Iossif Vissarionovitch Djougachvili est né le 21 décembre 1879 à Gori, à l'époque gros bourg de Géorgie.
Son père, Vissarion, était un pauvre cordonnier. Il va rester profondément marqué par son enfance très rude, du fait, surtout, de la brutalité de son père. Les difficultés financières amenèrent Vissarion Djougatchvili à quitter Gori et aller travailler dans une usine de chaussures à Tiflis (Tbilissi), la capitale de la Géorgie. Son fils n'avait que onze ans à sa mort. Sa mère, Ekaterina, une ancienne serve, travailla durement, en faisant des lessives chez des employeurs, pour lui assurer des études.
Après avoir fréquenté l'école orthodoxe de Gori, Joseph fut admis en 1894 au séminaire orthodoxe de Tbilissi. Comme dans la France de l'Ancien Régime, entrer au séminaire était pour un jeune homme pauvre la seule façon de pouvoir continuer ses études. Joseph resta au séminaire d'octobre 1894 à mai 1899. Quand il en fut expulsé, il avait vingt ans. On sait peu de chose sur ses études. Il régnait une discipline sévère au séminaire, qui était un centre de fermentation politique.
La Géorgie était alors une colonie russe, et il existait un mouvement national d'opposition à la domination de la Russie ; en outre, les idées révolutionnaires avaient pénétré le pays. En 1886, le principal du séminaire avait été tué par un étudiant exclu, et, en 1893, peu de temps avant l'entrée de Iossif Vissarionovitch, une grève des séminaristes avait contraint les autorités à fermer quelque temps l'établissement. Dans une telle atmosphère, Djougatchvili fit un apprentissage révolutionnaire plus que religieux. En 1895, il publia dans la revue nationaliste Iberya un poème patriotique sous la signature de Sosselo (le « petit jojo », car Sosselo était le diminutif géorgien de Sosso, « jojo »). Ses lectures devenaient « subversives » : c'est ainsi qu'il fut mis au cachot pour avoir lu les Travailleurs de la mer de Victor Hugo. En 1898, il adhéra à un cercle clandestin nationaliste, « Messame-Dassi », le « troisième groupe » (où dominaient les idées socialistes), et il fut chargé d'organiser des cercles d'études pour les ouvriers. La même année, dans un rapport, le directeur du séminaire écrivait : « Djougatchvili est généralement irrespectueux et grossier envers les autorités. » En mai 1899, le jeune homme était exclu du séminaire.
Dès lors commence pour lui la vie difficile du militant révolutionnaire. Il vit en donnant des leçons, puis travaille à l'observatoire de Tiflis tout en militant activement et en lisant avec passion les ouvrages socialistes, ceux de Marx en premier lieu. En 1901, il entre dans la clandestinité : il y vivra, à quelques exceptions près, jusqu'à la révolution de février-mars 1917, qui marquera la chute du tsarisme.
Il participe, en septembre 1901, à la création d'un journal clandestin rédigé en géorgien, Brdzola (la Lutte). Il se sépare alors du groupe nationaliste Messame-Dassi et défend, après 1903, les thèses des bolcheviks dans le parti ouvrier social-démocrate de Russie (P.O.S.D.R.). À la fin de l'année 1901, il part pour Batoumi (Batoum), important port industriel à la frontière turque. C'est là qu'il prend son premier surnom, Koba (« l'Indomptable », nom turc d'un héros populaire géorgien).
En avril 1902, Koba est arrêté à Batoumi : c'est sa première arrestation, mais non sa dernière. Il restera en prison un an, sera condamné ensuite à trois ans de déportation en Sibérie orientale, mais s'évadera en janvier 1904.
À la suite de la guerre russo-japonaise et des défaites russes de l'année 1904, la révolution gronde en Russie. Grèves et manifestations ont lieu dans tout l'Empire russe et sont particulièrement importantes dans les régions caucasiennes, où milite Koba-Djougatchvili. Celui-ci participe même à la création d'une organisation militaire destinée à préparer l'insurrection : la révolution de 1905 n'aboutira cependant pas à la chute du tsarisme en raison de la faiblesse du mouvement ouvrier et des incertitudes de la bourgeoisie ; elle ne sera que le prélude de la révolution de 1917.
