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Alexandre le Grand, se posant comme successeur des pharaons d'Égypte et des Achéménides de Perse, donne une impulsion décisive à l'évolution de son empire vers une conception monarchique.
Cette dernière est bien différente de celles qu'avait connues la Grèce à l'époque homérique, à Sparte ou en Épire, Thrace, Illyrie et Macédoine. Elle est en effet fortement inspirée des modèles orientaux théocratiques où, à des degrés divers, s'affirmait le caractère divin du souverain.
Alexandre et les diadoques (généraux qui se disputèrent sa succession) fondèrent des centaines de villes. Beaucoup n'ont pas été identifiées, mais on en a mis au jour jusqu'à Aï-Khanoum, sur l'Oxus (l'actuel Amou-Daria), à la frontière septentrionale de l'Afghanistan. Fondées pour des raisons stratégiques, politiques ou économiques, et souvent peuplées aux dépens de l'ancienne Grèce, ces villes furent sans conteste les foyers d'un hellénisme certes dispersé, mais qui cherchait à préserver son unité. Les dialectes grecs cèdent la place à l'attique ionien, qui devient la langue obligée des documents de la koinè jusqu'aux confins de l'Orient. Cependant ne parle grec qu'une mince couche sociale parmi les indigènes.
Lorsqu'Alexandre le Grand mourut en juin 323 avant J.-C., les immenses territoires qu'il venait de conquérir ne pouvaient encore former un État. C'est à des généraux, qui, bien souvent inquiets de son génie insatiable, l'avaient suivi à contrecœur, qu'incombait désormais la responsabilité d'être ses successeurs ; le monde hellénistique allait naître de leurs insuffisances, de leurs querelles, de leurs victoires.
Dès la mort d'Alexandre, les chefs de l'armée, s'autorisant de la tradition macédonienne qui donnait aux soldats le droit d'intervenir dans les affaires de l'État, se réunirent en conseil.
Il fallait régler avant tout le problème de la succession. Les chefs des nobles cavaliers et ceux de la phalange s'opposèrent : les fantassins ne voulaient pas, en effet, que l'enfant attendu par Roxane, la princesse originaire de Bactriane qu'Alexandre avait épousée en bravant l'opinion de ses troupes, pût un jour régner sur un monde soumis par des Hellènes ; ils lui préféraient Arrhidée, bâtard de Philippe II. Un compromis fut trouvé : si l'enfant à naître d'Alexandre était un garçon (ce qui fut le cas), il partagerait le pouvoir avec Arrhidée, à qui l'on donna le nom de Philippe III. Il fallut alors aménager une régence avant que les rois Philippe III et Alexandre IV fussent capables de gouverner par eux-mêmes.
On confia à un triumvirat (conseil composé de trois chefs) l'administration de l'empire. Cratère fut nommé tuteur des rois ; Antipatros garda la Macédoine, qu'il avait gouvernée durant l'expédition d'Alexandre ; Perdiccas fut chargé de l'Asie.
Quant au gouvernement des provinces, on le partagea entre les autres chefs, qui espéraient bien s'y tailler quelque domaine, même si ce devait être aux dépens de l'autorité centrale. Ptolémée Ier Sôtêr reçut l'Égypte (où Cléomène de Naucratis fut son adjoint), Antigonos Monophthalmos (le Borgne) l'Anatolie occidentale, Eumenês de Cardia (l'archiviste d'Alexandre) la Cappadoce et la Paphlagonie (un territoire mal pacifié, que tenait encore le satrape perse Ariarathês Ier), et Lysimaque la Thrace.
Ce règlement ne pouvait guère être durable : trop d'ambitions déjà s'étaient fait jour, ainsi que des conceptions nouvelles de l'avenir du royaume, où seul Eumenês de Cardia croyait encore à la nécessité d'une politique de fusion des races.
Des révoltes eurent lieu ; les Grecs qu'Alexandre avait installés en Bactriane se soulevèrent de nouveau et ne se soumirent au satrape de Médie qu'après le massacre de la plus grande partie d'entre eux. Mais ils eurent la satisfaction de se voir désormais administrés par un satrape grec et non macédonien.
