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Espagne : histoire

Peintures rupestres d'Altamira
Peintures rupestres d'Altamira

Résumé

Des Phéniciens aux Romains

Colonisée, principalement sur ses côtes, par les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois, la péninsule voit se mêler à l'intérieur populations celtes et ibères. Passée sous la domination romaine après la fin de la deuxième guerre punique qui oppose Rome à Carthage entre 218 et 201 avant J.-C., l'Espagne connaît une prospérité durable et un niveau de culture élevé. Elle se christianise à partir du iie siècle.

L'Espagne wisigothique (ve-viiie siècle)

En 409, les Barbares pénètrent en Espagne, qui devient le champ de bataille des envahisseurs jusqu'à ce que les Wisigoths s’imposent, assurant une relative sécurité à la péninsule pendant près de deux siècles.

L'Espagne musulmane (viiie-xive siècle)

La monarchie wisigothique s'effondre d'un coup en 711, à l'arrivée des conquérants arabo-berbères. Au brillant règne du califat omeyyade de Cordoue succède au xie s., un morcellement entre puissants seigneurs autonomes (taifas) qui ne peuvent résister aux offensives des petits royaumes chrétiens du Nord de la péninsule (→ León, Castille, Navarre et Aragon). Les Almohades sont défaits entre 1212 (défaite de Las Navas de Tolosa) et 1248 (prise de Séville par les Castillans). Mais le royaume musulman de Grenade tient encore deux siècles, tandis que le pouvoir royal espagnol s'affermit peu à peu, malgré les divisions des royaumes chrétiens.

De la Reconquête chrétienne au Siècle d'or (xve-xviie siècle)

Achevée par Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon avec la prise de Grenade en 1492, la Reconquista (Reconquête) a préparé, sous la bannière du catholicisme, l’unification du royaume. Parallèlement, la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, au service d'Isabelle, ouvre à l'Espagne un empire colonial dont elle exploite les richesses pour asseoir sa puissance. Elle connaît ainsi son « Siècle d’or » au xvie siècle avec l’avènement des Habsbourg qui porte sur le trône d'Espagne l’empereur Charles Quint, puis son fils Philippe II.

Entre conservateurs et progressistes – instabilité (xviiie-xixe siècle)

En déclin au xviie siècle, le pays se redresse à la suite de la guerre de succession d’Espagne et à l’accession au trône des Bourbons en 1700.

À partir du xixe siècle, si la guerre d’indépendance contre l’occupation napoléonienne (1808-1814) fortifie le sentiment national, l’instabilité politique s’installe : affrontement entre libéraux et monarchistes, progressistes ou conservateurs, coups d'État à répétition (pronunciamentos). La Restauration met fin à la brève Ire République (1873-1875) et le parlementarisme de façade (1876) ne résiste pas au coup d’État de Primo de Rivera (1923).

De la dictature à la démocratie (xxe siècle)

La fragile IIe République (1931) débouche sur la guerre civile d’Espagne (1936-1939) remportée par le général Franco, dont le régime, entre autarcie et ouverture, parvient à durer trente-six ans.

À la mort de Franco (1975), l’héritier de la couronne, Juan Carlos Ier, préside, en étroite collaboration avec le chef du gouvernement Adolfo Suárez, à la « transition » démocratique du pays (1976-1982), tandis que resurgit la question des « nationalités » et des autonomies régionales (→ Catalogne, Pays basque).

1. Ibères, Phéniciens, Carthaginois, Grecs, Celtes…

L'Espagne est peuplée dès le paléolithique inférieur, ainsi que l'attestent divers restes de culture troglodyte caractéristiques de l'époque du Neandertal. Le paléolithique supérieur est marqué par deux importantes cultures : celles d'Altamira et du Levant espagnol. Les auteurs de l'Antiquité attribuaient aux « Ibères » – dont l'origine rest discutée –, la civilisation néolithique de la Péninsule. Quoi qu'il en soit, du IIIe au Ier millénaire avant J.-C., les progrès techniques (sparterie, céramique, agriculture, cuivre, bronze et sans doute même fer) s'y succèdent.

Dès la fin du IIe millénaire avant J.-C., l'Andalousie entre dans le circuit commercial méditerranéen : Phéniciens, puis Grecs viennent y chercher l'argent, le plomb, le cuivre et surtout l'étain, rare en Orient et nécessaire à l'industrie du bronze.

Les uns et les autres implantent des comptoirs sur les côtes méditerranéennes et jusqu'à l'embouchure du Guadalquivir. Phéniciens et Carthaginois s'installent surtout au sud : Gadir (Cadix), Sexi (Almuñécar), Carteia (Algésiras), Malaca (Málaga), Abdèra (Adra). Mais ils remontent vers le nord, à Lucentum (Alicante), près du cap Artémision, et à Ebusus (Ibiza, aux Baléares, vers 652 avant J.-C.).

Les Grecs de Phocée et de Massalia (Marseille), en sens inverse, fondent leurs comptoirs au nord-est (Emporion, Rhodê), puis à l'est (Hemeroskopeion, Artémision) et poussent vers le sud ; ils parviennent même, exceptionnellement, à Tartessos. Mais Grecs et Carthaginois s'opposent en Méditerranée occidentale, et l'expansion phocéenne est brisée au large d'Alalia (aujourd'hui Aléria, en Corse) par une coalition de Carthaginois et d'Étrusques (535 avant J.-C.).

Des échanges entre colons et indigènes est née une civilisation complexe, mal connue, dont les témoins les plus remarquables sont les bustes de la Dame d'Elche et la Dame de Baza.

Parallèlement à la civilisation côtière, des mouvements de peuples se produisent à l'intérieur, sous la forme d'une lente infiltration celte à partir de la Gaule. De la fusion entre Celtes et Ibères est issu le fond commun « celtibère » de la population ibérique.

2. L'Espagne romaine (iiie s. avant J.-C.-ve s. après J.-C.)

2.1. Rome contre Carthage : la conquête

Carthage, pour compenser les pertes subies lors de la première guerre punique contre Rome (264-241 avant J.-C., entreprend la conquête de l'Espagne. Hamilcar Barca impose sa domination à l'est du pays jusqu'à Barcelone, qu'il fonde. Il meurt en assiégeant Elche (229 avant J.-C.), et les Romains arrêtent sur l'Èbre, en 227, son successeur Hasdrubal, qui construit alors la forteresse de Carthago nova (Carthagène).

Hannibal lui succède en 221 avant J.-C. et déclenche la deuxième guerre punique, dès 219, par la prise de Sagonte, alliée de Rome. Tandis qu'il combat en Italie, Rome conquiert l'Espagne : les frères Scipion sont vaincus en 211 avant J.-C., mais le fils de l'un d'eux, le futur « Africain », se rend totalement maître des possessions carthaginoises après sa victoire à Zama (202 avant J.-C.).

Rome met 64 ans à imposer sa domination aux indigènes ; les dernières luttes sont marquées par des résistances farouches : soulèvement de Viriathe (147-139) ; guerre de Numance et destruction de la ville par Scipion Émilien (133 avant J.-C.). La bordure nord de la Péninsule (Galice, Asturies, Cantabrie) ne sera définitivement pacifiée que sous Auguste, en 19 avant J.-C.

Pour en savoir plus, voir l'article guerres puniques.

2.2. L'organisation par Rome de la Péninsule

L'importance politique de l'Espagne dans le domaine romain apparaît dès le premier siècle de la conquête et se prolonge à travers l'empire : Sertorius se révolte contre Sulla et tient victorieusement tête à Pompée jusqu'à son assassinat (82-72 avant J.-C.), s'appuyant sur les dernières résistances indigènes. Les fils de Pompée y luttent contre César jusqu'à leur écrasement à Munda (44 avant J.-C.). Auguste en dirige lui-même l'occupation (26 avant J.-C.), ainsi que les opérations au nord de la Péninsule. C'est à Clunia, en Tarraconaise, dont il est gouverneur, que Galba se proclame, en 68 après J.-C., legatus senatus populique romani, en attendant d'être nommé empereur par le sénat. Trajan, puis Hadrien naissent à Itálica (près de l'actuelle Séville) ; la famille de Marc Aurèle a de fortes attaches en Espagne.

Jusqu'en 27 avant J.-C., la Péninsule forme deux provinces, l'Espagne Citérieure au nord-est, l'Espagne Ultérieure au sud et à l'ouest. Auguste divise alors cette dernière en deux nouvelles provinces, la Lusitanie et la Bétique. Après la conquête du Nord, la Galice est rattachée à la Lusitanie, les Asturies et la Cantabrie à l'Espagne Citérieure. En 2 avant J.-C., la Galice est également incorporée à cette dernière qui devient la Tarraconaise. Le statut de cette région est fréquemment modifié jusqu'à la fin du iiie siècle.

