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antisémitisme

Ces bons Juifs
Ces bons Juifs

Doctrine ou attitude systématique de ceux qui sont hostiles aux Juifs et proposent contre eux des mesures discriminatoires.

Introduction

Peu après la guerre franco-allemande de 1870 paraissent en Allemagne, presque simultanément, deux ouvrages. Le premier, Juif du Talmud (Talmudjude, 1871), écrit par le chanoine Auguste Rohling, professeur à l'université impériale de Prague, connaît un prodigieux succès grâce, notamment, aux polémiques que suscitent ses innombrables erreurs et contre-vérités. En 1885, Auguste Rohling est condamné pour diffamation, ce qui l'oblige à quitter sa chaire mais n'empêche pas, en 1889, trois traducteurs différents de publier en France trois versions de l'ouvrage.

Le second livre, la Victoire du judaïsme sur le germanisme (Der Sieg des Judentums über das Germanentum), est dû à l'homme que l'on crédite de l'invention du terme d'antisémitisme, Wilhelm Marr. Il paraît en 1873 et rencontre un succès immédiat : pas moins de dix éditions dans les années qui suivent. Comme le note l'historien de l'antisémitisme Léon Poliakov, « si le catholique Rohling, épigone de l'antijudaïsme chrétien sous sa forme la plus sanguinaire, représente le passé, l'ex-socialiste Wilhelm Marr, qui transpose le débat sur le terrain racial, annonce l'avenir ». La fin du xixe siècle connaît donc une inflexion, voire une mutation de l'antisémitisme. Phénomène enraciné principalement dans le christianisme, il se mue en une idéologie qui postule l'existence d'une « race » juive.

1. Des origines incertaines

L'antisémitisme est-il aussi ancien que le judaïsme lui-même ? Naît-il quand le christianisme se différencie d'avec le judaïsme pour devenir une religion autonome ? Les historiens en débattent. Certains, comme Léon Poliakov ou Jules Isaac, tiennent pour assuré que l'antisémitisme naît avec le christianisme, qu'il en est un produit. D'autres insistent au contraire sur la permanence d'actes ou de propos hostiles envers les Juifs, dont on trouve des traces notamment dans la Genèse en ce qui concerne les Égyptiens, ou dans le livre d'Esther, pour ce qui est de la situation des Juifs dans la Perse du ve siècle, où la tentative de les éliminer échoua.

1.1. L'Antiquité préchrétienne

En dehors des écrits scripturaires (de l'Écriture sémite), un petit nombre de textes témoigne de la réalité de l'antisémitisme dans l'Antiquité préchrétienne. Les Juifs vivent alors, et ce dès le viiie siècle avant notre ère, dispersés dans un vaste espace qui ne cesse de s'étendre. En effet, la Diaspora (mot grec qui signifie « dispersion ») est largement antérieure à la prise de Jérusalem par Titus, en 70, et à la destruction du second Temple. À cette date, il est probable que 5 à 6 millions de Juifs vivent dans quelque 500 localités sur tout le pourtour de la Méditerranée, dont 1,5 million en Palestine. L'hostilité dont ils sont l'objet prend essnetiellement pour cible leurs pratiques religieuses particulières : le refus de manger de la viande de porc, le respect du repos du shabbat, la circoncision – marque de l'Alliance avec Dieu faite dans la chair du garçon le septième jour après sa naissance – et surtout leur monothéisme. Ce peuple est considéré, dans le système religieux romain, comme « impie » et comme asocial. Comme le souligne le grand historien Salo W. Baron, « il n'est presque pas une note de la cacophonie antisémite médiévale et moderne qui ne soit déjà perceptible dans le chœur des écrivains anciens ».

1.2. Le christianisme : vers un antijudaïsme doctrinaire

Le christianisme introduit pourtant une première rupture décisive. Il est en effet fondé par le Juif circoncis Jésus, dont les disciples se recrutent non parmi les païens, mais parmi les Juifs qui le reconnaissent comme le Fils de Dieu, certains s'y refusant. L'antagonisme entre les deux religions issues du même tronc est donc absolu, violent, et l'hostilité est réciproque. Malgré tout, les actes d'animosité de l'Église contre une Synagogue alors très prosélyte s'estompent pour quasiment disparaître au iie siècle.

Tout change quand les chrétiens, qui étaient minoritaires dans les débuts largement païens du Bas-Empire, se retrouvent en position dominante. La simple opposition théologique se mue alors en un véritable antijudaïsme doctrinaire, qui, dans les pays où le christianisme structure la société, s'inscrit dans les pratiques et dans les lois.

Au cœur de cet antisémitisme, une idée simple, promise à un grand avenir : les Juifs sont un peuple déicide. Ils sont tenus pour responsables de la mort du Fils de Dieu, Jésus. La crucifixion et le refus entêté de reconnaître en Jésus le Messie expliquent, sinon justifient, toutes les catastrophes et toutes les persécutions dont ils sont l'objet. Car l'immensité de la faute mérite une éternelle expiation. Faut-il pour autant faire disparaître le peuple juif de la Terre ? Les chrétiens d'alors ne le pensent pas, car le peuple juif est pour eux le peuple témoin.

Pour Pascal – qui tient par ailleurs en grande estime le peuple juif et ses apports –, il est nécessaire que celui-ci subsiste pour « la preuve de Jésus-Christ […] et qu'il soit misérable pour le prouver ». Bien plus tard toutefois, en 1962, l'historien Jules Isaac analysera le véritable système d'avilissement du peuple juif progressivement mis en place par l'Église catholique et qu'il appellera « l'enseignement du mépris ».

