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sport

(anglais sport, de l'ancien français desport, amusement)

Football
Football

Ensemble des exercices physiques se présentant sous forme de jeux individuels ou collectifs, donnant généralement lieu à compétition, pratiqués en observant certaines règles précises.

Sur le plan national, la pratique du sport amateur s'effectue au sein de clubs ou d'associations locales régis par la loi de 1901. Ces clubs unisport ou omnisports sont affiliés aux fédérations unisport correspondantes. Celles-ci, habilitées par l'État, organisent les championnats nationaux, régionaux et départementaux, sélectionnent les équipes nationales en vue des rencontres internationales, désignent les champions de France et forment les cadres bénévoles. Elles dirigent leur sport et font respecter les règlements. À côté des fédérations habilitées vivent des fédérations omnisports groupées suivant leurs affinités politique, religieuse ou professionnelle, suivant les milieux : scolaire, universitaire, militaire, entreprises. Le Comité national olympique et sportif français (C.N.O.S.F.) regroupe l'ensemble des fédérations sportives françaises dont il coordonne les actions. Reconnu par le Comité international olympique (C.I.O.), il est seul habilité à veiller à la préparation et à l'engagement des sportifs français aux jeux Olympiques. Au sein du ministère, l'organisme en relation avec le monde sportif est la Direction des sports. Pour la formation des cadres rémunérés, l'État a créé les brevets d'État d'éducateur sportif et, en 1985, le corps des professeurs de sport. L'Institut national du sport et de l'éducation physique (I.N.S.E.P.) est à la fois un centre d'entraînement pour les sportifs de haut niveau et une école de formation de cadres sportifs. Les centres régionaux d'éducation physique et sportive (C.R.E.P.S.) forment des cadres régionaux et départementaux et organisent des stages. Les centres permanents d'entraînement et de formation (C.P.E.F.) associent, pour les jeunes athlètes, pratique sportive spécialisée et enseignement général (créés en 1985, ils remplacent progressivement les sections sport-études, mises en place au milieu des années 70).

Sur le plan international, il existe pour chaque sport une Fédération sportive internationale dont le but est d'établir les règlements et d'organiser les compétitions mondiales et continentales. Elles sont constituées par l'ensemble des fédérations nationales unisport. On distingue aussi les fédérations sportives internationales olympiques, reconnues par le C.I.O. Les grandes compétitions internationales sont les jeux Olympiques et, pour chaque sport, des championnats et coupes du monde, des championnats continentaux et des jeux régionaux (jeux africains, asiatiques, panaméricains…). [→ dopage, médecine du sport, → handisport.]

SPORT ET SOCIÉTÉ

Le sport est un des phénomènes socioculturels marquants de notre siècle naissant et de celui qui l'a précédé. On peut aisément le mesurer à l'aune des millions de téléspectateurs qui suivent la retransmission des grands événements sportifs ou du nombre sans cesse accru de pratiquants, qui, de par le monde, s'adonnent, sous une forme ou sous une autre, à une activité physique. Mais, plus encore que ces chiffres, la mobilisation grandissante des ressources matérielles et symboliques de nos sociétés autour du fait sportif donne une idée de son ampleur : il n'y a plus guère de thèmes sociétaux dont le sport soit absent ; autour de lui se constituent des identités collectives (du local au national) ; il est devenu un champ d'intervention de la politique des États ; il a généré un marché et des enjeux économiques énormes ; la science s'y trouve impliquée de diverses façons (santé, technologies nouvelles) ; les valeurs éthiques et les idéologies modernes intègrent celles du sport et les grandes institutions sportives, comme le Comité international olympique (C.I.O.), se posent en garantes de l'accomplissement des valeurs morales les plus hautes de l'humanité.

1. Petite histoire du sport moderne

1.1. Jeu et gymnastique

Une définition selon laquelle le sport serait un engagement physique organisé sous forme de compétition ferait remonter la naissance de celui-ci aux temps les plus reculés. Néanmoins, la pratique sportive moderne se distingue des formes anciennes de jeux et d'activités physiques même si elle en est l'héritière ; on ne peut faire remonter l'origine du sport, pris dans son acception moderne, au-delà de la fin du xviiie s., voire du milieu du xixe s. C'est en effet dans ce contexte de révolution industrielle, où les sociétés développées se sont affranchies des systèmes politiques antérieurs et ont commencé à se démocratiser, que le sport est apparu en tant qu'institution et qu'univers autonome rythmé par son propre calendrier (celui des compétitions), avec ses propres lieux (les stades et les vélodromes), ses propres valeurs et ses propres lois (les règles des jeux, les critères d'homologation des records, etc.).

La pratique d'activités physiques a préexisté bien entendu à la naissance du sport moderne : le pancrace et les différentes formes de lutte pratiquées dans toute l'Europe depuis l'Antiquité sont bien à l'origine de nos sports de combat ; la soule ou le calcio sont vraisemblablement des ancêtres du football et du rugby comme le jeu de paume est à coup sûr celui du tennis ; l'athlétisme et la gymnastique, enfin, étaient déjà les disciplines principales des Jeux de l'Antiquité grecque. Mais ces activités s'inscrivaient alors dans un cadre religieux : la célébration des jeux Olympiques de la Grèce antique s'intégrait dans un ensemble de cérémonies célébrant le culte des dieux et le calendrier des jeux traditionnels médiévaux était souvent calqué sur celui des fêtes religieuses (Pâques, Rameaux, Mardi gras, célébration du saint patron d'un village ou d'une corporation). Quand elles échappaient au cadre religieux, ces activités étaient souvent liées à la préparation militaire (tournois de l'époque de la chevalerie, escrime des mousquetaires, etc.). Dans les autres cas, elles trouvaient parfois leur origine dans des paris ou des défis lancés par un individu ou un village à un autre. De surcroît, elles s'inscrivaient dans un univers de sociétés organisées en ordres, où les activités physiques étaient socialement exclusives : si tout le monde pouvait, peu ou prou selon les régions, jouer aux quilles, s'adonner à la lutte ou aux joutes nautiques, on ne se rencontrait généralement qu'entre pairs : seuls les nobles s'affrontaient dans les tournois médiévaux, et, aux xviie et xviiie s., il existait des lieux socialement distincts pour jouer à la paume.

Au début du xixe s., la pratique de l'activité sportive demeure encore l'apanage de l'aristocratie (seule classe à disposer réellement de temps et de moyens consacrés aux loisirs), qui continue à chasser ou à pratiquer l'escrime, joue au billard ou s'initie au combat de chausson et de bâton, assiste aux courses de chevaux ou se livre à ces activités à la mode que sont les séjours de bord de mer, les cures thermales ou le canotage. Néanmoins, à cette époque, en Angleterre, des matches de boxe sont organisés, où l'on ne s'affronte plus directement mais par « champions » interposés, avec prise de paris sur les résultats. Au cours du siècle, les innovations technologiques donnent naissance à de nouvelles activités physiques (vélocipède, patin à roulettes) et l'apparition du chronomètre inaugure la notion de record. Mais le sport est encore à peine sorti d'un univers purement ludique. Pour en terminer avec sa protohistoire, il lui reste à se codifier et à exprimer une volonté d'exemplarité.

Cette volonté va commencer à prendre forme avec la gymnastique. Popularisée en France dès 1820, cette activité physique se veut éducative, édifiante, visant à redresser les corps mais aussi, comme dans le cas des Turnen, sociétés allemandes de gymnastique créées au début du siècle par Friedrich Jahn (1778-1852), ou dans celui des Sokols en Bohême, visant à cultiver une conscience nationale. Les sociétés de gymnastique, les clubs d'escrime ou de tir, les associations vélocipédiques, qui se constituent en France après la chute du second Empire, sont elles-mêmes conçues comme les cellules du réarmement physique et moral de la nation, qui doit prendre sa revanche après l'humiliation de 1870. Ce mouvement est encadré, selon les cas, par les instituteurs, les militaires ou les médecins, chacun se disputant l'influence sur l'activité et la définition de son sens. Mais qu'on cherche à fortifier le sens civique, à « muscler Marianne », à lutter contre la dégénérescence physique et morale ou à préparer physiquement les futurs soldats, l'activité physique n'est pas encore réalisée pour elle-même et demeure au service d'une cause supérieure.

