bithynie, mais, au cours d'une bataille navale, leurs bateaux sont détruits par le feu grégeois.

Sous le règne des grands empereurs de la seconde moitié du xe s., qui mènent sur tous les fronts une politique rigoureusement offensive, Constantinople reste à l'abri des Barbares. Le seul danger qui la menace est de tomber aux mains de militaires ambitieux : Bardas Skleros en 978 et Bardas Phokas en 987-989. Au cours du siècle suivant, la ville est assiégée par Léon Tornikios (1047) : l'indécision du général rebelle lui fait manquer l'occasion propice de s'emparer de la capitale.

Un usurpateur plus heureux, Isaac Comnène, l'enlève sans coup férir en 1057. L'anéantissement des armées byzantines par les Seldjoukides à Mantzikert (aujourd'hui Malazgirt), en Arménie, en août 1071, déclenche une longue période d'anarchie politique qui suscite bien des convoitises. Assiégée par Nicéphore Bryennios en novembre 1077, la capitale tombe en mars 1078 au pouvoir de Nicéphore Botanéiatès, dont le succès ne fait qu'encourager les autres compétiteurs.

Le plus heureux sera le jeune Alexis Comnène. En 1081, il rassemble en Thrace une armée hétéroclite, et un commandant qui avait la garde des remparts lui livre la ville à l'aube du 1er avril : trois jours de pillage récompensent la soldatesque victorieuse.

Durant les dix années suivantes, l'Empire est assailli sur tous les flancs, et, de février à avril 1091, Constantinople subit une fois de plus un blocus rigoureux : des hordes de Petchenègues campent devant ses remparts terrestres, cependant que la flotte d'un émir de Smyrne contrôle la mer de Marmara. L'habileté manœuvrière des Comnènes redresse la situation, et l'Empire repousse les Barbares : les frontières sont rétablies depuis l'Adriatique jusqu'au cœur de l'Anatolie et même de la Syrie.

La deuxième croisade fait courir à la capitale un sérieux danger : certains barons de l'entourage du roi de France, Louis VII, préparent un coup de main contre la ville dont ils sont les hôtes, mais Manuel Ier Comnène écarte la menace par la diplomatie. En mai 1182, la haine des Byzantins contre les Latins installés dans la capitale se soulage dans un affreux bain de sang, et la ville passe aux mains de l'usurpateur Andronic Comnène, qui y fait régner la terreur durant deux ans.

L'impuissance du gouvernement central à la fin du xiie s. favorise partout l'anarchie, et cette faiblesse fait le jeu des chefs de la quatrième croisade, que les Vénitiens et leurs complices ont adroitement détournée sur Constantinople. Pour la première fois depuis leur érection, les remparts sont violés par des étrangers. Le 24 juin 1203, la flotte des croisés défile devant les murs maritimes : la surprise des Grecs n'a d'égale que celle des Latins. L'impression que la ville fait sur ceux-ci, accoutumés aux modestes villes occidentales, on en trouve l'écho dans Villehardouin. « Vous pouvez savoir que ceux-là regardèrent beaucoup Constantinople qui ne l'avaient jamais vue, car ils ne pouvaient pas penser qu'il pût être en tout le monde aussi puissante ville, quand ils virent ces hautes murailles et ces riches tours dont il y avait tant que nul ne l'eût pu croire, s'il ne l'eût vu de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville qui sur toutes les autres était souveraine. »

Les Latins enlèvent la tour de Galata, forcent l'entrée du port et pénètrent dans la Corne d'Or. Le 17 juillet, ils donnent l'assaut et, malgré la disproportion des forces, escaladent les remparts. Quand leur jeune protégé, Alexis IV Ange, a été couronné, ils se retirent sur la côte asiatique. Mais le nouvel empereur refuse d'honorer ses promesses ; alors, les croisés, las d'être bernés, décident d'en finir ; ils repartent à l'assaut le 9 avril 1204, mais échouent. Ils recommencent le 12 et forcent l'enceinte maritime : un grand incendie ravage la ville, l'usurpateur Alexis V Murzuphle perd courage et la cité tombe aux mains des Latins, qui y font un butin stupéfiant.

