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Louis XIV

Louis XIV

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Louis XIV

(Saint-Germain-en-Laye 1638-Versailles 1715), roi de France (1643-1715), fils de Louis XIII et d'Anne d'Autriche.

Cet article fait partie du DOSSIER consacré à Louis XIV.

Le roi

Blessures d'enfance

Héritier longtemps désiré, Louis, né le 5 septembre 1638 au château neuf de Saint-Germain-en-Laye, devient roi à cinq ans, à la mort de son père, Louis XIII, en 1643. Sa mère, Anne d'Autriche, lui préfère son frère cadet Philippe, le futur Monsieur ; délaissé par elle, il grandit solitaire et se renferme de bonne heure sur lui-même. On peut voir là l'origine de sa méfiance envers les hommes, de son goût du secret, qui sera une des règles de sa politique. Chassé de sa capitale à l'âge de dix ans par la Fronde parlementaire, traqué par la Fronde des princes sur les routes de France jusqu'en 1652, il en restera profondément marqué ; de là plus tard sa volonté de brider les parlements, de fixer la résidence royale en dehors de Paris et d'y museler la noblesse.

   Cette adolescence agitée et nomade, si elle est néfaste à sa culture livresque, lui apprend à connaître très tôt les hommes et les choses de son royaume. En outre, le cardinal Mazarin, son parrain, investi de la confiance de la reine régente et qui gouverne en son nom de 1643 à 1661, l'a très tôt initié au gouvernement. Dès le 18 mai, soit quatre jours après la mort de son père, Louis XIV a tenu son premier lit de justice, qui a consacré la puissance de la régente, aux dépens de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, et surtout au profit de Mazarin. Celui-ci, nommé le 15 mars 1646 « surintendant au gouvernement et à la conduite du roi », lui enseigne donc les intrigues européennes, l'art d'acheter les consciences et de gouverner, le rôle, enfin, des mariages diplomatiques. Le marquis de Villeroy, le gouverneur du jeune roi, est chargé de lui inculquer l'art militaire, tandis que ses différents confesseurs, issus des jésuites, lui transmettent leur hostilité au jansénisme. Son premier précepteur est Hardouin de Péréfixe, qui se consacre particulièrement à apprendre l'histoire de France au jeune roi, et cherche à lui donner le goût des classiques, à travers, par exemple, les Commentaires sur la conquête des Gaules, de César. Dès 1646, le roi s'initie à l'ambiance de la guerre au camp militaire d'Amiens, qui est alors l'un des lieux de rassemblement, avec Compiègne, de l'armée en campagne ; par la suite et jusqu'en 1693, Louis XIV passera une importante partie de son temps aux armées : de deux à trois mois par an en moyenne, et jusqu'à cinq mois durant la seule année 1673.

   Les désordres de la Fronde ont donc constitué la première école pratique du jeune roi, alors âgé de dix ans. Chassé de Paris par la Fronde des parlementaires, Mazarin exilé, Louis a dû suivre sa mère à travers le royaume, tentant de s'assurer de l'appui des provinces ; il s'est alors rendu compte de la précarité de la fidélité des seigneurs les plus puissants, qui, presque tous, à un moment ou à un autre, l'ont trahi, à l'image du prince de Condé, premier prince du sang, et de Turenne.

   La majorité du roi est proclamée le 7 septembre 1651, alors que des états généraux sont convoqués pour le lendemain à Tours – cette promesse a pour but de calmer les gentilshommes frondeurs, et la proclamation de la majorité du roi vise à empêcher Gaston d'Orléans ou Condé de chercher à s'emparer de la régence. En réalité, Mazarin, depuis son exil, continue à diriger le roi et le Conseil de régence grâce à Anne d'Autriche.

   Quand il peut rentrer dans Paris enfin calme, en octobre 1652 – il est âgé alors de quatorze ans –, Louis XIV fait arrêter l'intrigant cardinal de Retz avant même le retour de Mazarin, annonçant ainsi le style de gouvernement autoritaire et déterminé qui va être le sien. Louis retire de ces épreuves la conviction que l'autorité monarchique ne peut se partager avec les nobles les plus en vue, et il conservera sa confiance aux serviteurs loyaux de Mazarin – qui étaient le plus souvent des personnages issus de la petite noblesse ou de grands bourgeois anoblis depuis peu. Cette confiance réservée à quelques serviteurs dévoués – Le Tellier, Lionne, Fouquet (vite écarté par Colbert), Louvois, puis, sur la fin du règne, Chamillart ou Villeroy – sera assortie d'une méfiance universelle et d'un goût prononcé de la dissimulation.

   Après le retour de Mazarin à Paris (3 février 1653), Louis XIV laisse son parrain diriger les affaires de l'État, même s'il s'y intéresse de plus en plus, convaincu qu'un roi n'est pas fait que pour régner mais également pour gouverner. Il est sacré à Reims le 7 juin 1654.

   Malgré l'amour de son élève pour sa propre nièce, Marie Mancini (1640-1715), le cardinal lui impose le mariage avec l'infante d'Espagne Marie-Thérèse (1638-1683), couronnement de sa politique, qui triomphe en 1659 au traité des Pyrénées. La paix avec l'Espagne – avantageuse pour la France qui reçoit l'Artois et le Roussillon – est scellée par le mariage célébré le 9 juin 1660 à Saint-Jean-de-Luz. Longuement négociées à partir de 1658, les clauses du mariage comprennent la renonciation par Marie-Thérèse à ses droits éventuels sur la succession espagnole, avec, en contrepartie, le paiement, par l'Espagne, d'une dot d'un demi-million d'écus d'or, somme énorme que l'Espagne ne pourra pas payer. Ainsi, dès le mariage de 1660, un axe fondamental de la politique extérieure de Louis XIV – l'affrontement avec l'Espagne – est-il tracé par Mazarin.

« Le métier de roi »

À la mort du cardinal, en 1661, Louis décide de gouverner par lui-même, ce qui est « révolutionnaire » dans l'Europe d'alors, où ministres et favoris gouvernent au nom des rois. Il élimine d'un coup le surintendant des Finances, Fouquet, accusé de prévarication, et donne sa confiance à Colbert, que Mazarin lui a recommandé.

   De 1661 à 1715, cette volonté de gouverner par lui-même ne se relâchera pas un seul instant. Louis XIV exercera ce qu'il appelle le « métier de roi » avec la conscience – puisée dans la notion profonde de ses devoirs envers Dieu, des devoirs de ses sujets envers lui – d'être l'« oint du Seigneur », le représentant de Dieu sur terre. Il écrira dans ses Mémoires : « Ce qui fait la grandeur et la majesté des rois n'est pas tant le sceptre qu'ils portent que la manière de le porter. C'est pervertir l'ordre des choses que d'attribuer la résolution aux sujets et la déférence au souverain. C'est à la tête seule qu'il appartient de délibérer et de résoudre et toutes les fonctions des autres membres ne consistent que dans l'exécution des commandements qui leur sont donnés. »

   L'essence de sa doctrine politique, l'absolutisme, auquel Richelieu et Mazarin avaient préparé la voie et dont il sera le champion, est contenue dans ses formules. Elles expliquent sa politique étrangère brutale, son orgueil, son égoïsme, ses erreurs tragiques, telles la révocation de l'édit de Nantes ou la persécution des jansénistes, avec la prétention d'imposer sa loi aux consciences mêmes de ses sujets.

