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rock

(abréviation de rock and roll)

Pei, musée du Rock and roll, Cleveland
Pei, musée du Rock and roll, Cleveland

Ensemble des styles musicaux dérivés du rock and roll des années 1950. (On dit aussi rock music.)

L'explosion du rock

Une rupture radicale

Depuis le début des années 1950, le rock and roll s'est répandu sur toute la planète à partir des États-Unis. Lien musical pour la jeunesse urbaine, il constitue le véhicule d'une attitude de rupture, souvent violente, avec l'ordre établi. Les générations montantes le remettent sans cesse en question, en en renouvelant les formes d'expression. Aussi le rock est-il devenu un genre complexe, multiforme, avec ses branches, filiations et courants spécifiques. Chacun génère son esthétique propre : forme musicale, manière de danser, univers imaginaire, panoplie vestimentaire, usage ou non d'alcool, de stupéfiants, sexualité, idéologie… À la manière du cinéma, le rock a inventé ses propres techniques de production, souvent radicalement nouvelles. Il compte parmi les phénomènes culturels majeurs de la seconde moitié du xxe s. et les principaux facteurs qui ont permis l'hégémonie mondiale de la culture anglo-saxonne à travers les masses populaires.

Années 1950

Les termes « rock and roll » ou « rockin'and rollin' » apparaissent dans deux grands morceaux du répertoire doo-wop au début des années 1950 : le fameux Sixty Minute Man des Dominoes (1951) et Ting-A-Ling des Clovers (1952). Quant à « rock » ou « rockin' », on les trouve dans plusieurs titres de rhythm and blues : Good Rockin'Tonight par Roy Brown (1948), All She Wants To Do Is Rock par Wynonie Harris (1949), Rockin'Blues par Little Esther (1950). « Rock », que l'on peut traduire par « balancer », est un vocable à double sens dans l'argot noir de l'époque : « faire la fête » et « faire l'amour ». « Roll », « rouler », renforce le côté suggestif.

Le disc-jockey Alan Freed est le véritable promoteur de l'expression « rock and roll ». Dès 1951, à Cleveland, il lance son émission de radio The Moon Dog Rock'n'Roll House Party, qui deviendra en 1954, sur une radio de New York, Alan Freed's Rock and Roll Party. Il emprunte le parler « jive » des Noirs et, au lieu de programmer les « covers » aseptisés des hits de R & B réalisés par l'industrie musicale pour le public blanc, il passe les originaux enregistrés par les Noirs. Son succès auprès des adolescents blancs sera considérable et son style de programmation, emprunté dans tous les États.

Le rock and roll se trouve donc bien à la croisée de deux mondes séparés, au moment même où est votée la première loi déclarant inconstitutionnelle la ségrégation dans les écoles. Le nouveau genre s'abreuve, côté noir, de blues urbain et de rhythm and blues, côté blanc, de hillbilly et de country and western. Ce sont des artistes blancs qui lui ouvrent la voie royale du grand public. Pour s'imposer, les créateurs noirs doivent réussir l'indispensable « crossover » : la conquête du public blanc.

De nombreux spécialistes s'accordent pour considérer Rocket 88 comme le premier enregistrement de rock and roll. Il a été réalisé en 1951 à Memphis par Sam Phillips et publié par le label Chess de Chicago. Jackie Brenston, qui le chante, est accompagné par le Ike Turner Band, dont il est également le saxophoniste. Mais c'est (We're Gonna) Rock Around The Clock qui ouvre réellement l'ère du rock and roll en se plaçant № 1 des ventes américaines durant huit semaines en juillet et août 1955. L'interprète, Bill Haley, vient du country and western et s'est fait une spécialité des reprises de R & B. Son cover de Rocket 88, en 1951, était déjà plutôt réussi.

