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Seldjoukides ou Saldjuqides

Les Seldjoukides
Les Seldjoukides

Dynastie turque qui domina l'Orient musulman du xie au xiiie s.

Introduction

À côté des Grands Seldjoukides, dits encore Seldjoukides d'Iran, on distingue habituellement quatre groupes principaux : les Seldjoukides d'Iraq, de Kerman, de Syrie, de Rum ou d'Anatolie (connus aussi comme Seldjoukides de Konya [Iconium] ou d'Asie Mineure). Le rôle de cette famille a été si considérable que son nom est souvent employé par extension pour désigner tous les Turcs occidentaux du Moyen Âge, y compris ceux qu'elle n'avait pas vassalisés ou qui étaient ses compétiteurs.

1. Les origines

Selçuk (ou Saldjuq), fils de Dokak, était membre de la tribu des Qiniq (Kınık), l'une des vingt-quatre tribus de la confédération des Oghouz. Les Qiniq avaient pour ongun (« totem ») le tiercelet d'autour mâle et, comme emblème et marque de propriété, un signe abstrait (tamga).

On sait peu de choses de Selçuk, dont la légende s'est emparée, lui attribuant une longévité de cent sept années. Il est douteux qu'il ait été musulman, et les noms de ses fils Arslan Israil, Mikhail, Musa, ont incité certains chercheurs à faire de lui un Juif. L'hypothèse est hasardeuse, bien que des Turcs aient été judaïsés, car ces noms sont aussi musulmans et sont accolés à des noms turcs traditionnels, qui demeureront d'un emploi courant plus tard (Arslan : « lion » ; Tuğrul ou Toghrul : « faucon » ; Çağri [Tchagri] : « épervier » ; Kılıç [Kilidj] : « sabre » ; etc.) : ils dévoilent sans doute la fidélité des Seldjoukides aux mythes turcs d'origine et aux représentations attachées aux rapaces. Il est remarquable que, malgré l'islamisme adopté au moins par les descendants de Selçuk, les Turcs médiévaux aient conservé aux xie et xiie siècles et aient remis en vigueur dans la seconde moitié du xiiie siècle de nombreux faits de leurs antiques croyances.

Fixés à Djand (ou Djend), Selçuk et ses trois fils tirent habilement parti des querelles continuelles qui mettent aux prises les Samanides d'Iran et les Karakhanides (ou Qarakhanides) de l'Asie centrale. Ils penchent sans doute pour les premiers, mais ne manquent pas de rallier les seconds quand ils peuvent en bénéficier. Ainsi parviennent-ils à s'installer fermement en Transoxiane, puis dans la région de Boukhara.

Là, ils entrent en conflit avec les Ghaznévides (ou Rhaznévides) et, à la suite d'une série de victoires, les chassent du Khorasan (1035-1040) : Tchagri Beg (Çagrı Bey) s'installe à leur place. Son frère Toghrul Beg (Tuğrul Bey, 1038-1063) peut alors s'emparer de Nichapur (1038), du Kharezm (1042), de Hamadan, puis d'Ispahan (1051), dont il fait sa capitale.

Dans un monde en plein désordre, où, quand il ne domine pas, le chiisme le plus extrémiste agite et soulève les masses, Toghrul opte pour l'orthodoxie et s'affirme le loyal sujet du calife abbasside. Aussi est-ce à lui que celui-ci s'adresse en 1055 quand il se trouve exposé à des périls pressants. Toghrul entre à Bagdad, devient le protecteur officiel du suprême souverain, reçoit de lui sa fille et le titre de sultan. Son pouvoir se trouve ainsi légitimé.

2. Les Grands Seldjoukides (1038-1157)

C'est sans difficulté majeure qu'à la mort de Toghrul Beg, son neveu Alp Arslan (1063-1073) accède au trône. Musulman de stricte obédience, il se doit de faire la guerre sainte aux Byzantins, et sa guerre ne sera pas une campagne de rapines, mais une conquête suivie d'une occupation du sol. En 1064, le sultan envahit l'Arménie, prend Ani et Kars, s'avance en Syrie et en Anatolie. En 1070, il s'empare d'Alep.

