
Chef de l'État : Muhammad VI ou Mohammed VI
Chef du gouvernement : Abbas al-Fasi
Nature de l'État : monarchie constitutionnelle à régime parlementaire
Constitution :
Entrée en vigueur : 4 septembre 1992
Révision : septembre 1996
Exécutif
Chef de l'État : roi
Chef du gouvernement : Premier ministre
Législatif
Le Parlement se compose de la Chambre des représentants et de la Chambre des conseillers.
Parmi les pays du Maghreb, le Maroc se singularise par l'altitude élevée de ses montagnes et l'étendue relative de ses plaines. Le Haut Atlas porte le point culminant de l'Afrique du Nord, mais les surfaces planes cultivables sont beaucoup plus étendues qu'en Algérie ou en Tunisie.
Trois grands groupes de reliefs doivent être distingués : les montagnes, les plaines et les plateaux situés au nord des montagnes, enfin les plateaux arides situés à l'est et au sud. Les montagnes sont elles-mêmes formées de deux ensembles qui diffèrent par leur genèse et leur morphologie. À l'extrémité nord, le Rif a une structure très complexe, de type alpin. C'est une montagne relativement peu élevée, ayant généralement moins de 2 000 m d'altitude, mais aux formes assez vigoureuses en raison de l'enfoncement des vallées. Les divers massifs de l'Atlas ont une structure plus simple, correspondant à des mouvements verticaux ou à des plissements réguliers. Le Moyen Atlas est un ensemble de monts calcaires orientés S.-O./N.-E., flanqués de hauts plateaux (Causses moyen-atlasiques). Le Haut Atlas est une chaîne imposante, calcaire ou schisteuse, s'étendant du sud-ouest au nord-est sur 700 km et ayant de nombreux sommets supérieurs à 3 000 m (Toubkal, 4 165 m) ; le franchissement en est rendu difficile par l'encaissement des vallées et l'altitude élevée des cols. L'Anti-Atlas, prolongé par le djebel Sagho, est un massif ancien soulevé ; il est relié au Haut Atlas par un ancien volcan (djebel Siroua).
Au nord des montagnes s'étendent des plaines et des plateaux d'altitude faible ou modérée, ouverts sur la Méditerranée et surtout sur l'Atlantique ; ils correspondent à un socle ancien qui affleure ou qui est enfoui sous les sédiments (Meseta marocaine). Cet ensemble présente trois aspects différents : fragments de massifs anciens comme le Plateau central marocain, plateaux sédimentaires comme le plateau des Phosphates et plaines alluviales comme le Gharb ou le Haouz. Ces étendues calmes ou peu accidentées conviennent bien aux activités agricoles d'autant qu'elles bénéficient d'un climat méditerranéen. Au sud des montagnes s'étalent d'immenses étendues calmes et monotones correspondant au vieux socle saharien. Dans le Maroc oriental, le relief est constitué de hauts plateaux d'altitude supérieure à 1 000 m. Le Maroc saharien est surtout formé de vastes hamadas pierreuses s'étendant de l'Atlas jusqu'à la Mauritanie.
Compte tenu de sa situation et de son extension en latitude, le Maroc a une certaine variété bioclimatique. Dans le Maroc septentrional, au nord de la ligne Agadir-Oujda, le climat est méditerranéen, de tendance sèche avec des hivers doux et humides mais brefs et une très longue saison chaude et sèche. La pluviosité est inégale (200 à 800 mm en plaine), mais elle permet des cultures variées. Dans les montagnes, ce même climat méditerranéen est modifié par l'altitude. Au sud des montagnes, au contraire, le climat est subtropical sec : subaride dans le Maroc oriental et franchement saharien dans le Maroc méridional, avec quelques rares pluies hivernales et une très longue sécheresse. La pluviosité moyenne, inférieure à 100 ou 50 mm, autorise seulement un élevage très extensif ; il n'y a pas d'agriculture possible sans irrigation.
La végétation naturelle est évidemment en rapport avec les deux grands types climatiques. En climat méditerranéen, elle est surtout caractérisée par les forêts sèches (chêne vert, chêne-liège, cèdre, pin) ou les steppes (jujubier, palmier nain). En climat saharien, elle est extrêmement maigre.
Des pays du Maghreb, le Maroc est le plus riche en eau en raison de son relief montagneux. Dans la partie septentrionale, les cours d'eau sont les mieux alimentés tout en étant très irréguliers ; ils peuvent avoir de violentes crues en hiver, mais sont presque à sec en été ; les plus importants sont le Sebou, l'Oum er-Rebia et la Moulouya. Dans la partie saharienne, ils se perdent dans le désert, comme le Draa. Grâce aux barrages, les cours d'eau sont largement utilisés pour l'irrigation ou la production d'énergie électrique.
Le Maroc est un pays dont la population autochtone, à dominante berbère, s'est mêlée avec les émigrés arabes issus des vagues successives de la conquête islamique. Aujourd'hui, les dialectes berbères sont encore parlés par plus de 30 % des Marocains. Les importantes colonies juives (500 000 personnes) et étrangères (plus de 500 000 Européens sous le protectorat français) ont pratiquement disparu : il ne reste plus que 6 000 Juifs et à peine 50 000 étrangers. Répartis assez également sur l'ensemble du territoire, sauf dans l'extrême Sud, aride, les habitants se sont concentrés sur les côtes au fur et à mesure du développement de l'urbanisation, alimentée par l'exode rural et une forte natalité. Le taux de population urbaine est ainsi passé de 10 % en 1926 à 55 % en 1998 ; plus de un tiers des citadins s'agglutinent sur une petite bande de territoire, le long de la côte atlantique, de Casablanca à Kenitra. Cette zone concentre 60 % de l'industrie marocaine, essentiellement à Casablanca, qui dispose du plus grand complexe portuaire du Maroc. D'importantes usines de transformation des phosphates, principale richesse du pays, ont également été créées sur la côte entre Safi et Jorf el-Asfar, tandis que l'extraction se fait dans le centre du pays (Khouribga, Benguerir) et au Sahara (Bou Craa). Un certain nombre de petites ou de moyennes villes se sont également développées le long des grands axes commerciaux.
La croissance démographique, en baisse depuis les années 1980, reste encore soutenue, avec un taux annuel de 1,5 % (contre 3 % auparavant). Le nombre d'habitants a presque triplé en trente ans, passant de 5 millions au début du XXe s. à 10 millions en 1954, et à 28,3 millions en 2000. La population est donc très jeune : 28 % des Marocains ont moins de 15 ans. Le chômage touche 20 % des 5 millions d'actifs, plus particulièrement les jeunes (dont 300 000 chômeurs diplômés, qui font preuve d'une grande capacité de contestation) et les femmes (30 % des actifs), dont la situation juridique, qui est restée marquée par le conservatisme, a été légèrement améliorée en 1993. De grandes frustrations sociales et économiques frappent donc cette population, qui a fortement émigré vers l'Europe entre les années 1970 et 1980 (plus de 2 millions de Marocains résident à l'extérieur, dont près de la moitié en France) et qui, depuis la fermeture des frontières européennes, continue d'émigrer clandestinement. Les émigrés marocains restent toutefois très attachés à leur pays, et leurs apports en devises dépassent, avec 18 milliards de dirhams, les recettes des phosphates et du tourisme réunies.
