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Charles V ou Charles Quint

Charles Quint
Charles Quint

(Gand 1500-Yuste, Estrémadure, 1558), empereur germanique (1519-1556), prince des Pays-Bas (1506-1555), roi d'Espagne (Charles Ier) [1516-1556], roi de Sicile (Charles IV) [1516-1556].

L'héritage

L'histoire de Charles Quint, c'est d'abord et principalement l'histoire d'un héritage. Son ascendance explique peut-être les bizarreries et les contradictions de son caractère. Le vainqueur de Mühlberg fièrement campé sur son cheval de bataille tel que l'a fixé pour l'éternité le pinceau de Titien, c'est l'arrière-petit-fils du terrible Téméraire, le duc de Bourgogne. Le prince mélancolique hanté par l'au-delà qui renonce avant sa mort à « l'empire sur lequel le soleil ne se couche pas » pour se retirer dans un couvent d'Estrémadure, c'est le fils de Jeanne la Folle.

De chétive complexion, Charles sera toujours un valétudinaire, vieilli tôt, mais d'une très grande force de caractère que traduit un menton volontaire, le fameux prognathisme des Habsbourg. Si sa jeunesse et son éducation se déroulèrent en milieu flamand, il faut remarquer que celui-ci avait été déjà fortement marqué d'esprit espagnol et autrichien. Sa tante Marguerite d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien Ier, avait été sa première éducatrice. Si sa langue naturelle était le français et s'il eut toujours des difficultés à parler un allemand correct, il n'était nullement un prince bourguignon. Il n'avait hérité des ducs de Bourgogne ni leur exubérance physique ni leur goût pour une vie somptueuse.

Ses précepteurs furent Guillaume de Croÿ, seigneur de Chièvres, qui restera un conseiller écouté, Charles de La Chaux et le doyen de Louvain Adriaan Floriszoon, qui sera le pape Adrien VI. Ce dernier, adepte de la devotio moderna, lui inculqua une foi très vive, teintée de simplicité et d'un certain humanisme.

De nombreuses études insistent sur la religiosité de Charles, sur son « providentialisme » qui lui faisait voir l'action directe de Dieu dans tous les événements, trait mental caractéristique de cette époque. À remarquer aussi sa forte volonté, qui s'affirme à partir de son mariage en 1526 avec Isabelle de Portugal (1503-1539).

L'héritage de Charles Quint, ce sont aussi les possessions qui, réunies, formeront un des plus grands empires des Temps modernes. Prince des Pays-Bas à la mort de son père Philippe le Beau en 1506, il est appelé au trône d'Espagne et à toutes ses dépendances italiennes ou américaines à la mort de son grand-père maternel Ferdinand II d'Aragon, en 1516. En 1519, enfin, il sera élu empereur du Saint Empire romain germanique, battant son adversaire François 1er.

Hasard, d'ailleurs, que ces héritages, dus à des accidents biologiques : la mort prématurée de son père à vingt-huit ans, la folie de sa mère Jeanne de Castille et aussi le fait que son grand-père, le roi d'Aragon, n'a pas eu de descendance de sa seconde femme, Germaine de Foix, épousée après la mort d'Isabelle la Catholique.

Du côté de sa grand-mère maternelle, Isabelle la Catholique, Charles reçoit la Castille, les Asturies, le León, la Galice, l'Estrémadure et l'Andalousie. De son grand-père maternel Ferdinand : l'Aragon, la Catalogne, le Levant, les Baléares et le royaume des Deux-Siciles, c'est-à-dire Naples, la Sardaigne et la Sicile. En plus lui échoit le Nouveau Monde récemment découvert et bientôt entièrement conquis, acquisition commune des Rois Catholiques.

Il est en possession, depuis 1506, de l'empire bourguignon, comme petit-fils de Marie de Bourgogne, sa grand-mère paternelle, la fille du Téméraire. Cet empire comprend : les actuels Pays-Bas et la Belgique, le Luxembourg, la Lorraine et la Franche-Comté. À la mort de son grand-père paternel, en 1519, l'empereur Maximilien Ier, Charles, élu empereur, prendra possession plénière des domaines héréditaires des Habsbourg en Autriche, mais il ne jouira dans le reste de l'Empire que d'un pouvoir limité.