   Pareillement, elles font comprendre pourquoi il sera toute sa vie un travailleur acharné, passionnément attaché à remplir toutes les charges de son « métier », à en goûter tous les plaisirs aussi. Il sera aidé par sa constitution particulièrement robuste, qui était capable de résister à tous les excès, ceux du travail, de la chasse, de la table, de l'amour, de la maladie et des médecins. En cela, il ressemble plus à son grand-père Henri IV qu'au valétudinaire Louis XIII.

   De son aïeul, il a le tempérament amoureux. Ses maîtresses : Louise de Lavallière (1644-1710), Françoise de Montespan (1640-1707), Marie-Angélique de Fontanges (1661-1681) ne sont que les plus célèbres et les plus durables de ses innombrables passions. Il comblera de biens ses différents bâtards, qu'il légitimera, surtout les deux fils de Mme de Montespan, le duc du Maine (1670-1736) et le comte de Toulouse (1678-1737) ; il prendra soin, en outre, de les marier à sa descendance légitime. Ainsi, il obligera son neveu Philippe d'Orléans (1674-1723), le futur Régent, à épouser Mlle de Blois, fille de Mme de Montespan, ou bien une petite-fille du Grand Condé à s'unir au duc du Maine. Mais l'influence des maîtresses sur les affaires du royaume est à peu près nulle, de par la volonté même du roi. Madame de Maintenon, qu'il a épousé secrètement en 1683, après la mort de la reine Marie-Thérèse, joue néanmoins un rôle discret à la fin de sa vie, assistant aux réunions particulières du roi avec ses ministres ou avec les ambassadeurs étrangers, mais sans y prendre part. Elle n'assiste jamais au Conseil d'en-haut, mais il est probable qu'elle a influencé le roi en lui recommandant certains gentilshommes – ainsi, elle favorisa le maréchal de Villeroy, ou Daniel Voysin, qui devint chancelier en 1714.

   Le règne du Roi-Soleil est marqué par de nombreuses fêtes, au cours desquelles le souverain exhibe les fastes de sa cour. Ainsi, du 6 au 13 mai 1664, à Versailles, qui n'est alors qu'une « maison de campagne », Louis XIV fait donner les fêtes des « Plaisirs de l'île enchantée », au cours desquelles sont représentés plusieurs ballets, pièces de théâtre (dont les Fâcheux et le Mariage forcé, de Molière) et autres amusements marqués par la magnificence royale. En 1698, le roi organise, pour son petit-fils le duc de Bourgogne, une fête militaire à Compiègne, qui dure vingt-cinq jours et au cours de laquelle sont dépensés environ seize millions de livres. Il s'agit à la fois d'instruire le duc de Bourgogne et de proclamer la gloire du roi un an après les traités de Ryswick. La cour tout entière doit jouer de véritables réceptions pour les personnages importants, chacun y tenant un rôle qui est d'abord fonction de son rang, le roi y compris.

   Succédant à la distance que Louis XIII avait voulu poser entre lui-même d'une part, sa noblesse et son peuple d'autre part, Louis XIV introduisit à l'inverse un cérémonial complexe, qui permettait à chacun de voir le roi. La seule condition pour approcher la personne royale était de respecter un ordre de préséance précis et un cérémonial régulier, que la cour de France n'avait jamais connus auparavant, même au temps d'Henri III.

   Tout, dans la vie quotidienne du Roi-Soleil, était parfaitement réglé, voire minuté ; ainsi, le mémorialiste Saint-Simon écrivit qu'avec un almanach et une montre, « on pouvait, à trois cents lieues de là [Versailles], dire avec précision ce qu'il [le roi] faisait ». Le roi se levait vers huit heures et demie, et les courtisans pouvaient alors assister au petit lever, puis au grand lever. De neuf heures et demie à midi, le roi se consacrait au Conseil, puis il allait entendre la messe, et allait ensuite « dîner ». Après le repas, le roi prenait quelques instants de repos, se promenant dans ses jardins, puis l'après-midi était de nouveau consacrée aux affaires. Certains soirs, le roi recevait ses courtisans à partir de sept heures, puis il soupait vers dix heures, pour se coucher vers minuit, après le rituel du grand coucher et du petit coucher, qui s'achevait vers minuit et demie, voire une heure du matin. Louis XIV fut l'ordonnateur et le maître de ce rituel de cour, mais il en fut tout autant un simple figurant, certes central, à l'image du soleil autour duquel gravitent les planètes.

   Au château de Versailles, la chambre du roi occupe le centre du bâtiment, et se situe au départ des axes qui s'ouvrent du château vers Versailles. Les appartements des princes royaux, princes du sang, puis des autres membres de la noblesse sont assignés en fonction de la place de chacun dans la hiérarchie royale. Dans son château, Louis XIV est à la fois le Soleil, donc Apollon – le rythme du lever et du coucher du roi semblant régler la course de l'astre –, et Jupiter à l'image de certaines représentations de la galerie des Glaces dans lesquelles un Louis-Jupiter guerrier brandit la foudre et écrase ses ennemis.

   Fidèle à la tradition de roi thaumaturge, Louis XIV pratiqua le toucher des écrouelles, et fut même l'un des rois qui le pratiqua le plus, allant jusqu'à toucher quelque deux mille quatre cents malades en une seule journée en 1701.

Louis XIV, monarque absolu

C'est toujours le roi et non l'homme privé qui s'impose, au point que l'homme s'estompe et disparaît derrière le Roi-Soleil, toujours en représentation et esclave de l'étiquette, héritage maternel, d'ailleurs plus dans la tradition espagnole que française.

   Est-ce l'effacement de l'individu derrière le personnage royal qui a empêché l'histoire de rendre justice au Grand Roi ? Il faut se rendre à l'évidence, il y a un « cas Louis XIV ». Trop peu d'historiens ont fait l'effort de replacer le personnage dans son temps et de le comprendre en fonction de son époque et d'un univers mental si différent du nôtre. Certains l'ont louangé exagérément, d'autres en ont fait le type du monarque absolu, tyrannique, égoïste et soucieux de sa seule gloire, sans se rendre compte que Louis XIV ne fut jamais sensiblement différent des autres souverains de son temps, mais que, à cause de la force de son royaume, de l'exceptionnelle pléiade de génies qui illustrent son règne, du sentiment particulièrement aigu aussi qu'il avait de la grandeur de son rôle, il accentua seulement, mais jusqu'au paroxysme, les avantages et les inconvénients de l'absolutisme. Tendance politique qui est celle de l'époque, des Provinces-Unies de Guillaume d'Orange et de Daniël Heinsius (1580-1655) à l'Angleterre des Stuarts ou au Brandebourg du Grand Électeur.