Le taux d'analphabétisme (50 %) est le plus fort du Maghreb. L'enseignement est mal adapté, la scolarisation, même dans le primaire, n'est pas encore totale, surtout dans les zones rurales. Les fortes inégalités sociales (selon le nouveau Premier ministre, 9 millions de Marocains vivent avec moins de 6 francs par jour [moins d'un euro]), de plus en plus mal vécues, et le niveau de vie général, plus faible qu'en Algérie et en Tunisie, sont considérés comme des facteurs d'instabilité.
Le Maroc a récupéré les terres accaparées par la colonisation entre 1963 et 1969 et décrété la « marocanisation » des secteurs secondaire et tertiaire en 1973. Mais, dès 1980, l'économie était à nouveau ouverte aux capitaux étrangers. Le libéralisme économique a toujours été prôné : souvent opéré de manière sauvage, avec des hausses de prix, des périodes de crise et d'austérité, des bas salaires, son évolution est marquée par une série d'émeutes en mars 1965 (Casablanca), juin 1981 (Casablanca), janvier 1984 (Marrakech et le nord du pays), décembre 1990 (Fès) et 1996 (Tanger). Les grandes sociétés étatiques sont en cours de privatisation depuis une loi de décembre 1989 entérinant le désengagement progressif de l'État, conforme au plan d'ajustement structurel mis en place, depuis 1983, en raison des difficultés économiques. La Banque mondiale et le F.M.I., ainsi que les pays européens (spécialement la France), insistent sur la continuation d'un programme de réformes des banques et de l'Administration, sur la baisse des tarifs douaniers, sur l'ouverture du pays à la concurrence et sur la réduction des déficits budgétaires et commerciaux. Depuis 1990, le système économique est aménagé par paliers : flexibilité, austérité, dévaluation du dirham de 9,25 % en 1990, rééchelonnements successifs de la dette, dont une partie a été transformée en investissement par la France et l'Espagne. Le partenariat avec la France, relancé après la brouille de 1990-1991, notamment par la visite de Hasan II à Paris en 1995, a occasionné la signature de très gros contrats d'équipement et l'octroi de concessions, comme par exemple la gestion de l'eau dans les grandes agglomérations urbaines. Mais l'économie marocaine reste très fragile, et la mondialisation des échanges pose d'énormes problèmes. La transition économique est lente et difficile, gênée par le mauvais fonctionnement de l'Administration et de la justice et par le comportement de certaines entreprises privées, souvent familiales. Les structures économiques font encore obstacle à la nécessaire modernisation.
Le Maroc est resté un pays fortement agricole, axé sur la céréaliculture, malgré les aléas climatiques et des rendements faibles dus à l'aridité. Toutefois, pendant les années de sécheresse, il est souvent contraint d'importer de quoi nourrir sa population. L'agriculture génère 17 % du produit intérieur brut et continue d'employer, avec la pêche, environ 45 % des actifs, souvent dans de très petites exploitations vivant en autosuffisance, avec un fort taux de sous-emploi. Elle a cependant été fortement modernisée par une politique de grands barrages : l'irrigation développée sur un million d'hectares (la surface cultivée est, au total, de 7 millions d'hectares, sans compter les espaces réservés à l'élevage), permet des cultures commerciales, notamment les agrumes, les primeurs, la betterave à sucre, la canne à sucre et la vigne. Mais les exportations agricoles souffrent de la concurrence européenne et engendrent des tensions constantes avec l'Europe, la pêche également, pour laquelle un accord a été signé avec l'Union européenne jusqu'en 1999, à la suite de nombreux conflits (notamment avec l'Espagne en 1988) ; celui-ci octroie des droits de pêche moyennant une compensation financière annuelle. Les zones de pêche internationales et industrielles correspondent au vaste espace maritime allant de Safi à l'extrême sud saharien.
Le Maroc est riche en minerais. Il est ainsi le troisième producteur et le premier exportateur mondial de phosphates, dont il possède les plus grandes réserves planétaires, ce qui lui a permis de créer une importante industrie chimique. Les autres ressources minérales sont le plomb (14e rang mondial), le manganèse, le cuivre, le cobalt et le zinc, qui sont généralement exportés. En 2000, d'importants gisements d'hydrocarbures, dont le Maroc se croyait jusque-là dépourvu, sont découverts dans la province de Figuig (sud-est du Maroc). L'essentiel de ses besoins énergétiques est d'origine hydraulique (barrages) ou est importé.
L'industrie marocaine est essentiellement privée, bien que de grandes entreprises d'État, en voie de démantèlement, existent encore pour les phosphates, les mines et dans l'agriculture. Elle s'est développée dans les années 1960, grâce à une forte tradition commerciale, dans des secteurs diversifiés : textile, agroalimentaire, sous-traitance automobile, montage mécanique et métallurgique. Elle représente aujourd'hui 33 % du P.I.B. et occupe 27 % des actifs. Elle doit, à présent, faire l'objet d'une restructuration qui risque d'être très douloureuse, en raison de l'accord de libre-échange signé le 11 décembre 1995 avec l'Union européenne et des accords de commerce internationaux.
Le commerce et les services assurent, pour leur part, 54 % du produit intérieur brut et emploient 32 % des actifs. L'hypertrophie du petit commerce dissimule un fort taux de sous-emploi et un secteur informel très important. Le commerce extérieur est à 60 % orienté vers les bailleurs de fonds (Union européenne, France en tête) d'un pays fortement endetté : la dette extérieure, de l'ordre de 20 milliards de dollars, a dû, depuis 1983, être à plusieurs reprises rééchelonnée pour éviter la banqueroute.
Le Maroc a longtemps peiné à valoriser le secteur du tourisme, malgré d'indéniables atouts, comme les plages méditerranéennes et atlantiques, les paysages de montagne, la proximité du désert, le patrimoine artistique des villes impériales (Rabat, Fès, Meknès, Marrakech), l'animation de ses souks et l'hospitalité de ses habitants. Les capacités hôtelières s'élevaient à 150 000 lits en 2008, pour près de 8 millions d'entrées (contre 3 millions d'entrées en 1996). Les séjours touristiques, avec notamment les voyages organisés, assurent en outre un débouché aux produits de l'artisanat. Le pays poursuit sa stratégie de développement, avec l'ouverture de établissements de luxe à Mararakech et la création de deux nouvelles stations touristiques, à Saidia, dans le Nord-Est, et à Mazagan, au sud-est de Casablanca. La clientèle française reste privilégiée.
À partir des IXe-VIIIe s. avant J.-C., les Phéniciens installent des comptoirs sur les côtes marocaines (Tingi [aujourd'hui Tanger], Liks ou Lixos [aujourd'hui Larache]…) et introduisent l'usage du fer et la culture de la vigne.