Koba, toujours clandestin, prend une part active à la révolution de 1905. Il est élu délégué à la conférence nationale du parti bolchevik qui se tient à Tampere (Tammerfors), en Finlande (alors occupée par les Russes). C'est sa première sortie hors du Caucase et sa première rencontre avec Lénine. En avril 1906, Koba se rend à Stockholm au IVe Congrès du P.O.S.D.R. ; son rôle politique est déjà important. En même temps, il participe à la direction de brigades chargées d'organiser des attentats et des rapts contre les banques et les transports d'argent. Les « expropriations » seront nombreuses dans le Caucase ; la plus importante aura lieu à Tiflis et servira, pour une large part, à alimenter les caisses du parti bolchevik.
En 1907, Koba se rend à Londres pour participer au Ve Congrès du parti, où sont condamnées les expropriations, puis gagne Bakou dont il fait, avec Chaoumian (le « Lénine du Caucase »), le centre des activités bolcheviques dans la région. Dans ce grand centre pétrolier, son activité est considérable chez les ouvriers du pétrole, où se côtoient plusieurs nationalités : Azerbaïdjanais, Géorgiens, Arméniens et Russes. Cependant, Koba se heurte à Chaoumian et cherche à l'évincer, au point que ses camarades le soupçonnent de l'avoir dénoncé à la police – dès cette époque, le caractère du futur Staline est marqué par sa brutalité et sa facilité à s'emporter. En mars 1908, Djougatchvili est emprisonné et déporté ; il s'évade en juin 1909 et reprend sa place à la direction clandestine du comité de Bakou. Arrêté de nouveau en mars 1910, il s'évade en février 1912. Il n'a pas pu participer à la conférence de Prague (janvier 1912), au cours de laquelle il est coopté au Comité central du parti bolchevik et devient un de ses principaux dirigeants de l'intérieur. En avril 1912, il est à Saint-Pétersbourg, où il participe à la création du journal Pravda (la Vérité). C'est en effet lui qui signe le premier éditorial du nouveau journal. Il est arrêté une fois encore et déporté en Sibérie occidentale, d'où il s'évade une nouvelle fois…
En novembre 1912, il est appelé par Lénine à venir travailler auprès de lui à Cracovie (alors en territoire autrichien). À la demande de ce dernier, il rédige plusieurs articles sur les problèmes nationaux. C'est au bas d'un article sur « le Marxisme et le problème national » qu'apparaît pour la première fois la signature Staline (« l'Homme d'acier »). Dans cet article, tout en défendant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, il présente une vision très centraliste du problème national dans l'Empire russe. Surtout, il donne une définition restrictive de la nation, qui, selon lui, ne peut exister sans territoire.
Après être allé à Vienne, Staline rentre à Saint-Pétersbourg, mais est arrêté huit jours après son retour (février 1913) sur dénonciation de Malinovski, député bolchevique et, en même temps, agent de l'Okhrana, la police politique du tsar. Déporté dans le nord de la Sibérie, étroitement surveillé, il reste quatre ans dans une région au climat pénible et éloignée de toute civilisation. C'est la révolution de février-mars 1917 qui va le libérer.
Dès lors, l'histoire de Staline se confond avec celles de la révolution et de l'Union soviétique.
Le tsar Nicolas II a abdiqué le 15 (2, ancienne datation) mars 1917 devant le succès du mouvement révolutionnaire à Petrograd et son extension en province. Un Gouvernement provisoire s'est formé, dirigé par le prince Lvov. La bourgeoisie gouverne, tandis que le soviet de Petrograd est dirigé par les mencheviks.
C'est le 25 (12) mars 1917 que Staline revient à Petrograd, de retour de déportation. En l'absence de Lénine – encore en Suisse –, il joue un rôle important dans la direction du parti bolchevik, en particulier à la Pravda. Tout en combattant les thèses de la droite du parti bolchevik – représentée par Kamenev, favorable au « soutien critique » du Gouvernement provisoire et proche des mencheviks –, il critique la gauche du parti, qui, avec Molotov, exige la rupture complète avec le Gouvernement provisoire, le soviet de Petrograd et les mencheviks.
