Lorsque le poignard de Ravaillac, le 14 mai 1610, donne la couronne au petit Louis XIII, âgé de neuf ans, et la réalité du pouvoir à la reine mère, Marie de Médicis, quel est ce pays que le roi Henri IV a pacifié après les sanglantes luttes religieuses du XVIe s. ?
En 1610, la France est peuplée d'environ 15 millions d'habitants. En bien des domaines, elle demeure encore la France du Moyen Âge, divisée en divers particularismes : politiques, juridiques et linguistiques. À la base de l'échelle sociale, une masse inculte, la paysannerie, agitée parfois de sursauts de désespoir suscités par les crises économiques. En haut de l'échelle, une élite qui, seule, a conscience de former le royaume : la noblesse, le haut clergé, la bourgeoisie de robe ou de négoce.
Le pouvoir monarchique, grâce à son religieux prestige, s'impose à tous : il est le lien indispensable qui rassemble les forces vives de la nation. Mais ce pouvoir est loin encore d'être absolu. Les traditions féodales de la noblesse, héritage médiéval, l'échec de la royauté à imposer une religion unique dans le pays (compromis de l'édit de Nantes) vont plutôt dans le sens d'une obéissance mitigée, tempérée par les « droits » des différents corps de la société. C'est sur ce point que Louis XIII et Richelieu feront surtout porter leurs efforts ; la soumission au pouvoir, le service du roi primant toutes les autres fidélités, ce sera l'œuvre essentielle de ce règne.
Dans cette France de 1610, il y a cependant des forces nouvelles qui ne sont pas héritées du Moyen Âge. L'économie a été profondément transformée au cours du siècle précédent à cause de l'afflux des métaux précieux venus du Nouveau Monde, qui ont engendré la hausse des prix, l'essor du grand commerce, la constitution d'un capitalisme et une certaine mutation des richesses et des propriétés. Certes, la société française conserve ses structures anciennes, les réalités économiques y sont de moins en moins accordées et ne reflètent plus l'état réel de cette société.
Toutefois, si la noblesse est atteinte par toutes ces transformations, il faut se garder de la croire ruinée. Son prestige demeure intact, tout ce qui compte en France ne rêve que d'anoblissement. La force de cette classe réside dans ses privilèges (exemptions d'impôts, revenus dus aux libéralités royales ou aux services de guerre, bénéfices ecclésiastiques, etc.), qui pallient en grande partie la dégradation de sa situation économique, et aussi dans le système de la « clientèle », qui renforce sa cohésion. Tout noble, pour parvenir, doit s'appuyer sur un puissant, en être le « client », et tout grand seigneur l'est d'autant plus qu'il possède de nombreux clients. C'est ce qui explique la puissance et le soulèvement des grands au temps de la régence de Marie de Médicis et de la Fronde.
Le clergé, lui, malgré les apparences et bien qu'il soit lié au roi depuis le concordat de 1516, n'est pas plus docile. Il est partagé entre l'influence des Jésuites et des Capucins, qui poussent à l'adoption du concile de Trente et des doctrines ultramontaines, et celle des gallicans. Tout le clergé se retrouve uni pour critiquer âprement l'édit de Nantes et la tolérance du pouvoir envers les hérétiques.
Le tiers état comprend des groupes sociaux entièrement différents, la bourgeoisie de robe et celle des officiers dominant nettement par son prestige et ses pouvoirs, judiciaires ou politiques. L'hérédité des charges, désormais acquise, fait des officiers une sorte de noblesse parallèle à celle d'épée, dans laquelle, grâce au temps et à ses richesses, elle parvient peu à peu à se fondre.
Cette situation a placé sur le royaume une administration routinière, égoïste, limitée étroitement aux intérêts de clocher. On verra les efforts de Louis XIII pour y remédier. La bourgeoisie de négoce est celle qui s'enrichit le plus, mais elle n'aspire, fortune faite, qu'à acheter une charge d'officier afin d'acquérir gloire et autorité.
Bien en dessous vient le monde des métiers, organisé dans des corporations qui étouffent toute promotion sociale en perpétuant les privilèges des maîtres et de leurs héritiers. L'élite de cette classe est constituée par les orfèvres, drapiers, bouchers, imprimeurs, libraires, etc.