Dès le IIIe s. avant J.-C., le pays apparaît peuplé de Maures au nord, de Gétules au sud, ancêtres des actuels Berbères. Le royaume des Maures, ou Mauritanie, est annexé par les Romains en 40 après J.-C. ; en 42, Claude constitue le Maroc romain en détachant la moitié ouest de la Mauritanie (Mauritanie Tingitane) de la partie occidentale ; son occupation se limite alors aux plaines du Nord. La poussée des montagnards amène l'Empire à reculer sa frontière jusqu'au Loukkos (vers 285), mais, dans le pays évacué, la civilisation romaine persiste, et le christianisme progresse. Le passage des Vandales amène la chute de la domination impériale ; seul Septem Fratres (Ceuta) est byzantine de 534 à 709.
Chrétiens, judaïsés ou païens, les Berbères font partie de grandes familles regroupées en tribus : les Masmuda, sédentaires, qui occupent le Rif, les plaines atlantiques, le Haut Atlas ; les Sanhadja, chameliers dans le Sahara occidental ou transhumants dans le Haut et le Moyen Atlas ; les Zenata (ou Zénètes), nomades du Maroc oriental. Les Berbères recourent sans cesse au « conseil » (djemaa), de caractère démocratique, et, s'il apparaît des chefs, il n'y a pas de dynastie prolongée. Ils semblent avoir adopté l'islam assez rapidement. La conquête arabe date de Musa ibn Nusayr (vers 708-711). Les premiers convertis se ruent à la conquête de l'Espagne derrière Tariq ibn Ziyad (711), mais l'esprit d'indépendance des Berbères se manifeste par le succès de l'hérésie kharidjite, qui provoque un soulèvement (739) : le Maghreb occidental sort du monde politique arabe, mais sans rompre avec sa culture. Du morcellement émerge la dynastie des Idrisides, fondée par Idris Ier (788-791/792) dans le nord du Maroc, mais, après Idris II (793-828), qui fait de Fès une véritable capitale, elle perd toute importance, les héritiers d'Idris II s'étant partagé le royaume. Un général au service des Fatimides de Kairouan envahit le Maroc (917-918) et dépose les derniers Idrisides, mais la domination fatimide ne s'impose pas dans ce pays, qui retourne à la sunna et n'est plus qu'un monde de républiques berbères divisées par la lutte entre Sanhadja et Zenata.
Les Sanhadja du désert, devenus la confrérie des Almoravides, se lancent à la conquête du Maghreb, occupant d'abord les oasis (1053-1054) et le Sud marocain (1056-1059). Leur chef, Yusuf Ier ibn Tachfin, fondateur de Marrakech (1062), est le véritable créateur du Maroc : ayant pris Fès (1069), Ceuta (1083) et poussé jusqu'à Alger, il va faire la guerre sainte en Espagne, dont il unit le sud au Maroc, créant l'Empire almoravide. Sous son fils, Ali ibn Yusuf (1106-1143), la civilisation andalouse conquiert le Maroc. À partir de 1125, une révolte se développe chez les Masmuda de l'Atlas, dirigée par Muhammad ibn Tumart, fondateur de la doctrine almohade. Son disciple et successeur, Abd al-Mumin (1130-1163), qui se proclame calife, détruit la puissance des Almoravides (prise de Fès [1146] et de Marrakech [1147]), conquiert l'Ifriqiya et rallie l'Espagne. La domination almohade (1147-1269) s'affermit sous les règnes de Yusuf II (1163-1184), qui lègue à son fils Abu Yusuf Yaqub al-Mansur(1184-1199) un empire en paix, mais menacé par un double danger : chrétien au nord, almoravide et arabe à l'est ; le premier est écarté momentanément à Alarcos (1195), le second est le plus dangereux et nécessite la grande expédition de 1187 (victoire de Gafsa) et la déportation des Arabes les plus remuants. La civilisation almohade est marquée par le rigorisme de la doctrine religieuse et morale, ainsi que par le développement de la vie intellectuelle (Averroès). Le Maroc berbère atteint alors son apogée.
Le prestige des Almohades ne survit pas à la défaite de Muhammad al-Nasir (1199-1213) à Las Navas de Tolosa (1212) ; tandis que les querelles de succession favorisent l'intervention de Ferdinand III de Castille au Maroc, dont les cavaliers aideront Abd Allah al-Maymun à s'emparer de Marrakech (1230), les Banu Marin (Marinides), des Zenata venus de l'est, conquièrent le nord du Maroc (1214-1244) ; Abu Yahya en achève l'occupation (1244-1250) et y constitue le royaume de Fès ; son frère Abu Yusuf Yaqub élimine les Almohades au sud du Maroc de 1258 à 1269 (prise de Marrakech, 1269) ; il devient sultan (1269-1286), mais lui et ses successeurs ne dominent que les plaines. Si la civilisation hispano-mauresque est encore vivante (fondation de Fès Djedid [Fas al-Djadid], 1276 ; présence d'Ibn Khaldun au vizirat), les Marinides s'usent dans de vaines expéditions en Espagne, où ils se posent en combattants de la foi ; ils s'épuisent aussi dans la lutte contre les Abdalwadides de Tlemcen, et dans les querelles de succession. De 1420 à 1472, ils survivent sous la tutelle des Wattasides, dynastie Zenata qui les remplace.
Les Portugais, qui veulent anéantir les corsaires musulmans menaçant leur route vers la Guinée, occupent de nombreux ports (Ceuta, 1415 ; Arzila et Tanger, 1471 ; Santa Cruz de Aguer, 1505 ; Safi, 1508 ; Mazagan, 1514) ; jusque-là étape vers les mines d'or de Guinée, le Maroc atlantique devient le relais obligé sur la route du Cap vers l'océan Indien ; de leur côté, les Espagnols prennent Melilla (1497), le Peñón de Vélez de la Gomera. Contre les Européens, des marabouts se lèvent pour organiser la guerre sainte. Elle profite à une dynastie chérifienne, les Sadiens, qui enlèvent le Sud aux Wattasides (1523) avant de les éliminer définitivement (1554). Le chérif Muhammad al-Chaykh occupe Santa Cruz de Aguer (1541) ; les Portugais évacuent leurs positions pour ne garder que Tanger, Ceuta et Mazagan. Les Turcs, maîtres d'Alger, apparaissent alors plus dangereux que les chrétiens, et Muhammad al-Chaykh s'allie aux Espagnols ; mais ceux-ci abandonnent en fait leurs positions commerciales du Maroc quand Cadix s'oriente, à partir de 1550, vers le commerce d'Amérique. Cependant, les Ottomans, après avoir fait assassiner Muhammad al-Chaykh (1557), finissent par renoncer à la conquête du Maroc. La victoire d'Alcaçar-Quivir (1578), où périt Sébastien, roi de Portugal, vaut un grand prestige au Maroc ; le Sadien al-Mansur (1578-1603) fait occuper le Touat et le Gourara (1581), envoie une armée conquérir la boucle du Niger sur les Songhaïs pour mieux tenir la route de l'or, du sel et des esclaves (1591). La population marocaine est alors transformée par les multitudes d'Andalous et de Morisques chassés d'Espagne de 1492 à 1609, et ensuite par les esclaves noirs vendus dans le Sud. À la mort d'al-Mansur, le pays se morcelle, et la piraterie de Salé prend une grande extension. Une nouvelle dynastie chérifienne, les Alawites, partie du Tafilalet, conquiert le Maroc des plaines au XVIIe s. Mulay Ismail (1672-1727), qui s'est créé une armée de Noirs, récupère Tanger (1684) et Larache (1689) sur les chrétiens, mais ne peut soumettre totalement les montagnards. Le XVIIIe s. est marqué par de longues querelles successorales, en particulier pendant le règne de Mulay Abd Allah (1729-1757), et par la reprise de Mazagan (1769).