Celui-ci partagé, on procède au dépeçage de l'Empire, mais les croisés seront incapables de garder leur conquête, qui sera progressivement grignotée par les Bulgares et les empereurs grecs de Nicée. Envoyé en Thrace avec un petit contingent pour surveiller la frontière bulgare, le général byzantin Alexis Strategopoulos s'empare par surprise de la ville, presque vide de défenseurs, à l'aube du 25 juillet 1261. Le 15 août suivant, l'empereur Michel Paléologue fait une entrée triomphale dans une capitale qui a beaucoup perdu de son éclat et de sa richesse.

Durant les deux derniers siècles de son existence, l'Empire byzantin, sérieusement amputé de ses possessions orientales, se débat au milieu de difficultés insurmontables : à l'intérieur, de graves conflits religieux et politiques provoquent des troubles ; à l'extérieur, la péninsule balkanique est saccagée par la Grande Compagnie catalane, les Serbes, les Bulgares et les Osmanlis. Maîtres de Gallipoli en 1354 et d'Andrinople en 1362, ces derniers poursuivent la conquête des Balkans avec acharnement au détriment des Grecs et des Slaves. Le sultan Bayzid soumet Constantinople à un blocus impitoyable durant sept ans (1394-1402) : la ville, affamée, ne doit son salut qu'à l'invasion de l'Anatolie par les Mongols de Tīmūr Lang, qui écrasent l'armée turque à Ankara en juillet 1402. Le sultan Murad II assiège Constantinople à son tour en 1422, mais sans succès.

L'avènement de Mehmed II (1451) sonne le glas de l'Empire grec. En avril 1453, le sultan réunit une puissante armée sous les murs de la capitale, qui ne dispose que d'une faible garnison grecque, renforcée par un modeste contingent latin. La grosse artillerie des Osmanlis a raison de la solidité des remparts : sept semaines de bombardements intensifs ouvrent de grandes brèches dans les murailles que les défenseurs n'ont ni le temps ni les moyens de réparer. L'assaut décisif a lieu le 29 mai : les janissaires escaladent les murailles, et l'armée turque pénètre dans la ville.

Istanbul, capitale de l'Empire Ottoman

Constantinople, sous le nouveau nom d'Istanbul, devient à la fois turque et musulmane en 1453. Les Ottomans en font la capitale de leur vaste Empire. Ils affirment le triomphe de l'islām (transformation de la basilique Sainte-Sophie en mosquée) et organisent la vie de leurs vassaux grecs, notamment en nommant un patriarche orthodoxe. Mehmed II permet aux Génois de demeurer à Galata et autorise les Vénitiens à s'installer dans la ville (1454). Après la nomination d'un patriarche arménien (1461), la situation des chrétiens se trouve, à peu de chose près, fixée pour plusieurs siècles. Soucieux de repeupler la ville, Mehmed II y ordonne l'installation de familles chrétiennes, juives et musulmanes déportées d'Anatolie et de Roumélie. Au fur et à mesure de l'établissement des populations musulmanes, les églises sont transformées en mosquées, et la cité prend un caractère turc plus marqué. La communauté juive accueille des immigrants d'Espagne et d'Italie, ainsi que des marranes, auxquels le Sultan accorde sa protection en 1552. Alors que la population de Constantinople est estimée à 60 000 habitants en 1453, elle s'élève, dès le milieu du xvie s., à 600 000 âmes environ et atteint le million à la fin du xixe s., tout en conservant un caractère cosmopolite. Tant que l'Empire est en expansion, les richesses s'accumulent dans la ville, qui connaît son apogée à l'époque de Soliman le Magnifique (1520-1566). La vie de la cité est troublée par les incendies, les épidémies et les séismes.

Les grandes réformes du xixe s. s'accompagnent du massacre des janissaires (1826), et l'occidentalisation s'accélère après le passage des armées franco-britanniques alliées aux Turcs pour la guerre de Crimée (1854-1856). Occupée par les Alliés de 1918 à 1923, Istanbul cède son rôle de capitale à Ankara en 1923.