Sam Phillips reste un personnage clé dans l'avènement du rock and roll. Au début des années 1950, les meilleurs bluesmen de Memphis ont enregistré dans son studio, Sun. En 1954, cherchant à orienter le catalogue de son label vers les jeunes artistes blancs influencés par la musique noire, il révèle Elvis Presley. Un an et demi plus tard, ayant revendu le contrat du futur dieu du rock dans d'excellentes conditions, il se concentre sur les carrières de Carl Perkins, Jerry Lee Lewis, Charlie Rich, Johnny Cash … De là naîtront de nombreux classiques du rockabilly. D'autres grands noms vont illustrer ce genre : Eddie Cochran, Gene Vincent, Buddy Holly, Johnny Burnette, Wanda Jackson… Parmi les artistes noirs, en grande majorité cantonnés dans les circuits du R & B, trois personnalités grandioses se détachent : Chuck Berry, Little Richard et Fats Domino. Les deux premiers auront une influence déterminante sur des générations de rockers, mais devront payer cher le prix du crossover.

La fièvre du rock and roll se propage à l'ensemble de la jeunesse américaine. D'avril 1956 à août 1959, la première place au hit-parade des ventes du Billboard revient en grande majorité à des artistes de rock. Presley est classé № 1 à onze reprises et y reste en tout 59 semaines (près de 15 mois). Mais la sensation libératrice provoquée par cette musique sur la jeunesse est loin d'être partagée par les adultes. La majorité morale n'y voit qu'obscénité, violence et autres attitudes déviantes, dénonçant les phénomènes de bandes qui l'accompagnent. Certains extrémistes organisent même des autodafés, où les participants vouent les disques de rock aux flammes de l'enfer, dont, accusent-ils, cette musique est issue. Dans les bagages du rêve américain, objet de fascination pour une Europe en pleine reconstruction, le rock and roll débarque sur le Vieux Continent. En Angleterre, il draine ses adeptes parmi le public du « skiffle » (musique de pub inspirée du folk-blues), qu'il aura définitivement supplanté au début des années 1960. Pionniers du rock anglais en 1956, Lonnie Donegan et Tommy Steele sont d'honnêtes imitateurs. En 1958, Billie Fury et Cliff Richard ont étudié dans le détail les prestations d'Elvis. La France opte pour la dérision, témoin le Rock'n'Roll Mops chanté par Henri Cording (alias Henri Salvador) en 1956. Son ami Boris Vian n'a pas de mots assez féroces pour fustiger le rock américain et ses vedettes. Les pionniers français ont pour noms Danyel Gérard et Richard Anthony. Ce dernier ne parvient à se faire connaître qu'à l'automne 1959. Il faut attendre que Johnny Hallyday casse la baraque en 1961 pour que la France se mette au rock and roll. Les États-Unis sont déjà passés au twist.

Années 1960

Le moteur du rock, c'est l'électricité. Si les guitares amplifiées des Beatles et des Rolling Stones ne parviennent pas à couvrir les cris des fans à leurs débuts, le son de Jimi Hendrix, hurlé par un mur d'enceintes, emporte les foules de Woodstock dans un voyage interstellaire. L'aller-retour boomerang accompli par le rock entre États-Unis et Grande-Bretagne dans les années 1960 est fortement stimulé par le développement de l'industrie du disque, des moyens de transport, de communication et des médias de masse. L'ensemble de ces phénomènes induit un effet d'amplification exponentielle de son audience en même temps qu'une diversification des styles.

L'image rebelle, violente du rock and roll perdure et s'exporte, mais l'industrie musicale américaine reste vigilante à produire des alternatives. De 1960 à 1963, l'Amérique aime les belles harmonies vocales : Ray Charles, Four Seasons, « girl groups » constitués de fraîches adolescentes (Chiffons, Shirelles, Crystals …). Par ailleurs, le courant folk, même s'il est jugé comme nettement engagé « à gauche », gagne en audience grâce à Joan Baez, Peter, Paul & Mary et un jeune poète, le brillant Bob Dylan.

Alors que les yé-yé français sont à la recherche du temps perdu, l'Angleterre nourrit des monstres sacrés. En 1963, la pop britannique explose, stimulée par la rivalité entre Beatles et Rolling Stones. La jeunesse anglaise s'affronte en deux camps, archétypes de la lutte des classes : rockers (monde ouvrier, jeans et blouson de cuir, moto, attitude machiste, voire vulgaire, alcool, rock hérité du R & B et du rockabilly) contre mods (monde des classes moyennes, costume élégant et parka de l'armée, scooter plein de phares, usage d'amphétamines, pop-rock à l'anglaise). Cette petite guerre tribale, qui donne lieu à d'épiques batailles rangées sur les plages du Sud, s'estompe en 1964.

