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Istanbul

anciennement Byzance puis Constantinople

Istanbul, le Grand Bazar
Istanbul, le Grand Bazar

Principale ville de Turquie, sur le Bosphore et la mer de Marmara.

  • Nom des habitants : Istanbuliotes, Stambouliotes
  • Population pour l'agglomération (avec Adalar, Avcilar, Bagicilar, Bahçelievler, Bakirkoy, Bayrampasa, Besiktas, Beykoz, Beyoglu, Eminonu, Esenler, Eyup, Fatih, Gaziosmanpasa, Gungoren, Kadikoy, Kagithane, Kartal, Kuçukçekmece, Maltepe Pendik, Sariyer, Sisli, Tuzla, Umraniye, Uskudar, Z) : 11 253 297 hab. (estimation pour 2011)

GÉOGRAPHIE

Le site initial a été, sur la route maritime conduisant vers la mer Noire, celui d'une colonie grecque, Byzance, fondée par les Mégariens en 658 ou 657 avant J.-C. sur une pointe rocheuse à l'extrémité du plateau de Thrace, entre la Marmara et la ria de la Corne d'Or. L'époque romaine, en révélant la valeur stratégique de la situation – contrôlant le passage terrestre d'Europe en Asie et à la limite des zones de climat méditerranéen et tempéré –, incita Constantin à y établir en 324 la capitale de l'Empire, sur une superficie beaucoup accrue, encore presque doublée par Théodose II en 413. Au Moyen Âge se développe sur la rive nord de la Corne d'Or la colonie génoise de Galata, puis, après la prise de la ville par les Turcs (1453), une ville « européenne » (Péra, en turc Beyoglu) d'ambassades et de marchands qui groupe des populations chrétiennes (Grecs et Arméniens), les colonies étrangères et, bientôt, vers la fin de l'Empire ottoman, des fractions de plus en plus importantes de la population turque, dont la majorité demeurait cependant au S. de la Corne d'Or, dans la ville officielle ottomane embellie de palais et de monuments religieux grandioses. Des faubourgs importants existent sur la rive d'Asie (Scutari, en turc Üsküdar), atteinte par deux ponts routiers, et des agglomérations satellites s'échelonnent tout le long du Bosphore. Le caractère polynucléaire persistant de l'agglomération se marque notamment dans la multiplicité des centres commerciaux et d'affaires. Ayant perdu son rôle de capitale après la Première Guerre mondiale au profit d'Ankara, Istanbul, abandonnée de la plupart de ses colonies étrangères, déclina quelque temps, mais a repris un développement aujourd'hui rapide, avec un rayon d'attraction qui s'exerce sur la population rurale de toute l'Anatolie. Elle est aujourd'hui musulmane à plus de 95 %, alors que chrétiens et juifs y étaient majoritaires à la fin du xixe s. Elle reste la métropole économique du pays, avec des industries très variées (le tiers de l'industrie turque, avec des constructions mécaniques et électriques, des usines textiles, alimentaires et chimiques, le travail du cuir, la verrerie, etc.), et constitue toujours un notable port d'importation, une capitale intellectuelle et universitaire, ainsi qu'un grand centre touristique. (Importants musées archéologiques : musées de l'ancien Orient et musée des Antiquités grecques, romaines et byzantines.)

L'HISTOIRE

Byzance

Le site privilégié de Constantinople a très tôt attiré les hommes : des découvertes fortuites permettent d'en faire remonter les débuts à l'époque néolithique. Mais son importance stratégique n'a pas manqué de provoquer les convoitises des conquérants, soucieux de contrôler la route des grandes migrations entre la Thrace et l'Asie Mineure.

