Chef de l'État : Boris Tadić
Chef du gouvernement : Mirko Cvetković
Nature de l'État : république à régime semi-présidentiel
Constitution :
Adoption : 8 novembre 2006
Entrée en vigueur : 10 novembre 2006
Exécutif
Chef de l'État : président de la République
Chef du gouvernement : Premier ministre
Législatif
Assemblée nationale
La Serbie s'étend sur les bassins du Danube, de la Morava, du Timok, de la Tisza et sur une partie de la Posavina. C'est un pays de collines, de moyennes montagnes et de plaines, transition structurale entre le système dinarique à l'O., la Stara Planina et le Rhodope à l'E. La partie septentrionale (nord de la Serbie proprement dite et Vojvodine), basse, est une région de cultures intensive et d'élevage (aux céréales [blé et maïs], au tournesol et à la betterave à sucre s'ajoute l'élevage industriel des bovins, des porcs et de la volaille). La partie méridionale, appartenant aux Alpes Dinariques, au relief accidenté, est encore largement forestière et pastorale.
Outre l'agglomération de Belgrade, la partie la plus active est constituée par l'axe de la Morava, riche région agricole (céréales, élevage, vigne, vergers) et voie de passage vers la Macédoine, la Grèce et la Bulgarie, jalonnée de centres d'industries de transformation (métallurgie, sidérurgie, constructions mécaniques, chimie, agroalimentaire) comme Niš, Svetozarevo, Kragujevac. Du gaz naturel est extrait en Vojvodine. Les montagnes périphériques du sud, en voie de dépeuplement, ont des foyers industriels isolés, comme les mines de cuivre de Bor et de Majdanpek, et des mines de lignite et de plomb.
La population est majoritairement serbe et orthodoxe, mais comprend des minorités importantes au nord (Hongrois dans l'extrémité septentrionale de la Vojvodine).
La Serbie fait face aujourd'hui à une situation économique encore difficile : en dépit d'une forte croissance, le taux de chômage reste élevé, l'inflation s'accroît et les exportations ne couvrent que la moitié des importations.
En raison d'un déficit de balance des paiements courants très élevé, de plus de 20 % du produit intérieur brut (PIB), la Serbie a demandé, et obtenu, l'aide du Fonds monétaire international (FMI) en 2009. Cette aide se monte à 3 milliards d'euros. La Russie, alliée traditionnelle de la Serbie, a accordé un crédit d'un milliard d'euros pour permettre à la Serbie d'équilibrer ses comptes et de financer des projets d'infrastructure. Ce déficit est cependant compensé par l'afflux d'investissements étrangers, les envois des fonds des émigrés et les prêts des institutions internationales.
L'indépendance de fait du Kosovo, obtenue au début de 2008 et reconnue par un grand nombre de pays, mais pas par la Serbie, a amputé le pays d'une partie de son territoire. Un accord de stabilisation et d'association, préalable obligatoire à une adhésion à l'Union européenne, a été signé en 2008.
Le territoire de l'actuelle Serbie porte les traces d'une très ancienne présence humaine. Il a abrité plusieurs civilisations préhistoriques (culture de Hallstatt et culture de La Tène, à l'âge de fer tardif), puis a été fréquenté par les Celtes, les Thraces et les Illyriens. La conquête romaine entraîne l'apparition de centres urbains, comme Naissus (Niš) ou Sirmium (près de Belgrade). Les Serbes sont arrivés dans les Balkans aux VIe et VIIe s., comme les autres peuples slaves de la région.
La première principauté serbe émerge au XIIe s., dans la région de Raska, l'actuel sandjak de Novi Pazar, proche du Kosovo. La dynastie des Nemanjić, liée à la famille princière monténégrine de Duklja (Dioclée), étend peu à peu ses possessions, notamment vers le Kosovo, sous le règne du roi Étienne Nemanja (1114-1200). Le sort de cette dynastie se joue au début du XIIIe s. : Sava, le fils cadet d'Étienne Nemanja, est moine, mais hésite entre orthodoxie et catholicisme. Finalement, le patriarche œcuménique de Constantinople offre à l'Église serbe l'autocéphalie en 1219, c'est-à-dire la complète indépendance institutionnelle, mais dans le cadre de la communion orthodoxe. Désormais, la dynastie des Nemanjić – dont la plupart des princes ont été canonisés –, l'identité serbe et l'orthodoxie sont profondément liées. Les Nemanjić multiplient les fondations monastiques, notamment au Kosovo. La dynastie atteint son apogée sous Dušan (1308-1355), dont le royaume agrège la Serbie, la Macédoine, l'Albanie, l'Épire et la Thessalie. En 1346, Dušan se fait couronner tsar, en référence à l'Empire romain d'Orient et l'Église orthodoxe serbe obtient un statut de patriarcat. Ce patriarcat serbe est basé à Peć, au Kosovo.
Cependant, l'œuvre de Dušan ne lui survécut pas. Les Turcs Ottomans accentuent leur pression dans les Balkans, remportant des victoires décisives à la Marica (1361) et dans la plaine de Kosovo (Kosovo Polje) en 1389 (→ bataille de Kosovo). Les seigneurs serbes, divisés, deviennent peu à peu vassaux du sultan, tandis qu'un dernier État serbe se crée au début du XVe s. plus au nord, le long du Danube : le despotat des Branković, dont la capitale, Smederevo, tombe en 1459. Une fois conquises la Bosnie (1463), l'Herzégovine (1482) et la Zeta (1499), toutes les populations serbes des Balkans sont durablement intégrées dans les structures de l'Empire ottoman.
L'Église elle-même survit difficilement à la tempête, le siège patriarcal tombant en désuétude. Cependant, en 1557, le grand vizir Sokullu Mehmed Paşa, issu d'une famille serbe de Bosnie, les Sokolović, obtient du sultan la restauration du patriarcat. Alors que l'Empire ottoman ne connaît pas de catégories nationales mais distingue ses sujets en fonction de leur appartenance religieuse (les millets forment des communautés de sujets non musulmans, protégés par le sultan), l'Église devient le principal garant de l'identité serbe et assume ainsi une fonction « protonationale ».
La poursuite de l'avancée ottomane vers la Hongrie et la Croatie, tout au long du XVIe s., entraîne d'importants mouvements de population : tandis que les catholiques refluent vers le nord-ouest, des musulmans et des orthodoxes s'installent à leur place.