Les débuts du règne et les premières difficultés

La première difficulté est de faire accepter son autorité par les Espagnols ; contre lui jouent le particularisme de l'Aragon et les droits particuliers des provinces, les fueros, mais aussi l'hostilité de Castillans partisans de sa mère Jeanne la Folle, enfermée au château de Tordesillas, mais considérée par eux comme la seule souveraine. Les Espagnols voient aussi d'un mauvais œil son élection à l'Empire, redoutant un souverain trop tourné vers les affaires de l'Europe centrale. En outre, les maladresses du jeune roi distribuant les emplois aux Flamands plus qu'aux Ibériques achèvent d'exaspérer les passions.

Aussi, lorsqu'en 1520 le nouvel empereur part visiter l'Allemagne, la révolte éclate-t-elle aussitôt, dirigée de Tolède par Juan de Padilla (1484-1521) et son épouse María Pacheco. Cette révolte, dite « des Comuneros », est à la fois aristocratique et populaire. Les insurgés sont vaincus à Villalar en 1521, et Juan de Padilla est exécuté. Adriaan Floriszoon, que Charles Quint a institué régent et qui sera élu pape l'année suivante, est l'artisan de cette victoire.

Lorsque l'empereur revient en Espagne en 1522, accompagné d'un nouveau chancelier, Mercurino Arborio, marquis Gattinara (1465-1530), il peut y imposer un pouvoir qui ne sera désormais plus jamais contesté et se consacrer aux grands problèmes de politique extérieure, ceux posés par l'Empire et la Réforme et ceux issus de ses luttes contre la France.

Dès 1519, il s'est heurté à François Ier à propos de l'élection impériale. Le roi de France n'a pas seulement en vue sa gloire personnelle, mais aussi des raisons impérieuses : les possessions de Charles Quint encerclent la France d'une manière presque parfaite.

Mais la réalité politique de l'Empire de Charles Quint est assez différente des apparences. Car, malgré ses efforts, l'empereur est considéré dans l'Empire comme un étranger, et, sauf dans ses États héréditaires d'Autriche, il n'y jouira jamais d'un bien grand pouvoir. Son autorité est encore plus contestée du fait de l'antagonisme religieux suscité par la Réforme. Ayant échoué à Worms dans son projet de réconciliation entre réformés et catholiques, il voit le roi de France se servir habilement des princes protestants d'Allemagne pour saper son pouvoir.

En fait, la trop grande étendue de ses possessions comme leur diversité sont une cause de faiblesse que saura exploiter le roi de France. Mais cette lutte ne concerne pas seulement des intérêts matériels. Il s'agit aussi de deux idéaux politiques qui s'affrontent ; d'une part, l'antique rêve impérial hérité des Hohenstaufen et de Charlemagne ; de l'autre, celui d'une conception nationale de l'État.

Cela pose d'abord le problème des idées politiques de Charles Quint. Voici ce qu'en dit son chancelier Gattinara : « Sire, maintenant que Dieu vous a fait la prodigieuse grâce de vous élever au-dessus de tous les rois et de tous les princes de la chrétienté, à un tel degré de puissance que seul jusqu'ici avait connu votre prédécesseur Charlemagne, vous êtes sur le chemin de la monarchie universelle, sur le point d'assembler la chrétienté sous un seul berger. » Cette conception reflète-t-elle la pensée de l'empereur ? À La Corogne, en 1520, son représentant prononce en son nom un discours où le centre des préoccupations impériales semble être la croisade contre l'infidèle, et où il n'est pas question de monarchie universelle.

Dans ce règne de près d'un demi-siècle, on distingue plusieurs phases. Dans la première, qui se termine vers 1531, l'idéal de Charles Quint semble bien être la croisade, mais les exigences de la politique comme la visite de ses possessions, la pacification de l'Espagne, la lutte contre la France en Italie l'absorbent tout entier. De plus, il échoue dans son désir de réunir les chrétiens de l'Empire par le moyen de négociations et de colloques.

Ensuite, durant une dizaine d'années (1531-1541), Charles semble sur le point de réaliser ses projets contre l'infidèle : défense de Vienne en 1532, expéditions de Tunis (1535) et d'Alger (1541). Mais cette politique a provoqué des mécontentements en Espagne et il a dû combattre de nouveau François Ier.