   Si l'homme nous reste encore mystérieux, en revanche ce qui fut la passion dominante de son existence, la recherche de la gloire et de la grandeur – gloire de son royaume, qui se confondait pour lui avec la sienne propre –, nous est bien connu. Il écrit : « Vous remarquerez toujours en moi la même passion pour la grandeur de l'État, et la même ardeur pour la véritable gloire. »

Le royaume

Introduction

Le désir de grandeur de l'État, Louis XIV essaiera de l'accomplir par une politique de prestige et une suite de guerres de conquête. Le roi avait-il les moyens de mener à bien cette politique ? Pour répondre à cette question, il faut se demander quel était alors l'état de la France et quels étaient les instruments de gouvernement à la disposition du pouvoir.

   Malgré les ravages occasionnés par la Fronde, la France en 1661 est un pays riche. L'historien P. Goubert écrit : « Le fait le plus caractéristique est l'augmentation des impôts dus aux guerres de Louis XIII et de Mazarin. Le montant des tailles des seuls pays d'élection passe de 20 millions en 1624 à 45 en 1635 et les impopulaires gabelles de 7 à 14 millions dans le même temps. Ce qui frappe le plus c'est l'extraordinaire richesse du royaume qui fut capable de supporter cela. Un tel effort n'affecta sérieusement ni l'équilibre financier, ni la balance des comptes, ni la solidité de la monnaie, la preuve en est qu'il ne fallut pas trois ans à Colbert pour mettre clarté et ordre dans les finances. »

Dossier démographique

À une époque où le travail musculaire est l'énergie essentielle, la grande force du pays, c'est le nombre de ses travailleurs. Démographiquement, la France est le premier pays d'Europe avec 18 millions d'habitants environ, plus que tout l'Empire germanique, trois fois plus que l'Angleterre. Démographie stagnante, d'ailleurs, où les familles nombreuses, contrairement à la légende, sont rares. Les familles ont quatre ou cinq enfants en moyenne. Sur 100 enfants qui naissent, 50 n'atteignent pas l'âge adulte, 25 disparaissent entre vingt-cinq et quarante ans, 10 seulement deviennent sexagénaires. Ainsi, à cause de la mortalité précoce, l'espérance d'âge moyenne est seulement de vingt-cinq ans environ. Ce taux de remplacement voisin de l'unité est donc très fragile et à la merci d'une crise. Or, les crises démographiques sont alors fréquentes. Elles sont provoquées essentiellement par des famines dues à la cherté des blés, à la suite de mauvaises récoltes consécutives à des conditions climatériques défavorables.

   Les épidémies diverses, appelées uniformément pestes, ne sont que les conséquences des pénuries alimentaires. Au cours de ces crises, qui touchent principalement les catégories les plus pauvres (les plus importantes se situant en 1661-1664, 1693-1694 et 1709-1710), on voit le prix du pain tripler, les taux de décès quadrupler et les conceptions baisser d'autant. Puis, après l'élimination des faibles (vieillards, enfants malades), la récupération est aussi rapide que la récession, et les vides sont rapidement comblés, jusqu'à la prochaine crise qui rétablira de nouveau l'équilibre entre la population et les subsistances.

Dossier économique

L'importance de ces problèmes s'explique par le fait que l'immense majorité des sujets du Grand Roi travaille à la terre ou en vit (85 % de paysans et 8 % de rentiers du sol) ; l'économie fondée sur les produits agricoles est une économie de subsistance caractérisée par la prédominance absolue de l'agriculture vivrière et singulièrement des céréales, à cause des faiblesses de la production et des rendements. C'est l'insuffisance des engrais qui en est responsable : inexistence des engrais chimiques et faiblesse du bétail. Cette économie est paralysée par la médiocrité des échanges, causée par le mauvais état des routes, la forme de la monnaie et les douanes intérieures.

   La société tout entière repose donc sur la paysannerie. Celle-ci, d'ailleurs, est loin de constituer un groupe homogène ; depuis les gros « fermiers de seigneurie » jusqu'aux simples « manouvriers », on trouve toute la gamme des situations allant de l'aisance à la plus grande indigence. Cependant, sous Louis XIV, le sort de toutes ces catégories va plutôt en s'aggravant. Impôts et prélèvements de toutes sortes s'abattent sur tous les paysans : tailles et gabelles royales, droits seigneuriaux, dîmes ecclésiastiques, rentes à payer aux bourgeois propriétaires.

   En revanche, les rentiers du sol, eux, semblent prospérer. Au cours du règne, la rente foncière, surtout jusque vers 1680, ne cesse de monter. Les grosses propriétés terriennes sont en effet entre les mains de la noblesse, de l'Église, de la bourgeoisie des villes, qui, tous, depuis le XVIe s., rassemblent les terres et constituent de grands domaines au détriment des paysans, de plus en plus endettés à cause des charges qui pèsent sur eux. Par exemple, dans la Brie, la noblesse possède deux cinquièmes des terres, le clergé un cinquième, la bourgeoisie urbaine un cinquième. Le cinquième restant est la propriété des paysans, divisée généralement en nombreuses parcelles, trop minces pour assurer la subsistance d'une famille.

   La place de l'industrie et du commerce et l'œuvre de Colbert doivent, sans être minimisées, être comprises dans cette perspective et ces proportions. L'artisanat urbain ne groupe en effet que quelques dizaines de milliers d'ouvriers. La masse la plus importante est rurale et constituée par de petits artisans-paysans qui y trouvent un salaire complémentaire indispensable. Ainsi, dans l'Amiénois, l'industrie rurale de tissage n'a cessé d'augmenter sous Louis XIV et, à la fin du règne, elle égale en importance l'industrie urbaine.

   Cet essor de l'industrie rurale, particulièrement important à partir de 1680, époque précisément où la rentabilité de la terre diminue, démontre cependant que si l'industrie et le commerce sont quantitativement inférieurs à l'activité agricole, à laquelle ils sont d'ailleurs liés, leur importance au point de vue de l'expansion économique est considérable. À côté d'une agriculture qui stagne, la croissance industrielle et commerciale du XVIIe s. continue celle du XVIe s. et annonce le « décollage » du siècle suivant.

Dossier administratif

Introduction

C'est entre 1661 et 1672 que Louis XIV, aidé essentiellement de Michel Le Tellier (1603-1685) et de Colbert, va rétablir l'ordre dans l'administration en s'efforçant de l'unifier et de la centraliser.