Cette attitude centriste de Staline est vivement critiquée par Lénine dès son retour de Suisse le 16 (3) avril. Lénine considère qu'il faut combattre vigoureusement la politique du Gouvernement provisoire, dirigée par la bourgeoisie et soutenue par le soviet de Petrograd et les mencheviks. La guerre continue, et le Gouvernement provisoire se refuse à toute réforme importante. Après quelque hésitation, Staline se rallie aux thèses de Lénine et, au printemps 1917, il est élu au Comité central du parti lors de la septième conférence panrusse, où il défend la résolution proposée par Lénine.
De mai à novembre 1917, il soutient sans défaillance Lénine et joue un rôle essentiel dans l'organisation du parti bolchevik, en même temps qu'il s'affirme comme un spécialiste du problème des nationalités.
Quand Lénine redevient clandestin à la fin de juillet 1917, il dirige le parti ; de nombreux leaders, Kamenev et Trotski, entre autres, sont emprisonnés. Malgré la répression, l'influence bolchevik se développe rapidement chez les ouvriers, dans l'armée et même chez les paysans. Le Gouvernement provisoire, dirigé depuis le 6 août (24 juillet) par Aleksandr Kerenski, se refuse à mettre fin à la guerre et mécontente une opinion de plus en plus sensible au mot d'ordre de paix.
En septembre 1917, le commandant en chef de l'armée, le général Lavr Kornilov, tente avec la complicité du Gouvernement provisoire un coup d'État destiné à instaurer une dictature militaire antibolchevik. Les bolcheviks organisent la lutte contre Kornilov et réussissent à mettre en échec le coup d'État. En même temps, ils deviennent majoritaires aux soviets de Petrograd et de Moscou ainsi que dans un grand nombre de soviets de villes et de régiments.
C'est alors que Lénine, toujours dans la clandestinité, propose la préparation d'une insurrection destinée à éliminer le Gouvernement provisoire, complice du coup d'État militaire. Il faudra près d'un mois au Comité central du parti bolchevik pour se décider : ce sera chose faite le 23 (10) octobre 1917. Pendant cette période, Staline est, avec Iakov Sverdlov et Trotski, un des plus solides soutiens de Lénine. Il ne joue pas cependant dans la préparation de l'insurrection un rôle dominant, du moins pas aussi important qu'il ne le prétendra plus tard, mais sans doute plus essentiel que ne le dira Trotski. Représentant du parti au Comité révolutionnaire du soviet de Petrograd et membre du Bureau politique du parti, organisme qui vient d'être créé au sein du Comité central, il est à Smolnyï (quartier général de l'insurrection) un des principaux agents d'exécution du parti.
Au lendemain de la révolution d'octobre, lorsque le Conseil des commissaires du peuple (en fait le gouvernement) est constitué, Staline est nommé commissaire aux Nationalités. Ce poste peut apparaître comme secondaire. En réalité, il est délicat et important car l'Empire russe était avant la révolution une mosaïque de nationalités extrêmement diverses. Le nouveau pouvoir soviétique va, dès le 15 (2) novembre, proclamer les droits des peuples de Russie : « 1° égalité et souveraineté des peuples de Russie ; 2° droit des peuples de Russie de disposer d'eux-mêmes jusqu'à séparation et constitution d'un État indépendant ; 3° suppression de tous les privilèges nationaux ou religieux ; 4° libre développement des minorités nationales et groupes ethniques habitant le territoire russe. »
Ces principes posés, il reste à les appliquer, et ce n'est pas chose facile. Les puissances étrangères utilisent la situation pour renforcer leurs positions dans les anciennes colonies russes. Ici et là, les nationalistes de droite combattent les bolcheviks, souvent encore très faibles dans certaines régions périphériques de l'Est (en Asie moyenne), dans le Caucase et même en Finlande. Enfin, la guerre civile menace de toutes parts, et l'intervention étrangère se poursuit jusqu'en mars 1918 ; le conflit continue avec l'Allemagne, et celle-ci, même après la signature du traité de Brest-Litovsk, poursuit ses opérations en Ukraine. Après le 11 novembre 1918, Britanniques et Français relaieront Allemands et Turcs.
