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Carolingiens

Les rois carolingiens de 884 à 986
Les rois carolingiens de 884 à 986

Dynastie qui succéda en Gaule aux Mérovingiens en 751, restaura l'empire d'Occident (800-887), régna sur la Germanie jusqu'en 911 et sur la France jusqu'en 987.

Famille d'origine austrasienne, les Carolingiens ont, du viiie à la fin du xe siècle, progressivement « dilaté » le regnum Francorum de son berceau gaulois à l'ensemble des terres italiennes et germaniques. C'est ainsi que s'est constitué un vaste empire dont l'apogée territoriale coïncide avec le règne de Charlemagne (768-814), mais dont le caractère unitaire n'a pas résisté à la pratique du partage successoral auquel recoururent ses héritiers.

1. Les sources

1.1. Les annales

Pour l'essentiel, la trame des événements n'apparaît que dans des chroniques assez succinctes, telle celle de Reginon de Prüm (?-915), allant jusqu'en 906, ou dans des annales officielles, dont les plus célèbres sont les Annales royales (741-829) et les Annales dites d'Éginhard, composées également au temps de Charlemagne et que complètent dans le temps les Annales parallèles, celles de Saint-Bertin (prolongation des Annales royales pour les années 830-882, portant plutôt sur l’ouest du monde franc, future France) et celles de Fulda notamment (leur pendant pour la Germanie, jusqu’en 887).

1.2. Les histoires

Plus élaborés sont les textes narratifs qui précisent le contenu des documents précédents, éclairant plus particulièrement le temps de Charlemagne et celui de ses héritiers, auxquels Eginhard, Thégan et Nithard consacrent leurs œuvres essentielles : le premier, sa Vie de Charlemagne, le deuxième sa Vie de l'empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, et le troisième son Histoire des fils de Louis le Pieux, dont l'étude doit être abordée en n'oubliant pas que les attitudes politiques de leurs auteurs ont pu influencer leur interprétation des faits ; ainsi Nithard prit parti en faveur de Charles le Chauve dans la querelle de succession qui l'opposa surtout à son frère aîné, l'empereur Lothaire.

1.3. Autres sources écrites

Moins suspects de partialité mais d'utilisation plus délicate sont les correspondances publiques et privées (celles d'Alcuin, d'Eginhard, d'Hincmar, de Loup de Ferrières notamment) et les ouvrages qui codifient des usages, tels que le De institutione regia de Jonas d'Orléans et le De ordine Palatii d'Hincmar de Reims. Il en va de même des sources diplomatiques, qu'elles soient ecclésiastiques (actes des synodes et des conciles, polyptyques des abbayes) ou surtout laïques (capitulaires, diplômes royaux). Ces dernières sources sont d'une valeur exceptionnelle et nous permettent de connaître les institutions politiques, économiques et religieuses.

1.4. Art et archéologie

À ces sources écrites, l'archéologie médiévale apporte d'utiles compléments d'information, en particulier en ce qui concerne la vie économique (trésors monétaires d'Amiens, de Rennes) ou la vie intellectuelle et artistique de l'Empire, surtout au ixe siècle (manuscrits, reliures, enluminures, etc.).

2. L’ascension des Pippinides (613-751)

Richement possessionnée en terres dans la région de Liège (Landen, Herstal, etc.), la famille carolingienne est directement issue de celle des Pippinides, qui entre dans l'histoire près d'un siècle et demi avant que l'un de ses membres accède à la dignité royale.

2.1. Pépin de Landen maire du palais d’Austrasie (vers 615-640)

Profitant des crises de succession qui affaiblissent périodiquement l'autorité des rois mérovingiens, par ailleurs ruinés par leurs trop importantes concessions foncières à leurs fidèles et surtout à l'Église, les Pippinides exercent, en effet, dès le début du viie siècle, la réalité du pouvoir en Austrasie, dont les rois Clotaire II puis Dagobert Ier confient le gouvernement à Pépin l'Ancien, dit Pépin de Landen. Chef de l'aristocratie austrasienne lors de la chute de Brunehaut en 613, maire du palais d'Austrasie (vers 615-640), celui-ci exerce cette fonction en alternance avec son gendre Ansegisel (vers 634-639), époux de Begga et fils de l'évêque de Metz, saint Arnoul, autre ancêtre des Carolingiens.

2.2. Grimoald et Childebert l’Adopté : une tentative de coup d’État ? (643-662)

Dès lors, la mairie du palais va rester pendant près d'un siècle la propriété des descendants de Pépin l'Ancien, dont le fils, Grimoald, n'hésite pas à faire assassiner le successeur, Otton, en 643, et à arracher à Sigebert III un acte d'adoption en faveur de son propre fils, Childebert (dès lors surnommé l'Adopté), à moins que, selon l’historien Matthias Becher, celui-ci ne soit en fait le fils de Sigebert, adopté par Grimoald pour évincer du pouvoir la reine Chimnechilde, veuve de Sigebert, et son fils Dagobert II. Quoi qu'il en soit, Grimoald règne, en fait, au nom de Childebert, de 656 à 662, date de son élimination probable par les Neustriens.

2.3. Une ascension réfléchie

Peut-être rendus prudents par l'échec de cette tentative prématurée d'usurpation (encore que Childebert, même fils de Grimoald, fût bien devenu un Mérovingien de manière tout à fait légale, par l’adoption), les Pippinides attendent dès lors près d'un siècle pour la renouveler avec succès. Pendant cette longue période, sous la direction successive des descendants communs d'Arnoul et de Pépin l'Ancien, c'est-à-dire Pépin le Jeune, dit de Herstal, et Charles Martel, respectivement fils et petit-fils d'Ansegisel et de Begga, ils se constituent une large clientèle en pratiquant une politique de concessions foncières. Charles Martel, notamment, prononce la confiscation des biens d'Église, dont il attribue les revenus à ses guerriers, affaiblissant par là même la seule puissance capable de s'opposer à la sienne à l'intérieur du regnum Francorum, celle du clergé.

2.4. Pépin de Herstal maître du regnum Francorum (687-714)

C'est cette politique qui permet à Pépin de Herstal de reprendre le contrôle de la mairie d'Austrasie dès 680, puis de remporter en 687 la victoire décisive de Tertry, qui lui assure également les mairies de Neustrie et de Bourgogne, qu'il abandonne parfois à son deuxième et à son troisième fils, Drogon et Grimoald II, afin de laisser à ces royaumes un semblant d'autonomie.

2.5. Charles Martel (714-741)

La succession de Pépin de Herstal

Un moment ébranlée par la crise successorale de 714 et par ses conséquences (assassinat de Grimoald II à Liège ; disparition de Pépin de Herstal au terme d'une longue maladie ; régence de sa veuve, Plectrude, au nom de son petit-fils Théodoald, âgé seulement de six ans ; révolte victorieuse de la Neustrie), la puissance des Pippinides est rapidement restaurée par un bâtard, Charles Martel, né vers 688 des amours de Pépin de Herstal et d'Alpaïde.

La victoire de Charles Martel

Vainqueur des Neustriens et de leur nouveau maire Rainfroi à Amblève en 716, puis à Vincy en 717, des Frisons et des Saxons en 719-720, enfin des Aquitains à Angers en 724, disposant par ailleurs du trésor de Pépin de Herstal, dont il enlève la garde à Plectrude en 717, Charles possède dès lors les moyens nécessaires pour restaurer l'unité de l'État franc, en particulier en procédant à la sécularisation des biens de l'Église et en venant finalement à bout de la résistance de tous ses adversaires germaniques, qu'ils soient bavarois, alamans (730), saxons (720-738) et frisons (733-784).

Le prestige de Charles Martel

Mais c'est surtout par les victoires qu'il remporte sur les musulmans, notamment à Poitiers, où il écrase en 732 les forces de l'émir d'Andalousie, Abd al-Rahman, qu'il acquiert un prestige assez grand pour fonder en légitimité sa dynastie. Il ne va pas pourtant jusqu'à la substituer à celle des Mérovingiens, qu'il s'efforce, au contraire, de faire survivre à elle-même à travers des souverains d'ascendance douteuse : Clotaire IV (718-719), Chilpéric II (715-721), l'homme des Neustriens, qu’il a récupéré, et Thierry IV (721-737), après lequel il se permet de laisser le trône vacant.