Comme partout dans les Balkans, le pouvoir ottoman s'établit avant tout dans les villes, centres du commerce et de l'administration, qui connaissent une islamisation assez marquée, tandis que les habitants des zones rurales restent bien davantage attachés à la traditionnelle orthodoxie. La société paysanne conserve longtemps ses spécificités, marquées par l'importance de la communauté familiale élargie (la zadruga). À partir de la restauration du patriarcat de Peć, celui-ci joue un rôle de garant et de protecteur de l'identité religieuse mais aussi nationale des populations orthodoxes. De la sorte, une fusion commence très tôt à s'opérer entre nation et Église, celle-ci étant la seule institution « protonationale » du peuple serbe. Dans ce contexte, les populations orthodoxes non serbophones vivant dans les territoires placés sous l'autorité du patriarcat de Peć sont assimilées à la nation serbe en formation. Selon la formule de l'historien Milorad Ekmečić, « les paysans se transformèrent peu à peu en Serbes ».
L'Église, bien intégrée dans les structures impériales, ne porte pas de revendications politiques. Bien au contraire, le plus souvent, elle désapprouve et condamne les révoltes paysannes qui secouent périodiquement la région. Cependant, elle est entraînée dans les bourrasques militaires qui agitent les Balkans au XVIIe s. Les armées autrichiennes pénètrent en effet profondément dans la région, emportant Belgrade et descendant jusqu'au Kosovo. En 1689, affectées par le choléra, ces armées, auxquelles se joignent les populations chrétiennes locales, doivent battre en retraite. Le patriarche Arsenije III Čarnojević (1633-1706) est contraint de les suivre, prenant la tête d'une vaste « migration » des Serbes du Kosovo (cet épisode est connu sous le nom de « Grande Migration », Velika Seoba). La migration de 1689 aurait concerné 40 000 familles, soit 200 000 personnes. Un autre départ massif a lieu en 1739, sous la direction du patriarche Arsenije IV Jovanović-Sakabenta (1698-1748). Ces événements entraînent plusieurs conséquences majeures : ils précipitent une cristallisation et une différenciation des identités nationales au Kosovo, et c'est à partir de ce moment que la balance démographique commence à pencher dans ce territoire en faveur des Albanais. Par ailleurs, les Serbes s'installent dans le Banat et le Srem, des régions largement désertifiés par les conflits incessants (ces régions correspondent partiellement à l'actuelle Vojvodine), et surtout dans les « confins militaires » de l'empire des Habsbourg, les Krajine (singulier : Krajina), qui restent majoritairement serbes jusqu'à la guerre de 1991 et la reconquête croate de l'été 1995. Le patriarcat, quant à lui, est aboli par la Porte en 1766 : le centre spirituel serbe se reconstitue plus au nord, à partir du siège métropolitain de Karlovatz (aujourd'hui Sremski Karlovci), dans l'actuelle Vojvodine, alors territoire habsbourgeois.
La Serbie, comme toute la Turquie d'Europe, ne reste pas réfractaire aux courants intellectuels traversant le continent. Ainsi, le moine défroqué Dositej Obradović (1739-1811), écrivain et voyageur, est-il considéré comme le représentant serbe des Lumières. Anticlérical, D. Obradović critique la corruption et la complaisance envers le pouvoir ottoman de l'Église. D'ailleurs, le mouvement national serbe va se développer en dehors de celle-ci. Dans le sandjak de Smederevo, au centre de la Serbie, plusieurs fois occupé par les Autrichiens et affecté par des révoltes et des désordres, le sultan doit avoir recours à des unités militaires serbes pour rétablir l'ordre. Ces troupes, conduites par Djordje Petrović, plus connu sous le nom de Karadjordje (« Georges le Noir », vers 1768-1817), se révoltent et établissent une première principauté. Une nouvelle révolte éclate en 1815, sous la conduite de Miloš Obrenović (vers 1780-1860). Les deux hommes sont les fondateurs des deux dynasties rivales qui se disputent le pouvoir en Serbie tout au long du XIXe s., les Obrenović et les Karadjordjević, ces derniers remportant définitivement la partie après le coup d'État de 1903.
Le sultan reconnaît l'autonomie de la principauté serbe en 1830. Secoué par des crises politiques incessantes, ce premier État serbe se dote d'une Constitution dès 1838, tandis que le prince doit partager le pouvoir avec un conseil de notables. La Serbie poursuit un double processus de construction d'un État moderne et d'élargissement territorial. Ce développement se dirige surtout vers le sud, la Serbie « libérant » peu à peu des territoires ottomans, car elle ne peut jeter son dévolu vers les territoires habsbourgeois du Srem et du Banat, où vivent pourtant de nombreux Serbes. Le ministre Ilija Garašanin, le « Bismarck serbe » (1812-1874), théorise ce choix géostratégique dans son « Esquisse » (Nacertanje), programme de développement de la Serbie rédigé en 1844. La vision politique de Garašanin suppose que l'effondrement de l'Empire ottoman est inéluctable, et que lui succéderont soit l'Autriche et la Russie, soit des États chrétiens indépendants.
Le soulèvement serbe doit être situé dans son contexte européen, marqué par l'affirmation des peuples et des nations. Cependant, une grande question ne peut manquer de se poser. Alors que des courants « yougoslavistes » se développent en Croatie sous contrôle habsbourgeois et que la petite principauté du Monténégro se développe également, l'État serbe doit-il lier son sort à celui de ses frères slaves des Balkans, fussent-ils d'une autre confession que l'orthodoxie, comme les Croates catholiques ? Des intellectuels serbes comme le linguiste Vuk Stefanović Karadžić (1787-1864), fondateur de la langue serbe moderne, participent à des congrès avec leurs collègues croates ou slovènes. Alors que certains intellectuels rêvent d'une forme de fédération balkanique, la principauté serbe songe, elle, à devenir le « Piémont » de cette unification, sur le modèle joué par le royaume de Piémont-Sardaigne dans l'unification italienne. La longue incompréhension serbo-croate repose en bonne part sur cette différence de conception du projet yougoslave. L'objectif doit-il être, comme le pensent les Croates, de réunir des peuples frères dans un État commun, ou bien de permettre à tous les Serbes de vivre dans le même État ? Si l'on admet la seconde hypothèse, reste encore à définir qui est serbe – les Monténégrins sont définis comme tels, mais certains veulent aussi voir les Croates comme des « Serbes catholiques ».
La crise d'Orient de 1875-1878 et les guerres balkaniques de 1912-1913 permettent au royaume serbe d'accélérer son expansion. En 1878, le congrès de Berlin reconnaît la totale indépendance de la Serbie et du Monténégro, désormais déliés de tout lien avec le sultan. Le dépeçage de l'Empire ottoman, « l'homme malade de l'Europe », peut se poursuivre. En 1913, la Serbie récupère le Kosovo et se partage la Macédoine avec la Grèce et la Bulgarie. À partir du coup d'État de 1903, qui renverse la dynastie des Obrenović et porte au pouvoir le roi Pierre Ier Karadjordjević, la Serbie se rapproche de la France et entretient des relations de plus en plus tendues avec l'Autriche-Hongrie, qui contrôle la Bosnie-Herzégovine depuis 1878 (d'abord sous la forme d'un protectorat, puis en annexant ce pays en 1908). Durant cette période, un rôle politique majeur revient au parti radical serbe de Nikola Pašić (1845-1926), francophile et partisan de l'unification nationale. Dans le même temps, le pouvoir civil est contesté par une organisation secrète réunissant des officiers supérieurs, la Main noire (Crna Ruka). Celle-ci organise le fameux attentat de Sarajevo, qui coûte la vie à l'archiduc d'Autriche François-Ferdinand, le 28 juin 1914, et précipite le déclenchement de la Première Guerre mondiale.