Staline, dans la mission qui lui est confiée, fait preuve de patience et de compréhension, du moins dans les premières années du nouveau régime. Sa position personnelle est forte, encore qu'obscure. Un des quatre membres de l'exécutif du Comité central désigné après la révolution (avec Lénine, Trotski et Sverdlov), Staline est également nommé représentant du parti bolchevik à l'exécutif du Conseil des commissaires du peuple (une sorte de cabinet restreint qui groupe trois bolcheviks, Lénine, Trotski et Staline, et deux socialistes-révolutionnaires de gauche). C'est dire qu'il est en fait, après Lénine et Trotski, l'un des premiers dirigeants de la Russie soviétique. Au moment des discussions fort vives qui opposent entre eux les dirigeants bolcheviks avant la signature du traité de Brest-Litovsk, Lénine est longtemps mis en minorité, mais Staline est un de ceux qui le soutiennent. C'est d'abord Trotski, opposé à la signature du traité, qui l'emporte au sein du Comité central le 17 février, et il faut la reprise de l'offensive allemande le lendemain et l'effondrement de l'armée soviétique pour que, le 22 février, le Comité central adopte la position défendue par Lénine et Staline, et renoue les pourparlers de paix.
La guerre civile, cependant, s'étend et, dès l'été de 1918, elle fait rage sur tout le territoire de l'ancien Empire tsariste. Comme tous les dirigeants bolcheviks, Staline se rend alors sur le front. À l'origine, il est chargé d'assurer le ravitaillement en blé de la capitale, et son quartier général se trouve sur la Volga, à Tsaritsyne, la future Stalingrad. En octobre-novembre 1919, les armées blanches, après de violents combats, subissent une défaite écrasante. Trotski, commissaire du peuple à la Guerre, et Staline se disputeront les honneurs de la victoire.
Rappelé à Moscou avec tous les honneurs de la guerre, Staline repart à plusieurs reprises pour le front en 1919 contre Anton Denikine, puis en 1920 lors de la campagne de Pologne. C'est l'armée d'Egorov, par son indiscipline, qui est responsable de la défaite de l'Armée rouge en Pologne, et Staline, qui en est le commissaire politique, en est rendu largement responsable par Trotski. C'est cependant au cours de cette période que Staline se constitue un groupe de fidèles, Caucasiens et Russes, qui l'accompagneront dans son ascension au pouvoir. Décoré de l'ordre du Drapeau rouge, il n'a, sans doute, pas la popularité de Trotski au lendemain de la guerre civile, mais il apparaît dans les cercles dirigeants bolcheviks comme un organisateur efficace et un dirigeant capable. C'est pourquoi Lénine, tout en lui laissant le commissariat du peuple aux Nationalités, lui confie la direction de l'Inspection ouvrière et paysanne, un organisme de contrôle important à ses yeux et destiné à lutter contre la bureaucratie.
Vainqueurs, les bolcheviks se trouvent à la direction d'un pays ruiné, après quatre ans de guerre étrangère et trois ans de guerre civile. Il y a eu au total, de 1914 à 1921, plus de 13 millions de victimes, dont 8 millions au cours de la terrible famine de l'hiver de 1921-1922. L'industrie n'existe pratiquement plus, et l'agriculture est tellement médiocre qu'à peine la moitié des terres cultivées en 1913 sont ensemencées en 1921. À l'héritage déjà lourd du tsarisme (avec l'arriération culturelle en particulier) s'ajoutent ceux de la guerre. La Russie soviétique, d'autre part, reste isolée. À ses frontières, les grandes puissances établissent un « cordon sanitaire » destiné à contenir le « péril bolchevik ». Reconnue seulement en 1924 par la France et la Grande-Bretagne, l'U.R.S.S. ne le sera qu'en 1933 par les États-Unis. On ne doit pas perdre de vue tous ces faits quand on étudie l'activité de Staline à partir de 1922. Ceux-ci ne justifient rien, mais ils permettent de mieux comprendre.
Le 3 avril 1922, après le XIe Congrès du parti, Staline est élu secrétaire général de celui-ci. C'est un poste relativement nouveau, à l'origine essentiellement administratif. Les circonstances vont lui donner une importance grandissante. En effet, Lénine tombe gravement malade quelque temps après et meurt le 21 janvier 1924. Avant d'être écarté totalement des affaires par la maladie, il a eu le temps de juger avec sévérité l'action de Staline. Dans des notes rédigées en décembre 1922, considérées comme son testament, il a critiqué la conduite répressive de Staline en Géorgie et lui a reproché de ressusciter le chauvinisme russe et d'utiliser les méthodes autoritaires des tsars. « Le camarade Staline devenu secrétaire général a maintenant un énorme pouvoir entre les mains et je ne suis pas sûr qu'il sache toujours user de ce pouvoir avec assez de prudence. » « Staline est trop brutal », ajoute-t-il, et il propose de le remplacer au secrétariat général (mais non de le démettre) par un « homme plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades […] ».