À la fin du XVIIIe s. et au début du XIXe s., le sultan n'est plus contesté, mais l'armée est plus faible. Si la paix extérieure se maintient et si le Maroc n'est pas annexé à cette époque, c'est que les convoitises des puissances s'annulent. Dès le règne de Muhammad ibn Abd Allah (1757-1790), des traités de commerce sont signés avec les puissances européennes, et Mogador est fondée pour concentrer le commerce du Maroc avec l'Europe (1765). Derrière l'Angleterre, qui domine le commerce marocain (traités de 1760 et 1765) et préfère un État faible au sud de Gibraltar, les autres nations européennes se font accorder des privilèges : ouverture de huit ports, juridiction consulaire très étendue, protection accordée ou vendue à des Marocains, exemptions d'impôts, droits de douane favorables. Si Mulay Yazid (1790-1792) meurt dans une révolte du Sud provoquée par ses exactions, et si Mulay Sulayman (1792-1822) se heurte à des révoltes berbères dans le Moyen Atlas, leurs successeurs, Mulay Abd al-Rahman (1822-1859) et Muhammad ibn Abd al-Rahman (1859-1873), sont engagés dans des guerres contre la France (à propos d'Abd el-Kader, 1844-1845, et de la défaite de l'Isly, 1844) et contre l'Espagne (1859-1860), qui révèlent la faiblesse de l'armée. L'indemnité très lourde payée à l'Espagne à partir de 1860 pour obtenir la restitution de Tétouan (1862) aggrave la crise économique, liée aux privilèges des Européens. Mulay Hasan (1873-1894) obtient le ralliement du Haut Atlas en favorisant la domination des grands chefs, comme Si Madani al-Glawi (le Glaoui), à qui il donne l'investiture. Son fils, Mulay Abd al-Aziz ibn al-Hasan (1900-1908), est impopulaire parce qu'il s'entoure d'Européens ; la révolte de Bu Hmara, prétendant au trône, est la première d'une longue série de mouvements antieuropéens.
Ayant déjà conclu avec le Maroc un traité sur la protection et la juridiction consulaires (1767) précisé par la convention de Tanger (1863), la France, qui avait dû accepter que de très nombreuses puissances bénéficient comme elle et l'Angleterre du traitement de la nation la plus favorisée (convention de Madrid, 1880), veut étendre sa domination sur le Maroc ; elle se fait d'abord concéder le droit de police dans les confins algéro-marocains (1901-1902). Elle désintéresse l'Italie (1900), la Grande-Bretagne (1904), fait entrevoir un partage à l'Espagne (1904), mais se heurte à l'opposition de l'Allemagne (Guillaume II à Tanger, 1905), qui soutient le sultan. La conférence d'Algésiras (1906) met pratiquement le Maroc sous contrôle international. Pendant que Lyautey occupe Oujda (1907), puis le massif des Beni Snassen (décembre 1907-janvier 1908) dans le Maroc oriental, une division française occupe la région de Casablanca (1907). Mulay Hafiz (1908-1912) renverse son frère (1908), mais doit faire appel aux troupes françaises pour le dégager dans Fès assiégée par les tribus du Nord (1911). Après l'incident d'Agadir (1911), terminé par l'accord franco-allemand (4 novembre 1911), la France a les mains libres : elle assignera une zone nord (Rif) et une zone sud (Ifni, Tarfaya) à l'Espagne (27 novembre 1912), après avoir imposé à Mulay Hafiz un traité de protectorat (convention de Fès, 30 mars 1912). Le statut de Tanger, sous contrôle international, sera réglé en 1923 par la convention de Paris.
Ayant occupé Taza (mai) et Khénifra (juin 1914), le résident général, Lyautey, réussit à tenir l'intérieur du Maroc. L'occupation européenne se heurte à une violente opposition dans le Rif, où Abd el-Krim inflige un désastre à l'armée espagnole (Anoual, 1921) et ne succombe qu'en 1926 devant la coalition franco-espagnole : les Berbères du Haut Atlas résistent jusqu'en 1933-1934 aux forces françaises. Malgré Lyautey, premier résident général (1912-1925), le régime de protectorat cède la place à l'administration directe. Le sultan n'a plus que des pouvoirs religieux, et son choix est le fait de Paris : Mulay Hafiz, contraint d'abdiquer (12 août 1912) a été remplacé par son demi-frère Mulay Yusuf (1912-1927). La colonisation officielle ou privée attribue aux Européens un million d'hectares (1/15 des terres utilisables). Un sentiment nationaliste se développe contre la minorité étrangère, sentiment que viennent étayer le salafisme (courant islamique réformiste né dans le dernier tiers du XIXe s., et actif particulièrement en Égypte) et le panarabisme. La petite bourgeoisie, atteinte par la crise de 1929 qui aggrave le déséquilibre d'une économie sans protection douanière depuis la conférence d'Algésiras, anime cette opposition nationaliste ; un parti communiste apparaît, un Comité d'action marocaine se forme (1934) pour demander l'application du traité de protectorat, qui garantit la souveraineté du Maroc ; il se coupe en deux tendances (1937) qui formeront l'Istiqlal, avec Allal al-Fasi (1944), et le parti démocratique de l'Indépendance, avec al-Wazzani (1946) ; de plus, les promesses d'autonomie faites par Franco au Maroc espagnol, où a pris naissance la guerre d'Espagne (juillet 1936), renforcent l'opposition dans la zone française. La répression s'abat sur les chefs, mais la défaite de 1940 affaiblit encore la position française : l'Espagne en profite pour occuper Tanger (1940-1945), les partis marocains pour réclamer l'indépendance.
Le sultan Muhammad V (1927-1961) rencontre F. D. Roosevelt à Anfa (juin 1943) et, en 1944, refuse, pour la première fois, de ratifier les décisions du résident. Comme il réclame l'indépendance (discours de Tanger, avril 1947), le gouvernement français nomme des résidents réputés pour leur énergie, les généraux Juin (1947-1951) et Guillaume (1951-1954). En 1951, Muhammad V doit céder à un coup de force des autorités françaises, qui s'appuient sur le sultan de Marrakech, al-Hadjdj Thami al-Glawi, dit le Glaoui, et accepte de se séparer de ses collaborateurs de l'Istiqlal.