   La monarchie absolue prend alors la forme qu'elle conservera jusqu'en 1789. Au moment de sa prise de pouvoir personnel, Louis XIV peut écrire : « Le désordre régnait partout. » Jugement sévère pour ses prédécesseurs, Richelieu et Mazarin. Le premier, il est vrai, a été handicapé par sa lutte contre la maison d'Autriche. La conduite de la guerre a désorganisé ses finances et ne lui a pas laissé le temps de mener à bien la remise en ordre de l'administration intérieure. À cause de la Fronde, il en a été de même pour Mazarin, qui a dû lui aussi se contenter d'expédients. En 1661, il y a beaucoup à faire. Jusqu'en 1672, à part la promenade militaire que sera la guerre de Dévolution (1667-1668), le royaume bénéficiera de onze années de paix. C'est dans ce court laps de temps que les différents rouages de la machine gouvernementale seront réformés et perfectionnés.

Le gouvernement

L'organe essentiel en est le Conseil d'État, ou Conseil d'en haut, composé du roi et des ministres d'État. C'est un retour au conseil étroit, qui excluait la famille royale aussi bien que les grands seigneurs et les évêques.

L'administration centrale

La nouveauté essentielle, c'est la réforme des finances. Celles-ci sont dirigées par un Conseil royal des finances composé du roi, du chancelier, du contrôleur général (ce sera Colbert jusqu'à sa mort en 1683) et de deux ou trois conseillers d'État. La justice a pour chef le chancelier, qui est aussi garde des Sceaux. Cette dernière fonction lui permet d'être le lien entre le gouvernement et l'administration puisque tous les actes du roi doivent être scellés, publiés et expédiés par lui. Les autres services publics sont répartis entre les différents secrétaires d'État ; Guerre, Affaires étrangères, Maison du roi, Affaires de la « religion prétendue réformée » (le protestantisme). Il faut noter que l'Agriculture, l'Industrie, le Commerce, les Colonies, les « Affaires culturelles » sont rattachés au contrôleur général des finances, ce qui donne une idée de l'importance de Colbert.

L'administration des provinces

Les intendants sont choisis parmi les maîtres des requêtes du Conseil d'État. Ils reçoivent leurs ordres par le moyen du Conseil des dépêches, qui transmet arrêts et décisions.

   Ce Conseil est composé du roi, du chancelier, des ministres et des secrétaires d'État. L'importance grandissante des intendants permet de comprendre l'aspect véritablement révolutionnaire du gouvernement de Louis XIV. Il s'agit en effet de savoir qui va administrer le royaume : des fonctionnaires royaux nommés et révoqués à volonté, agissant dans l'intérêt du roi, qui se confond avec les intérêts généraux du royaume, ou des corps d'officiers propriétaires de leur charge, irrévocables et héréditaires depuis le début du siècle (édit de la Paulette de 1604 et donc peu maniables, devenus des puissances provinciales ou locales très particularistes et représentant plus les provinces et les intérêts particuliers en face du roi que le roi devant les intérêts particuliers et les provinces.

   À cause de la vénalité et de l'hérédité des offices, le roi a perdu toute prise sur l'administration locale. C'est pourquoi, incapable de supprimer la vénalité en remboursant les officiers, Richelieu a tâché d'y substituer une administration nouvelle, celle des commissaires ou intendants (règlement d'août 1642). À partir de 1666, l'intendant réside longtemps dans la même province et en administre une seule à la fois. Ses pouvoirs en matière de finances, de justice et de police sont très étendus et prépondérants : par exemple, il s'empare de l'administration financière (tout ce qui concerne la répartition de la taille) aux dépens des intérêts et des profits du puissant corps d'officiers qu'étaient les trésoriers de France, dont le rôle et l'importance diminuent considérablement. Les intendants iront même jusqu'à régenter et surveiller l'administration des villes.

   Grâce à eux, le roi essaie de faire exécuter sa volonté jusqu'au fond des provinces. L'institution des intendants est un instrument très souple qui, en temps de guerre ou de crise, s'empare de tous les pouvoirs appartenant encore aux officiers. Des cours souveraines ou du parlement, Louis XIV, qui n'oubliera jamais leur attitude durant la Fronde, ne tolère aucune incartade ; elles doivent enregistrer les édits, tels quels et immédiatement, le « droit de remontrance » n'est toléré qu'ensuite. C'est par lettres patentes du 24 février 1673 que Louis XIV a enlevé au parlement de Paris le droit de remontrances préalables à l'enregistrement, qui permettait jusque-là aux parlementaires d'exprimer leurs doutes sur la légalité ou l'opportunité d'une ordonnance royale. En fait, cours souveraines et parlement sont exclus de la politique générale. Le roi, pour la même raison, surveille particulièrement Paris ; il crée la charge de lieutenant général de police, qu'il confie en 1667 à Nicolas de la Reynie (1625-1709). Paris, avec 400 000 habitants environ, est une ville turbulente qui compte 40 000 mendiants et autant de domestiques. L'Hôpital général est créé en 1657, et on y enferme pêle-mêle indigents, vagabonds ou malfaiteurs. Les rues de la capitale sont éclairées et, pour la première fois, on peut y circuler de nuit sans craindre de s'y faire détrousser.

   Il faut remarquer que ministres, secrétaires d'État, fonctionnaires royaux sont presque toujours choisis dans la bourgeoisie, dans la robe, au détriment de la noblesse. Ils encourent en cela la haine des hommes d'épée ; il n'est que de lire Saint-Simon pour s'en convaincre : « Ce fut un règne de vile bourgeoisie », écrit-il du règne de Louis XIV. Le roi donne lui-même la raison de cette politique dans ses Mémoires : « Il était important que le public connût, par le rang de ceux dont je me servais, que je n'étais pas en dessein de partager avec eux mon autorité. »

   À la noblesse, frustrée de ses ambitions politiques, l'absolutisme aura l'habileté d'accorder des privilèges fiscaux et de laisser une grande prépondérance dans les décisions prises à l'échelon local, sans parler des pensions de toutes sortes ou des bénéfices ecclésiastiques donnés aux mieux en cour de ses membres.

Le gouvernement des esprits et des consciences

« Le siècle de Louis XIV. »

On ne saurait énumérer ici toutes les gloires littéraires, artistiques ou scientifiques du règne, mais il faut s'interroger sur l'action personnelle du roi et de son gouvernement dans ce domaine.

   Il y a d'abord, moins connu, tout un aspect négatif du gouvernement des esprits, semblable à ce qui se passe dans toute l'Europe d'alors, à l'exception toutefois des Provinces-Unies et de l'Angleterre d'après 1688. La politique suivie à l'égard de l'édition en est révélatrice. Les imprimeurs sont réduits en nombre pour rendre leur surveillance plus facile, puis, en 1666, une censure impitoyable et tatillonne s'exerce, les écrivains coupables sont frappés d'amendes, d'emprisonnement, de bannissement ou de galères. Le remarquable, malgré ses mesures répressives, c'est la magnifique floraison littéraire du règne.