ISTANBUL, VILLE D'ART

L'art byzantin

Il ne subsiste rien de la Byzance grecque et presque rien de la ville de Constantin. La sédition Nika de 532, au début du règne de Justinien, a détruit les premiers édifices dédiés à sainte Sophie, à sainte Irène, aux saints apôtres. Il ne reste guère du ive s. que le tracé de l'Hippodrome, aujourd'hui la place At Meydani, proche de Sainte-Sophie. Déjà il y avait une liaison interne entre le Palais impérial, l'église patriarcale et le cirque, lieu de réunions populaires dont l'action politique se fit sentir tout au long de l'histoire de Byzance. Sur la spina du cirque – l'arête autour de laquelle tournaient les chars – subsistent encore, ramenée de Delphes par Constantin, la colonne serpentine jadis dédiée par les Grecs à Apollon après la bataille de Platées, et deux obélisques – dont celui de Théodose, un monument du pharaon Thoutmosis III apporté de Karnak et érigé en 390 sur une base où est représenté l'empereur, dans sa loge de l'Hippodrome, recevant les hommages des Barbares vaincus. L'aqueduc de Valens, en partie conservé, est un autre reste du ive s. ; des fouilles à l'emplacement du Palais impérial ont mis au jour de belles mosaïques, sans doute de la fin du même siècle. Le seul vestige du ve s. est l'église basilicale de Saint-Jean-de-Stoudios (Imrahor Camii), dont les colonnes portaient un toit de charpente. Justinien, au siècle suivant, a attaché sa gloire à reconstruire la ville détruite par l'émeute – non en réparant les monuments constantiniens, mais en confiant à des architectes novateurs la construction de palais et d'églises d'un style nouveau. La ville de Constantin était à l'image de Rome. Celle de Justinien va fournir des modèles à toutes les capitales du Proche-Orient médiéval.

De ces monuments, le plus illustre est la cathédrale Sainte-Sophie. Anthémios de Tralles et Isidore de Milet, ses architectes, ont mis en œuvre, avec une étonnante audace, des techniques de construction nouvelles – étrangères à l'art romain. Alors que la coupole du Panthéon de Rome est portée par un cylindre de béton, celle de Sainte-Sophie repose sur quatre grands arcs et, avec ses 32 m de diamètre, atteint 55 m de hauteur. Les piles qui portent ces arcs furent renforcées pour compenser les puissantes poussées de la coupole : à l'est et à l'ouest, elles sont contre-butées par des semi-coupoles de même diamètre ; au nord et au sud, les arcs sont supportés par des murs très ouverts – avec au rez-de-chaussée comme à l'étage les colonnes d'une basilique – et soutenus par d'énormes contreforts qui, traversant les collatéraux, surgissent à l'extérieur de l'église. Des voûtes successives, tout autour de cette nef immense, contribuent à son équilibre. Encore la coupole s'écroula-t-elle dès 558 et dut être reconstruite avec moins de hardiesse. Telle qu'elle est, elle couronne la plus belle salle qui existe au monde. La crise iconoclaste, au viiie s., conduisit les empereurs à arracher un décor figuré tenu pour idolâtre : les si belles mosaïques retrouvées par Thomas Whittemore évoquent la piété des empereurs postérieurs au ixe s. Transformée en mosquée en 1453, Sainte-Sophie est musée depuis 1934.

Non loin de Sainte-Sophie se dresse une autre église construite par Justinien, Sainte-Irène. Sophie, c'est la sagesse divine ; Irène, c'est la paix. Le monument est couronné par deux coupoles, moins hardies – la première est équilibrée par la seconde, de plan ovale et moins élevée. Constantin avait fait construire, pour y placer son tombeau, une église dédiée aux saints apôtres : il voulait regrouper autour de sa tombe les reliques des plus puissants intercesseurs, les témoins mêmes du Christ. Le monument, détruit, fut remplacé par une église de plan nouveau – cinq coupoles en croix ; lui aussi disparu, cet édifice a servi de modèle à Saint-Marc de Venise. Par contre, un autre monument, dédié aux saints Serge et Bacchus, témoigne encore de l'art du vie s. Cette église, qu'on appelle aussi la « petite Sainte-Sophie » (Küçük Aya Sofya) et dont le plan octogonal et l'élévation sont proches de ceux de San Vitale de Ravenne, est d'un style plus sobre, mais non moins efficace. Signalons encore l'église Saint-Polyeucte, dégagée près de la nouvelle Municipalité et qui a livré de très beaux reliefs décoratifs en marbre.