En fait, le transfert de pouvoirs des Mérovingiens aux Carolingiens, est pratiquement réalisé dès 737 lorsque Charles Martel décide de gouverner seul l'ensemble du regnum Francorum et, plus encore, à sa mort en 741, lorsqu'il procède au partage du royaume entre ses fils Carloman et Pépin, le premier recevant l'Austrasie, l'Alamannie et la Thuringe, le second la Neustrie, la Bourgogne et la Provence.

2.6. Pépin le Bref maire du palais (741-751)

L'œuvre de Pépin le Bref

Dès cette époque, et avant même l'abdication de Carloman en 747, la régénération du regnum Francorum est entreprise sur le triple plan religieux (rétablissement des assemblées synodales et de la hiérarchie ecclésiastique, à laquelle Carloman apporte une part encore plus active que son frère), administratif et monétaire (remise en vigueur des droits régaliens), politique et militaire (restauration de l'ordre franc en Aquitaine, en Bavière et en Alamannie aux dépens des ducs nationaux ; conquête de la Septimanie sur les musulmans). Tout naturellement, cette œuvre se poursuit au lendemain de l'accession de Pépin le Bref à la royauté en 751.

La prise de pouvoir par Pépin le Bref (751)

Un moment hésitant, puisqu'il s'abrite à son tour, entre 743 et 751, derrière la souveraineté théorique d'un « fantôme de roi, Childéric III » (Louis Halphen), le second fils et successeur de Charles Martel, Pépin le Bref (né vers 715), franchit le pas décisif en se faisant attribuer en 751 la dignité royale, contrairement à la tradition franque, mais avec l'accord du pape Zacharie. L'approbation de ce dernier est d'ailleurs soulignée par la cérémonie de Soissons, qui, à l'habituelle « élection » populaire par acclamation, ajoute une onction sainte qui fait du nouveau monarque l'élu de Dieu, l'oint du Seigneur et donc son mandataire sur terre. Par un curieux paradoxe, l'usurpation carolingienne, sublimée par le sacre, aboutit à donner à la fonction royale une dimension divine qui en exalte le détenteur.

Celle-ci est renforcée par le second sacre que reçoit Pépin le Bref du pape Étienne II, venu le rencontrer à Ponthion, puis à Saint-Denis en 754.

L’alliance avec l’Église

Mieux que tout autre acte, ces deux sacres montrent que la puissance des Carolingiens repose non seulement sur leur richesse foncière, sur la fidélité souvent intéressée de leur clientèle et « sur l'intelligence et l'audace des fondateurs de la dynastie », mais aussi sur leur « alliance avec l'Église » (Pierre Riché).

Cette alliance a pour contrepartie l'intervention de Pépin le Bref en Italie afin d'y défendre les intérêts de la papauté contre la menace lombarde. Par là même se trouve amorcée la politique d'expansion carolingienne, dont le résultat est cette dilatatio regni célébrée par Eginhard et qui entraîne parallèlement la « dilatation » de la chrétienté jusqu'à l'Elbe.

3. La formation de l'Empire carolingien (751-814)

3.1. L’armée, instrument de l’expansion

Une armée d’hommes libres

L'instrument d'exécution de cette politique est l'armée, constituée par la réunion des hommes libres du regnum, que le souverain requiert chaque année par un ordre d'appel (ban de l'ost) auquel nul ne peut se soustraire sous peine d'une amende de 60 sous. Fort coûteux, puisque chaque combattant doit assumer seul les frais de son équipement, de sa nourriture et de ses déplacements, ce service doit être allégé en 808, les propriétaires possédant moins de quatre manses étant désormais exemptés du service militaire personnel et assujettis seulement à se grouper pour fournir à l'ost un homme armé pour quatre manses.

Un équipement remanié

Dotée d'un équipement diversifié (l'arc pour engager le combat à distance ; la spata, lourde épée de fer bien trempée, longue de près d'un mètre ; la semi-spata, plus courte, mais plus facile à dégainer ; enfin le gladium, ou coutelas, pour poursuivre le combat au corps à corps), cette armée est redoutable moins par son infanterie que par sa cavalerie lourde, qui ajoute aux armes précédentes quatre pièces essentielles, dont trois sont défensives (écu, broigne [cuirasse] et casque) et une offensive (lance). Cet effacement du fantassin devant le cavalier résulte d'une transformation de l'art militaire qui se situe au plus tard au milieu du viiie siècle, puisque c'est vers 755 que Pépin le Bref se décide à retarder du Champ de mars au Champ de mai l'entrée en campagne de l'ost, vraisemblablement en raison des besoins considérables en fourrage.

3.2. La conquête carolingienne

La formation des États du pape

C'est d'ailleurs vers 755 que l'on peut situer le début de la dilatatio regni carolingienne. Répondant, en effet, à l'appel du pape Étienne II menacé jusque dans Rome par l'expansion lombarde d'Aistolf, Pépin le Bref franchit les Alpes à deux reprises, en 754 et en 756, contraignant ce dernier souverain à lui céder de nombreux territoires en Italie centrale ainsi que l'ancien exarchat de Ravenne, occupé par les Lombards depuis 751 mais toujours revendiqué par les Byzantins. Sans tenir compte de cette opposition, Pépin le Bref en fait aussitôt « donation à Saint-Pierre », accordant ainsi satisfaction aux prétentions que le pape fonde sur la fausse « donation de Constantin » (selon laquelle le premier empereur chrétien aurait remis au pape le gouvernement de l’Occident), et jetant par là même les bases territoriales de l'État pontifical.

Passé l'intermède du partage territorial et gouvernemental imposé par Pépin le Bref à ses deux fils Charles et Carloman (768-771), et qui trouve son terme avec le décès de ce dernier prince, la politique d'expansion reprend sous la conduite de son frère aîné, qui y gagne le surnom de Grand (Charlemagne, 768-814) ainsi que la couronne impériale.

La conquête de l’Italie

Cette politique s'exerce d'abord en Italie. À l'appel du pape Hadrien Ier, victime des empiétements incessants du nouveau roi des Lombards, Didier, Charlemagne intervient au-delà des Alpes en 773 ; il contraint Didier à capituler dans Pavie au terme d'une année de siège (juin 774) et à lui abandonner la couronne de fer des rois lombards, qu'il ceint aussitôt. Reconnu, entre-temps, « patrice des Romains » dans la Ville éternelle, il parachève la conquête de la Péninsule en envahissant le duché de Bénévent et en imposant à ce dernier son étroite tutelle en 786-787.

La conquête de la Germanie

La Germanie est le deuxième champ d'action de Charlemagne. À l'extrême nord, il pacifie définitivement la Frise, reportant la frontière septentrionale de son empire de l'embouchure du Rhin à celle de la Weser, au terme de durs combats (784-790).

Plus au sud et surtout plus à l'est, la soumission de la Saxe se révèle encore plus difficile. Chaque campagne victorieuse du souverain carolingien (772 et 774) est suivie de révoltes (773, 776…), auxquelles un chef westphalien, Widukind, donne un caractère de lutte inexpiable qui se poursuit de 778 à 785, date à laquelle ce dernier se résout à capituler et à accepter le baptême. Après d'ultimes et terribles soubresauts (793-797 et 798-804), la résistance saxonne s'effondre enfin au début du ixe siècle et permet de substituer au régime répressif institué en 785 un régime d'entente.

Enfin, à l'extrême sud et sud-est de la Germanie, Charlemagne annexe la Bavière après avoir fait enfermer en 788 le duc Tassilon pour trahison. Il conquiert la Styrie, la Carniole, la Slovénie, la Carinthie avant de pénétrer au cœur de l'empire des Avars.

La soumission des Avars et des Slaves

Au terme de plusieurs campagnes qui débutent en 791 et dont la dernière s'achève par la conquête du « Ring » (camp circulaire) avar, aux confins de la Pannonie, actuelle Hongrie (796), Charlemagne détruit cet empire dont plusieurs peuples slaves étaient les clients.

Entrés de ce fait en contact avec les Slaves tout au long de leur frontière orientale, les Francs réussissent à faire reconnaître leur influence dominante à ceux d'entre eux dont le territoire est situé entre la limite orientale de l'Empire carolingien et une ligne jalonnée approximativement par les cours de l'Oder et de la Tisza inférieure. Certains reconnaissent d'ailleurs assez volontiers l'autorité carolingienne, tels les Obodrites des confins de la Baltique, qui se soumettent spontanément dès 785 ; par contre, il faut attendre 806-807 pour que les Sorabes et les Bohêmes, et 812 pour que les Wilzes se résolvent à vivre en voisins respectueux de la puissance militaire carolingienne, à laquelle ils offrent un utile glacis protecteur.