1.2. Le modèle anglais

On a coutume d'attribuer la paternité du sport moderne aux éducateurs et directeurs de quelques collèges anglais inquiets de la turbulence et de la violence de leurs élèves lors de leurs divertissements récréatifs. L'idée leur serait alors venue de codifier ces jeux pour en limiter la violence et faire du respect des règles un instrument éducatif en vue de développer le sens moral, l'esprit de groupe et la discipline au sein du collège ; il s'agit aussi de dispenser une partie fondamentale de l'éducation des futures élites de l'Empire britannique alors en pleine expansion. C'est dans ces écoles que se définissent les règles du fair-play, que l'on invente, entre 1830 et 1860, par codification de pratiques plus anciennes, le rugby, le football ou le polo, et qu'en athlétisme on fixe les distances des courses et introduit systématiquement le chronométrage. Parallèlement, on réglemente la boxe en imposant les gants et en instituant les catégories de poids, la limitation de la durée des rounds et des matches et l'interdiction de certains types de coups. Ces codifications, d'abord locales, se répandent dans l'ensemble du pays et se font sous l'égide d'institutions nouvelles, les fédérations, qui coiffent les différents clubs et associations locales, édictant les règles, contrôlant leur application et permettant ainsi l'organisation de compétitions de plus en plus fréquentes. En 1863 est créée la Football Association ; en 1871, c'est au tour du rugby de se constituer en fédération. Le premier tournoi de tennis de Wimbledon a lieu en 1877.

Ces modèles de compétitions se répandent progressivement, à partir des années 1870, à travers l'Europe et le monde, à la faveur du développement des échanges (commerce international, tourisme), de l'anglophilie de certaines élites sociales et politiques et de la colonisation. Les effets nuisibles pour la santé de l'industrialisation et de l'urbanisation effrénées sont alors souvent stigmatisés : dans les pays développés, des courants de pensée et des utopies sociales hygiénistes se font jour. Le concept des cités-jardins d'Ebenezer Howard (1850-1928) et celui d'Hygeia, la cité imaginée par Benjamin Ward Richardson (1828-1899), qui inspirera Jules Verne dans les 500 Millions de la bégum, en sont des exemples. Ce contexte est bien entendu favorable à la diffusion du sport naissant.

En France, le modèle anglais fait son entrée par les lycées parisiens, lyonnais ou bordelais, par les villes portuaires liées par des échanges commerciaux avec les îles Britanniques (c'est en 1872 qu'est fondé, au Havre, le premier club français de football-rugby ou les stations balnéaires de la côte normande (tennis, canotage et voile), mais aussi par les régions industrielles du Nord ou de l'Est. Les lycéens parisiens organisent des courses pédestres chronométrées tandis qu'un public plus large et plus populaire s'intéresse aux courses cyclistes. En 1873, l'Union des sociétés de gymnastique de France (U.S.G.F.) avait été créée pour unifier les différentes sociétés gymniques et de tir, mais c'est la création de l'Union des sociétés françaises de sports athlétiques (U.S.F.S.A.), en 1889, qui constitue le premier grand rassemblement des clubs sportifs. Ce mouvement d'unification est amplifié, à partir de 1903, avec la constitution de la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France (F.G.S.P.F.), d'obédience catholique, qui réunit les adeptes de la gymnastique et du sport anglais. Toutefois, le sport anglais n'est pas toujours le bienvenu, surtout avant l'Entente cordiale. Des nationalistes virulents militent en faveur des sports nationaux, comme la savate, ou régionaux, comme la barrette ou la pelote basque. Les critiques que le sport anglais essuie sont d'ailleurs parfois contradictoires : tantôt on lui reproche son caractère par trop ludique, individualiste et désintéressé, sans autre finalité que le plaisir de l'affrontement physique, tantôt on stigmatise le fait que certains sports britanniques, comme le football, soient professionnalisés.

1.3. La France et l'olympisme

La France occupe une position originale, voire paradoxale, dans l'histoire du sport moderne. Longtemps considérée comme une nation moins sportive que les autres, elle est néanmoins à l'origine des deux plus grandes compétitions internationales : les jeux Olympiques modernes, créés par Pierre de Coubertin et organisés pour leur première édition à Athènes, en 1896, et la Coupe du monde de football, organisée pour la première fois en 1930 en Uruguay, à l'initiative de Jules Rimet (1874-1956), alors président de la Fédération internationale de football association (F.I.F.A.). Ainsi, si les Anglais ont propagé un modèle dans le sillage de leur rayonnement économique, les Français, par l'entremise de l'olympisme refondé, ont fait du sport un projet universaliste. De divertissement d'aristocrates et de spectacle pour le peuple, le sport est devenu avec Coubertin contribution à l'éducation et possibilité d'un recours face au déclin de la religion et aux luttes idéologiques du temps : en plus des bienfaits de l'exercice physique en plein air, le sport s'est ainsi vu attribuer des vertus morales, issues des valeurs d'égalité et de justice que constitue un engagement encadré par des règles que tous doivent respecter.

1.4. Un univers et ses tensions

Au début du xxe s., le mouvement de codification va faire accéder l'activité physique ou le jeu au statut de sport par la promulgation d'un système de règles universellement reconnues permettant l'organisation de compétitions. À la suite de la rénovation des jeux Olympiques et de leur première tenue à Athènes en 1896, on assiste à la mise en place progressive des premiers championnats et coupes nationaux dans différents sports et à la création des grands tours et classiques cyclistes. Les années 1920-1930 voient l'expansion du sport dans l'ensemble de l'Europe et de l'Amérique, la généralisation des championnats nationaux et la création de la Coupe du monde de football. Après 1945, le nombre des compétitions internationales s'accroît. On assiste aussi à une augmentation du nombre des concurrents, à laquelle on peut donner les explications majeures suivantes : la décolonisation, qui, dès les années 1950, multiplie le nombre de pays impliqués dans l'univers du sport, l'accroissement du nombre des sports et des disciplines et leur ouverture progressive aux femmes.

Parallèlement à son organisation systématique et à son universalisation, le sport a cessé d'être une activité réservée aux seuls membres de l'aristocratie : les entrepreneurs, les commerçants et l'ensemble des membres des classes bourgeoises en deviennent des acteurs, suivis bientôt par une frange assez large des classes populaires. Longtemps la défense d'un amateurisme strict sera le credo des pères fondateurs du sport moderne, qui entendent ainsi préserver sa pureté et son exemplarité des effets négatifs de l'argent et des paris, qui génèrent la tricherie. Cette position intangible se traduira par l'exclusion de l'univers sportif de tous ceux qui doivent travailler pour subvenir à leurs besoins ou qui ne peuvent voir dans le sport une activité désintéressée. Dès son premier âge, l'univers du sport va donc vivre une tension entre sa visée éducatrice universaliste et une crainte de la dérive du professionnalisme, qui, a contrario, l'amène indirectement à exclure une partie des classes sociales de sa pratique.

→ alpinisme, athlétisme, compétition automobile, aviron, basket-ball, boxe, cyclisme, sports équestres, escrime, football, golf, gymnastique, handball, judo, natation, patinage, rugby, ski, tennis, voile, volley.