2. De croisade en calomnie

2.1. Le temps des croisades

À partir du ive siècle, les décrets ordonnés par divers conciles se multiplient tandis que les Juifs sont victimes d'exactions variées. Mais c'est avec les croisades que la haine populaire s'enflamme. Elles visent à soustraire le tombeau du Christ aux mains des « infidèles », c'est-à-dire des musulmans. Pourquoi aller combattre si loin les mahométans alors que d'autres infidèles, les Juifs, vivent parmi les chrétiens ? Au lendemain de la prédication de la première croisade par Urbain II, en 1095 au concile de Clermont, et malgré l'opposition et la protection de certains évêques, des foules populaires se déchaînent. Des Juifs sont massacrés dans presque toute la France mais surtout en Allemagne, dans la vallée du Rhin. Spire, Worms, Mayence, Trèves, Ratisbonne, Prague deviennent autant de lieux du triste martyrologe juif. Les massacres se répètent lors de la deuxième croisade (1147). En 1320, lors d'un mouvement d'insurrection populaire qui rappelait la Croisade des pastoureaux, plus de 100 communautés juives du sud-ouest de la France sont rayées de la carte.

Pour en savoir plus, voir l'article les croisades.

2.2. Calomnies et légendes

Le temps des croisades voit aussi se forger des calomnies et légendes antisémites tenaces, puisqu'elles vont perdurer jusque dans la seconde moitié du xxe siècle. Elles s'articulent pour l'essentiel autour de l'épisode de la Pâque qui précède la Passion. Le dernier repas de Jésus, la Cène pour les chrétiens, eut lieu lors du Seder, le repas de Pessah, qui, dans la tradition juive, célèbre la sortie d'Égypte. En 1144, à Norwick en Angleterre, naît le fantasme du meurtre rituel (développé plus tard par Auguste Rohling) à l'occasion de la découverte de l'assassinat d'un jeune garçon la veille du Vendredi saint (jour de la Passion), assassinat dont les Juifs sont tenus pour responsables.

Des affabulations similaires, avec quelques variantes, se multiplient en Angleterre, puis en France et en Allemagne et dans toute l'Europe chrétienne. Dans certains cas, l'enfant aurait été crucifié. Son sang serait indispensable à la fabrication du pain azyme, que les Juifs consomment pendant la période de la Pâque. D'autres fois, c'est le cœur d'un enfant chrétien que les Juifs doivent se partager. Papes et empereurs ont beau juger ces accusations sans fondement, elles continuent leur chemin, un chemin marqué de violences meurtrières contre les Juifs.

2.3. Le Moyen Âge

Ces derniers sont aussi accusés de profaner les hosties et, au début du xive siècle, d'empoisonner l'eau des puits. Quand la terrible Peste noire décime l'Europe, certains y voient le résultat d'un complot juif destiné à détruire la chrétienté. L'année 1348 est pour les Juifs une année particulièrement tragique. Ils sont massacrés par milliers à Strasbourg, Colmar, Worms… L'Europe est devenue, selon le titre d'une chronique, une « vallée de larmes ».

C'est aussi au Moyen Âge que les Juifs se voient confinés dans certaines activités économiques interdites aux chrétiens, notamment le prêt d'argent, qui peut se transformer en usure, alors que d'autres activités, comme le métier des armes et le travail de la terre, leur sont interdites. Périodiquement, les Juifs sont expulsés. En France, par exemple, la grande expulsion est le fait de Philippe IV le Bel (1306). En Espagne, l'année même où Christophe Colomb découvre l'Amérique (1492), les Juifs doivent se convertir ou quitter le pays.

À la veille de la Révolution française, les communautés juives de l'Europe chrétienne sont des communautés méprisées, humiliées, qui vivent dans des quartiers séparés et parfois dans de véritables ghettos fermés.

3. De l'émancipation des Lumières à l'antisémitisme d'État du xixe siècle

3.1. L'émancipation des Juifs au xviiie siècle en Europe occidentale

Au xviiie siècle cependant, dans le sillage du mouvement des Lumières, se développe l'idée que les Juifs sont des hommes comme les autres, qu'ils doivent être émancipés, c'est-à-dire recevoir les droits de citoyens, ce qui permettrait tout à la fois leur « régénération » et leur assimilation. Des auteurs allemands et français expliquent que la situation d'abaissement moral dans laquelle se trouveraient les Juifs serait liée à la place qui leur est faite dans la société.

En 1787, l'Académie royale des arts et sciences de Metz met au concours la question suivante : « Est-il des moyens de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux en France ? » L'abbé Grégoire remporte un des prix. Député à l'Assemblée nationale constituante, il sera l'un des artisans de la loi d'émancipation des Juifs promulguée le 27 septembre 1791. Le comte de Clermont-Tonnerre déclare pour sa part : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. »

L'émancipation des Juifs de France est suivie par celle des Juifs d'autres pays d'Europe. À la fin du xixe siècle, en Europe occidentale, les Juifs sont en principe des citoyens comme les autres, de confession mosaïque. C'est en Europe centrale et orientale que la situation des Juifs devient alors la plus précaire.

3.2. La situation des Juifs en Europe centrale et orientale

Persécutés dans l'Occident chrétien, de nombreux Juifs venus d'Allemagne se sont installés au Moyen Âge plus à l'est, en Pologne. Jusqu'au xviie siècle, ils y vivent dans une tranquillité et une prospérité relatives. Pour les Juifs de Pologne, l'année terrible est 1648, celle du « Déluge ». Les massacres perpétrés alors par l'hetman Bogdan Khmelnitski et les Ukrainiens font des dizaines de milliers de morts et anéantissent des centaines de communautés.

Pour en savoir plus, voir l'article Pologne : histoire.

