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Empire ottoman

La formation de l'Empire ottoman
La formation de l'Empire ottoman

Ensemble des territoires sur lesquels le sultan ottoman a exercé son autorité, entre le xive siècle et 1922.

Né au xive siècle, sur les dépouilles de l'Empire byzantin et de l'État seldjoukide, l'Empire ottoman s'étend, deux siècles et demi plus tard, de la Méditerranée aux rives nord de la mer Noire et de la péninsule arabique aux portes du Maroc. Sa civilisation, expression d'un subtil équilibre entre différentes religions et cultures, est alors l'une des plus importantes au monde. Cependant, après le brillant règne de Soliman le Magnifique, l'Empire, en butte à des difficultés intérieures, s'affaiblit jusqu’à poser à la diplomatie européenne la question d'Orient au xixe siècle, puis à disparaître au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Sultan ottomans

Sultans ottomans

Règne

Sultan

1258-avant 1324

Osman Ier Gazi

1326-1362

Orhan Gazi

1362-1389

Murad Ier

1389-1402

Bayezid Ier

1403-1413

Guerre fratricide

1413-1421

Mehmed Ier

1421-1444

Murad II

1444-1446

Mehmed II

1446-1451

Murad II

1451-1481

Mehmed II

1481-1512

Bayezid II

1512-1520

Selim Ier

1520-1566

Soliman le Magnifique

1566-1574

Selim II

1574-1595

Murad III

1595-1603

Mehmed III

1603-1617

Ahmed Ier

1617-1618

Mustafa Ier

1618-1622

Osman II

1622-1623

Mustafa Ier

1623-1640

Murad IV

1640-1648

Ibrahim

1648-1687

Mehmed IV

1687-1691

Soliman III

1691-1695

Ahmed II

1695-1703

Mustafa II

1703-1730

Ahmed III

1730-1754

Mahmud Ier

1754-1757

Osman III

1757-1774

Mustafa III

1774-1789

Abdülhamid Ier

1789-1807

Selim III

1807-1808

Mustafa IV

1808-1839

Mahmud II

1839-1861

Abdülmecid Ier

1861-1876

Abdülaziz

1876-1909

Abdülhamid II

1909-1918

Mehmed V

1918-1922

Mehmed VI

1. Trois siècles d'expansion (1299-1595)

1.1. Origines de la dynastie ottomane (jusqu'en 1326)

Des Turcs Oghouz

Osman Ier Gazi (« victorieux » ou « combattant de la foi ») est considéré comme l’ancêtre de la dynastie ottomane. Il appartient à la tribu nomade des Kayı, l'une des vingt-quatre grandes divisions (boy) de la fédération des Oghouz, Turcs occidentaux, dont des groupes importants ont envahi l'Iran et l'Asie Mineure au xie siècle, sous la direction de Selçuk (ancêtre éponyme des Seldjoukides). On ne sait pas si les Kayı sont arrivés en Anatolie orientale en même temps que les Seldjoukides ou s'ils se sont arrêtés successivement dans les régions de Boukhara et de Merv (actuels Ouzbékistan et Turkménistan), d'où ils auraient peut-être été chassés par l'invasion des Mongols de Gengis Khan (1220-1221).

Le fief des Kayı

Toujours est-il que, en 1224, ils sont installés à Ahlat, dans la région orientale de l'actuelle Turquie, alors pays arménien, dirigé par un certain Süleyman Şah, grand-père d'Osman Ier Gazi. L'un des fils (ou petit-fils ?) de Süleyman Şah, Ertoğrul (ou Ertuğrul), fidèle serviteur des Seldjoukides de Konya, obtient un fief dans le sud de la Bithynie.

Ce fief est situé à l'extrême ouest des possessions musulmanes, aux confins des terres byzantines. Bien que front de guerre contre la chrétienté, il s’avère être pour son possesseur un avantage inestimable : tout ce que l'islam oriental compte alors d'aventuriers ou de combattants de la foi vient s'enrôler sous les bannières des Kayı. Du même coup, lorsque l'Empire seldjoukide décline, le fief des Kayı devient l’une des principautés indépendantes qui prennent leur autonomie.

La principauté d'Osman

Il est généralement admis que l'indépendance des Ottomans date de 1299. Cependant, Osman Ier Gazi (1258-avant 1324 ), qui a succédé à son père Ertoğrul vers 1281, a commencé ses campagnes bien avant. Vers 1290, il s'empare de plusieurs places fortes et il s'installe à Yenişehir. Il dispose d'une armée peu considérable, mais fidèle et solide, encadrée par des membres de sa proche famille. C'est à l'un d'eux, son fils Orhan Gazi, qu'il laisse en 1317 le commandement militaire. Le but qu'il lui a fixé est la prise de deux importantes cités byzantines, Brousse (Bursa) et Nicée (Iznik). Sans doute Osman est-il déjà mort quand Orhan entre en 1326 dans Brousse et en fait sa capitale. Du moins y sera-t-il enterré dans un de ces mausolées qui formeront, au cours des siècles, l'une des nécropoles impériales.

1.2. Orhan Gazi, fondateur de l’État ottoman (1326-1362)

Orhan Gazi est le véritable fondateur de l'État. Aidé de son frère Alâeddin, dont il fait son vizir, il organise l'administration ; il bat monnaie ; il entreprend de vastes constructions dans Brousse : mosquées, palais, écoles.

Une armée de métier

Orhan Gazi fait plus encore pour l'armée. Jusqu'alors, la piétaille, groupée en corps de 10, 100 et 1 000 hommes, était indisciplinée et exigeante. Il la remplace par une armée de métier (chose encore inconnue en Europe), infanterie régulière, limitée alors à 1 000 hommes : le corps des janissaires (vers 1330). À côté d'elle prendront place les Ozab, ou irréguliers. Selon le même principe, la cavalerie est divisée en deux corps, l'un comprenant les soldats de métier, parmi lesquels les sipahi (mot dont nous ferons spahi), l'autre les soldats d'occasion, les akinci. À partir du xve siècle, le recrutement des janissaires s'effectue par la méthode dite du devşirme, la « cueillette » d'enfants chrétiens enlevés à leurs familles pour être élevés dans la religion musulmane et apprendre le métier des armes. La réalité ou la légende mettent en rapport l'institution des janissaires avec le puissant ordre religieux, assez hétérodoxe, des Bektaşî (bektachi), fondé par Hacı Bektaş Veli (1210-1271), encore actif aujourd'hui en Turquie et en Albanie.

Les conquêtes

En politique, Orhan Gazi s'éloigne un peu des sages résolutions de son père, mais les circonstances le permettent. Tout en continuant à viser essentiellement les terres chrétiennes, il ne craint pas de se retourner contre ses voisins les plus proches ; entre 1335 et 1345, il annexe la principauté de Karesi (région de Balıkesir). Ses relations avec l’Empire byzantin chrétien sont d'ailleurs ambiguës : il paraît parfois l'ami de Jean VI Cantacuzène, dont il épouse la fille Théodora et auquel il prête main-forte dans sa lutte contre les Serbes (ce qui lui donne l'occasion de passer pour la première fois en Europe) ; mais il soutient à une autre occasion Jean V Paléologue contre Jean VI, non sans en tirer chaque fois profit. La guerre, entre deux pauses, continue d'ailleurs : l'Ottoman s'empare de Nicomédie (Izmit) en 1337, de Gallipoli (Gelibolu) en 1354 et de Nicée en 1331 : l'église où avait été proclamé le symbole des Apôtres au premier concile œcuménique de 325 est transformée en mosquée. Pour ces campagnes, le fils du prince, Süleyman Paşa, s'avère un précieux auxiliaire : il semble jouir d'un réel génie militaire. Il meurt au cours d'une partie de chasse, peu avant la mort d'Orhan Gazi lui-même (sans doute en 1362).