En Grèce proprement dite, Athènes, enrichie du trésor d'Harpale (trésorier félon d'Alexandre), entraîna les cités dans la guerre lamiaque (323-322 avant J.-C. ; elle y perdit, malgré la valeur de son stratège Léosthène, ses lois et Démosthène, que les Macédoniens, vainqueurs, redoutaient encore.
Perdiccas avait voulu – après avoir usurpé le titre de tuteur des rois –, imposer son autorité à Ptolémée Ier Sôtêr (très indépendant dans sa riche satrapie). Il fut assassiné. Ptolémée se vit proposer sa succession ; il ne l'accepta point, préférant se consacrer à la mise en valeur de l'Égypte, dont il faisait peu à peu sa propriété, et ne voulant pas avoir à affronter ses collègues pour obtenir l'empire du monde oriental.
Une nouvelle réunion des chefs militaires devenait nécessaire, d'autant que Cratère, à son tour, venait de mourir. À Triparadisos, en Syrie du Nord, le titre de régent fut donné au vieil Antipatros ; Antigonos Monophthalmos se vit offrir la « stratégie » d'Asie (pouvoir illimité sur les territoires d'Orient) ; Séleucos Ier Nikatôr, un des assassins de Perdiccas, fut installé en Babylonie.
L'empire d'Alexandre était déjà moribond ; comment Antipatros pourrait-il être capable de faire respecter depuis la Macédoine, dont il n'était jamais sorti, son autorité par les rois installés en Asie, riches et puissants ? Déjà l'Orient semblait prendre ses distances, et l'hellénisme se découvrait d'autres capitales. Eumenês de Cardia, dernier dépositaire des pensées d'Alexandret et seul fidèle à ses désirs, inquiétait, détonnait parmi les généraux : on le mit au ban de l'empire.
Antipatros mourut en 319 avant J.-C. Cassandre, son fils, malgré ses volontés posthumes, réussit à s'emparer de la Grèce et de la Macédoine ; il en profita pour faire assassiner les rois Philippe III (317 avant J.-C.), puis Alexandre IV (310-309 avant J.-C.), qui étaient tombés ainsi en son pouvoir. En débarrassant tous les diadoques du fils de Roxane, il leur ôtait tout motif de retenue ; la couronne était désormais à qui saurait la prendre. Antigonos Monophthalmos, aidé de son fils Démétrios Ier Poliorcète (336-282 avant J.-C.), était le plus puissant ; il se noua donc contre lui une vaste coalition de tous ceux qui avaient peur qu'il ne les devançât.
Ptolémée, Cassandre, Lysimaque, le maître des Détroits, aidés de Séleucos, l'obligèrent à lutter sur deux fronts. En Occident, malgré son habileté à ôter à Cassandre l'appui des cités grecques (il les avait proclamées libres), Antigonos Monophthalmos ne put porter de coups décisifs. En Syrie, il fut vaincu, de façon inattendue d'ailleurs, par Ptolémée à Gaza (Séleucos en profita pour se réinstaller en Babylonie). En 311 avant J.-C., une paix fut signée pour que chacun reprît souffle.
La lutte recommença au printemps 306 avant J.-C. Démétrios Poliorcète (« Preneur de villes ») remporta à Salamine (sur l'île de Chypre) une éclatante victoire navale sur les Lagides ; son succès permit à Antigonos Monophthalmos de se proclamer roi et de prétendre ainsi à la succession d'Alexandre.
En 305-304 avant J.-C., Ptolémée l'imita, mais il assumait le titre, lui, pour affirmer son droit à régner en maître en Égypte, ce qu'il fit jusqu'en 283 avant J.-C. Cassandre, Lysimaque, Séleucos, à leur tour, furent proclamés « basileis » (rois).