Le basileus Romain IV Diogène, conscient du péril, lève une armée de 200 000 hommes en 1071, mais se fait écraser et capturer, près du lac de Van, à la bataille de Mantzikert (aujourd'hui Malazgirt). Il ne faut pas deux ans à Malik Chah (1073-1092), fils et successeur d'Alp Arslan, pour se rendre maître de toute l'Asie Mineure. En 1078, il est à Nicée, à quelques kilomètres du Bosphore, de Constantinople, de l'Europe. Sans un secours de l'Occident, c'en est fait de l'Empire byzantin. Et ce n'est pas le problème que pose l'organisation d'un État trop vaste (il s'étend du Turkestan à l'Égée), d'un État trop rapidement constitué, ce ne sont pas les querelles dynastiques entre frères, neveux, cousins qui suivent la mort de Malik Chah (1092) qui peuvent le sauver. La croisade, seule, le fera, non pour Byzance, mais pour l'Europe. Ce ne seront pourtant pas les Grands Seldjoukides qui recevront les croisés, mais leurs successeurs en Anatolie, les Seldjoukides de Rum.

Les quatre fils de Malik Chah, Mahmud, Barkyaruq (Berkyaruk), Muhammad Ier et Sandjar (Sencer), se succèdent sur le trône, mais l'Empire est déjà disloqué. En 1118, sa division deviendra officielle. Sandjar régnera sur le Khorasan et l'Iran oriental de 1118 à 1157 ; Mahmud (1118-1131), fils de Muhammad Ier, aura pour sa part l'Iraq et l'Iran occidental. Les Seldjoukides d'Iraq survivront un peu, et les Grands Seldjoukides disparaîtront à la mort de Sandjar (1157).

Si bref eût été l'empire des Grands Seldjoukides, il eut une importance singulière, parce qu'il apporta un sang nouveau à l'islam, unifia pour un temps nombre de ses terres et lui fit retrouver le chemin oublié des conquêtes. Son succès fut dû, avant tout, à la supériorité incontestable des armées turques, mais aussi aux méthodes de gouvernement qui furent employées. Celles-ci furent en partie exposées par le Livre de politique (Siyaset name) du grand vizir Nizam al-Mulk (1018-1092), bras droit de Malik Chah.

Un rôle de choix fut laissé aux indigènes, parfaitement civilisés, mieux aptes que les guerriers turcs à gérer les affaires et dont l'impuissance passée ne provenait que du désordre. On ne fit nul effort pour dénationaliser l'Iran ; il se produisit au contraire une iranisation de l'élite turque (la langue officielle fut le persan) et une mobilisation des talents au service de l'iranisme. Un immense effort culturel fut provoqué par Nizam al-Mulk, fondateur des universités portant son nom (madrasa Nizamiyya) de Bagdad, de Nichapur, d'Ispahan, de Balkh, de Harat, de Merv. Le grand penseur al-Ghazali fut un des premiers à y enseigner. Une floraison de chefs-d'œuvre s'ensuivit dans toutes les branches de la science et de l'art : en architecture, la Grande Mosquée d'Ispahan ; en céramique, la fabrication de milliers d'objets admirables ; en mystique, Baba Tahir et Abu Said ; en lettres, le poète-philosophe Nasser-e Khosrow (Nasir-i Khasraw), le poète-astronome Omar Khayyam (ou Umar Khayyam), le poète-romancier Nezami (Nizami), les panégyristes Anvari Khaqani. Quelques-uns des plus grands noms de l'Iran relèvent de ce siècle.