   Dans tous les domaines, le roi veut être le seul mécène. Colbert, en qualité de surintendant des Bâtiments, le seconde dans cette tâche. En 1671, Louis XIV loge l'Académie française chez lui, dans son Louvre, et en devient le protecteur. Académie royale de peinture et sculpture avec Le Brun comme directeur, Académie royale d'architecture, dont le roi nomme lui-même les membres, Académie de France à Rome sont créées ou refondues durant les dix premières années du règne. Le roi pensionne artistes et hommes de science. Molière, dont il impose le Tartuffe contre l'Église et les dévots, lui doit presque tout. Racine est son historiographe, et il finit par autoriser La Fontaine, qu'il n'aime pas, à entrer à l'Académie française. Passionné de musique et de ballets, il donne à Lully les pleins pouvoirs en matière musicale.

   Il fait en tous domaines appel aux étrangers, qu'il comble de biens ; ainsi des artistes italiens comme le Bernin ou Caffieri, ou des astronomes comme le Hollandais Huygens ou l'Italien Cassini. En dehors de ces grands noms, Louis XIV appelle en outre une foule d'artisans étrangers, surtout italiens (les verriers vénitiens) ou flamands, qui travaillent en sa Manufacture royale des meubles de la Couronne en 1667.

   Il faut reconnaître que, si Louis XIV bénéficie de l'extraordinaire foule de génies qui illustrent le début de son règne, et qui sont un héritage de Mazarin et de Fouquet (les trois créateurs de Versailles : Le Vau, Le Brun et Le Nôtre, sont ceux qui avaient construit son château de Vaux-le-Vicomte), il a le mérite de poursuivre ce mécénat en soutenant de son autorité et de ses deniers les plus grands esprits de son temps.

   L'art royal par excellence, l'architecture, donne un de ses plus purs chefs-d'œuvre sous Louis XIV. La création de Versailles, malgré l'opposition de Colbert, est imposée et dirigée par le roi. Admirable concert de pierres, de verdure, d'eau et de fleurs, le palais de Versailles et les fêtes splendides qui s'y donnent sont le meilleur ambassadeur du rayonnement français à l'étranger. Mais Versailles ne doit pas faire oublier les autres constructions : la colonnade du Louvre et l'Observatoire, construits par Claude Perrault (1613-1688), l'hôtel des Invalides, les portes Saint-Denis et Saint-Martin, les quais de la Seine, le Trianon et Marly.

   Le roi protège aussi les savants, qui sont regroupés à l'Académie royale des sciences, fondée en 1666. L'Observatoire de Paris, construit en 1667, reste une des plus belles réalisations du règne : il est organisé par Cassini, que Louis XIV fait venir d'Italie et qui est le premier d'une lignée de savants exceptionnels. Huygens travaillera à cet Observatoire, où il confirmera, par exemple, les théories d'Olaüs Römer (1644-1710) sur la vitesse de la lumière. Au Jardin du roi (notre Jardin des plantes), illustré par le grand botaniste Joseph Pitton de Tournefort (1656-1708), la circulation du sang à la découverte de laquelle contribue un Français, Jean Pecquet (1622-1674), est enseignée dès 1673.

« Des intérêts du Ciel pourquoi vous chargez-vous ? » (Molière.)

En matière de foi, Louis XIV semble avoir hérité de sa mère une piété à l'espagnole, plus formaliste que profonde ; mais cette piété se manifeste assez tard, l'âge venu et sous l'influence de Mme de Maintenon. Dans les premières années du règne, le jeune souverain, dominé par ses passions et qui soutient le Tartuffe de Molière, fait plutôt songer à un jeune prince quelque peu libertin.

   Avec l'Église de France, il n'y aura guère de problèmes. L'épiscopat, rangé derrière son « maître à penser », Bossuet, est tout entier soumis à son roi. Louis XIV a le souci, sauf exception, de ne nommer aux sièges épiscopaux que des prélats dignes et conscients de leurs devoirs. Il tient particulièrement à ce que ses évêques résident dans leur diocèse plutôt qu'à la Cour, et il faut noter qu'aucun homme d'Église n'entrera de tout le règne dans son gouvernement. Il donne, par contre, aux évêques une grande autorité sur leurs prêtres. Par ses édits de 1695 et de 1698, il livre en fait ceux-ci à l'arbitraire épiscopal, situation qui accentuera au XVIIIe s. le clivage entre les deux clergés.

   Envers les deux grands problèmes religieux du règne, qui dégénérèrent en conflit – le gallicanisme et les luttes avec Rome ainsi que les rapports avec les protestants –, la politique suivie par Louis XIV aboutit à un échec total. Il faut y ajouter l'inefficacité de sa politique antijanséniste, qui, loin de réussir, va faire de la secte persécutée le lieu de rencontre, à la fin du règne, de toutes les oppositions, jusqu'à ce que la bulle Unigenitus (1713) – qui aura de nombreux adversaires – scelle son union avec le gallicanisme parlementaire et antiabsolutiste pour toute la durée du XVIIIe s.

   La crise gallicane illustre la difficulté des rapports entre les deux pouvoirs et la pénible et lente dissociation du politique et du religieux, ce fait capital de l'histoire moderne. La fin de l'unité de la chrétienté au XVIe s. a paradoxalement renforcé la puissance du pape. Devant la désagrégation de l'unité de foi, Rome se doit d'affirmer plus vigoureusement encore son autorité spirituelle centralisatrice. Elle va assumer seule l'autorité du magister suprême en ne convoquant plus, après Trente (1545-1563), de conciles œcuméniques. Aussi la crise du gallicanisme sous Louis XIV est-elle le choc de deux absolutismes aussi intransigeants l'un que l'autre. Cette doctrine solidement implantée en France depuis la « pragmatique sanction de Bourges » de 1438, confirmée par le concordat de Bologne en 1516, était très favorable à l'autorité des rois de France. En gros, l'Église se considérait, pour l'administration de ses affaires intérieures, assez indépendante du pape. Au XVIIe s., le renforcement de l'autorité de l'État va provoquer le conflit. Durant les trente premières années du règne personnel de Louis XIV, il y aura une tension constante entre Rome et Paris, culminant avec l'affaire de la régale (1678-1682). On semblait tendre au schisme par trois voies : la proclamation de la suprématie du concile sur le pape, le projet d'un patriarcat français et l'appel à un futur concile.

   Dès 1662, l'affaire de la « garde corse » pontificale qui attaque la suite de l'ambassadeur de France met le feu aux poudres. Louis XIV saisit un moment le comtat Venaissin et impose à Alexandre VII (1655-1667) d'humiliantes réparations. Avec l'affaire de la régale on est au bord du schisme. La régale était un droit royal de percevoir les revenus de certains sièges épiscopaux vacants. En 1673, le roi déclare tous les évêchés assujettis à celle-ci. Sur cent trente évêques, deux seulement protestent, deux jansénistes – Pavillon, d'Alet et Caulet, de Pamiers –, et font appel au pape. Innocent XI les soutient et, en 1680, parle d'excommunier le roi. En 1681-1682, celui-ci convoque une assemblée générale du clergé, qui, sous l'impulsion de Bossuet, édicte quatre articles proclamant l'indépendance absolue des rois envers le pape pour les affaires temporelles et la suprématie du concile sur le pape.

