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Gamal Abdel Nasser

Gamal Abdel Nasser

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Gamal Abdel Nasser, en arabe Djamāl‘Abd al-Nāṣir

Homme d'État égyptien (Beni Mor, province d'Assiout, 1918-Le Caire 1970).

Cet article fait partie du DOSSIER consacré à la décolonisation.

Introduction

Né dans une famille paysanne de Beni Mor, petit village de la Haute-Égypte, il fait ses études d'abord au Caire, où il est confié à son oncle, ensuite à Alexandrie, où son père, petit fonctionnaire dans l'administration des Postes et Télégraphes, est de nouveau affecté après quelques années passées à l'intérieur du pays. À partir de 1933, il se fixe définitivement, avec sa famille, au Caire, où son père tient une recette postale dans un quartier populaire.

   La situation politique est alors critique en Égypte. Le pays reste, malgré l'indépendance formelle de 1922, dominé par la Grande-Bretagne. Nasser, comme beaucoup de jeunes de sa génération, supporte mal cette humiliation. Il souffre de la torpeur du peuple égyptien et évoque dès 1935 la nécessité pour l'Égypte d'un chef « qui peut réveiller ces malheureux plongés dans l'inconscience ».

   Au milieu de cette nation assoupie, les étudiants constituent alors une force consciente et active. Nasser se mêle à leur mouvement et participe en 1935, en tant que président du Comité des lycéens, à l'organisation, avec les étudiants de l'université, d'une manifestation pour protester contre la déclaration d'un ministre anglais qualifiant d'inapplicable la Constitution de 1923, Constitution démocratique suspendue en 1930 et que l'opinion réclame.

   Cette manifestation, au cours de laquelle de nombreux citoyens sont tués, blessés ou arrêtés, constitue le prélude à un mouvement qui aboutit au rétablissement de la Constitution de 1923 et au traité anglo-égyptien du 26 août 1936. L'indépendance de l'Égypte est élargie, mais le problème des troupes anglaises installées dans le pays et celui du canal de Suez restent posés.

   Nasser termine alors ses études secondaires et se destine à la carrière militaire. Mais l'Académie militaire est encore réservée aux fils des grandes familles. Revenu au pouvoir en 1936, le parti Wafd l'ouvre aux cadets issus de la classe moyenne. En 1937, Nasser peut y accéder.

Le chef des « officiers libres »

Sorti sous-lieutenant en 1938, il est envoyé d'abord près d'Assiout en Haute-Égypte, ensuite pour deux ans au Soudan. C'est en Égypte, dans une garnison de province, qu'il apprend le coup de force britannique du 4 février 1942. L'intervention de l'armée britannique pour forcer le roi Farouk à renvoyer son Premier ministre Ali Maher et à nommer à sa place le chef du Wafd Nahhas pacha l'indigne profondément comme la plupart des officiers égyptiens. L'indépendance de l'Égypte apparaît alors à ceux-ci comme une pure fiction. Beaucoup de jeunes officiers veulent passer à l'action pour libérer le pays.

   Nasser profite des circonstances pour renforcer l'Association clandestine des officiers libres, fondée par lui et quelques amis, et préparer toutes les conditions pour assurer le succès de la lutte. Judicieusement structurée, comprenant cinq comités (finances, groupes de choc, sécurité, propagande, armement), cette organisation travaille dans la clandestinité la plus absolue. Son cerveau, Nasser, n'est connu que de quelques initiés. Pour obtenir l'adhésion du plus grand nombre d'officiers, il réussit à lui fixer un seul objectif : l'indépendance dans la dignité. Il s'agit, plus précisément, de chasser l'Anglais, d'épurer l'armée et d'établir en Égypte un gouvernement honnête et compétent.

   Nommé professeur à l'Académie militaire en 1943, Nasser profite de sa nouvelle situation pour élargir l'audience de son organisation parmi les éléments les plus sérieux des jeunes cadets.

   Le 12 mai 1948, Nasser est reçu au concours de l'état-major. Trois jours plus tard, l'Égypte s'engage dans la guerre de Palestine.

La guerre de Palestine

La question palestinienne marque profondément le jeune officier Nasser. Il l'a ressentie d'abord comme une injustice contre le peuple palestinien, chassé de sa patrie au profit d'une autre communauté venue en grande partie de l'étranger. Elle lui a révélé aussi le puissant courant de solidarité unissant les peuples arabes. Il y découvre enfin, et de la façon la plus concrète, la trahison et la corruption du gouvernement égyptien et plus spécialement du roi Farouk, qui n'a pas hésité à exploiter la guerre de Palestine pour trafiquer sur les fournitures de l'armée et amasser une immense fortune.