Cependant, tout ne fut pas positif. Les Seldjoukides avaient fait du sunnisme la religion d'État, mais l'opposition chiite ne désarma jamais. Les princes ne purent venir à bout des ismaéliens d'Alamut (→ ismaélisme), amateurs de hachisch qui employèrent le meurtre comme moyen politique (et dont nous avons fait les Assassins) et qui constituèrent un véritable État dans l'État. L'émigration massive d'Oghouz, soumis ou rebelles, modifia profondément la composition ethnique et linguistique ainsi que la vie des populations d'Iran. Le nomadisme reconquit des terres sur l'agriculture et fit régresser le niveau de vie rural.

3. Les Seldjoukides de Rum (1077-1308)

Dans la brèche ouverte par les Seldjoukides, une masse de peuples turcs, en majorité oghouz, se rue sur les territoires de l'islam. Les sultans d'Ispahan, peu soucieux de voir ces nomades, remuants et indisciplinés, s'installer sur leurs terres, les dirigent vers l'Asie Mineure. Ceux-ci s'y entassent dans la sorte de cul-de-sac verrouillé par Byzance. Ainsi, à côté des Seldjoukides, s'installent des chefs de guerre qui se taillent des principautés qu'ils essaient de garder indépendantes : Saltuqides (Saltuklular) d'Erzurum, Mengüdjekides (Mengücükler) du haut Euphrate, Artuqides ou Ortokides (en turc Artukoğulları) de Mardin, de Diyarbakır, de Hisn-Kayfa (aujourd'hui Hasankeyf). L'une d'elles, celle des Danichmendites (Danişmentliler) occupe Sıvas : elle se montrera pendant cent ans le plus redoutable adversaire des Seldjoukides d'Anatolie (ou de Rum). Ceux-ci ont le prestige d'être apparentés à la famille impériale d'Iran et de descendre en droite ligne de Selçuk. Leur chef, Sulayman ibn Kutulmich (Süleyman, 1077-1086), arrière-petit-fils du fondateur, mène une politique de bascule entre les différents partis byzantins. Il vend ses services aux uns et aux autres contre villes et territoires. Quand, en 1081, Alexis Ier Comnène monte sur le trône, il signe avec lui un accord qui lui permet de faire de Nicée sa capitale. Dans le désarroi qui a suivi la bataille de Mantzikert, une fraction des Arméniens a fui en direction du Taurus et de la Cilicie. Un aventurier du nom de Philatère Vahram (en grec Brachamios) est parvenu à instaurer un État entre Urfa, Maraş et Malatya. Sulayman ibn Kutulmich l'attaque, le vainc, s'empare d'Antioche, marche à deux reprises contre Alep, devant laquelle il trouve d'ailleurs la mort (1086). Toute la politique byzantine jusqu'en 1159 aura pour objet la reconquête de la grande métropole chrétienne d'Antioche. De 1086 à 1092, le fils mineur de Sulayman, Kilidj Arslan (Kılıç Arslan) est captif en Iraq, et l'édifice des Seldjoukides en Anatolie semble s'ébranler. Les Danichmendites, plus puissants que ces derniers, veulent recueillir l'héritage : une rivalité entre les deux maisons commence, qui ne cessera que devant les croisés.

Les croisades, les grandes guerres extérieures de la chrétienté, prêchées pour la délivrance de la Terre sainte, sont en fait la contre-attaque européenne contre la poussée asiatique. Elles bénéficient de circonstances heureuses : l'Empire seldjoukide n'est plus monolithique, et seuls les Anatoliens semblent capables de lui résister. Kilidj Arslan Ier (1092-1107), enfin libre et entré en possession de son royaume, accourt à leur rencontre. Avant même que d'être vaincu à Dorylée (Sarhöyük, près d'Eskişehir) en l'été 1097, il doit abandonner Nicée. La bataille de Mantzikert est, en quelque sorte, annulée. Pour deux siècles, l'avance turque est stoppée. Quand elle reprendra, avec les Ottomans, il sera trop tard, mais de peu : l'Europe sera déjà à la veille d'entrer dans l'ère de sa suprématie économique et technique. Les Francs traversent l'Asie Mineure ; ils s'installent en Syrie. Les Byzantins reprennent une partie de leur ancien empire. Les Turcs ont conscience que la route de l'Ouest leur est fermée. Ils vont chercher à s'ouvrir celle de l'Est. Justement, la population de Mossoul les appelle. Kilidj Arslan Ier lui répond, entre dans la ville et ose se faire proclamer sultan (1107). Peu après, sa défaite et sa mort marquent la fin du rêve oriental des Selçük. Ceux-ci se résignent donc à rester enfermés sur le plateau anatolien, gagnant en cohésion ce qu'ils perdent en extension, instituant un sultanat centralisé autour de leur nouvelle capitale, Konya (Iconium).