1.3. Murad Ier le Souverain, premier sultan ottoman (1362-1389)

En secourant l’Empire byzantin contre les Serbes, Orhan Gazi a ouvert le chemin de l'Europe. Il va revenir à Murad Ier Hüdâvendigâr (« le Souverain ») de le suivre résolument. Au début de son règne, cependant, il doit agir à Angora (Ankara) contre les ahî, membres d'une confrérie religieuse à base bourgeoise, chevaleresque et artisanale dont le rôle a été considérable, surtout dans la seconde moitié du xiiie siècle. Cette intervention montre qu'il ne se désintéresse pas des affaires turques et annonce le futur destin de l'Anatolie. Mais cette politique traditionnelle demeure subordonnée à celle, plus audacieuse et toute nouvelle, de l'expansion dans les Balkans.

Le passage dans les Balkans

Convaincu que Constantinople est un solide verrou, Murad Ier, qui a pris le titre de Sultan, décide de contourner la ville : le temps est fini pour les Turcs de s'entasser, comme ils le font depuis deux siècles, dans le cul-de-sac anatolien. En 1362, Murad Ier s'empare d'Andrinople (→ Edirne), dont il fait sa capitale européenne. Son beylerbey (« émir des émirs ») prend Philippopolis (aujourd'hui Plovdiv) ; presque toute la Thrace est entre ses mains. La loi du pençik est alors édictée : elle veut que revienne au trésor le cinquième du prix de la rançon des prisonniers.

L'échec de la contre-offensive chrétienne

L'Europe, comme au temps de la première apparition des Turcs dans le Proche-Orient à la fin du xie siècle, s'affole et prêche la croisade. Mais trois cents ans se sont écoulés et l'ardeur n'est plus la même. Néanmoins le pape Urbain V est entendu ; les rois de Hongrie, de Bosnie, de Serbie, de Valachie et de Bulgarie se joignent à lui : ils sont vaincus près de la Marica en 1363, en 1371, puis écrasés à la bataille de Kosovo (15 juin 1389). Néanmoins, Murad Ier est assassiné sur le champ de bataille par le Serbe Miloš Obilić.

Dès lors, il convient réellement de parler d'Empire ottoman et non plus d'Empire turc : les Serbes se rallient au Sultan, entrent en masse dans ses troupes, et ils lui demeureront fidèles.

1.4. Bayezid Ier la Foudre et le premier coup d'arrêt à l'expansion (1389-1402)

L'organisation de la conquête

Fils aîné de Murad Ier, Bayezid Ier Yıldırım (« la Foudre ») – ou Bayazit, ou Bajazet – a épousé en 1381 la fille du souverain de Germiyan (région de Kütahya et de Denizli), qui lui a apporté en dot la plus grande partie des territoires paternels. Il fait aussitôt étrangler son frère cadet, inaugurant ainsi l'usage du « fratricide d'État » que se successeurs maintiendront jusqu'à la fin du xvie siècle. Le Sultan s'intéresse donc désormais autant à l'Asie qu'à l'Europe, et commence à s'étendre aux dépens des émirats voisins.

La poursuite de la conquête

Il organise ses possessions d'Asie Mineure en cinq provinces, ou sancak (sandjak), tandis que les terres conquises en Europe forment des tımar, fiefs, confiés à des sipahi. Tant en Europe qu'en Asie, l'administration est remise au grand vizir, le souverain consacrant la majeure partie de son temps à la guerre.

Pendant que ses généraux consolident les conquêtes et font des incursions en Valachie, en Hongrie, en Bosnie et assiègent en vain Constantinople pendant sept ans, Bayezid Ier entreprend la reconstruction de l'Empire turc d'Asie Mineure. Il s'empare de Konya, Niğde, Karaman, Kayseri, Tokat, Sivas, Kastamonu, Amasya et atteint l'Euphrate : cette expansion va causer sa perte. Cependant, avant même qu'elle n'arrive, une grande partie se joue en Europe. Sigismond de Hongrie est parvenu à réunir une force où se côtoient chevaliers Teutoniques et chevaliers de Rhodes, et que commande Jean sans Peur, fils du duc de Bourgogne : Bayezid Ier la défait à Nicopolis (→ bataille de Nicopolis, 25 septembre 1396), puis occupe la Thessalie, Athènes et le Péloponnèse.

Tamerlan, coup d'arrêt à la conquête (1402)

Sur les ruines de l'Empire mongol, une nouvelle puissance s'est levée en Asie. Tamerlan (Timur Lang ou Timur le Boiteux), bien que Turc de Samarkand, prétend à l'héritage de Gengis Khan : il a inclus l'Anatolie dans son programme de conquêtes. Après avoir occupé l'est du pays, Alep et Damas, il se heurte, en juillet 1402, à Bayezid Ier, dans la plaine d'Ankara : si les Serbes résistent, les Turcs passent à l'ennemi. Bayezid est capturé et meurt peu après en détention. L'Anatolie tout entière se donne à Tamerlan, qui restaure les principautés anciennes. Seules demeurent de l'Empire ottoman les possessions européennes.

1.5. Guerre civile et restauration ottomane, de Mehmed Ier à Murad II (1402-1451)

La guerre civile et la restauration de Mehmed Ier (1402-1421)

La mort de Bayezid Ier en captivité laisse le champ libre à la rivalité de ses quatre fils : on voit alors a contrario combien l'assassinat fratricide, inauguré par le Sultan défunt au début de son règne (et qui devient par la suite une loi), pour cruel qu'il soit, est efficace. D'aucuns introduisent alors dans la lignée ottomane Süleyman Çelebi (Soliman Ier, 1402-1411) et son frère fratricide Musa (1411-1413), qui gouvernent successivement en Europe. D'autres préfèrent parler « d'interrègne ».

Quoi qu'il en soit, seul leur frère Mehmed Ier Çelebi (« le Seigneur ») est pris en compte par l'historiographie ottomane officielle. Après avoir régné replié dans la région d'Ammasya (1402-1413), il ne tarde pas à se débarrasser de ses frères Isa (qui avait brièvement tenu Brousse de 1402 à 1403), puis Musa (1413) et à reconstituer l'Empire. Audacieusement allié à l’Empire byzantin inconscient de ses intérêts, il met moins de douze ans pour reconquérir l'Anatolie.

Murad II face à l'Europe (1421-1451)

Son fils Murad II (1421-1451) connaît un début de sultanat difficile : lutte contre le prétendant Mustafa ; vain siège de Constantinople ; opérations incertaines en Europe, qui lui permettent d'entrer en Albanie, mais échouent devant Belgrade et se soldent par la paix de Szeged (1444), consécutive à une nouvelle croisade réunissant autour de Jean Hunyadi, voïvode (gouverneur militaire) de Transylvanie, Hongrois, Polonais, Allemands, Vénitiens débarqués en Épire, Albanais dirigés par Skanderbeg. Après cet échec, Murad II abandonne même le sultanat à son fils Mehmed II de 1444 à 1446.

Encouragé par la papauté, le régent Hunyadi et le roi de Hongrie Ladislas le Posthume rompent alors la paix prévue pour dix ans et envahissent les territoires ottomans. Murad II (qui a repris le trône le temps de faire face à l'offensive) anéantit les coalisés à Varna (→ bataille de Varna, 1444), puis dans une deuxième bataille de Kosovo (1448). Quand il meurt en 1451, l'Europe chrétienne ne conserve plus d'espoir de sauver l’Empire byzantin.