2. Spectateurs et pratiquants

2.1. Démocratisation du temps libre et démocratisation du sport

La chasse ou la soule étaient des activités de ruraux, les nouveaux sports qui se développent au cours du xixe s. sont des activités liées au nouveau mode de vie urbain issu de la révolution industrielle. Pour comprendre l'expansion du sport, il faut donc prendre en compte le passage au temps hebdomadaire, qui rythme la vie de l'usine et des bureaux et la constitution de nouveaux groupes sociaux détachés des cadres culturels traditionnels. Au fur et à mesure qu'ils conquièrent du temps libre, les nouveaux citadins cherchent des moyens de l'occuper. En Grande-Bretagne, l'invention du week-end assure des publics fidèles aux stades et les foules aux champs de courses de chevaux. La mise en place de lois sociales permet progressivement au plus grand nombre de passer du travail comme occupation permanente à une organisation du temps où sont reconnus un droit et, petit à petit, des moyens de disposer de temps libre. En France, en 1919, le gouvernement établit le principe des trois fois huit heures comme base de l'organisation du temps social. En 1936, le Front populaire institue les congés payés et, à l'occasion des migrations vacancières qu'ils provoquent, le sport repart de la ville vers l'ensemble de la société. Après la Seconde Guerre mondiale, avec la période de croissance économique des « Trente Glorieuses », les Français acquièrent le temps et l'argent nécessaires pour développer leurs loisirs sportifs au même titre que leurs autres loisirs culturels.

Des enquêtes récentes révèlent que les trois quarts de la population française âgée de 15 à 75 ans, soit plus de 30 millions de personnes, ont pratiqué au moins une fois dans l'année une activité physique ou sportive et les deux tiers au moins une fois par semaine. Les Français sont entre 10 et 14 millions à posséder une licence sportive et donc à participer à des compétitions dans divers sports (principalement le football, le tennis, le basket-ball, le judo et divers arts martiaux).

Le nombre des spectateurs a subi une évolution semblable à celle du nombre des pratiquants. De 1985 à 1999, la moyenne des spectateurs se rendant aux matches de football de première division est passée, en France, de 9 000 à 22 000. Pendant la même période, le public du stade Roland-Garros (à l'occasion des Internationaux de France de tennis) est passé de 270 000 à 360 000 personnes. On sait qu'ils sont des milliers sur le bord des routes du Tour de France à regarder passer les coureurs. Mais les spectateurs sportifs sont aussi pour beaucoup des téléspectateurs : plus de 20 millions de personnes ont assisté devant leur téléviseur à la finale France-Brésil de la Coupe du monde de football de 1998, tandis que quelque 7 millions suivent les grandes étapes de montagne du Tour de France.

Cette évolution est particulièrement visible sur écrans publicitaires qui accompagnent les retransmissions sportives télévisées, et sensible dans le développement des chaînes de magasins de sport, qui s'implantent dans les centres commerciaux de la grande distribution, et dans la valorisation des terroirs et des communes à vocation autrefois purement agricole par des équipements de sport et de loisirs. Mais l'importance du phénomène du sport se mesure à d'autres indices : adoption dans la vie quotidienne d'un style vestimentaire à connotation sportive et intégration du jargon sportif dans le langage de la vie courante, mais aussi dans celui du monde du travail, du management et de la politique.

2.2. Mise en scène de l'expérience de la modernité

Par ses principes et ses références, le sport, comme les jeux traditionnels, renvoie aux constantes de la condition humaine, que sont le rapport au corps, la question du lien social et celle des forces qui agissent sur l'individu, tels la chance ou le destin. Il est aussi en prise avec ce qui définit la condition de l'individu de nos sociétés modernes : la gestion rationnelle du temps, le progrès et la tension vers le futur, l'ouverture sur le monde, le mérite opposé à l'héritage, l'égalité et l'incertitude dans un monde où tendent à s'effacer progressivement les grands repères transcendants, qu'il s'agisse de la religion ou des utopies sociales.

Le sport suppose des règles, des espaces et des moments spécifiques et développe un univers du quantifiable (qu'il s'agisse de la mesure des performances, de la comptabilisation des scores et des résultats ou du calcul des rendements énergétiques) qui l'apparente à l'expérience que connaissent les individus dans le cadre de nos systèmes économiques capitalistes. Le sport s'inscrit en fait dans la vision rationaliste et progressiste du monde qui s'est développée depuis le xviiie s.

Le sport offre aussi à l'individu une image de sa propre condition de membre de la société. Si le sport exprime avant tout les valeurs d'une société « méritocratique », il exprime aussi la diversité des visions du monde des différents groupes sociaux : tantôt on y appréciera le travail fourni pour parvenir à triompher de l'adversaire, tantôt, au contraire, on admirera la facilité et la grâce avec laquelle sont déjouées toutes les embûches. Le sport fait assister au triomphe de la raison et de la vertu (quand le meilleur l'emporte), mais met aussi en scène l'action de la chance ou du hasard (quand la victoire dépend d'un rebond ou d'un coup de vent heureux). Ainsi, il fait se côtoyer la tricherie et la règle, la ruse et la droiture, la chance et le mérite, l'injustice et la justice. Plus que l'image d'un univers de règles ou de codes de conduite, le sport donne en définitive celle d'une réalité discutable, où chaque valeur a son envers. Le sport est un drame réaliste qui, à travers ses différentes expressions, donne aux individus la description d'un monde imparfait et aléatoire, résultat de l'action de forces contraires.

2.3. Les héros sportifs

Le sport comporte tous les éléments de la production de mythes et de la fabrication des héros, tant dans la trame des affrontements qu'il propose, que dans l'investissement des spectateurs. Comme le héros antique, le champion sportif est celui qui surmonte toutes les difficultés, tel Maurice Garin (1871-1957), le premier vainqueur du Tour de France, en 1903, « bête de combat, hercule, géant » selon la presse de l'époque. Mais c'est aussi celui qui connaît un destin tragique comme Jean Bouin, l”athlète français fauché à l'orée de sa gloire au champ d'honneur lors de la Première Guerre mondiale, ou son compatriote, le boxeur Marcel Cerdan, et le pilote automobile brésilien, Ayrton Senna, qui trouvent une mort tragique accidentelle. Il est celui qui incarne les qualités d'une nation ou d'un groupe comme le boxeur Georges Carpentier, symbole de l'esprit français, opposé à Jack Dempsey, symbole de la modernité américaine, même si, souvent, son aura ignore les frontières : Emil Zátopek, Pelé, Jesse Owens, Eddy Merckx ou Michael Jordan, héros nationaux chez eux, ont acquis une dimension universelle pour leur style, pour leur modèle d'ascension sociale ou de réussite sportive. Le héros sportif est aussi celui qui sait conjuguer l'excellence sportive et l'accomplissement dans la vie extrasportive (professionnelle ou privée) comme l'athlète française, Micheline Ostermeyer, pianiste diplômée du Conservatoire et athlète médaillée d'or olympique en 1948 au lancer du disque et du poids. Parfois, il incarne une vertu morale, comme Alain Mimoun, vainqueur du marathon de Melbourne en 1956 (après avoir été durant deux olympiades l'éternel dauphin du Tchèque Emil Zátopek), symbole de la ténacité et de la longévité sportive. Mais un héros peut être victime, défaillant ou malheureux comme Jules Ladoumègue, coureur français de demi-fond, radié avant les jeux Olympiques de 1932 pour amateurisme marron, victime injuste d'une institution sportive aveugle aux réalités de la vie des athlètes, voire comme Richard Virenque (né en 1969), fautif mais toujours populaire parce qu'il apparaît comme le bouc émissaire des lourdes suspicions dont le monde du cyclisme fait l'objet en matière de dopage. Quoi qu'en fasse le lyrisme du commentaire sportif médiatique, le champion est donc plus héros que dieu : capable d'effectuer des exploits hors du commun, de personnifier à lui seul les aspirations d'un groupe, il demeure suffisamment fragile et humain pour qu'on puisse s'identifier à lui.

