Bilan contradictoire, qui pose une question capitale : le président égyptien, talonné par ses problèmes économiques, pourra-t-il garder longtemps, face à Israël, la ligne modérée qu'il avait contribué à faire prévaloir auprès des autres chefs d'État arabes ? Restera-t-il au pouvoir assez longtemps pour assister à cette conférence de Genève qu'il a, plus que n'importe qui, appelée de ses vœux et aidée de ses initiatives ?

En Égypte se joue une course contre la montre, et on se demande qui arrivera en tête : la misère, avec les troubles qu'elle entraîne, ou la paix, difficile, mais qui serait peut-être la seule issue aux multiples difficultés égyptiennes ?

Pluralisme

L'année 1976 s'achève sur un succès personnel du président Sadate : il est réélu, le 16 septembre, à la tête de l'État à une quasi-unanimité. Ce vote massif reflète-t-il une approbation générale ? La suite des événements permet d'en douter. Le régime, certes, s'est beaucoup démocratisé (on dit, en Égypte, « ouvert ») en six ans : les prisonniers politiques sont pratiquement tous libérés, la presse n'est plus soumise à censure, des tribunes politiques puis des partis (dont deux d'opposition) ont été autorisés dans le cadre de l'ex-parti unique. On verra même se dérouler, le 28 octobre 1976, pour la première fois depuis 1952, des élections législatives pluralistes, puisque des candidats indépendants sont autorisés à se présenter : il y aura 1 500 candidats (qui se partagent en droite libérale, centre progouvernemental, gauche marxiste), pour 350 sièges à pourvoir. Le nouveau Parlement, où les députés centristes progouvernementaux sont en majorité (272 sièges), comporte pourtant une opposition librement élue et décidée à se faire entendre. Est-ce le début d'une véritable vie démocratique ?

Mécontentement

Non. Car la libéralisation est brusquement stoppée, en septembre 1976, par une série d'émeutes populaires, dont la violence et l'ampleur rappellent les jours les plus sombres de 1952. Quelques signes avant-coureurs auraient dû alerter les autorités : dès septembre, il est clair que chaque occasion déclenche la fureur de la foule. Tout l'hiver, le mécontentement croît : comment en serait-il autrement, alors que le SMIC est d'environ 100 F par mois et que le kilo de viande coûte plus de 10 F ? Depuis des mois, voire des années, le niveau de vie du peuple n'a fait que baisser. La poussée démographique pèse de plus en plus lourdement sur l'économie. Le chômage augmente. Les prix montent. Les paysans sans travail, venus de haute Égypte, engorgent littéralement Le Caire, où ils campent sur les trottoirs avec des moyens de fortune. Il suffit d'une étincelle pour déclencher l'incendie.

Émeutes

Cette étincelle jaillit lorsque le gouvernement commet la maladresse d'annoncer, le lundi 17 janvier 1977, des hausses importantes sur les prix des produits de grande consommation. Dès le lendemain, la foule déferle dans les rues de toutes les grandes villes. Le Caire, Alexandrie, Assouan sont le théâtre de scènes de violence ; on détruit, on incendie les boîtes de nuit, les hôtels de tourisme, on s'attaque à tout ce qui est insulte à la misère. L'émeute, qui prend parfois des allures d'insurrection générale, durera quarante-huit heures avant d'être finalement réprimée par l'armée. Le bilan est lourd : 40 morts, le régime ébranlé, Sadate pour la première fois ouvertement conspué. Surtout, l'avertissement est clair : le peuple égyptien est arrivé au bout de sa patience.

Le président semble l'avoir compris ; il adopte presque aussitôt une position de repli : les hausses de prix sont rapportées, le gouvernement est remanié. Mais, en même temps, de nombreux militants de gauche sont arrêtés et une répression sévère s'instaure. Elle ne commencera à se relâcher qu'en avril. Le pluralisme politique est cependant préservé. Le 23 mai 1977, douze anciens cadres du Wafd reconstituent le grand parti égyptien dissous après la révolution de 1952. La nouvelle formation se présente comme un « rassemblement national de type gaulliste ».