Cette année-là, le raz de marée de la pop anglaise gagne les États-Unis : près de la moitié du chiffre d'affaires du disque provient de l'exploitation des Beatles. La surf music des Beach Boys, née sur la côte californienne, est seule à résister au remue-ménage british. L'impact en est si fort que, en 1965, Dylan troque sa guitare sèche pour un accompagnement électrique, au grand dam de son auditoire folk. Avec les Byrds, il sera l'initiateur du courant folk-rock, dans lequel s'inscriront les Crosby, Stills, Nash And Young et autres Eagles.

En 1965, la tendance est résolument anglaise. Les stars du « swinging London » font et défont les modes à Carnaby Street. À tous les niveaux de la création, l'audace est à l'honneur. La première vague de groupes pop défie les chroniques à scandale. Le « blues boom » orchestré par quelques musiciens hors pair (John Mayall, Jeff Beck, Mick Fleetwood, Eric Clapton) élabore les canons d'un style indémodable, prolongé par Rory Gallagher et autres Ten Years After. Soft Machine et Pink Floyd ébauchent le style « planant ». Quant à l'esthétique « hard », elle s'échafaudera bientôt au long des shows de Led Zeppelin, Deep Purple, ouvrant la voie à Black Sabbath, Status Quo, Thin Lizzy.

Durant la seconde moitié de la décennie, les clones de groupes anglais se multiplient dans les garages américains, alors que la soul de Tamla Motown (Supremes, Four Tops, Temptations …) et de Stax (Sam & Dave, Wilson Pickett, Otis Redding …) impose au show-biz le tempo de la danse. Mais c'est dans l'underground de San Francisco que le rock opère sa grande mutation du son et des sens. Jefferson Airplane, Grateful Dead, Big Brother & The Holding Company et autres Mothers Of Invention, suivis par les Doors, donnent le ton de la contre-culture psychédélique.

L'ensemble du monde rock est profondément influencé par cette tendance qui déferle en 1967. Même Johnny Hallyday, après avoir chanté Cheveux longs et idées courtes en 1966, entonne San Francisco, hymne à la mode hippie. Les artistes masculins adoptent la coiffure unisexe longue, abandonnent le costume cravate pour laisser libre cours à la fantaisie inventive. La couleur est reine, non seulement en matière de vêtements, mais aussi dans le dessin des affiches et le développement des light-shows qui accompagnent les spectacles.

Avec le crescendo du conflit vietnamien, le rêve américain tourne au cauchemar. Les jeunes générations de cet âge d'or économique refusent l'idéal guerrier et raciste imposé par « Big Brother ». C'est au nom de la Paix et de l'Amour que vont se développer les plus grands rassemblements de jeunesse jamais vus depuis la dernière guerre. Mais c'est d'abord pour le rock (alors identifié sous le terme pop) que des dizaines de milliers de jeunes gens se retrouvent dans les premiers grands festivals, dont Monterey (juin 1967), Newport (août 1968 et juin 1969), Atlanta (juillet 1969), Woodstock (août 1969) aux États-Unis, l'île de Wight (août 1969 et juillet 1970) en Angleterre et, par suite de son interdiction en France, Amougies (octobre 1969).

Les technologies d'amplification et d'enregistrement ont fait un bond extraordinaire en l'espace de quelques années. Les premières boîtes d'effets sont apparues sur le marché. Grâce à leur producteur, George Martin, les Beatles ont déjà pris une avance considérable, quand ils se séparent à la fin des années 1960. Mais c'est au génie de Jimi Hendrix que l'on doit une transformation radicale de la composition rock. Par son utilisation originale et exclusive de la guitare électrique, il intervient sur la structure même du son. Aussi y a-t-il un avant et un après Hendrix, dont les solos de guitare restent une source inépuisable et jamais dépassée d'inspiration pour les virtuoses de la six-cordes.