   En représailles, Innocent XI déclare nulles ces décisions et refuse d'accorder l'investiture canonique pour pourvoir aux évêchés vacants. En 1687, une nouvelle querelle à propos des privilèges de l'ambassade de France à Rome envenime la situation, et Louis XIV se dispose à envahir les États du pape. Les victoires de l'hérétique Guillaume d'Orange en 1689 sauvent le pape, et Louis XIV doit renoncer à imposer ses vues à Rome. La disparition d'Innocent XI, la même année, facilite les choses, et Louis XIV, aux prises avec les difficultés de la ligue d'Augsbourg, répudie complètement en 1692 l'édit de 1682 ; Rome triomphe.

   Si le schisme n'a pas eu lieu, c'est que le concordat de 1516 donnait déjà au roi tous les avantages qu'il aurait retirés d'une Église nationale. De plus, il n'y a jamais eu simultanément à Rome et à Paris des adversaires résolus à aller jusqu'à l'irrémédiable ; enfin, la coalition européenne contre Louis XIV a dissuadé le roi de s'engager dans d'autres conflits.

   Envers les protestants, la politique suivie au XVIIe s. ira de l'attitude pacificatrice et compréhensive d'Henri IV à l'intolérance de Louis XIV ; c'est la démarche inverse de celle de la papauté, qui ira, elle, de l'intolérance à la compréhension, autre cause de friction entre Paris et Rome. Quelles que soient les pressions exercées sur le roi, la révocation de l'édit de Nantes, signée à Fontainebleau en 1685, est une grande erreur politique. La responsabilité du clergé catholique, qui ne cesse de demander la fin du scandale causé par l'édit de Nantes, est prépondérante. Il faut y ajouter le poids d'une opinion publique travaillée par ses prêtres et portée à l'intolérance.

   Après la paix d'Alès en 1629, qui consacre la ruine politique et militaire du protestantisme français, celui-ci a connu une période d'accalmie qui lui a permis de former un solide corps de pasteurs qui ont donné au peuple une conscience très vive de sa foi. Durant la Fronde, les protestants restent loyalistes, et certains, tel Samuel Bochart (1599-1667), se font même les champions de l'absolutisme. Pourtant, il ne leur en sera pas tenu compte : à partir de 1661, les persécutions commencent, sournoises d'abord, puis violentes. De la campagne de propagande aux tentatives de séduction (il y a une caisse spéciale récompensant les conversions) et aux pressions sur l'élite sociale, c'est-à-dire sur la noblesse protestante, on en arrive dès 1681 aux « missions bottées » qui vont entraîner des abjurations massives. L'ère des « dragonnades » pourra commencer et, l'édit de Nantes révoqué, on pourra considérer officiellement, dès la fin de 1685, que les trois quarts des réformés ont abjuré.

   Mais cette politique se solde par un échec certain, et les conséquences politiques et économiques en sont désastreuses pour le royaume. Tout d'abord, la plupart des conversions forcées ne sont pas sincères ; le pape lui-même désapprouve « le motif et le moyen de ces conversions par milliers dont aucune n'était volontaire ». Les protestants des Cévennes se révoltent en 1702 (révolte des camisards), et il ne faut rien moins, en pleine guerre de la Succession d'Espagne, qu'une armée commandée par Villars pour les réduire.

   Surtout, l'émigration fait perdre à la France environ 200 000 sujets actifs ; si peu de paysans émigrent, l'élite bourgeoise part et la France se voit privée d'une foule de chefs d'industrie (surtout dans le textile), de banquiers, d'armateurs, d'artisans, qui vont renforcer la richesse de l'Angleterre, du Brandebourg, de la Hollande et des royaumes scandinaves. De plus, les armées des futures coalitions compteront dans leurs rangs nombre de valeureux officiers français, et surtout ces derniers soutiendront efficacement Guillaume d'Orange contre les tentatives de restauration des Stuarts.

   S'il est vrai que la révocation était strictement conforme à l'esprit du temps, les violences qui l'accompagnèrent scandalisèrent l'opinion étrangère et elle n'en fut pas moins une énorme faute politique. Il semble donc que les motivations purement religieuses soient insuffisantes pour expliquer cet acte de Louis XIV, et sans doute faut-il replacer la décision de 1685 dans l'ensemble de sa politique étrangère.

« J'ai trop aimé la guerre. »

Ainsi le roi se serait-il exprimé sur son lit de mort. S'il n'est pas certain que le roi ait prononcé ces paroles, en revanche, ses Mémoires ne laissent aucun doute quant à son amour de la guerre. A propos de la possibilité qui s'offrait à lui, en 1665, de déclarer la guerre soit à l'Espagne, soit à l'Angleterre alors en lutte avec les Provinces-Unies, Louis XIV écrit : « J'envisageais avec plaisir le dessein de ces deux guerres comme un vaste champ où pouvaient naître à toute heure de grandes occasions de me signaler. »

   Le règne personnel de Louis XIV comprend, en effet, trente et une années de guerres contre vingt-trois années seulement de paix. La réussite qu'était la remise en ordre par Colbert, durant les dix premières années du règne, n'était, aux yeux du roi, que le moyen de réaliser son but suprême : son rêve de gloire militaire. Ce fut lui seul qui décida vraiment de sa politique extérieure, dont le seul facteur d'unité sera la direction royale orientée vers la grandeur. Louvois lui avait forgé une excellente armée, Colbert une bonne marine, Vauban avait entouré la France d'une admirable ceinture de fortifications.

   En ce qui concerne l'agrandissement territorial, le succès de la politique de Louis XIV est incontestable. La frontière du Nord est définitivement constituée avec la conquête de l'Artois, du Cambrésis, du pays de Maubeuge et de Givet. Celle de l'Est, avec la conquête de l'Alsace, s'avance désormais jusqu'au Rhin, et l'enclave lorraine, entourée de trois côtés, n'est pas dangereuse. La Franche-Comté complète magnifiquement cette frontière. Dans le Sud, le Roussillon a été acquis définitivement à la France en 1659. À l'intérieur, des principautés étrangères anachroniques, comme Orange et le Charolais, ont été réunies. Ainsi, à l'exception de la Lorraine, de la Savoie, de Nice et d'Avignon, ce sont déjà les limites actuelles de la France.

   Au point de vue économique, il en va tout autrement. Le poids de la guerre a obligé l'État à renoncer aux meilleurs résultats acquis par Colbert. Après 1674, il n'y aura plus jamais de tout le règne d'équilibre financier et, dès 1676, le déficit est de 24 millions de livres. Il faut revenir aux « affaires extraordinaires » : vente d'exemption de tailles, vente d'offices, vente du Domaine, augmentation des impôts, emprunts. Toutes ces mesures contribuent à accroître les difficultés économiques résultant, déjà, d'une phase économique défavorable.