Avec les partages de la Pologne à la fin du xviiie siècle, l'Empire tsariste, qui jusqu'alors avait refusé les Juifs sur son territoire, devient le pays où résident près de la moitié des Juifs du monde. Ceux-ci vivent confinés dans une large bande de territoire sur les marges occidentales du pays, laquelle constitue, de la Baltique à la mer Noire, une « zone de résidence ». La misère y est grande.

Près d'un siècle après l'émancipation en Europe occidentale, certains Juifs caressent pourtant l'espoir d'une évolution similaire, que l'avènement du tsar libéral Alexandre II rend moins illusoire. Mais, avec l'assassinat de celui-ci, en 1881, et le règne de tsars autocrates, ces espoirs sombrent. Les Juifs sont confrontés à un véritable antisémitisme d'État, qui les étrangle économiquement. Périodiquement, ils sont victimes de vagues de pogroms (1881-1884 ; 1903-1906 ; et, dans la Pologne nouvellement indépendante, 1918-1921).

Les pogroms

Le mot « pogrom » d'origine russe, entré dans de nombreuses langues, signifie « dévastation ». Il désigne ces épisodes où la violence populaire, couverte, voire attisée par le pouvoir, se dirige contre les Juifs. Ces derniers sont alors victimes de pillages, de destructions, de viols, de meurtres. C'est ainsi que, entre les années 1880 et la Grande Guerre, 2 millions de Juifs émigrent vers les États-Unis d'abord, terre de salut, mais aussi vers l'Amérique du Sud, la Palestine ou divers pays d'Europe occidentale, la France notamment. Pourtant, c'est dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique que les violences antijuives dans l'est de l'Europe changent d'échelle. En effet, si les pogroms de l'époque tsariste faisaient des victimes par dizaines, les violences antijuives qui se déchaînent lors de la guerre civile, particulièrement en Ukraine, dues pour l'essentiel aux armées blanches, génèrent des dizaines de milliers de morts.

3.3. Une prétendue « race » juive

Dans la seconde moitié du xixe siècle, alors que l'antisémitisme chrétien est loin d'avoir disparu (une accusation de meurtre rituel sera à l'origine d'un pogrom dans la ville polonaise de Kielce en 1946, au lendemain de la Shoah), l'antisémitisme revêt un nouvel aspect. Pour certains, être juif ne ressortit plus à la seule religion, mais à la « race ». Nul Juif ne peut à leurs yeux échapper à son destin, même par la conversion. Pour d'autres, dans la lignée de l'ouvrage de Karl Marx la Question juive, celle-ci est liée au capitalisme. L'antisémitisme en deviendrait presque « révolutionnaire » !

Parallèlement, alors que triomphe l'État-nation, les Juifs, pourtant citoyens, sont perçus par certains, du fait de leur prétendue « race », comme étrangers, inassimilables. Une nouvelle conception de l'histoire des hommes, dont le fondement est tout à la fois la hiérarchisation des races et leur évolution, voit ainsi le jour. Elle s'exprime notamment dans un ouvrage précurseur du Français Joseph Arthur de Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855), qui affirme que toutes les civilisations ont sombré dans la décadence en raison du mélange des « races ». Selon lui, à l'origine du monde, les races, inégales certes, sont néanmoins pures ; c'est le mélange, le métissage qui ravale les meilleures au rang des pires. Pour illustrer cette thèse, Gobineau prend l'exemple de la « race » aryenne. Partis de l'Asie centrale, ces « seigneurs » se sont dissous dans les flots des races des pays traversés.

3.4. La IIIe République et l'affaire Dreyfus

En France, le krach, en 1882, d'une grande banque catholique, l'Union générale, dont la « banque juive » et plus particulièrement les Rothschild seraient responsables, est le prétexte d'un déferlement antisémite. En 1886, Édouard Drumont publie la France juive. Avec 114 éditions en un an, l'ouvrage, véritable pot-pourri de toutes les idées antisémites, connaît un triomphe. C'est un des plus grands succès de librairie de la fin du siècle. Drumont décrit les particularités physiques supposées caractériser le Juif, dénonce tout à la fois les Juifs « déicides » et « la banque juive », surtout les Rothschild, « alliance du Juif et de l'Allemand », à une époque où le nationalisme français, volontiers revanchard, réclame la restitution de l'Alsace et de la Lorraine, « les deux sœurs perdues » lors de la guerre franco-allemande de 1870.

Ce climat s'exacerbe avec l'arrestation du capitaine Alfred Dreyfus, le 15 octobre 1894. Quand le journal de Drumont, la Libre Parole, annonce la nouvelle, une partie de la presse, notamment catholique avec la Croix, se déchaîne aussi. La dégradation de Dreyfus le 5 janvier 1895, dans la cour de l'École militaire, est l'occasion de manifestations antisémites qui divisent la France et bouleversent le correspondant du journal viennois Neue Freie Presse,Theodor Herzl suscitant son projet d'État juif.

Pour en savoir plus, voir l'article l'affaire Dreyfus.