Rock contemporain

Introduction

La révolution rock n'aura finalement duré que quelques années, aussi intenses que celles-ci aient pu être. La disparition de figures aussi charismatiques que le fondateur des Rolling Stones Brian Jones, en juillet 1969, que le guitariste virtuose Jimi Hendrix, en septembre 1970, que la chanteuse Janis Joplin, en octobre 1970 ou que le leader des Doors Jim Morrison, en juillet 1971, et plus encore, peut-être, la séparation des Beatles, officielle en avril 1970, auront sonné le glas de la contre-culture, des idéaux de paix et d'amour qui avaient présidé aux festivals de Monterey et de Woodstock.

Au début des années 1970, le mouvement rock se transforme en profondeur. Si les Rolling Stones, plus que jamais fidèles aux langages du blues et du rock, enregistrent, avec Sticky Fingers (1971) et Exile On Main Street (1972), deux des tout meilleurs albums de leur carrière, la plupart des musiciens de la scène rock, notamment au Royaume-Uni, cherchent – et souvent trouvent – une certaine respectabilité sur le plan artistique. Marc Bolan (1947-1977), de T. Rex, David Bowie (né en 1947) et le groupe Roxy Music de Bryan Ferry (né en 1945), hérauts du glam rock, découvrent, les uns après les autres, un juste équilibre entre avant-garde musicale et références explicites à un certain héritage de la vieille Europe (décadentisme, surréalisme). Quant aux formations de la scène progressive, toutes s'éloignent des recettes bien rodées du rock and roll pour puiser leur inspiration à des sources musicales qu'elles estiment plus sérieuses, que ce soient le jazz, la musique classique ou la musique contemporaine, tout en recourant à des instruments jusqu'alors peu employés dans le rock comme la flûte traversière ou le saxophone (sans oublier les premiers synthétiseurs). C'est la démarche que suivent des groupes tels que Pink Floyd, Soft Machine, Jethro Tull, Yes ou Genesis, une démarche « intellectuelle » qui concerne surtout les étudiants – bien plus en tout cas que les teen-agers des classes défavorisées.

La réaction punk

C'est à la fois en réaction contre cette dérive du rock et contre la crise économique que naît, au Royaume-Uni, le nihilisme punk dans la seconde moitié des années 1970. Avec ses cheveux rasés ou coupés à l'Iroquois, avec ses vêtements déchirés et ses épingles de nourrice, avec ses croix gammées et ses rangers, toute cette jeunesse ne voue un culte à la grossièreté, au grotesque et même à l'absurde que pour mieux défier un système incapable d'apporter des réponses au chômage. Dans les groupes du genre, elle trouve donc moins des porte-parole que des compagnons d'infortune. Dirigés par le situationniste Malcolm McLaren (né en 1945), les Sex Pistols (1975-1979), dès le départ, se posent en ennemis irréductibles de la civilisation britannique et de l'ordre établi. Ainsi, au moment où la Grande-Bretagne célèbre le jubilé de la reine Élisabeth II, ils hurlent devant de jeunes foules conquises Anarchy In The UK ou God Save The Queen et, toujours avec force succès, multiplient les scandales sur scène ou sur les plateaux de télévision, jusqu'à la mort par overdose de leur bassiste Sid Vicious, le 2 février 1979.

Bien meilleurs sur le plan musical que les Sex Pistols, les Clash (1976-1986) n'en possèdent pas moins la même haine des institutions. Elle les pousse à s'attaquer aussi bien aux monstres sacrés du rock, comme Elvis Presley et les Beatles (la chanson 1977), qu'à l'esprit dominateur de l'Occident, notamment des États-Unis (les albums London Calling en 1979 et Sandinista ! en 1980). Les Damned, c'est sur le terrain de la dérision qu'ils livrent bataille à l'establishment, en enregistrant une version punk de Help des Beatles (1976) ainsi que l'album Strawberries (1982), au demeurant leur œuvre maîtresse, qui a cette particularité de sentir le vomis de fraises… Quant à Jam, à Sham 69 et, dans une certaine mesure, aux Stranglers et à Siouxsie and The Banshees, ils font également leur l'hymne nihiliste du « No Future », crié par Johnny Rotten (né en 1956), le chanteur des Sex Pistols.