La guerre continuait. Démétrios, roi en Macédoine (306-287 avant J.-C.), reçut de son père la responsabilité de la lutte en Occident ; il se fit accueillir à Athènes comme un libérateur et sut redonner quelque vigueur à la ligue de Corinthe.
Quelque temps, on put croire que, grâce à ces succès, Antigonos Monophthalmos pourrait réunir sous son autorité toutes les terres qu'avait possédées Alexandre, mais, au cours de l'été 301 avant J.-C., en Phrygie, à Ipsos, la fortune changea de camp. Le roi mourut sur un champ de bataille, écrasé par Lysimaque et Séleucos.
Sa fin marqua le début véritable de l'époque hellénistique ; personne ne crut plus, désormais, qu'il était possible de sauvegarder l'unité politique des terres conquises par l'hellénisme ; les alliés se partagèrent les dépouilles (le grand bénéficiaire semblant être Séleucos). Il ne restait plus à chaque survivant qu'à assurer son pouvoir sur son domaine.
Il fallut encore près de trente ans pour que le monde grec trouvât un semblant d'équilibre.
Ptolémée Lagide tenait l'Égypte et Cyrène, et nul ne fut capable de l'inquiéter en ses domaines ; il ne voulait pas, néanmoins, renoncer à ses ambitions sur le sud de la Syrie. En 281 avant J.-C., au Couroupédion, Séleucos dut se débarrasser de Lysimaque pour s'emparer de l'Asie Mineure ; il passa alors en Europe, où il fut assassiné, mais son fils Antiochos Ier put recueillir son héritage.
Démétrios, lui, après Ipsos, ne perdit pas courage : roi sans royaume, il réussit néanmoins à reprendre pied en Grèce, et son fils Antigonos Gonatas put s'emparer de la Macédoine (après une victoire retentissante sur les Galates à Lysimacheia) et fonder ainsi la troisième des grandes dynasties, celle des Antigonides.
Ce n'était pas pour autant la fin des ambitions. Le monde hellénistique ne connut guère la paix ; à l'intérieur, tel serviteur de roi réussissait à fonder, lui aussi, une dynastie (Philetairos de Pergame, qui fut à l'origine de la fortune des Attalides), tel vassal se rendait indépendant. Sur les frontières apparaissaient des ennemis puissants : en deux siècles, le monde hellénistique devint une ruine que possédaient les Romains ou les Parthes. Mais, avant de succomber, il avait su devenir leur maître de civilisation.
Le monde hellénistique est le monde des rois. Ceux-ci exercent sur tous les territoires qu'ils dominent. Les empires sont immenses ; les Attalides règnent sur 180 000 km2 un pouvoir absolu, au nom des droits que leur ont donnés les succès d'Alexandre et leurs propres victoires ; droit de la lance, qui les oblige à être d'abord chefs d'armée.
Leur fonction est de protéger ceux qui se sont soumis à eux, de leur garantir la paix et la prospérité ; ils sont ceux par qui le monde est ce qu'il doit être ; ils en sont les « fondateurs » et les « sauveurs ». Les lois naissant des rois, la nature même et la vie dépendent d'eux. Un culte leur est rendu sous des formes diverses ; seule la Macédoine ne sera pas tentée de diviniser ses souverains.
La puissance de ces rois est ainsi quasi infinie, en théorie du moins, car, si les Lagides administrent leurs possessions comme on peut le faire d'un jardin – grâce à une armée de fonctionnaires – il est bien difficile aux rois séleucides et à ceux des autres dynasties de mobiliser leurs richesses. Leurs agents sont souvent difficiles à surveiller et leurs défections sont fréquentes ; la distance, l'énorme inertie de pays trop vastes ou trop attachés à leurs traditions font qu'il n'est pas facile à ces rois de réunir l'immense masse de leurs armées, de profiter des immenses possibilités que la terre pourrait fournir. Aussi succomberont-ils facilement devant Rome, qui aura moins de peine à vaincre l'Orient qu'elle n'en eut à abattre Carthage.