Masud Ier (Mesud Ier, 1116-1155) chasse du trône son père, qui s'épuisait dans de vaines attaques contre Byzance. Lors de la deuxième croisade, il bat les troupes de Conrad III (octobre 1147), et oblige celles de Louis VII à gagner par la mer la Terre sainte. Cependant, la situation reste plus que précaire pour les Seldjoukides. Kilidj Arslan II (Kılıç Arslan II, 1155-1192), nouvellement intronisé, comprend qu'il ne peut subsister qu'en faisant l'unité de l'Anatolie musulmane. Il se rend à Constantinople, où il se déclare le vassal du basileus (1162). Tranquille sur ses arrières, il se tourne contre les Danichmendites, les détruit et occupe toutes leurs cités (1172-1178). Puis il anéantit l'armée de Manuel Comnène à Myrioképhalon (1176). Il est alors vraiment le sultan de la Turquie.

La fin de son règne est moins heureuse. La troisième croisade fait pénétrer ses forces jusque dans sa capitale (1190) ; ses douze fils se querellent. Si Frédéric Ier Barberousse va se noyer dans les eaux du Göksu, la mort du souverain turc transforme les disputes fraternelles en guerre civile. Il faut douze ans de luttes pour refaire l'unité (1204). Le fils du vainqueur, âgé de trois ans, est proclamé roi, mais c'est Kay Khusraw Ier (Keyhüsrev Ier, 1192-1196 et 1204-1210) qui monte presque aussitôt sur le trône. Il n'a plus devant lui Byzance, mais, à côté de l'Empire latin, les royaumes de Nicée et de Trébizonde. Il en profite pour trouver un débouché sur la Méditerranée en prenant Antalya. Kay Kaus Ier (Keykâvus Ier, 1210-1219), quand vient son règne, atteint la mer Noire en enlevant Sinope (1214). En outre, il s'assure, aux dépens des Arméniens, des forteresses qui commandent les plaines de Cilicie (1216). Ala al-Din Kay Qubad Ier (Alâeddin Keykubad Ier, 1219-1237), par une série d'alliances, de tractations, de mariages, se fait livrer la place forte maritime de Kalonoros (Alanya, 1220), Erzincjan (1228), Erzurum (1230). L'Empire est à son apogée.