Le rock du renouveau

Comme après toutes les guerres – et c'est bien une guerre contre un système qu'ont livrée les Sex Pistols et les Clash –, il faut reconstruire. Au tournant des années 1970, l'industrie du disque, tout particulièrement en Angleterre, se doit donc de repartir sur de nouvelles bases, et, en d'autres termes, d'accorder sa confiance à une nouvelle génération de groupes. Police est de ceux-là qui, sous l'égide du bassiste-chanteur Sting (né en 1951), joue une sorte de reggae blanc d'excellente facture, comme en témoignent des albums tels qu'Outlandos d'Amour (1978), Regatta De Blanc (1979), Zenyatta Mondatta (1980) ou Synchronicity (1983).

Il en va de même pour Elvis Costello (né en 1954), dont le sens de la dérision et un exceptionnel talent de compositeur éclatent dans les albums Get Happy (1980), Almost Blue (1981) ou King Of America (1986), ou bien encore pour Joe Jackson (né en 1954), avec les très réussis Look Sharp ! (1979), Night And Day (1982) et Body And Soul (1984). Quant aux Irlandais de U2, avec à leur tête le chanteur Bono (né en 1960), ils prouvent à partir d'October (1981), et davantage encore avec War (1983), The Unforgettable Fire (1984) et The Joshua Tree (1987), puis avec des succès mondiaux comme Sunday Bloody Sunday, In The Name Of Love et I Still Haven't Found What I'm Looking For, que l'on peut être les dignes héritiers des Rolling Stones et de Bob Dylan, et revendiquer sa foi chrétienne, tout en s'imposant comme les artisans du renouveau du rock dans les années 1980 !

L'écurie Virgin

Cette new wave est aussi et surtout incarnée par la firme discographique Virgin. Fondée en 1973 par Richard Branson, Virgin s'est aussitôt hissée aux premiers rangs de l'actualité discographique grâce à l'album instrumental Tubular Bells (1973) de Mike Oldfield (né en 1953) ; après avoir servi de thème au film l'Exorciste, il se vend à plus de cinq millions d'exemplaires. Fort de ce succès, Branson et ses directeurs artistiques se spécialisent dans le rock d'avant-garde avec Robert Wyatt, Hatfield and The North ou des formations allemandes telles que Faust, avant d'apporter leur soutien réfléchi à la subversion punk en signant avec les Sex Pistols.

Mais c'est surtout en jouant la carte de la new wave que Virgin parvient au sommet de la hiérarchie rock. Ainsi, XTC y publie les éblouissants English Settlement (1982) et Sky Larking (1986). Plus novateurs encore, les Écossais de Simple Minds, dirigés par le chanteur Jim Kerr (né en 1959), allient aux folklores des îles Britanniques le glam rock de David Bowie ou de Roxy Music et les envolées flamboyantes d'un Led Zeppelin pour forger une sorte de rock onirique et glorieux, comme l'attestent les albums New Gold Dream (81, 82, 83, 84) et Sparkle In The Rain (1984). Parmi les autres formations phares de l'écurie Virgin figurent encore Magazine, Heaven 17 ou Human League, qui, en fonction de leur propre sensibilité musicale, contribuent beaucoup à l'évolution du rock anglais au cours des années 1980.

Techno-pop et cold wave

Entre autres points communs, ces diverses formations ont celui de recourir aux instruments électroniques. Cette techno-pop, curieusement, n'est pas née au Royaume-Uni, mais en Allemagne fédérale. Fondé en effet à Düsseldorf, au tout début des années 1970, par Ralf Hutter (né en 1946) et Florian Schneider (né en 1947), Kraftwerk a ouvert de nouveaux horizons au mouvement rock avec les albums Autobahn (1974) et Radioactivity (1975). Ciselant les mélodies, les synthétiseurs forgent des rythmes qui, eux-mêmes, illustrent de façon tout à fait réaliste les facettes multiples de la société postindustrielle.

Cette musique à la fois froide, mélodique et électronique, maints compositeurs et groupes britanniques s'en inspirent dès la fin des années 1970. Le plus influent d'entre eux est certainement Joy Division, qui, jusqu'au suicide de son chanteur Ian Curtis (1956-1980) et son revirement pop amorcé sous le nom de New Order, exprime tous les désenchantements de la modernité avec une force et une originalité qui expliquent le culte durable dont font l'objet le single Love Will Tear Us Apart (1980) et les albums Unknown Pleasures (1979) et Closer (1980).