Les paysans, plus de 90 % de la population, font vivre les privilégiés, nobles, clercs ou officiers. Les tares principales de cette classe sont le trop grand morcellement des propriétés, grevées de rentes féodales et de charges de toutes sortes. Le groupe des laboureurs comprend tous ceux qui possèdent terres, animaux ou instruments d'exploitation, tenanciers, fermiers ou métayers. Mais leur sort est précaire, car il n'y a pas d'amélioration technique, pas d'engrais, peu de prairies, et la vaine pâture donne un bétail médiocre ; en outre, le système féodal a été remplacé par une exploitation économique plus intense avec l'achat des terres par la bourgeoisie.
Les journaliers, ou « braciers », ceux qui n'ont que leurs bras, doivent travailler chez les autres et sont encore plus malheureux. Enfin, en dehors de tout groupe, on trouve le monde des vagabonds et des mendiants. Ainsi, au-dessous des couches les plus pauvres, il y a encore les inorganisés échappant à tout ordre ou classe.
À la tête d'un tel organisme, une forte autorité est indispensable. La régente Marie de Médicis n'a pas les qualités nécessaires. Son gouvernement se traduit par le règne des Concini, la révolte des grands, l'effacement de la France sur les théâtres européens. Mais les états généraux de 1614, à l'instar de ceux de 1484, ne suivent pas la noblesse dans ses errements, et, en fin de compte, l'accord du clergé et du tiers état contre les brouillons de l'ordre nobiliaire renforce la monarchie.
Lassé de cette anarchie, le jeune Louis XIII, poussé par son favori Charles d'Albert, duc de Luynes (1578-1621), fait exécuter Concino Concini en 1617, écarte sa mère du gouvernement et prend le pouvoir. Le roi a alors seize ans et demi. Sa personnalité, déformée par les romantiques, a été éclipsée par celle de Richelieu. Louis XIII avait pourtant une grande foi en sa mission. Sa santé, en partie à cause de l'ignorance des praticiens (« J'ai eu le malheur des grands qui sont livrés à la conduite des médecins » s'écriait-il à la fin de sa vie), fut toujours précaire. Charles Bouvard, (vers 1572-1658), son médecin, ne lui avait-il pas prescrit en une seule année quarante-sept saignées, deux cent douze médications et deux cent quinze lavements !
L'éducation sévère qu'il avait reçue à l'instigation d'Henri IV n'avait fait qu'exacerber une nervosité déjà excessive. Très dévot, ami des arts, il composait lui-même de la musique et dessinait. Il ne trouva l'amour ni auprès de son épouse, Anne d'Autriche, ni auprès d'aucune femme. Des amitiés masculines très vives, ou plutôt des passions, comblèrent les désirs amoureux du roi : Luynes d'abord, puis le duc de Saint-Simon (1607-1693), Baradas, enfin le marquis de Cinq-Mars (1620-1642), le plus connu.
En 1617, Louis XIII trouve une France où triomphe la Contre-Réforme catholique ; Capucins, Jésuites, Ursulines fondent leurs établissements, des prélats zélés comme saint François de Sales ou Bérulle travaillent à la renaissance religieuse. Les protestants s'alarmeront surtout lorsque le roi décidera en 1620 de rétablir le catholicisme dans le Béarn.
L'expédition de 1621-1622 aboutit à la paix de Montpellier, qui confirme l'édit de Nantes. Luynes est mort en décembre 1621. La reine mère, revenue en grâce, s'emploie alors à imposer un de ses anciens conseillers du temps de Concini, l'évêque de Luçon, Armand de Richelieu. Le roi le fait nommer cardinal, et, le 29 avril 1624, Richelieu entre au Conseil du roi. Il va gouverner la France jusqu'à sa mort. Mais jamais il n'agit sans l'aveu de Louis XIII. Tout son pouvoir, Richelieu ne le tient que de la faveur du roi, et le mérite de Louis XIII sera de reconnaître les éminentes qualités de son ministre et de le soutenir contre vents et marées. Dans cette perspective, l'affaire Cinq-Mars prend tout son relief : Richelieu ne peut en effet tolérer que quelqu'un sape la confiance que le souverain a en sa personne.
Pour remédier à la médiocrité de l'administration, livrée à des officiers possesseurs héréditaires de leurs charges, le seul moyen est d'envoyer dans les provinces des commissaires royaux chargés d'une mission déterminée. C'est l'unique voie pour permettre au roi de rétablir son autorité dans tous les pays, puisqu'il est incapable de supprimer la vénalité en remboursant les offices.