Parmi les plus anciennes populations fixées sur les rives du Bosphore, on rencontre des Thraces, juchés sur l'actuel promontoire du Sérail, à l'intérieur d'une forteresse appelée Lygos, et des marchands phéniciens, installés sur la côte asiatique, à Chalcédoine (aujourd'hui Kadiköy). Vers 658 avant J.-C., une colonie mégarienne supplante les Thraces et hérite de leur emplacement : le chef de cette colonie se serait appelé Byzas, et la légende le considère comme le héros éponyme de la ville. La citadelle de « Byzantion », ornée selon l'usage de palais et de temples, était défendue par une enceinte de modestes dimensions : un rempart flanqué de vingt-sept tours. Les fortifications furent ensuite renforcées par le Lacédémonien Pausanias, qui, par la bataille de Platées (479 avant J.-C.), avait mis fin à la domination perse, et par l'archonte byzantin Léon, qui, en 340 avant J.-C., dirigea la défense contre les assauts de Philippe II de Macédoine.

En 279 avant J.-C., la ville est assiégée par les Gaulois et n'évite le désastre qu'en leur consentant un tribut annuel de 30 talents. Ayant fait sienne la cause de C. Pescennius Niger, elle est conquise en 196 après J.-C. par l'empereur Septime Sévère. Ses murs sont rasés, son droit de cité est aboli et elle est rattachée à Périnthe (Heraclea Pontica, aujourd'hui Ereğli) ; elle perd même son nom et reçoit celui d'Augusta Antonina, qui tombe vite dans l'oubli. Sa vengeance assouvie, le conquérant romain s'emploie à restaurer la ville : il l'embellit de grandes artères, de places, de portiques, de thermes, d'un cirque, d'un théâtre et l'agrandit en construisant une nouvelle enceinte à 400 m plus à l'ouest (superficie totale : environ 200 ha).

La fondation de Constantinople

Dans la compétition entre Licinius et Constantin, Byzance mise sur le premier : or, celui-ci est vaincu à Andrinople, puis à Chrysopolis (aujourd'hui Üsküdar, faubourg d'Istanbul) en 324. La ville expie son mauvais choix : ses murailles sont démolies et son élite exilée. Mais Constantin ne tarde pas à apprécier l'importance de sa conquête et, quelques mois plus tard, obéissant à des considérations politiques et stratégiques, il en fait la capitale de son empire.

La « Nouvelle Rome » est construite entre 324 et 336. Le 11 mai 330 ont lieu l'inauguration officielle et l'installation des autorités politiques au milieu de réjouissances qui durent quarante jours. L'organisation de la nouvelle cité, qui participe à la souveraineté impériale, est calquée sur celle de Rome : la ville est répartie en quatorze régions administratives, dotée de nombreux édifices publics et ornée de statues et de colonnes honorifiques. Le rôle essentiel revient à l'ancienne boulê de Byzance, transformée en sénat de Constantinople : son approbation sera constamment indispensable à la légitimation du pouvoir impérial. Jugeant l'ancienne ville trop exiguë, Constantin décide de donner à sa fondation une aire à la mesure de son importance : sa limite occidentale est reportée 2,5 km plus loin et protégée par un rempart dont des vestiges existaient encore au ixe s. (superficie totale : 700 ha).

La capitale de l'Empire romain d'Orient

L'empereur Théodose Ier le Grand, qui assure le triomphe définitif du christianisme, partage l'Empire romain entre ses deux fils en 395 : l'aîné, Arcadius, hérite de l'Orient et le cadet, Honorius, de l'Occident. Alors que Rome et les pays occidentaux sont submergés par les invasions germaniques du ve s., Constantinople repousse tous les assauts des Huns et des Goths grâce à la formidable ligne de défense élevée sous Théodose II, dont les restes imposants évoquent encore la puissance.

En 513, le commandant de la Thrace, Vitalien, se révolte contre l'empereur Anastase Ier et attaque sans succès la capitale par terre et par mer. En 532, la ville est secouée par la sédition Nika. En 602, un officier subalterne de l'armée du Danube, Phokas, fait défection, et les régiments des mutins bivouaquent aux pieds des remparts : une révolution intérieure leur en ouvre les portes. Mais, en 610, l'escadre de l'exarque de Carthage se présente dans les eaux du Bosphore : lasse du tyran, la population remet le pouvoir à Héraclius, qui sera le premier empereur réellement byzantin. L'Empire affronte alors de graves dangers : les Avars et les Slaves, qui, depuis le début du vie s., déferlent sur la péninsule balkanique, s'entendent avec les Perses pour assiéger Constantinople. Durant l'été de 626, cependant que les troupes du général perse Shahrbarâz campent à Chalcédoine, une masse innombrable d'Avars, de Slaves et de Bulgares investit la ville de tous côtés. En l'absence de l'empereur, le patriarche Serge s'emploie à soutenir le moral de la population, et la flotte byzantine disperse et anéantit les monoxyles des Barbares.