À ce moment, Dioclétien, dans le cadre de sa grande réorganisation administrative, crée le diocèse d'Espagne, composé de cinq provinces ibériques (Lusitanie, Bétique, Gallaeçia [Galice et Asturies], Tarraconaise et Carthaginoise [sud de l'ancienne Tarraconaise]) et de la Mauritanie Tingitane (Maroc actuel).

Pour en savoir plus, voir l'article Rome.

2.3. Une province prospère

La paix romaine règne quatre siècles dans la Péninsule, de la fin des guerres cantabriques d'Auguste à la conquête barbare, au début du ve s. après J.-C. La prospérité semble s'y maintenir plus longtemps et à un plus haut niveau que dans la plupart des autres provinces de l'Empire. Une soixantaine d'exploitations minières importantes sont en service (fer, plomb, cuivre, zinc, étain, mercure). Les seules excavations du río Tinto (cuivre) témoignent de l'extraction de quelque 20 millions de tonnes en 600 ans. Plusieurs villes dépassent 100 000 habitants (Emerita Augusta, Tarraco, Hispalis, Corduba, c'est-à-dire Mérida, Tarragone, Séville, Cordoue). Nombre d'autres approchent ce chiffre.

Le niveau culturel du pays est à la hauteur de son niveau économique : Sénèque, Martial, Quintilien sont des Espagnols. Le christianisme fait son apparition dans la Péninsule dès le iie siècle. Les premiers conciles nationaux se tiennent à Iliberis (306), à Saragosse (380), à Tolède (400). Le pape Damase, les poètes religieux Juvencus et Prudence, tous trois espagnols, témoignent de la profonde implantation du christianisme dans le pays au ive s.

Pour en savoir plus, voir l'article christianisme.

3. L'Espagne wisigothique (ve-viiie s. après J.-C.)

En 409, les Barbares pénètrent en Espagne : le flux et le reflux des envahisseurs vont la ravager jusqu'à la fin du ve s.

3.1. Le champ de bataillle des envahisseurs

En 412, les Wisigoths, menés par Athaulf, qui épousera Galla Placidia, sœur d'Honorius, entrent dans la Péninsule sous prétexte d'y rétablir l'autorité impériale. Les Vandales Silings sont refoulés en Bétique (qui devient l'Andalousie) ; les Alains sont rejetés en Lusitanie, puis plus au nord, où ils fusionnent avec les Vandales ; les Suèves sont cantonnés en Galice ; mais Honorius installe les Wisigoths en Aquitaine, tandis que les Vandales réoccupent la Bétique et les Baléares, puis, derrière Geiséric, s'emparent de l'Afrique (428-435), et que les Suèves se répandent dans le reste du pays. Après le bref passage de l'empereur Majorien, qui, en 460, tente en vain de détruire la flotte vandale, la Péninsule devient un champ clos entre Suèves et Wisigoths. Euric (466-484) occupe tout le pays, à l'exception de l'extrême Nord-Ouest, où sont refoulés les Suèves (ceux-ci ne seront annexés qu'en 585), et s'en fait reconnaître la possession par l'empereur Zénon (477).

Expulsés par les Francs de la Gaule du Sud (victoire de Clovis à Vouillé, 507), les Wisigoths réduisent leur domination à l'Espagne, sur laquelle ils règnent pendant deux siècles. Le Sud en est même cédé à l'empereur byzantin Justinien en 554 et redevient, pour une cinquantaine d'années, une province romaine.

Pour en savoir plus, voir l'article Wisigoths.

3.2. Le royaume de Tolède (554-711)

La monarchie wisigothique, qui a établi sa sa capitale à Tolède, assure une relative sécurité à la Péninsule, où, comme ailleurs en Occident, les activités économiques se sont repliées sur la terre. Léovigild (573-586), monarque absolu, réforme l'administration, réorganise la cour et unifie le pays. L'opposition religieuse qui existe entre les Wisigoths, ariens (→ arianisme) depuis le ive siècle, et les Hispano-Romains, catholiques, a interdit longtemps tout mélange des peuples et toute cohésion de l'État.

Cependant, à la suite de la conversion du roi Reccared (587), l'Église catholique acquiert une autorité d'autant plus grande sur la monarchie que l'aristocratie parvient à rendre celle-ci élective. De 633 (élection du roi Sisenand par le quatrième concile de Tolède) à 711 (conquête arabe), dix conciles de Tolède désignent les rois et les contrôlent, établissant une sorte de théocratie conciliaire. Le dynamisme de l'Église espagnole se traduit par une activité théologique et intellectuelle qui tranche avec le reste de l'Occident : en témoigne surtout l'œuvre encyclopédique de saint Isidore de Séville (vers 560-636).

4. L'Espagne musulmane et la Reconquête (viiie-xve siècle)

4.1. Une conquête musulmane éclair

L'Espagne wisigothique s'effondre d'un seul coup en 711 : quelques milliers d'arabo-berbères islamisés, conduits par Tariq ibn Ziyad, franchissent le détroit, qui prend alors le nom de Djabal Tariq – plus tard Gibraltar – et écrasent le roi Rodrigue près de Cadix à la bataille du río Guadalete (19-26 juillet 711). Deux ans plus tard, toute la Péninsule est soumise à Musa ibn Nusayr, gouverneur du Maghreb au nom du calife al-Walid Ier, et forme un émirat au sein du califat. L'expansion musulmane se prolonge au nord des Pyrénées, où elle ne rencontre pas le milieu favorable trouvé en Espagne. Le coup d'arrêt le plus célèbre est donné en 732 à Poitiers, par Charles Martel.

4.2. Al-Andalus : le rayonnement de Cordoue

En 756, le prince de la dynastie omeyyade de Damas, détrôné par les abbassides, Abd al-Rahman Ier, cherche asile en Espagne et fonde l'émirat indépendant de Cordoue. Abd al-Rahman III (912-961) prend en 929 le titre de calife. Le califat de Cordoue durera jusqu'à 1031. À cette date, le calife Hicham III est détrôné, et l'Espagne musulmane se fragmente en une vingtaine de royaumes indépendants, les royaumes de taifas (taifa, parti).

Si une forte proportion d'Espagnols embrassent la loi islamique (on les appellera les renégats), si d'autres émigrent vers le Nord, nombre d'entre eux conservent la foi chrétienne, leurs églises et leur clergé, sans être pour autant persécutés.

Les Omeyyades font régner une brillante civilisation sur leurs territoires, et principalement sur l'Andalousie : richesse agricole des plaines irriguées, prospérité urbaine fondée sur le tissage, la céramique, les cuirs de Cordoue, les armes de Tolède, et favorisée par les échanges méditerranéens entre pays islamiques. La grande mosquée de Cordoue, commencée dès 785, est non seulement un centre religieux mais aussi un grand foyer intellectuel et artistique.

Deux contrées espagnoles ont toutefois échappé aux « Maures » du fait de leur isolement et de leur situation périphérique : le Nord-Ouest (Asturies et León) et le Nord au pied des Pyrénées. C'est de ces refuges que part la Reconquista, la Reconquête.

Pour en savoir plus, voir les articles Abd al-Rahman III, Cordoue, mozarabe.

4.3. Le morcellement du reste de la Péninsule

L'expansion des États chrétiens du Nord commence, bien modestement, dès le début du viiie siècle : un royaume des Asturies (plus tard de León) apparaît (première victoire chrétienne [semi-légendaire] de Covadonga, 718), tandis que des îlots d'indépendance s'organisent au sud du León (future Castille) et dans les hautes vallées navarraises et aragonaises. Charlemagne et son fils Louis constituent non sans peine, de 785 à 811, la Marche d'Espagne entre Pyrénées et Èbre (la Catalogne demeurera des siècles sous la suzeraineté au moins nominale du roi de France).

La Navarre s'érige en royaume à partir de 852, et son roi, Sanche III Garcés El Mayor (1000-1035), regroupe tous les royaumes et comtés espagnols sous son autorité (exception faite du comté « franc » de Barcelone). À sa mort, ses États sont partagés entre ses fils.

L'Espagne chrétienne se répartit entre les royaumes de León (au sud duquel apparaît un comté de Portugal), de Castille (royaume en 1035), de Navarre, d'Aragon (royaume en 1035) et le comté de Barcelone, uni à l'Aragon par mariage à partir de 1137. Au hasard des politiques matrimoniales, il arrive que plusieurs de ces États s'unissent temporairement (tels León et Castille de 1037 à 1157).