1.6. Mehmed II le Conquérant (1451-1481)

L'enjeu constantinopolitain

De l'Empire byzantin, il ne reste pas grand-chose d’un point de vue territorial (une ville et ses faubourgs), et moins encore d’un point de vue moral. Dès Murad Ier, le basileus avait fait figure de vassal apeuré ; sous le règne de Bayezid Ier, il avait été obligé de construire une mosquée dans sa capitale et d'y établir un tribunal spécial pour les ressortissants musulmans ; en 1449, Constantin XII Paléologue n'était monté sur le trône qu'avec l'appui du Sultan. Seul son prestige assurait sa survie. Pour l'islam, la prise de la ville répondait à une vieille promesse ; depuis huit siècles, elle était désirée, attendue comme la victoire finale, la preuve de sa suprématie sur les autres religions. « Élu » serait le peuple qui la prendrait.

La chute de Constantinople

Mehmed II Fatih (« le Conquérant », 1451-1481) a vingt et un ans lorsqu’il succède pour la deuxième fois à son père. Il fait immédiatement ériger une forteresse sur la rive européenne du Bosphore, le château de Rumeli (Rumelihisarı), en face de celle que Bayezid Ier a fait construire sur la rive d'Asie. Constantin XII Paléologue lance un appel à l'Europe, qui lui envoie en tout et pour tout 200 Latins et 500 Génois. En face d'eux et des défenseurs grecs renforcés de tout ce qui peut porter les armes, Mehmed II dispose de 12 000 guerriers, d'une flotte de 350 navires et de la meilleure artillerie du monde. Dans la nuit du 23 avril 1453, il fait transporter par voie terrestre une partie de ses bâtiments du Bosphore dans la Corne d'Or. Un mois plus tard, il offre au basileus une capitulation honorable que celui-ci refuse. Mehmed II lance alors l'assaut. Par une brèche proche de la porte d'Andrinople, les janissaires entrent dans la place. Le dernier basileus meurt les armes à la main. À cheval, Mehmed II entre dans la basilique Sainte-Sophie et y célèbre l'office musulman de la prière (29 mai 1453).

La consolidation de la conquête

Dans la nouvelle capitale de l'Empire ottoman, Constantinople, devenue Istanbul, Mehmed II Fatih jette aussitôt les fondements de la coopération qu'il entend établir entre ses sujets : des libertés exceptionnelles sont données aux chrétiens ; les Génois se voient confirmer leurs privilèges. Fidèle à la tolérance ancestrale des Turcs, le Sultan organise les Églises grecque, arménienne, syriaque et la synagogue : des patriarches sont nommés, les tribunaux ecclésiastiques reçoivent de larges compétences. Ainsi se trouve codifiée la division des peuples de l'Empire en communautés religieuses autonomes, que l'on appelle les millet.

La poursuite de la conquête

Dans toute la chrétienté, une émotion immense est soulevée par la prise de Constantinople, et le découragement s'empare bientôt des esprits. La Serbie est annexée en 1459. En 1463, c'est la Bosnie ; en 1467, l'Herzégovine (→ Bosnie-Herzégovine) et l'Albanie. De 1461 à 1475, Mehmed arrache aux Génois tous leurs comptoirs de la mer Noire, y compris Azov et Kaffa, et il vassalise la Crimée. Il met fin à l'Empire grec de Trébizonde, dans le nord-est de l'Asie Mineure (1461) et occupe la Karamanie. Plus à l'est, il repousse les Iraniens.

L'œuvre législative et culturelle

Ses succès militaires s'accompagnent d'une grande activité législative (promulgation du Kanunname, le premier code de lois turques) et culturelle : parmi d'autres documents, l'album de peintures de Fatih, conservé à la bibliothèque de Topkapı, dévoile, par ses œuvres d'inspiration chinoise, centrale-asiatique, italienne et persane, l'extraordinaire curiosité intellectuelle et l'humanisme de l'époque.

1.7. Bayezid II le Saint et Selim Ier le Terrible

Le règne pacifique de Bayezid II (1481-1512)

À la mort du Conquérant, Bayezid II Veli (« le Saint ») est gouverneur d'Amasya. Le grand vizir favorise son frère Cem (ou Djem) Sultan (1459-1495), mais les janissaires se prononcent pour Bayezid, qui leur accorde, comme l'avait déjà fait son père, « le don d'avènement » : la redoutable milice commence à jouer un rôle politique et à le faire payer. Cem, plusieurs fois vaincu, se réfugie en Europe où il meurt en 1495.

Le nouveau Sultan Bayezid II est un prince pacifique qui, aux raids de ses officiers en Allemagne et dans la plaine du Pô, préfère ses traités avec les Mamelouks d'Égypte, avec les Séfévides d'Iran, avec les Hongrois, avec Venise. Il est contraint à l'abdication par son troisième fils, Selim, soutenu par les janissaires.

Le règne conquérant de Selim Ier (1512-1520)

Prudemment, dès son intronisation, Selim Ier Yavuz (« le Terrible ») fait massacrer les siens, puis se tourne contre l'Iran. Il écrase Chah Ismaïl à Tchaldiran, entre à Tabriz (1514) et annexe toute l'Anatolie sud-orientale (Kurdistan). En 1516, il se met en route pour l'Égypte : Alep, Homs, Damas, Jérusalem tombent entre ses mains. Le 22 janvier 1517, la bataille du mont Muqattam (aux portes du Caire) lui livre la vallée du Nil. Le chérif de La Mecque reconnaît sa suprématie et lui donne la protection des Lieux saints musulmans. Selim ramène à Istanbul le dernier calife abbasside. Il n'est pas établi si celui-ci a renoncé à ses droits au profit de l'Ottoman, mais Selim l'affirme et, dès lors, sa famille peut revendiquer l'autorité suprême sur tous les musulmans : le sultanat devient ainsi également un califat.

1.8. Soliman le Magnifique

Le plus grand règne

Süleyman II (ou Ier) – appelé Soliman le Magnifique en Occident, les Turcs lui donnant le nom de « Législateur » (Kanunî) – est sans aucun doute le plus important souverain ottoman. Sous son règne (1520-1566), l'Empire atteint son plus haut niveau de puissance, qui consacre la plus brillante civilisation de l’époque (illustrée en particulier par une intense activité architecturale conduite par l'architecte Mimar Sinan, constructeur des mosquées de Chah Zade [Şehzade camii] et Süleymaniye à Istanbul, Selimiye à Edirne. Il reçoit ses institutions définitives et toute sa structure administrative. Le Sultan, servi sur terre et sur mer par de grands capitaines, parmi lesquels les frères Barberousse et le grand vizir Sokullu Mehmed Paşa, se pose en arbitre de l'Europe. Au cours de son long règne de 46 ans, Soliman ne mène pas moins de treize campagnes, dix en Europe, trois en Asie.

Une domination tricontinentale

En Asie, Soliman vainc l'Iran, s'empare de Bagdad et de la majeure partie de l'Iraq. Sur mer, ses corsaires s'installent à Tunis et à Alger (1516), à Aden et lancent des expéditions jusqu'en Inde. Ainsi, tout le monde arabe, à l'exception du Maroc, passe sous la coupe ottomane. En Europe, les guerres d'Italie et la rivalité des maisons de France et d'Autriche favorisent le sultanat. Bientôt, un invraisemblable système d'alliance s'organise qui rend partenaires d'une part François Ier et Soliman, d'autre part Charles Quint, Louis II de Hongrie et Tahmasp d'Iran.

L'alliance française

Les relations amicales entre le royaume de France et l’Empire ottoman provoquent un scandale majeur en Europe, d’autant que les hasards de la guerre les amènent à opérer ensemble (en Corse, ou devant Nice, bombardée par la flotte franco-turque et prise en 1543). Pourtant, l'un et l'autre en tirent des avantages. Par le régime des capitulations, privilèges commerciaux et religieux gracieusement accordés par le Sultan, les Français reçoivent la protection des Lieux saints et une position enviable au Levant.