L'engagement de la Serbie aux côtés des Alliés durant la guerre de 1914-1918 est la conséquence logique de ces choix politiques. Avec un grand héroïsme, la Serbie résiste jusqu'en 1915 aux armées austro-hongroises, avant de s'effondrer, alors que le pays est ravagé par une terrible épidémie de typhus. Le roi, le gouvernement et les restes de l'armée effectuent une pénible retraite à travers le Kosovo et l'Albanie durant l'hiver 1915-1916. L'armée serbe peut finalement se reformer à Corfou et, avec l'aide des Alliés, notamment de la France, elle s'engage dans le front d'Orient. La fraternité d'armes serbo-française et l'image d'une Serbie héroïque et combattante ont durablement marqué les esprits. La Serbie est aussi directement récompensée par la création, sous le sceptre des Karadjordjević, du royaume des Serbes, Croates et Slovènes, réunissant la Serbie dans ses frontières de 1913, le Monténégro, dont le roi Nicolas Ier Petrović Njegoš ne peut pas revenir de son exil en France, ainsi que la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, austro-hongroises jusqu'en 1914.
Cette première Yougoslavie, ou « Yougoslavie royale », est un État fortement centralisé, qui ne tarde pas à décevoir les espérances « yougoslaves » des peuples réunis. Lors des premières élections, en 1920, le tout jeune parti communiste yougoslave obtient plus de 20 % des voix, parvenant à cristalliser nombre de ces mécontentements. Le parti est interdit l'année suivante, mais poursuit ses activités dans la clandestinité, en dénonçant, sur les consignes du Komintern, le centralisme serbe. Pour les communistes yougoslaves, la Yougoslavie est longtemps une nouvelle « prison des peuples ».
La vie politique de l'entre-deux-guerres est effectivement dominée par les tensions nationales, et surtout par la question croate. En juin 1928, un député monténégrin fait feu en plein Parlement, tuant deux députés croates particulièrement populaires. Le roi Alexandre Karadjordjević (1888-1934), régent du royaume, succède à son père Pierre en 1921. Le 6 janvier 1929, le roi abolit la Constitution et établit son régime personnel, renforçant encore le centralisme de l'État. Les circonscriptions administratives, les banovines, ne tiennent par exemple aucun compte des anciennes régions ou provinces. Cette politique de « yougoslavisme intégral » est de plus en plus mal perçue par les nations non serbes. Le 9 octobre 1934, le roi Alexandre est abattu à Marseille, ainsi que le ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou, par des militants nationalistes croates radicaux, des Oustachis, qui ont également reçu un soutien technique des nationalistes macédoniens probulgares de l'Organisation révolutionnaire intérieure de Macédoine (V.M.R.O.).
Alors que le nouveau roi Pierre II (1923-1970) n'est encore qu'un enfant, le pouvoir est dès lors exercé par son oncle, le régent Paul Karadjordjević (1893-1976). Celui-ci finit par céder aux revendications croates, en créant, en 1939, une vaste banovine de Croatie, qui inclut d'ailleurs une large part de la Bosnie-Herzégovine. Cette sorte de « fédéralisation » du royaume arrive cependant trop tard : l'Europe bruisse déjà de bruits de bottes.
La Seconde Guerre mondiale commence en Yougoslavie par un sursaut d'héroïsme. Alors que le régent Paul cède aux pressions allemandes et adhère au pacte tripartite le 25 mars 1941, il est aussitôt déposé par un putsch militaire, tandis que le peuple de Belgrade descend dans les rues, au cri de « plutôt la guerre que le pacte ». Les généraux proclament la majorité du prince héritier Pierre II Karadjordjević, qui devient roi le 28 mars. Dès le 6 avril, les troupes allemandes envahissent la Yougoslavie, dont l'armée est incapable d'opposer une résistance significative. Belgrade est bombardée avec acharnement.
Le parti communiste clandestin se montre très actif dans les mobilisations populaires de Belgrade, et les communistes serbes forment très vite les premières unités de résistants. Pour leur part, certains officiers de l'armée royale, réunis autour du colonel Draža Dragoljub Mihailović (1893-1946) créent aussi un mouvement clandestin de résistance, les Tchetniks. D. Mihailović commande la IIe Armée yougoslave en Bosnie durant la courte guerre d'avril 1941. Il parvient à se replier avec ses hommes dans la Ravna Gora, au centre de la Serbie, qui devient un îlot de résistance. Pour leur part, les Partisans conduits par les communistes créent aussi une éphémère « république des Soviets » dans la région d'Užice, à l'été 1941. Ce premier territoire libéré est vite repris par les forces d'occupation.
De la sorte, deux mouvements de résistance, les Partisans et les Tchetniks, s'affirment dès le début de la guerre : ils ne tardent pas à mener entre eux une véritable guerre civile, tandis que la Serbie occupée est dirigée par le gouvernement collaborationniste du général Milan Nedić, le « Pétain serbe ». Fidèles au roi et au gouvernement royal en exil (D. Mihailović est nommé ministre de la Défense en janvier 1942), les Tchetniks développent aussi un programme de « Grande Serbie » ou de Serbie « homogène », supposant l'expulsion des populations non serbes. Ainsi, en Bosnie-Herzégovine rattachée à l'État indépendant croate, mais aussi dans la région du Sandjak de Novi Pazar, au sud de la Serbie, les Tchetniks se livrent à de nombreuses exactions contre les populations musulmanes.
Au contraire, les Partisans affirment leur caractère multiethnique, et développent un projet fédéral. Le projet d'une Fédération yougoslave voit le jour lors de la réunion du Conseil antifasciste de libération nationale (AVNOJ, Antifašističko veće narodnog oslobodjenja Jusgoslavije) de Jajce, en Bosnie, les 29 et 30 novembre 1943.