Leurs États ne sont pas vraiment unifiés : ces rois règnent sur des communautés plus ou moins autonomes plutôt que sur des sujets (des peuples, des temples, des cités surtout). Sauf dans l'Égypte lagide, en effet, la cité grecque (ou hellénisée) joue un rôle important. Il ne s'agit pas d'un rôle politique : ce n'est plus, sauf Rhodes, un État capable de mener une action qui soit à l'échelle du monde nouveau, et il n'y a que les confédérations en vieille Grèce pour lui donner une véritable liberté en échange de la perte d'un peu d'autonomie. Le rôle est principalement civilisateur.
Les monarchies hellénistiques ne sont plus pourtant une école de vertu et de sacrifice. Les qualités qui avaient permis aux hoplites de Marathon de vaincre, à Athènes de dominer l'Égée ne sont plus sans doute de celles que l'on ambitionne d'imiter. En effet, le plus souvent, les vieilles Constitutions n'existent plus, et le peuple, auquel on ne fournit pas les moyens de participer à la vie publique, ne peut acquérir le sens des responsabilités, le désir de servir l'État.
Au contraire, il semble que le fier citoyen, devant la pauvreté qui l'étreint (surtout dans la Grèce d'Europe, désormais à l'écart des grands courants commerciaux, mais aussi en Asie Mineure, où la guerre provoque mille tourments), a eu un moment à choisir entre deux attitudes également fatales à l'esprit civique, entre le désir d'être assisté par des riches qui dépensent leur fortune en actes d'évergétisme (achats de blé distribué à prix réduits, fondations) et la révolte stérile, qui ne peut qu'accélérer les interventions de puissances extérieures appelées par le parti des possédants inquiets.
Les cités ne sont pas non plus des maîtres qui assument la responsabilité de la vie présente et future des citoyens comme l'étaient les cités classiques, qui faisaient participer ceux-ci à une vie religieuse qu'elles étaient seules à ordonner, avec des sacrifices pour le temps présent et des mystères donnant (comme les mystères Éleusis) des entrées dans l'au-delà.
Désormais, le citoyen est invité souvent à sacrifier pour des dieux, proches sans doute, mais extérieurs à sa ville : les rois, qui peuvent supplanter les Olympiens, auxquels on avait fait confiance. Seul, par ailleurs, dans des cités qui ne sont parfois plus, déjà, à l'échelle humaine (Antioche, Alexandrie), le citoyen cherche son salut individuellement dans la célébration de cultes ésotériques (cultes de Sérapis, de Dionysos…), auxquels il participe par l'intermédiaire de sociétés plus ou moins secrètes, plus ou moins interdites, car la cité, organe totalitaire, sait combien l'individualisme est dangereux.
Les cités ne sont guère que des municipalités, qui collectent au nom d'un roi les impôts, servent d'organes qui participent à la concertation nécessaire avec les pouvoirs centraux. Mais la médiocrité apparente de leur situation ne doit pas faire oublier combien il est important que la forme politique se soit imposée jusqu'à l'Indus, que les rois n'aient cessé de favoriser la fondation de cités neuves, d'en reconstruire lorsque les abattait quelque tremblement de terre, permettant à la civilisation de la parole de s'implanter partout où ils régnèrent, et que l'on ait pu méditer tout au bord de l'Inde les maximes de Delphes et discuter sur l'agora (la place publique) des problèmes d'une communauté franche.
Il est bien certain que l'hellénisme ne touche guère qu'une petite partie des populations barbares et que l'Asie, effleurée par les conquêtes d'Alexandre et l'administration séleucide, continua de vivre la vie de ses ancêtres. Pourtant la présence grecque en pays barbare prépara l'unification du bassin de la Méditerranée (tout en assurant des liens avec l'Orient), qui sera réalisée quand, en 212 après J.-C. – toutes races et origines confondues – tous les habitants de l'Empire romain, l'héritier des empires hellénistiques, seront devenus des citoyens de Rome.
Rome ne s'occupait guère des affaires d'Orient. Il fallut que Philippe V, roi de Macédoine (221-179 avant J.-C.), la provoquât en faisant alliance avec Hannibal pour qu'elle fût contrainte à agir.