L'avancée en Europe

Soliman va de succès en succès : en 1521, il prend Belgrade ; en 1522, il débarque à Rhodes ; en 1526, il remporte sur Louis de Hongrie l'éclatante victoire de Mohács (→ bataille de Mohács) et annexe Buda. Pour un siècle et demi, l'essentiel de la Hongrie est placée sous domination ottomane, même si l'empereur germanique continue d'arborer le titre royal sur la portion qu'il en détient. En 1529, Soliman est sous les murs de Vienne, mais il ne parvient pas à prendre la ville ; en 1532, il pénètre en Styrie. Quand il meurt à soixante-douze ans, son État est le plus puissant d’Europe et d'Asie occidentale.

1.9. Selim II et Murad III : les dernières conquêtes (1556-1595)

Aux conquêtes de Soliman le Magnifique viennent s'adjoindre celles de son fils Selim II Mest (« l'Ivrogne », 1566-1574), prince incapable heureusement servi par le grand vizir Sokullu (Chypre et Astrakhan sur la Caspienne), et celles de son petit-fils Murad III (1574-1595) : Géorgie et Lorestan. La bataille de Lépante (7 octobre 1571), qui voit la destruction de la flotte ottomane, n'est qu'un incident pour les Turcs : la puissance navale est vite reconstituée. Mais cette victoire donne un immense espoir à l'Occident en démontrant que les musulmans ne sont pas invincibles.

2. L'Empire ottoman à son apogée au xvie siècle

L'Empire est devenu démesuré. Il s'étend de la frontière de l'Autriche au golfe Persique, de la mer Noire aux confins marocains. Il englobe l'Anatolie (le pays des Turcs) et la Transcaucasie, la Syrie, la Palestine, une partie de l'Iraq, l'Arabie, l'Égypte, la Cyrénaïque et la Tripolitaine, les régions côtières de la Tunisie et de l'Algérie, le nord du Caucase, le Kouban, la Crimée, l'Ukraine méridionale, l'actuelle Roumanie, la plus grande partie de la Hongrie et les territoires de l'ex-Yougoslavie, l'Albanie, la Grèce et la Bulgarie. Il n'a plus, en apparence, que deux adversaires – l'Iran à l'est, le Saint Empire à l'ouest –, ainsi que la petite mais tenace république de Venise.

2.1. Diversité ethnique et tolérance religieuse

Un empire composite

À son apogée, l'Empire ottoman se compose notamment de Turcs, d'Arabes, de Persans, de Tatars, de Kurdes, de Grecs, de Coptes, de Tsiganes, de Berbères, d'Arméniens, de Slaves, d'Albanais, de Hongrois. Sa diversité est ainsi également religieuse : il regroupe aussi bien des musulmans (sunnites, chiites) que des chrétiens (orthodoxes, catholiques, arméniens, monophysites) et des Juifs (romaniotes [Juifs de l'Empire romain d'Orient], karaïtes, séfarades et ashkénazes).

Une cohabitation harmonieuse

Aux antipodes d'un État-nation, l'Empire assure la cohabitation de ces éléments hétérogènes sans chercher à les uniformiser, à les turquifier ou à les islamiser. Sur le plan linguistique, le respect de la diversité est tel que, pendant très longtemps, il n'y a pas une seule langue, officielle et codifiée ; l'« ottoman » – mélange d'arabe, de turc et de persan – ne devient exclusif qu'à partir de 1839. Tout en reposant sur la charia (la loi islamique), la construction politique ottomane laisse place aux droits coutumiers des différentes populations.

Relations avec les gens du Livre (chrétiens et Juifs)

Le christianisme orthodoxe, qui a eu tant à combattre l'« absolutisme » papal, rencontre auprès des musulmans ottomans une volonté de dialogue et de coexistence. La tolérance turque – maintenue même pendant la période de décadence – profite aussi aux Juifs. Ceux-ci, expulsés de la péninsule Ibérique, d'Italie du Sud, des pays germaniques et de Provence, émigrent en grand nombre dans les pays de la Porte (nom donné au gouvernement ottoman). Les hommes politiques recrutent parmi les Turcs musulmans et parmi les Grecs chrétiens.

2.2. Organisation de l'État

Les sujets de l'Empire

Les sujets du sultan – monarque absolu – se distinguent principalement par leurs fonctions : d'une part, les asker, soldats et serviteurs de l'État, exempts de l'impôt, de l'autre, les re'aya (le petit peuple), producteurs imposables.

Les agents de l'État

La direction du gouvernement est confiée à un grand vizir, nommé par le sultan. Des quarante-sept grands vizirs qui se succèdent entre 1453 et 1623, cinq seulement sont d'origine turque. Les provinces, selon leur importance, sont gouvernées soit par des chefs militaires, soit par des pachas (gouverneurs). La direction du gouvernement est confiée à un grand vizir, nommé par le Sultan. Des quarante-sept grands vizirs qui se succèdent entre 1453 et 1623, cinq seulement sont d'origine turque. Les provinces, selon leur importance, sont gouvernées soit par des chefs militaires, soit par des pachas (gouverneurs).

Titres et fonctions dans l'Empire ottoman

Titres et fonctions dans l’Empire ottoman

Titre

Fonction

Ağa des janissaires

Chef du corps d'élite des janissaires.

Babıali

La Haute Porte. Désigne à l'origine le palais impérial, puis le siège du gouvernement, la résidence du grand vizir. La Porte (ou la Sublime Porte) est le gouvernement ottoman.

Bey (au début, beg)

Seigneur, chef. Titre honorifique donné aux officiers supérieurs et aux hauts fonctionnaires.

Beylerbey

Nom donné aux gouverneurs des provinces, au nombre de trois. Pour leur part, les sancak bey, les subaşi et les sipahi sont à la tête de districts, de fiefs militaires.

Defterdar

Ministre des Finances. Il siège au Divan.

Divan

Conseil des ministres, présidé par le Sultan ou par le grand vizir.

Grand vizir

Sorte de Premier ministre. Il est le maître absolu après le Sultan, qui le nomme et le révoque.

Kadıasker ou kazasker

Nom donné aux juges militaires, au nombre de deux.

Kadı d'Istanbul

Juge suprême à Istanbul. Il siège au Divan.

Kadın

Nom donné aux épouses légitimes du padişah (le Sultan), par opposition aux concubines. La première épouse se nomme baş kadın.

Kâhya bey

Sorte de ministre de l'Intérieur.

Kapudanpaşa ou kaptanpaşa

Grand amiral. Il siège au Divan.

Kizlarağasi

Chef des eunuques noirs. Il devient, à partir du XVIe s., devient l’un des plus hauts personnages de l'Empire.

Molla

Juge dans les grandes villes. Le kadı est un juge ordinaire.

Müfti ou müftii

Dignitaire religieux et juriste. Il délivre des fetva, consultations juridiques, sortes de décrets.

Nişancı

Garde des Sceaux. Il siège au Divan.

Paşa ou pacha

Titre donné aux commandants en chefs, gouverneurs, puis aux plus hauts fonctionnaires.

Reis efendi

Chef de la chancellerie. Il devient, à partir du XVIIIe s., ministre des Affaires étrangères.

Şahzade ou şehzade (« Fils du Chāh »)

Prince du sang, souvent le seul héritier.

Şeyhülislâm (en arabe chaykh al-islam)

Müfti d'Istanbul. À partir de Mehmed II, il a autorité sur tous les müfti. Il « sacre » le souverain et préside à ses obsèques.

Silhâhtar

Chef des eunuques blancs.

Sultan

Chef temporel et spirituel. Son titre premier est padişah. Il est également, à partir du XVIe s., calife, commandeur des croyants.

Valide Sultane

Reine mère. Elle dirige le harem. Son rôle politique, nul d'abord, ne cesse de croître à partir du XVIe s.