Le 20 août 1953, les autorités françaises déposent le sultan, qui est remplacé par Muhammad Ibn Arafa. Des massacres, des attentats ensanglantent la ville, le Rif se soulève. Le gouvernement français doit autoriser la restauration de Muhammad V en août 1955.
Le sultan obtient que la France (2 mars 1956), puis l'Espagne (7 avril 1956) reconnaissent l'indépendance de son pays et fait abolir le statut international de Tanger (29 octobre 1956). Le Maroc, érigé en royaume (août 1957), réclame l'ouverture de négociations sur la frontière avec l'Algérie, puis il revendique la Mauritanie (1958). L'Espagne, qui cède la zone de Tarfaya (avril 1958), refuse d'abandonner les Presides, Ifni et la zone saharienne. À l'intérieur, l'Istiqlal, parti majoritaire, se coupe en deux (1958) ; un groupe de gauche, l'Union nationale des forces populaires (U.N.F.P.), issu de ce démembrement, estime excessive la part prise par le roi dans le gouvernement ; mais, jusqu'à sa mort (février 1961), Muhammad V gardera un prestige intact.
Devenu roi en mars 1961, après la mort de son père Muhammad V, Hasan II avait déjà été associé, en tant que prince héritier, aux affaires du royaume. Il a pour premier souci d'asseoir son pouvoir sur des bases fermes, notamment en nivelant les partis dits du Mouvement national (l'Istiqlal et l'U.N.F.P.), dont l'importance est encore en mesure de lui disputer une partie des prérogatives qu'il estime vitales. Il inscrit celles-ci dans une première Constitution, adoptée par référendum le 7 décembre 1962, et qui fonde une culture politique axée sur la prééminence royale – tous les pouvoirs, constitutionnels, politiques, militaires, judiciaires, diplomatiques, sont concentrés et hiérarchisés autour du roi –, un rapport de force inégal et une négociation permanente, dans un système où les règles du jeu sont très sévèrement et très étroitement contrôlées. Dès lors, le partage du pouvoir entre le roi et les partis et entre l'exécutif et le législatif domine la vie politique marocaine. Il faudra, en trente-cinq ans, pas moins de cinq moutures de la Constitution et autant de trains d'élections pour modifier, sans le changer fondamentalement, le rapport des forces et apaiser les contentieux.
En septembre 1996, la cinquième Constitution, élargissant enfin les pouvoirs du gouvernement et du Premier ministre, est adoptée à l'unanimité de toutes les forces politiques, y compris celles de l'opposition. Le processus donne naissance, en mars 1998, à un gouvernement d'alternance, dirigé par Abd al-Rahman Yusufi, secrétaire général de l'Union socialiste des forces populaires (U.S.F.P.).
Entre-temps, et dès 1961, le roi gouverne avec des partis issus de sa propre mouvance et souvent dirigés par ses proches : successivement, le Front de défense des institutions constitutionnelles (F.D.I.C., 1963), le Rassemblement national des indépendants (R.N.I., 1977), l'Union constitutionnelle (U.C., 1983). Ce sont ces formations qui gagneront les élections communales et les élections législatives de 1963, celles de 1976-1977, et celles de 1983-1984, tandis que les voix en faveur de l'opposition passeront de 75 % (communales de mai 1960) à 25 %. La légère remontée de celle-ci en 1993 suscite une offre d'alternance de la part du pouvoir royal, refusée par l'opposition, groupée dans un front, le Bloc démocratique, dont l'avancée au premier tour du scrutin n'est pas confirmée au second tour. Le schéma de mai (communales) et celui de novembre (législatives) 1997 ne sont pourtant pas fondamentalement différents, dans un bicaméralisme reconstitué, mais, vu la situation politique (usure du pouvoir, éparpillement des partis après de nombreuses scissions), l'alternance a néanmoins lieu.
Cette longue lutte politique s'est déroulée en plusieurs périodes et dans un environnement régional très tendu : les différends entre l'Algérie et le Maroc ont constamment jalonné la vie politique de la région depuis les indépendances respectives des deux pays.
La première période, de 1961 à 1973, est dramatique : arrestations, en juillet 1963, des dirigeants et des militants de l'U.N.F.P., suivies de grands procès (octobre-novembre 1963), guerre dite « des sables » avec l'Algérie sur une question de délimitation de frontière (octobre 1963), condamnation à mort par contumace de certains dirigeants de l'opposition de gauche, dont Mehdi Ben Barka, en exil, émeutes de Casablanca (mars 1965), état d'exception, en juin de la même année, pour cinq ans, enlèvement et disparition de Ben Barka à Paris (octobre 1965), autres procès en 1970-1971, deux coups d'État militaires, le 10 juillet 1971 (cadets de l'École militaire au palais de Skirat) et le 16 août 1972 (attaque du Boeing royal par l'armée de l'air), mort du ministre de l'Intérieur, le général Oufkir, compromis dans l'attentat contre le roi. La relative ouverture politique offerte par le roi en 1971 (deuxième Constitution) et en 1972 (troisième Constitution) se referme dans une atmosphère de complots (1973) et de nouveaux procès politiques.
À partir de 1974, l'émergence du problème du Sahara occidental (dont la Cour internationale de justice de La Haye est saisie en septembre), que l'Espagne décide de décoloniser, provoque un large consensus autour du trône, hormis une fraction de l'extrême gauche (Ila Atnane), dont l'U.N.F.P., qui, malgré l'assassinat d'un de ses dirigeants à Casablanca en décembre 1975, devient l'U.S.F.P. en 1976, et amorce un virage politique qui abandonne toute velléité de renverser le régime par la force. Un nouveau souffle est donc donné à Hasan II. La mobilisation patriotique populaire autour de la question du Sahara occidental (la Massirah, « Marche verte », novembre 1975), la montée de la tension avec l'Algérie (bataille d'Amgala en janvier et rupture des relations en mars 1976) font que tous les partis, y compris ceux de l'opposition, sont progressivement associés au pouvoir dans un Conseil national de sécurité (1979).
En août 1979, après le retrait de la Mauritanie du Tiris el-Gharbia, dans le Sahara occidental, le Maroc, qui en occupait concomitamment les trois cinquièmes (la Saguía El Hamra), en prend immédiatement possession. Un nouvel homme fort, le général Dlimi, lance, à partir de 1981, la politique des « murs de défense » contre les attaques du Front Polisario, mouvement de libération nationale du peuple sahraoui, créé en 1973. Au sommet de l'O.U.A. à Nairobi, en 1981, Hasan II accepte le principe d'un référendum d'autodétermination au Sahara occidental. Ce sommet, qui avait été précédé de sanglantes émeutes à Casablanca (juin), suscite les protestations de l'U.S.F.P., ce qui entraîne l'arrestation de trois de ses principaux dirigeants pendant huit mois.
La République arabe sahraouie démocratique (R.A.S.D.) proclamée par le Front Polisario en février 1976, soutenu par l'Algérie et la Libye, devint membre de l'O.U.A. en février 1982. Rendue officielle au sommet d'Addis-Abeba en novembre 1984, son admission provoque le retrait du Maroc de cette instance africaine. Les relations maghrébines sont restées très tendues, en dépit de la rencontre d'Oujda entre Hasan II et Chadli Ben Djedid en février 1983.