Un demi-siècle après la mort de Mahomet, les Arabes, dont l'expansion fulgurante a dépouillé l'Empire de la plupart de ses possessions orientales, lancent une première expédition contre Constantinople (669), au cours de laquelle périt un chef illustre, Abu Ayyub, le dernier compagnon du Prophète. Au printemps de 674, ils décident de frapper un grand coup contre le centre de l'État byzantin : une puissante escadre apparaît dans la mer de Marmara. Des échecs successifs ne découragent pas les assaillants, qui répètent leurs tentatives durant quatre ans, mais tous leurs efforts pour faire sauter le verrou de l'Europe échouent, et ils se retirent en 678 après avoir subi de lourdes pertes. En 717, les Arabes renouvellent leur entreprise, mais, comme quarante ans plus tôt, Byzance emporte la décision : le feu grégeois détruit la flotte des assaillants, et la peste et la famine déciment leurs rangs. En 718, le blocus est levé : pour la deuxième fois, l'assaut des Arabes s'est brisé sur les murailles de la capitale byzantine.

Au cours du ixe s., ces murailles arrêtent l'élan des Bulgares, qui se ruent à leur tour sur la péninsule balkanique : le khan Krum, victorieux de l'empereur Nicéphore Ier en juillet 811, assiège Constantinople, cependant, conscient de la vanité de son entreprise, il se contente d'en ravager les faubourgs et les alentours. De 821 à 823, un général byzantin d'origine slave, Thomas, déclenche une guerre civile : à la tête d'une forte armée, il bloque la ville durant un an, mais, au printemps 823, il est contraint de décamper. En 860, les Russes font leur première apparition devant Constantinople : ils débarquent, investissent la ville et pillent la région environnante ; l'empereur Michel III parvient à les repousser. Ils renouvellent leur raid un demi-siècle plus tard : le prince de Kiev, Oleg, pénètre en 907 dans les eaux du Bosphore et extorque aux Byzantins un traité garantissant le statut des marchands russes commerçant avec Byzance.

Quelques années plus tard, les Bulgares reprennent le chemin de la capitale : le fougueux tsar Siméon Ier est sous ses murs en août 913, ambitionnant de ceindre la couronne des basileis, mais il doit se rendre à l'invincibilité de la plus puissante forteresse du temps. Il entre alors en pourparlers avec les autorités byzantines, qui lui réservent un accueil grandiose et le lanternent habilement ; sitôt le tsar de retour dans son pays, Byzance se parjure et la guerre reprend : des armées byzantines sont anéanties, et, en 924, le souverain bulgare reparaît devant Constantinople qui lui résiste encore. En 941, des Russes débarquent sur le littoral de la Bithynie, mais, au cours d'une bataille navale, leurs bateaux sont détruits par le feu grégeois.

Sous le règne des grands empereurs de la seconde moitié du xe s., qui mènent sur tous les fronts une politique rigoureusement offensive, Constantinople reste à l'abri des Barbares. Le seul danger qui la menace est de tomber aux mains de militaires ambitieux : Bardas Skleros en 978 et Bardas Phokas en 987-989. Au cours du siècle suivant, la ville est assiégée par Léon Tornikios (1047) : l'indécision du général rebelle lui fait manquer l'occasion propice de s'emparer de la capitale.

Un usurpateur plus heureux, Isaac Comnène, l'enlève sans coup férir en 1057. L'anéantissement des armées byzantines par les Seldjoukides à Mantzikert (aujourd'hui Malazgirt), en Arménie, en août 1071, déclenche une longue période d'anarchie politique qui suscite bien des convoitises. Assiégée par Nicéphore Bryennios en novembre 1077, la capitale tombe en mars 1078 au pouvoir de Nicéphore Botanéiatès, dont le succès ne fait qu'encourager les autres compétiteurs.