L'armée

L'armée constitue le principal instrument du pouvoir. On y distingue des troupes appointées par l'État – fantassins, janissaires, armuriers, canonniers et cavaliers –, des troupes provinciales mobilisées de façon saisonnière et rétribuées par les titulaires de « fiefs » (timariotes), ainsi que des troupes irrégulières.

Les ressources

Les revenus de l'État sont assurés par des impôts qui frappent les biens des re'aya : une dîme et un impôt foncier, dont s'acquittent les paysans ; une capitation payée par les sujets non musulmans ; une dîme aumônière réservée aux musulmans. À ces revenus s'ajoutent ceux des douanes, des taxes extraordinaires, des contributions locales, des droits de succession, ainsi que des tributs payés par les riches provinces d'Égypte et d'Iraq et par les États « protégés » de Moldavie, de Valachie et de Raguse.

2.3. Prospérité économique

Une économie dirigée

La force de l'Empire ottoman repose aussi sur une économie prospère et étroitement supervisée par l'État. Les corps de métiers, groupés en corporations ou guildes, sont soumis à l'autorité d'inspecteurs et de juges, qui surveillent la production, régulent la concurrence, contrôlent les prix et, surtout, assurent l'approvisionnement d'une capitale de près de 700 000 habitants.

Un commerce multinational

Le surplus de production fait l'objet d'un grand commerce qui parcourt l'espace impérial mais aussi le déborde en direction de l'Europe occidentale. L'Empire ottoman, voie de passage entre les pays de l'Extrême et du Moyen-Orient et ceux de l'Occident, centre d'appel et de redistribution des marchandises, attire les commerçants du monde entier. Vénitiens, Génois, Ragusains, Moldaves, Polonais, Valaques, Moscovites, anciennement présents, sont peu à peu rejoints puis concurrencés par de nouveaux venus d'Europe occidentale. En 1569, les Français établissent des consulats dans plusieurs villes : Istanbul, Alexandrie, Tripoli (Syrie), Alep et Alger. Les Anglais reçoivent à leur tour des capitulations, en 1579, de même que les Hollandais en 1612.

Une civilisation attractive

La richesse de l'Empire stimule la vie intellectuelle et artistique. De tout l'espace ottoman, artistes, poètes, architectes et savants affluent à Istanbul et contribuent par leur talent à l'éclat d'une civilisation née de la rencontre de plusieurs traditions.

3. Deux siècles de déclin (1595-1792)

3.1. La décadence intérieure au xviie siècle

Les causes de la décadence

Cependant, si l'on considère l'Empire ottoman de l'intérieur, le xviie siècle donne tous les signes d'une décadence. La richesse trop facilement acquise a donné le goût du plaisir et a fait naître la corruption. Tous les anciens vices de l’Empire byzantin se sont introduits chez les successeurs des basileus. Le harem, centre des intrigues, devient le lieu où s’exerce réellement le pouvoir. De surcroît, le Proche-Orient perd de son importance économique depuis la découverte du continent américain.

Le harem du sultan ottoman



En 1541, sous l'influence de Roxelane, concubine puis épouse du sultan Soliman le Magnifique, le harem est transporté au nouveau palais de Topkapı, à Istanbul. Dès lors, dans le cadre de cette immense et somptueuse résidence, les sultans vont demeurer de plus en plus enfermés, renonçant à diriger les armées et souvent les affaires, s'adonnant à l'oisiveté et au plaisir.

Le pouvoir que Roxelane a exercé sur son époux est par la suite convoité (et très souvent obtenu) par toutes les sultanes mères (Valide Sultane) et par toutes les premières épouses (baş kadın). Il importe, pour chacune des centaines de concubines (il y en a eu parfois plus de 1 500), de capter la faveur du Sultan et de lui donner un fils. Il importe ensuite pour toutes les mères que leur fils règne, afin que, par lui, elles règnent également (mais aussi parfois seulement pour lui éviter d’être assassiné). Les intrigues et les meurtres au sein du harem sont courants, pour éliminer les rivales et leur progéniture.

De surcroît, la radicale mais efficace loi qui veut que le Sultan intronisé exécute ses frères pour éviter les crises de succession ajoute encore à l'horreur des hécatombes : Mehmed III, par exemple, fait étrangler ses dix-neuf frères, coudre dans des sacs et jeter à la mer leurs concubines enceintes. Après l’abolition du fratricide par Ahmed Ier, les princes sont enfermés à vie dans un quartier spécifique du harem : le kafes (la cage), bâtiment confortable, servi par des eunuques et des femmes stériles, dont on ne peut sortir que si quelque révolution vous porte au pouvoir. Certains de ces élus, épuisés par les conditions de leur détention, ont dû être traîné quasiment inconscients à la cérémonie de la remise du sabre (l’équivalent du couronnement en Occident).

Le harem a d'abord été gardé par des eunuques blancs, souvent importés de pays chrétiens (début XVe siecle). Mais Caucasiens et Balkaniques supportant mal la mutilation, et leur beauté éveillant encore la suspicion, des Africains (Éthiopiens et Tchadiens) ont commencé à les remplacer vers 1485. On en a compté jusqu'à six cents. Leur chef, le kızlarağası, a reçu le rang de pacha, le commandement des hallebardiers du palais et souvent l'autorité sur de très hauts fonctionnaires, y compris sur le surintendant des Finances. La puissance du kızlarağası a été naturellement accrue du fait qu'il était le seul à avoir droit d'approcher à tout moment (de jour comme de nuit) le Sultan de l’Empire ottoman.

Le déclin du sultanat (1595-1618)

Les révoltes qui ensanglantent les dernières années du xvie siècle font prévoir l'avenir, tout comme l'attitude des sultans. Mehmed III (1595-1603) ne peut accéder au trône qu'en massacrant ses nombreux frères. Incapable, il s'enferme dans le harem et laisse gouverner sa mère, Safiye (la Vénitienne Baffa), déjà toute-puissante au temps de Murad III, son prédécesseur. Ahmed Ier (1603-1617), en se débarrassant de celle-ci, tente de reprendre le pouvoir, mais, versatile, violent et influençable, il laisse si peu de temps en place ses gouverneurs et ses ministres que ceux-ci n'ont d'autre souci que de s'enrichir lorsqu’ils sont en poste. Aussi est-il obligé de mettre fin à l'interminable guerre européenne par le traité de Zsitvatörök (novembre 1606), qui consacre à peu près le statu quo en Europe entre les Impériaux et les Ottomans.

La réaction avortée d'Osman II (1618-1622)

De surcroît, la succession régulière de père en fils est abandonnée par Ahmed Ier, qui désigne comme successeur son frère Mustafa Ier. Pourtant, en 1618, c'est le fils d'Ahmed Ier, Osman II, qui est proclamé Sultan à l'âge de quatorze ans. Malgré son jeune âge, le prince comprend qu'il est indispensable de mettre fin à la corruption. Mais il se heurte aux gens en place et à l'armée. Les janissaires pénètrent dans le sérail, déposent leur souverain, l'exécutent avant de restaurer brièvement Mustafa Ier (1622). Dès lors, conscients de leur force, ils ne cesseront plus d'intervenir, disposant souvent de princes qu'on ne met plus à mort, mais qu'on enferme lors de l'intronisation d'un des leurs.