Il est nécessaire d'instituer une nouvelle administration à côté de celle des officiers. Les intendants, bien établis à la fin du règne de Louis XIII, sont issus des commissaires délégués par le roi. Ils sont choisis principalement parmi les maîtres des requêtes, magistrats initiés aux affaires de finances et d'administration. L'institution des intendants, contrairement à celle des commissaires, vise à substituer aux offices une administration locale étroitement dépendante du roi. On voit les intendants étendre peu à peu leurs compétences ; justice, police, finances. Cette évolution s'achève avec le règne de Louis XIII. Son successeur, après la tourmente de la Fronde, n'aura qu'à poursuivre dans cette voie.
Richelieu fait siennes les théories politiques de son temps, celles d'un Cardin Le Bret (1558-1655), auteur d'un Traité de la souveraineté du roi, de son domaine et de sa couronne (1632), d'un Jean de Silhon (1596-1667) ou d'un Nicolas Faret (1596-1646), à qui l'on doit un Recueil de lettres nouvelles (1627) qui prônent l'absolutisme et la raison d'État. Le cardinal veut que les intérêts particuliers cèdent partout à l'intérêt supérieur de l'État.
Il considère la France comme « un homme malade à qui il faut porter remède ». Il trace le programme de son action dans une phrase célèbre : « Je lui promis [au roi] d'employer toute mon industrie et toute l'autorité qu'il lui plairait de me donner pour vaincre le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des Grands, réduire tous ses sujets en leur devoir et relever son nom dans les nations étrangères, au point où il devait être. »
Au service de cette politique, Richelieu sait mobiliser la force nouvelle de l'opinion publique, qui naît à cette époque. Il a soin par des pamphlétaires et des propagandistes à gages de l'éclairer et de l'orienter ; il soutient la Gazette (1631) de Théophraste Renaudot (1586-1653) et fonde l'Académie française (1635).
La grandeur de l'État passant par la prospérité du pays, le ministre veut d'abord relever notre marine, car le trafic des marchandises françaises est assuré par des marins étrangers. La méditerranée est peu sûre à cause des Barbaresques, et l'Espagne, en même temps qu'elle réduit les importations françaises, reconstruit une forte marine de commerce. Notre marine de guerre est très faible, alors que les protestants, majoritaires sur les côtes de l'Ouest, peuvent en cas de conflit appeler les Anglais dans le royaume. Richelieu achète en 1626 la charge d'amiral de France, qu'il supprime l'année suivante ; il est alors nommé grand maître et surintendant général de la navigation et du commerce ; bientôt, la garde des côtes et la navigation commerciale sont restaurées.
Le développement de la marine permet de libérer le grand commerce de mer et de fonder des colonies : c'est l'exploitation du Canada (pelleteries) et surtout des Antilles (tabac, canne à sucre, coton), avec la réorganisation en 1635 de la Compagnie des îles d'Amérique. En Méditerranée, on rétablit la sécurité (traité avec le Maroc), qui permet de pêcher le corail ; le trafic avec la Baltique redevient prospère après un traité avantageux avec le Danemark (1629). En outre, le service des postes est entièrement réformé et contrôlé par la royauté.
Un même souci de réorganisation et de reprise en main explique l'attitude du pouvoir envers la noblesse. Richelieu désirant que les gentilshommes jouent un rôle essentiel dans l'État et non qu'ils soient une cause de troubles, les grands sont remis à leur place (complot et exécution du comte de Chalais [1599-1626], législation contre les duels, démantèlement des châteaux forts). Par le code Michau (1629), les nobles peuvent participer aux compagnies de commerce, et les roturiers sont anoblis s'ils entretiennent cinq ans durant un navire marchand. Petite révolution dans la mentalité de l'époque : désormais, on peut accéder à la noblesse par le commerce et non plus seulement par le service armé ou par l'achat des offices.
La lutte contre les protestants, qui culmine en 1628 avec la prise de La Rochelle, est autant une lutte contre la puissance commerciale de l'Angleterre qu'une croisade religieuse. La victoire royale, c'est la libération des côtes de l'Atlantique et l'affermissement de la puissance maritime de la France. La paix d'Alès, en 1629, si elle supprime les privilèges politiques des religionnaires (forces militaires et assemblées politiques), ne touche pas à leurs garanties judiciaires ou religieuses ; de plus, le culte catholique peut être partout rétabli, ouvrant ainsi de nouveaux champs à la Contre-Réforme et satisfaisant le parti dévot.