Pour peu de temps. En 1241-1242, les Mongols Gengiskhanides font leur apparition sur ses confins. Kay Khusraw II (Keyhüsrev II, 1237-1246) lève contre eux une armée où se côtoient Turcs et mercenaires arméniens, byzantins et francs ; il est vaincu à Köse dağı (26 juin 1243) ; le Mongol Baydju occupe Sıvas et Kayseri. Dès lors, les Seldjoukides ne sont plus que les ombres d'eux-mêmes. Le Sultan, au prix d'un lourd tribut, conserve une certaine indépendance, mais les Mongols multiplient les raids, et les Turcs ne s'entendent plus entre eux. Pendant un temps, trois souverains se partagent le pouvoir : Kay Kaus II (Keykâvus II) à Konya, Kilidj Arslan IV (Kılıç Arslan IV) à Sıvas, Ala al-Din Kay Qubad II (Alâeddin Keykubad II) à Malatya. Après avoir éliminé ses rivaux, Kilidj Arslan IV confie l'autorité à Sulayman Muin al-Din (Süleyman Muinüddin), qui gouverne sagement plusieurs années de suite. En 1277, cependant, les princes seldjoukides font appel au Mamelouk Baybars Ier, le seul des princes orientaux à avoir résisté aux fantastiques envahisseurs. Baybars entre en Anatolie, bat les Mongols à Elbistan, s'avance jusqu'à Kayseri (1277). Mais, déçu par la passivité des Anatoliens, il se retire. Les Mongols reviennent en force et punissent sévèrement l'infidélité des princes. Muin al-Din est mis à mort ; le régime devient plus dur ; les sultans qui se succèdent perdent ce qui leur restait d'autorité : vizirs et émirs détiennent la réalité du pouvoir. Le dernier représentant de la dynastie seldjoukide meurt en 1308.

4. L'Asie Mineure au xiiie siècle

Quand, après la prise d'Antalya, les Seldjoukides de Rum ont accès à la mer et entrent dans le commerce maritime mondial, leur État est considéré comme le plus riche de la Terre. Ses voisins (Ayyubides, Artuqides) reconnaissent sa suprématie. Le Sultan, à qui l'État appartient en toute propriété, est assisté par un bureau (divan), dont le chef est le Premier ministre, le vizir (vezir), chargé de faire appliquer les lois. Les provinces sont dirigées par les parents du prince, aidés de gouverneurs (vali), ou, quand elles viennent d'être conquises, par celui qui s'en est rendu maître, le bey. Celui-ci est tenu d'entretenir une armée et, pour ce faire, lève des impôts. La monnaie universelle est frappée au nom du souverain. La population est très mélangée, car, s'il y a eu fuite de nombreux indigènes (Grecs, Arméniens), il reste de très importantes communautés chrétiennes. Les Turcs eux-mêmes relèvent de plusieurs tribus, voire de plusieurs groupes ethniques. Beaucoup sont de purs nomades que le gouvernement cherche déjà, sans grand succès, à sédentariser. Musulmans de nom, ces nomades demeurent fidèles en pratique aux vieilles prescriptions ancestrales, à la foi sous-jacente au système du chamanisme. Ils sont sous l'influence des baba, généralement chiites, en fait héritiers des anciens chamans. Des doctrines très avancées courent les campagnes. Sous le règne de Kay Khusraw II (Keyhüsrev II), une violente insurrection conduite par Baba Ishaq (Baba Ishak), au reste durement réprimée, se montre nettement influencée par des doctrines socioéconomiques révolutionnaires.