Les intrigues du sérail (1622-1703)

Dans les premières années du règne de Murad IV (1623-1640), la grande jeunesse du Sultan permet à la reine mère Kösem de diriger de fait la politique. Les ministres se succèdent, le Trésor est vide ; les soldats demandent soldes accrues et honneurs ; l'Anatolie se soulève. Il faut que Murad, mûri, se dévoile d'une férocité extrême pour que revienne dans l'Empire un peu d'ordre. Son frère Ibrahim (1640-1648), seul survivant de la famille, victime d'une multitude d'assassinats, a passé son adolescence enfermé et dans l'angoisse de la mort. Tombé sous la coupe de ses concubines, il meurt assassiné. Un enfant de sept ans lui succède, Mehmed IV (1648-1687). Les femmes du palais se livrent entre elles de farouches batailles, et neuf ministres se succèdent en quatre ans. Les janissaires ne font plus figure de soldats : ils se marient, ils s'installent avec leurs épouses et leurs enfants, ils vendent leurs charges. Soliman III (ou Süleyman, 1687-1691), Ahmed II (1691-1695), Mustafa II (1695-1703) laissent l'Empire aller à la dérive.

Les grands vizirs Köprülü

En 1656, une reine mère a fait nommer grand vizir Mehmed Köprülü, le premier d'une dynastie de ministres dont la forte personnalité et les immenses talents vont pallier, jusqu'en 1710, l'insuffisance des souverains (Ahmed Köprülü [1635-1676], Kara Mustafa Paşa, exécuté en 1683 après l'échec du siège de Vienne, Fazil Mustafa [1637-1691], Hüseyin et Numan Köprülü [1670-1719]).

3.2. L'évolution extérieure, de l'offensive à la défensive (1663-1792)

Les dernières offensives

Vu de l'extérieur, l'Empire ottoman paraît toutefois toujours aussi puissant. En 1663, une armée ottomane attaque l'Autriche, entre en Silésie et provoque une telle alarme que l'Europe s'unit pour une ultime croisade. Louis XIV y envoie l'élite de sa noblesse. La défaite turque de Saint-Gotthard en Hongrie débouche sur la paix d'Eisenburg (Vasvár) [1664]. En 1669, la dernière base vénitienne en Crète tombe aux mains des Turcs après une guerre de vingt-cinq ans. En 1683, pour la seconde fois après 1526, Vienne est assiégée. Mais l'intervention du roi de Pologne Jean Sobieski sauve la ville. Dès lors, les Turcs ne vont plus cesser de reculer.

Le traité de Karlowitz (1699)

Après seize ans de guerre, les Turcs sont obligés de traiter pour la première fois en position de repli. Une nouvelle puissance cependant est apparue : la Russie, non contente de participer à la lutte contre les Turcs, va devenir leur principale ennemie. Elle intervient déjà en 1684 dans la Sainte Ligue suscitée par la papauté et on la retrouve au traité de Karlowitz (26 janvier 1699), qui marque le premier recul des Ottomans : la Hongrie revient presque tout entière aux Habsbourg, tandis que Polonais, Vénitiens et Russes obtiennent de maigres avantages territoriaux.

Une défensive encore ferme (1699-1739)

Aucun sultan du xviiie siècle (→ Mahmud Ier [1730-1754], Osman III [1754-1757], Mustafa III [1757-1774]) ne présente la moindre qualité de chef d'État, même quand il fait montre de certaines qualités humaines. Il en est ainsi d’Ahmed III (1703-1730), poète et épistolier de mérite, dont le goût pour les fleurs fait donner le nom d'« ère des Tulipes » (Lâle Devri) à la période 1718-1730.

On peut s'étonner que des princes médiocres et des défaites répétées n'entraînent pas une rapide disparition de l'Empire. Car tout va mal sur les champs de bataille.

Si, en 1715, les Turcs ont reconquis la Morée (sud de la Grèce), perdue par les Vénitiens en 1699, ils échouent devant Corfou. En 1716, ils perdent Temesvár (aujourd'hui Timişoara), en 1717 Belgrade. La paix de Passarowitz (1718) consacre ce premier grand recul, avec l'occupation de la Serbie par l'Autriche. En 1736, les Russes pénètrent en Crimée ; en 1737 les Autrichiens sont en Valachie et en Moldavie. Les préoccupations que la Suède cause au tsar et la médiation française permettent aux Ottomans un redressement momentané et l'annulation du traité de Passarowitz par le traité de Belgrade (1739), qui permet même la récupération de la Serbie et de la Valachie.

L'effondrement (1768-1792)

Mais, en 1764, la Russie envoie ses troupes en Pologne, dont l'intégrité du territoire avait été garantie par la Turquie. La guerre russo-turque n'éclate cependant qu'en 1768. Elle est désastreuse pour les Ottomans. Par le traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774), le tsar reçoit Azov, Kertch, le Kouban, l'embouchure du Dniepr, des privilèges commerciaux et le droit de libre navigation en mer Noire.

En 1788, l'Autriche et la Russie sont de nouveau en guerre contre le sultan Abdülhamid Ier (1774-1789). Dès 1789, l’Empire ottoman subit une série de défaites : il perd Bucarest, la Petite Valachie, Belgrade. La paix de Svištov (1791) avec l'Autriche annule pourtant l'effet des désastres subis ; celle de Iaşi avec les Russes (1792), moins sévère que les Turcs ne pouvaient le craindre (car la Russie veut avoir les mains libres en Pologne), consacre néanmoins l'abandon de la Crimée et de la Bessarabie. Après 1774, il n'est plus possible de nier l'évidence : l'Empire ottoman décline résolument.

3.3. L'expansion de l'influence européenne

L'extension des capitulations aux Européens

Les capitulations accordées à la France par Soliman le Magnifique sont renouvelées en 1569, 1581, 1604, 1673. Au xviie siècle, Colbert crée les compagnies du Levant et réorganise les consulats dans les pays musulmans. Les marchands français occupent une place de choix dans le commerce de l'Orient. Ils ne manquent cependant pas de rivaux. Dès 1580, les Anglais obtiennent également la signature de capitulations et le droit de pavillon. En 1581, ils mettent en place les base de la Compagnie du Levant, fondement de leur puissance économique en Méditerranée orientale. En 1612, les Hollandais les imitent avec succès.

La lutte contre les corsaires barbaresques

Naturellement, toutes les puissances maritimes sont intéressées au premier chef par la libre navigation sur mer. Les corsaires barbaresques d'Afrique du Nord sont inlassablement attaqués ; leurs ports sont bombardés.

À la fin du xviie siècle, Tunis, Alger, Tripoli sont en décadence, et, au xviiie siècle, la course devient incertaine, les liens des bases maritimes du Maghreb se relâchent avec Constantinople, leurs gouverneurs sont pratiquement indépendants ; en 1830, la France pourra envoyer un corps expéditionnaire à Alger sans que le Sultan se sente directement concerné (→ monarchie de Juillet).

Les résistances à l'influence européenne

Des soucis mercantiles communs ont fortifié, face à l'islam, une conscience européenne. L'emprise économique de l'Europe sur l'Empire ottoman ne cesse de croître. Rien ne peut empêcher l'invasion du goût européen, créateur de formes nouvelles en art, et une infiltration de modes de vie. Une réaction fanatique s'ensuit de la part de l'Empire, puis un durcissement doctrinal et une sclérose des esprits. Après avoir été l'incontestable stimulant de l'expansion, l'islam joue désormais contre la réforme. Tout projet en ce sens reste d'ailleurs soumis à l'approbation des hautes instances religieuses (cheikh et oulémas) qui, par exemple, font fermer dès 1742 la première imprimerie d'Istanbul, ouverte seulement en 1729.

L'installation de solides structures commerciales européennes dans l'Empire ottoman, le droit de protéger les Lieux saints, puis, bientôt, les minorités chrétiennes, l'établissement de tribunaux consulaires vont amener progressivement les puissances européennes à intervenir dans la vie politique ottomane.

4. La fin de l'Empire ottoman (1792–1924)

4.1. Les tentatives de réformes jusqu'en 1876

Un Empire menacé (1792-1808)

Profitant de la tourmente révolutionnaire qui agite l'Europe, Selim III (1789-1807) veut essayer de réformer l'Empire ottoman, mais il se heurte aux janissaires et aux religieux : il est mis à mort. Son successeur, Mustafa IV (1807-1808), ne fait qu'une courte apparition sur le trône avant d'être interné.