À Joy Division – dont le nom renvoie aux lieux de débauche des camps de concentration nazis – il faut associer tous les groupes de Manchester, et plus précisément ceux qui, sous la houlette de Tony Wilson, Alan Erasmus et Peter Saville, enregistrent dans les années 1980 pour le compte de Factory Records, à savoir Durutti Column et Cabaret Voltaire. Mais au mouvement cold wave appartiennent aussi la formation déjà nommée Human League, qui, avec Dare (1981), enregistre un véritable manifeste du genre ; Orchestral Manoeuvre In The Dark, qui, après Electricity (1979) chez Factory, sort chez Virgin le hit Enola Gay (1980) ; les Cocteau Twins, qui, sous la houlette du couple écossais Robin Guthrie et Liz Frazer, réunit avec bonheur les démarches avant-gardistes de Ravel aussi bien que de Pink Floyd et de Joy Division, comme le prouvent Treasure (1984) ou bien Head Over Heels (1986). Enfin, c'est encore dans les rangs de cette « école » techno-pop, ou cold wave, que sont passés les Cure de Robert Smith (né en 1959) au début de leur carrière, de même que Depeche Mode, avec l'album Some Great Reward (1984).

Les enfants du Velvet

À des degrés différents, ces formations ont également contracté une dette artistique énorme à l'égard de deux groupes américains des années 1960, les Doors et le Velvet Underground. Si les premiers, non sans une ironie amère, ont chanté avant tout le monde les limites de l'utopie hippie, le second, sous l'inspiration de Lou Reed (né en 1942) et de John Cale (né en 1942), a révélé à la même époque les faces les plus sombres de la vie new-yorkaise – en particulier, l'univers des drogues dures –, ce qu'il faut bien appeler le « cauchemar américain ».

Cette poésie morbide d'inspiration urbaine et cette musique de l'urgence aux mélodies et aux rythmes incantatoires caractérisent donc la plupart des formations de la nouvelle vague britannique, à commencer par Echo and the Bunnymen de Ian McCulloch (né en 1959), dont l'album Crocodiles (1980) n'a strictement rien à envier aux meilleurs témoignages discographiques des Doors et du Velvet Underground. L'une et l'autre se trouvent également, et fort logiquement, à l'origine du renouveau du rock new-yorkais à la fin des années 1970. Lou Reed, qui a quitté le Velvet Underground pour poursuivre sa carrière en solo (publiant les albums Transformer, en 1972, et Berlin, en 1973), est incontestablement le parrain, voire le père spirituel d'un grand nombre de groupes. Outre les New York Dolls, qui s'illustrent en 1973 avec des titres tels que Trash, Personality Crisis et Looking For A Kiss, il faut citer Patti Smith, cette amoureuse de Rimbaud qui, avec John Cale comme producteur, enregistre l'album Horses (1975), de même que les Modern Lovers de Jonathan Richman (né en 1952) et les Ramones, peut-être le seul groupe américain authentiquement punk. Dirigé par le guitariste Tom Verlaine (né en 1950), Television, avec le mythique album Marquee Moon (1977), peut également se réclamer du Velvet Underground, tout comme les Talking Heads, au sommet de leur gloire avec Fear Of Music (1979), et le groupe Blondie, au sein duquel la pulpeuse Debbie Harry (née en 1945) n'a guère de mal à faire chavirer les cœurs lorsqu'elle chante, en 1979, Sunday Girl ou Heart Of Glass.

Retour vers le futur

Aussi dominatrice qu'elle soit dans les hit-parades, dans les boîtes de nuit branchées ou sur les ondes de la chaîne musicale MTV (lancée le 1er août 1981), la techno-pop ne représente qu'une facette du rock dans les années 1980. Dès la seconde moitié de la décennie précédente, en effet, certains groupes et artistes ont appelé à un retour aux vraies valeurs du rock and roll. Outre-Manche, ce « revival » est incarné par Dire Straits, qui, sous l'impulsion de Mark Knopfler (né en 1949) et avec des albums tels que Dire Straits (1978), Making Movies (1980) ou Money For Nothing (1988), consacre à nouveau la guitare comme instrument roi du rock, en même temps qu'il rend hommage aux musiques de Bob Dylan et de J. J. Cale.