2.4. Les enjeux identitaires

Entité régionale et identité sportive

La question de l'existence d'une identité sportive spécifique, qui ferait que chaque entité régionale afficherait une prédilection ou une aptitude pour tel ou tel sport et une manière propre de le pratiquer, est souvent posée. Les chroniqueurs sportifs en font en tout cas volontiers leurs choux gras et alimentent des débats non dépourvus parfois de vanité. Il est vrai cependant que le sport moderne s'est diffusé et implanté dans des contextes géographiques, historiques, sociétaux et culturels préexistants non vierges, prolongeant parfois des traditions plus anciennes de jeux ou d'activités physiques. Ce fut le cas probablement lorsque le rugby se diffusa dans des régions telles que le Pays basque, où se pratiquaient depuis des siècles les fameux jeux de la force physique. On peut ainsi superposer des cartographies géographiques et historiques à celles de la pratique de différents sports à d'autres et en tirer des conclusions et des explications sur d'éventuelles prédispositions ou affinités régionales et sur le mode de diffusion d'un sport sur une aire donnée. Aussi intéressants que soient ces constats pour l'historien ou le sociologue du sport, ils sont des photographies plus ou moins instantanées d'une réalité qui n'est pas figée et que les évolutions du phénomène sportif viennent bouleverser : son universalisation tendancielle notamment, mais aussi tous les changements qu'a subis le cadre traditionnel de la pratique sportive du passage à la professionnalisation et le passage au « sport-spectacle ». Toutefois, qu'elle se situe ou non dans le prolongement de traditions culturelles séculaires, l'identité sportive d'une région reste une expression de son identité sociale et culturelle et le destin de l'équipe sportive locale continue à être un mode particulier selon lequel un groupe peut se raconter à lui-même et aux autres.

L'organisation territoriale des championnats ou les compétitions entre pays mettent en scène des identités locales et nationales. Les rencontres sont alors l'occasion de confronter, à travers le match qu'on joue ou qu'on regarde, les qualités de deux groupes. Le sport devient ainsi un mode de lecture et de connaissance du monde, ainsi qu'un lieu qui permet de prendre conscience de ses particularités et, par la médiatisation accrue du spectacle sportif, de les faire connaître au monde. En 1998, la victoire « Black, Blanc, Beur » de l'équipe de France en Coupe du monde de football, a été l'occasion pour la communauté française de se convaincre des vertus du mélange culturel et de l'intégration (caractéristiques fortes de son histoire démographique) et de l'exprimer à l'extérieur.

La différenciation sociale des pratiques

Le sport a longtemps épousé une géographie sociale qui distinguait des sports bourgeois et des sports populaires et s'il y a eu une massification globale de la pratique du sport, celle-ci reste encore une activité qui attire les groupes et les classes de manières différentes. Ainsi, le sport continue à concerner un peu plus les hommes que les femmes. Les plus sportifs (ceux qui pratiquent le plus) sont les plus jeunes et ceux qui ont des diplômes ou des revenus réguliers, si ce n'est élevés. Les sports nouveaux, comme le roller ou le VTT, drainent surtout des jeunes, tout comme les sports collectifs, notamment le football et le basket ; les femmes privilégient la gymnastique ou la danse ; les groupes les plus âgés pratiquent volontiers la marche, la randonnée et la découverte de la nature (cyclotourisme) ; les boules, la pêche ou la chasse demeurent des activités de prédilection des classes populaires tandis que les groupes les plus diplômés ou détenant les plus hauts revenus font plus volontiers de la voile et, de façon générale, pratiquent les sports dont la finalité principale est l'entretien de la forme physique (culture physique [cardio-training, aérobic, jogging, musculation] et natation, vélo ou sports de raquette, pratiqués hors des circuits de compétition officielle).

Les groupes sociaux ont donc des sports de prédilection, renvoyant à leurs possibilités financières ou aux valeurs dont ils s'estiment porteurs. La qualité sociale des pratiquants ou des spectateurs permet ainsi de distinguer les sports populaires comme le football, la boxe ou le cyclisme des sports plus bourgeois comme le tennis ou le golf. Mais cette typologie n'est pas figée et les processus de distinction ont évolué tout au long de l'histoire du sport. À partir de 1900, les clubs bourgeois ou aristocratiques sont progressivement concurrencés par des clubs au recrutement plus populaire et, dans les villes, les spectacles sportifs se démocratisent. Certains phénomènes de différenciation, qui ont pu exister, relèvent maintenant plus du cliché : dans les spectacles hippiques, le trot « populaire » était opposé à la course d'obstacles, plus « aristocratique » ; de même dans les sports de ballon, on aimait à opposer football et rugby (selon les adages consacrés, « sport de gentlemen joué par des voyous » et « sport de voyous joué par des gentlemen »). Aujourd'hui, le golf ou la voile demeurent des sports onéreux et restent l'apanage des classes supérieures et, bien qu'ayant connu une démocratisation certaine, le monde du tennis maintient une division entre des clubs au recrutement social diversifié et ceux qui sont plus élitistes.

Tout en se défiant de colporter des clichés caricaturaux, on peut ainsi voir des affinités entre les propriétés des sports et l'appartenance sociale de leurs adeptes. On voit par exemple que les nouveaux sports attirent les jeunes les plus diplômés parce qu'ils s'appuient sur une intellectualisation ou une esthétisation de la pratique sportive. Dans les années 1975-1980, on oppose les « sports californiens » aux « sports anglais », la nouveauté, l'aérien et la technique au traditionnel, au répétitif et à la force. On voit ainsi apparaître le roller, le surf, le parapente, tous les sports que l'on regroupe souvent sous le mot de « glisse », mais aussi l'aérobic ou la gymnastique douce. Des sports anciens connaissent des avatars (le VTT fait concurrence au vélo, etc.). Certains sports s'adoucissent ou s'esthétisent (dans les sports de combat, comme la capoeira, la danse et le simulacre remplacent les coups portés), alors que d'autres s'endurcissent (l'aérobic prend la place de la culture physique). Ces évolutions dans les caractéristiques des sports s'accompagnent d'évolutions des groupes qui les pratiquent. Selon qu'on cherche dans la pratique d'une activité physique un simple loisir ou un moyen d'ascension sociale, on choisira un sport plutôt qu'un autre ou l'on aura éventuellement une façon différente de le pratiquer. Les sports réputés les plus durs restent l'apanage de ceux qui y voient un moyen de promotion sociale. Dans certains sports d'équipes drainant des pratiquants appartenant à des groupes sociaux divers, les différences se retrouveraient parfois même dans la répartition des postes : ainsi, en rugby, on aurait un temps constaté que les avants (ceux « qui vont au charbon » ou « qui déménagent les pianos ») appartiendraient plutôt au monde agricole ou à la classe ouvrière tandis que les arrières (« les artistes ») seraient plus souvent originaires des classes moyennes et des professions intellectuelles.

2.5. Les valeurs du sport

La baisse de l'investissement physique dans le travail et l'augmentation du temps et des moyens financiers consacrés aux loisirs n'expliquent pas à elles seules la diffusion massive et la diversification qu'a connues le sport dans les trente dernières années. Celles-ci trouvent aussi une origine dans l'évolution de l'échelle des valeurs de nos sociétés modernes, qui fait prévaloir les valeurs individualistes d'épanouissement personnel, s'exprime dans un certain cocooning ambiant qui fait privilégier les retrouvailles dans le cercle de la famille ou des amis plutôt que les engagements vis-à-vis des institutions et les obligations sociales et exalte le jeunisme et la redécouverte de la nature. Certaines valeurs sont anciennes et se sont simplement massifiées, comme la recherche d'une meilleure hygiène de vie, d'autres s'expriment différemment, comme l'aspiration à la sociabilité (footballeurs des parcs du dimanche, basketteurs des aires de jeux bétonnées des cités et randonneurs en roller des rues de Paris) ; d'autres encore paraissent avoir une origine plus récente comme le goût du risque et de la compétition dans des conditions extrêmes, qui semblent devoir être interprétées à l'aune des nouvelles exigences de l'économie contemporaine : savoir acquérir des ressources, se situer face à la concurrence, s'adapter à des objectifs et des situations, prendre des risques et faire ses preuves en permanence.