La conquête amorcée de l’Espagne

Quant au troisième front, celui d'Espagne, il s'ouvre sur un désastre, celui du défilé de Roncevaux, où l'arrière-garde de l'armée carolingienne, surprise par les Basques, est massacrée ainsi que son chef, le comte de Bretagne Roland. Renouvelant son effort dans les années suivantes contre les musulmans de la péninsule Ibérique, Charlemagne réussit finalement à leur enlever Barcelone en 801 et Pampelune en 806, ce qui lui permet de constituer la marche d'Espagne, qui met le sud de l'Empire à l'abri des invasions musulmanes.

La soumission des Bretons

Enfin, l'œuvre de Charlemagne se trouve théoriquement parachevée à l'ouest par l'apparente soumission des Bretons, obtenue au terme de campagnes difficiles, menées particulièrement en 786, en 791 et en 811.

La restauration impériale (800)

Achevée pour l'essentiel dès la fin du viiie siècle, la dilatatio regni a eu pour premier résultat de renforcer le prestige de son auteur. Roi des Francs en 768, roi des Lombards et patrice des Romains en 774, arbitre tout-puissant de l'Occident depuis lors, Charlemagne apparaît comme le seul détenteur du pouvoir réel dans le monde chrétien à partir du moment où une usurpatrice, l'impératrice Irène, règne à Byzance (797-802). Aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait voulu (et avec lui les clercs de son entourage sinon même ceux du pape) faire coïncider sa puissance territoriale et son autorité politique avec la dignité du titre impérial.

Couronné « empereur des Romains » par Léon III à Saint-Pierre de Rome le 25 décembre 800, Charlemagne met fin à la vacance ouverte par la déposition de Romulus Augustule en 476 après J.-C. et ouvre un nouveau cycle dans l'histoire de l'Europe, marqué par les liens étroits qui unissent désormais l'Empire à la papauté, cette dernière se détournant de plus en plus de l'Orient pour diriger ses efforts d'évangélisation vers les confins septentrionaux de la chrétienté.

4. L'Empire carolingien à son apogée

4.1. Éléments de faiblesse

Un empire hétérogène

Englobant pour l'essentiel les territoires qui constituent l'Europe occidentale, l'Empire carolingien apparaît au faîte de sa puissance au lendemain du couronnement romain. Il semble seul capable d'équilibrer en Occident le prestige et l'autorité des deux grands empires qui se partagent à cette époque le contrôle des mondes orthodoxe et musulman : l'Empire romain d'Orient et le califat abbasside de Bagdad (→ Abbassides). Mais cette puissance est en fait plus apparente que réelle. L'hétérogénéité ethnique, sociale, économique de la construction carolingienne est trop souvent la rançon de son extension. À une Italie encore urbanisée et fortement marquée par la tradition romaine et par l'influence byzantine s'opposent, en effet, la marche d'Espagne, où l'islam a laissé des traces profondes, et surtout la Germanie, habitée de peuples barbares encore insuffisamment sédentarisés, au contraire de ceux qui sont implantés au cœur du vieux regnum Francorum.

Un empire qui tient par son empereur

L'unité de l'Empire tient à la seule personnalité de l'empereur. Si celle-ci est puissante, comme celle de Charlemagne, les facteurs de dissociation ne peuvent affaiblir l'édifice. Mais si elle apparaît faible, comme celle des successeurs de ce souverain et, en particulier, du premier d'entre eux, Louis Ier le Pieux ou le Débonnaire (814-840), la survie de l'Empire se trouve alors menacée. Et elle l'est d'autant plus facilement que les Carolingiens (et même Charlemagne) n'ont jamais pu se hisser au niveau de la raison d'État. Confondant, comme leurs prédécesseurs mérovingiens, la res privata et la res publica, ils ne peuvent se résoudre à considérer que le royaume n'est pas leur propriété personnelle mais le bien de tous et que, par conséquent, la fâcheuse coutume successorale de partage de celui-ci entre les fils du souverain défunt doit être abandonnée.

La logique des partages

N'hésitant pas à donner dès 781 un roi à l'Aquitaine et un autre à l’Italie en la personne de ses fils Louis et Pépin, Charlemagne lui-même prévoit en 806 le partage de ses États entre ses trois fils, partage que seules la mort prématurée de Pépin, en 810, et celle de son frère aîné, Charles, en 811, empêchent de devenir réalité en faisant de leur cadet, Louis le Débonnaire, l'unique héritier de l'Empire. La faiblesse paternelle de ce souverain contribue d'ailleurs par la suite à la dislocation du regnum, lorsqu'il décide de doter son fils dernier-né, Charles le Chauve, d'un royaume dont la constitution remettait en cause l'Ordinatio Imperii (« Ordonnancement de l'Empire ») de 817, qui reconnaissait en l'aîné, Lothaire, l'unique héritier de la dignité impériale.

4.2. Le roi facteur d’unité

Un pouvoir en théorie absolu

Sensibles à ces forces centrifuges qui s'exercent de l'intérieur et de l'extérieur contre leur œuvre, Pépin le Bref et plus encore Charlemagne se sont pourtant efforcés de les annihiler en donnant à leur construction politique une armature solide. Propriétaires de leur royaume par héritage, mandataires de Dieu sur la Terre par le sacre, héritiers de Rome par le couronnement, les souverains carolingiens détiennent, en outre, par leur fonction, les droits régaliens (regalia) qui constituent les éléments réels de la puissance publique (droit de commandement, ou ban ; exercice de la justice suprême ; pouvoir exclusif de lever l'impôt, de frapper la monnaie, de participer à la désignation des évêques et des abbés). Aussi exercent-ils un pouvoir, en théorie, absolu sur leurs sujets, qu'ils soient laïcs ou ecclésiastiques.

Les limites au pouvoir royal

En fait, ce pouvoir est étroitement limité par les ambitions pécuniaires et foncières de l'aristocratie franque, par le poids économique et moral considérable de l'Église sur des souverains qui se sentent responsables du salut de leurs sujets devant Dieu, par les liens de solidarité personnelle qui se créent entre les différentes catégories de producteurs, par l'éloignement enfin, qui libère les agents de l'empereur d'un contrôle trop étroit par les organes du gouvernement central.

4.3. Les institutions centrales

Le palais

À l'aube du ixe siècle, le gouvernement central présente un caractère encore embryonnaire. Son foyer en est le palais, constitué par l'ensemble des domestiques et des conseillers du souverain ; l'itinérance du palais est heureusement réduite par Charlemagne, qui, à la fin de son règne, en fixe le siège à Aix-la-Chapelle. Il comprend d'abord, comme à l'époque mérovingienne, des services domestiques dont les titulaires exercent des responsabilités politiques, tels le sénéchal et le bouteiller, qui administrent les fisci impériaux, le chambrier, qui assure la garde du Trésor impérial depuis la suppression, en 751, du maire du palais, ou le connétable, dont le commandement s'étend des écuries royales à la cavalerie impériale.

Mais il comprend aussi les embryons de trois institutions spécialisées, dont la création ou la transformation interne est caractéristique de l'époque carolingienne.

La chapelle

La première est la chapelle, originairement oratoire privé du roi, qui groupe l'ensemble des clercs attachés à sa personne et placés sous l'autorité de l'un d'eux, qui devient ainsi le principal conseiller du souverain, mais auquel on ne reconnaît le titre d'archichapelain (summus capellanus) qu'à partir du règne de Louis le Pieux.

La chancellerie

La deuxième est la chancellerie royale, ainsi appelée par une « audacieuse anticipation… [des] historiens modernes » (E. Perroy) ; les clercs étant seuls capables de parler et d'écrire le latin, ce second organisme se détache en réalité progressivement de la chapelle royale, au sein de laquelle elle recrute les scribes (notarii ou cancellarii) qui sont chargés de rédiger et d'expédier les actes publics sous la direction d'un chancelier (cancellarius noster) ; en outre, le chancelier a pour mission, au moins depuis Charlemagne, d'inscrire les signes de la validation (recognitio) sur les diplômes royaux et sur les capitulaires, grâce auxquels les souverains carolingiens peuvent désormais donner à la loi une expression écrite et en imposer l'application jusqu'aux bornes de leur empire.