Car, en même temps qu'ils renouvelaient les méthodes de construction, par un emploi nouveau des arches et des voûtes de brique, les architectes du vie s. ont créé pour le décor architectural des formes nouvelles : sur les chapiteaux comme sur les plates-bandes ou les frises, les acanthes et les autres motifs sont traités à plat – de façon à produire l'effet d'une dentelle blanche appliquée sur un fond d'ombre. Les chapiteaux de marbre, en particulier, ont été exportés jusqu'à Ravenne et imités dans l'ensemble du monde byzantin.

Beaucoup de mosquées de Constantinople sont d'anciennes églises qui datent non plus du vie s., mais surtout des xe s., xie s. et xiie s. – sous les Macédoniens et les Comnènes. Nombre d'entre elles ont été restaurées ou reconstruites, après des incendies ou des destructions. Mais elles ont gardé ou retrouvé leur forme byzantine : les coupoles, qui n'ont plus les dimensions de celles de Sainte-Sophie, sont contrebutées le plus souvent par quatre voûtes en berceau formant une croix, inscrite dans un carré grâce à quatre salles d'angle. Il s'ajoute une abside et, devant la façade opposée, un narthex : c'est le cas à Atik Mustafa Pasa Camii (Saints-Pierre-et-Marc [ ?]), très régulière, à Saint-Jean-Baptiste-in-Trullo ou à Kalender Camii (Mère-de-Dieu-Kyriotissa). D'autres, comme Kilise Camii (peut-être Saint-Théodore) ou Bodrum Camii (ancien monastère du Myrelaion), un peu plus tardives, voient se combiner en une seule salle le carré central et les pièces d'angle, grâce à un amenuisement des piliers. D'autres, comme Gül Camii (Sainte-Théodosie), ont des plans plus complexes, avec des tribunes au-dessus des bras de la croix inscrite. L'église de la Vierge-Pammakaristos (Fethiye Camii), de la fin du xiiie s., celle du Pantocrator (Mollazeyrek Camii), la Fenarî Isa Camii (ancien monastère de Constantin Lips) sont encore à citer. Les coupoles – associées aux minarets turcs – donnent son caractère propre au paysage urbain de la ville.

Parmi les autres constructions byzantines, il faut signaler les nombreuses citernes, dont la plus célèbre est Binbirdirek (les mille et une colonnes). Attribuée à Constantin, elle mesure 64 m sur 56 m. Ce n'est pas la plus grande : la citerne de Yerebatan sarayı a 140 m sur 70 m.

Il ne reste rien du Palais sacré, ni des autres palais impériaux que les textes nous font connaître – Boukoleon, Porphyra, immédiatement voisins, et ailleurs, en ville, palais d'Alexis Comnène, de Manuel Comnène, de Bonus, etc. Accolé à l'enceinte vers son angle nord-ouest, au bord de la Corne d'Or, se trouvent les restes d'un palais – Tekfursarayı, dit « de Constantin Porphyrogénète » –, partie sans doute du palais des Blachernes, construit par Anastase Ier vers 500, mais évidemment refait au xiiie s. lorsqu'il devint la résidence habituelle des empereurs Paléologues.

C'est près de ce palais que se trouve Saint-Sauveur-in-Chora (Kahriye Camii), la seule église de Constantinople qui ait conservé son décor. Édifiée au vie s., elle fut restaurée vers le milieu du xie s., mais ses mosaïques et ses peintures sont du début du xive s. Il y a là un magnifique développement de l'iconographie byzantine, dont les cycles habituels sont enrichis d'illustrations d'hymnes liturgiques récentes. L'animation des scènes où se multiplient les personnages secondaires, l'éclat des couleurs, la traduction très vive des émotions confèrent à l'ensemble une vie extraordinaire : il ne reste rien de cette raideur qu'on prête souvent, à tort, à l'ensemble de la peinture byzantine. La chapelle funéraire de la Fethiye Camii a aussi gardé un revêtement intérieur complet, qui en fait un coffret de mosaïques et de marbre.