Pour empêcher le roi de passer en Italie, les Romains cherchèrent à lui susciter en Grèce même des troubles qui pussent l'occuper. En 212 avant J.-C., ils s'allièrent avec les Étoliens et les poussèrent à la guerre. Dès que le risque de jonction entre Philippe V et Hannibal se fut estompé, ils abandonnèrent toute opération, et leurs alliés, délaissés, cessèrent le combat (206 avant J.-C.). Ils n'en signèrent pas moins, pour mettre un terme à cette première guerre de Macédoine (216-205 avant J.-C.), un traité de paix qui permettait pour l'avenir toutes sortes de développements intéressants, éventuellement une nouvelle intervention.
C'est en 200 avant J.-C. que le sénat songea à revenir en Grèce ; il fallait, selon lui, protéger en Orient les alliés de Rome (ceux qui avaient contresigné la paix de 205 avant J.-C.) des ambitions dévorantes du roi de Macédoine, mais il fallait surtout trouver à employer généraux et soldats, que la victoire sur Carthage avait rendus à une vie civile qu'ils n'appréciaient guère.
En 198 avant J.-C., Titus Quinctius Flamininus (229-174 avant J.-C.) prit le commandement des troupes. Il remporta (juin 197) la victoire de Cynoscéphales et dicta ses conditions : Philippe V devait abandonner ses possessions en Grèce. Flamininus put se vanter ainsi d'avoir assuré la liberté des Hellènes. Une commission sénatoriale vint s'en assurer, et, en 196 avant J.-C., lors des jeux Isthmiques, Flamininus proclama que le sénat des Romains et le consul Titus Quinctius, ayant vaincu le roi Philippe V et les Macédoniens, laissaient libres, exempts de garnison et de tributs, et soumis à leurs lois ancestrales, les peuples suivants : les Corinthiens, les Phocidiens, les Locriens, les Eubéens, les Achéens Phtiotes, les Magnètes, les Thessaliens et les Perrhaibes ; pour les autres Grecs, la liberté allait de soi.
Ainsi, Rome s'imposait comme le patron des Grecs ; elle avait à jamais pris son rang dans le monde des rois, à leur niveau.
Antiochos III Megas dut bientôt, à son tour, s'incliner devant leur puissance. Trop fort pour ne pas inquiéter Rome (il venait de vaincre l'Iran et de dompter les Lagides), il n'avait pas hésité à recevoir à sa cour, à Antioche, Hannibal. En 192 avant J.-C., il s'allia aux Étoliens, déçus par la politique de Rome en Grèce. Rome se dut d'intervenir ; les légions passèrent en Asie sous le commandement de Scipion l'Asiatique, en plein cœur de l'hiver ; elles firent leur jonction avec les troupes d'Eumenês II, roi de Pergame ; contre une armée bien supérieure en nombre (qui alignait de surcroît 64 éléphants d'Asie), les Romains remportèrent une nette victoire (au début de 189 avant J.-C.).
Par le traité d'Apamée, Antiochos III renonça à l'Asie Mineure, s'engagea à payer une lourde indemnité, à livrer ses éléphants et ses navires. Les alliés de Rome (Pergame et Rhodes) se partagèrent les dépouilles. Ce n'était plus suivre la politique de Flamininus, mais c'était encore un moyen pour Rome d'échapper aux charges de l'administration directe en confiant à des clients le contrôle des zones arrachées à ses rivaux.
Si, durant la guerre d'Antiochos III, Philippe V s'était montré fidèle aux traités, son fils Persée (roi de 179 à 168 avant J.-C.), dès son avènement, s'attacha à rendre à la Macédoine son prestige et sa puissance. Le sénat ne pouvait l'accepter : en juin 168 avant J.-C., Paul Émile, à Pydna, força la victoire ; en un peu plus d'une heure, il détruisit l'armée royale, qui laissait 25 000 morts sur le terrain et 10 000 prisonniers.