Après le sommet arabe de Fès (septembre 1982), le roi s'implique de plus en plus dans la politique du Proche-Orient et favorise des négociations entre l'Égypte et Israël. Pour contrebalancer le front maghrébin qui lui est opposé, le Maroc signe un traité d'union avec la Libye, approuvé par référendum en août 1984, mais l'alliance est rompue en août 1986 à la suite de la visite de Shimon Peres au palais d'Ifrane. De nouvelles émeutes populaires éclatent en 1983 et en 1984 dans le sud (Marrakech) et dans le nord (Tétouan) du pays. En novembre 1985, le général Dlimi disparaît à Marrakech dans des conditions restées mystérieuses.
Une nouvelle période s'ouvre en mai 1987 : le rapprochement avec l'Algérie, suivi de la reprise des relations diplomatiques (mai 1988), va permettre la création de l'Union du Maghreb arabe (U.M.A.) en février 1989, également facilitée par l'acceptation du plan de paix proposé par l'O.N.U. pour le Sahara occidental (notamment un référendum d'autodétermination), adopté en août 1988, et la réception par Hasan II des représentants du Front Polisario à Marrakech en janvier 1989. En revanche, la prolongation de la législature, motivée par le conflit du Sahara, provoque une vive tension avec l'opposition, attisée par les problèmes économiques et sociaux nés d'une politique d'ajustement structurel qui va durer plus de dix ans. Celle-ci entraîne une suite de grèves et de troubles sociaux et estudiantins (liés aussi à la montée du mouvement islamiste dans les universités depuis les années 1970) et génère des déficits structurels et sectoriels. Le Maroc reçoit l'aide de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (F.M.I.). Ses alliés européens, en particulier la France, lui accordent une aide financière importante. En application de la politique décidée par les organismes internationaux, une privatisation de 118 sociétés d'État est lancée.
À partir de 1990, le régime se trouve dans une difficile phase de transition : la modernisation économique est amorcée et prend effet dans certains secteurs, mais elle n'est pas accompagnée d'une modernisation politique, et les partenaires internationaux du Maroc, réclamant davantage d'ouverture et de transparence, posent de plus en plus ouvertement la question du respect des droits de l'homme.
Une grave crise politique s'ouvre notamment avec la France, suite à la publication d'un livre de G. Perrault, Notre ami le roi, et à la dénonciation par la presse du trafic de drogue dans le Rif, à la construction, par souscription, de la grande mosquée Hasan II à Casablanca, à la censure et à des falsifications électorales. De plus, lors de la guerre du Golfe (janvier-février 1991), le Maroc envoie des militaires appuyer la coalition américano-saoudienne, tandis que l'opinion publique est très favorable à Saddam Husayn.
Le pays connaît un relatif et progressif déverrouillage du champ politique et un début de renouvellement des élites sur la base de la timide émergence d'une société civile (associations, y compris de femmes et de droits de l'homme), tandis qu'un cessez-le-feu apaise l'affaire du Sahara occidental (septembre 1991). Les prisonniers politiques sont progressivement libérés entre 1989 et 1994, une amnistie permet le retour des exilés politiques, un centre consultatif des droits de l'homme est créé (mai 1990), le chômage des jeunes est pris en compte, les lois sur les femmes et celles sur la famille, légèrement modifiées (août 1993). L'opposition, sollicitée face à la gravité de la crise économique, demande et obtient une nouvelle réforme de la Constitution (1992), qu'elle estime cependant insuffisante. De plus, en dépit des promesses, les élections de 1992-1993 n'offrent pas la possibilité d'un virage politique, que le roi déclare souhaiter. La situation est donc une nouvelle fois bloquée, même si la tension est beaucoup moins vive entre le pouvoir et l'opposition.
Les relations internationales restent difficiles : le Sahara, où le plan de l'O.N.U. est sans cesse retardé, provoque le gel de l'U.M.A. et une nouvelle tension avec l'Algérie. Cette tension est également liée à un attentat perpétré à Marrakech en août 1994, dans lequel Rabat soupçonne Alger d'avoir une part de responsabilité, ainsi qu'aux conséquences de la guerre civile algérienne. Le Maroc apporte son soutien au processus de paix au Proche-Orient, qui aboutit en septembre 1993 aux accords d'Oslo. Il accueille une conférence sur le Maghreb et le Proche-Orient destinée à instaurer une coopération économique dans cette région et ouvre un bureau des intérêts israéliens. Mais cette politique d'ouverture est gênée par les obstacles que rencontre le processus de paix israélo-palestinien.
En dépit de l'aide constante des bailleurs de fonds du Maroc et de ses principaux partenaires, essentiellement la France (plus de un milliard de francs par an depuis 1995), la crise économique reste prégnante : la Banque mondiale juge très sévèrement l'Administration et les politiques économiques et d'éducation, critiques que le roi déclare reprendre à son compte. Néanmoins, dans un contexte de troubles sociaux graves (grèves générales, arrestation du secrétaire général de la Confédération démocratique du travail en 1992-1993, émeutes à Fès en 1990 et à Tanger en 1996) et d'interrogations sur la succession de Hasan II lors de sa maladie (1995), les initiatives visant à renouveler le champ politique et à désamorcer la contestation sont poursuivies.
Elles aboutissent, après la crise de 1990-1995, à une phase d'intenses négociations pour modifier les lois – listes et codes électoraux – et à la promulgation consensuelle de la cinquième Constitution (septembre 1996), précédée par la mise en place d'une politique de dialogue social (août 1996) et par une tentative avortée d'assainissement des entreprises (début 1996). Finalement, Abd al-Rahman Yusufi est nommé Premier ministre en février 1998. Le responsable de l'opposition de gauche constitue, le 14 mars, un gouvernement de 41 membres formant une coalition de 6 partis : l'U.S.F.P. (14 ministres), l'Istiqlal (6 ministres), plusieurs petits partis de gauche et 2 partis de l'ancienne majorité, le R.N.I. et le Mouvement national populaire (M.N.P.). Quatre ministères, dits de souveraineté, sont désignés par le roi : Intérieur, Affaires étrangères, Justice, Biens religieux.
Ce rapprochement progressif entre le régime et son opposition bénéficie d'un large consensus populaire et d'un bon accueil à l'extérieur, en comparaison de la situation des autres pays du Maghreb. Mais il suscite des attentes énormes au niveau social, et sa marge de manœuvre est réduite tant au plan politique qu'au plan économique, par l'absence de réelles ressources et l'ampleur des déficits dus notamment à la charge de la fonction publique et à l'ampleur de la dette de l'État. La nouvelle équipe promet le changement dans la continuité et une transformation sociale par l'accumulation de réformes qui ont longtemps été retardées : mise à niveau de l'économie, relance de l'investissement, modernisation des structures économiques, profondes réformes de l'enseignement, de l'administration et de la justice, totalement obsolètes, résolution des problèmes sociaux les plus urgents (niveau de vie, chômage, analphabétisme, marginalisation du monde rural). Mais la difficile mise en œuvre des promesses tarde, comme le montre la loi de finances pour 1998-1999, peu novatrice par rapport aux lois précédentes. La présence au ministère de l'Intérieur d'un fidèle du roi, Driss Basri, montre toute l'ambiguïté de ce gouvernement. Depuis l'automne 1998, la libération de plusieurs dizaines de prisonniers politiques, la reconnaissance par l'État de la mort en détention de plus d'une centaine d'opposants politiques portés disparus, entre les années 1960 et 1980, et la promesse d'indemnisations à une grande partie des familles constituent les premières manifestations de l'évolution du régime marocain. Hasan II meurt brutalement en juillet 1999.