L'art islamique

Des dizaines de mosquées, des madrasa, des bibliothèques, des hôpitaux, des mausolées, des caravansérails, des bains, des fontaines, des châteaux forts, des palais, tous disposés avec un souci d'urbanisme et en fonction du paysage, font d'Istanbul une des plus riches cités du monde musulman. Dans la capitale de l'Empire ottoman, l'architecture officielle se caractérisait par un bel appareillage de pierres (alternant, parfois, avec la brique), par des dômes hardis et savants, par l'indigence du décor sculpté, souvent par la beauté des revêtements de céramique. Quant aux maisons, elles étaient en bois peint, largement ouvertes sur l'extérieur : on en trouve encore quelques-unes, en particulier dans les îles des Princes et sur les rives du Bosphore.

Nous possédons assez peu de monuments du xve s. : le gracieux palais de Çinili Köşk, les deux forteresses du Bosphore (Rumelihisar et Anadoluhisar), le château des Sept Tours, du moins selon A. Gabriel, qui ne le juge pas byzantin. Mais Topkapı apporte aussi son témoignage. Ce palais peut, d'une certaine manière, résumer l'histoire de l'architecture de la ville. Il a été commencé peu après 1453, mais il ne reste guère des premières constructions que la romanesque porte extérieure (Babıhümayun) et sans doute la mosquée des Ağa (faïences de 1608). Le harem forme une masse dense de bâtiments aménagés par Soliman le Magnifique, mais contient des appartements plus récents (chambre d'Ahmed III, xviiie s.). La partie publique comprend des pavillons sur terrasses : kiosques d'Erevan (1635), de Bagdad (1639), salle du Conseil (1527), nouveau kiosque (1840). Les cuisines de Sinan (xvie s.), pour l'architecture, les salles d'audience et de circoncision (xve-xviiie s.), pour le décor de faïences, sont les éléments les plus beaux de ce palais. Topkapı est aménagé en musée d'art islamique depuis 1924.

Au début du xvie s., la mosquée de Bayezid (Beyazit Camii), avec sa cour carrée, sa grande salle de prière, l'abondance des petits dômes et son couronnement en vaste coupole butée sur des demi-coupoles, présente déjà le type classique de la grande mosquée ottomane, aboutissement d'un vieil effort de recherche, stimulé, après 1453, par l'exemple de Sainte-Sophie. L'ambition des architectes est d'égaler la basilique byzantine en majesté, tout en l'allégeant par des coupoles surhaussées, des fenêtres multiples, des minarets effilés et en la rendant mieux apte au culte musulman. Mimar Sinan, le plus grand architecte turc (1489-1578 ou 1588), auteur, à Istanbul également, de bains (Haseki Hamamı, 1553) et de madrasa, tire les conséquences extrêmes des travaux de ses devanciers : à la mosquée de Chāh Zade (Şehzade Camii) [1544-1548], la coupole centrale est butée sur quatre demi-coupoles. Le chef-d'œuvre du maître est cependant d'un plan plus archaïsant : la mosquée Suleymaniye, dont les annexes (tombeaux, madrasa, etc.) forment tout un quartier de la ville (1550-1557). Bien d'autres édifices doivent être mentionnés ; ainsi la mosquée (célèbre pour ses céramiques) et la madrasa de Rustem Pacha, toutes deux de Sinan (vers 1550), la mosquée de Sokullu Mehmed Paşa (1571) ou encore l'Eski Valide d'Üsküdar, sur la rive asiatique (1583).

C'est en reprenant avec moins de science, mais plus de brio, le plan de Şehzade Camii qu'est érigée de 1609 à 1616 la mosquée de Sultan Ahmed (dite mosquée Bleue), un des plus célèbres monuments de la ville.

Au xviiie s., l'influence européenne amène un style baroque ou rococo (« Sublime Porte » du palais des vizirs). La mosquée d'Eyüp et plus encore celle de Fatih (1767-1771), reconstruites alors sur les plans des monuments du xve s. disparus, ont un décor italianisant. À la Nuruosmaniye (1755), un esprit créateur utilise les emprunts pour des innovations heureuses. À la même époque sont construites plusieurs fontaines en forme de kiosque (celles d'Ahmed III [1728] et de Tophane [1732]).

Au xixe s., le style islamique semble abandonné (immense palais de Dolmabahçe), quand, vers 1870, sa renaissance se manifeste (caravansérail du Vakil, mosquées de Bebek et de la Valide). Dans les dernières années de l'Empire ottoman, les excès du panislamisme vont faire adopter curieusement des formes nouvelles, empruntées par exemple à l'art maghrébin.