Longtemps, ces États sont loin de faire figure de puissance. Il est possible que la Navarre et le León aient accepté « la tutelle cordouane aux ixe et xe siècles. Mais en détruisant Saint-Jacques-de-Compostelle (997), al-Mansur a lancé un défi à la chrétienté, et la Reconquête va devenir pour l'Occident chrétien un nouveau front guerrier contre les infidèles.

Cependant, l'Espagne a commencé à prendre forme : création, autour des rois, de conseils qui deviendront les Cortes ; apparition, dès le xe s., des premiers fueros en León et en Castille ; place importante tenue par l'Église et rôle capital des pèlerinages, dont les routes sont les principaux liens entre royaumes ibériques, d'une part, entre ceux-ci et l'Europe chrétienne, d'autre part (Saint-Jacques-de-Compostelle) ; essor de l'art roman, favorisé par ces pèlerinages.

4.4. La lente reconquête chrétienne

La faiblesse des royaumes de taifas dans la seconde moitié du xie siècle est mise en relief par les exploits du fameux Cid Campeador : le héros de la légende était en réalité une sorte de mercenaire opportuniste, qui se tailla un État au détriment de ces petits royaumes.

Exploitant cette faiblesse, Alphonse VI de Castille s'empare de Tolède en 1085 et en fait sa capitale ; il met le siège devant Saragosse et, pour souligner sa volonté de fondre en un seul peuple musulmans et chrétiens, se proclame emperador de las dos religiones (empereur des deux religions) et mène une politique audacieuse et libérale qui répond à celle que pratique, en Andalousie, l'émirat omeyyade de Cordoue. Le retentissement de la prise de Tolède est énorme dans le monde chrétien, qui reprend espoir. Mais l'arrivée des Almoravides en Espagne entraîne la défaite d'Alphonse VI à Sagrajas (Zalaca) [1086].

La Castille s'accroche à Tolède et à la ligne du Tage, tandis que les nouveaux maîtres du Sud imposent à l'Andalousie un retour à la stricte orthodoxie musulmane. Ils faiblissent à leur tour, et l'offensive castillane reprend au milieu du xiie s. avec Alphonse VII puis Alphonse VIII.

C'est alors qu'une nouvelle vague berbère arrive d'Afrique : les Almohades sont vainqueurs à Alarcos (1195). Alphonse VIII se tourne vers la chrétienté et fait prêcher la croisade en Occident : les divers souverains espagnols, coalisés et appuyés par les croisés, écrasent les Almohades à Las Navas de Tolosa (1212). L'islam est refoulé au-delà de la sierra Morena.

Quelque temps après, le Portugal (devenu royaume depuis 1143) s'étend jusqu'à l'embouchure du Guadiana (1232-1249), tandis que Ferdinand III le Saint, roi de Castille, conquiert le nord de l'Andalousie avec Cordoue (1236), Carthagène (1243) et Séville (1248), et que Jacques Ier le Conquérant, roi d'Aragon, s'empare des Baléares (1229-1235) et de Valence (1238).

Il ne reste aux musulmans que le petit royaume de Grenade, qui survit jusqu'en 1492.

L'expansion hors de la Péninsule

Jusqu'à cette date, qui achève la Reconquête, l'expansion espagnole est uniquement maritime. L'Aragon constitue, du xiiie au xve s., un empire méditerranéen (Baléares, Sardaigne, Sicile, Morée, duché d'Athènes et finalement Naples). Le Portugal, à partir de Lisbonne, et la Castille, depuis Séville et Cadix commencent à regarder vers l'Atlantique, au sud d'abord, plus tard à l'ouest.

Le bref rayonnement de Tolède au Moyen Âge

Les royaumes chrétiens connaissent aussi une activité culturelle importante, en particulier autour du foyer intellectuel de Tolède, où Alphonse X (1252-1284) encourage le développement de l'école de traducteurs qui permet l'arrivée en Europe des textes scientifiques grecs, juifs et arabes.

Un pouvoir royal qui peine à s'affirmer

Ces mêmes siècles voient pourtant bien des difficultés intérieures s'élever dans les royaumes ibériques. En Castille se succèdent les crises dynastiques sous Alphonse X, puis entre Pierre Ier le Cruel et Henri de Trastamare (vainqueur, grâce à Du Guesclin, en 1369), enfin sous Henri IV (1454-1474), finalement déposé au profit d'Isabelle la Catholique (1474).

En Aragon, après la croisade d'Aragon menée sur l'initiative du pape Martin IV et de Charles d'Anjou, pour contrer les ambitions aragonaises en Italie (1285), ce sont les conflits entre la monarchie, d'une part, la noblesse et les municipes, d'autre part, à la fin du xiiie siècle et au milieu du xive siècle. Il y a aussi la lutte entre la couronne aragonaise et le « royaume de Majorque », jusqu'à la soumission de celui-ci (1349) ; la perte du duché d'Athènes (1387) ; l'affaire successorale de 1410, réglée non sans peine par le compromis de Caspe (1412), qui met sur le trône un infant de Castille, Ferdinand Ier le Juste. Encore celui-ci doit-il réprimer une révolte des Catalans, soutenant le comte d'Urgel (1413) ; la lutte, enfin, qui oppose à Jean II son fils Charles, prince de Viana, à partir de 1441, se transforme en révolte de la Catalogne (1462-1472).

Malgré ces déchirements, ou à travers eux, une civilisation originale se développe la civilisation espagnole médiévale, faite d'un heureux mariage des influences occidentales venues du Nord et des influences islamiques que le petit royaume de Grenade continue à diffuser (art mudéjar).

Pour en savoir plus, voir l'article art et architecture espagnols.

4.5. L'unité sous les Rois Catholiques (1474-1516)

L'affermissement de la monarchie espagnole

Le pouvoir royal s'impose en même temps que l'ordre se trouve rétabli par les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand II d'Aragon.

La noblesse est soumise ; les ordres militaires sont pris en main. L'Inquisition est réorganisée pour lutter contre les hérétiques (1478) et ses premières victimes sont les Juifs, forcés de se convertir ou de s’exiler en 1492 tandis que le même choix est imposé aux Musulmans à partir de 1502. Les municipalités espagnoles sont contrôlées en Castille par des corregidores, en Aragon par des cancelleros désignés par les souverains. L'unité nationale est ainsi préparée.

Dès avant, l'action conjointe des deux royaumes permet l'achèvement de la Reconquête par la prise de Grenade (1492) ; quelques années plus tard, Ferdinand tient en échec en Italie la France de Charles VIII, puis de Louis XII.

La découverte d'un nouveau monde

Les caravelles castillanes s'efforcent de rivaliser sur les océans avec celles du Portugal, et se partagent, sous l'égide du pape, les terres à découvrir (traité de Tordesillas, 1494). Deux ans plus tôt, Christophe Colomb, au service d'Isabelle, a abordé dans l'île de Guanahaní (San Salvador), ouvrant l'ère coloniale. La reine organise le commerce avec les nouvelles possessions d'outre-Atlantique et crée à Séville, dès 1503, la Casa de contratación, organisme centralisateur des affaires coloniales.

Avec un efficace groupe de fonctionnaires issus des universités, les letrados (« lettrés »), l'Espagne est à l'aube du xvie siècle un pays uni qui dispose de l'organisation étatique la plus perfectionnée d'Europe.

5. L'Espagne des Habsbourg (1516-1700)

Après l'avènement de Charles Quint, l'Espagne se révèle la principale puissance européenne entrant dans son « Siècle d'or ». Seul État multinational de ce type dans la chrétienté latine, « l'Espagne » réunit plusieurs couronnes – celles de Castille, prééminente, et d'Aragon, celle du Portugal entre 1580 et 1640 – sous l'autorité d'un seul monarque qui incarne l'unité dynastique et est désigné, sous les Habsbourg, comme « Roi Catholique ».

Grâce aux richesses de l'empire colonial d'Amérique qui se constitue alors, Charles Quint tente, sans succès, de créer une monarchie universelle, avant que son fils Philippe n'impose son hégémonie à l'Europe en s'affirmant comme le grand défenseur du catholicisme.

Après la mort de Philippe II (1598), s'ouvre une période de turbulences durant laquelle l'Espagne, affaiblie économiquement et où règnent – sans gouverner – des monarques falots, s'épuise à tenter de préserver son statut de puissance prépondérante sur la scène européenne.