La période qui va de la réhabilitation de Dreyfus en 1906 (grâce à l'action d'hommes comme Émile Zola) au début de la crise de 1929 est une de celles où l'antisémitisme atteint, en France, son étiage. La crise économique le verra resurgir. La désignation de Léon Blum à la présidence du Conseil, en 1936, va le porter jusque dans la Chambre des députés. Xavier Vallat, le 6 juin 1936,l'interpelle en ces termes : « Votre arrivée au pouvoir, monsieur le président du Conseil, marque incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain va être gouverné par un Juif. J'ose dire à haute voix ce que le pays pense en son for intérieur ; il est préférable de mettre à la tête de ce pays un homme dont les origines appartiennent à son sol plutôt qu'un subtil talmudiste. »

4. Propagande et rumeurs antisémites en Allemagne

C'est en Allemagne qu'est inventé le mot « antisémitisme ». Les Juifs y représentent 1 % environ de la population globale, au xixe siècle comme dans le premier tiers du xxe siècle. Au fil des ans, cette population augmente et se concentre progressivement dans les grandes villes, en se regroupant dans certaines professions. De plus, comme ailleurs, en France notamment, elle est grossie d'un mince filet d'immigrants en provenance de l'Est, les Ostjuden (ou Ashkénazes), reconnaissables par leur langue, le yiddish, et leurs coutumes. Et comme ailleurs, l'émancipation a été suivie d'une formidable ascension sociale ; les Juifs sont relativement nombreux dans le commerce, la finance, le journalisme, la culture, les professions libérales – médecine et droit.

La « question juive » demeure très présente dans le champ politique durant les années 1880-1890, sous la forme de partis antisémites, puis connaît une relative éclipse de 1890 environ à 1912, année où elle resurgit à l'occasion des élections au Reichstag, alors que la gauche est en forte progression et que les Juifs, devant l'hostilité manifeste des conservateurs, rejoignent en grand nombre le parti social-démocrate. L'élection de nombreux députés juifs au Reichstag suscite une véritable hystérie antisémite, que la guerre elle-même ne parvient pas à calmer. Bien que les Juifs aient, comme tous les autres citoyens allemands, rejoint leurs unités, la rumeur les dénonce comme lâches et « planqués ».

La haine antisémite se focalise sur l'industriel Walther Rathenau, à qui est confié un nouveau département, celui des ressources de guerre au ministère de la Guerre. Les Juifs sont alors accusés d'être des « profiteurs de guerre ». « L'araignée commençait à sucer doucement le sang du peuple allemand. Par le biais des sociétés d'économie de guerre, on avait trouvé l'instrument grâce auquel on pouvait, peu à peu, en finir avec l'indépendance économique de la nation », écrira Hitler dans Mein Kampf. Dans la logique de ces accusations, le ministère de la Guerre prussien procède à un recensement des Juifs dont il ne publie pas les résultats, les jugeant « accablants ». Au lendemain de l'armistice, un groupe nationaliste et antisémite publie de faux résultats qui alimentent la propagande. Il faut attendre le début des années 1920 pour que les données soient analysées, montrant que les Juifs se sont autant battus sur le front que le reste de la population allemande.

5. « L'antisémitisme rédempteur »

5.1. Saul Friedländer

C'est sous la république de Weimar que prend corps et se diffuse ce que Saul Friedländer appelle « l'antisémitisme rédempteur », qui « voit dans la lutte contre les Juifs la composante prédominante d'une vision du monde dans laquelle les autres thèmes racistes ne sont qu'accessoires. Dans cette perspective, la principale cause de “dégénérescence” tiendrait à la pénétration des Juifs dans le corps politique allemand, dans la société allemande et dans le sang allemand. La germanité et le monde aryen courraient à leur perte faute de s'unir pour combattre les Juifs dans une lutte à mort. La rédemption ne surviendrait que si l'on se libérait des Juifs – en les chassant, voire en les anéantissant ». Ce courant, Friedländer le situe à la rencontre du christianisme allemand, du néoromantisme, du culte mystique du sang aryen sacré et du nationalisme conservateur.

5.2. Jacob Katz

Pour certains historiens, l'antisémitisme chrétien constitue son seul fondement. Jacob Katz le définit ainsi comme « la continuation du rejet prémoderne du judaïsme par le christianisme même quand il abandonna toute prétention d'être légitimé par le judaïsme ou professa lui être contraire. » Revendiquer un antisémitisme transcendant « la fracture judéo-chrétienne », comme le fait le nazisme par exemple, est une « simple déclaration d'intention. Aucun antisémite, même antichrétien, ne renonça jamais à utiliser contre les Juifs des arguments qui s'ancraient dans le dénigrement des Juifs et du judaïsme des périodes antérieures ».  Jacob Katz est probablement excessif. Certains aspects de l'antisémitisme moderne sont inédits. Il a sans doute raison d'insister sur la reprise, par l'antisémitisme moderne, de bien des thèmes de l'antisémitisme chrétien. C'est le cas de la présentation du Juif comme étranger, inassimilable et asocial. Le Juif demeure ainsi l'Autre, celui qui a refusé avec obstination de reconnaître le Christ. C'est, pour reprendre la terminologie de Hannah Arendt, le paria. C'est aussi celui qui complote. Comme le note Saul Friedländer, « l'antisémitisme moderne ressuscita cette double image dont la dimension menaçante et occulte nourrissait le thème récurrent des principales théories sur le complot juif ».

5.3. Le thème du complot

Le thème du complot visant à la domination du monde se répand notamment avec la diffusion, active jusqu'à aujourd'hui dans un grand nombre de pays arabes, des Protocoles des sages de Sion. Le texte avait été forgé au milieu des années 1890 sur ordre du chef du bureau parisien de l'Okhrana, la police secrète tsariste. C'est après la révolution bolchevique et la Grande Guerre, dans un contexte de crise et d'inquiétudes, que ce faux commence à se propager. Les Protocoles décrivent de prétendues délibérations de pseudo-sages de Sion au cours de vingt-quatre réunions secrètes, l'objectif étant de mettre sur pied le « gouvernement mondial des Juifs ».