Sous leurs règnes, le mouvement wahhabite (→ Wahhabites) s'est propagé en Arabie ; Syriens et Serbes se sont soulevés ; des pillards ont parcouru la Bulgarie ; des combats rangés ont opposé les janissaires aux autres corps d'armée. Bonaparte pendant ce temps a débarqué en Égypte, les Mamelouks, maîtres du pays, se sont fait battre et des secours ont dû être envoyés en Palestine (déclaration de guerre en septembre 1798 ; siège de Saint-Jean-d'Acre en 1799), mais c'est l'intervention anglaise qui a été décisive pour chasser les Français (paix en juin 1802).

Mahmud II « le Réformateur » (1808-1839)

Mahmud II accède donc au pouvoir dans un contexte particulièrement difficile. Il met fin en 1812 à une nouvelle guerre russo-turque et contient pour un temps les Serbes révoltés, puis il accorde tous ses soins à un premier train de réformes, en nombre limité, mais d'une importance capitale. Il abandonne le palais de Topkapı, résidence traditionnelle de sa famille depuis le xve siècle, impose les costumes européens et le port du fez ; il intronise des ministres au sens occidental du terme, envoie des ambassades. En 1826, il s'en prend aux janissaires qu'il finit par faire massacrer.

Le Tanzimat (1839-1876)

La voie est désormais plus libre pour son successeur, Abdülmecid Ier (1839-1861), qui va pouvoir faire entrer l’Empire dans la période des réformes (→ le Tanzimat). Dès son avènement, le nouveau sultan promulgue le Hatt-ı Şerif de Gülhane (charte impériale judiciaire, financière, administrative et militaire). Ce document ordonne que tous les sujets ottomans soient désormais égaux, quelles que soient leur ethnie et leur religion ; que chacun soit jugé conformément à la loi et non par arbitraire ; que l'impôt, proportionnel à la fortune, soit versé directement à l'État ; que chaque localité fournisse des contingents militaires pour un service de quatre à cinq ans. Malgré les nouveaux rescrits de 1843 et 1856, une partie de ces décisions demeure lettre morte par suite de l'inertie et de la mauvaise volonté des Vieux-Turcs. Ce sera seulement dans la seconde moitié du xixe siècle, sous le règne d'Abdülaziz (1861-1876), que des progrès décisifs seront accomplis.

Bilan des réformes

Ainsi, en moins de cinquante ans depuis 1826, l'Empire a profondément évolué. Les marchés d'esclaves noirs ont été supprimés ; de grandes écoles ont été créées ; l'administration provinciale a été retirée aux pachas omnipotents pour être confiée à des vali (gouverneurs) ; un Conseil d'État et une Cour supérieure de justice réunissent chrétiens et musulmans. On mesurera la volonté de changement en lisant la proclamation d'Abdülaziz lors de la fondation du Conseil d'État : « Je veux faire appel à toutes les nationalités : Syriens, Bulgares, Bosniaques sont ici comme en un centre commun et ils deviendront les auxiliaires de mes ministres. » Mais on verra aussi les limites des réalisations en sachant que, sur les six lycées fondés sur le papier, un seul a ouvert ses portes, celui de Galatasaray (1868).

4.2. Les insurrections nationales jusqu'en 1876

L'impact des mouvements nationaux

Le nationalisme venu de France a gagné le Proche-Orient. Il commence à se manifester pleinement dans ce moment incertain qui va de la suppression des janissaires à la constitution d'une armée moderne appelée à devenir, vers 1850, la deuxième d'Europe avec ses 300 000 hommes de troupes actives et 150 000 réservistes. Plus que les guerres étrangères, c'est lui qui pendant plus de cent ans va grignoter systématiquement l'Empire ottoman. Certes, la rivalité des puissances et le principe de l'intégrité ottomane freinent l'émancipation des peuples. En revanche, les massacres révolutionnaires comme la cruelle répression des réguliers ou des irréguliers turcs excitent les haines. Chaque pays arraché à la domination ottomane devient un foyer antiturc et une base de départ pour d'autres nationalistes.

L'échec des nationalismes musulmans

Il est certain enfin que le succès des insurrections dépend essentiellement de l'attitude des pays occidentaux : on ne peut expliquer autrement que les nationalistes musulmans aient toujours échoué là où ont réussi les nationalistes chrétiens. Le Bosniaque Osman Pazvandoğlu (1758-1807) ne parvient pas à rendre son pays indépendant (1796-1807). Ali de Tebelen, pacha de Ioánnina, s'empare de l'Albanie en 1803, mais, après avoir tenu longtemps les Ottomans en échec, il finit par être exécuté (1822). Contre les wahhabites maîtres des Lieux saints, le Sultan a envoie le gouverneur d'Égypte Méhémet-Ali, qui en profite pour se faire nommer pacha du Hedjaz (1812) et pour occuper le Soudan.

L'issue est totalement différente avec les Serbes, les Grecs, les Roumains, les Bulgares.

L'autonomie de la Serbie

La question serbe occupe les chancelleries et les armées pratiquement de 1804 à 1830. Marquée par les fortes personnalités de Karageorges et de Miloš Obrenović, elle se solde par la reconnaissance de la Serbie comme principauté autonome, tributaire et vassale de l'Empire ottoman, qui est autorisé à y entretenir des garnisons.

La guerre d'indépendance grecque (1821-1830)

La guerre de l'indépendance grecque, par l'enthousiasme qu'elle soulève en Europe – où la chantent parmi d'autres Victor Hugo et lord Byron –, par son âpreté, par les conflits internationaux qu'elle entraîne, fait encore plus de bruit. En 1821, l'archevêque de Patras a lancé un appel à l'insurrection, et des massacres de Turcs et de Grecs (→ massacre de Chio, 1822) ont creusé un profond fossé entre les adversaires.

Le Sultan charge Méhémet-Ali d'intervenir : son fils Ibrahim occupe les principales villes de Morée. La Russie, qui a encouragé en sous-main les Grecs, les oublie pour satisfaire ses propres intérêts : le traité d'Akkerman donne au tsar le protectorat sur la Valachie et la Moldavie et reconnaît l'autonomie de la Serbie (1826). Mécontents, la France et le Royaume-Uni proposent leur médiation. Le Sultan la repousse. Ils envoient leurs flottes en Méditerranée orientale. Celles-ci rencontrent à Navarin les escadres turco-égyptiennes et les détruisent (→ bataille de Navarin, 1827). Le Sultan lance un appel à la guerre sainte, engendrant l’intervention des Russes (1828) : à l'est, les troupes russes prennent Erzurum, marchent sur Trébizonde ; à l'ouest, elles prennent Edirne. Mahmud, terrifié, signe la paix d'Edirne (1829). Par le protocole de Londres (1830), la Grèce est proclamée indépendante (à l'exclusion de la Crète) au sud de la ligne Arta-Volos et la Russie reçoit le droit de s'installer sur le Prout et le Danube.

Pour en savoir plus, voir l'article Histoire de la Grèce moderne.

Les ambitions de Méhémet-Ali (1833-1840)

Méhémet-Ali, en contrepartie de son aide, réclame au Sultan le gouvernement de Syrie. Après avoir essuyé un refus, il occupe le terrain convoité, avance en Anatolie jusqu'à Konya. Peu soucieuses de voir l'Empire ottoman tomber aux mains des Égyptiens, les puissances européennes imposent leur médiation. En 1833, la paix de Kütahya et le traité d'Unkiar-Skelessi (en turc Hünkâr iskelesi) donnent provisoirement satisfaction à Méhémet-Ali, mais sont surtout avantageux pour le tsar. En définitive, Méhémet-Ali doit se contenter en 1840 de conserver l'Égypte à titre héréditaire. Bien que nominalement vassale des Ottomans, l'Égypte ne cesse d'accroître son indépendance jusqu'au moment où elle est occupée par les Britanniques (1882).