Néanmoins, Staline reste secrétaire général, et son autorité s'affirme au fil des ans. Jusqu'à la mort de Lénine, les assauts de la « troïka » – Staline, Zinoviev et Kamenev – contre Trotski sont relativement modérés, d'autant que le pays est alors en crise. Les attaques portent sur la politique économique mais aussi sur les conceptions plus générales du bolchevisme : Staline justifie sa politique de répression menée au Caucase, attaque Trotski qu'il accuse de mener une activité fractionnelle au sein du parti, d'avoir des vues économiques erronées, et critique ses Leçons d'Octobre parues en octobre 1924. Il parvient peu à peu à l'isoler, en envoyant ses partisans à l'étranger (Rakovski, Krestinski…) ou dans des régions reculées de l'U.R.S.S., ou en les démettant simplement de leurs fonctions. Trotski, condamné par une résolution du Comité central de janvier 1925, n'intervient pas en faveur de Kamenev et de Zinoviev, attaqués par Staline lors du XIVe congrès du parti en octobre 1925, mais accepte de s'allier à eux l'année suivante, ce qui n'empêche pas Staline de l'emporter : Trotski et Zinoviev sont exclus du parti le 15 novembre 1927, et leurs partisans ainsi que ceux de Sapronov le sont lors du XVe congrès du parti, le 18 décembre 1928.
Tout en jouant à certains moments la modération, Staline met ses opposants dans la position d'« aventuristes », de destructeurs de la cohésion du parti, dont il se présente comme le seul garant. Son entreprise est facilitée par le fait que ses opposants eux-mêmes renoncent à utiliser toutes les armes à leur disposition ; ainsi, Trotski et Nadejda Kroupskaïa, veuve de Lénine, vont jusqu'à nier l'existence du « Testament » de Lénine au nom de l'unité du parti. Staline sait aller jusqu'au bout de son raisonnement et le parti bolchevik, compte tenu des nécessités du moment, serre les rangs derrière lui. La révolution, en effet, a échoué partout ailleurs qu'en Russie, et il semble peu probable qu'elle triomphe de sitôt. La construction du « socialisme dans un seul pays », théorie définie par Staline, s'impose dès lors comme un impératif, s'opposant nettement à l'internationalisme prôné par Lénine. Au-delà des querelles personnelles entre les « héritiers de Lénine », Staline, Trotski, Kamenev, Boukharine, Zinoviev, il y a des choix fondamentaux à faire. Staline les fait avec le plus de netteté, et c'est pourquoi il triomphe. La N.E.P. (nouvelle politique économique), inaugurée par Lénine, permet, entre 1921 et 1928, de reconstruire le pays pratiquement sans aide étrangère, les grands pays industriels boycottant l'Union soviétique pendant de longues années.
La construction du socialisme dans un seul pays devient le mot d'ordre du parti bolchevik, d'un parti qui reste faible malgré sa victoire en raison même des conditions dans lesquelles il a triomphé. Staline domine le parti, et le parti domine les soviets et l'État. La Russie tsariste n'avait ni traditions ni structures démocratiques. La guerre civile a obligé les bolcheviks à répondre par la « terreur rouge » à la « terreur blanche ». La police politique (la Tcheka, devenue la Guépéou en 1922) a pris une importance démesurée. Habitué à la clandestinité, puis à la guerre, le parti bolchevik est organisé sur les principes du centralisme démocratique, mais le centralisme l'emporte vite sur la démocratie. La guerre civile a créé un « parti unique », et la Constitution soviétique est fondée sur l'inégalité électorale, puisqu'une voix ouvrière vaut 25 000 voix paysannes.