5.4. H. S. Chamberlain

Parmi les « penseurs » qui jouèrent un rôle décisif dans la diffusion de l'antisémitisme en Allemagne, on trouve Houston Stewart Chamberlain, anglais de naissance. Admirateur de Richard Wagner, il épouse la plus jeune fille du compositeur, Eva, et s'établit en 1909 à Bayreuth, où il fréquente les milieux nationalistes allemands. Dans les Fondements du XIXe siècle (Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts, 1899), il affirme la supériorité de la « race aryenne », majoritairement représentée en Allemagne et appelée à dominer le monde si elle réussit à s'affranchir du principe corrupteur représenté par les Juifs.

Comme le note Winfried Schüler, « il est dans la nature des idéologies antisémites d'utiliser un modèle ami/ennemi plus ou moins extrême. L'antisémitisme de Bayreuth doit néanmoins son originalité indiscutable à la détermination avec laquelle l'opposition entre germanisme et judaïsme est élevée au rang de thème central de l'histoire du monde ». Comme la France juive de Drumont, les Fondements du xixe siècle sont un formidable succès de librairie. En 1915, il s'en était déjà vendu 100 000 exemplaires. Hitler méditera l'ouvrage de Chamberlain et rendra visite à ce dernier en 1923 : « Le prophète alors paralysé de “l'antisémitisme rédempteur” se vit accorder le bonheur suprême de rencontrer – et de saluer en tant que tel – l'homme qui devait sauver l'Allemagne des Juifs », écrit Friedländer. Hitler assistera aux obsèques de Chamberlain, le 9 janvier 1927, à Bayreuth.

6. L'antisémitisme d'État du IIIe Reich

6.1. L'idéologie fanatique de Mein Kampf

L'ampleur de l'antisémitisme de Hitler se lit dans Mein Kampf, autobiographie et profession de foi politique qu'il rédigea lors de sa détention à Landsberg après l'échec du putsch de Munich de 1923 ; l'ouvrage fut publié en 1925. L'antisémitisme y nourrit une vision du monde apocalyptique. Donnons simplement quelques citations : « Si le Juif, grâce à sa croyance marxiste, remporte la victoire sur les peuples de ce monde, son diadème sera la couronne mortuaire de l'humanité. Alors notre planète recommencera à parcourir l'éther comme elle l'a fait il y a des millions d'années : il n'y aura plus d'hommes à sa surface. » […] « Aujourd'hui, je crois que j'agis selon la volonté du Créateur tout-puissant : en me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l'œuvre du Seigneur. »

Hitler développe ses obsessions antisémites dans de nombreux discours et dans le second volume de Mein Kampf, paru en 1927. Après le 30 janvier 1933, il ne s'agit plus seulement d'une idéologie fanatique, mais de la possibilité de mettre en actes un antisémitisme d'État dont l'objectif est de rendre le IIIe Reich judenrein, « propre de Juifs », ou judenfrei, « libre de Juifs ».

6.2. Le programme antijuif du parti national-socialiste

Le programme en 2vingt-cinq points du parti nazi, établi le 24 février 1920, développait les buts de sa politique antijuive. Les indications sont concrètes : « Ne peuvent être citoyens que les membres de la nation. Ne peuvent être membres de la nation que ceux qui sont de sang allemand, sans considération de confession. Aucun Juif ne peut donc être membre de la nation » (point 4) ; « Quiconque n'est pas citoyen ne peut vivre en Allemagne que comme hôte et doit être soumis à la réglementation sur les étrangers » (point 5) ; « Le droit de voter les lois de l'État et d'élire son gouvernement ne peut appartenir qu'à des citoyens » (point 6) ; « Toute nouvelle entrée de non-Allemands devra être interdite. Nous demandons que tous les non-Allemands entrés en Allemagne depuis le 2 août 1914 soient forcés immédiatement de quitter le Reich » (point 8) ; le point 23 exige que la presse soit aux mains des seuls Allemands.

La mise en actes de ce programme n'est pas linéaire. Elle subit parfois, pour des raisons d'opportunité politique, des coups d'arrêt ou des pas en arrière. Raul Hilberg perçoit pourtant un schéma définissable, appliqué d'abord dans le Reich, puis dans les pays que l'Allemagne occupa après le déclenchement de la guerre. Il s'agit d'abord de définir qui est juif, puis d'exproprier les Juifs. À partir de 1941, c'est l'annihilation des Juifs qui passe à l'ordre du jour.

6.3. Les lois aryennes

Le 7 avril 1933 est promulguée la première loi aryenne sur la « restauration de la fonction publique », dont les Juifs sont désormais exclus comme ils le sont progressivement des professions libérales, de l'armée, des métiers de la culture et de la presse. C'est donc une politique d'apartheid, de ségrégation, qui se met en place. Le 15 septembre 1935, les lois de Nuremberg « pour la protection du sang et de l'honneur allemands » interdisent les mariages et les relations sexuelles entre « Aryens » et Juifs. Ces derniers sont privés de leur citoyenneté. Pour appliquer cette loi, il est nécessaire de définir qui est juif.

C'est chose faite avec l'arrêté du 14 novembre 1935 : « Est juif celui qui est issu d'au moins trois grands-parents juifs. Est juif celui qui appartient à la communauté religieuse juive. » Il est en effet impossible de trouver un critère « racial », issu notamment de l'anthropométrie. Les définitions du Juif feront toutes appel à la religion. Elles sont néanmoins « raciales » dans le sens où la descendance de celui qui a été juif par la religion, est également considérée comme juive, même si elle s'est éloignée de la religion mosaïque jusqu'à se convertir au protestantisme ou au catholicisme. Une large partie des Juifs d'Allemagne choisit alors d'émigrer (150 000 environ de 1933 à 1938). Les Juifs sont aussi contraints de céder leurs biens. C'est l'aryanisation. Ainsi, à la veille de la guerre, les liens anciens qui reliaient les Juifs d'Allemagne à leurs concitoyens ont été méticuleusement coupés. Les Juifs allemands vivent alors dans un ghetto véritable, quoique invisible.