Au cours de la troisième étape, l'axe se déplace vers le nord. Le roi de France est attaqué depuis les Pays-Bas, et le traité de Crépy-en-Laonnois (1544) donne à Charles Quint la possibilité de s'opposer par la force à la puissance des princes protestants dans l'Empire. Mais finalement, malgré des succès initiaux (victoire de Mühlberg, 1547), cette politique échoue. Trop confiant dans son triomphe, trop sensible à l'influence de son fils Philippe et de ses ministres d'Espagne, Charles Quint est revenu alors sur le règlement de sa succession.

En 1551, il a obligé son frère Ferdinand, roi des Romains depuis 1531, à assurer l'Empire à son fils Philippe au détriment de Maximilien (fils de Ferdinand). C'est la raison pour laquelle son frère non seulement ne le soutient pas dans sa lutte contre les princes réformés, mais même- selon certains historiens- aurait contribué à la trahison de l'Électeur de Saxe à Innsbruck, trahison qui aboutit au désastre devant Metz en 1552.

La lutte contre la France

Le conflit avec la France commence en 1521. Les Français, victorieux au-delà des Pyrénées, sont battus dans les Pays-Bas ; le roi d'Angleterre Henri VIII se déclare pour Charles Quint, qui bénéficie aussi du soutien du pape. La trahison du connétable Charles de Bourbon compense l'échec de l'empereur en Provence. Voulant renouveler en Italie les exploits de Marignan, François Ier est fait prisonnier à Pavie en 1525 et conduit en Espagne. Il y signe l'année suivante le traité de Madrid pour obtenir sa délivrance : il consent alors à restituer la Bourgogne, clause de style qu'il est bien décidé à ne pas respecter, une fois libre.

Car le roi de France compte à juste titre avec l'effroi suscité en Europe par la trop grande puissance de son ennemi. Bientôt, Clément VII, pape de 1523 à 1534, se met à la tête d'une ligue composée des principaux États d'Italie ; mais cette intervention n'aboutit qu'au sac de Rome par les soldats du connétable de Bourbon (1527). Cependant, Henri VIII, à son tour, se rapproche de François Ier ; la paix des Dames, en 1529, consacre l'échec de Charles Quint dans la reconquête de la province de Bourgogne, qu'il appelle avec nostalgie : « notre pays ». Si le rêve bourguignon de Charles Quint s'évanouit, il en va de même du rêve italien de Francois Ier, car désormais l'empereur, qui se fait couronner par le pape en 1530, est maître de l'Italie.

En 1530, l'empereur prend un décret contre les protestants allemands, qui ripostent en s'unissant dans la ligue de Smalkalde. François Ier s'allie avec elle en 1534 et en 1535 ; les hostilités se rallument. Charles Quint perd la moitié de son armée en Provence à la suite d'épidémies et doit signer la trêve de Nice (1538), que l'entrevue d'Aigues-Mortes semble consolider.

En 1542, les hostilités recommencent après le refus de Charles Quint d'accorder au roi de France l'investiture du Milanais ; cette fois, le roi d'Angleterre est aux côtés de l'empereur. En 1544, vaincu à Cérisoles (14 avril), Charles Quint n'en ravage pas moins la Champagne, mais les troubles en Allemagne le forcent à la paix de Crépy-en-Laonnois (septembre 1544), paix qui, comme les précédentes, ne règle rien. Elle permet toutefois à Charles Quint d'avoir les coudées franches dans l'Empire.

Les princes luthériens s'étant de nouveau révoltés, l'empereur les fait mettre au ban de l'Empire à la diète de Ratisbonne. La bataille de Mühlberg, qu'il remporte le 24 avril 1547 sur les rebelles, semble marquer l'apogée du règne. François Ier vient de mourir et Charles ne se connaît plus d'ennemis. Mais l'accalmie est de courte durée, car des protestants battus sur le terrain militaire il exige le retour au sein de l'Église. Pour ce faire, il rédige un règlement, l’intérim d’Augsbourg (15 mai 1548).

À la diète d'Augsbourg, tout accord se révèle impossible, et l'empereur ne peut obtenir pour son fils la couronne impériale. Au même moment, Maurice de Saxe se révolte de nouveau, forme une ligne et s'allie au nouveau roi de France, Henri II.

L'empereur manque d'être fait prisonnier à Innsbruck ; les protestants sont assez puissants pour imposer leurs conditions au traité de Passau en 1552. Cette même année, Charles Quint subit un cruel échec devant Metz, que le duc François de Guise défend pour le roi de France.