5.1. Charles Quint (1516-1556) : la puissance d'un empire

Lorsque meurt Ferdinand d'Aragon, en janvier 1516, son petit-fils Charles de Habsbourg, est proclamé roi de Castille et d'Aragon le 14 mars 1516 (sous le nom de Charles Ier), conjointement avec sa mère, Jeanne la Folle, qui portera le titre de reine de Castille, sans en exercer les prérogatives, jusqu'à son décès, en 1555.

Le maître d'une grande partie de l'Europe

Né à Gand en 1500, bourguignon par sa naissance et son éducation (son arrière-grand-père est Charles le Téméraire), s'exprimant en français, Charles s'y rend pour la première fois à l'automne 1517. Son élection, en juin 1519, à la tête du Saint Empire romain germanique, où il succède à son autre grand-père l'empereur Maximilien, ne facilite pas son adoption par les Castillans, qui craignent de le voir sacrifier leurs intérêts à ceux de l'Empire. Plusieurs séries de révoltes, entre 1520 et 1522 (→ révolte des comuneros en Castille, à Valence), traduisent ces réticences et menacent l'autorité encore fragile de Charles Quint. Celui-ci décide alors d'apprendre le castillan, de gouverner seul et sans contrôle (convocation très irrégulière des Cortes), mais aussi de s'entourer d'un groupe de conseillers où les Espagnols sont plus influents. Lorsqu'il doit se rendre sur ses terres germaniques, il confie la régence à sa femme, sa cousine Isabelle, sœur du roi de Portugal Jean III, avec laquelle il s'est marié en 1526, puis à son fils aîné Philippe.

En quête de l'or des Amériques

C'est durant le règne de Charles Quint que se constitue l'empire espagnol des « Indes », autrement dit un vaste domaine colonial en Amérique centrale et du Sud, qui permet de pallier l'épuisement des richesses provenant jusque-là des Antilles.

La conquête de l'Empire aztèque par Hernán Cortés au Mexique (à partir de 1519), celle de l'Empire inca par Francisco Pizarro (1526-1541), ainsi que la recherche effrénée du royaume de l'homme d'or (El Dorado) procurent à Charles Quint d'immenses richesses en métaux précieux (un cinquième de celles-ci, le quinto, lui revient de droit), sans rien lui coûter, puisque cette conquête résulte pour l'essentiel d'initiatives privées.

Des controverses se développent alors autour des méthodes et du principe même de la colonisation, notamment entre Bartolomé de Las Casas, un dominicain qui la dénonce, et Juan Ginés de Sepúlveda, théologien qui réfute les théories humanistes de Las Casas (controverse de Valladolid, 1550).

Pour en savoir plus, voir les articles Aztèques, Empire colonial espagnol.

Le rêve déçu d'une monarchie universelle et catholique

Ce qui constitue la principale ambition de la politique extérieure de Charles Quint est le maintien de l'unité de la chrétienté : lutte contre la progression des Turcs de Soliman le Magnifique et contre la Réforme initiée par Martin Luther. Bien que largement financé par la Castille, cet objectif est perçu par les Espagnols comme étranger à leurs intérêts. L'échec de Charles Quint sur ces deux fronts (l'avancée turque et la Réforme) condamne l'idée même de monarchie universelle et conduit l'empereur, découragé, à abdiquer.

Le 16 janvier 1556, Philippe II, déjà souverain des Pays-Bas et de Sicile, reçoit de son père les couronnes de Castille et d'Aragon, ainsi que celle des Indes, l'Empire germanique revenant au frère de Charles Quint, Ferdinand Ier de Habsbourg.

Pour en savoir plus, voir les articles Charles Quint, Habsbourg.

5.2. Philippe II (1556-1598) : un Siècle d'or contrasté

Né à Valladolid, élevé en Espagne, s'exprimant en castillan et en portugais, Philippe II a des racines ibériques plus solides que celles de son père, auquel il voue une profonde admiration. Aussi sédentaire que celui-ci était voyageur, très cultivé, peu porté sur les armes, homme de cabinet au point de laisser l'image d'un roi bureaucrate, Philippe II renforce la centralisation tout en conservant distincts les États de Castille et d'Aragon et en préservant la large autonomie dont jouissent les municipalités et les seigneurs, du moins tant que ceux-ci ne se mêlent pas de politique.

Au détriment de Valladolid et de Tolède, il installe sa cour et son gouvernement à Madrid (1561), petite ville promue alors capitale, au nord-ouest de laquelle il fait édifier le monumental palais de l'Escurial (1563-1584), l'un des symboles de son règne.

Un règne qui est celui de l'apogée politique de l'Espagne mais qui est marqué par des guerres incessantes. Philippe II tente d'imposer son hégémonie en Europe en faisant de l'Espagne le principal héraut du catholicisme, objectif auquel se mêlent néanmoins des motivations autres que religieuses.

La lutte contre l'islam et le danger turc

Contre les Turcs de Soliman, il mène une nouvelle croisade au nom de la chrétienté. La progression des Ottomans est enrayée par la victoire de Lépante (1571), remportée sur la flotte turque par l'escadre de la Sainte Ligue réunissant les forces navales espagnoles, vénitiennes et du Saint-Siège commandées par le demi-frère de Philippe II, don Juan d'Autriche (→ bataille de Lépante). Un accord est finalement conclu, en 1580, entre l'Espagne et l'Empire ottoman, mettant un terme à un conflit séculaire.

Le contrôle de l'Empire colonial portugais

L'union dynastique réalisée avec le Portugal, en 1580, n'échappe pas complètement à cette logique de croisade, puisqu'elle est rendue possible par la disparition, sans héritier, du roi portugais Sébastien, parti se battre contre les infidèles au Maroc (1578). Cette union permet à Philippe II non seulement de régner au Portugal sous le nom de Philippe Ier et d'étendre son pouvoir sur l'ensemble de la péninsule Ibérique, mais aussi de s'assurer le contrôle du vaste empire colonial portugais, pluricontinental (Brésil, Afrique et Asie).

Pour en savoir plus, voir l'article Empire colonial portugais.

La guerre et la perte des Pays-Bas

Quant à la lutte contre le protestantisme, elle s'inscrit d'abord dans le cadre de la guerre des Pays-Bas, déclenchée pendant l'été 1566, un conflit dont la composante religieuse est secondaire, au départ, mais qui ne tarde pas à se transformer en véritable guerre de Religion. Impuissant, malgré l'importance des moyens mis en œuvre, à écraser la révolte menée par Guillaume de Nassau, prince d'Orange, Philippe II est, à la fin de son règne, obligé de reconnaître de fait, mais pas encore de droit, l'indépendance de sept provinces du Nord (les Provinces-Unies) et le partage des Flandres en deux zones.

Pour en savoir plus, voir les articles histoire des Pays-Bas, Provinces-Unies.

La fin des ambitions françaises de Philippe

Vis-à-vis de la France, Philippe II, qui a épousé Élisabeth de Valois, fille d'Henri II, en vertu du traité de Cateau-Cambrésis, n'hésite pas, à la mort de sa femme (1568), à s'ingérer dans les affaires intérieures françaises : il apporte un soutien décisif à la Ligue pour éviter l'accession d'un protestant au trône de France. Après l'assassinat d'Henri III (1589), il pose même la candidature à la couronne de France de sa propre fille Isabelle-Claire-Eugénie, petite-fille d'Henri II par sa mère. Mais la réaffirmation de la loi salique – transmission du trône de France par les hommes seulement – et la conversion d'Henri IV au catholicisme mettent un terme aux ambitions espagnoles (1598).

La défaite de l'Invincible Armada face à l'Angleterre

Enfin, la rivalité avec l'Angleterre, si elle se teinte de considérations religieuses, a pour causes principales les visées britanniques sur le commerce des Indes ainsi que l'aide apportée par les Anglais aux rebelles flamands. Après avoir longtemps recherché l'alliance avec l'Angleterre, fidèle en cela aux instructions de son père, Philippe II se résout finalement à tenter de l'envahir, mais l'imposante flotte destinée à cette opération (l'Invincible Armada) essuie un humiliant échec et ne parvient à regagner les côtes espagnoles qu'après avoir fait le tour des îles Britanniques et subi de lourdes pertes (1588). Le prestige de l'Espagne s'en trouve amoindri d'autant. Quant à Philippe II, depuis ses déboires dans les Flandres, il apparaît de plus en plus vulnérable.