Le plus heureux sera le jeune Alexis Comnène. En 1081, il rassemble en Thrace une armée hétéroclite, et un commandant qui avait la garde des remparts lui livre la ville à l'aube du 1er avril : trois jours de pillage récompensent la soldatesque victorieuse.

Durant les dix années suivantes, l'Empire est assailli sur tous les flancs, et, de février à avril 1091, Constantinople subit une fois de plus un blocus rigoureux : des hordes de Petchenègues campent devant ses remparts terrestres, cependant que la flotte d'un émir de Smyrne contrôle la mer de Marmara. L'habileté manœuvrière des Comnènes redresse la situation, et l'Empire repousse les Barbares : les frontières sont rétablies depuis l'Adriatique jusqu'au cœur de l'Anatolie et même de la Syrie.

La deuxième croisade fait courir à la capitale un sérieux danger : certains barons de l'entourage du roi de France, Louis VII, préparent un coup de main contre la ville dont ils sont les hôtes, mais Manuel Ier Comnène écarte la menace par la diplomatie. En mai 1182, la haine des Byzantins contre les Latins installés dans la capitale se soulage dans un affreux bain de sang, et la ville passe aux mains de l'usurpateur Andronic Comnène, qui y fait régner la terreur durant deux ans.

L'impuissance du gouvernement central à la fin du xiie s. favorise partout l'anarchie, et cette faiblesse fait le jeu des chefs de la quatrième croisade, que les Vénitiens et leurs complices ont adroitement détournée sur Constantinople. Pour la première fois depuis leur érection, les remparts sont violés par des étrangers. Le 24 juin 1203, la flotte des croisés défile devant les murs maritimes : la surprise des Grecs n'a d'égale que celle des Latins. L'impression que la ville fait sur ceux-ci, accoutumés aux modestes villes occidentales, on en trouve l'écho dans Villehardouin. « Vous pouvez savoir que ceux-là regardèrent beaucoup Constantinople qui ne l'avaient jamais vue, car ils ne pouvaient pas penser qu'il pût être en tout le monde aussi puissante ville, quand ils virent ces hautes murailles et ces riches tours dont il y avait tant que nul ne l'eût pu croire, s'il ne l'eût vu de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville qui sur toutes les autres était souveraine. »

Les Latins enlèvent la tour de Galata, forcent l'entrée du port et pénètrent dans la Corne d'Or. Le 17 juillet, ils donnent l'assaut et, malgré la disproportion des forces, escaladent les remparts. Quand leur jeune protégé, Alexis IV Ange, a été couronné, ils se retirent sur la côte asiatique. Mais le nouvel empereur refuse d'honorer ses promesses ; alors, les croisés, las d'être bernés, décident d'en finir ; ils repartent à l'assaut le 9 avril 1204, mais échouent. Ils recommencent le 12 et forcent l'enceinte maritime : un grand incendie ravage la ville, l'usurpateur Alexis V Murzuphle perd courage et la cité tombe aux mains des Latins, qui y font un butin stupéfiant.

Celui-ci partagé, on procède au dépeçage de l'Empire, mais les croisés seront incapables de garder leur conquête, qui sera progressivement grignotée par les Bulgares et les empereurs grecs de Nicée. Envoyé en Thrace avec un petit contingent pour surveiller la frontière bulgare, le général byzantin Alexis Strategopoulos s'empare par surprise de la ville, presque vide de défenseurs, à l'aube du 25 juillet 1261. Le 15 août suivant, l'empereur Michel Paléologue fait une entrée triomphale dans une capitale qui a beaucoup perdu de son éclat et de sa richesse.