C'est en évoquant cette époque de la vie de l'empereur que Voltaire écrira : « La puissance de Charles Quint n'était alors qu'un amas de grandeurs et de dignités entouré de précipices. »

La croisade contre le Turc

Mais la lutte contre les Valois n'épuise pas tous les aspects de la politique extérieure de Charles Quint. Un conflit latent oppose aussi l'empereur au Turc.

La France de François Ier a signé avec les Ottomans les fameuses « capitulations » qui lui assurent en Asie Mineure une situation politique et économique privilégiée. Avec Venise, il y a plus de frictions, mais la ville de l'Adriatique préfère la négociation à la lutte armée et agit selon son unique intérêt.

Charles Quint reste donc seul comme champion de la chrétienté devant la menace turque. Contre celle-ci, il bénéficie de l'appui des Allemands, y compris des protestants, le vieux réflexe chrétien jouant par-delà les divisions. Il peut aussi s'appuyer sur la Perse, ennemie traditionnelle de la puissance ottomane.

Comme empereur, Charles Quint doit surveiller la frontière de Hongrie. Là, son frère Ferdinand lui apporte de précieux secours en négociant avec la diète impériale la levée de subsides et de troupes. En 1532, il enverra des soldats espagnols sur la frontière orientale de l'Empire et se mettra lui-même à la tête de l'armée.

Comme roi d'Espagne Charles doit défendre la Méditerranée, mais plutôt dans sa partie occidentale, contre les raids incessants des pirates barbaresques, qui ont leurs points d'attache sur toute la côte maghrébine. Le règne de Charles Quint sera troublé constamment par ces luttes contre un Empire ottoman alors au zénith avec Soliman le Magnifique (Sultan de 1520 à 1566).

Au début, c'est une série d'échecs pour l'empereur. En 1521, le Turc prend Belgrade ; l'année suivante, il prend Rhodes, dernier vestige des conquêtes des croisés du Moyen Âge et dont sont chassés les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, auxquels, en compensation, Charles Quint abandonnera la souveraineté de l'île de Malte. En 1526, à la bataille de Mohács, le roi de Hongrie Louis II est tué. Ferdinand, le frère de Charles Quint, s'empresse de recueillir sa succession, mais un compétiteur, Jean Zápolya, prince de Transylvanie, obtient l'aide de Soliman en échange de son vasselage et peut ainsi occuper la plus grande partie du pays. Un redressement partiel s'opère en 1529 lorsque Soliman est arrêté sous les murs de Vienne puis connaît l’échec en 1532 en Hongrie. Mais, pour s'assurer la paix, Ferdinand doit verser au sultan un humiliant tribut.

Le conflit se déplace alors en Méditerranée occidentale. Khayr al-Din Barberousse s'étant emparé de Tunis (1534), Charles Quint entreprend une grande expédition contre lui en 1535. Il fait rentrer dans la ville son allié, le dey Hasan, qui en a été chassé, et ramène en Europe plus de vingt mille chrétiens ainsi soustraits à l'esclavage.

Mais c'est le dernier grand succès de l'empereur en ce domaine. La mort de Jean Zápolya (1540) provoque une nouvelle avance turque en Hongrie. Soliman occupe toute la partie centrale, avec Buda, qui devient une principauté vassale où règnent les successeurs de Jean Zápolya. Au même moment, les armées impériales essuient une sévère défaite à Alger (1541).

Les Turcs auront dès lors la prépondérance maritime en Méditerranée pour de longues années. Plusieurs places stratégiques d'Afrique sont perdues pour les chrétiens : Tripoli, dont s'empare le corsaire Dragut (1551), puis Peñon (1554) et Bougie (1555).

L'or des Indes

Ses véritables succès, et définitifs ceux-là, Charles Quint les remporte en Amérique. Les découvertes des mines d'argent et d'or vont en effet provoquer un afflux de métaux précieux en Espagne, puis en Europe, et favoriser l'expansion en Occident du grand capitalisme commercial. L'exploitation économique des possessions américaines (on disait à cette époque les « Indes ») est assurée depuis 1503 par une énorme administration, la Casa de Contratación ; elle maintient ces provinces dans un état de sujétion qui les oblige à acheter des produits espagnols ou acheminés par la métropole et à demeurer, en revanche, productives de denrées ou de matières premières (métaux précieux notamment) réclamées par l'Espagne.