À la fin de 1927, Trotski, Zinoviev et Kamenev exclus du parti bolchevik, l'autorité de Staline est désormais considérable. Fort des succès de la N.E.P., Staline engage alors l'Union soviétique sur la voie de l'industrialisation accélérée. L'U.R.S.S. est en effet, en 1929, encore un pays rural pour les quatre cinquièmes, et la révolution, après avoir nationalisé les terres, les a distribuées aux paysans. Afin d'industrialiser rapidement, il faut utiliser les capitaux d'origine rurale, du fait même de l'absence d'investissements étrangers. La collectivisation des terres est donc à la fois une nécessité économique et une donnée de principe de l'économie socialiste. Le drame pour le parti bolchevik et pour l'Union soviétique résidera dans le fait que tout cela se fera hâtivement et en recourant à des mesures autoritaires. La planification permet de concentrer les forces disponibles sur les secteurs décisifs de l'industrie lourde, mais cela ne peut se réaliser qu'au prix d'une mobilisation de toutes les énergies s'accompagnant d'une fuite en avant : les objectifs initiaux du premier plan quinquennal sont doublés, triplés, quintuplés selon les branches. Accompagnée d'une disparition de toute la sphère privée, puis de l'embrigadement, voire de l'asservissement, des classes laborieuses, la course à la production se traduit aussi par les mouvements de « compétition socialiste » : travailleurs de choc à partir de 1929, puis stakhanovisme à partir de 1935.
En même temps, les méthodes de plus en plus autoritaires de Staline se heurtent à la résistance naissante de nombre de communistes, même si le monolithisme du parti communiste est devenu total en 1933 après la chute de Boukharine et de l'« opposition de droite ». D'une part, l'économie socialiste fait des progrès sérieux – l'industrialisation est une réalité en 1939 –, l'évolution culturelle est immense et l'analphabétisme est liquidé chez les gens de moins de quarante ans ; seule l'agriculture piétine, en raison de la collectivisation. D'autre part, Staline, appuyé par la police politique (la Guépéou est devenue le N.K.V.D. en 1934), élimine systématiquement tous ceux qui critiquent ou pourraient critiquer sa politique. Après le XVIIe Congrès du parti communiste de l'U.R.S.S., tenu en 1934 et qui a marqué un coup d'arrêt à son autoritarisme, l'assassinat de Kirov en décembre 1934 ouvre une ère de terreur que rien ne justifie. Cent dix-sept exécutions capitales sont immédiatement ordonnées à la suite de cet attentat, et, en 1937, Staline « révélera » que le principal assassin de Kirov était en fait Guenrikh Iagoda, pourtant l'un de ses plus proches collaborateurs et l'instrument de sa politique terroriste en tant que dirigeant de la Guépéou. Aux procès de Moscou sont jugés et condamnés de 1936 à 1938 la plupart des dirigeants de la révolution puis la purge s'étend rapidement à des centaines de milliers de cadres dans les domaines administratif, militaire, économique, culturel. Ces grands procès, dont des prototypes plus modestes, appliqués à des intellectuels et à des mencheviks, avaient déjà été organisés au début des années 1930, sont de sinistres mises en scène au cours desquelles les anciens dirigeants bolcheviques confessent les pires crimes, et notamment l'espionnage au profit de l'« impérialisme » étranger. Sous le contrôle du N.K.V.D., les camps de travail forcé se remplissent de millions de personnes, dont la plupart disparaissent dans ce qui sera plus tard connu sous le nom de goulag. Le « stalinisme » s'exprime également dans le culte du chef, dont les portraits et les statues apparaissent partout. Au XIVe Congrès du parti, dit « des vainqueurs », en février 1934, Staline est devenu, dans la description de Kirov, « le plus grand homme de tous les temps et de tous les pays ». Cette déification atteint son apogée en 1936 – année de l'adoption de la nouvelle Constitution soviétique, dite « stalinienne » –, puis lors du soixantième et du soixante-dixième anniversaire de Staline.
Staline vit jusqu'en 1933 au Kremlin, dont il ne sort guère, sinon pour les cérémonies officielles sur la place Rouge. La plupart de ses compagnons de jeunesse et même ses amis de la révolution disparaissent tragiquement, dont un grand nombre sur son ordre. Le pouvoir suprême accentue le côté solitaire de sa personnalité.