Durant les deux derniers siècles de son existence, l'Empire byzantin, sérieusement amputé de ses possessions orientales, se débat au milieu de difficultés insurmontables : à l'intérieur, de graves conflits religieux et politiques provoquent des troubles ; à l'extérieur, la péninsule balkanique est saccagée par la Grande Compagnie catalane, les Serbes, les Bulgares et les Osmanlis. Maîtres de Gallipoli en 1354 et d'Andrinople en 1362, ces derniers poursuivent la conquête des Balkans avec acharnement au détriment des Grecs et des Slaves. Le sultan Bayzid soumet Constantinople à un blocus impitoyable durant sept ans (1394-1402) : la ville, affamée, ne doit son salut qu'à l'invasion de l'Anatolie par les Mongols de Tīmūr Lang, qui écrasent l'armée turque à Ankara en juillet 1402. Le sultan Murad II assiège Constantinople à son tour en 1422, mais sans succès.

L'avènement de Mehmed II (1451) sonne le glas de l'Empire grec. En avril 1453, le sultan réunit une puissante armée sous les murs de la capitale, qui ne dispose que d'une faible garnison grecque, renforcée par un modeste contingent latin. La grosse artillerie des Osmanlis a raison de la solidité des remparts : sept semaines de bombardements intensifs ouvrent de grandes brèches dans les murailles que les défenseurs n'ont ni le temps ni les moyens de réparer. L'assaut décisif a lieu le 29 mai : les janissaires escaladent les murailles, et l'armée turque pénètre dans la ville.

Istanbul, capitale de l'Empire Ottoman

Constantinople, sous le nouveau nom d'Istanbul, devient à la fois turque et musulmane en 1453. Les Ottomans en font la capitale de leur vaste Empire. Ils affirment le triomphe de l'islām (transformation de la basilique Sainte-Sophie en mosquée) et organisent la vie de leurs vassaux grecs, notamment en nommant un patriarche orthodoxe. Mehmed II permet aux Génois de demeurer à Galata et autorise les Vénitiens à s'installer dans la ville (1454). Après la nomination d'un patriarche arménien (1461), la situation des chrétiens se trouve, à peu de chose près, fixée pour plusieurs siècles. Soucieux de repeupler la ville, Mehmed II y ordonne l'installation de familles chrétiennes, juives et musulmanes déportées d'Anatolie et de Roumélie. Au fur et à mesure de l'établissement des populations musulmanes, les églises sont transformées en mosquées, et la cité prend un caractère turc plus marqué. La communauté juive accueille des immigrants d'Espagne et d'Italie, ainsi que des marranes, auxquels le Sultan accorde sa protection en 1552. Alors que la population de Constantinople est estimée à 60 000 habitants en 1453, elle s'élève, dès le milieu du xvie s., à 600 000 âmes environ et atteint le million à la fin du xixe s., tout en conservant un caractère cosmopolite. Tant que l'Empire est en expansion, les richesses s'accumulent dans la ville, qui connaît son apogée à l'époque de Soliman le Magnifique (1520-1566). La vie de la cité est troublée par les incendies, les épidémies et les séismes.

Les grandes réformes du xixe s. s'accompagnent du massacre des janissaires (1826), et l'occidentalisation s'accélère après le passage des armées franco-britanniques alliées aux Turcs pour la guerre de Crimée (1854-1856). Occupée par les Alliés de 1918 à 1923, Istanbul cède son rôle de capitale à Ankara en 1923.