Le tribunal royal

La troisième, enfin, est le tribunal royal, dont la présidence de fait est abandonnée par le roi à un laïc, le comte du palais (comes palatii ou comes palatinus), apparu sous le règne de Charlemagne et autour duquel s'ébauche un service administratif comprenant au moins quelques scribes chargés de l'aider dans la rédaction des préceptes ou diplômes d'application dénommés parfois plaids (de placitum, procès). Due à l'extension géographique du regnum ainsi qu'au prestige exceptionnel de Charlemagne, la rapide croissance du nombre des affaires à juger amène, en effet, le souverain à abandonner la présidence de fait de son tribunal à un grand officier, dont il s'efforce pourtant, à l'extrême fin de son règne, de limiter la toute-puissance en l'obligeant à lui soumettre au moins toutes les sentences concernant les grands du royaume (potentiores) avant que celles-ci ne deviennent définitives.

Ainsi l'extension de l'Empire carolingien a amené ses souverains et tout particulièrement Charlemagne à se doter d'un outil gouvernemental et administratif un peu moins inorganique que celui dont disposait Pépin le Bref. Mais sa mise en place se montre évidemment insuffisante pour assurer l'intégration des peuples récemment soumis.

4.4. Les institutions locales

Des territoires semi-autonomes

Respectant les particularismes locaux en maintenant en vigueur les législations nationales, accordant aux plus originaux d'entre eux une semi-autonomie sous l'autorité soit de souverains issus de la famille royale (Louis le Pieux en Aquitaine et Pépin en Italie dès 781, on l’a vu, pour Charlemagne ; Louis le Germanique en Bavière et Pépin Ier en Aquitaine depuis 817), soit de princes autochtones (duchés lombards de Spolète et surtout de Bénévent), les Carolingiens tentent néanmoins d'unifier l'Empire sur le plan administratif.

Comtés et marches

Ils le divisent en 200 à 250 circonscriptions de même type, les comtés, mais de superficie très variable et de limites assez instables. À la tête de chacun d'eux, un comte (comes ou graf) est le lieutenant direct du roi, sauf dans les plaines frontières, où, pour des raisons stratégiques, l'empereur a regroupé plusieurs comtés en de grandes circonscriptions militaires, les marches, administrées soit par des préfets (Bavière, 794-817), soit par des ducs ou par des margraves (Bretagne, Espagne, Frioul, pays des Avars et pays des Danois). Détenant toutes les prérogatives de la puissance publique, ces fonctionnaires dirigent l'administration de la police locale. Responsables du maintien de l'ordre, ils président, en outre, le tribunal public (mallus) avec l'assistance de quelques boni homines ou scabini ; enfin, ils convoquent et conduisent l'ost au roi en cas de nécessité.

Les relais locaux

En fait, leur action est souvent inefficace et même contraire aux intérêts de la dynastie. Une telle structure s'explique d'abord par l'insuffisance des moyens administratifs mis à leur disposition. Rares sont, en effet, les comtes qui peuvent se faire seconder par quelques notaires, par un vicomte (vice-comes) capable de les suppléer à tout moment, ainsi que par un ou plusieurs viguiers (vicarii) ou centeniers (centenarius), c'est-à-dire par des délégués personnels chargés d'administrer les subdivisions entre lesquelles ont été partagés les comtés les plus vastes.

L’émancipation des comtes

Choisis généralement au sein de l'aristocratie franque et, plus spécialement, au sein de l'aristocratie austrasienne (70 sur 110 connus, dont 52 apparentés aux Carolingiens, entre 768 et 840), ces comtes ont une fâcheuse tendance à se créer des clientèles locales et, avec leur appui plus ou moins tacite, à se perpétuer, eux et leurs héritiers, dans des fonctions qui s'avèrent particulièrement rentables. Celles-ci sont, en effet, d'autant plus lucratives qu'ils savent ajouter aux revenus que leur procure la jouissance théoriquement temporaire d'une partie des domaines fiscaux de leur circonscription ceux qu'ils retirent des perceptions fiscales et judiciaires, dont ils retiennent trop souvent plus que la part qui leur est légalement attribuée par le roi, c'est-à-dire le neuvième des compositions judiciaires, le tiers des amendes infligées pour refus d'obéissance au ban royal ainsi que le tiers des droits de tonlieu (péage), de marché et des diverses autres taxes perçues sur leurs administrés.

Les moyens de contrôle

De tels abus, qui amputent considérablement les revenus déjà très faibles de la monarchie et qui marquent un fâcheux esprit d'indépendance des agents locaux du roi, impliquent naturellement la mise en place d'efficaces moyens de contrôle : missi dominici (envoyés du seigneur), presque toujours d'origine franque et qui, deux par deux (un comte et un évêque), sont chargés d'inspecter les comtés, de recueillir les plaintes et de faire rapport au souverain ; placitum generale (assemblée générale), qui réunit chaque année les grands au champ de mai en un lieu choisi par le souverain pour entendre ses ordres et l'assurer de leur obéissance renouvelée aux capitulaires qu'il y promulgue oralement ; système vassalique, enfin, qui, par le biais d'une pyramide de serments, unit l'empereur au plus lointain de ses sujets par des liens d'une fidélité contraignante pour ceux-ci, mais aussi coûteuse pour le souverain.

Un système qui échappe à son concepteur

Celui-ci sacrifie en effet à la vassalité une part considérable de son domaine et ne peut éviter que ne s'instaure une hérédité progressive des bénéfices (beneficia), qui accélère, par contrecoup, celle des fonctions. Efficace tant que l'Empire reste entre les mains d'un monarque aussi énergique que Charlemagne, ce système se révèle finalement dangereux pour sa survie lorsque la faiblesse de ses successeurs, et notamment celle de ce réputé prêtre couronné qu'est Louis le Pieux, qui a pourtant une haute idée morale de sa fonction, prive la pyramide de sa tête et laisse les arrière-vassaux dans la seule dépendance de leurs propres seigneurs en quête d'indépendance.

4.5. La vie économique

Une économie fondée sur la terre

La mise en place du système vassalique ainsi que la faiblesse des ressources monétaires de la monarchie carolingienne sont des faits particulièrement révélateurs du rôle de la terre en tant que « source principale de la fortune et de la puissance politique » (Jacques Heers). Celle-ci est exploitée parfois par des petits propriétaires de terres libres (alleux), particulièrement nombreux en dehors de l'ancien royaume franc et plus spécialement regroupés en d'importantes communautés paysannes, notamment implantées dans les pays de montagne. Mais le cadre essentiel de l'exploitation agricole reste le grand domaine laïc ou ecclésiastique : la villa. Sa superficie varie entre 850 ha à Staffelsee, en Bavière, et 20 000 ha en France et en Allemagne (villae de Saint-Germain-des-Prés, de Prüm, etc.). À l'intérieur de ses limites, les habitants peuvent vivre en économie strictement fermée puisque, aux produits de la terre, ils ajoutent ceux des ateliers artisanaux de la curtis (forges, selleries, moulins), qui satisfont la quasi-totalité de leurs besoins en biens de consommation.

Une économie de troc

Celle-ci survit pourtant : d'abord au niveau local, où les transactions médiocres, très proches du troc antique, animent toujours les marchés hebdomadaires des gros villages et des petites villes qui ont survécu au déclin urbain de l'époque mérovingienne. Le trafic de produits pondéreux (blé, vins et surtout poissons, sel et fer) se maintient au niveau régional et interrégional.

Le réveil du grand commerce

Quant au grand commerce international, contrôlé par des marchands professionnels, syriens, juifs, frisons ou scandinaves, également désignés du nom de negociatores, il connaît une sensible reprise à l'époque carolingienne, mais pour le seul profit d'une clientèle riche (rois, églises, grands propriétaires) et peu nombreuse (quelques milliers de personnes seulement), également avide de produits orientaux (tissus précieux, parfums, épices) et septentrionaux (ambre, fourrures).

L'établissement par Charlemagne de nombreuses stations militaires (Königshöfen) le long des routes stratégiques, la réforme monétaire qui substitue au sou d'or déprécié un denier d'argent de bon aloi favorisent une renaissance marchande que certains auteurs attribuent également à l'afflux de l'or musulman depuis la seconde moitié du viiie siècle.

Il en résulte une renaissance urbaine autour des débarcadères maritimes ou fluviaux où aboutissent les grands courants d'échange. Là se constituent ou se reconstituent des agglomérations marchandes, les portus : Rouen, Quentovic, Duurstede sur la mer du Nord ; Hedeby sur la Baltique ; Valenciennes, Gand, Tournai sur l'Escaut ; Dinant, Namur, Huy sur la Meuse ; Mayence sur le Rhin, etc.