7. Le meurtre planifié

7.1. Ghettoïsation

Jusqu'au printemps 1941, il n'a pas été question d'exterminer les Juifs des territoires allemands ou occupés par l'Allemagne, mais « seulement » de les expulser en confisquant leurs biens. Toutefois, cette « solution de la question juive » par l'émigration devient vite impossible. L'Allemagne compte environ 350 000 Juifs en 1938, mais, quand l'Autriche est rattachée au Reich, en mars 1938, le chiffre monte à 540 000. Chaque nouveau territoire rattaché, annexé ou occupé – Tchécoslovaquie, Pologne, Pays-Bas, Belgique, France – fait entrer dans l'orbite nazie une importante population juive.

C'est en Pologne, où vivent 3,3 millions de Juifs, que les nazis vont élaborer les formes les plus aiguës de persécution. Dès le mois de novembre 1939, les Juifs âgés de plus de douze ans sont obligés de porter un brassard blanc frappé d'une étoile de David bleue. Ils sont rapidement concentrés dans des ghettos, d'abord dans les territoires polonais incorporés au Reich. Durant l'année 1940, le mouvement d'enfermement gagne le gouvernement général de Pologne avec la création du ghetto de Varsovie (octobre 1940), puis de Cracovie (mars 1941) et de Lublin (avril 1941).

7.2. La « Shoah par balles » et la conférence de Wannsee

Avec l'invasion de l'Union soviétique, le 22 juin 1941, commence la destruction systématique des Juifs. Dans le sillage de la Wehrmacht, de petites unités de la SS et de la police sont chargées d'exterminer sur place toute la population juive. Ce massacre est placé sous l'autorité du RSHA, l'Office central de la sécurité du Reich. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un appareil d'État se voit confier l'organisation d'une destruction de masse. Le RSHA a ainsi formé quatre Einsatzgruppen, « groupes mobiles d'intervention », soit 3 000 hommes environ en tout, qui assassinent au moins 900 000 Juifs, dont plus de 30 000 dans le ravin de Babi Yar, situé dans la banlieue de Kiev (→ massacre de Babi Yar).

La politique de destruction entre dans sa seconde phase à l'automne 1941, avec la déportation des Juifs vers des lieux installés à la seule fin de les mettre à mort. Le 20 janvier 1942, alors que les déportations ont déjà commencé, que les camions à gaz fonctionnent à Chełmno, rebaptisée par les Allemands Kulm, Reinhard Heydrich, chef du RSHA et adjoint de Himmler à la tête des SS, réunit dans une villa de Wannsee, un faubourg berlinois, une conférence qui rassemble quinze secrétaires d'État appartenant à tous les secteurs de l'État allemand : il s'agit de délibérer précisément sur « l'évacuation » et la mise à mort des 11 millions de Juifs recensés sur le Vieux Continent, Angleterre et Espagne comprises.

Classée « affaire secrète du Reich », la conférence de Wannsee met à l'ordre du jour la « solution finale ». « Il va sans dire, déclare Heydrich en préambule, qu'une grande partie d'entre eux s'éliminera tout naturellement par son état de déficience physique. Le résidu qui subsisterait en fin de compte, et qu'il faut considérer comme la partie la plus résistante, devra être traité en conséquence. En effet, l'expérience de l'histoire a montré que, libérée, cette élite naturelle porte en germe les éléments d'une nouvelle renaissance juive. »

Quand se tient la conférence de Wannsee, les centres où les Juifs doivent être transférés pour être mis à mort au moyen de gaz, sont déjà en construction. « Le fait le plus frappant, écrit Raul Hilberg, dans les opérations du centre de mise à mort, c'est que, à la différence des phases préliminaires du processus de destruction, elles n'avaient aucun précédent. Jamais, dans toute l'histoire de l'humanité, on n'avait ainsi tué à la chaîne. »

Pourtant, l'assassinat par le gaz avait un précédent récent dans l'Allemagne nazie. Entre 1939 et 1941 avaient été gazés 5 000 enfants infirmes, handicapés mentaux ou physiques, et 70 000 adultes, aliénés mentaux, séniles, incurables. Ces opérations dites d'euthanasie furent en fait, note Hilberg, la « préfiguration conceptuelle en même temps que technique et administrative de la “solution finale” qui allait être mise en œuvre dans les camps de la mort ».

7.3. D'Auschwitz à Auschwitz-Birkenau

Après les premiers gazages de Chełmno, au moyen de camions spécialement aménagés, sont ouverts les centres de Bełzec, de Sobibór et de Treblinka. Enfin commence la transformation du camp de concentration d'Auschwitz en un lieu adapté au meurtre de masse.

En été 1941, le commandant du camp d'Auschwitz, Rudolf Höss, est convoqué par Himmler. Ce dernier l'informe que le Führer a ordonné la solution finale et qu'Auschwitz a été choisie pour en être le théâtre. Le camp de concentration lui-même existe depuis le printemps 1940. Himmler avait alors ordonné de construire près de la ville d'Oświęcim, rebaptisée Auschwitz, un camp pour interner les Polonais. En mars 1941, prévoyant que l'invasion de l'URSS ferait de nombreux prisonniers, Himmler avait décidé la construction d'un second camp, à 3 kilomètres du premier, près du village de Brzezinka (Birkenau en allemand). L'espace immense de cette terre marécageuse et sa proximité avec le nœud ferroviaire de Cracovie, idéal pour acheminer des convois de toute l'Europe, expliquent le choix de Himmler.