ISTANBUL, VILLE D'ART

L'art byzantin

Il ne subsiste rien de la Byzance grecque et presque rien de la ville de Constantin. La sédition Nika de 532, au début du règne de Justinien, a détruit les premiers édifices dédiés à sainte Sophie, à sainte Irène, aux saints apôtres. Il ne reste guère du ive s. que le tracé de l'Hippodrome, aujourd'hui la place At Meydani, proche de Sainte-Sophie. Déjà il y avait une liaison interne entre le Palais impérial, l'église patriarcale et le cirque, lieu de réunions populaires dont l'action politique se fit sentir tout au long de l'histoire de Byzance. Sur la spina du cirque – l'arête autour de laquelle tournaient les chars – subsistent encore, ramenée de Delphes par Constantin, la colonne serpentine jadis dédiée par les Grecs à Apollon après la bataille de Platées, et deux obélisques – dont celui de Théodose, un monument du pharaon Thoutmosis III apporté de Karnak et érigé en 390 sur une base où est représenté l'empereur, dans sa loge de l'Hippodrome, recevant les hommages des Barbares vaincus. L'aqueduc de Valens, en partie conservé, est un autre reste du ive s. ; des fouilles à l'emplacement du Palais impérial ont mis au jour de belles mosaïques, sans doute de la fin du même siècle. Le seul vestige du ve s. est l'église basilicale de Saint-Jean-de-Stoudios (Imrahor Camii), dont les colonnes portaient un toit de charpente. Justinien, au siècle suivant, a attaché sa gloire à reconstruire la ville détruite par l'émeute – non en réparant les monuments constantiniens, mais en confiant à des architectes novateurs la construction de palais et d'églises d'un style nouveau. La ville de Constantin était à l'image de Rome. Celle de Justinien va fournir des modèles à toutes les capitales du Proche-Orient médiéval.

De ces monuments, le plus illustre est la cathédrale Sainte-Sophie. Anthémios de Tralles et Isidore de Milet, ses architectes, ont mis en œuvre, avec une étonnante audace, des techniques de construction nouvelles – étrangères à l'art romain. Alors que la coupole du Panthéon de Rome est portée par un cylindre de béton, celle de Sainte-Sophie repose sur quatre grands arcs et, avec ses 32 m de diamètre, atteint 55 m de hauteur. Les piles qui portent ces arcs furent renforcées pour compenser les puissantes poussées de la coupole : à l'est et à l'ouest, elles sont contre-butées par des semi-coupoles de même diamètre ; au nord et au sud, les arcs sont supportés par des murs très ouverts – avec au rez-de-chaussée comme à l'étage les colonnes d'une basilique – et soutenus par d'énormes contreforts qui, traversant les collatéraux, surgissent à l'extérieur de l'église. Des voûtes successives, tout autour de cette nef immense, contribuent à son équilibre. Encore la coupole s'écroula-t-elle dès 558 et dut être reconstruite avec moins de hardiesse. Telle qu'elle est, elle couronne la plus belle salle qui existe au monde. La crise iconoclaste, au viiie s., conduisit les empereurs à arracher un décor figuré tenu pour idolâtre : les si belles mosaïques retrouvées par Thomas Whittemore évoquent la piété des empereurs postérieurs au ixe s. Transformée en mosquée en 1453, Sainte-Sophie est musée depuis 1934.

Non loin de Sainte-Sophie se dresse une autre église construite par Justinien, Sainte-Irène. Sophie, c'est la sagesse divine ; Irène, c'est la paix. Le monument est couronné par deux coupoles, moins hardies – la première est équilibrée par la seconde, de plan ovale et moins élevée. Constantin avait fait construire, pour y placer son tombeau, une église dédiée aux saints apôtres : il voulait regrouper autour de sa tombe les reliques des plus puissants intercesseurs, les témoins mêmes du Christ. Le monument, détruit, fut remplacé par une église de plan nouveau – cinq coupoles en croix ; lui aussi disparu, cet édifice a servi de modèle à Saint-Marc de Venise. Par contre, un autre monument, dédié aux saints Serge et Bacchus, témoigne encore de l'art du vie s. Cette église, qu'on appelle aussi la « petite Sainte-Sophie » (Küçük Aya Sofya) et dont le plan octogonal et l'élévation sont proches de ceux de San Vitale de Ravenne, est d'un style plus sobre, mais non moins efficace. Signalons encore l'église Saint-Polyeucte, dégagée près de la nouvelle Municipalité et qui a livré de très beaux reliefs décoratifs en marbre.

Car, en même temps qu'ils renouvelaient les méthodes de construction, par un emploi nouveau des arches et des voûtes de brique, les architectes du vie s. ont créé pour le décor architectural des formes nouvelles : sur les chapiteaux comme sur les plates-bandes ou les frises, les acanthes et les autres motifs sont traités à plat – de façon à produire l'effet d'une dentelle blanche appliquée sur un fond d'ombre. Les chapiteaux de marbre, en particulier, ont été exportés jusqu'à Ravenne et imités dans l'ensemble du monde byzantin.