Constituant l'une des six républiques fédérées, la Serbie et la « question nationale serbe » reçoivent cependant un traitement quelque peu spécifique de la part des nouvelles autorités communistes. Pour Tito et la plupart des dirigeants communistes, le nationalisme serbe représente une menace toujours réelle pour le fédéralisme yougoslave. Depuis sa fondation en 1920, le parti communiste yougoslave a d'ailleurs pointé la menace du « centralisme grand-serbe ». Les nationalistes serbes estiment ainsi que leur peuple est discriminé par le système titiste : de nombreux Serbes vivent en dehors de la république fédérée de Serbie (en Croatie, en Bosnie-Herzégovine, au Monténégro et en Macédoine), tandis que la Serbie est la seule république yougoslave à compter en son sein deux « provinces autonomes », la Vojvodine et le Kosovo-Metohija. Le Monténégrin Milovan Djilas, qui détermine le tracé des frontières entre les entités fédérées au sortir de la guerre, défend cependant jusqu'à sa mort la pertinence des choix retenus. De même, l'Église orthodoxe serbe est tenue en suspicion par le régime, peut-être davantage que les autres communautés religieuses. Par ailleurs, la capitale serbe Belgrade devient également capitale fédérale.
Au sein de l'ensemble yougoslave, la Serbie est une république « moyenne » sur le plan de ses performances économiques, mais la question institutionnelle des relations entre les deux provinces et la république domine largement la vie politique serbe. Tout au long de la période socialiste, la tendance est à une autonomie croissante pour ces deux provinces, qui obtiennent même des compétences quasiment équivalentes à celles des républiques avec la Constitution de 1974, ce qui ne manque pas d'exciter encore des contradictions. La Serbie n'a plus de possibilité d'ingérence dans la gestion interne des provinces, tandis que celles-ci délèguent des représentants au sein du Parlement serbe et des autres institutions républicaines.
La carrière politique de Slobodan Milošević (1941-2006) commence de manière banale et discrète. Ce jeune bureaucrate gravit peu à peu les échelons du pouvoir au sein de la Ligue des communistes de Serbie. Dans sa carrière, il s'est particulièrement appuyé sur son camarade de faculté Ivan Stambolić (1936-2000). Ce dernier devient président du Comité central de la Ligue des communistes de Serbie en 1984. La même année, S. Milošević prend la direction des structures de la Ligue à Belgrade. En 1986, il succède à la tête du Comité central à son mentor I. Stambolić, ce dernier devenant président de la République. L'élection de S. Milošević a d'ailleurs été laborieuse. La Ligue communiste de Serbie est divisée entre une aile réformatrice et une aile conservatrice, tandis que le débat politique est de plus en plus dominé par la question nationale serbe.
En 1986, les communistes serbes veulent à tout prix trouver une solution à la crise constitutionnelle et redéfinir les relations entre la république et ses deux provinces autonomes, la Vojvodine et le Kosovo, d'autant plus que les Serbes du Kosovo multiplient les manifestations et les protestations, s'estimant victimes de pressions de la part des Albanais de la province. Au sein de la Ligue communiste, au clivage entre réformateurs et titistes dogmatiques s'ajoute donc une autre fracture, entre courants plus ou moins nationalistes. S. Milošević se présente comme un marxiste intransigeant, fidèle héritier du titisme, tout en apportant son soutien aux revendications des Serbes du Kosovo.
En septembre 1986, la Serbie est secouée par la publication d'extraits du Mémorandum de l'Académie des sciences et des arts, qui remet en cause la période yougoslave en dénonçant les discriminations constitutionnelles dont auraient souffert la Serbie et le peuple serbe. Le texte réhabilite les thèmes classiques du nationalisme serbe. Dans ce contexte, où l'Église orthodoxe aspire elle aussi à jouer un rôle social accru, la cause des Serbes du Kosovo permet d'unifier l'opinion publique. S. Milošević le comprend bien. En 1988-1989, il organise des meetings de masse en soutien aux Serbes du Kosovo et engage une « révolution antibureaucratique » aux accents populistes. Désormais maître du parti et de l'État, Milošević s'attaque directement aux deux provinces. En octobre 1988, les dirigeants communistes albanais du Kosovo sont écartés, l'état d'urgence est décrété dans la province après des manifestations albanaises. En mars 1989, l'autonomie de la Vojvodine et du Kosovo est sérieusement rognée.
Au sommet de sa popularité, S. Milošević s'organise un triomphe le 28 juin 1989, jour du 600e anniversaire de la bataille de Kosovo Polje. Près d'un million de Serbes, venus de tout le pays, rassemblés sur le site même de la bataille, saluent leur héros, le « nouveau prince Lazare ». Alors que S. Milošević se présente toujours comme un communiste résolu, les popes bénissent le rassemblement : la fusion « national-communiste » est bien engagée. À l'avenir, S. Milošević saura jouer de ces deux registres, se présentant comme un nationaliste serbe ou comme un défenseur de la Yougoslavie, au gré de ses interlocuteurs et de ses besoins politiques du moment.
En revanche, les événements qui se produisent en Serbie et, surtout, au Kosovo suscitent une inquiétude croissante dans les autres républiques fédérées, notamment dans la très libérale Slovénie, où se développe même un mouvement de soutien aux Albanais du Kosovo. La crise remet désormais en cause toutes les relations entre les républiques et le système fédéral dans son ensemble. L'unité de la Ligue des communistes de Yougoslavie (L.C.Y.) vole en éclats en janvier 2000, lors de la suspension sine die du XIVe et dernier congrès de la Ligue. Alors que, les unes après les autres, les républiques convoquent des élections pluralistes, l'ancien parti unique, gage et symbole de l'unité fédérale, disparaît. Ces élections voient presque partout la victoire de formations nationalistes, prônant l'éclatement de la fédération, comme en Croatie, ou défendant les intérêts des communautés ethniques, comme en Bosnie-Herzégovine.
L'armée populaire yougoslave (JNA) demeure la seule institution yougoslave fonctionnelle, mais celle-ci refuse de s'engager dans la voie putschiste souhaitée par certains pour sauver la fédération. Au contraire, le régime de S. Milošević commence une « serbisation » des cadres supérieurs de cette armée.
La Serbie est la dernière république à organiser des élections libres, fin 1990. Le scrutin est largement dominé par le parti socialiste de Serbie (SPS), avatar de la Ligue des communistes, qui remporte la majorité absolue. En revanche, deux autres courants politiques sont également représentés au Parlement serbe : une opposition d'orientation libérale et anti-nationaliste, et des courants nationalistes, de tradition monarchiste, revendiquant l'héritage des Tchetniks. Pour une décennie au moins, la vie politique s'organise autour de ces trois pôles, une sorte de rôle « centriste » revenant au S.P.S.