La fin de l'hégémonie espagnole

Cette ambitieuse politique extérieure se solde par des dépenses considérables que la couronne de Castille, malgré l'afflux des métaux précieux d'Amérique, ne parvient à couvrir qu'au prix d'un accroissement des impôts, de l'endettement et d'une crise financière qui tend à devenir structurelle dans les dernières années du règne (situation de banqueroute en 1596).

Enfin, cette politique est aussi source de mécontentement tant en Castille, où nombreux sont ceux qui souhaitent voir Philippe II délaisser sa politique de prépondérance en Europe et donner la priorité aux affaires espagnoles, qu'en Aragon (troubles de 1591). Malgré son aversion personnelle pour la guerre, Philippe II s'est engagé dans une politique hégémonique, source de trop nombreux conflits qui, tout en grevant lourdement les finances publiques de Castille, ont largement contribué à ternir son image et le bilan de son règne.

Pour en savoir plus, voir les articles Aragon, Castille, Philippe II.

5.3. Turbulences et déclin (xviie siècle)

Déjà amorcé à la fin du règne de Philippe II, le repli économique espagnol s'accompagne d'un déclin politique de la double monarchie (elle est triple jusqu'à la restauration de l'indépendance officielle du Portugal, en 1668), particulièrement prononcé à partir des années 1640 et qui se traduit par un recul de l'Espagne sur la scène européenne.

Les derniers feux du Siècle d'or

En revanche, dans le domaine artistique, le Siècle d'or se prolonge au moins jusqu'au milieu du xviie s., comme en témoignent notamment la littérature avec Cervantès, Lope de Vega, Calderón de la Barca ou Góngora et le rayonnement de la peinture espagnole de Diego de Silva Velázquez, qui peint les Ménines vers 1656, José de Ribera, de Francisco de Zurbarán et de Bartolomé Esteban Murillo.

Une monarchie affaiblie

Les trois monarques qui succèdent à Philippe II – son fils Philippe III (roi de 1598 à 1621), Philippe IV (1621-1665) et Charles II (1665-1700) – sont loin d'avoir les qualités de leurs glorieux ancêtres. Hormis Philippe IV, non dénué d'intelligence et de sens politique, ces derniers Habsbourg ne gouvernent guère, confiant ce soin à des favoris plus ou moins animés du sens de l'État.

Sous Philippe III, le duc de Lerma et Rodrigo Calderón laissent la corruption gangrener le régime jusqu'en 1618, tandis que, sous Philippe IV, le comte-duc d'Olivares se révèle un homme d'État avisé et autoritaire, sorte de cardinal de Richelieu espagnol, mais il échouera à faire de l'Espagne un pays moderne et unifié. Ses projets de réformes fiscales et administratives, destinés à mieux répartir les charges et à soulager financièrement une Castille exsangue, tournent court.

L'effacement de l'Espagne au plan international

Quant à la prééminence de l'Espagne sur la scène européenne, malgré les efforts d'Olivares et de son successeur, elle est de plus en plus contestée, notamment par la France, son principal adversaire depuis le début du xvie siècle.

Après quelques victoires espagnoles, la défaite de Rocroi (1643), le traité des Pyrénées (1659) – par lequel l'Espagne cède à la France l'Artois, le Roussillon et la Cerdagne –, puis la paix de Nimègue (1678), qui attribue à la France Cambrai, Valenciennes ainsi que, de façon définitive, la Franche-Comté, consacrent l'effacement de l'Espagne.

De leur côté, le Portugal (de fait en 1640, officiellement en 1668) et la Hollande (traité de Westphalie, 1648) s'émancipent de la tutelle espagnole.

Enfin, le règne de Charles II, le plus sombre à bien des égards, renforce le rôle des grands d'Espagne. Ses Premiers ministres tentent tardivement d'assainir le système financier (politique de déflation pour juguler un siècle d'inflation) et de réorienter la politique extérieure (alliance avec la Hollande).

Un monde de misère sous un vieil habit de gloire

Prospère durant la plus grande partie du xvie siècle, l'Espagne amorce son déclin économique dès les années 1580. Aggravée, voire engendrée, par les guerres incessantes que mène la monarchie espagnole, la régression, particulièrement sensible dans les trois secteurs-clés de l'activité économique – commerce extérieur, textile et agriculture –, s'accentue tout au long du xviie s. sous l'effet notamment de la contraction du commerce avec les Amériques, où la production des métaux précieux chute. La misère n'épargne ni les villes, ni les campagnes, les plus touchées étant celles de Castille. Le repli démographique, occasionné notamment par les guerres, l'émigration vers l'Amérique, les vagues d'épidémie de peste, l'expulsion, en 1609, des morisques (des musulmans convertis au catholicisme entre 1499 et 1526) responsable de quelque 300 000 départs, principalement dans la région de Valence, ne cesse que dans les dernières années du siècle.

Enfin, les déficits des finances publiques provoquent des tensions inflationnistes, des dévaluations et le recours accru à la mauvaise monnaie (le billon en cuivre), qui, conformément aux lois de l'économie, « chasse la bonne » (l'argent). Les mesures déflationnistes adoptées dans les années 1680 et le retrait du billon stoppent l'inflation, mais ce long xviie siècle a ruiné la Castille et ses habitants.

C'est donc à la couronne d'une double monarchie affaiblie que prétendent les candidats à la succession du roi Charles II, mort sans héritier le 1er novembre 1700. Au terme de longues tractations, c'est un Bourbon, Philippe V, petit-fils du roi de France Louis XIV, qui succède aux Habsbourg.

6. L'Espagne des Lumières

L'Espagne du xviiie siècle ne reste pas à l'écart des grandes transformations que connaît alors une partie du continent européen. Cette adaptation concerne l'ensemble de la société, tant sur le plan économique que dans la vie politique ou même dans le domaine artistique. Désigner ce siècle de redressement comme celui des « Lumières », c'est notamment souligner le rôle joué par le mouvement réformateur et par le despotisme éclairé qu'incarne le roi Charles III (1759-1788).

6.1. L'avènement des Bourbons et le redressement politique

Les trois souverains qui se succèdent sur le trône – Philippe V (de 1700 à 1746), Ferdinand VI (1746-1759) et Charles III (1759-1788) –, à défaut d'être de brillantes personnalités (les deux premiers surtout sont dépressifs et atteints de troubles psychiques), incarnent ce renouveau, notamment en se révélant capables de tirer profit des circonstances et d'appeler à leurs côtés des hommes dotés du sens de l'État.

Des progrès dans l'unification du pays

La guerre de la Succession d'Espagne (1701-1713) dresse contre les Bourbons une puissante coalition européenne qui ébranle la monarchie française et le pouvoir de Philippe V. Mais elle donne l'occasion à ce dernier de procéder à ce qu'aucun des Rois Catholiques n'était parvenu à réaliser en deux siècles : abolir le régime d'autonomie des pays de la couronne d'Aragon et les aligner sur le régime juridique de la Castille. À l'inverse de la Navarre et du Pays basque, provinces restées fidèles aux Bourbons durant la guerre de la Succession, tous les territoires ayant choisi le camp de la coalition se voient privés de leur statut d'autonomie.

À défaut d'être totale (la Navarre conserve ainsi ses Cortes et son vice-roi), l'unification progresse, au point que les Bourbons – tout en restant prudents vis-à-vis de certains particularismes régionaux – se font désigner dès lors comme « rois d'Espagne ». Ainsi se trouve consolidé un système de gouvernement et d'administration qui n'est pas sans rappeler le modèle centralisateur et absolutiste français. En s'imposant sur l'ensemble du territoire, la monnaie et la langue castillanes – celle-ci en tant que langue de l'élite intellectuelle – renforcent cette unification.

Les pertes de l'Espagne suite à la guerre de Succession

À l'extérieur de la Péninsule, la guerre de la Succession d'Espagne se solde par la perte de Gibraltar et de l'île de Minorque au profit de l'Angleterre (traité d'Utrecht, avril 1713) et, un an plus tard, par la cession à l'empereur d'Autriche des Pays-Bas espagnols, de Naples, du Milanais et de la Sardaigne. Enfin, Philippe V doit renoncer définitivement à ses droits à la couronne de France, ce qui ne l'empêche pas, en 1724, d'abdiquer en faveur de son fils Louis Ier, dans l'espoir de régner en France, où le jeune Louis XV est souffrant. Le rétablissement de ce dernier et le décès prématuré de Louis Ier contraignent Philippe V à abandonner tout espoir de régner sur la France et à revenir sur le trône d'Espagne, cette fois définitivement.