Très jeune encore, Staline a épousé Ekaterina Svanidze, qui est morte en 1906 ; leur fils deviendra général de l'Armée rouge. Après la révolution, il s'est marié avec une très jeune fille, Nadejda Allilouïeva, qui se suicidera en 1932 dans des circonstances restées mystérieuses, sans doute ulcérée par la politique de son mari. Celui-ci fera fusiller deux de ses beaux-frères, et quatre belles-sœurs seront déportées.
En 1939 commence la Seconde Guerre mondiale. L'Union soviétique reste neutre jusqu'en juin 1941 en vertu du pacte de non-agression avec l'Allemagne hitlérienne. Les Occidentaux (France et Grande-Bretagne) ont refusé de signer un accord militaire et économique face à l'Allemagne hitlérienne. À Munich, Français et Britanniques ont traité avec Hitler sans consulter l'U.R.S.S., cependant que les États-Unis restent neutres jusqu'en décembre 1941. Si, du point de vue soviétique, le pacte germano-soviétique se justifie – il faut gagner du temps –, on comprend mal, en revanche, que Staline et l'Union soviétique soient surpris par l'agression hitlérienne du 22 juin 1941, car le gouvernement soviétique a reçu des informations précises à ce sujet. Avec les difficultés de 1932-1933, dues aux conditions de la collectivisation des terres, les défaites qui suivent l'invasion allemande seront le plus grand échec de Staline. Pendant plus d'une semaine, Staline disparaît même de la scène politique. Le 3 juillet 1941, il s'adresse cependant aux Soviétiques pour les appeler à la lutte contre les envahisseurs. Président du Conseil des commissaires du peuple depuis le 6 mai 1941 (il remplace Molotov), il devient président du Comité d'État pour la défense, puis commandant en chef de l'Armée rouge, concentrant ainsi dans ses mains tous les pouvoirs civils et militaires. En octobre 1941, malgré la menace allemande, il décide de rester à Moscou. Le 6 novembre, il prononce un discours qui en appelle ouvertement aux sentiments patriotiques de ses sujets à la station de métro Maïakovski et, le 7 novembre – les Allemands sont à moins de 100 km de la capitale –, il passe en revue les troupes sur la place Rouge à l'occasion du XXIVe anniversaire de la révolution d'octobre. Les succès militaires soviétiques lui permettent de s'attribuer une stature de grand capitaine. En 1943 il se fait maréchal, en 1945 généralissime.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale se termine, l'U.R.S.S., dont la participation à la victoire sur Hitler a été décisive, bénéficie d'un prestige énorme dans le monde, et Staline, qui la dirige, est au zénith de sa gloire. Il est difficile de suivre Nikita Khrouchtchev quand celui-ci, en 1956, révèle que Staline dirigeait les opérations militaires au moyen d'un simple globe terrestre. Au demeurant, le témoignage des généraux soviétiques le contredit formellement. On ne peut attribuer tous les maux au dirigeant soviétique. En vérité, Staline est une personnalité complexe, dont l'action s'exerce dans des conditions historiques difficiles : il est à la fois un dictateur sanglant et le « petit père des peuples ». Chacun peut juger son action selon ses critères politiques et idéologiques, mais l'important est de bien connaître les conditions générales dans lesquelles elle s'est exercée.
La victoire de l'U.R.S.S. dans la Seconde Guerre mondiale a été obtenue au prix de sacrifices énormes : plus de 20 millions de morts (700 000 rien que pour les victimes civiles de Leningrad) et près de la moitié du pays dévasté par les nazis.
Il faut donc reconstruire le pays, et cela demande du temps et de nouveaux sacrifices. À Yalta en février 1945, puis à Potsdam du 17 juillet au 2 août, Staline a tenté de trouver un accord pour l'après-guerre avec ses alliés occidentaux britanniques et américains, mais l'U.R.S.S. ne possède alors pas la bombe atomique (la première bombe atomique soviétique date de 1949). Sa supériorité sur le plan de l'armement classique est donc contrebalancée par son infériorité atomique. Il lui faut dépenser des sommes énormes pour rattraper son retard, ce qui ne peut que retarder son développement économique. Pourtant, malgré la guerre froide (marquée par le blocus de Berlin et la guerre de Corée), l'U.R.S.S. connaît un certain développement industriel et culturel après 1947. Les industries spatiale et nucléaire sont créées à cette époque ; cependant les biens de consommation ne progressent pas aussi vite, et les difficultés agricoles sont considérables.