Du côté « démocrate », on trouve avant tout le parti démocratique, fondé par Dragoljub Mićunović, Vojislav Koštunica et Zoran Djindjić (1952-2003). Dans le camp nationaliste, Vojislav Šešelj, déjà condamné pour nationalisme dans les années 1980, unifie différents petits groupes pour créer le parti radical serbe (SRS), reprenant le nom de la formation de Nikola Pašić. Le monarchiste Vuk Drasković revendique aussi l'héritage des Tchetniks mais, après une première phase très nationaliste, son Mouvement serbe du renouveau (SPO) se rapproche des courants démocratiques tout en s'opposant aux guerres des années 1990. Le SPO est également à l'initiative des manifestations anti-régime de mars 1991, violemment réprimées.
Dans le même temps, les autorités de Belgrade soutiennent la sécession des Serbes de Croatie effrayés par le renouveau du nationalisme croate. Des régions autonomes serbes se créent en Krajina croate puis en Bosnie. La première s'autoproclame « République serbe de Krajina » en février 1991. Belgrade arme et finance les sécessionnistes serbes durant la guerre qui se généralise en Croatie au printemps et à l'été 1991. Au nom de la sauvegarde de la Yougoslavie, la JNA intervient aussi aux côtés des Serbes, notamment lors du tragique siège de Vukovar.
Le même scénario se répète en Bosnie-Herzégovine, où les événements prennent un tour dramatique après le référendum d'indépendance des 29 février et 1er mars 1992, boycotté par les Serbes. La politique de Belgrade repose toujours sur une double ligne : d'un côté la Serbie excite le nationalisme serbe et organise des partis et des milices sécessionnistes, de l'autre le régime de S. Milošević se proclame défenseur de l'intégrité de la Yougoslavie, menacée par les sécessionnistes slovènes, croates et bosniaques. Alors que les unités paramilitaires serbes qui opérent en Croatie et en Bosnie sont directement contrôlées par le ministère de l'Intérieur de Serbie, et que Belgrade organise et finance les sécessions des républiques serbes, le pays peut maintenir la fiction qu'il n'est pas en guerre. Néanmoins, la Serbie et le Monténégro, qui créent en avril 1992 une nouvelle République fédérale de Yougoslavie (RFY), en remplacement de l'ancienne fédération socialiste, sont frappés par de lourdes sanctions internationales, qui précipitent la crise économique et sociale du pays.
Pour financer les guerres, le régime de Milošević fait en effet marcher la planche à billets, ce qui provoque une inflation à cinq chiffres en 1992. Toute la société est ruinée, les entreprises comme les particuliers, l'épargne publique et privée est absorbée. L'hyperinflation, l'apparition d'une nouvelle génération de profiteurs de guerre, la collusion entre l'État et les milieux d'argent engagent la société serbe dans une crise dont les séquelles demeurent toujours présentes. Durant ces années, des centaines de milliers de jeunes gens, souvent diplômés, quittent le pays, notamment des jeunes hommes qui cherchent à fuir le risque de mobilisation.
À partir de 1993, toutefois, un double changement s'opère. Le régime engage une relative normalisation, qui permet au moins de juguler l'inflation, tandis qu'il se dissocie des dirigeants serbes de Bosnie en apportant son soutien aux plans de paix internationaux, notamment à celui proposé par Cyrus Vance et lord David Owen. En juillet 1994, Belgrade soutient aussi le plan de paix du « groupe de contact », qui prévoit un partage en deux de la Bosnie-Herzégovine, 49 % du territoire revenant à l'entité serbe. C'est à peu près ce modèle qui est finalement accepté lors de la conclusion des accords de Dayton, en novembre-décembre 1995.
Entre-temps, à l'été 1995, Belgrade a assisté sans frémir à la reconquête croate de la Krajina, se contentant d'accueillir des dizaines de milliers de réfugiés serbes chassés de Croatie, que le régime essaie, mais sans grand succès, de diriger vers le Kosovo.
Lors des accords de Dayton, Milošević réussit à se poser en homme de paix et en arbitre des équilibres régionaux. Les sanctions internationales contre la RFY sont progressivement levées, et le pays s'engage dans une réelle normalisation. La situation politique intérieure est pourtant plus précaire que jamais. Alors que les dirigeants monténégrins conduits par Milo Djukanović commencent à se dissocier du régime de Milošević, l'opposition remporte largement les élections municipales de l'automne 1996. Les autorités refusent de reconnaître ces résultats, ce qui entraîne plus de deux mois de manifestations quotidiennes avant que le régime ne soit obligé de céder.
Le régime de Milošević échappe aux catégories politiques traditionnelles. Est-ce une dictature, quand des élections relativement libres sont régulièrement organisées, quand des médias indépendants peuvent se développer ? Le régime, appuyé avant tout sur sa police, elle-même directement liée avec le crime organisé, notamment le fameux clan de Zemun, spécialisé dans le trafic de drogue, laisse faire, quitte à réagir brusquement quand il se sent menacé. Dans le domaine des médias, Milošević se contente longtemps de contrôler les télévisions, notamment la chaîne publique RTS. La presse écrite peut donc jouir d'une plus grande liberté, même si elle doit encaisser des attaques périodiques du régime (reprise en main du quotidien Borba, nouvelle loi sur les médias d'octobre 1998, etc.). Autre point majeur, cette « dictature postmoderne » a un besoin structurel de la guerre, qui lui permet d'homogénéiser l'opinion publique.
Après la brève embellie de 1997, la situation se détériore brusquement à partir du printemps 1998 au Kosovo, où les combats se généralisent avec la guérilla de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK). Dans un contexte international de plus en plus tendu, de nouvelles sanctions sont décrétées contre Belgrade. Le régime, qui repose sur une alliance entre le SPS et les radicaux de Šešelj, durcit le ton contre l'opposition démocratique, met au pas journaux et universités. Les tensions culminent avec les bombardements de l'OTAN, du 24 mars au 9 juin 1999, qui ravagent toutes les infrastructures du pays.
La guerre du Kosovo se termine pourtant d'une manière ambiguë. Les accords techniques de Kumanovo, signés le 9 juin, mettent un terme aux bombardements, prévoyant le retrait de la police et de l'armée du Kosovo et l'entrée des troupes de l'OTAN. Il ne s'agit pas tout à fait d'une « capitulation » de la Serbie, comme cela a été souvent dit. En réalité, la Serbie est, certes, à bout de force, mais l'OTAN est également dans une situation délicate : les munitions commencent à manquer, tandis que l'Alliance atlantique exclut une offensive terrestre, qui aurait certainement entraîné de très lourdes pertes dans ses rangs. Le statut du Kosovo est temporairement défini par la résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui prévoit une administration internationale provisoire du Kosovo, mais dans le cadre du « respect de l'intégrité territoriale de la République fédérale de Yougoslavie ». Le régime de Milošević n'a donc pas perdu le Kosovo, du moins sur le plan du droit international. Les droits et devoirs de la RFY sont transférés à l'Union de Serbie-et-Monténégro puis, depuis juin 2006, à la république de Serbie, seule héritière de l'Union. Le Kosovo « réintègre » donc la Serbie, toujours en termes de droit international.