4.6. La « Renaissance carolingienne »

Une transition culturelle

Parallèlement à cette renaissance marchande, mais non subordonnée à elle, s'épanouit ce que l'on est convenu d'appeler avec une certaine emphase la « Renaissance carolingienne », témoin d'une culture que l'historien Robert S. Lopez qualifie pourtant plutôt de « transition ». Voulue par Charlemagne, cette dernière n'a pour but premier que de faciliter la formation de bons administrateurs et de bons évêques avec l'aide et sous la direction de savants étrangers attirés à prix d'or, tels l'Anglais Alcuin (vers 735-804), l'Espagnol Théodulf (vers 750-821), les Italiens Paul Diacre (vers 720-vers 799) et Pierre de Pise.

Les réalisations intellectuelles

Aussi remporte-t-elle ses succès les plus éclatants dans le domaine de l'écriture (minuscule caroline), dont le grand mérite est la lisibilité, dans celui de la grammaire latine, dont on fixe les règles avant que le vrai latin meure définitivement, victime de la montée des idiomes nationaux, dans celui enfin de la conservation des grandes œuvres, avant qu'elles ne disparaissent victimes du feu, de la négligence ou du désir d'un clerc d'en réutiliser le support en parchemin à des fins hagiographiques. Réalisées essentiellement sous le règne de Charlemagne, ces réformes permettent à la Renaissance carolingienne de s'épanouir réellement sous le règne de ses successeurs, notamment sous celui de Charles le Chauve, au cours duquel le plus grand penseur du temps, l'Irlandais Jean Scot Érigène, rédige le De divisione naturae (865), première grande synthèse théologique élaborée en Occident au Moyen Âge.

L’activité artistique

Plus complexe mais sans doute plus originale et plus féconde que la renaissance des lettres, celle des arts est également fille de l'Église, au service de laquelle travaillent enlumineurs, orfèvres, architectes et musiciens, pour aboutir à des réalisations emblématiques comme la Chapelle palatine d’Aix, d’inspiration italienne et byzantine, l’abbaye modèle de Centula/Saint-Riquier ou, dans le domaine de l’enluminure, l’Évangéliaire dit du couronnement et l’Évangéliaire d’Ebbon.

5. Les actes écrits émanant de l'autorité publique

La loi étant l'expression de la volonté du roi et cette dernière ne pouvant s'exprimer qu'oralement en raison de l'analphabétisme de ses sujets, le verbum (« parole ») regis (ou verbum imperatoris) s'identifie au bannum regis, c'est-à-dire au droit de gouverner : aussi seuls ont valeur légale les actes publiés oralement par le roi et dont la transmission est assurée par la même voie, car ils ne peuvent obliger que ceux qui les ont entendus.

5.1. Les capitulaires

Caractères généraux

Les plus importants de ces actes sont les capitulaires, dont l'élaboration nous est connue par le De ordine palatii rédigé par Hincmar à la fin du ixe siècle. Préparés par une commission d'experts ayant la confiance du roi et réunis en présence de ce dernier soit peu avant l'assemblée, soit au cours de celle-ci, ces actes, divisés en chapitres (capitula), sont ensuite soumis à la délibération des grands réunis en deux collèges (laïque et ecclésiastique), puis lus par le souverain au champ de mai (campus maii) devant l'assemblée générale (placitum generalis, ou conventus generalis, ou plaid) de ses fidèles, qui ne peuvent refuser leur consensus.

Rappelant l'essentiel des décisions législatives ou administratives prises par le souverain en matière politique, économique et sociale, ces capitulaires ne se présentent qu'exceptionnellement sous la forme de precepta rédigés en son nom et validés par l'apposition de son sceau ; la majeure partie d'entre eux en est dépourvue, puisque seule leur diffusion par voie orale, assurée par le roi, par ses fils ou par leurs agents (comtes, missi dominici), a valeur légale.

En fonction de leur objet, Louis le Pieux les a répartis en trois grandes catégories.

Typologie

La première est celle des capitula legibus addenda (« s’ajoutant aux lois »), qui précisent ou complètent depuis 803 le contenu des lois nationales, c'est-à-dire les coutumes de chacun des peuples germaniques dont les dispositions ont été fixées par écrit (et par là même figées dans leur forme) entre le vie (loi salique) et la fin du viiie siècle (loi des Saxons en 785) sur ordre des souverains désireux d'en assurer la pérennité.

La seconde est celle des capitula per se scribenda (« à écrire en soi »), qui ont trait à l'administration de l'État, à l'organisation de l'armée et à celle de la justice, et qui sont applicables dans tout l'Empire, tels le capitulaire de villis, réglementant la gestion du domaine royal royal (composé de grands domaines ou villae), ou l'édit de Pîtres du 25 juin 864, par lequel Charles le Chauve précise les conditions d'émission de la monnaie (frappe d'un nouveau denier).

Enfin, la troisième est celle des capitula missorum, traitant de questions très particulières et dont les missi dominici portent sur eux un résumé article par article destiné à leur rappeler l'essentiel des ordres verbaux qui leur ont été donnés par le souverain avant leur départ.

Un corpus mal conservé

Dans ces conditions, la chancellerie ne conservait copie dans ses archives que des seuls « capitulaires entièrement rédigés et mis sous forme de préceptes » (E. Perroy), tels celui relatif à l'organisation de l'armée (808) ou ceux rédigés sur ordre de Louis le Pieux en 819 après le dernier plaid. En fait, sous le règne de ce dernier empereur, l'évêque Anségise ne retrouva que 29 capitulaires dans les archives de la chancellerie, et il fut même possible à un faussaire, Benoît le Lévite, d'induire en erreur l'empereur Charles le Chauve en insérant des faux dans la collection d'Anségise.

5.2. Les diplômes

Héritage des temps mérovingiens, le diplôme est « considéré comme l'acte royal (ou impérial) par excellence, (celui) qui a donné son nom même à la diplomatique » [étude des actes officiels] (Robert Delort). Il revêt une double forme : celle de jugements (ou placita), qui commentent les sentences du tribunal royal (placitum palatii), mais dont l'importance diminue à l'époque carolingienne ; celle de préceptes, « donnant force exécutoire à des dispositions d'un caractère gracieux ou documentant des mesures administratives prises à l'égard de personnes déterminées » (cité par R. Delort). Pourvus de tous les signes de validation qui leur donnent un indiscutable caractère authentique (monogramme du souverain ; apposition du sceau royal), ces documents s'adressent à des individus ou à des collectivités auxquels le roi accorde des privilèges très précis : donations, restitutions, exemptions de taxes, reconstitutions de titres perdus par vol ou par incendie (pancartes), etc. Leur caractère même fait qu'ils sont peu à peu supplantés par les lettres royales.

5.3. Les lettres royales

D'un usage plus aisé et plus direct, la lettre adressée personnellement à l'un de ses sujets est un moyen pour le souverain carolingien de lui faire connaître sa volonté en des matières très particulières et souvent très immédiates : notification d'une élection ; octroi d'un privilège ; révision d'une condamnation, etc. Elle lui permet également de donner des ordres précis en matière administrative à ses agents locaux, telles les instructions adressées par Pépin le Bref à ses commissaires en Aquitaine en 768 pour régler les problèmes posés par la récente et difficile soumission de ce pays. Plus fréquemment employée par Charlemagne, la lettre royale ne se substitue pourtant définitivement au diplôme royal qu'à la fin du xiie siècle, où elle revêt alors des formes plus diverses et plus élaborées.

5.4. Les écrits des agents locaux de l'Empire carolingien

Beaucoup moins nombreux encore que ceux qui émanent du souverain ou de sa chancellerie, ces écrits revêtent essentiellement la forme de rapports établis par les officiers alphabétisés, avec lesquels le souverain entretient une correspondance active.

5.5. Les actes écrits face à la coutume et à l'analphabétisme

Favorisé par Charlemagne, qui en a compris l'importance, le recours à l'acte écrit se heurte néanmoins, à l'époque carolingienne, d'une part à la coutume, qui repose sur la transmission par voie orale de la loi, et d'autre part à l'analphabétisme presque total des milieux laïcs, ce qui explique le caractère alors embryonnaire des services de la chancellerie. En fait, il fallut attendre que le renouveau des études eût généralisé la connaissance de l'écriture dans les milieux laïcs pour que son emploi redevînt un moyen normal et généralisé de gouvernement et d'administration aux temps capétiens.

6. L'Église carolingienne

Soutien et allié de la dynastie carolingienne qui lui doit son accès à la monarchie, l'Église fut à la fois la bénéficiaire, l'instrument et la protectrice de l'Empire, ses souverains considérant, surtout depuis le règne de Charlemagne, que le regnum Francorum s'identifiait avec la royauté.