Le point noir de cette administration, ce sont les finances. La population paysanne est dépourvue d'une monnaie saine, et la vie enchérit alors que les impôts augmentent. Une misère affreuse s'étend dans les campagnes, y occasionnant des révoltes sanglantes, cruellement réprimées : révoltes du « Lanturelu » en Bourgogne en 1629-1630, des croquants dans le Sud-Ouest en 1636 et 1637, des va-nu-pieds en Normandie en 1639. Sans chefs, sans moyens de pression sur les villes, ces révoltes sont toujours vouées à l'échec, mais, régnant à l'état endémique, elles entretiennent un climat d'instabilité dont l'opposition au ministre, qui regroupe les dévots conduits par Michel de Marillac (1563-1632) et Gaston d'Orléans, frère du roi et héritier du trône jusqu'en 1638, cherche à tirer parti.
En 1630, à la journée des Dupes (10 novembre), Richelieu manque d'en être la victime, mais Louis XIII lui conserve sa confiance, et leur entente ne sera plus troublée jusqu'au complot de Cinq-Mars en 1642.
« Si le roi se résout à la guerre, écrit Richelieu, il faut quitter toute pensée de repos, d'épargne et de règlement au-dedans du royaume. » En effet, c'est le poids de la guerre qui explique la lourdeur des impositions et partant les troubles des campagnes, c'est la guerre qui est la cause de la demi-réussite de la politique intérieure ; les efforts justement entrepris pour vérifier l'économie, développer les richesses sont compromis par les nécessités fiscales et militaires qui replongent le pays dans la misère.
En 1629, la France fait la guerre au duc de Savoie et aux Espagnols. Le but cherché est d'empêcher l'établissement d'une jonction terrestre entre les territoires des Habsbourg d'Espagne en Italie et ceux des Habsbourg d'Autriche. Louis XIII ayant été victorieux au pas de Suse, la France, en 1631, obtient satisfaction au traité de Cherasco.
Dans l'Empire ravagé par la guerre de Trente Ans, Richelieu appuie la Bavière et – au grand scandale des dévots – les princes protestants ainsi que Gustave II Adolphe contre l'empereur. Il s'agit toujours de la lutte séculaire contre la maison d'Autriche. En 1632, Louis XIII obtient du duc de Lorraine, Charles IV, des concessions avantageuses. En 1634, la France occupe la Lorraine et, en 1635, elle participe directement à la guerre de Trente Ans. Après des revers, les Espagnols pénètrent en 1636 dans le royaume jusqu'à Corbie et provoquent une panique à Paris ; la situation se rétablit à partir de 1640 (prise d'Arras et de Turin).
En fait, il est heureux qu'à cette époque l'Empire ait été affaibli par la terrible guerre de Trente Ans et que l'Espagne ait été la proie d'une crise économique et en butte à la sécession de la Catalogne et du Portugal, car une France encore mal affermie, travaillée par des révoltes internes, incapable de restaurer de bonnes finances aurait peut-être succombé.
Ces années de guerres et de troubles dans les provinces ont épuisé le roi. La trahison de ses proches, les conspirations de sa mère, de son frère, de sa femme ont aigri son caractère. La naissance inattendue d'un dauphin en 1638 a cependant consolidé la politique du roi et de Richelieu, mais, en 1642, le complot avec l'Espagne de son meilleur ami, Cinq-Mars, qui envisageait de le détrôner, a vivement affecté le roi, qui a fait exécuter son favori.
Quelques mois plus tard, il perd Richelieu. Miné par la phtisie, il succombe peu après, le 14 mai 1643, trente-trois ans exactement après que son père a été assassiné par Ravaillac.
Louis XIII laisse un royaume plus étendu que celui qu'il a reçu. En 1643, la France domine au nord, en Artois, et à l'est, en Lorraine ; elle occupe le Roussillon et tient des places fortes en Piémont ; ses frontières sont mieux assurées, des alliances solides avec le Portugal, la Suède, les princes protestants allemands et la Bavière complètent ce système de défense. Des colonies ou des comptoirs français sont installés au Canada, aux Antilles, au Sénégal et à Madagascar.
La France s'est engagée définitivement dans la voie d'une économie capitaliste par le développement de sa marine, du grand commerce et des colonies, mais la situation intérieure est précaire, les paysans écrasés d'impôts, les nobles mécontents du joug de l'État et les officiers de voir leur puissance mise en échec par celle des intendants royaux.
Toutefois, Louis XIII, en soutenant la politique de Richelieu, a engagé, d'une manière irréversible, la France dans la voie de la souveraineté absolue de l'État ; l'autorité du roi et de ses fonctionnaires s'est solidement installée aux dépens de tous les anciens privilégiés. Louis XIV et ses ministres n'auront qu'à renouer, après l'intermède de la régence, avec cette politique pour voir triompher l'absolutisme.
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