Dans le même temps, le retour des quelque 800 000 Albanais chassés du Kosovo par les forces serbo-yougoslaves durant les bombardements s'effectue dans le désordre, les « combattants de la 25e heure » et les pillards se ruent à l'assaut des biens et des maisons serbes. Un nettoyage ethnique en retour se déchaîne contre les Serbes, mais aussi contre les Rom, collectivement accusés de « collaboration » avec le régime de Milošević par les extrémistes albanais. Entre 150 000 et 200 000 Serbes et Rom quittent la province à l'été 1999 : certains partent avec les troupes yougoslaves dès que celles-ci amorcent leur retrait, d'autres fuient dans les semaines qui suivent. Plus d'une centaine d'églises, de monastères et de sanctuaires orthodoxes sont profanés, pillés ou détruits. Les villes kosovares sont totalement vidées de leur population serbe, à l'exception de Kosovska Mitrovica, divisée entre un secteur serbe, au nord, et un secteur albanais, au sud, et qui devient un des principaux points de tension du Kosovo.
L'essentiel de la population serbe se concentre désormais dans des enclaves, parfois de simples villages isolés, ou dans un secteur du Kosovo contigu à la Serbie, qui regroupe trois communes (Zubin Potok, Zvečan et Leposavić) ainsi que la partie nord de la commune de Kosovska Mitrovica.
La plupart des déplacés sont logés dans des centres collectifs aux conditions de vie extrêmement précaires, dans le sud de la Serbie, tandis que le régime met en place une administration fantôme du Kosovo, reposant au départ sur les administrations communales en exil en Serbie. Le régime, l'Église et les milieux nationalistes dénoncent une « occupation étrangère » ainsi que les exactions des « terroristes albanais », mais la situation dans la province échappe désormais très largement à Belgrade.
Les bombardements et les événements du Kosovo déstabilisent profondément le régime, plus que jamais mis au ban des nations. La reconstruction des infrastructures détruites par l'OTAN est essentiellement financée par la Chine, l'un des rares alliés de Belgrade. Dans ces conditions, l'opposition essaie de se restructurer, et bénéficie d'un très fort soutien international, européen et américain. L'opposition serbe peut aussi compter sur le soutien du Monténégro, qui a suspendu toutes ses relations politiques avec Belgrade.
Dans le même temps, un climat de plus en plus délétère s'installe en Serbie, tandis que le régime multiplie les attaques violentes contre la liberté des médias et l'autonomie des universités. Une vague de meurtres, toujours inexpliqués, se produit, à partir de l'assassinat du chef de milices Željko Ražnatović « Arkan », abattu devant l'hôtel Intercontinental de Belgrade, le 15 janvier 2000. Le régime est directement impliqué dans certains de ces attentats, comme celui qui a failli coûter la vie de V. Drasković, ou l'enlèvement et l'assassinat en août 2000 de l'ancien président I. Stambolić, autrefois ami et compagnon de S. Milošević.
En juillet 2000, le régime décide arbitrairement de changer la Constitution, et convoque des élections présidentielles fédérales pour le 24 septembre, boycottées par les Monténégrins, qui parlent d'un « coup de force constitutionnel ». La coalition de l'Opposition démocratique serbe (DOS), réunissant dix-huit formations politiques, se met d'accord sur le nom d'un candidat unique, V. Koštunica, le dirigeant du petit parti démocratique de Serbie (DSS). En réalité, le chef du parti démocratique (DS), Z. Djindjić, est l'homme fort de cette coalition, à laquelle le SPO reste extérieur, son leader V. Drasković ayant rejoint le gouvernement d'union nationale formé en mars 1998.
Dès le soir du 24 septembre, une bataille de chiffres commence. La DOS proclame la victoire de son candidat dès le premier tour, tandis que la commission électorale officielle reconnaît que V. Koštunica devance S. Milošević, mais sans franchir la barre de 50 % des suffrages exprimés. En même temps que l'opposition dénonce les fraudes et mène un combat juridique pour faire reconnaître la victoire de son candidat, elle organise la mobilisation dans la rue, dans toutes les villes de Serbie. Le pays est en pleine exaltation révolutionnaire. Le 5 octobre, à l'issue d'une immense manifestation de la DOS devant le palais fédéral, et après une visite éclair du ministre des Affaires étrangères de Russie, S. Milošević finit par reconnaître sa défaite. La révolution démocratique serbe est considérée comme un modèle de révolution non violente, qui sera par la suite copié en Géorgie ou en Ukraine. Chacune de ces expériences est, certes, spécifique, mais le modèle serbe fait apparaître quelques points communs essentiels de ces révolutions colorées : large unité de l'opposition, organisme indépendant de surveillance et de contrôle d'élections que le régime aurait voulu détourner, articulation entre la contestation légale et juridique et la mobilisation dans la rue, menée en Serbie par le mouvement Otpor (« Résistance ») dont le symbole, un poing fermé, fait le tour du monde.
Les espoirs suscités par la révolution démocratique du 5 octobre 2000 ne tardent guère à retomber. Le « programme commun » des révolutionnaires du 5 octobre, aux orientations politiques très contrastées, repose sur une plate-forme minimale : démocratie parlementaire, réconciliation avec l'Occident et réintégration de la Serbie dans la communauté des nations. L'accueil triomphal de V. Koštunica au sommet européen de Biarritz, quelques jours après le 5 octobre 2000, récompense ses attentes, mais les désaccords idéologiques de fond ne tardent pas à apparaître.
Les volontés réformatrices du gouvernement démocratique dirigé par Z. Djindjić se heurtent rapidement à l'immobilisme prôné par le président fédéral V. Koštunica, notamment sur le dossier crucial de la coopération avec le Tribunal pénal international pour la Yougoslavie (TPIY) et de l'arrestation des criminels de guerre supposés.
Z. Djindjić, s'appuyant sur un gouvernement regroupant des piliers de l'opposition démocratique, comme Žarko Korać (Union sociale-démocrate, SDU) ou Goran Svilanović (Alliance civique de Serbie, GSS – ce dernier appartenant d'ailleurs au gouvernement fédéral yougoslave comme ministre des Affaires étrangères) et des jeunes technocrates engage une politique de réformes à marche forcée.
Pour mener à bien sa politique et répondre aux attentes de l'Europe, Z. Djindjić fait le choix d'affronter de front ses adversaires, notamment en organisant la rocambolesque arrestation de S. Milošević, retranché dans sa villa de Dedinje, le 1er avril 2000, et son transfert à La Haye, le 28 juin suivant.