   Promu commandant adjoint d'un bataillon, Nasser remporte à la fin de la guerre la victoire de Falluga, victoire qui remonte quelque peu le moral de l'armée sans pour autant modifier la situation. Il est lui-même blessé lors de l'affrontement.

   À la fin de février 1949, après l'armistice israélo-égyptien, Nasser rentre au Caire et est affecté à Ismaïlia.

   L'armée égyptienne, profondément humiliée, voit dans le roi et son entourage les principaux responsables de la défaite. Le mécontentement de la population est quasi général. L'affaire du trafic d'armes a définitivement discrédité le roi aux yeux de son peuple. Le climat est à la violence. À la fin de 1948, les assassinats politiques se sont multipliés au Caire. La situation est propice pour passer à l'action.

La prise du pouvoir

Nasser fait partie en juillet 1949 du groupe fondateur du Comité des officiers libres, lesquels, à partir de 1950, ont comme organe la Voix des officiers libres. En 1952, ces officiers se sentent assez forts et les circonstances leur semblent suffisamment favorables pour qu'ils puissent passer à l'action ; à la suite de l'émeute anti-anglaise du 26 janvier et de la proclamation de la loi martiale, ils s'emparent en effet du pouvoir (22-23 juillet), obligeant le roi Farouk à quitter le pays.

   Le Comité des officiers libres constitue alors le Conseil de la révolution, dont le président est le général Néguib et dont Nasser est l'âme. En janvier 1953, les partis politiques sont dissous, les communistes et les Frères musulmans (fondamentalistes nationalistes et anticolonialistes, actifs depuis 1928) emprisonnés et une nouvelle formation, le Rassemblement de la libération, noyaute l'État : Nasser en est le secrétaire général. Dès septembre 1952, le nouveau pouvoir a tenté d'élargir son assise sociale en mettant en œuvre une réforme agraire qui a limité la propriété individuelle à 200 feddans (1 feddan = 4 200 m2), confisqué la terre en surplus, s'attaquant ainsi à la grande propriété aristocratique pour la redistribuer à une paysannerie moyenne.

   La république proclamée (18 juin 1953) et Néguib devenu président et Premier ministre, Nasser devient le maître effectif du pays, avec les titres de vice-président du Conseil et de ministre de l'Intérieur ; ses amis sont en outre aux principaux postes de décision (information, guerre, commandement des troupes). Tout en négociant l'évacuation échelonnée sur vingt mois de la zone du canal de Suez par les Anglais, Nasser s'oppose à Néguib, considéré comme trop conservateur et comme compromis avec les Frères musulmans : il l'écarte bientôt du pouvoir (octobre-novembre 1954).

   Premier ministre le 14 novembre, président de la République égyptienne le 25 juin 1956 (plébiscité par 99,84 % des voix), puis de la République arabe unie le 21 février 1958, Nasser – devenu héros national – confond désormais sa vie et sa carrière avec l'histoire de l'Égypte nassérienne (1954-1970).

L'Égypte nassérienne

En politique internationale, suivant les vues qu'il a définies dans son livre Philosophie de la révolution, paru en 1954, Nasser cherche à agir au sein des cercles – arabe, islamique et africain – où l'Égypte est appelée par ses vœux à tenir un rôle central.

   Entre l'Est et l'Ouest, Nasser pratique une politique de bascule, le « neutralisme positif », et participe à la conférence de Bandung (1955) aux côtés du Chinois Zhou Enlai et de l'Indien Nehru. Il se rapprochera néanmoins au fil du temps des Soviétiques de manière de plus en plus nette.

La crise de Suez

L'État hébreu ayant détruit le quartier général égyptien à Gaza en février 1955, à la suite d'attaques de commandos palestiniens sur son territoire, Nasser reçoit, et accepte, une proposition de fourniture sans conditions d'armes tchécoslovaques, ce qui lui permet d'échapper à la contrainte de non-utilisation contre Israël, imposée par les contrats américains. De leur côté, les Soviétiques tentent, par cette brèche ouverte, d'établir leur influence au Moyen-Orient. La politique intérieure de Nasser se heurte alors à ses choix internationaux : les crédits promis par les États-Unis pour la construction du barrage d'Assouan – qui doit permettre le contrôle des crues du Nil, l'irrigation de la vallée et la production de 10 milliards de kilowattheures par an – sont refusés, le 18 juillet 1956. Huit jours plus tard, Nasser proclame la nationalisation de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, société privée où dominent les intérêts français et anglais, et annonce que ses revenus serviront à la construction du haut barrage. Ce coup d'audace, véritable défi à l'Occident, crée le mythe de Nasser dans le monde arabe, et plus largement dans le tiers-monde.