Höss fait construire des installations encore inédites, destinées à permettre l'anéantissement à une échelle inouïe. Ce sont de grandes chambres à gaz couplées à des crématoires. Juifs et Tziganes sont amenés par train à Auschwitz de toute l'Europe occupée. En 1942 arrivent des convois d'Allemagne, de Slovaquie, de France, de Pologne, de Belgique, de Yougoslavie, de Bohême-Moravie, de Norvège. De mars à août 1943, 50 000 Juifs de Salonique sont déportés au cours d'une opération d'une violence terrible. Ils sont suivis, à partir de l'automne, par ceux d'Italie. Mais c'est avec l'arrivée de plus de 430 000 Hongrois, à partir d'avril 1944, que la destruction atteint un niveau encore inégalé. Les chambres à gaz et les fours crématoires fonctionnent jour et nuit, et une partie des corps sont brûlés dans des fosses creusées à cet effet.

7.4. La destruction des Juifs d'Europe

Le bilan global est accablant. Dans la Destruction des Juifs d'Europe (1961), Raul Hilberg a établi que 800 000 Juifs étaient morts par suite de l'enfermement dans les ghettos et de privations, 1 300 000 par des exécutions en plein air des Einsatzgruppen et autres fusillades, et 3 millions dans les centres de mise à mort. Certaines communautés ont alors quasiment disparu, comme celles d'Allemagne, des Pays-Bas ou de Salonique. Le judaïsme polonais et sa culture tissée autour de la langue yiddish furent anéantis à jamais. Des 3 300 000 Juifs qui vivaient dans ce pays en 1939, ne restait que quelques dizaines de milliers en 1945.

Pour en savoir plus, voir l'article la Shoah.

8. L'antisémitisme après la Shoah

Quoique le génocide des Juifs fût connu de leurs contemporains, la mesure de son ampleur ne fut prise que plus tard. Le génocide est très loin de constituer l'aspect principal du procès des grands criminels de guerre qui s'ouvre à Nuremberg en novembre 1945 (→ procès de Nuremberg). La prise de conscience de ce que fut la destruction des Juifs d'Europe et de ses conséquences tant éthiques que politiques émergea lentement. La capture d'Adolf Eichmann et son procès à Jérusalem, en 1961, marquèrent une étape. Dans les années 1970, la recherche historique sur la Shoah tout comme les activités de mémoire – construction de mémoriaux, commémorations – se développèrent de façon importante.

8.1. Staline contre le « nationalisme juif »

C'est en Union soviétique que s'initia, dès l'après-guerre, un nouveau courant antisémite, bien qu'un tiers des Juifs de ce pays eussent péri dans le génocide. Leur mémoire ne fut d'ailleurs jamais célébrée. À Babi Yar, quand un monument fut construit, le caractère juif des victimes ne fut même pas mentionné, comme d'ailleurs sur le mémorial international érigé à Birkenau, dans la Pologne alors démocratie populaire. Mais surtout, dès 1944, Staline relança la lutte contre le « nationalisme juif ». En 1948, le grand acteur Salomon Mikhoëls, qui avait présidé aux destinées du Comité juif antifasciste, fut liquidé. Son assassinat fut suivi par l'arrestation de l'élite intellectuelle juive, surtout des écrivains de langue yiddish, qui avaient participé activement aux combats du comité. Le 12 août 1952, après un procès inique dont les minutes ont été publiées ces dernières années, 24 intellectuels juifs furent exécutés dans le plus grand secret. Dans le même temps, les milieux culturels étaient systématiquement épurés. L'apogée de cet antisémitisme fut le « complot des Blouses blanches », dont la thématique renoue avec celle, apparue au Moyen Âge, du complot de Juifs empoisonneurs. Des médecins, dont 6 Juifs, sont incarcérés : ils auraient tenté d'empoisonner Staline. Leur procès devait se tenir le 18 mars 1953 et donner le prétexte d'une vaste déportation de Juifs en Sibérie. La mort de Staline, le 5 mars, stoppa le processus.

8.2. L'antisionisme soviétique

En URSS, l'antisémitisme fut affublé d'une nouvelle dénomination : celle d'« antisionisme ». L'antisionisme, c'est-à-dire l'opposition à la constitution d'un État juif en Palestine, est une constante chez Lénine, puis Staline. Pourtant, en 1947, à l'ONU, le ministre des Affaires étrangères Andreï Gromyko soutint la création de l'État d'Israël. Dès l'automne 1948, une inflexion dans la politique soviétique se faisait sentir. En octobre 1948, Golda Meir arrive à Moscou comme ambassadeur du jeune État hébreu. Elle assiste à un service à la grande synagogue de Moscou, où elle est ovationnée. De nombreuses demandes de visa sont alors déposées. Ceux qui avaient ainsi manifesté leur sympathie sont arrêtés. Ainsi, l'hostilité à l'État hébreu rejoint celle visant ceux des Soviétiques qui, d'une façon ou d'une autre, souhaitent rester juifs.

Le pamphlet publié en 1977 par Valeri Emelianov, Qui se tient derrière Jimmy Carter et les eurocommunistes ? est représentatif de l'amalgame entre antisionisme et antisémitisme. Il dresse la liste de tous les Juifs ou francs-maçons appartenant au gouvernement Carter, auteurs et acteurs d'un complot visant à étrangler une Union soviétique qui doit se défendre par « la création d'un large front mondial antisémite et antimaçonnique, sur le modèle des fronts antifascistes […]. Car la menace d'une domination mondiale du sionisme, fixée pour l'an 2000, pèse sur tous les goyim [non-Juifs, en hébreu] de la Terre ».