Dans les premiers mois de son règne, Muhammad VI, fils aîné de Hasan II, montre au travers d'une série de gestes sa volonté de rompre avec le passé et de renouer avec la population : retour d'exil d'Abraham Serfaty et de la famille de Mehdi Ben Barka, limogeage du ministre de l'Intérieur Driss Basri, figure emblématique du règne autoritaire de son père, et visite officielle dans les provinces pauvres du Nord, ignorées de Hasan II qui n'avait pas oublié leur révolte à la fin des années 1950. Son ambition est de moderniser et de libéraliser le royaume. Mais, et c'est là l'ambiguïté du processus, il ne s'agit pas vraiment de démocratiser le régime.
De fait, dès 2000 le trône accumule les maladresses dans plusieurs affaires, ce qui amène les Marocains à s'interroger sur les intentions réelles de leur souverain. Ainsi assistent-ils à la saisie des journaux en réaction à la lettre ouverte de l'opposant islamiste Cheikh Abdessalam Yassine, au déroulement peu transparent du procès du capitaine Mustafa Adib, qui a osé dénoncer la corruption des Forces armées royales (F.A.R.), ou encore, en 2001, à la condamnation de l'ex-agent secret Ahmed Boukhari pour une affaire ancienne de chèques sans provision à la suite de ses révélations sur l'affaire Ben Barka, etc. De plus, le retard pris dans la mise en chantier de l'ambitieux programme de modernisation du pays (en particulier l'ouverture aux investisseurs étrangers) et l'impact, décalé dans le temps, de ses effets expliquent aussi le désabusement d'une population qui reste la première victime de la grave crise économique et sociale qui touche le pays depuis plusieurs années. En outre, le peuple marocain s'inquiète de la distance que le roi cultive, peu présent physiquement sur la scène politique nationale
Par conséquent, si, en septembre 2002, l'U.S.F.P. du Premier ministre sortant A. Yusufi remporte les élections législatives (avec 50 sièges sur 325 à la Chambre des représentants), juste devant l'Istiqlal – son principal partenaire au sein du gouvernement sortant (48 sièges) –, le parti de la Justice et du Développement (P.J.D.), seule formation islamiste autorisée, triple le nombre de ses députés (42, juste devant le R.N.I.). Nommé à la tête du gouvernement, et désireux de donner des gages aux partisans des réformes, l'ex-ministre de l'Intérieur D. Jettou fait adopter en 2004 l'importante réforme du Code de la famille, voulue par le roi et qui consacre l'égalité juridique entre l'homme et la femme au sein du couple. Il crée en outre une instance nommée « Équité et réconciliation », chargée de faire la lumière sur les atteintes aux droits de l'homme commises lors du règne de Hasan II. Son rapport, rendu en 2006, est symbolique du changement d'ère à Rabat. Par ailleurs, en mai 2005 le roi s'implique directement dans le traitement des questions de société en lançant un ambitieux programme de résorption de la pauvreté dans les campagnes et dans les villes, tandis qu'il charge le gouvernement de s'attaquer au chômage, endémique, en privilégiant la formation, et qu'un système de couverture médicale pour tous voit peu à peu le jour. Mais la croissance économique, qui repart en 2001 et s'envole même en 2003 et 2006, ne peut combler des écarts sociaux qui, au contraire, tendent à s'accentuer. Aussi la contestation demeure-t-elle latente. Elle s'exprime ponctuellement à travers le succès des islamistes qui capitalisent également sur les résistances suscitées par la modernisation. Tout d'abord, malgré la condamnation par le Maroc de l'intervention américano-britannique en Iraq, une série d'attentats qui, le 16 mai 2003, cible des lieux fréquentés par la communauté juive et les étrangers à Casablanca, fait 45 morts et une centaine de blessés. Ces actions terroristes attestent en effet que la pauvreté et le désœuvrement de la jeunesse sont susceptibles de nourrir sur place un islamisme radical. En outre, aux élections municipales de septembre 2003, et bien qu'il soit arrivé en onzième position derrière l'Istiqlal, l'U.S.F.P. et le R.N.I. dans les grandes agglomérations et dans les villes de taille moyenne, le P.J.D. fait figure de deuxième force politique du royaume. Dès lors, le régime se raidit sur le sujet de la sécurité et multiplie les mesures anti-terroristes. La répression s'exerce non seulement à l'encontre des membres présumés des commandos de Salafia Djihadia, groupe intégriste accusé d'être à l'origine des attentats et d'en préparer d'autres (condamnations à mort à l'été 2003, puis fin 2006), mais aussi contre la presse (un journaliste est ainsi inculpé pour « outrage au roi » en 2005).
Casablanca est à nouveau le théâtre de trois vagues d'explosions suicides les 11 mars, 10 avril puis 14 avril 2007 (un policier tué, en sus des 7 jeunes kamikazes, dont les motivations demeurent inconnues), tandis que le 13 août 2007 un attentat contre des touristes échoue à Meknès. Victime collatérale du renouveau de la menace terroriste, la presse – la plus libre du Maghreb –, fait à nouveau l'objet d'intimidations de la part du pouvoir tout au long de l'été (saisie de deux hebdomadaires et inculpation de leur directeur, pour « manquement au respect dû à la personne du roi », puis condamnation et incarcération d'un journaliste, pour publication de documents confidentiels concernant la lutte antiterroriste). Dans ce contexte de reprise en main, les élections législatives qui se tiennent le 7 septembre 2007 déjouent les pronostics qui donnaient le P.J.D. gagnant. Certes, en nombre de voix, elles voient le parti islamiste arriver en tête avec 10,9 % des suffrages, mais elles ne lui permettent de gagner que 5 sièges au Parlement, bien loin de la quarantaine escomptée. En fait, avec 10,7 % des voix, mais 52 députés (soit 4 de plus qu'en 2002), c'est l'Istiqlal qui l'emporte. La consultation confirme l'usure de l'U.S.F.P., qui, ne conservant que 36 sièges, en perd 14 et rétrograde à la cinquième place des formations politiques nationales, derrière le Mouvement populaire (M.P.), berbériste, et le R.N.I. Mais, surtout, l'abstention atteint un niveau record : seuls 37 % des électeurs marocains se sont sentis concernés et se sont prononcés. De surcroît, parmi les bulletins mis dans les urnes, près de 20 % se sont avérés blancs ou nuls. Aussi le scrutin révèle-t-il avant tout encore une fois le désenchantement politique d'une majorité de la population qui s'avère davantage préoccupée par les difficultés du quotidien (manifestations contre la cherté de la vie fin septembre) et qui ne perçoit pas les bénéfices des investissements étrangers et de la réalisation de grands travaux comme, entre autres, l'aménagement du port de Tanger et de sa zone franche, le remodelage de l'agglomération de Rabat, ou la modernisation du système des transports.