   Les causes économiques des guerres sont d'ailleurs prépondérantes. Colbert lui-même pousse à la campagne contre la Hollande, qui gêne notre commerce. Après Nimègue, néanmoins, et avant la guerre contre l'Europe en 1689 (guerre de la ligue d'Augsbourg), la France est encore prospère et reste très puissante. On n'expliquerait pas autrement qu'elle ait pu résister à vingt-deux ans de guerre. Le commerce, notamment, avec la richesse grandissante de Marseille et de Saint-Malo, est florissant, et la guerre contre notre commerce explique la lutte de la Hollande et de l'Angleterre contre la France en 1689. Les Français les concurrencent en effet en Asie, en Méditerranée, en Afrique sur la Côte des Esclaves, à Cadix, en Amérique, grâce à des négociants remarquables et à une bonne marine de commerce soutenue par une marine de guerre neuve et entreprenante.

   La guerre de la ligue d'Augsbourg, conjuguée avec la crise de 1693-1694, épuise l'économie du pays. De 1697 à 1701, on assiste pourtant à un redressement dû au soulagement fiscal, à l'abondance du travail liée à la paix et à la reprise du grand commerce. Les négociants français envahissent l'Amérique espagnole, le Pacifique et la Chine, si bien qu'on voit éclore, en quelques années, six compagnies de commerce créées par des capitaux malouins, rochelais, parisiens et nantais. Le Conseil de commerce, dominé par ces grands marchands, fait pénétrer les intérêts de ceux-ci au sein du gouvernement et influence Louis XIV au moment de la succession espagnole.

   Mais ces quatre années de répit sont insuffisantes, et les traités qui mettent fin à la guerre de la Succession d'Espagne vont consacrer la prépondérance économique de l'Angleterre pour deux siècles. Les divisions de l'Europe ont finalement favorisé la primauté politique, maritime et commerciale de l'Angleterre, primauté et prépondérance symbolisées par une nouvelle forme de gouvernement, celui de Guillaume d'Orange, qui illustre le triomphe du régime parlementaire sur l'absolutisme de Louis XIV. En 1703 déjà, par le traité de Methuen, l'Angleterre s'attribue le monopole des marchés brésiliens et portugais. À Utrecht, surtout, l'Empire espagnol échappe à la France et s'ouvre à l'Angleterre par la clause de la nation la plus favorisée. Le marché américain – par l'« asiento » (commerce des esclaves) et le « vaisseau de permission », la baie d'Hudson et son commerce de fourrures, l'Acadie et Terre-Neuve avec leurs riches pêcheries – passe de la France à l'Angleterre.

la France en 1715

Ainsi le vieux roi, après la terrible et épuisante guerre de la Succession d'Espagne, peut faire le bilan de son règne. Il est roi depuis soixante-douze ans et a perdu tous ses compagnons de jeunesse. Ses grands ministres sont morts. En quatre ans, de 1711 à 1714, la mort va lui enlever toute sa descendance à l'exception d'un arrière-petit-fils de cinq ans, le duc d'Anjou (futur Louis XV). Ces deuils l'inciteront à écrire, sans trop d'illusions semble-t-il, un testament qui habilite ses bâtards à lui succéder. Son neveu Philippe d'Orléans, qu'il a nommé régent, fera d'ailleurs casser ce testament le lendemain de la mort du Roi-Soleil, qui survient après une courte maladie le 1er septembre 1715.

   À cette date, qu'en est-il du royaume ? De sérieuses retouches doivent être apportées au classique tableau de désolation tel que l'a dressé Fénelon. La baisse de population due à la crise de 1709-1710 a été vite compensée, car à partir de 1714 de belles récoltes vont faire baisser le prix du pain. La vigoureuse expansion de la marine de commerce favorise un intense trafic avec la Chine et les ports sud-américains. Le commerce avec la Louisiane s'est développé ; Marseille s'est enrichie par le commerce du Levant, et Nantes grâce au sucre antillais. Dans l'industrie, le bas prix des subsistances et le renouveau du négoce favorisent une renaissance des manufactures ; aussi le climat est-il bien plus propice à la reprise qu'à une récession.

   En 1715, la France sort territorialement agrandie des guerres de Louis XIV, et les frontières renforcées empêcheront pour un siècle toute invasion étrangère. Dans le domaine militaire, de grands progrès ont été obtenus ; la France a la première armée d'Europe, et, surtout, une véritable intendance a été enfin créée (arsenaux, magasins d'étapes, casernes). Si la marine de guerre, après 1690, décline, par manque de moyens, la première place revient aux armements privés, et le roi a su favoriser et judicieusement employer les flottes privées des négociants.

   La grande faiblesse, ce sont les finances. En 1715, l'État est considérablement endetté par plus de vingt ans de guerres presque successives. Louis XIV, à cause de ses guerres, n'a jamais eu, après 1672, de finances stables. Ce déséquilibre est aggravé par l'absence d'une grande banque et d'organismes de crédit, et, malgré les efforts et quelques essais de Vauban, qui n'a pas été écouté, il n'y a eu aucune réforme dans la répartition des impôts.

   Dans sa politique étrangère, le roi a eu contre lui les riches économies anglaise et hollandaise, le regain de puissance de l'empereur Léopold Ier (1651-1705) qui, en arrêtant les Turcs à Vienne, puis en les chassant de ses Marches de l'est, a retrouvé un grand prestige, en se posant, comme jadis, champion de la chrétienté.

   La phase économique défavorable qui recouvre tout son règne, Louis XIV l'a aggravée par ses dépenses militaires, par la révocation de l'édit de Nantes et par l'absence d'une politique maritime et coloniale soutenue.

   En revanche, si la vieille administration des officiers vénaux subsiste encore, elle n'a plus grande autorité ; la réalité du pouvoir appartient désormais au gouvernement royal et à son solide réseau d'intendants. Les « fureurs paysannes » ont disparu en même temps que se sont développées la police et l'armée. Les éléments nomades, pouvant devenir dangereux, ont été sédentarisés : mendiants dans les hôpitaux généraux, soldats dans les casernes. En 1715, dans une France encore auréolée de toutes les gloires de son « Grand Siècle », la monarchie administrative centralisatrice commence. La France ordonnée de Louis XV s'annonce.

Une création de Louis XIV : la Maison du roi

Jusqu'au règne de Louis XIV, les différents corps des gardes du roi étaient mêlés en temps de guerre aux autres unités de l'armée. Le premier, Louis XIV, comprend la valeur d'une troupe d'élite, sorte de réserve de la fortune capable en des circonstances graves de produire un effort décisif. Par l'ordonnance du 6 mai 1667, il décide donc de réunir les troupes de sa garde en une formation unique, à laquelle il donne le nom de Maison du roi. Étant lui-même capitaine de plusieurs compagnies, il fait surveiller avec grand soin le recrutement des unités et parvient rapidement à constituer une force de 12 000 hommes redoutables et redoutés : « Jamais une bataille ne peut être considérée comme gagnée sur les Français, diront leurs ennemis, tant que la Maison du roi n'a pas donné. »

   Cette Maison du roi constitue à la vérité un ensemble assez hétéroclite qui comprend, d'une part, un certain nombre d'unités (gardes du corps, cent-suisses, mousquetaires, gardes françaises, gendarmes du roi, etc.) illustres par leur ancienneté, remontant, pour certaines, au XVe s., et d'autre part la gendarmerie de France. Cette dernière, qui, en campagne, fait brigade avec ces autres unités, est l'héritière des gens d'armes des compagnies d'ordonnance créées par Charles VII en 1439. Elle rassemble, sous Louis XIV, 16 compagnies de 63 maîtres chacune : – 4 compagnies de gendarmes (écossais, anglais, bourguignons et flamands), dont le roi est capitaine ; – 6 compagnies de gendarmes et 6 de chevau-légers (de la reine, du dauphin, de Bretagne, d'Anjou, de Berry et d'Orléans).