La civilisation est plus urbaine que villageoise, ce qui ne veut pas dire que l'agriculture, même turque, est inconnue. Les villes sont des places fortes, entourées d'enceintes au début du xiiie siècle, des centres religieux, commerciaux et culturels. L'industrie y est florissante (tapis, céramiques, métaux). Les artisans sont groupés en corporations puissantes d'inspiration religieuse (ahî). Des marquisats (uc) sont installés sur les frontières. La vie religieuse est assez paradoxale. L'État est sunnite, mais le chiisme domine. Il sert à abriter tout ce qui est hétérodoxe et étranger à l'islam. En guerre, on ne parle que de pourfendre l'infidèle, qu'on maudit. En paix, on s'allie avec lui, on le fréquente et l'on oublie tout fanatisme. Les ordres religieux, militaires ou paramilitaires, sont influents. Le mysticisme est à l'honneur. Il s'exprime de plusieurs façons et par l'intermédiaire de divers maîtres, mais surtout par celui de Mevlana Djalal al-Din Rumi (Mevlânâ Celâleddin Rûmî, 1207-1273), le fondateur de l'ordre des Derviches Tourneurs (Mevlevî) et l'un des plus grands poètes de langue iranienne. À lui, et à tout ce qu'il représente, s'oppose le personnage naïf et roublard, l'humoriste volontiers sceptique qu'est Nasreddin hoca (1208-1284) d'Akşehir. La gloire de celui-ci (et le souvenir de ses plaisanteries) sera si durable qu'il incarne aujourd'hui encore un des aspects du génie turc. Le grand essor commercial est dû partiellement à la position privilégiée de l'Empire, mais il l'est aussi à l'excellente organisation commerciale, fondée sur les caravanes, les marchés, les caravansérails. Des Italiens ont installé des comptoirs. Les Turcs importent peu, se contentent de leurs produits, mais ils exportent beaucoup : bois, résines, métaux précieux et cuivre, coton, sésame, miel, olives et produits fabriqués (tapis, nattes, cuivres). Le persan est la langue officielle et la langue de culture ; l'arabe, langue religieuse, est peu connu. Le turc demeure parlé par les masses et produit une littérature poétique ou épique de qualité inégale, mais parfois remarquable. De nos jours, Yunus Emre (vers 1238-vers 1320) est considéré à juste titre comme un très grand poète. L'activité artistique est intense : l'islam a tout à faire dans une Anatolie qu'il n'a pas encore touchée. Il a ses impératifs, mais ceux-ci n'empêchent pas la formation d'un style original réalisé par synthèse des apports byzantins, anatoliens, iraniens, arabes et turcs. En architecture, la primauté semble donnée aux caravansérails (han), véritables basiliques du commerce, puis aux établissements d'enseignement et de science (madrasa [en turc medrese] : hôpitaux et observatoires). Des centaines de mausolées, sous toit conique, couvrent le pays. Des palais, somptueusement décorés de céramiques et de sculptures, souvent figuratives, il ne reste que des ruines.

5. Les émirats

Dès la fin du xiiie siècle, les émirats (beylik) sont indépendants du gouvernement de Konya et principalement les marquisats (uc). Les Mongols ne s'intéressent guère qu'aux régions orientales de l'Anatolie et ils laissent ces émirats se développer à peu près librement au nord, au sud et surtout à l'ouest, puisque ceux-ci, bien qu'hostiles à leur pouvoir, se gardent de prendre ouvertement parti contre eux. Souvent en guerre contre Byzance, les émirats se surveillent avec jalousie et s'épuisent en luttes intestines. Les États de Saruhan et d'Aydın, maîtres d'une flotte qui peut menacer Constantinople, paraissent plus redoutables que les autres aux Byzantins, qui portent contre eux leurs efforts, laissant le champ libre à celui de Germiyan et encore plus aux Ottomans. La maison d'Osman, particulièrement bien dirigée et en position géographique privilégiée, ne tarde pas à supprimer ses rivaux, d'abord dans les régions occidentales, puis progressivement, ailleurs. Au sud, les princes de Karaman occupent l'ancienne capitale seldjoukide, Konya, et reprennent pour eux le titre de sultan. Libérés des Mongols, ils seront parmi les derniers à se laisser englober dans l'immense Empire turc en voie de formation.

Les principautés ont joué un rôle assez éminent dans la formation de la Turquie classique, et il n'est que juste de leur rendre une partie de la gloire qu'elle lui doit et qu'on accorde, en général, trop uniquement aux Ottomans.

6. Les Seldjoukides de Kerman (1041-1186)

Les Seldjoukides de Kerman forment le rameau le moins brillant de la famille. Ils descendent d'un fils de Tchagri Beg (Çagrı Bey), donc d'un cousin de Toghrul Beg (Tuğrul Bey), Qara Arslan Qawurd (Kara Arslan Kavurd, 1041-1073), parti avec un groupe d'Oghouz pour le sud de l'Iran et que l'esprit aventureux amènera à franchir le golfe d'Oman et à intervenir en Arabie. Devenus indépendants dès l'accession au pouvoir de Toghrul Beg, ils constituent un État sans grand renom, qui peut se maintenir jusqu'à la fin du xiie s., époque où il fut détruit par une incursion de nomades oghouz.