Une des conséquences de ce mouvement de massification du sport et de diversification des activités et des attentes des pratiquants est que le sport tend à quitter l'enclos des stades pour investir tous les espaces, se développe à côté des clubs hors de toute institution et s'invente de nouvelles règles, de nouveaux objets. Ainsi, victime de son succès, le sport est soumis à une tension entre des formes instituées traditionnelles et des formes émergentes contradictoires.

3. Sport et politique

Dès la fin du xixe s., mais surtout après la Première Guerre mondiale, l'organisation des compétitions internationales confère au sport un enjeu politique : certains États vont l'utiliser pour faire la démonstration de leur puissance et de l'efficacité et de la supériorité du système politique qu'ils se sont donné. Ainsi, durant l'entre-deux-guerres, le sport devient-il en Italie et en Allemagne un double outil au service des régimes totalitaires qui s'y développent : outil d'embrigadement et outil de propagande permettant de justifier les thèses nationalistes mais aussi xénophobes et racistes. Le sommet de cette perverse récupération politique du sport est atteint à Berlin (1936) quand le régime hitlérien fond son autocélébration dans celle des jeux Olympiques. Après 1945, l'U.R.S.S. rejoint le concert des nations sportives (elle participe pour la première fois aux Jeux d'Helsinki, en 1952). La guerre froide, qui s'installe entre les deux grands impérialismes qui divisent alors le monde, va donner au sport une nouvelle fois une place centrale dans la propagande politique. Aux yeux des autres nations, les États-Unis et l'U.R.S.S. veulent, à travers les succès de leurs équipes, faire preuve de la supériorité de leur camp et du système économique et politique qu'ils incarnent. Les pays du bloc de l'Est mettront au point, durant cette période, des politiques du sport très élaborées, allant jusqu'à la constitution de centres d'entraînement conçus comme des laboratoires à champions. Cet affrontement par sport interposé est parfaitement illustré par le double boycott des célébrations olympiques de 1980 et 1984 : les États-Unis et la plupart de leurs alliés refuseront d'abord de se rendre à Moscou et, quatre ans plus tard, le camp communiste s'abstiendra de participer aux Jeux de Los Angeles.

Parfois l'intrusion de la politique dans le sport (et inversement) prend une autre forme. Il ne s'agit plus alors pour des États ou des systèmes politiques de mener leur propagande, mais, pour des minorités opprimées, de profiter de la vitrine géante du spectacle sportif pour faire entendre leurs voix. Le boycott des Jeux de Montréal (1976) par la quasi-totalité des pays d'Afrique noire, qui voulaient protester contre la participation à ces Jeux de pays n'ayant pas rompu leurs relations sportives avec l'Afrique du Sud de l'apartheid, en est un exemple ; les poings levés, gantés de noir, des sprinters américains, Tommie Smith (né en 1944) et John Carlos (né en 1945), lors de la cérémonie de remise des médailles du 200 m aux Jeux de Mexico (1968), qui voulaient témoigner de leur refus de la ségrégation raciale pratiquée aux États-Unis, en est un autre ; enfin, la « trêve olympique », rompue, en 1972, par la prise en otage par un commando terroriste palestinien d'athlètes israéliens dans le village olympique de Munich, en constitue un troisième exemple, à l'issue, hélas, plus tragique.

Dans la vie politique intérieure courante des pays, le sport est un thème que les responsables n'hésitent pas à utiliser. Il est de bon ton pour un homme politique en campagne de s'assurer le soutien médiatique d'un champion auréolé de gloire ou pour un homme d'État au pouvoir de recevoir des champions et ainsi associer son image à celle d'une « équipe qui gagne ».

Mais la récupération et l'utilisation à des fins politiques de l'athlète et du spectacle de ses performances ne sont pas nouvelles : le poète romain Juvénal ne stigmatisait-il pas déjà, au début de notre ère, le panem et circences (du pain et des jeux), principe de gouvernement des empereurs romains selon lequel on pouvait faire tout supporter au peuple pour peu qu'on lui assure à manger et le spectacle des jeux du cirque.

En dépit d'une charte olympique qui affiche clairement des idéaux de paix, le mouvement sportif n'a guère pu les imposer et, se réfugiant derrière un apolitisme de règle, c'est même souvent avec mollesse et lenteur qu'il a pris ses distances avec des régimes qui bafouaient ses principes fondateurs de justice, de fraternité et d'amitié entre les peuples. Néanmoins, depuis quelques années, le C.I.O. a voulu s'impliquer plus dans les grands débats de société : les droits des femmes et de l'enfance, les questions liées à l'environnement et au développement sont des sujets qu'il a intégrés dans sa réflexion et ses actions.

4. Sport et militantisme ouvrier

Si la présence d'ouvriers dans les associations sportives est décelable dès le début du xxe s., elle reste à cette époque très limitée. Quelques patrons créent des sociétés sportives d'entreprise pour leurs employés et l'on trouve ponctuellement des ouvriers qui pratiquent la gymnastique, l'athlétisme ou le football au sein des clubs sportifs dits « bourgeois ».

En 1907, le quotidien l'Humanité annonce la fondation de l'Union sportive socialiste, rattachée à la Section française de l'Internationale ouvrière (S.F.I.O.), dont les finalités sont hygiénistes et morales (lutte contre l'alcoolisme, l'oisiveté, etc.).

Devenue la Fédération sportive athlétique socialiste, cette association dispose d'un journal, Sport et socialisme, regroupe 8 clubs de la région parisienne et comptera, en 1914, quelque mille sociétaires (ce qui est néanmoins faible par rapport aux autres associations sportives).

En 1913 est créée l'Association socialiste internationale d'éducation physique, qui devient en 1920 l'Internationale sportive ouvrière socialiste (I.S.O.S.). Placé ainsi entre les mains des dirigeants politiques, le sport ouvrier se transforme alors en un sport travailliste militant, qui s'oppose aux fédérations sportives bourgeoises et cléricales.

À la suite de la Grande Guerre et de la révolution bolchevique, l'élan unificateur du mouvement ouvrier se brise lors du congrès de Tours (décembre 1920). En 1921, l'Internationale rouge sportive (I.R.S.) est créée à Moscou. Refusant de collaborer avec le mouvement sportif international et le Comité international olympique, l'I.R.S. organise, pour son propre compte, les Spartakiades (à partir de 1928). De son côté, l'I.S.O.S. avait organisé en 1925, à Francfort, de premiers jeux Olympiques ouvriers (les derniers ont lieu en 1937 à Anvers).

En France, jusqu'en 1934, la Fédération sportive du travail (F.S.T.), communiste, dont le président est Jacques Doriot, s'oppose au sport bourgeois mais aussi à l'Union des sociétés sportives et gymniques du travail (U.S.S.G.T.), d'obédience socialiste. L'arrivée au pouvoir de Hitler et la montée du fascisme rapprochent les deux composantes du mouvement sportif ouvrier français, qui fusionnent le 24 décembre 1934, sous le nom de Fédération sportive et gymnique du travail (F.S.G.T.). Cette réunification précède donc celle du monde syndical ; l'organisation qui en résulte rassemble 25 000 adhérents, ce qui reste peu en regard des 4 millions de membres de sociétés sportives recensés alors en France. Longtemps opposés à l'olympisme « capitaliste et bourgeois », les militants du sport travailliste vont devenir au fil des ans les principaux défenseurs des idées de Pierre de Coubertin, surtout après que l'U.R.S.S. aura rejoint le concert des nations sportives, à l'occasion des Jeux d'Helsinki (1952).