C'est aux États-Unis que ce mouvement en faveur d'un retour aux sources se fait le plus intense. La figure emblématique en est Bruce Springsteen (né en 1949). En 1975, le guitariste-chanteur et compositeur du New Jersey donne raison au célèbre journaliste John Landau, qui a vu en lui « l'avenir du rock and roll ». Born To Run, en effet, a un impact considérable sur les foules, non seulement parce que cet album résume à lui seul plus de trente années d'histoire de la musique populaire américaine (folk, rock, rhythm and blues, soul), mais aussi parce que, avec des titres tels que Thunder Road, Tenth Avenue ou Backstreets, et comme Dylan avant lui, Springsteen décrit l'Amérique telle qu'elle est et non pas telle que l'Américain moyen la rêve.

Cette démarche musicale, que le « Boss » poursuit et approfondit avec Darkness In The Edge Of Town (1978), The River (1980), Nebraska (1982), Born In The USA (1984) ou The Ghost Of Tom Joad (1995), c'est aussi celle d'un grand nombre de songwriters de talent. Parmi eux figurent les proches de Springsteen, Southside Johnny et Little Steven, lequel signe, en 1985, l'hymne anti-apartheid Sun City. Mentionnons encore Tom Petty, qui, avec ou sans les Heartbreakers et ainsi qu'en témoignent les albums Damn The Torpedoes (1979) ou Southern Accents (1985), apparaît bien comme le fils spirituel de Bob Dylan et des Byrds. Enfin, Bob Seger (né en 1945), Jackson Browne (né en 1948), Tom Waits (né en 1949) et John Cougar Mellecamp (né en 1951), eux aussi, selon leur propre sensibilité, mettent au jour une Amérique qui n'est pas forcément celle qu'on nous décrit dans les guides…

Les années grunge

Où en est la rock music à la fin des années 1980 ? Pour David Bowie, elle est devenue « une vieille femme édentée ». Pour d'autres, elle a sombré corps et âme au moment où les artistes ont commencé à céder aux impératifs commerciaux des grandes compagnies de disques. Il en est encore pour considérer qu'elle a disparu lorsque les hérauts de la contre-culture, sous l'action conjuguée des médias et du public, ont laissé la place à de nouvelles idoles qui ont pour noms Madonna, Michael Jackson ou Whitney Houston. Pour beaucoup, enfin, elle a été littéralement assassinée le 8 décembre 1980, à 22 h 52, en même temps que John Lennon…

En réalité, si le rock a rendu l'âme, certains se sont chargés de le faire renaître de ses cendres. L'exemple du grunge est à cet égard hautement symbolique. Mélange de rock psychédélique, de heavy metal, de punk, de rock gothique et de subversion, le grunge, né à Seattle (État de Washington), dans la première moitié des années 1980, trouve son groupe charismatique en Nirvana, qui, sous la houlette du désespéré Kurt Cobain (1967-1994), enregistre avec l'album Nevermind (1991) – dont est extrait le single Smell Like Teen Spirit – le plus incendiaire manifeste du genre. D'autres groupes participent également au renouveau du rock via la culture alternative grunge. C'est le cas d'Alice In Chains avec Dirt (1992), de Pearl Jam avec Vs (1993), de Soungarden avec Super Unknown (1994) ou bien encore de Hole – le groupe de Courtney Love (la veuve de Cobain) – avec Live Through This (1994), qui, tous, ont pris pour modèle le patriarche Neil Young (né en 1945) !

Rock fusion

Dès la fin des années 1980, le rock est, plus que jamais, devenu une musique de fusion. À Boston, les Pixies mêlent avec bonheur la surf music des Beach Boys, les mélodies façon Kinks et le psychobilly des Cramps, comme le révèle l'album Bossa Nova (1990). À Chicago, les Smashing Pumpkins célèbrent les années post-grunge avec Mellon Collie And The Infinite Sadness (1995) et Adore (1998), tandis que les Californiens de Rage Against The Machine mélangent avec succès hard rock, punk et rap (Evil Empire, 1995) et que les Black Crowes, originaires de Géorgie, propulsent à nouveau le rock sudiste sous les feux de l'actualité avec The Southern Harmony And Musical Companion (1992) et By Your Side (1998).