   En revanche, il déchaîne l'indignation des opinions françaises – auprès de qui le raïs est présenté comme un nouvel Hitler, coupable d'aider les rebelles algériens – et britanniques. Paris, Londres et Tel-Aviv conviennent, à l'insu de Washington, d'une attaque militaire contre l'Égypte : le 29 octobre 1956, les troupes israéliennes commencent l'invasion du Sinaï, qu'elles achèvent en six jours, arrivant jusqu'au canal. Le 5 novembre, les parachutistes français et britanniques sautent sur Port-Saïd et progressent vers le sud. Défaite militairement, l'Égypte remporte une victoire diplomatique : l'ONU condamne l'action franco-britannique, Moscou menace d'utiliser ses ogives nucléaires contre Londres et Paris, Washington s'oppose à ses alliés. Français et Anglais sont contraints au cessez-le-feu puis au départ, le 22 décembre, laissant un canal obstrué par les épaves et surveillé par les forces de l'ONU. Nasser, qui est ainsi parvenu à « battre » les puissances coloniales, et dont l'action est relayée par une propagande captée sur les nouveaux postes de radio à transistors, devient le héros des peuples arabes.

   Pour en savoir plus, voir les articles canal de Suez, guerres israélo-arabes.

Une diplomatie active et guerrière

Désireux de constituer une vaste fédération arabe pour faire pièce au pacte de Bagdad signé en 1955 entre la Grande-Bretagne, la Turquie, l'Iraq, le Pakistan et l'Iran, avec le soutien des États-Unis, Nasser crée, le 1er février 1958, la République arabe unie qui groupe l'Égypte et la Syrie et qui est élargie au Yémen, le 8 mars, pour former l'État arabe uni. Mais il rencontre des difficultés dans son entreprise panarabe : sécession du Yémen en 1959, de la Syrie en 1961, échec de l'Union tripartite d'avril 1963 entre la Syrie, l'Égypte et l'Iraq.

   De 1962 à 1967, Nasser resserre ses liens avec Moscou, qui finance la construction du barrage d'Assouan : lors de l'inauguration de la seconde tranche des travaux, en 1964, il signe une alliance avec Nikita Khrouchtchev. Il mène par ailleurs une activité diplomatique intense, accueillant au Caire le IIe sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) (juillet 1964) et le IIe sommet des non-alignés (novembre 1964). Pour lutter contre Israël, il incite les Palestiniens à fonder l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1964, sous la direction d'Ahmad Chuqayri, juriste palestinien lié aux services secrets égyptiens. Il envoie des conseillers auprès des militaires yéménites pour les aider à renverser, en septembre 1962, la monarchie ultraconservatrice de Sanaa. Pensant remporter un succès facile, il se heurte en réalité à une forte résistance des monarchistes réfugiés dans la montagne et appuyés par l'Arabie saoudite, et doit bientôt expédier au Yémen un corps expéditionnaire de 60 000 hommes – le quart des effectifs de son armée. Les troupes égyptiennes s'enlisent dans une guerre civile où elles doivent verser le sang arabe ; elles ne se retireront qu'en 1968, après la guerre des Six-Jours (→ guerres israélo-arabes).

Une politique intérieure dirigiste

À l'intérieur, l'issue de la crise de Suez, en 1956, entraîne la confiscation des biens français et britanniques dans la vallée du Nil ; l'État obtient ainsi le contrôle de plusieurs secteurs économiques modernes (banques, compagnies d'assurances…) ; la rupture des échanges commerciaux traditionnels avec l'Occident pousse Nasser à renoncer au libéralisme économique et à entreprendre une politique dirigiste concrétisée par le plan préliminaire d'industrialisation (1957-1960), financé pour un tiers par l'URSS. L'étatisation de presque tous les secteurs favorise le développement d'une bourgeoisie d'État, qui se nourrit du clientélisme et de la corruption, tandis que l'armée et la police accentuent la répression contre les communistes, les Frères musulmans et les opposants libéraux. Le parti unique, rebaptisé Union socialiste arabe en 1962, encadre les masses en étant présent dans les quartiers, les lieux de travail et les lieux de loisirs.