De nos jours, la F.S.G.T. a reçu mission de service public et est membre du Comité national olympique du sport français (C.N.O.S.F.). Elle est aussi membre de la Confédération sportive internationale du travail, qui est elle-même reconnue par le C.I.O. Ses objectifs sont de développer les droits de tous les êtres humains à l'éducation, à la santé, au sport, à la culture et aux loisirs. Elle s'appuie sur le bénévolat dans le cadre de la vie associative et regroupe près de 250 000 adhérents. Depuis les années 1970, son action s'est portée notamment sur les formes nouvelles d'activités sportives adaptées aux situations difficiles que vivent les cités populaires.

5. La politique du sport en France

Durant les années 1930-1940, contrairement à leurs voisins totalitaires, les démocraties comme la France ou la Grande-Bretagne n'ont pas eu de véritable politique sportive. Le sport n'y apparaît jusqu'aux années 1960 que comme un élément annexé aux politiques de santé et d'éducation.

On peut néanmoins noter qu'en France, en 1919, l'État intervient en faisant obligation aux communes de plus de 10 000 habitants de construire des équipements participant au bien-être des populations, ce qui constitue un point de départ de l'implication des municipalités dans la construction d'équipements sportifs. Mais, quand on fait appel au gouvernement après les résultats décevants des athlètes français aux Jeux de Paris, en 1924, celui-ci se contente de placer la préparation des athlètes sous l'autorité du ministère de la Guerre. Il faut attendre 1936, le Front populaire et Léo Lagrange pour que soit créé un sous-secrétariat aux Loisirs et aux Sports, encore placé sous la tutelle du ministère de l'Éducation. Ce dernier lance un programme d'équipements sportifs, qui, associé à l'instauration des congés payés et à la réduction du temps de travail par le même gouvernement, favorise le développement et la démocratisation de la pratique d'activités physiques. En 1945, une Direction générale de l'éducation physique et des sports est créée et, en 1946, est fondé un sous-secrétariat à la Jeunesse et aux Sports, qui reste néanmoins toujours rattaché au ministère de l'Éducation. L'ordonnance de 1945 met en place à cette époque le modèle sportif français, fondé sur le partage entre l'État et le mouvement sportif, par l'intermédiaire des fédérations sportives, des missions de service public destinées au développement du sport en France.

Le sport ne devient une préoccupation centrale du monde politique français qu'après le fiasco enregistré par les équipes tricolores aux jeux Olympiques de Rome en 1960. En 1958, Maurice Herzog était devenu haut-commissaire à la Jeunesse, aux Sports et aux Loisirs. Cet échec olympique cuisant, enregistré au moment où le général de Gaulle cherche à mettre en place une politique d'indépendance nationale, symbolisée notamment par la création d'une force de frappe atomique, amène l'État alors à poser les bases d'une réelle politique sportive. Cette politique, appuyée sur des moyens financiers néanmoins encore modestes, se traduit par la création d'un secrétariat d'État à la Jeunesse et aux Sports en 1963 (il deviendra ministère de la Jeunesse et des Sports ultérieurement). Les objectifs qui lui sont assignés reprennent les thèmes traditionnels de l'éducation par le sport et du développement d'une nation sportive, mais ils comportent en plus une volonté de développer un sport de masse, vivier duquel se dégagera une élite capable de l'emporter dans les grandes compétitions. La qualification des cadres sportifs est mise en place par la création de diplômes, une aide à la recherche sur le sport est instituée, des équipements sportifs sont programmés, la pratique du sport à l'école est développée. Pour aider la préparation des athlètes de haut niveau, les sections sport-études sont instituées ou des soutiens matériels sont octroyés aux athlètes susceptibles de participer aux grandes compétitions internationales. L'effet de l'instauration de cette politique sera lent à se produire, mais on peut considérer que l'amélioration sensible des résultats des délégations françaises lors des dernières éditions des jeux Olympiques (1996 et 2000) et les succès récents enregistrés dans les sports collectifs (football, basket et handball) sont, au moins pour partie, le résultat de l'intervention publique dans le sport, initiée quelque quarante ans plus tôt.

Avec la crise économique qui survient au milieu des années 1970 et génère de graves problèmes d'exclusion, le sport, comme la culture, va se voir investi par l'État et les collectivités locales de nouvelles missions. Le thème du sport comme instrument d'éducation des individus sera prolongé par le thème du sport comme outil d'intégration culturelle, d'insertion économique et de promotion sociale. D'autre part, le sport est considéré comme un instrument de développement économique. Les équipements sportifs (notamment ceux qui sont réalisés à l'occasion de l'organisation d'une grande compétition, comme cela fut le cas pour Albertville et la Savoie en 1992) permettent aux régions de valoriser leur potentiel touristique ou de requalifier leurs friches industrielles et leur espace urbain marqué par la crise économique.

6. Sport et argent

6.1. Des liens précoces

Le sport est un domaine de l'activité économique : les groupes médiatiques, qui négocient les droits de retransmission des grands événements sportifs, les sportifs, qui vendent leur talent sur le marché du football ou celui de la boxe, ou, simplement, les individus qui achètent leurs équipements pour les sports d'hiver après avoir loué un chalet auprès d'une agence immobilière ou qui s'inscrivent dans des clubs de gymnastique et de musculation fournissent de nombreuses illustrations de cet état de fait.

Le modèle originel de la pureté désintéressée du sport proclamé par les pères fondateurs du sport ne doit pas nous induire en erreur : si l'exigence de l'amateurisme était alors affirmée et réaffirmée avec autant de vigueur, c'est en fait parce que le sport avait été très tôt investi par l'argent. Ainsi, avant que l'athlétisme ne devienne la discipline olympique par excellence, il existe, dès les années 1860, des coureurs à pied qui relèvent des défis et se font payer pour faire le tour de Paris et battre un record ; de même, des cyclistes de renom s'affrontent sur les pistes en se faisant rétribuer par des organisateurs de spectacle sportif.

À l'instar des pubs britanniques qui contribuent au développement du football en fournissant des terrains et des équipes, mais aussi les rafraîchissements, en France, les cafés de province deviennent le lieu où se réunit l'équipe locale de football, où s'organisent des jeux de quilles, de boules ou des tournois de ping-pong, tandis que, dans les métropoles régionales, on attire de nombreux spectateurs payants autour des matches de boxe. Déjà, les marques de cycles se font de la publicité (de la réclame, disait-on alors) en constituant des équipes cyclistes et donnent naissance à un cyclisme professionnel. Très vite, les noms des équipementiers, des fabriquants de ballons ou de chaussures, de maillots ou de pneus, ainsi que d'automobiles, apparaissent autour des terrains ou dans les pages des magazines sportifs.

Dès ses débuts, le sport est donc au centre d'une activité industrielle en quête perpétuelle d'innovation technique et de développement : à cette époque, les meilleurs exemples en sont donnés par les sports mécaniques naissants, comme, aujourd'hui, une illustration éloquente du phénomène peut être trouvée dans le développement des sports de glisse, qui a entraîné d'une part la création d'une multitude d'entreprises fabriquant les planches et les engins utilisés pour la pratique de ces sports, mais aussi le développement d'activités dans l'industrie du vêtement ou encore l'existence de réseaux de distribution intégrant les nouvelles pratiques comportementales liées à ces sports. Le sport se trouve aussi au centre des politiques d'aménagement urbain et, à ce titre, est fortement lié à l'industrie du bâtiment, des travaux publics et des transports. Il intervient dans la spécialisation et le développement touristique des régions : les stations thermales et balnéaires ou les champs de course apparaissent dans le paysage dès le milieu du xixe s. Dès 1920-1930 (les premiers jeux Olympiques d'hiver ont lieu en 1924 à Chamonix), les stations de sports d'hiver assurent la notoriété nouvelle de régions dont la vocation était jusqu'alors presque uniquement agricole et qui entament ainsi des processus de désenclavement qui aboutiront à la mise en place d'un tourisme d'hiver de masse à partir des années 1960.