6.1. L’Église bénéficiaire de l’Empire

L'Église en tira de grands avantages. Les premiers sont d'ordre matériel : généralisation, par Charlemagne, de la dîme renouvelée des prescriptions de l'Ancien Testament ; généralisation du privilège de l'immunité, qui soustrait les seigneurs ecclésiastiques à l'autorité centrale. Les seconds, accordés à partir de 742 sous l'influence de Carloman et de saint Boniface, sont d'ordre moral ou spirituel : déposition des clercs débauchés ; condamnation des ecclésiastiques pratiquant la chasse ; interdiction des pratiques païennes ; retour à la tenue des conciles réguliers ; restauration de la fonction épiscopale par la nomination des meilleurs candidats et par le contrôle exercé avec discernement sur leurs activités par les métropolitains (appelés archevêques à partir du milieu du ixe siècle), auxquels ils les subordonnent obligatoirement (capitulaire de Herstal, 779), et par les missi dominici, qui les inspectent régulièrement.

6.2. L’Église instrument de l’Empire

En contrepartie de ces avantages, Charlemagne exige des clercs qu'ils soient les auxiliaires fidèles de sa politique, tant au niveau central (scribes, conseillers de la chapelle ou de la chancellerie) qu'au niveau local, où les évêques, choisis au sein de la chapelle ou de la haute aristocratie franque, ont pour tâche de seconder les comtes en matière politique et administrative, sinon de les surveiller puisque les plus éminents et les plus fidèles d'entre eux sont chargés, en tant que missi dominici, de les inspecter en collaboration avec de hauts dignitaires laïcs (un comte et un évêque). Accaparé par de telles responsabilités, le clergé séculier abandonne aux moines l'essentiel de l'activité spirituelle et missionnaire de l'Église, ce qui amène Charlemagne à leur imposer la stricte observance de la règle de saint Benoît de Nursie. Saint Benoît d'Aniane en surveille l'application à la demande de Louis le Pieux, qui le charge de réformer la vie monastique dans tout l'Empire, tandis que par le capitulaire de 816, il impose aux chanoines des églises cathédrales la règle de saint Chrodegang (712-766), évêque de Metz.

6.3 L’Église protectrice de l’Empire

Les raisons de la tutelle d’Église

C'est sous le règne de Louis le Pieux que l'Église s'arroge définitivement ce rôle de protectrice de l'Empire dont elle n'était jusqu'alors que la bénéficiaire et l'instrument. La faiblesse reprochée au souverain, parce qu'il n'hésite pas à consulter un concile d'évêques sur les devoirs des rois (Paris, 829), les querelles l'opposant à ses fils ou dressant ces derniers les uns contre les autres, tous ces faits incitent en effet les évêques à intervenir dans le gouvernement d'un royaume à l'administration duquel ils concouraient déjà avec efficacité. Adoptant la théorie de l'augustinisme politique exposée par le concile de Paris en 829 et analysée en 831 par l'évêque d'Orléans Jonas dans De institutione regia, les clercs font du roi un serviteur de Dieu chargé d'assurer le salut de ses fidèles.

Les manifestations de la tutelle

Ainsi s'expliquent la pénitence d'Attigny par laquelle Louis le Pieux confesse publiquement ses fautes en 822, l'émancipation progressive de la papauté vis-à-vis du pouvoir royal (Étienne IV gouverne l'Église sans attendre la confirmation impériale de son élection en 816), l'abdication forcée, en 833, puis la restauration de Louis le Pieux par les évêques en 835, la déchéance de Lothaire proclamée par les évêques unanimes en 842, l'acceptation par Charles le Chauve de la subordination de l'autorité royale au jugement moral des évêques (assemblée de Coulaines en 843), les conseils donnés aux trois fils de Louis le Pieux par l'assemblée de Yutz en 844, enfin et surtout le rôle joué entre 843 et 882 par l'archevêque de Reims, Hincmar, achevèrent de donner à la royauté le caractère d'un ministère religieux subordonné au jugement de l'Église représentée par l'épiscopat.

L’Église soutien de la Renaissance carolingienne

En fait, une telle subordination de l'État à l'Église n'aurait jamais eu lieu si l'affaiblissement du pouvoir royal et impérial n'avait pu être exploité au profit de cette dernière par des clercs éminents, qui permirent, grâce à leur culture, l'éclosion et l'épanouissement de la Renaissance carolingienne. Parmi eux, les plus célèbres sont Agobard, archevêque de Lyon, Wala, abbé de Corbie, Hilduin, abbé de Saint-Denis, également conseillers de Louis le Pieux et partisans de la théorie unitaire de l'Empire ; Jonas d'Orléans, théoricien de l'augustinisme politique, et surtout l'archevêque de Reims, Hincmar, qui en fit l'application à l'intérieur des limites du regnum, mais en dehors de toute intervention pontificale.

7. Les finances carolingiennes

Le Trésor carolingien s'alimente plus ou moins régulièrement à quatre sources différentes.

7.1. La fiscalité publique

Un système insuffisant

C'est la moins rentable de ces sources, en raison de l'hostilité des peuples germaniques à l'égard de l'impôt sur les personnes (capitation) et de leur inaptitude à tenir à jour le cadastre permettant la levée de l'impôt foncier pesant sur la terre, enfin de l'affaiblissement de l'économie d'échanges, qui entraîne la disparition du numéraire. En fait, ne pesant plus que dans certaines régions et sur certains sujets (capitulaire de Thionville, 805), les impôts directs cessent très certainement d'être perçus au cours du ixe siècle.

Ils sont remplacés alors soit par les cadeaux annuels (annua dona ou dona annualia) que les grands propriétaires laïcs ou ecclésiastiques doivent apporter au souverain lors du champ de mai (plaid général), soit par les contributions extraordinaires que les Carolingiens lèvent à partir du milieu du ixe siècle pour faire face aux invasions normandes, hongroises ou sarrasines, et qui sont fondées pour les ruraux, sur la propriété foncière et, pour les marchands, sur le montant de leurs avoirs mobiliers.

Le produit des tonlieux

Variables dans leur montant, irréguliers dans leur versement, ces impôts directs ont un rendement presque inexistant et en tout cas beaucoup plus faible que celui des tonlieux, qui représentent le résidu rentable dont les Carolingiens ont hérité de la fiscalité romaine. Perçus uniquement sur les marchandises vendues, ces tonlieux sont constitués d'une part par les taxes frappant les transactions dans les foires et les marchés et payables sans doute pour moitié par le vendeur et pour moitié par l'acheteur, et d'autre part par les taxes sur les transports routiers et fluviaux levées en des points de passage obligés (cols, ponts) ou dans les lieux de chargement ou de déchargement des marchandises.

Malheureusement, les exactions des agents du pouvoir de même que les exemptions dont bénéficient églises, collèges et parfois grands seigneurs laïcs diminuent considérablement la rentabilité de ces ressources, réduites en outre par l'atonie des échanges.

7.2. Les autres ressources monétaires

Les droits régaliens

Ils offrent à la monarchie carolingienne une source de revenus plus substantiels. Ceux-ci comprennent d'abord les produits de la justice, c'est-à-dire le neuvième des amendes et les deux tiers du bannum royal de 60 sous qui frappe les infractions à la volonté du souverain ; il faut y ajouter les droits de chancellerie ainsi que les bénéfices du monnayage, d'un rendement très faible, et d'ailleurs amputés plus ou moins largement, comme les profits de justice, par la fraude.

Les revenus de la guerre

Ils constituent une troisième source de revenus, autrement importante que les précédentes, tout au moins tant que les Carolingiens poursuivirent leur politique d'expansion militaire, qui leur permet d'alimenter plus ou moins régulièrement le Trésor avec le produit de leur butin (pillage du « Ring » avar en 796) ou celui du tribut qu'ils imposent aux peuples vaincus, mais dont le versement cesse dès que leurs forces évacuent les territoires occupés.

Les cadeaux

Enfin, produit indirect de la diplomatie carolingienne, les cadeaux des souverains étrangers en bijoux d'or et d'argent, en pierres précieuses, en étoffes de prix, en objets d'art, en meubles de prix, etc., constituent la dernière source de revenus du Trésor.

7.3. Les conséquences du système fiscal

La première de ces conséquances est l'absence d'un véritable ministère des Finances, les réserves de la monarchie étant simplement entassées dans la chambre la plus secrète du palais, sous la garde d'un officier attaché directement à la personne du souverain : le chambrier.