En Irlande et au Royaume-Uni, le rock contemporain connaît également une dynamique que les plus optimistes n'auraient osé espérer. Avec à leur tête la chanteuse Dolores O'Riordan, les Cranberries constituent à l'évidence l'une des grandes révélations des années 1990 grâce à ce folk-rock lumineux que l'on peut entendre sur No Need To Argue (1994). Il en va de même pour Radiohead, un groupe d'Oxford qui, avec OK Computer (1997), suit dignement les traces de U2, tandis que Massive Attack et Portishead, de leur bastion de Bristol, combinent rock, rap et techno, et donnent au trip-hop ses premières lettres de noblesse. Quant aux groupes de la brit pop, en plus de renouer avec un certain âge d'or du rock, ils sont en train aujourd'hui d'en écrire l'avenir. Le succès rencontré par Oasis, mais aussi par Blur, Pulp ou Supergrass est là pour en témoigner !

Rock à la française

En matière de rock, force est de le reconnaître, la France est longtemps restée à la traîne des pays anglo-saxons, comme si la langue de Voltaire ne pouvait s'adapter aux rythmes de Chuck Berry puis des Beatles. Faute de suivre une démarche originale, Johnny Hallyday (né en 1943), les Chaussettes noires d'Eddy Mitchell (né en 1942) et les Chats sauvages de Dick Rivers (né en 1945) ont eu au moins le mérite, au début des années 1960, de faire connaître et apprécier les valeurs du rock and roll à toute une jeunesse. On peut dire de même de personnalités telles que Michel Polnareff (né en 1944), Jacques Dutronc (né en 1943), et de l'inévitable Serge Gainsbourg (1928-1991), qui, toujours dans les années 1960, ont apporté humour et dérision à une variété qui en avait bien besoin.

Cela étant, c'est vraiment au cours de la décennie suivante que l'on peut parler d'une scène rock authentiquement française. Les Variations, même s'ils chantent en anglais et se veulent très proches des Rolling Stones, ont joué à cet égard un rôle de détonateur, comme le prouve l'album Take It Or Leave It (1973). C'est aussi le cas pour Triangle (Peut-être demain, 1970), pour Martin Circus (Acte II, 1971), avant que le groupe ne succombe aux charmes de la variété, pour Ange, qui, avec le Cimetière des arlequins (1973) et Au-delà du délire (1974), mêle de façon tout à fait convaincante rock progressif à l'anglaise et légendes populaires françaises, et surtout pour Magma, qui va jusqu'à inventer un langage (le kobaïen) et créer ses propres mythes (Mekanïk Destrüktiv Kommandöh, 1973). Quant aux groupes de la deuxième génération : Téléphone, bien sûr, qui obtient de francs et légitimes succès avec Crache ton venin (1979), Au cœur de la nuit (1980) ou Un autre monde (1984), mais aussi Taï Phong, qui révèle Jean-Jacques Goldman (né en 1951), Starshooter, Little Bob Story ou Bijou, auxquels il faut ajouter Jacques Higelin (né en 1940), tous cherchent, avec des fortunes diverses, à s'émanciper de la lourde tutelle anglo-américaine.

La rupture, amorcée avec les fresques « ésotérico-musicales » de Magma, est définitivement consommée à la fin des années 1980 grâce aux Rita Mitsouko, qui, avec le hit Marcia Baïla (1985) et l'album The No Comprendo (1986), trouvent le ton juste entre new wave et rythmes latino-américains. À cette « nouvelle école » appartiennent aussi les Négresses vertes, leaders de la scène alternative avec les albums Mlah (1989) et Famille nombreuse (1991), Noir Désir, qui, bien qu'influencé par le rock de Detroit et la cold wave anglaise, suit sa propre voie avec Tostaki (1992), ou bien encore les Garçons Bouchers, qui, avec la Saga (1990) et Vacarmelita ou la Nonne bruyante (1992), concilient rock, chanson réaliste et humour gaulois. D'une certaine façon, la musique de ces quatre groupes a aujourd'hui son prolongement dans celle de Louise Attaque, qui, avec son « rock-folk acoustique », imprime sa marque à la spécificité du rock français de la fin des années 1990.