Beaucoup de mosquées de Constantinople sont d'anciennes églises qui datent non plus du vie s., mais surtout des xe s., xie s. et xiie s. – sous les Macédoniens et les Comnènes. Nombre d'entre elles ont été restaurées ou reconstruites, après des incendies ou des destructions. Mais elles ont gardé ou retrouvé leur forme byzantine : les coupoles, qui n'ont plus les dimensions de celles de Sainte-Sophie, sont contrebutées le plus souvent par quatre voûtes en berceau formant une croix, inscrite dans un carré grâce à quatre salles d'angle. Il s'ajoute une abside et, devant la façade opposée, un narthex : c'est le cas à Atik Mustafa Pasa Camii (Saints-Pierre-et-Marc [ ?]), très régulière, à Saint-Jean-Baptiste-in-Trullo ou à Kalender Camii (Mère-de-Dieu-Kyriotissa). D'autres, comme Kilise Camii (peut-être Saint-Théodore) ou Bodrum Camii (ancien monastère du Myrelaion), un peu plus tardives, voient se combiner en une seule salle le carré central et les pièces d'angle, grâce à un amenuisement des piliers. D'autres, comme Gül Camii (Sainte-Théodosie), ont des plans plus complexes, avec des tribunes au-dessus des bras de la croix inscrite. L'église de la Vierge-Pammakaristos (Fethiye Camii), de la fin du xiiie s., celle du Pantocrator (Mollazeyrek Camii), la Fenarî Isa Camii (ancien monastère de Constantin Lips) sont encore à citer. Les coupoles – associées aux minarets turcs – donnent son caractère propre au paysage urbain de la ville.

Parmi les autres constructions byzantines, il faut signaler les nombreuses citernes, dont la plus célèbre est Binbirdirek (les mille et une colonnes). Attribuée à Constantin, elle mesure 64 m sur 56 m. Ce n'est pas la plus grande : la citerne de Yerebatan sarayı a 140 m sur 70 m.

Il ne reste rien du Palais sacré, ni des autres palais impériaux que les textes nous font connaître – Boukoleon, Porphyra, immédiatement voisins, et ailleurs, en ville, palais d'Alexis Comnène, de Manuel Comnène, de Bonus, etc. Accolé à l'enceinte vers son angle nord-ouest, au bord de la Corne d'Or, se trouvent les restes d'un palais – Tekfursarayı, dit « de Constantin Porphyrogénète » –, partie sans doute du palais des Blachernes, construit par Anastase Ier vers 500, mais évidemment refait au xiiie s. lorsqu'il devint la résidence habituelle des empereurs Paléologues.

C'est près de ce palais que se trouve Saint-Sauveur-in-Chora (Kahriye Camii), la seule église de Constantinople qui ait conservé son décor. Édifiée au vie s., elle fut restaurée vers le milieu du xie s., mais ses mosaïques et ses peintures sont du début du xive s. Il y a là un magnifique développement de l'iconographie byzantine, dont les cycles habituels sont enrichis d'illustrations d'hymnes liturgiques récentes. L'animation des scènes où se multiplient les personnages secondaires, l'éclat des couleurs, la traduction très vive des émotions confèrent à l'ensemble une vie extraordinaire : il ne reste rien de cette raideur qu'on prête souvent, à tort, à l'ensemble de la peinture byzantine. La chapelle funéraire de la Fethiye Camii a aussi gardé un revêtement intérieur complet, qui en fait un coffret de mosaïques et de marbre.

L'art islamique

Des dizaines de mosquées, des madrasa, des bibliothèques, des hôpitaux, des mausolées, des caravansérails, des bains, des fontaines, des châteaux forts, des palais, tous disposés avec un souci d'urbanisme et en fonction du paysage, font d'Istanbul une des plus riches cités du monde musulman. Dans la capitale de l'Empire ottoman, l'architecture officielle se caractérisait par un bel appareillage de pierres (alternant, parfois, avec la brique), par des dômes hardis et savants, par l'indigence du décor sculpté, souvent par la beauté des revêtements de céramique. Quant aux maisons, elles étaient en bois peint, largement ouvertes sur l'extérieur : on en trouve encore quelques-unes, en particulier dans les îles des Princes et sur les rives du Bosphore.