Mais ce rôle d'exportateur d'or et d'argent, ce n'est pas aussitôt la conquête terminée que le Nouveau Monde peut le jouer. On a calculé que, durant la majeure partie du règne de Charles Quint, le rapport de production annuelle d'argent fut supérieur pour l'Europe : 59 t en moyenne contre 31 pour l'Amérique. C'est seulement à partir de 1545, avec la découverte des mines d'argent de Potosí dans le haut Pérou et après l'échec du mouvement pizarriste (1544-1548) dirigé contre Charles Quint, que la situation change.

Pour 1548, les chiffres de la production d'or et d'argent au Pérou sont encore de 300 millions de maravédis (monnaie espagnole), mais ils atteignent en 1549 la somme énorme de 2 milliards 565 millions de maravédis (la proportion de l'or et de l'argent étant de 2 milliards 430 millions pour l'argent contre 135 millions pour l'or).

On peut supposer que, si ces richesses étaient arrivées trente ans plus tôt, les résultats de la politique étrangère de Charles Quint eussent été différents, l'argent étant le « nerf de la guerre ». Mais lorsque les métaux précieux affluent dans les caisses impériales, les jeux sont déjà faits, les Turcs ont triomphé en Méditerranée, les princes protestants allemands se sont considérablement renforcés et la France n'a pas cédé un pouce de son territoire.

De cet afflux d'argent, la conséquence la plus importante pour l'avenir de l'Espagne est le déséquilibre économique qu'il instaure durablement dans le pays et qui l'affaiblira peu à peu. L'or des « Indes » va ruiner l'Espagne, qui n'est que le canal par où il passe pour soutenir des guerres et acheter à l'étranger, en France principalement, des produits manufacturés. Ainsi, les Espagnols exportent leur laine brute qui, en France et en Angleterre, est transformée en toiles : celles-ci sont revendues fort cher en Espagne, où la plus grande partie de ce commerce est aux mains d'étrangers.

De plus, le pouvoir ne touche qu'indirectement à l'argent des galions, la plus grande partie étant assignée à des traitants avec lesquels le prince passe contrat pour entretenir ses armées ou sa cour. Ces financiers, la plupart du temps étrangers, non seulement prêtent à gros intérêt, mais jouissent du privilège d'emporter leurs capitaux hors d'Espagne.

Toute la vie économique espagnole est suspendue à l'arrivée des convois d'Amérique à Séville. Cette ville commerçante est cosmopolite, car les bateaux de la Hanse, de la Flandre, de la France et de l'Italie s'y pressent pour apporter leurs produits manufacturés à destination des « Indes ». Si ces produits sont rechargés sur des navires espagnols, qui ont seuls le monopole de commercer en Amérique, la métropole ne fournit par contre que très peu de chose à ses colons. Ici encore, l'or ne fait que passer.

S'ensuivront au cours des règnes suivants la décadence des villes et la disparition de l'esprit d'entreprise d'une bourgeoisie qui ne songera bientôt plus qu'à acheter des titres d'État et des rentes foncières.

La fin du règne

Après la trahison d'Innsbruck, Charles Quint, déçu, se retire aux Pays-Bas, dont le territoire s’est accrû, grâce à lui, de la Frise en 1523, d'Utrecht et de l'Overijsel en 1528, de Groningue et de la Drenthe en 1536, du duché de Gueldre et du comté de Zutphen en 1543.

Charles fait plus encore pour ces provinces : il leur donne plus de cohésion au moyen de deux décrets. Celui d'Augsbourg en 1548 regroupe toutes les provinces de l'ancien empire bourguignon, plus celles que l'empereur y a ajoutées, en un seul cercle, celui de Bourgogne. Par là même, il prépare l'unité politique de la région. Une « pragmatique sanction » règle le droit successoral, de sorte que les parties constituantes du cercle ne puissent être séparées à sa mort.

Il détache aussi les Pays-Bas de l'Empire et les dispose à passer dans l'héritage de son fils, le futur roi d'Espagne. Une administration commune (conseil d'État, conseil privé, conseil des Finances) sous la sage autorité de sa tante Marguerite d'Autriche d'abord, de sa sœur ensuite, Marie de Hongrie, à partir de 1530, accentue l'unité du pays, si bien qu'après l'abdication de l'empereur Philippe II lui succédera sans heurt.

Charles Quint voit au même moment la paix religieuse rétablie en Allemagne.