La seconde est la composition très particulière du Trésor royal, qui s'identifie au contenu de la chambre et qui comprend moins de numéraire que de lingots d'or et d'argent et d'objets précieux, en raison de la modicité des revenus monétaires procurés par la fiscalité publique. Le Trésor est considéré par le souverain comme son bien propre. Celui-ci y puise sa vie durant les somptueux cadeaux qui doivent lui attacher la considération des souverains étrangers ou la fidélité de son aristocratie ; après sa mort, il dispose de ses richesses avec une telle générosité qu'il lui arrive, tel Charlemagne, d'en léguer les deux premiers tiers à l'Église et le dernier à ses bâtards, à ses serviteurs, aux pauvres et à d'autres établissements ecclésiastiques.

Sans doute les clauses du testament du grand empereur ne seront-elles pas respectées par son fils, Louis le Pieux, mais le seul fait que le souverain défunt ait pu songer à disposer de la totalité de ses ressources monétaires révèle qu'il devait disposer d'autres revenus pour assumer les charges de l'État.

7.4. Les revenus non monétaires de la monarchie

À cette catégorie de revenus appartiennent d'abord les prestations en travail (corvées) et en nature (logement, nourriture et transport des agents du roi) héritées du Bas-Empire et auxquelles sont assujettis tous les sujets du roi, même immunistes : ainsi travaux publics et fonctionnement des services publics, c'est-à-dire une partie importante des dépenses de l'État, se trouvent mis au compte des populations. Par ailleurs, c'est aux produits de son domaine, dont il contrôle avec soin la gestion (capitulaire de villis), qu'il recourt pour assurer l'entretien quotidien du palais, tandis que son patrimoine foncier, augmenté des biens d'Église spoliés par Charles Martel et des terres confisquées ou conquises par Pépin le Bref et par Charlemagne, lui permet par d'habiles donations de s'assurer des services et de la fiscalité de ses sujets.

Ainsi, dans une société essentiellement rurale, la terre apparaît comme la base réelle de la puissance et de la richesse des Carolingiens, dont le déclin coïncidera justement avec l'arrêt des conquêtes extérieures, qui ne permet plus, sous Louis le Pieux, le renouvellement du patrimoine foncier de la dynastie.

8. Le déclin du monde carolingien (814-987)

8.1. Des causes structurelles

En fait, le déclin a débuté bien avant que ne s'atténue l'éclat de la civilisation à laquelle il a servi de support politique. Nous avons déjà mentionné, ou laissé deviner, ses principaux facteurs : fidélité des souverains au principe du partage successoral égal du regnum entre leurs fils, faiblesse de caractère des héritiers de Charlemagne qui favorise le développement anarchique du système vassalique, aliénations inconséquentes du domaine royal au profit des officiers ou du temporel des évêchés et des abbayes, multiplication abusive des immunités ecclésiastiques, qui ruinent l'empereur et le privent donc de son principal moyen d'action : l'argent.

8.2. Le règne de Louis le Pieux (814-840)

Un moment jugulés par l'Ordinatio Imperii de 817, par laquelle Louis le Pieux reconnaît en Lothaire le seul héritier de l'Empire, auquel ses frères cadets Pépin Ier d’Aquitaine et Louis le Germanique seront subordonnés, avec le titre de rois, ces facteurs de dissociation l'emportent à la suite de la violation de cet acte par son auteur même, désireux de doter son fils dernier-né, le futur Charles le Chauve, d'un royaume (→ diète de Worms, 829). Révoltés aussitôt contre leur père (830), Lothaire et Louis le Germanique s'opposent ensuite l'un à l'autre (Pépin Ier est mort en 838) au moment d'en recueillir l'héritage, en 840, le second ayant l'appui de Charles le Chauve.

8.3. Le partage de l’Empire

Vainqueurs de leur aîné, l'empereur Lothaire, à Fontenoy-en-Puisaye le 25 juin 841, les deux frères scellent leur alliance par les serments de Strasbourg du 14 février 842, premier acte officiel rédigé non pas en latin, mais partiellement en « roman » et en « tudesque ». Enfin, en août 843, par le traité de Verdun, ils contraignent Lothaire à accepter le partage définitif de l'héritage carolingien en trois nouveaux États : la Francia occidentalis, qui revient à Charles le Chauve ; la Francia orientalis, qui revient à Louis le Germanique ; la Francia media, enfin, que conserve Lothaire avec le titre impérial, qui constitue un État tampon s'étirant entre les deux premiers de la Frise à l'Italie du Sud et qui englobe les capitales : Aix-la-Chapelle et Rome.

Mais alors que les deux premiers royaumes vont servir de berceau aux nations française et allemande, le troisième ne résiste pas à la mort de son souverain Lothaire Ier, en 855 : disloqué aussitôt en trois royaumes royaumes destinés à ses trois fils (Italie pour Louis II, qui porte le titre, purement théorique, d’empereur, de 855 à 875, Lorraine – ou Lotharingie, de Lotharii regnum, « royaume de Lothaire » II –, Provence et Bourgogne pour Charles l’Enfant), il va être, dans sa partie septentrionale, l'objet de convoitises renouvelées de la part de ses deux puissants vassaux théoriques, la Francie occidentale et la Francie orientale, bientôt renommée Germanie. Celle-ci va mettre successivement la main sur les royaumes de Lotharingie (923), d’Italie (951) et de Bourgogne-Provence (ou des Deux-Bourgognes) [1032].

8.4. Le déclin de l’idée impériale

Ne survivant dès lors que sous sa forme religieuse, l'unité de l'Empire est politiquement restaurée à deux reprises avec l'aide de l'Église. Mais les espoirs de cette dernière sont déçus par la mort prématurée de ses bénéficiaires, Charles le Chauve et Charles le Gros, qui cumulent les trois couronnes, le premier de 875 à 877, le second de 884 à 888. D’ailleurs, dès 879, en se faisant couronner roi de Bourgogne-Provence, un comte ambitieux, Boson, a transgressé le privilège exclusif détenu depuis 751 par la famille carolingienne à régner sur le peuple franc.

Porté dès lors épisodiquement par des rois de Germanie (Arnoul, 896-899) ou d'Italie (Bérenger Ier, 915-924), le titre impérial n'est relevé qu'à la fin du xe siècle par une nouvelle dynastie germanique, celle des Empereurs saxons (962), dont la souveraineté ne s'exerce plus que sur les royaumes de Germanie, de Lotharingie, de Bourgogne (à partir de 1032) et d'Italie. Mais ce ne sont plus des Carolingiens, le dernier à avoir régné sur la Germanie, Louis III l’Enfant, étant mort en 911.

8.5. La fin des Carolingiens

Pendant ce temps, en Francie occidentale, les derniers Carolingiens (Charles le Simple, 893-923, Louis IV d’Outremer, 936-954, Lothaire, 954-986) disputent le pouvoir aux Robertiens, descendants du comte Robert le Fort, mort en 866. Portant le titre de rois (Eudes, 888-898, Robert Ier, 922-923, Raoul, 923-936), puis celui de ducs des Francs (Hugues le Grand, 936-956, Hugues Capet, 956-987), les Robertiens éliminent définitivement les Carolingiens en 987, au lendemain de la mort de Louis V (986-987) et de l'avènement de son rival, le duc des Francs Hugues Capet.

9. Conclusion

Brillante construction dynastique aux assises politiques et administratives insuffisamment établies, l'Empire carolingien n'a donc pas survécu aux dilapidations et aux querelles familiales et intestines des successeurs de Charlemagne, dès lors incapables de s'opposer efficacement aux invasions normandes, hongroises ou sarrasines qui, depuis 810, en ébranlent les assises et en ravagent les terres par des raids destructifs qui se multiplient tout au long du ixe siècle et du xe siècle. Mais de ses ruines émergent déjà les forces politiques (France, Allemagne), économiques (villes flamandes et italiennes) et religieuses (Église, papauté) dont le jeu va être caractéristique du Moyen Âge chrétien.

10. L'art carolingien

On a souvent tendance à considérer l'art carolingien comme le résultat d'une action délibérée de Charlemagne et de son entourage en vue de renouer le fil de la civilisation antique après des siècles de barbarie. Il est incontestable que la renaissance des arts à l'époque carolingienne s'inscrit dans un mouvement plus général de restauration d'un ordre à la fois romain et chrétien. L'art carolingien est pénétré des croyances et des rêves d'une époque qui prenait pour modèle la Rome chrétienne du temps de Constantin et du pape Sylvestre Ier, considérée comme un abrégé de toute l'Antiquité romaine.