Abbas al-Fasi, leader de l'Istiqlal, nommé Premier ministre, parvient tant bien que mal à reconduire la coalition précédemment au pouvoir et à composer un gouvernement ramassé, renouvelé et féminisé (7 femmes, sur 34 portefeuilles), mêlant ses propres amis aux socio-démocrates de l'U.S.F.P., aux anciens communistes du parti du Progrès et du Socialisme (P.P.S.), aux centristes du R.N.I. et aux berbéristes transfuges du M.P., qui, contre toute attente, fait défection, le P.J.D. formant par ailleurs la principale force d'opposition parlementaire. En décembre 2007, la décision du bureau politique d'une U.S.F.P. en mal d'identité de quitter la coalition et d'exclure de ses rangs ses représentants au sein du gouvernement fragilise ce dernier et augure mal de son avenir. Au reste, à la fin de juillet 2008, un proche du roi, Fouad Ali el-Himma, crée de toutes pièces une formation libérale centriste, le parti de l'Authenticité et de la Modernité (P.A.M.), qui, officiellement, soutient l'action du cabinet al-Fasi, mais qui a pour objectif affiché de concurrencer le P.J.D. aux prochaines élections municipales et législatives, quitte à tailler des croupières aux différentes composantes de la coalition au pouvoir. À la fin mai 2009, ce nouveau venu sur l'échiquier politique marocain annonce qu'il retire son appui à un Premier ministre contraint de trouver de nouveaux alliés pour conserver son poste. Et aux élections municipales du 12 juin, le P.A.M. arrive en tête, avec 21,7 % des voix, devant l'Istiqlal (19 %), le R.N.I (14,8 %), l'U.S.F.P. (11,6 %), sur fond de participation établie à 52 %. Dans ce scrutin le P.J.D. n'obtient que 5,4 % des suffrages, score modeste dû au fait qu'il n'a présenté que 8 000 candidats aux 27 000 sièges à pourvoir.
En matière extérieure, le Maroc de Muhammad VI entend poursuivre son arrimage à l'Europe, tout en développant la coopération avec les États-Unis et en restant ferme à propos du Sahara occidental. Le refroidissement des relations avec Madrid, perceptible dès 2001 à la suite d'un différend sur la prospection pétrolière espagnole au large des Canaries, culmine en juillet 2002 dans l'accrochage au sujet de l'îlot Leila (ou Persil), à l'ouest de Ceuta, subitement occupé par des soldats marocains. L'Espagne récupère l'îlot, ce qui met un terme à l'incident, mais non à la tension qui règne entre les deux pays. Sous l'égide des États-Unis est peu après signé un accord prévoyant le retour au statu quo et le rétablissement des relations diplomatiques, de sorte que les Premiers ministres D. Jettou et José María Aznar se rencontrent à nouveau en juin 2003. Après les attentats de Madrid du 11 mars 2004, qui font 191 victimes et impliquent des terroristes marocains, les deux pays multiplient les signes d'apaisement et de coopération. En avril 2004, le Maroc reçoit la première visite à l'étranger du nouveau président du gouvernement espagnol José Luis Rodríguez Zapatero, suivi en janvier 2005 par Juan Carlos. Mais les objets de contentieux entre Madrid et Rabat demeurent, à propos de la pêche, du Sahara occidental, ou de l'immigration clandestine, comme en témoignent à ce sujet la mort, en octobre 2005, de dizaines de candidats à l'entrée des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, le refoulement et l'abandon en plein désert du Sud marocain de centaines d'autres. En outre, en novembre 2007, le déplacement à Melilla et Ceuta de Juan Carlos réanime le contentieux frontalier entre les deux pays.
Par ailleurs, la question du Sahara occidental reste en suspens. En 2001, un nouvel accord-cadre est proposé par l'O.N.U., mais il est rejeté par le Front Polisario qui le juge trop favorable au Maroc. Le problème entretient également la brouille avec le voisin algérien, jusqu'à susciter en 2005 une fermeture frontalière. Les tractations reprennent en 2007, quand le Maroc présente aux Nations unies un plan en vue d'octroyer l'autonomie interne au Sahara occidental. Mais Alger continue à demander un référendum d'autodétermination afin que les Sahraouis puissent choisir entre l'indépendance ou le rattachement au royaume chérifien. Malgré les blocages, le processus de négociation se poursuit avec la reprise des pourparlers entre les différentes parties en 2009 sous l'égide de l'O.N.U.
À la suite des attentats du 11 septembre 2001, Rabat et Washington opèrent un net rapprochement qui amène les Américains à placer le royaume alaouite sur la liste des pays menacés par al-Qaida. Poursuivant le resserrement des liens, et malgré la condamnation par le Maroc de l'intervention américano-britannique en Iraq, en mars 2004, il conclut avec les États-Unis un accord de libre-échange bilatéral qui entre en vigueur le 1er janvier 2006 et dope les échanges.
Enfin, le Maroc de Muhammad VI renforce ses liens privilégiés avec la France et l'Union européenne. Certes, des tensions se font parfois jour entre Rabat et Paris, notamment au regard du resserrement des relations entre Paris et Alger qui semble vouloir se dessiner à partir de 2003, à l'occasion, historique, de la venue en Algérie de Jacques Chirac, première visite d'État d'un président français depuis l'indépendance de l'ancienne colonie. Celle-ci est dès lors suivie sept mois plus tard, en octobre 2003, d'un déplacement officiel dans le royaume alaouite du président français, qui réaffirme son soutien au nouveau régime, fragilisé par les attentats de Casablanca, et se prononce pour une intensification des liens entre les deux pays. De même, quatre ans plus tard, Rabat semble prendre ombrage de la tournée-marathon des capitales du Maghreb que Nicolas Sarkozy, à peine élu, effectue en juillet : en guise de témoignage du lien spécial qui unit le Maroc à la France, le nouveau chef de l'exécutif français lui consacre la première visite d'État de son mandat, en octobre 2007. Et si Muhammad VI se rallie aisément au programme d'Union pour la Méditerranée promu par ce dernier, il n'en donne pas moins le sentiment de bouder le sommet de Paris qui le lance le 13 juillet 2008, en envoyant à sa place, comme représentant du royaume, son frère, le prince Moulay Rachid. En octobre 2008, aboutissement du projet de renforcement des liens porté par la France depuis 2005 dans le cadre du « partenariat privilégié » qu'elle cherche à établir avec le Maroc, l'Union européenne accorde à ce dernier un « statut avancé », qui ne vaut certes pas pour future adhésion, mais signifie intégration poussée, à la fois économique, mais aussi politique.
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