Le recentrage de la politique étrangère

Contraint de « s'hispaniser », Philippe V oriente sa politique étrangère autour de trois objectifs : réviser le traité d'Utrecht en contraignant les Anglais à restituer Gibraltar ; défendre les intérêts espagnols dans la péninsule italienne en y créant des États satellites ; protéger et développer l'empire colonial.

Après avoir conclu la paix avec l'Autriche (1725) et fait jouer le « pacte de famille » avec la branche française des Bourbons, Philippe V reprend Naples et la Sicile (1734), où il place sur le trône l'un de ses fils (le futur Charles III), mais n'obtient pas satisfaction pour Gibraltar et pour le Milanais.

Son fils Ferdinand VI récupère Parme et la Toscane (1748) et s'emploie à consolider le système colonial. Son autre fils – et demi-frère du précédent –, Charles III, jusque-là roi des Deux-Siciles, trône qu'il ne peut cumuler avec celui d'Espagne, s'implique assez peu sur la scène étrangère ; il réactive néanmoins le pacte de famille avec la France, engagée contre les Anglais dans la guerre de Sept Ans et dans le cadre de la guerre de l'Indépendance aux États-Unis. À l'issue du premier conflit, au traité de Paris (1763), l'Espagne obtient la Louisiane mais perd la Floride. À la fin de la seconde, lors du traité de Versailles (1783), elle récupère la province américaine ainsi que Minorque.

Charles III, un despote éclairé

C'est surtout par son action en politique intérieure que Charles III a laissé une trace dans l'histoire. « Roi philosophe », entouré de ministres réformateurs, il incarne un modèle espagnol de despotisme éclairé. Il entreprend des réformes dans plusieurs domaines : secteur agricole, industrie et commerce, en matière sociale, sur le plan religieux en luttant contre la superstition, sans toutefois toujours les mener jusqu'à leur terme (ainsi, il expulse les Jésuites tout en maintenant l'Inquisition). Finalement, les institutions traditionnelles ne sont pas modifiées.

6.2. Un renouveau économique

Si le xviie siècle a bien été un siècle de déclin pour l'Espagne, le xviiie siècle est celui du redressement économique et démographique.

Le regain démographique

Sur le plan démographique, la population espagnole passe de 7 à 11 millions d'habitants en l'espace de moins d'un siècle (1700-1787). Le recul des grandes épidémies, la croissance économique, une activité guerrière moins intense qu'au cours des siècles précédents expliquent en partie ce renouveau démographique. Bien que général, celui-ci bénéficie plus nettement aux régions périphériques (Galice, Asturies, Pays basque, Catalogne, région de Valence et littoral andalou).

En un siècle, conséquence de l'essor de son trafic portuaire et du renouveau de sa fonction marchande, Barcelone a vu sa population tripler, et, avec ses 100 000 habitants, elle s'affirme comme la seconde ville du royaume, derrière la capitale Madrid (180 000 habitants), mais devant Séville, vivement concurrencée par Cadix qui concentre près des trois quarts des échanges transatlantiques.

La reprise de l'activité économique

Amorcée dès 1680, elle se prolonge tout au long du siècle. La stabilité monétaire recouvrée et l'inflation endiguée – en partie grâce aux mesures énergiques prises dès la fin du règne de Charles II – favorisent une période de croissance et de profits, la croissance étant alimentée notamment par le redémarrage, surtout au Mexique, de la production minière (celle de l'argent essentiellement) en Amérique et la découverte de nouveaux gisements, ainsi que par l'essor du commerce et de la production de produits tropicaux (sucre, cacao, tabac).

Si la production minière outre-mer se révèle encore au xviiie siècle la principale source de richesse pour l'Espagne, dans la péninsule même, l'économie se modernise également. Ainsi, l'agriculture voit ses productions augmenter et les cultures se diversifier, l'essor démographique suscitant une demande accrue de produits alimentaires et de terres à cultiver.

Dans le domaine de l'artisanat et de l'industrie, la croissance est inégale selon les secteurs et les régions, mais elle bénéficie du concours de l'État qui, s'inspirant du modèle colbertiste, se fait entrepreneur dans les manufactures de luxe (tapisserie, porcelaine) ou aide des secteurs en difficulté (draperie). Toutefois, il serait excessif de parler de révolution industrielle, même à l'état embryonnaire, tant l'économie espagnole accuse encore de nombreux handicaps : carences des moyens de transport, des voies de communication (malgré la politique de grands travaux menée sous Charles III) et insuffisance des capitaux.

7. Le règne de Charles IV et la guerre d'indépendance (1788-1814)

La vague de réformes achoppe sur la menace que constitue la Révolution française aux yeux du médiocre Charles IV et de son entourage (1788-1808). La défaite de la flotte franco-espagnole à Trafalgar (1805) puis l'invasion de l'Espagne par Napoléon et la guerre d'Indépendance (1808-1814) ruinent le pays et le coupent de ses colonies.

7.1. La réaction contre-révolutionnaire

La Révolution française marque un coup d'arrêt aux tentatives de réformes. Après avoir maintenu au pouvoir les conseillers réformateurs de son père le comte de Floridablanca, Charles IV se sépare d'eux en 1792, convaincu qu'il est de son devoir de sauver son cousin Louis XVI. Il fait alors appel à Manuel Godoy, favori de la reine et ancien de la Garde royale. C'est ce « ménage à trois » qui va, pour l'essentiel, présider aux destinées de l'Espagne jusqu'en 1808.

La déclaration de guerre à la France (mars 1793) s'accompagne d'une véritable croisade contre-révolutionnaire. Battu militairement à partir de 1794, Godoy signe la paix de Bâle (juillet 1795) avec le Directoire français, qui se montre généreux, souhaitant bâtir pour l'avenir une alliance avec l'Espagne contre l'Angleterre. Mais Godoy est de plus en plus impopulaire, tant auprès de la noblesse – qui le considère comme un parvenu – que du clergé – qui s'estime spolié par la vente d'une partie de ses biens pour renflouer les caisses de l'État. Écarté quelque temps du pouvoir, mais non de la cour, il revient sur le devant de la scène en 1800.

Devenue simple auxiliaire de la France dans la politique étrangère françaisei dirigée contre l'Angleterre et ses alliés, l'Espagne de Charles IV est entraînée dans la « guerre des Oranges » contre le Portugal (1801), à l'issue de laquelle elle s'approprie l'enclave d'Olivenza (encore en sa possession de nos jours). Enfin, cette alliance diplomatique conduit au désastre de Trafalgar (octobre 1805), non loin de Cadix, où la flotte franco-espagnole est mise en déroute par l'amiral anglais Nelson. Une grande partie de la flotte espagnole disparaît dans cette opération, sonnant le glas de l'Espagne en tant que puissance navale, la privant ainsi de son principal atout pour assurer et protéger ses échanges avec l'Amérique.

7.2. L'occupation française et la guerre d'indépendance (1807-1813)

Les atermoiements du ministre Godoy, la faiblesse du roi Charles IV, enfin l'abdication de ce dernier en faveur de son fils Ferdinand VII (mars 1808) incitent Napoléon à passer à l'offensive et à occuper l'ensemble de la péninsule Ibérique, les troupes du général Junot ayant déjà envahi le Portugal fin 1807. Refusant la nomination de Ferdinand, Napoléon s'empare de la couronne espagnole, qu'il confie à l'un de ses frères, Joseph Bonaparte, jusque-là roi de Naples.

À Madrid, le 2 mai 1808, exaspéré par la présence française, le peuple se révolte contre les troupes du maréchal Murat, marquant le début du soulèvement populaire et de la guerre d'Indépendance (le Dos de mayo a depuis été immortalisé par le tableau de Goya). L'insurrection gagne une grande partie de l'Espagne. L'armée espagnole refuse d'obtempérer aux ordres du roi Joseph et, malgré sa dispersion et son inorganisation, met en échec plusieurs généraux de Napoléon. Elle reçoit l'aide d'un corps expéditionnaire britannique, commandé par le futur duc de Wellington, qui débarque à La Corogne (juillet 1808) et occupe rapidement le Portugal. L'implication personnelle de Napoléon, de la Grande Armée et de ses meilleurs généraux (Soult, Masséna) permet de rétablir Joseph sur son trône (décembre 1808). Mais, après le départ de l'Empereur, Joseph rencontre les plus grandes difficultés pour asseoir son autorité et s'assurer le contrôle de l'ensemble du territoire.

La guérilla, la détermination de l'armée rebelle espagnole, ainsi que l'aide britannique finissent par avoir raison de l'armée française. En janvier 1812, Wellington donne l'ordre de la contre-offensive. En mai 1813, les Français évacuent Madrid, et les troupes du maréchal Soult sont repoussées au nord des Pyrénées, où elles mènent des combats d'arrière-garde, avant de signer l'armistice, en avril 1814.