Cette volonté de renovatio se manifeste notamment dans le regain de prestige dont jouit la basilique paléochrétienne, qui appartenait à la grande tradition romaine de l'Église. Le mouvement en sa faveur débute à Rome à l'époque du pape Léon III (795-816) ; il s'épanouit sous Pascal Ier (817-824) et se poursuit, à un rythme plus lent, jusqu'au milieu du ixe siècle. Santa Prassede, Santa Cecilia in Trastevere et San Marco, avec leur décor de mosaïques, illustrent fort bien la renaissance d'une architecture religieuse spécifiquement romaine.

De Rome, le courant gagne l'ensemble de l'Empire, et notamment la Germanie. L'exemple le plus frappant était fourni par l'insigne abbatiale de Fulda, rebâtie par l'abbé Ratgar en 794. Elle imitait très fidèlement Saint-Pierre de Rome dans son plan, sa structure et ses dimensions, de sorte qu'elle constitua la plus grande des basiliques construites dans l'Europe d'alors.

Cependant, la référence à l'Antiquité n'était pas chose si nouvelle qu'elle dût apparaître comme une rupture avec le passé immédiat. Une observation plus attentive montre au contraire que l'essor carolingien prit la suite et bénéficia d'expériences préliminaires, caractérisées elles aussi, bien qu'à un moindre degré, par l'imitation de certains motifs antiques ou paléochrétiens, et réalisées aussi bien dans la Gaule mérovingienne que dans l'Italie lombarde, les îles Britanniques et la péninsule Ibérique.

Certaines de ces réalisations antérieures perdurèrent à l'époque carolingienne, sans changer quoi que ce soit à leur esprit, et elles se répandirent même largement hors de leur domaine d'origine, en profitant des conditions favorables offertes par l'unification politique de l'Europe occidentale. C'est le cas notamment d'un type de sculpture né dans l'Italie lombarde et caractérisé par un décor d'entrelacs, de croix, d'hélices et de pampres, auxquels se mêlent parfois des scènes figurées très stylisées et traitées en méplat. Utilisés le plus communément pour orner les clôtures de pierre qui séparaient les clercs des simples fidèles, ces motifs de tradition méditerranéenne servirent également à décorer l'autel et son baldaquin. On a dénombré une foule de sculptures appartenant à ce style dans une vaste région allant du Languedoc à la Dalmatie, de Rome à la Suisse et à l'Autriche. La vogue de ces motifs se prolongera pour le mobilier d'autel pendant le xe siècle, et on les trouvera encore aux origines d'une certaine sculpture romane monumentale.

Le plus souvent, cependant, les diverses traditions locales de l'Europe précarolingienne se combinèrent dans les synthèses qui furent opérées au début du gouvernement de Charlemagne. On observe ce processus dans la formation du premier style de l'enluminure carolingienne, celui de l'école du Palais. Comme sources de ces manuscrits somptueux– Évangéliaire de Charlemagne, Évangiles de Saint-Riquier, d'Ada, de Saint-Médard de Soissons et de Lorsch –, on a discerné des apports irlandais et anglais certains, ainsi que des éléments beaucoup plus complexes venant d'Italie et aussi de Byzance.

On touche ici à l'une des sources majeures du style antiquisant qui se fit jour dans l'Empire carolingien : l'influence de l'art byzantin, pour lequel les leçons de l'Antiquité n'avaient jamais été tout à fait oubliées. On cherchera en Italie les premières rencontres entre l'Orient antiquisant et l'Occident. Depuis longtemps, l'attention a été attirée sur la théorie de saintes qui se développe, avec un vif sens plastique, au-dessus de la porte d'entrée et au revers de la façade du Tempietto de Cividale del Friuli. Ces figures, exécutées en plein relief dans le stuc, s'essaient à la marche, même si leurs pieds ne réussissent pas à suivre le mouvement du corps et des jambes dans le contrapposto. À leur monde influencé par l'antique appartient aussi la frise représentant des martyrs qui est peinte au-dessous d'elles et qui se prolonge sur les murs nord et sud du Tempietto. Il convient d'en rapprocher aussi un certain nombre de peintures du viiie siècle décorant l'église romaine de Santa Maria Antiqua sur le forum. Sans doute doit-on voir dans cette production marquée du sceau des influences byzantines l'œuvre d'artistes qui avaient été chassés d'Orient par la « querelle des images » (→ iconoclasme). C'est aussi l'origine la plus satisfaisante à proposer pour les fresques de Castelseprio, dont la découverte en 1944, dans le site sauvage de l'antique Sibrium, à 45 kilomètres de Milan, constitua une révélation.

Ces créations auront une filiation directe ou indirecte en Italie et dans la région des Alpes, à l'époque carolingienne, avec les peintures et les stucs de la basilique San Salvatore de Brescia, le vaste cycle des peintures murales de Saint-Jean de Müstair, les fresques et les stucs de San Benedetto de Malles Venosta, mais c'est surtout par l'action qu'elles exercèrent sur la formation du goût des conquérants francs qu'elles modifièrent d'une manière profonde et durable l'évolution de l'art en Occident.

Sans doute ont-elles contribué à rendre possible la révolution stylistique qui s'opéra à la cour de Charlemagne avec l'apparition du style illusionniste dans la peinture des livres. Le principal représentant de cette manière toute nouvelle est constitué par les Évangiles du Trésor de Vienne, que l'empereur Otton III aurait trouvés sur les genoux de Charlemagne lors de l'ouverture de son tombeau vers l'an 1000, et qui servirent par la suite au couronnement des empereurs. Leur profonde originalité, par rapport au style antérieur, provient de ce qu'ils interprètent le monde visible en concept de lumière et de couleur. Cette œuvre, à laquelle collaborèrent probablement des peintres grecs, constitua la base de l'évolution ultérieure sous le règne de Louis le Pieux. Sa manière fut surtout cultivée par l'école de Reims, d'où sont sortis le frémissant Psautier d'Utrecht ainsi que les Évangiles d'Ebbon.

Les rapports étroits qu'il entretenait avec l'enluminure expliquent, jusqu'à un certain point, que le travail de l'ivoire ait connu le même retour à l'antique. L'imitation des compositions paléochrétiennes apparaît flagrante dans une pièce voisine de l'an 800 et caractéristique du groupe dit « Ada » : la célèbre reliure de l'Évangéliaire de Lorsch (partagée entre le Vatican et le Victoria and Albert Museum de Londres). Durant toute l'époque carolingienne, les influences antiques s'exercèrent également sur un autre art somptuaire : l'orfèvrerie. On en possède une manifestation brillante avec l'autel en or de Sant'Ambrogio de Milan, qui porte les figures de l'évêque Angilbert (824-859) et de l'artiste Vuolvinius.

Il est très remarquable que ce soit cette référence à l'Antiquité, devenue plus sûre et plus précise, qui ait rendu possible la solution des problèmes posés par l'évolution historique, qu'il s'agisse des besoins nouveaux de la cour, de la réforme de la liturgie et du monachisme, ou encore des progrès des dévotions contemporaines comme le culte du Sauveur et celui des reliques. On assiste même à la renaissance de l'urbanisme dans des villes qui font sauter la ceinture de leurs murailles et reconstruisent leurs cathédrales selon des partis ambitieux. Partout, après avoir appris à copier les modèles antiques et s'être imprégnés de leur esprit, les artistes carolingiens se montrèrent à leur tour capables de créer.

Le phénomène s'observe notamment dans la chapelle palatine de Charlemagne, à Aix, et dans l'oratoire privé que Théodulf, l'un des plus cultivés parmi les familiers de l'empereur, éleva à Germigny-des-Prés. Ces deux constructions diffèrent sensiblement des édifices à plan centré qui ont pu les inspirer. Mais l'originalité de l'art carolingien apparaît surtout dans les savantes constructions voûtées qui se développent alors à l'est et à l'ouest des vieilles structures basilicales. Les cryptes de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, de Saint-Médard de Soissons et de Saint-Germain d'Auxerre, le massif occidental de Corvey, pour nous en tenir à des monuments conservés, montrent, avec l'usage judicieux et réfléchi de procédés de construction savants, qu'un grand art occidental était en train de voir le jour.

L'effort fut tragiquement interrompu et en grande partie annihilé par les invasions normandes. Il ne devait être repris qu'à l'époque romane, dans un contexte démographique, social et politique tout différent.

Consulter aussi le site de la Bibliothèque nationale de France http://expositions.bnf.fr/carolingiens/.