Dans le même temps, les hommes de l'appareil et des anciens services secrets demeurent tout puissants, notamment les Unités d'action spéciale (JSO) de la police, dirigée par Milorad « Legija » Luković. Ce sont ces réseaux, associés aux mafieux du clan de Zemun, qui, après plusieurs tentatives, assassinent Z. Djindjić le 12 mars 2003, marquant le début d'une longue période de stagnation pour la Serbie, où l'élan réformateur est brisé. L'état d'urgence, proclamé après le meurtre du Premier ministre, se solde par des centaines d'arrestations, mais sans que les structures criminelles héritées de l'ancien régime ne soient véritablement détruites.
Après les élections du 28 décembre 2003, V. Koštunica prend la tête d'un gouvernement soutenu par une coalition fort hétéroclite, mais qui parvient néanmoins à se maintenir au pouvoir jusqu'aux élections anticipées de janvier 2007. Par ailleurs, après une succession de scrutins annulés faute d'une participation électorale suffisante, Boris Tadić, le chef du parti démocratique (DS), est élu président de la République en juin 2004. La scène politique serbe reste organisée en trois grands camps, de poids sensiblement égal : les nationalistes et les nostalgiques du régime de Milošević, les démocrates pro-européens, qui soutiennent le DS, et les « nationalistes démocrates » de V. Koštunica. Dans ces conditions, la formation d'une majorité est toujours un exercice délicat, et des réformes essentielles sont bloquées depuis des années.
De surcroît, depuis 2000, la vie politique serbe demeure dominée par la question du Kosovo. Alors que ce territoire semble se diriger inexorablement vers l'indépendance, aucun politicien n'ose reconnaître publiquement cette perspective. La question du Kosovo continue donc de plomber le débat politique.
En juin 2006, la Serbie devient indépendante, mais sans l'avoir jamais voulu. Les courants politiques serbes qui militaient pour la rupture des liens avec le Monténégro étaient en effet très marginaux. Certains d'entre eux, comme les libéraux du G17+, soulignaient pourtant l'absence de toute fonctionnalité de l'Union, qui représentait un carcan bureaucratique, lourd à financer et sans retombées positives. Comme le stipulait la Charte de Belgrade, signée par les deux républiques en février 2003, la Serbie a été reconnue héritière unique de l'ancienne Union (et donc de la RFY que l'Union avait remplacée), puisque le Monténégro, en organisant un référendum d'autodétermination le 21 mai 2006, a pris l'initiative de la rupture. La Serbie hérite donc automatiquement des sièges détenus par l'Union dans toutes les institutions internationales, notamment aux Nations unies.
Les élections législatives de janvier 2007 ne parmettent pas de clarifier la situation : alors qu'à l'extrême droite le parti radical serbe (SRS) continue de peser un peu plus de 30 % des voix, le DS de B. Tadić devance très nettement le DSS de V. Koštunica, mais n'a pas de marge suffisante pour former un gouvernement sans celui-ci. Après des mois de pénibles tractations, c'est donc à nouveau un cabinet de « grande union » du camp « démocratique » qui est formé en mai, réunissant le DSS, le DS et le G17+. V. Koštunica demeure Premier ministre, et son parti conserve le contrôle de ministères stratégiques, comme celui de l'Intérieur, ainsi que le contrôle de la police et des services secrets.
Dans sa grande majorité, la population serbe rêve d'intégration européenne et d'un avenir apaisé, mais la Serbie demeure toujours largement prisonnière de son passé. À la question du Kosovo s'ajoute en effet un autre problème majeur, celui des relations avec le TPIY de La Haye et, plus largement, du regard porté sur les guerres des années 1990.
Quelques organisations non gouvernementales, comme le Fonds du droit humanitaire ou le Comité Helsinki de Serbie mènent depuis des années un important et courageux travail de sensibilisation et d'information, pour que les Serbes prennent conscience des crimes qui ont été commis en leur nom durant les guerres de Croatie, de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo. Parallèlement au TPIY de La Haye, un tribunal spécial pour les crimes de guerre est créé à Belgrade : il a déjà rendu plusieurs jugements contre d'anciens militaires ou membres d'unités paramilitaires serbes. L'opinion serbe demeure cependant largement convaincue que des crimes ont été commis par tous les camps, que les responsabilités politiques dans l'éclatement de la Yougoslavie sont partagées, et que le TPIY pèche par un a priori anti-serbe. Le travail de mise en commun des mémoires et de réconciliation régionale est en réalité à peine amorcé, même si les républiques post-yougoslaves entretiennent désormais de bonnes relations politiques et économiques.
Depuis mai 2006, le processus de rapprochement européen de la Serbie, amorcé en 2000, est suspendu, à cause de la mauvaise coopération de Belgrade avec le TPIY, et notamment de la cavale prolongée du général Ratko Mladić, l'ancien chef de guerre des Serbes de Bosnie, qui se cache très probablement en Serbie, où il bénéficie du soutien logistique et politique de certains secteurs de l'armée et de la police.
Les sondages indiquent qu'une majorité de Serbes seraient favorables à l'arrestation de R. Mladić en échange de la reprise du processus de rapprochement européen. Le nationalisme des années 1990 ne fait plus guère recette dans l'opinion, malgré le poids électoral de l'extrême droite, dont le succès s'explique en bonne part par la lassitude, la déception à l'égard des autres politiciens et un réflexe anti-système. Cependant, les sommets de l'appareil d'État, et notamment des organes de sécurité, sont toujours verrouillés, et la Serbie continue d'être l'otage du général serbo-bosniaque.
La situation politique intérieure ne cesse de se durcir tout au long de l'année 2007, alors que les négociations sur le statut final du Kosovo évoluent vers leur terme inéluctable, l'indépendance de la province serbe, finalement proclamée le 17 février 2008, sans être acceptée par Belgrade. Au sein même de la coalition gouvernementale serbe volent des accusations de « trahison ».
Dans le même temps, les dirigeants européens, inquiets d'une possible poussée de l'extrême droite nationaliste et décidés à faire un geste en direction de Belgrade, proposent la reprise des discussions d'intégration, en « oubliant » le dossier Mladić, malgré l'opposition des Pays-Bas, qui persistent à réclamer une pleine coopération de Belgrade avec le TPIY. La Slovénie, qui assure la présidence de l'UE de janvier à juin 2008, milite notamment pour une politique d'ouverture en direction de la Serbie, afin de ne pas marginaliser ce pays, perçu comme un pilier de la stabilité régionale.
Le 28 janvier, entre les deux tours de l'élection présidentielle qui voit s'affronter B. Tadić et le chef du parti radical Tomislav Nikolić, les dirigeants européens proposent un « accord politique » à la Serbie, une formule nouvelle présentée comme un préalable avant la conclusion d'un Accord de stabilisation et d'association (ASA). B. Tadić est réélu de justesse le 5 février, mais la crise rebondit vite, alors que le vice-Premier ministre Bozidar Djelić (DS) cherche à signer au plus vite un ASA en bonne et due forme.