   La charte nationale du 21 mai 1962 consacre le ralliement au socialisme scientifique, fondé sur la planification économique et la centralisation du pouvoir ; mais le socialisme nassérien se différencie du marxisme-léninisme par sa référence à l'islam et par son rejet de la lutte des classes – perçue comme contraire à la l'umma, la communauté des croyants. Le plan quinquennal accorde la priorité au développement de l'industrie dans toutes les branches (textile, agroalimentaire, pharmaceutique, chimique, minière) ; pour financer ces projets, les nationalisations sont étendues à l'ensemble des banques. Une nouvelle réforme agraire limite la propriété à 100 feddans, permet aux travailleurs agricoles d'acheter des terres et rend obligatoire l'adhésion aux coopératives : bien acceptée, cette mesure favorise la progression régulière de la production agricole, bien qu'elle ne touche que 17 % des terres cultivables et seulement 8 % des paysans.

   Pour développer l'enseignement supérieur, une loi de 1962 garantit à tout diplômé universitaire un emploi dans l'administration ; gage de stabilité sociale, cette mesure conduit à la prolifération d'une bureaucratie de moins en moins efficace (de 400 000 en 1960, les fonctionnaires passent à 1 600 000 en 1970), tandis que les dépenses militaires, qui représentaient 7 % du PNB en 1960, atteignent 12 % en 1965, et 19 % en 1970, confisquant les fruits de la croissance économique. La démocratisation promise en 1952 n'a pas lieu : le pouvoir est concentré entre les mains de Nasser, et les Assemblées, qui ne sont pas représentatives, ne possèdent pas les moyens d'agir.

Un bilan plutôt médiocre

Le raïs est réélu à la présidence de la République en mars 1965 et son influence ne se dément pas, malgré la nouvelle défaite (guerre des Six-Jours, juin 1967) devant Israël : sa démission du 9 juin – reprise le 10 juin – au bénéfice de Zakaria Mohieddine regroupe les Égyptiens autour de sa personne. Le 12 juin 1967, Nasser cumule les postes de président de la République, de Premier ministre et de secrétaire général de l'Union socialiste arabe. Pour reconstruire son pays, il renonce à toute action révolutionnaire dans le monde arabe en échange d'une aide financière accordée par les monarchies pétrolières. Le front intérieur et la consolidation du régime deviennent prioritaires : le gouvernement est remanié en mars 1968, une nouvelle génération d'hommes accède au pouvoir ; seuls Anouar el-Sadate et Hussein el-Chafei restent aux côtés de Nasser. Celui-ci procède à d'importants remaniements dans l'armée, dans le parti et dans l'Administration ; en même temps, il annonce un programme de réformes, ratifié par référendum, le 2 mai 1968, qui se concrétise lors des élections législatives de 1969 : le candidat unique disparaît, les électeurs ont le choix entre plusieurs candidats, tous membres du parti unique, mais sans investiture officielle.

   Nasser ne cesse de développer les relations de l'Égypte avec l'URSS. Le 23 juillet 1969, il proclame le début de la guerre d'usure contre Israël. Sur le front militaire, les incidents se multiplient ; cependant, Nasser accepte, en juillet, le plan Rogers (du nom du secrétaire d'État américain de l'époque) prévoyant l'établissement d'un cessez-le-feu qui entre en vigueur le 7 août, le long du canal de Suez et se traduit par le retrait des troupes israéliennes, le retour des Égyptiens dans le Sinaï et la réouverture du canal. Le raïs tente alors de renforcer les liens de l'Égypte avec le Soudan et la Libye et intervient comme médiateur dans plusieurs conflits arabes ; le 27 septembre 1970, il parvient à mettre fin à un nouvel affrontement jordano-palestinien connu depuis sous le nom de « septembre noir ». Mais il succombe, le lendemain, à une crise cardiaque.

   De 1952 à 1970, l'action de Nasser – premier Égyptien authentique à prendre la tête du pays depuis l'époque pharaonique – s'est identifiée avec la révolution nationale, le départ définitif de l'occupant britannique, la réforme agraire, le développement de l'industrie, l'édification du grandiose barrage d'Assouan. Malgré d'incontestables réussites, le bilan est plutôt médiocre : en 1970, les Soviétiques sont plus nombreux en Égypte que ne l'étaient les Anglais en 1954 ; la croissance économique est arrêtée depuis 1967, de nombreuses usines ont été détruites pendant la guerre des Six-Jours. Leader charismatique, idole des masses arabes de l'Atlantique au Golfe, le raïs n'a pas réussi à dépasser les contradictions du panarabisme et du progressisme, de la lutte contre Israël et du soutien aux opposants des régimes réactionnaires arabes, et échoué dans son rêve d'unité.

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