Car la guerre de religion, prolongée par un conflit entre l'Électeur de Saxe et Albert de Brandebourg, a épuisé le pays. La disparition de Maurice de Saxe à la bataille de Sieverhausen (1553) prive le camp protestant de son chef ; l'incurable lassitude de Charles Quint permet de convoquer une diète pour mettre fin à la lutte. Elle se réunit à Augsbourg en 1555, mais en l'absence de l'empereur, qui y a délégué son frère.

La paix d'Augsbourg, signée le 3 octobre, reconnaît officiellement la présence du protestantisme dans l'Empire. Cependant, négociée par les luthériens, elle reste empreinte de leur esprit. Elle n'admet pas la liberté religieuse des personnes ; seul l'État, c'est-à-dire les princes ou les villes, est libre de choisir entre les deux confessions. Cela est reconnu solennellement par l'empereur ; mais, à l'intérieur de l'État, les populations doivent obligatoirement suivre la religion des souverains ou des magistrats ; à s'y refuser, elles risquent l'exil. C'est là l'énoncé du fameux principe cujus regio, ejus religio. Du calvinisme ou des autres confessions protestantes, il n'est fait aucune mention.

Des dispositions particulières règlent les problèmes de sécularisation des biens. Afin de simplifier les choses, on décide que tous les faits accomplis en ce domaine jusqu'en 1552 seront tenus pour légitimes. Mais, désormais, tout bénéficiaire ecclésiastique devra, s'il passe au protestantisme, restituer à l'Église catholique les biens qu'il détient d'elle pour l'exercice de sa charge. Cette clause est la seule qui avantage les catholiques. En fait, la paix d'Augsbourg consacre l'échec final de la politique religieuse de Charles Quint dans l'Empire.

Constatant l'échec de tous ses projets- abaissement de la France, croisade contre le Turc, unité religieuse de l'Empire-, Charles Quint se retire. Il abdique pour ses possessions des Pays-Bas au cours du mois où est signée la paix d'Augsbourg (octobre 1555), puis pour l'Espagne le 16 janvier 1556. Enfin, le 12 septembre 1556, il transmet le titre impérial à son frère Ferdinand.

Il se retire alors en Estrémadure, à Yuste, dans un monastère de l’ordre de Saint-Jérôme. C'est là que meurt, le 21 septembre 1558, ce prince dont Montesquieu a dit que, « pour lui procurer un nouveau genre de grandeur, le monde s'étendit et que l'on vit paraître un monde nouveau sous son obéissance ».

l'Empire de Charles Quint : un empire ou des États ?

On peut se demander quels furent, pour chaque État de l'immense Empire, les résultats du règne de Charles Quint. Si l'on considère l'Espagne, il faut séparer la Castille et l'Aragon. Pour l'Aragon, il semble que son intérêt coïncidait mieux avec la politique impériale. Depuis longtemps, une tradition y prônait l'expansion en Méditerranée, et le royaume des Deux-Siciles avait une dynastie aragonaise depuis 1282. Cette politique impliquait presque inévitablement un conflit avec la France, riveraine de la Méditerranée, et qui avait elle aussi des vues sur l'Italie.

Par contre, la vocation castillane, plutôt orientée vers l'Atlantique, surtout depuis la découverte du Nouveau Monde, était favorable à un accord avec le roi de France. Aussi l'opinion en Castille était-elle défavorable à la politique de Charles Quint, et l'on en trouve des échos dans les lettres de l'impératrice, régente en Espagne durant les absences de son époux.

Charles Quint, plus que le monarque universel qu'un petit groupe d'administrateurs et lui-même se sont plu à imaginer, fut l'héritier qui réunit sous un même pouvoir des États dont les traditions comme les intérêts divergeaient. Cet Empire n'exista que dans sa personne, car il ne s'étayait même pas sur une administration commune ni, a fortiori, sur un système économique cohérent.

Après la mort de Gattinara, le poste de chancelier ne fut plus pourvu. Dès lors, l'administration releva de deux institutions distinctes ; l'une, espagnole, chargée sous Francisco de los Cobos (vers 1477-1547) de gouverner l'Espagne et l'Italie, l'autre qui avait la haute main sur les possessions du Nord et de la Franche-Comté sous l'autorité de Nicolas Perrenot de Granvelle (1486-1550).

Quant aux masses, pour autant qu'on puisse le savoir, il semble qu'elles furent étrangères à tout sentiment de solidarité.