6.2. L'évolution du rôle des médias

Très tôt se développe une presse sportive. En France, la revue le Sport est fondée en 1854 et dans son sillage toute une série de journaux consacrés à la bicyclette. La Revue des Sports naît en 1876. Lui font suite de nombreuses publications d'associations sportives comme le Gymnaste (1876), des almanachs ou encore le magazine la Vie au Grand Air (1896). Mais le phénomène le plus important est la création du journal l'Auto en 1903, qui fait suite à Auto-Vélo créé en 1900. Ce journal en effet ne se contente pas de suivre l'événement sportif, mais prend en charge son organisation. Il aura notamment pour titre de gloire d'être à l'origine de la création du Tour de France, mais aussi de rencontres de boxe et de divers événements athlétiques ; il vit de son lectorat ainsi que des réclames pour les produits sportifs. Par la suite, tous les grands quotidiens se doteront de rubriques sportives. Après la Seconde Guerre mondiale, on verra le triomphe de l'Équipe (héritière de l'Auto) et de journaux spécialisés à la longévité variable, puis le développement, au-delà de la presse populaire, de véritables rubriques dans tous les quotidiens, du Figaro à l'Humanité en passant par le Monde et Libération.

Les médias audiovisuels, la radio puis la télévision, suivent la même voie, utilisant le sport comme moyen pour attirer les auditeurs et les annonceurs publicitaires. Jusqu'aux années 1980, le sport est un support économique pour le développement des nouveaux médias, car c'est une activité peu coûteuse à produire : les décors sont souvent naturels et les acteurs, payés par les équipes. De plus, le sport est télégénique. En effet, sa dramaturgie, avec l'unité de lieu et de temps d'un match de football ou le feuilleton des étapes du Tour de France, contient tous les ingrédients des dramatiques : l'opposition des valeurs, le spectacle de l'ambition ou de la force du destin, des corps en mouvement et des couleurs, etc. Un nouveau média, journal ou chaîne de télévision, peut ainsi se faire connaître grâce au sport. La concurrence entre les médias fait monter les droits des retransmissions sportives, augmentant les revenus des clubs ou des fédérations. Les clubs s'attachent les services des joueurs en les rétribuant avec des salaires de plus en plus élevés et les organisateurs de tournois ou de meetings distribuent des cachets et des primes aux participants. Les jeux Olympiques eux-mêmes n'échappent d'ailleurs pas à cette logique. D'acheteurs de droits à retransmettre, les médias vont bientôt chercher à devenir eux-mêmes organisateurs des événements sportifs et même, devenir propriétaires des clubs sportifs, développant le sport pour produire des images, s'investissant dans le sport pour l'orienter et récupérer les retours d'investissement au moment où les clubs qu'ils détiennent pourront négocier individuellement leurs droits.

6.3. Sponsors et équipementiers

La réclame a constitué la première ressource des sports professionnels. Le signe du contrôle de l'institution sportive sur le développement de la commercialisation peut être mis en relation avec l'évolution de la grandeur des placards publicitaires sur les maillots : en cyclisme, jusqu'aux années 1970, il ne devait pas dépasser quelques centimètres carrés, associer toujours une marque de cycle à un annonceur extra-sportif. Aujourd'hui, les marques de cycle ont quasiment disparu des maillots tandis que se sont multipliés les noms de sponsors de toutes sortes. Au football, durant ces mêmes années, la publicité a été autorisée sur les maillots et, même au rugby, dont la professionnalisation est plus récente, les couleurs traditionnelles des clubs s'estompent sous l'accumulation des logos d'entreprise. C'est là un effet de l'exposition médiatique du spectacle sportif qui attire les sponsors ou les mécènes qui veulent se faire connaître, pour vendre ou acquérir des nouveaux marchés. Durant les années 1970, ce mouvement de sponsorisation avait été anticipé par la marque d'équipements de sport Adidas, qui avait commencé à passer des contrats avec des footballeurs ou des athlètes pour qu'ils portent et utilisent ses produits. L'enjeu était de taille, car la marque visait le marché des équipements du sportif dans le cadre de sa pratique mais aussi celui du vêtement de ville avec l'expansion du sportswear. L'exemple d'Adidas fut naturellement rapidement suivi par ses concurrents (Nike, etc.), mais aussi par des fabricants de produits éloignés (voire à l'opposé) des valeurs sportives traditionnelles : tabac, boissons alcoolisées, monde des jeux d'argent ou monde de la finance (banques) paraissent contradictoires avec les professions de foi des initiateurs du sport moderne, qui prônaient l'amateurisme, le sport comme hygiène de vie et développement de la santé publique et condamnaient l'association du sport et des paris. Ces entreprises ont-elles voulu rectifier leur image en l'associant à la pureté des idéaux sportifs ? Il est plus probable qu'il s'agit de communiquer à leurs clients et à leurs salariés une image de l'entreprise dynamisée par son association à la pratique du sport.

6.4. Sport et entreprise

Le sport dans le monde du travail

Pour une entreprise, le sport sert à la communication externe et à la communication interne. Dans la gestion des ressources humaines d'une entreprise, la communication a remplacé aujourd'hui la hiérarchie et la discipline. Monter une équipe sportive chez Michelin ou chez Peugeot dans les années 1920, c'était chercher à créer une atmosphère familiale, casser les tensions sociales en détournant les ouvriers des passions politiques ou syndicales. Si le discours est aujourd'hui moins paternaliste et si la palette des sports proposés s'est élargie, l'objectif final reste le même : créer un état d'esprit favorable à une meilleure productivité par la fidélisation des cadres de haut niveau ou la création d'un esprit collectif. Les initiatives prennent des formes diverses : travail de l'esprit de commando de la force de vente en la faisant participer à un stage de survie, création de salle de remise en forme sur le lieu de travail, activités sportives intégrées aux séminaires de formation, mais aussi sponsorisation d'un voilier faisant la course autour du monde ou d'un rallye pour célébrer le goût du risque et la valeur de la mobilisation collective.

Le sport comme entreprise

Que ce soit par souci de publicité, recherche de notoriété ou fierté de participer au développement du sport, depuis toujours des entrepreneurs et des hommes d'affaires se sont investis dans la création et la direction d'équipes sportives. Longtemps, il ne s'agit que de violon d'Ingres ou, du moins, d'activité secondaire à caractère plus ou moins bénévole. Mais, avec la transformation du sport en activité économique opérée dans les années 1980, on a assisté à la naissance d'un nouveau type de dirigeants sportifs. Les modèles sont d'abord venus d'autres pays que la France : du monde anglo-saxon, avec Rupert Murdoch, ou d'Italie, avec Silvio Berlusconi. Depuis, on a vu apparaître en France des dirigeants sportifs qui sont en tant que tels des hommes d'affaires à part entière. Ces entrepreneurs du sport ont importé le modèle américain de la professionnalisation du sport : chaque aspect du projet sportif est ainsi analysé en termes de profit et de rentabilité, de l'apport économique d'un panneau publicitaire placé sur un stade à l'impact médiatique de la performance accomplie par le joueur ou de la blessure de celui-ci. Se sont aussi créées des entreprises comme Mac Cormack ou ISL qui se chargent de négocier les droits de télévision, de trouver des sponsors, de créer des écuries de sportifs, dont elles sont les agents pour négocier leur participation dans les grands tournois internationaux. À l'instar des impresarios du monde du spectacle, ces intermédiaires représentent les intérêts des sportifs auprès des clubs, des sponsors et des équipementiers. La dernière étape de cette évolution de l'entreprise sportive est la cotation des clubs de football en Bourse, qui vise à accroître les ressources du club en l'ouvrant ainsi à l'actionnariat. Pour l'instant, en France, l' État s'oppose à cette transformation complète du sport en activité commerciale, défendant dans l'Europe libérale, qui se met en place, l'idée d'une spécificité, qui le ferait échapper à une soumission totale aux règles du marché.