7.3. De lourdes conséquences

Au-delà des désastres de la guerre (immortalisés également par Goya), cette période marque une césure importante dans l'histoire de l'Espagne.

Rupture tout d'abord vis-à-vis de l'Empire colonial. Amputée de sa puissance navale, affaiblie par les troubles politiques et l'invasion française, l'Espagne se retrouve en position de faiblesse sur le continent américain. Plusieurs soulèvements indépendantistes ont alors lieu sur fond de guerres civiles. Si, en 1815, seule l'Argentine, en état de sécession, est perdue pour la couronne espagnole, les indépendantistes attendent leur heure, en Amérique centrale comme au Venezuela.

Rupture politique ensuite. La greffe française, tentée par le roi Joseph, n'a certes pas pris et a même provoqué une véritable insurrection nationale contre un monarque considéré comme un intrus, consacrant en quelque sorte le processus d'unification mené durant le siècle des Lumières. Mais ce rejet n'a fait qu'élargir le fossé entre les partisans d'un retour à l'Ancien Régime et ceux qui souhaitent profiter de ce conflit pour moderniser et libéraliser l'Espagne.

Répondant aux aspirations libérales d'une partie de la bourgeoisie, la Constitution promulguée en mars 1812 servira de référence aux libéraux espagnols durant les décennies qui suivront. Si, en mai 1814, Ferdinand VII remonte sur le trône et rétablit en apparence l'absolutisme de l'Ancien Régime, l'Espagne, pendant plus d'un siècle, ne va cesser d'osciller entre libéralisme et traditionalisme.

8. L'Espagne entre libéralisme et traditionalisme (1814-1923)

Pendant plus d'un siècle, l'histoire politique de l'Espagne est dominée par une succession de crises et de pronunciamientos, en somme, par une forte instabilité politique et institutionnelle qui traduit la partition politique du pays entre une Espagne nostalgique de l'Ancien Régime et une Espagne gagnée au libéralisme politique.

Sur le plan économique, à l'Espagne en voie d'industrialisation – celle des régions de la périphérie – s'oppose une Espagne rurale, archaïque, celle des grandes propriétés du Centre et du Sud. Sur le plan social, en l'absence de classes moyennes nombreuses capables de jouer un rôle d'équilibre, se font face l'Espagne de l'ancienne aristocratie, de la noblesse et de la haute bourgeoisie et une Espagne pauvre, prolétarisée et marginalisée politiquement. Sur le plan religieux s'opposent une Espagne très anticléricale et une Espagne très attachée à un catholicisme monolithique.

Enfin, privé des richesses de l'empire colonial, l'État espagnol s'appauvrit et s'endette. Discréditée par le désastre militaire de 1898 face aux États-Unis et la perte de Cuba qui en résulte, la monarchie constitutionnelle se révèle impuissante à répondre aux attentes de la société.

8.1. L'ère des pronunciamientos (1814 -1875)

Le rétablissement de l'absolutisme par Ferdinand VII (1814-1833), dans une Europe de la Sainte-Alliance elle-même acquise à l'idée de restauration, condamne à l'exil la plupart des libéraux. Le mouvement libéral et progressiste s'incarne alors, le plus souvent, dans de jeunes officiers liés à la franc-maçonnerie. Ce sont eux qui organisent ces soulèvements militaires, au cours desquels ils appellent le reste de la société à rallier leurs idées. Plus d'une quarantaine de ces pronunciamientos (dont près de trente en faveur du libéralisme) vont ainsi scander le rythme de soixante ans de vie politique (1814-1874), instaurant une tradition qui restera vivace jusqu'au fameux pronunciamiento – anti-libéral, cette fois – des généraux franquistes, en juillet 1936.

Le premier de ces pronunciamientos a lieu en 1820. Ferdinand VII n'est rétabli dans ses droits qu'en 1823, grâce à une intervention de la France, appuyée par Chateaubriand, alors ministre des Affaires étrangères, qui décide l'envoi des « cent mille fils de Saint Louis ». Une répression féroce s'abat alors sur les libéraux, qui ouvre, pour ces derniers, la « décennie funeste » (ominosa década). Le sombre règne de celui qui fut, au temps de la guerre d'Indépendance, « le Désiré », s'achève en 1833, la quasi-totalité de l'Empire colonial d'Amérique ayant été perdue durant les années 1820. Se pose alors le problème de sa succession.

Les guerres « carlistes »

Ayant abrogé la loi salique instaurée par Philippe V, Ferdinand VII désigne comme héritier sa fille Isabelle, née en 1830, la régence étant confiée à la mère de celle-ci, la reine Marie-Christine (1833-1840). Mais le propre frère de Ferdinand VII, don Carlos, conteste cette succession et s'autoproclame roi sous le nom de Charles V.

Une première guerre « carliste » oppose, entre 1833 et 1839, les partisans du modèle absolutiste, qui se reconnaissent dans le roi Charles, aux libéraux, qui défendent en la personne de la reine Marie-Christine (les « christiniens ») le modèle d'une monarchie laïque et centralisatrice. Deux autres guerres carlistes se dérouleront selon le même schéma, entre 1846 et 1849, puis entre 1872 et 1876.

À l'issue de la première guerre carliste, un compromis est trouvé, mais un pronunciamiento contraint la régente à l'exil. Un nouveau pronunciamiento permet l'avènement de la reine Isabelle (1843). Le règne de celle-ci (1843-1868) se traduit par un calme relatif, bien que des pronunciamientos se multiplient dans les années 1860, la reine apparaissant de plus en plus « insupportable » aux yeux de tous.

Pour en savoir plus, voir l'article carlisme.

Tentative de révolution et de république

Deux généraux progressistes coordonnent la révolution de septembre 1868 (la Gloriosa) qui tente d'instaurer un régime de monarchie constitutionnelle à l'anglaise, mais échoue à trouver un roi capable d'assumer durablement un tel changement. Dans la confusion la plus totale, la première république espagnole est proclamée le 11 février 1873. D'essence fédéraliste, cette république sombre rapidement dans l'anarchie et provoque la réaction des militaires – cette fois, mais pour longtemps, du côté de « l'ordre » –, en faveur du rétablissement de la monarchie.

8.2. La restauration des Bourbons (1875-1923)

L'avènement sur le trône d'Alphonse XII – le fils d'Isabelle, qui en exil avec lui avait abdiqué en sa faveur en 1870 – marque le retour des Bourbons. Il se traduit, dès 1876, par l'adoption d'une Constitution posant les bases théoriques d'une monarchie parlementaire.

Une parodie de démocratie

Dans la pratique, deux partis vont se succéder alternativement au pouvoir, l'un, libéral, l'autre, conservateur. Mais la démocratie, malgré l'adoption du suffrage universel masculin (1890), est largement dévoyée au profit d'une oligarchie de candidats officiels, de notables locaux (les « caciques ») et de pratiques clientélistes. Les élections sont jouées d'avance ; le pacte du Pardo (1885), conclu lors du décès prématuré du roi Alphonse XII, pour garantir la stabilité politique durant la régence de la reine (1885-1902), institutionnalise le système du bipartisme et de l'alternance programmée (le turno político). L'abstentionnisme croissant des électeurs espagnols traduit leur lassitude à l'égard d'une démocratie ainsi parodiée qui ne cesse de creuser un fossé entre pays réel et pays légal.

Un régime discrédité et inapte

De son empire américain – perdu au début du siècle dans l'éclatement des indépendances – l'Espagne n'a pu garder que Porto Rico et Cuba. Mais la guerre avec les États-Unis se clôt piteusement : perte de Cuba (traité de Paris, 1898) et des dernières possessions coloniales (la monarchie parlementaire se révèle bien incapable de répondre aux espoirs de « régénération nationale » qui traversent la société espagnole du début du xxe siècle. En outre, l'espagne rend ses positions en Asie (les Philippines aux États-Unis, 1898). Le régime se trouve désarmé face à la montée d'une contestation émanant aussi bien des traditionalistes carlistes que des régionalismes basque et catalan en plein essor, ou bien encore d'une classe ouvrière très influencée par l'anarcho-syndicalisme. Le centralisme castillan qu'incarne la monarchie constitutionnelle semble de plus en plus inadapté.