Cet antisémitisme, note Poliakov, croît vers 1985-1990. Tout opposant – le savant Sakharov comme l'historien Youri Afanassiev – se voit stigmatisé comme russophobe et, par conséquent, comme juif… Avec l'avènement de Gorbatchev, puis avec la fin du communisme, l'émigration en Israël devient libre. Plusieurs centaines de milliers de Juifs quittent l'Union soviétique à cette époque. Naissent alors des organisations antisémites qui reprennent les thèmes de l'époque tsariste, les Protocoles des sages de Sion notamment.

9. Antisionisme et antisémitisme

La question de l'État d'Israël et le problème palestinien, ainsi que le conflit d'Israël avec ses voisins du Proche-Orient, ont alimenté dans certains pays arabes une propagande où antisionisme et antisémitisme sont difficiles à distinguer.

Depuis la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, le mot « sioniste » a fréquemment été utilisé à la place du mot « juif », et l'antisionisme de certains est souvent devenu un alibi recouvrant un antisémitisme traditionnel. Lors du procès de Rudofl Slánský, raconte Arthur London dans l'Aveu, chaque fois qu'un des personnages inculpés était juif, le policier notait « sioniste ». À London qui protestait, l'interrogateur répondit que, dans une démocratie populaire, il était interdit de désigner quelqu'un comme juif. On le nommait donc « sioniste ». C'est aussi sous couvert d'antisionisme qu'est lancée en Pologne, en 1968, une campagne antisémite qui aboutit à chasser du pays les derniers Juifs.

Comme le montre Meïr Waintrater, si l'on peut être hostile à la création d'un État juif – ce qui fut d'ailleurs la position du Bund lui-même, parti socialiste juif – et critiquer la politique israélienne sans être pour autant antisémite, il n'est plus toujours question de cela dans « l'antisionisme actuel », devenu « une interprétation quasi magique où la mauvaise nature d'Israël découlerait de son identité juive. Figure qui, de manière spontanée, appelle sa symétrie. Les défauts des Juifs diasporiques sont illustrés, à l'intention du public, par les défauts – réels ou supposés– de l'État sioniste. Les calculs des uns se mêlent aux préjugés des autres, à la faveur d'une assimilation qui s'opère, à travers le mot “sionisme”, entre des éléments objectifs de la politique israélienne et des représentations relatives aux Juifs en général. L'antisémitisme ordinaire acquiert une dimension internationale, en même temps que les échos des polémiques proche-orientales s'enrichissent de thématiques antijuives. Le sionisme, en un mot, représente le mauvais Israël de ceux-ci et le mauvais Juif de ceux-là. » Ce procès fait au sionisme évoque pour Waintrater l'engouement passé pour les Protocoles des sages de Sion. « Dans les deux cas revient le nom de Sion, cette colline de Jérusalem qui représente la Ville sainte avec une nuance un peu mystique. Dans les deux cas aussi, l'évocation des Juifs est associée à de sombres fantasmes de domination. […] Les antisémites avérés ne sont pas seuls à nourrir d'obscures croyances sur un “gouvernement mondial” des Juifs, dont une connaissance même superficielle de la réalité juive suffirait pourtant à prouver l'inanité. La référence au sionisme servira d'exutoire à ces obsessions en leur donnant un habillage moderne et rationnel. Celui qui attaque aujourd'hui le sionisme – et non pas, par exemple, la politique du gouvernement israélien – vise par là une entité qu'il serait bien en peine d'identifier mais dont les contours coïncident étrangement avec ceux des Sages de Sion : judaïsme, conspiration, désir de conquête. »

10. Révisionnisme et négationnisme

Un courant né dès l'après-guerre est apparu dans le débat public à la fin des années 1970 : le « révisionnisme », ou « négationnisme », qui nie l'existence des chambres à gaz et, par là, le génocide des Juifs. Dès la fin de la guerre, en effet, une extrême droite alors marginalisée tenta de délégitimer le tribunal de Nuremberg et de minorer l'ampleur des crimes du nazisme. Maurice Bardèche publie en 1948 un ouvrage, Nuremberg ou la Terre promise : pour lui, le procès de Nuremberg est la vengeance des vainqueurs. Dénoncer les crimes nazis sert à masquer ceux des Alliés : Dresde ou Hiroshima. Pourtant, comme l'écrit Florent Brayard, « il aura fallu que ce discours fasse un improbable détour par Paul Rassinier, l'exact contraire en somme de ces fascistes nostalgiques, au moment où, en 1950, il écrivit le Mensonge d'Ulysse ». Socialiste, pacifiste, résistant, déporté, Rassinier (1906-1967) s'interrogea d'abord simplement sur l'existence des chambres à gaz : il n'en avait pas vu dans les camps qu'il avait connus – Buchenwald et Dora, où, effectivement, il n'y en eut point. Puis il douta de leur réalité dans ses ouvrages ultérieurs. « Son évolution politique […] en était alors à son terme : ses éditeurs, ses lecteurs et ses idées étaient d'extrême droite et, comme eux, il était antisémite. » Si Rassinier ne nie pas qu'il y eut des Juifs assassinés, son successeur, Robert Faurisson, faisant fi de toutes les preuves, archives et témoignages, affirme que « jamais Hitler n'a ordonné ni admis que quiconque fût tué en raison de sa race ou de sa religion ». En 1978, Faurisson réussit à publier une tribune libre dans le journal le Monde, et à provoquer un débat public. Dès lors, ceux que Pierre Vidal-Naquet nomme « les assassins de la mémoire » n'ont cessé, en France mais aussi aux États-Unis ou en Allemagne, de tenter d'agiter l'opinion, soutenus, parfois discrètement, par divers mouvements ou partis politiques.