Le 17 février, le Kosovo proclame son indépendance, qui est aussitôt reconnue par la majorité des pays européens. Deux lignes s'opposent au sein du gouvernement serbe : le DS s'en tient à des réactions limitées et formelles (suspension des contacts officiels avec les pays qui ont reconnu l'indépendance et rappel des ambassadeurs en poste dans ces pays), tandis que V. Koštunica défend une approche beaucoup plus offensive. Pour le dirigeant du parti démocratique de Serbie (DSS), qui se rapproche ouvertement du SRS, il n'est plus question de signer un ASA si les pays européens ne reviennent pas sur leur décision de reconnaître le Kosovo et si l'UE ne renonce pas à son projet de déployer la mission EULEX, chargée « d'accompagner » l'indépendance du territoire. De son côté, B. Djelić poursuit les négociations, ce qui amène V. Koštunica à présenter sa démission le 8 mars. Des élections législatives anticipées sont convoquées pour le 11 mai. Passant outre les réticences des Pays-Bas, les Européens décident de tout faire pour conjurer le risque d'une victoire électorale des forces anti-européennes : le 29 avril, l'ASA est signé et plusieurs pays européens – dont la France – décident également d'octroyer la gratuité des visas aux ressortissants serbes. À l'inverse de ce que prévoyait les sondages, les élections du 11 mai se soldent par une victoire sans appel de la « Coalition pour une Serbie européenne », menée par le DS de B. Tadić, qui recueille 39 % des voix, loin devant le SRS (28 %) et les partisans de V. Koštunica (12 %). Les gestes de l'Europe ont contribué à convaincre les électeurs, comme l'ont sans doute fait quelques mesures économiques fortes, comme le rachat du géant serbe de l'automobile, Zastava, par l'Italien Fiat, quelques jours avant les élections. Malgré cela, la formation d'une coalition gouvernementale est encore une fois un exercice long et difficile, car aucun des deux grands camps ne dispose de la majorité absolue. Le parti socialiste de Serbie (SPS), la formation de feu S. Milošević, se retrouve donc en position d'arbitre, avec ses 8 % et 20 sièges de députés.
Alors que le SPS pouvait sembler culturellement et historiquement beaucoup plus proche du camp nationaliste que des démocrates, des tractations secrètes étaient déjà en cours depuis plusieurs mois pour rapprocher le SPS du DS : le chef des socialistes serbes, Ivica Dačić, cherche à effacer la mauvaise image de son parti et à regagner une respectabilité européenne. Le DS et le SPS finissent pas former une nouvelle coalition, officiellement engagée à poursuivre le rapprochement européen de la Serbie. Cette alliance inattendue a été largement favorisée par les oligarques, qui ont presque tous abandonné le camp nationaliste et qui ont multiplié les missions de bons offices pour rapprocher le DS et le SPS.
Quelques semaines après la formation du nouveau gouvernement, le 21 juillet, l'ancien dirigeant des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzić, inculpé par le TPIY depuis 1995, est arrêté en plein centre de Belgrade. Le fugitif séjournait en Serbie depuis plusieurs années, avec la complicité de V. Koštunica et de quelques hauts responsables des services de sécurité. La capture de R. Karadzić représente un succès important pour la Serbie, même si la cavale prolongée de Ratko Mladić continue de peser négativement sur ses perspectives d'intégration européenne, compte tenu de l'intransigeance des Pays-Bas.
La tâche du nouveau gouvernement demeure malaisée. Alors que l'intégration européenne constitue sa principale perspective politique, l'UE traverse une crise institutionnelle – certains de ses membres comme l'Allemagne plaident ouvertement pour une pause dans le processus d'élargissement. Seule mesure concrète, la Serbie bénéficie depuis le 19 décembre 2009, ainsi que le Monténégro et la Macédoine, de la levée du régime des visas Schengen, ce qui permet aux citoyens serbes de circuler librement au sein de l'espace Schengen. De surcroît, le gouvernement doit faire face à la crise économique mondiale, qui frappe durement la Serbie. Pour éviter la banqueroute, il obtient du FMI un prêt de 3,1 milliards d'euros, en échange de drastiques coupes budgétaires. C'est sur le terrain diplomatique qu'il remporte quelques succès, en « ressuscitant » au profit de la Serbie les vieilles alliances de la Yougoslavie, notamment au sein du Mouvement des non-alignés. Le 31 décembre 2009, la Serbie dépose une plainte contre la Croatie pour génocide auprès de la Cour internationale de justice (CIJ). Selon l'ONU, plus de 200 000 Serbes ont fui la Croatie en 1995, lors d'une opération de reconquête par l'armée croate des territoires occupés par la minorité serbe de Croatie. Zagreb avait saisi la CIJ en 1999, reprochant à l'Union de Serbie-et-Monténégro d'avoir violé la convention de 1948 pour la prévention et la répression du génocide durant la guerre de Croatie, qui fit 20 000 morts.
La CIJ, qui devait se prononcer sur la légalité de l'indépendance du Kosovo, annonce le 22 juillet 2010 que la proclamation unilatérale d'indépendance « ne constituait pas une violation du droit international ». Après avoir pris acte de cette décision, Belgrade contre-attaque et présente le 9 septembre une résolution à l'Assemblée générale des Nations unies. Approuvé par les 27 membres de l'UE et par les États-Unis, et adopté par acclamation, ce texte appelle à la reprise d'un dialogue entre Belgrade et Priština. De nouvelles négociations, limitées aux aspects techniques (télécommunications, cadastre, trafic aérien, personnes disparues) s'ouvrent début mars 2011 à Bruxelles entre les délégations serbe et kosovare . La Serbie ne renonce toutefois pas à évoquer le statut du Kosovo, une question que Priština estime, pour sa part, définitivement tranchée.
L'ASA conclu en 2008 avec la Serbie est ratifié par le Parlement européen (janvier 2011) mais les Vingt-Sept attendent de la Serbie qu'elle respecte tous ses engagements, notamment une collaboration pleine et entière avec le TPIY, et qu'elle engage d'indispensables réformes de la justice et de l'administration publique, alors que le crime organisé et la corruption continuent de saper l'image du pays. Par ailleurs, plusieurs mouvements ultranationalistes – Mouvement national serbe (SNP) Naši 1389, Obraz (« Honneur »), Nacionalni stroj – parfois liés à certains cercles radicaux de l'Église orthodoxe, s'opposent toujours violemment à tout compromis sur la question du Kosovo et à l'idée même d'une intégration euro-atlantique.
Pour en savoir plus, voir l'article péninsule des Balkans.
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