Après la victoire, Staline impose la domination soviétique sur la majeure partie de l'Europe de l'Est. Sans se désintéresser des partis communistes étrangers, il subordonne encore plus qu'auparavant toute visée internationaliste aux intérêts soviétiques. Il crée alors le Kominform (1947), imposant aux partis communistes (notamment après la rupture avec Tito en 1949) le soutien inconditionnel de la politique soviétique et l'adoption du dogmatisme diffusé par Jdanov. La dernière période le voit régner sans partage sur ce nouvel empire, dans un style ouvertement autocratique, et le congrès du parti n'est plus réuni avant 1952.
Les dernières années de la vie de Staline sont donc marquées par les difficultés de la reconstruction et de la guerre froide. Honoré à l'égal d'un dieu, Djougatchvili-Staline devient de plus en plus soupçonneux. Il écarte les militaires vainqueurs de la guerre, comme Joukov, et s'apprête même à éliminer ses collaborateurs les plus proches, tandis que les camps de travail forcé accueillent tous ceux qui doutent ou pourraient douter du « génie du chef ». Sur le plan idéologique, le régime devient de plus en plus nationaliste russe et xénophobe, ce qui prend entre autres la forme d'une campagne contre le « cosmopolitisme » à partir de 1948. En janvier 1953, l'« affaire des blouses blanches », prétendu complot monté par des médecins juifs, doit donner le signal à la fois d'une vaste purge et d'une répression antisémite. Peut-être l'affaire est-elle fabriquée de toutes pièces, ou, plus probablement, correspond-elle au complot dirigé par Beria, Khrouchtchev et Molotov qui cherchent à écarter Staline, y compris en l'assassinant.
Depuis près de vingt ans, Staline vit dans une « datcha » près de Moscou, à Kountsevo, de plus en plus solitaire. Il passe l'été sur les bords de la mer Noire, dans le Caucase. Il ne se montre jamais en public, sinon le 1er mai et le 7 novembre, lors des grands défilés sur la place Rouge.
Le 1er mars 1953 au soir, Staline reçoit des amis à sa « datcha » de Kountsevo. Ce sont des dirigeants du parti. Quelque temps après le départ – on a beaucoup bu –, dans la nuit du 1er au 2 mars 1953, le dirigeant soviétique est victime d'une hémorragie cérébrale, dont il meurt le 5 mars 1953 à 21 h 50. Il a soixante-treize ans.
Embaumé, son cadavre est placé dans le mausolée de la place Rouge à Moscou, à côté de celui de Lénine, quelques mois après une cérémonie funèbre où des millions de personnes ont pleuré le « père des peuples », le vainqueur de Stalingrad.
Dès l'année suivante, le nom de Staline commence à disparaître des journaux. Devant le XXe Congrès du parti communiste de l'U.R.S.S., en 1956, Khrouchtchev, dans une séance à huis clos, présente un rapport secret, où il déclare : « Le but du présent rapport n'est pas de procéder à une critique approfondie de la vie de Staline et de ses activités. […] Ce qui nous intéresse, c'est de savoir comment le culte de la personne de Staline n'a cessé de croître, comment ce culte devint, à un moment précis, la source de toute une série de perversions graves et sans cesse plus sérieuses des principes du parti, de la démocratie du parti, de la légalité révolutionnaire. » Le rapport s'appuie sur des documents de Lénine et de sa femme, N. Kroupskaïa, mettant en évidence la grossièreté de Staline, puis montre les méthodes de lutte que ce dernier employait contre les opposants à travers le N.K.V.D., critique son rôle durant la Seconde Guerre mondiale, et enfin illustre sa paranoïa à travers le complot des blouses blanches. Le but de Khrouchtchev est de montrer que les succès obtenus par l'U.R.S.S. sont dus pour l'essentiel au parti, et non à son défunt dirigeant. Le rapport secret est donc plus une dénonciation de Staline seul que des méthodes qu'il mit en œuvre, et c'est pourquoi la déstalinisation amorcée lors du XXe Congrès s'est révélée fort incomplète, comme devaient le montrer les événements de Berlin ou de Prague quelques années plus tard.
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