7. Les Seldjoukides d'Iraq (1118-1194)

À la mort de Muhammad Ier (1118), son fils Mahmud (1118-1131) fut proclamé souverain de tout l'Empire, à l'exception du Khorasan et des régions avoisinantes où régnait Sandjar. En fait, son royaume se limita à l'Iran occidental et à l'Iraq, ce pourquoi on préfère considérer que les Grands Seldjoukides s'arrêtent avec Sandjar et que les descendants de Muhammad Ier constituent la branche des Seldjoukides d'Iraq. Dans cette famille, la coutume s'établit de confier l'éducation des enfants à des gouverneurs, considérés comme des seconds pères et nommés atabeks. Dès le règne de Dawud (Davud, 1131-1132), ces atabeks acquièrent la réalité du pouvoir, et les légitimes souverains ne sont plus que des instruments dans leurs mains. Presque tous, d'ailleurs, montent sur le trône encore mineurs et trouvent une mort précoce. Le calife Ahmad al-Nasir (1180-1225) profite de cette dégénérescence pour devenir le véritable souverain indépendant de Bagdad, qu'il entreprend alors de reconstruire. Certains atabeks interviendront dans les affaires de Syrie, où ils seront appelés à jouer un rôle prépondérant.

8. Les Seldjoukides de Syrie (1078-1117)

En 1070-1071, quand le Mirdaside d'Alep se fut soumis à Alp Arslan, une fraction d'Oghouz partit pour la Palestine sous la direction d'Atsiz ibn Uvak (Atsız), s'empara de Ramla, de Jérusalem et finalement de Damas (1076), mais fut mis en échec par les forces fatimides d'Égypte. Atsız fut en si grande difficulté qu'il dut faire appel à ses maîtres, qui lui dépêchèrent Tutuch (Tutuş, 1078-1095), fils d'Alp Arslan, un cousin de Malik Chah. Tutuch redressa la situation, entra dans Damas (1078), où il se débarrassa d'Atsız en le faisant périr l'année suivante. Il échoua à son tour devant Alep, et c'est Malik Chah qui vint en personne devant la ville, la prit et nomma comme gouverneur Aq Sunqur (Aksungur). Zangi, le fils de ce dernier, fondera la dynastie des Zangides, à laquelle Alep doit tant, en particulier dans le domaine architectural.

Quand Barkiyaruq succède à Malik Chah, Tutuch, qui n'a pas pardonné qu'on ne lui ait pas remis Alep, se pose en rival de son neveu, mais il est vaincu et tué sur le champ de bataille. Ses deux fils, Ridwan (Rıdvan, 1095-1113) et Duqaq (Dokak, 1095-1104), n'en obtiennent pas moins la souveraineté le premier d'Alep, le second de Damas. Ces deux villes sont alors florissantes, mais sans réelle puissance, aux prises avec les croisés et avec toutes les principautés musulmanes qui les entourent : la Syrie est redevenue aussi morcelée qu'elle l'était avant l'invasion seldjoukide. Comme les Seldjoukides d'Iraq, ceux de Syrie laissent la réalité du pouvoir aux atabeks. Celui de Duqaq, le Turc Tugh-Tegin (Tuğ Tekin, † 1128), finit par fonder sa propre dynastie, celle des Burides. Dès 1128, la petite principauté d'Alep est conquise par l'atabek Zangi de Mossoul. Zangi (1127-1146) se rendra assez rapidement maître de tout le pays, à l'exception de Damas. Il se tournera alors contre les croisés, et ses successeurs, Nur al-Din et Salah al-Din (→ Saladin), s'empareront de Damas et de l'Égypte : mais, conséquences des invasions des Seldjoukides, ces faits ne relèvent plus de leur histoire.