La professionnalisation des acteurs du sport

En France, si, dès l'origine du sport moderne, on note des cas de professionnalisme, la représentation idéale du sportif restera longtemps imprégnée d'un romantisme qui fera de ce dernier un dilettante désintéressé, amateur parfait, héros connaissant au gré de ses exploits et de ses mésaventures la reconnaissance sociale ou la déchéance. Même le football a tardé à être aussi professionnalisé que dans les autres pays. Longtemps après avoir commencé, cette professionnalisation timide n'a pas induit dans l'esprit du public français que le sport pût être un métier, mais qu'il s'agissait d'une parenthèse dans la vie d'un individu : le sportif restait un chevalier moderne fidèle à la définition qu'en avait donnée de Coubertin et non un gladiateur. En dehors des cyclistes, des footballeurs ou des boxeurs, le statut du sportif est ainsi, jusqu'aux années 1980, celui d'un professionnalisme tu. Les sportifs ne sont pas officiellement rétribués : ils touchent des indemnités de déplacement ou des primes ou bénéficient de facilités sur le plan professionnel (emploi municipal ou au sein d'entreprises publiques voire privées avec aménagement d'horaires).

À partir des années 1980, les sportifs deviennent professionnels et ce processus touche aussi bien les athlètes que leur encadrement (les entraîneurs ou les préparateurs physiques). La médiatisation et l'arrivée des sponsors ont rendu inévitable, cette évolution mais les nouvelles conditions de la rétribution des sportifs amènent des changements dans les contraintes qui pèsent sur eux. Au développement et à l'entretien de leurs compétences sportives, qui impliquent qu'ils consacrent quasiment un plein-temps à la préparation physique et à l'entraînement, il leur est demandé d'ajouter la valorisation médiatique de leurs performances au profit des sponsors et des organisateurs du spectacle sportif. Cette évolution ne concerne pas que les athlètes : dans les clubs professionnels qui adoptent le fonctionnement de n'importe quelle autre entreprise, le bénévolat n'est plus de mise et on fait appel aux mêmes compétences et aux mêmes fonctions (services techniques et de sécurité, juridique, de gestion des ressources humaines, de marketing et de publicité, de gestion, etc.) que celles qui sont requises dans n'importe quel autre type d'entreprise.

Les politiques sportives des collectivités locales sont elles aussi touchées par ce mouvement de professionnalisation : les subventions ne sont plus systématiquement données et l'efficacité et la rentabilité sont exigées. Les organisations sportives et même la plus symbolique d'entre elles, le Comité international olympique, ne sont pas épargnées par le phénomène. Son ancien président Juan Antonio Samaranch, qui disait dès 1987 que « Le sport [ne pouvait] plus vivre aujourd'hui sans sa commercialisation, nécessaire et inévitable », s'est appliqué à tirer toutes les conséquences de ce constat pendant sa mandature et à faire de la fête olympique des retrouvailles quadriennales de la jeunesse mondiale un des spectacles le plus rentables commercialement.

7. La crise de croissance du sport

7.1. Le transfert du pouvoir sportif

Le sport s'est construit par la mise en place de systèmes fédéraux garants de l'application de règles communes et organisateurs des compétitions. Malgré la naissance précoce du professionnalisme, un compromis s'est établi dans un premier temps entre les prérogatives fédérales et les intérêts privés. Une rupture s'est produite à la suite de la médiatisation du spectacle sportif : médias et sponsors sont devenus organisateurs de spectacle, se mettant ainsi en concurrence avec les fédérations. Aujourd'hui, les règles fédérales imposent un calendrier des épreuves et une gestion collective des droits de télévision, qui assure une redistribution des ressources télévisées à l'ensemble des niveaux de la pratique des différents sports. Mais ces règles apparaissent souvent aux clubs ou aux organisateurs de spectacle sportif comme des obstacles à leur croissance et à leur développement. Le monopole du pouvoir sportif, que détiennent les fédérations, est donc battu en brèche par la création de ligues professionnelles qui souhaiteraient organiser les épreuves selon les règles de la meilleure rentabilité : l'institution du tie-break au tennis, qui limite la durée des rencontres pour les faire tenir dans les créneaux horaires des grilles des programmes télévisés, le remplacement des mi-temps par des quart-temps au basket-ball, qui multiplie le nombre des « pauses publicitaires », la proposition d'accroître les dimensions des cages au football pour augmenter le nombre de buts marqués et rendre les matches plus spectaculaires, celle de créer, dans les grands sports de ballon, des championnats fermés, réservés aux clubs les plus riches, pour leur assurer des recettes régulières en les préservant du risque de l'élimination précoce et du purgatoire de la relégation dans une obscure division inférieure, sont autant de menaces adressées « à la glorieuse incertitude du sport » et à son universalité par les règles de la rentabilité économique. Au-delà de ces questions, c'est l'unité du sport qui se trouve mise en cause. La « grande famille du sport » regroupant autour des fédérations les grands champions professionnels et les pratiquants de base semble avoir vécu sous l'effet de la dichotomie qui s'est fait jour entre l'univers du sport-spectacle, du triomphe de la professionnalisation et de la médiatisation et celui du sport de loisir, pratiqué massivement pour la santé, l'hygiène, le goût de la sociabilité amicale ou familiale.

7.2. Les nouveaux problèmes du sport

À l'origine, le sport s'est institué comme une contre-société vertueuse prônant la pureté des intentions, le désintéressement, les idéaux d'égalité, de justice, de paix (c'est d'ailleurs au nom de ces valeurs que sont légitimées en France les subventions publiques aux institutions sportives). Ces valeurs fondatrices furent déjà bafouées dans l'histoire du sport, mais la loi du sport-spectacle a donné une envergure nouvelle à des transgressions déjà anciennes de ces idéaux.

C'est le cas du dopage, qui, longtemps, fut considéré comme le fait de tricheurs isolés et qui tend à devenir maintenant un phénomène de masse, dérive perverse et inéluctable de l'approche scientifique et médicale de la préparation physique qu'impose la professionnalisation du sport.

C'est le cas aussi de la violence, à laquelle le sport fut longtemps présenté comme une alternative, un moyen pacifique de canaliser l'agressivité par une mise en scène de l'affrontement, obéissant à des règles du jeu qui en diminuaient les effets ; le sport est devenu à partir des années 1970, particulièrement le football, le réceptacle et une caisse de résonance des frustrations générées par la crise économique et l'exclusion. La médiatisation accrue du spectacle sportif par les retransmissions télévisées (qui n'a d'ailleurs pas, comme on le redoutait, fait diminuer l'affluence des spectateurs sur les stades), en transformant le spectateur du stade en une sorte d'acteur dont les gradins des tribunes seraient la scène, semble être une des causes indirectes du hooliganisme et de l'intrusion dans l'arène de groupes violents, dont les préoccupations sont bien éloignées du sport. L'ampleur et la forme que prennent ces manifestations de brutalité et de haine n'ont plus rien à voir avec les éventuelles échauffourées chauvines des supporters d'antan. Xénophobie et racisme s'expriment clairement dans les débordements de ces groupes de supporters bien particuliers, dont les liens avec l'extrême droite sont patents. Comme par un effet de miroir, le comportement des joueurs est devenu lui-même plus violent.

Les enjeux financiers liés à la professionnalisation du sport ont, d'autre part, entraîné des phénomènes de corruption et de détournement de fonds (des matches truqués aux caisses noires, en passant par les dessous-de-table versés aux arbitres par les présidents de clubs, les « cadeaux » offerts aux dirigeants par les sponsors ou aux membres des institutions sportives par les villes candidates à l'organisation des grandes compétitions, comme les jeux Olympiques).

Le modèle originel de pureté du sport a-t-il définitivement vécu ?