Nous possédons assez peu de monuments du xve s. : le gracieux palais de Çinili Köşk, les deux forteresses du Bosphore (Rumelihisar et Anadoluhisar), le château des Sept Tours, du moins selon A. Gabriel, qui ne le juge pas byzantin. Mais Topkapı apporte aussi son témoignage. Ce palais peut, d'une certaine manière, résumer l'histoire de l'architecture de la ville. Il a été commencé peu après 1453, mais il ne reste guère des premières constructions que la romanesque porte extérieure (Babıhümayun) et sans doute la mosquée des Ağa (faïences de 1608). Le harem forme une masse dense de bâtiments aménagés par Soliman le Magnifique, mais contient des appartements plus récents (chambre d'Ahmed III, xviiie s.). La partie publique comprend des pavillons sur terrasses : kiosques d'Erevan (1635), de Bagdad (1639), salle du Conseil (1527), nouveau kiosque (1840). Les cuisines de Sinan (xvie s.), pour l'architecture, les salles d'audience et de circoncision (xve-xviiie s.), pour le décor de faïences, sont les éléments les plus beaux de ce palais. Topkapı est aménagé en musée d'art islamique depuis 1924.

Au début du xvie s., la mosquée de Bayezid (Beyazit Camii), avec sa cour carrée, sa grande salle de prière, l'abondance des petits dômes et son couronnement en vaste coupole butée sur des demi-coupoles, présente déjà le type classique de la grande mosquée ottomane, aboutissement d'un vieil effort de recherche, stimulé, après 1453, par l'exemple de Sainte-Sophie. L'ambition des architectes est d'égaler la basilique byzantine en majesté, tout en l'allégeant par des coupoles surhaussées, des fenêtres multiples, des minarets effilés et en la rendant mieux apte au culte musulman. Mimar Sinan, le plus grand architecte turc (1489-1578 ou 1588), auteur, à Istanbul également, de bains (Haseki Hamamı, 1553) et de madrasa, tire les conséquences extrêmes des travaux de ses devanciers : à la mosquée de Chāh Zade (Şehzade Camii) [1544-1548], la coupole centrale est butée sur quatre demi-coupoles. Le chef-d'œuvre du maître est cependant d'un plan plus archaïsant : la mosquée Suleymaniye, dont les annexes (tombeaux, madrasa, etc.) forment tout un quartier de la ville (1550-1557). Bien d'autres édifices doivent être mentionnés ; ainsi la mosquée (célèbre pour ses céramiques) et la madrasa de Rustem Pacha, toutes deux de Sinan (vers 1550), la mosquée de Sokullu Mehmed Paşa (1571) ou encore l'Eski Valide d'Üsküdar, sur la rive asiatique (1583).

C'est en reprenant avec moins de science, mais plus de brio, le plan de Şehzade Camii qu'est érigée de 1609 à 1616 la mosquée de Sultan Ahmed (dite mosquée Bleue), un des plus célèbres monuments de la ville.

Au xviiie s., l'influence européenne amène un style baroque ou rococo (« Sublime Porte » du palais des vizirs). La mosquée d'Eyüp et plus encore celle de Fatih (1767-1771), reconstruites alors sur les plans des monuments du xve s. disparus, ont un décor italianisant. À la Nuruosmaniye (1755), un esprit créateur utilise les emprunts pour des innovations heureuses. À la même époque sont construites plusieurs fontaines en forme de kiosque (celles d'Ahmed III [1728] et de Tophane [1732]).

Au xixe s., le style islamique semble abandonné (immense palais de Dolmabahçe), quand, vers 1870, sa renaissance se manifeste (caravansérail du Vakil, mosquées de Bebek et de la Valide). Dans les dernières années de l'Empire ottoman, les excès du panislamisme vont faire adopter curieusement des formes nouvelles, empruntées par exemple à l'art maghrébin.