Incapable de fournir de solutions aux problèmes de l'Espagne du début du siècle, la restauration ne laisse d'autre alternative au peuple espagnol que le choix entre le maximalisme révolutionnaire (grèves insurrectionnelles et situation quasi-révolutionnaire de 1917 à 1920) et la tentation autoritaire qui s'exprime dans l'attente d'un homme providentiel.

9. D'un dictateur à l'autre (1923-1939)

9.1. La dictature de Primo de Rivera (1923-1930)

La monarchie ne s'effondre ni dans le contexte insurrectionnel de 1917-1920, ni lors du pronunciamiento du général Miguel Primo de Rivera le 23 septembre 1923. Elle agonise quelques années encore, jusqu'en avril 1931, où elle s'efface devant la Seconde République.

L'accession au pouvoir de Primo de Rivera marque en revanche la fin du régime constitutionnel, mis en place en 1876, et la disparition de la monarchie parlementaire. La junte militaire (devenue « civile » à la fin de 1925) supprime le Parlement, instaure la censure et place les institutions sous la tutelle de l'armée. Parfois qualifié de « dictature molle », le régime de Primo de Rivera s'inspire du modèle mussolinien, celui des années 1920. Il se fixe pour objectifs de régénérer la société espagnole et de moderniser l'économie, via une planification très technocratique, l'interventionnisme de l'État (politique de grands travaux) et un nationalisme poussé.

Enfin, sur la scène extérieure, Primo de Rivera achève la pacification du Rif marocain, en coopération avec les troupes françaises du maréchal Pétain (→ campagnes du Rif).

Malgré ce succès de prestige, pour une armée espagnole désireuse de recouvrer son prestige d'antan, et malgré l'amorce d'une modernisation économique, la dictature s'enlise sur la question sociale ; elle se coupe des milieux intellectuels libéraux et est victime de la grande dépression mondiale de 1929. Isolé, Primo de Rivera démissionne en janvier 1930 et meurt en exil, quelques semaines plus tard.

9.2. L'échec de la IIe République (1931-1936)

Après avoir essayé la formule autoritaire, le roi Alphonse XIII – sur le trône depuis 1902 – tente de rétablir le régime parlementaire pour sauver sa couronne. Mais la détermination des antimonarchistes et des sympathisants républicains, rassemblés par la signature du pacte de Saint-Sébastien (août 1930), ainsi que les élections municipales du 12 avril 1931, très favorables à la gauche, ont finalement raison du régime monarchique.

La Seconde République est proclamée le 14 avril 1931, dans la liesse et sans effusion de sang. Réformatrice au cours de ses deux premières années d'existence, calquée sur le modèle républicain de Weimar, la République est alors dirigée par la gauche modérée.

Mais une conjoncture économique défavorable, les dissensions des républicains, la surenchère anarchiste et la réorganisation de l'opposition de droite, catholique et conservatrice provoquent l'éclatement de la coalition gouvernementale. La victoire électorale de la droite se traduit par une orientation plus conservatrice et une tentation croissante du coup d'État. La flambée révolutionnaire de 1934 (révolte des Asturies) et la répression militaire sanglante qu'elle entraîne radicalisent l'opposition entre les forces populaires et l'armée.

Les élections législatives de février 1936 consacrent la victoire des forces de gauche rassemblées, depuis octobre 1935, en un Frente Popular (Front populaire). Rapidement débordés sur leur droite et sur leur gauche, les modérés ne peuvent gouverner.

La flambée de violence et le cycle des représailles entre groupes extrémistes, l'assassinat, le 13 juillet, du monarchiste José Calvo Sotelo débouchent sur un nouveau pronunciamiento, le 18 juillet. Très vite, ce soulèvement militaire, hésitant et sur le point d'échouer au départ, s'étend et entraîne la réaction des républicains « loyalistes », pour lesquels il n'est pas question de laisser passer le fascisme et les généraux insurgés (no pasarán).

9.3. La guerre civile (1936-1939)

Au terme de trois années de luttes acharnées et fanatiques entre deux camps convaincus d'incarner la légitimité nationale, les forces nationalistes, aux ordres du général Francisco Franco, l'emportent. « Chef du gouvernement de l'État espagnol », installé à Burgos, généralissime et chef de l'État autoproclamé en octobre 1936, ce général, né en 1892, a mené, selon lui, « non une guerre mais une croisade » contre la « Contre-Espagne rouge ». Sa propagande n'a cessé de motiver les soldats nationalistes en les présentant comme « les croisés du Christ et de l'Espagne » engagés dans « la guerre de l'espoir chrétien et espagnol contre le matérialisme marxiste ».

Forts du soutien précoce, constant et quasiment gratuit de l'Allemagne nazie et de l'Italie mussolinienne, les nationalistes ont bénéficié d'une aide massive que les démocraties n'ont accordée qu'avec parcimonie à des républicains tributaires de l'aide soviétique, payée avec l'or de la Banque d'Espagne et qui cesse en novembre 1938, lors du départ des Brigades internationales.

Cet affrontement des deux Espagnes se solde par la séparation de la société en deux camps : celui des vainqueurs et celui des vaincus ; des vaincus condamnés aux exécutions sommaires, à la répression, à l'exil et au silence sous l'ère franquiste.

Pour en savoir plus, voir l'article guerre civile d'Espagne.

10. L'Espagne sous la dictature de Franco (1939-1975)

Les 36 années de l'ère franquiste ne constituent pas un ensemble homogène et immobile. Trois grandes phases la caractérisent et témoignent de la capacité du régime à « savoir durer ».

10.1. Le « franquisme de la contre-révolution »

Durant cette période, qui correspond à la Seconde Guerre mondialele franquisme n'échappe pas complètement à la contagion fasciste mais s'appuie principalement sur l'Église catholique et sur une idéologie contre-révolutionnaire ; ce « national-catholicisme » cherche à éradiquer toute trace du passé révolutionnaire et républicain.

Sur la scène internationale, après avoir été tentée de se rapprocher des puissances de l'Axe en adoptant un statut ambigu de « non-belligérance », l'Espagne franquiste retourne prudemment à la neutralité, fin 1943.

10.2. En quête de normalisation à l'extérieur

La deuxième phase, intermédiaire, comprise entre la fin de la guerre et le milieu des années 1950, serait celle de « la dictature aux abois ». Marginalisée en 1945 sur la scène internationale, l'Espagne franquiste cherche à rompre son isolement, profitant du déclenchement de la guerre froide, pour intégrer progressivement le camp occidental. Sur le plan intérieur, cette normalisation se traduit par une timide libéralisation et l'abandon de quelques oripeaux fascisants. En décembre 1955, l'Espagne est admise à l'ONU.

10.3. Les efforts de modernisation économique

Enfin, la troisième phase (1956-1975), celle du « franquisme modernisateur », correspond à cette sorte de dictature technocratique qui confère au régime une nouvelle forme de légitimité, basée sur la recherche de l'efficacité économique. L'objectif est alors d'en finir avec l'autarcie et le dirigisme, en vigueur depuis 1939, au profit d'une croissance industrielle rapide basée sur l'apport de capitaux étrangers, d'une ouverture (importations, tourisme, émigration de la main-d'œuvre excédentaire) et d'un programme de libéralisation économique. Pour mener à bien cette modernisation, le Caudillo choisit des hommes neufs, le plus souvent issus ou proches de l'Opus Dei.

Sortie très affaiblie de la guerre civile, en proie à la pénurie, à une misère généralisée et à la famine jusqu'en 1945, contrainte au rationnement jusqu'en 1951, l'Espagne enregistre une croissance et une modernisation particulièrement rapides au cours des années 1960. Ce « miracle économique » la fait passer sans transition, en une quinzaine d'années, du sous-développement à la modernité.

Cette évolution technocratique ne se traduit guère, sur le plan politique, par une libéralisation de la même ampleur. Celle-ci se limite à quelques timides réformes (loi sur la presse de 1966 supprimant la censure préalable) et à la question de la succession du Caudillo, réglée en juillet 1969 par la désignation du prince Juan Carlos, petit-fils d'Alphonse XIII.

L'usure du pouvoir se traduit par un essor de l'opposition politique et une montée de la contestation des milieux ouvriers, étudiants, autonomistes et même des classes moyennes. Un raidissement du régime s'observe à partir de 1973, avec la fin de l'expérience technocratique et l'assassinat, fin décembre, par l'ETA, de l'amiral Carrero Blanco, promu chef du gouvernement quelques mois auparavant.

Après avoir agonisé pendant de longues semaines, le général Franco décède le 20 novembre 1975.

Pour en savoir plus, voir les articles Francisco Franco, vie politique de l'Espagne depuis 1976.