   En temps de paix, les autres unités de la Maison du roi se divisent en deux parties distinctes : la garde du dedans du Louvre, exerçant à l'intérieur du palais un service d'honneur et de sécurité, et la garde du dehors du Louvre. À la première appartiennent les 4 compagnies de gardes du corps (1 écossaise, parmi laquelle sont choisis les gardes de la Manche, les plus proches de la personne du roi, et 3 françaises), les cent-suisses (remontant au roi Louis XI), les gardes de la porte et les gardes de la prévôté de l'hôtel. La garde du dehors comprend les cent gentilshommes à bec-de-corbin (genre de hallebarde), les chevau-légers et les gendarmes de la garde du roi, deux compagnies de mousquetaires (les gris et les noirs) casernés à Paris, l'une faubourg Saint-Germain, l'autre faubourg Saint-Antoine, les grenadiers à cheval et les deux régiments des gardes françaises (1563) et des gardes suisses (1616).

   La Maison du roi a été l'effroi de l'Europe. À Seneffe (1674), irrité par le calme sous le feu des gardes du corps, le prince d'Orange s'écrie : « Quelle insolente nation ! » À Leuze (1691), vingt-deux escadrons de la Maison du roi en mettent soixante-douze en déroute : Louis XIV fait frapper une médaille pour ce beau fait d'armes, et les grenadiers à cheval y gagnent leur devise : Undique terror, undique lethum (« Partout la terreur, partout la mort »). « Si j'avais eu vingt escadrons de gendarmes et vingt princes de Rohan à leur tête, écrit Louis XIV après la défaite de Ramillies en 1706, les ennemis ne seraient pas où ils sont. » L'entrée en ligne des mousquetaires à Montcassel en 1677 fut si prestigieuse que des soubrevestes ornées de grandes croix leur sont accordées pour qu'ils soient reconnus de loin. À Fontenoy en 1745, la Maison, tout entière réunie, mettra en pièces les Anglais de Cumberland au moment où ils croyaient tenir la victoire. « On ne peut battre la Maison du roi, disait le duc de Marlborough, il faut la détruire. »

   Ce que l'Europe n'aura pu réussir, le roi va s'en charger. Le comte de Saint-Germain (1707-1778), officier de la guerre de Sept Ans, devenu ministre de la Guerre par la faiblesse de Louis XVI, entreprend la destruction de la Maison du roi, qu'il juge coûteuse et désuète. Louis XVI cède, et de 1776 à 1786, mousquetaires, grenadiers à cheval sont supprimés, et les gardes du corps réduits. Les gardes françaises, qui ont trahi le roi, sont dissoutes le 31 août 1789, et les gardes du corps en 1791. Quant aux gardes suisses, ils se feront massacrer aux Tuileries le 10 août 1792.

Les guerres de Louis XIV

Guerre de Dévolution ou des « Droits de la Reine » (1667-1668)

Contre l'Espagne. Droits de la reine sur le Brabant. Énorme supériorité de la France. Promenade militaire.

   Paix d'Aix-la-Chapelle. Restitution de la Franche-Comté à l'Espagne. Les places conquises aux Pays-Bas en 1667 sont conservées.

Guerre contre la Hollande et 1re coalition (1672-1678)

Invasion de la Hollande. Résistance inattendue du pays (Guillaume d'Orange). 1673. Coalition européenne contre la France (Empire, Espagne, Lorraine). 1674. Conquête de la Franche-Comté. Victoire de Condé à Seneffe. 1675. En Alsace, admirable campagne d'hiver de Turenne, victorieux à Turckheim.

   Paix de Nimègue (1678-1679). Acquisition de la Franche-Comté, du reste de l'Artois, du pays de Cambrai et de Maubeuge.

Guerre de la ligue d'Augsbourg et 2e coalition (1689-1697)

La politique des « réunions » commencée dès 1679 par Louis XIV, qui exploite systématiquement les clauses douteuses des traités antérieurs, exaspère l'Europe : réunion des villages dépendant anciennement des Trois-Évêchés, d'Alsace, du pays de la Sarre, de Luxembourg ; surtout, en 1681, réunion de Strasbourg. L'avance turque arrête d'abord la coalition. Mais, en 1683, l'empereur est victorieux au Kahlenberg. En 1686, formation de la ligue d'Augsbourg. En 1688, l'invasion de Cologne et du Palatinat met le feu aux poudres. Coalition de l'Europe entière contre Louis XIV.

   Malgré les victoires du duc de Luxembourg (1628-1695) à Fleurus (1690), Steinkerque (1692), Neerwinden (1693) et de Nicolas Catinat (1637-1712) à La Marsaille (1693), l'équilibre des forces fait durer la guerre.

   Paix de Ryswick (1697). Retour aux frontières de 1679. Des « réunions », la France garde seulement Strasbourg. Louis XIV reconnaît Guillaume d'Orange roi d'Angleterre.

Guerre de la Succession d'Espagne (1701-1714)

Par son testament, Charles II d'Espagne lègue ses États au petit-fils de Louis XIV, le duc d'Anjou, qui devient Philippe V. Après des succès initiaux, défaites de Höchstädt (1704), de Ramillies (1706) infligées par Marlborough (1650-1722). La sanglante bataille de Malplaquet (1709), où Villars (1653-1734) et Boufflers (1644-1711) s'affrontent au duc de Marlborough (1650-1722) et au Prince Eugène (1663-1736), est une demi-victoire. Les coalisés y perdent la moitié de leurs effectifs (43 000 hommes), et la France seulement 7 000 hommes. En Espagne, la victoire de Villaviciosa (1710) sur les coalisés rétablit la situation de Philippe V. La victoire inespérée de Villars à Denain (1712) ouvre la voie aux pourparlers.

   Traités d'Utrecht (1713) et de Rastatt (1714). La France revient aux limites de Ryswick, mais perd les portes du Canada (Acadie, Terre-Neuve) ; les clauses économiques, surtout, sont très défavorables pour elle, au profit de l'Angleterre. Si Philippe V reste roi d'Espagne, il perd les Pays-Bas et ses possessions italiennes (Milanais, Naples et Sicile).

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