Trente ans de répit (1841-1871)

Partiellement protégé par le protocole des Détroits (1841) [souvent remis en cause] qui prévoit que le Bosphore et les Dardanelles doivent être fermés aux navires de guerre, l'Empire ottoman jouit pendant quelque trente ans d'une période de relatif répit. De 1841 à 1852, la paix est presque totale ; de 1854 à 1856, la guerre de Crimée donne au Sultan de puissants alliés avec la France et le Royaume-Uni. En 1859 pourtant, malgré l'opposition de la Porte, la Valachie et la Moldavie s'unissent pour donner bientôt naissance à la Roumanie ; en 1860, les Français débarquent au Liban pour aider à la formation d'une province autonome gouvernée par un chrétien ; en 1866, la Crète se soulève, en vain.

4.3. Le règne d'Abdülhamid II (1876-1909)

Forgée par le tsar Nicolas Ier (mort en 1855) pour désigner l'Empire ottoman, l'expression « l'homme malade de l'Europe » trouve sa pleine justification sous le règne d'Abdülhamid II.

Naissance de la Grande Bulgarie (1878)

Après la défaite française de 1871, la Russie reprend son offensive contre les Turcs, et les soulèvements recommencent dans les Balkans. La guerre russo-turque de 1877 s'achève par le traité de San Stefano (1878), dont les effets sont atténués par le congrès de Berlin, la même année. Le dogme de l'intégrité ottomane est néanmoins frappé à mort ; la création d'une Grande Bulgarie vassale rend presque illusoire la domination turque au-delà de la Thrace.

Le « Sultan rouge »

Porté au pouvoir après la déposition presque immédiate de son frère Mourad V, Abdülhamid II (1876-1909), le « Sultan Rouge », promulgue en décembre 1876 la première Constitution ottomane, mais ne songe guère à l'appliquer. Retiré dans son palais de Yıldız, ce prince réactionnaire cherche par tous les moyens à écarter les libéraux et les réformateurs et écrase avec une impitoyable dureté tous ceux qui osent le braver (exil, en 1881, puis exécution, en 1884, du grand vizir Midhat Paşa ; massacre des Arméniens révoltés, 1894-1896). Du moins parvient-il à rester en place. Il doit cependant accepter le traité du Bardo, qui consacre le protectorat français sur la Tunisie (1881), reconnaître l'autonomie de la Crète (1898), puis l'indépendance de la Bulgarie (1908).

Le nationalisme jeune-turc

Les Balkans sont à feu et à sang quand éclate la révolution jeune-turque de juillet 1908 (→ Jeunes-Turcs). Tardivement, les Turcs ont découvert à leur tour le nationalisme et c'est contre la tutelle économique et financière des États occidentaux (concessions pour la construction de voies ferrées, de ports, pour l'exploitation de mines et l'électrification) tout autant que contre la politique impériale qu'ils se sont unis (comité « Union et progrès » de 1894-1895). Abdülhamid II se résigne à rétablir la Constitution de 1876. En 1909, il essaie de réagir mais les troupes de Salonique marchent sur Istanbul et le déposent. Son frère Mehmed V (1909-1918) laisse le champ libre aux Jeunes-Turcs. Virant de bord, ceux-ci deviennent vite nationalistes et dictatoriaux.

4.4. Les dernières guerres ottomanes

Les avancées européennes

Profitant des troubles qui sévissent dans l'Empire ottoman, l'Autriche décrète en 1908 l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine. En septembre 1911, l'Italie envahit la Tripolitaine : les troupes turques offrent une résistance inattendue, mais les préludes de la guerre balkanique les obligent à abandonner la partie (traité d'Ouchy, 15 octobre 1912).

Les guerres balkaniques

Le 18 octobre 1912, une coalition groupant la Bulgarie, la Serbie, la Grèce et le Monténégro déclare la guerre à l'Empire ottoman. Débordée, l'armée ottomane recule jusqu'aux abords de la capitale. Par le traité de Londres, le Sultan ne conserve en Europe qu'Istanbul et une mince bordure de territoires autour de la ville. Mais le partage des dépouilles du vaincu provoque une deuxième guerre balkanique : les Turcs en profitent pour reprendre Edirne (1913).

Pour en savoir plus, voir l'article crises et guerres des Balkans.

Un triumvirat dirige alors le pays : Talat Paşa (1874-1921), ministre de l'Intérieur, Kâmil Paşa (1832-1913), gouverneur de la capitale, Enver Paşa (1881-1922), « vice-généralissime ». Bien que des avances soient faites à la France et au Royaume-Uni, Talat et Enver négocient secrètement avec l'Allemagne une alliance qui a pour résultat d'entraîner l'Empire au côté des puissances centrales dans la Première Guerre mondiale (31 octobre 1914).

La Première Guerre mondiale (1914-1918)

Une campagne menée dans la région du Caucase se termine par une sévère défaite. L'offensive russe de mai 1915 se traduit par la chute d'Erzurum, de Trébizonde, de Van, de Bitlis. L'engagement de certains Arméniens dans les rangs de l'armée russe fournit aux Ottomans le prétexte qu'ils recherchaient pour massacrer la population arménienne (→ génocide arménien). Une expédition turque contre le canal de Suez échoue de peu (janvier 1915).

De farouches combats se déroulent aux Dardanelles, où Français et Britanniques ont débarqué (→ expédition des Dardanelles, mars-août 1915). En Iraq, les Britanniques ont occupé Bassora dès novembre 1914. Ils essaient de remonter le long du Tigre, mais le général Townshend est enfermé dans Kut al-Amara, où il doit capituler (28 avril 1916). Cependant, ils peuvent reprendre l'offensive et s'emparer de Bagdad (mars 1917). En Syrie et en Palestine, la révolte des Bédouins et l'avance britannique se heurtent jusqu'au début de 1918 à une solide résistance.

Pour en savoir plus, voir les articles campagnes de Palestine, Première Guerre mondiale.

L'Empire dépecé (1918-1922)

La révolution d'Octobre a dégagé le front russe (armistice du 15 décembre 1917). Mais la capitulation de la Bulgarie entraîne celle de l’Empire ottoman : un armistice est signé à Moudros (30 octobre 1918). Le traité de Sèvres qui en découle consacre la dissolution de l'Empire ottoman (août 1920). La Thrace doit être cédée à la Grèce ; les pays arabes du Proche-Orient seront placés sous mandats français et britanniques ; la Cilicie, les régions de l'Égée, l'Arménie, le Kurdistan, Istanbul même sont menacés. Tandis qu'en Anatolie s'organise la Révolution nationale et la résistance autour de Mustafa Kemal Atatürk, Mehmed VI (1918-1922) fait figure de prisonnier dans Istanbul occupée.

La fin de l'empire Ottoman (1922-1924)

Le 1er novembre 1922, le gouvernement insurrectionnel de Mustafa Kemal Atatürk déclare : « 1. L'Empire ottoman fondé sur l'autocratie est renversé… 6. Le gouvernement turc libérera le califat prisonnier des étrangers. » Le 17 novembre au matin, le Sultan se réfugie à bord d'un bâtiment de guerre britannique. Abdülmecid III (1922-1924) ne garde que le titre de calife. La République turque est officiellement proclamée en octobre 1923, mettant ainsi fin à ce qui restait de l’Empire ottoman. En mars 1924, la Grande Assemblée nationale turque décrète également l'abolition du califat.

Pour en savoir plus, voir les articles crises et guerres des Balkans, question d'Orient.