La monarchie antigonide fut abolie, et le royaume macédonien, démembré en quatre républiques, fut contraint à la « liberté » romaine. En cette année 168 avant J.-C., Antiochos IV fut arrêté par C. Popilius Laenas dans son invasion de l'Égypte (alors qu'il tenait la victoire, il a suffi au légat arrivé devant Alexandrie d'énoncer le désir de Rome de protéger l'Égypte pour qu'Antiochos fût stoppé dans son élan).
Mais Rome n'était pas encore une puissance qui attirait la sympathie. Partout en Grèce, depuis qu'après Pydna s'était tenue une commission sénatoriale chargée de réorganiser le pays, sévissait le gouvernement des riches. Il en était de même dans les républiques macédoniennes, où l'on s'était décidé à rouvrir les mines d'argent (dont Rome avait, en 167 avant J.-C., interdit l'exploitation pour que le pays ne fût pas livré aux ambitions des financiers italiens).
En 149-148 avant J.-C., Andriscos, un aventurier qui se disait fils de Persée, réussit à s'emparer de la Macédoine en s'appuyant sur le petit peuple, à la grande inquiétude des possédants, qui virent avec plaisir ses défaites devant Rome, garante d'une certaine paix sociale : la Macédoine devint une province romaine (148 avant J.-C.) liée à l'Illyrie ; Rome était désormais directement responsable du destin d'une partie du monde grec.
Dans le Péloponnèse, certains Achéens aspiraient à rejeter la tutelle où Rome les maintenait, quelque profit que pût en tirer la confédération. En 146 avant J.-C., Critolaos et Diaios, s'appuyant sur le remuant peuple de Corinthe, firent décider la guerre ; Rome n'était pas fâchée, d'ailleurs, d'en finir avec la puissance achéenne, trop fière de ses traditions et source de perpétuelles complications. Lucius Mummius n'eut aucun mal à l'écraser. Corinthe paya le prix de ce dernier sursaut d'indépendance de la Grèce ; elle fut détruite comme venait de l'être Carthage ; cet exemple assurait la paix en Grèce, devenue de fait, sinon en droit, une possession de Rome.
En Asie, la politique de Rome n'était guère plus séduisante. Rhodes fut punie pour avoir voulu s'entremettre entre Rome et Persée, et fut ruinée par la concurrence de Délos, devenue en 166 avant J.-C. un port franc. C'est de la bienveillance romaine que les rois de Pergame tenaient leur pouvoir ; le dernier d'entre eux, Attalos III (138-133 avant J.-C.), choisit de lui léguer son royaume, pensant que la force seule des légions pourrait y garantir le statu quo social. La révolution qu'il craignait éclata à sa mort, en 133 avant J.-C. ; Aristonicos, qui aurait dû lui succéder, souleva le peuple, les habitants des campagnes surtout, leur faisant espérer le bonheur en la « cité du soleil », mais sa défaite fut rapide. Le royaume de Pergame devint la province romaine d'Asie. Caius Gracchus régla la façon dont on y percevrait l'impôt : la dîme fut affermée à des publicains, dont les agents mirent vite la province en coupe réglée.
Ce fut Mithridate VI Eupator, roi du Pont (111-63 avant J.-C.), le dernier grand souverain d'Asie, qui se chargea de rappeler aux Romains que les Grecs n'étaient pas prêts à tous les esclavages. En 88 avant J.-C., il conquit la province d'Asie sans coup férir ; les Grecs avaient, à l'annonce de son arrivée, chassé ou exécuté les Italiens résidant chez eux. Sur sa lancée, il envahit même l'Attique. Lucius Cornelius Sulla réussit à reprendre Athènes et la Grèce ; la légion continuait d'être invincible. En 85 avant J.-C., passé en Asie, ce dernier put signer une paix qui renvoyait le roi dans son pays. L'exploitation de la province continua, déshonorant la République romaine.
La conquête de l'Orient tout entier n'était plus qu'une question de temps ; les royaumes étaient si ébranlés qu'il suffisait souvent d'attendre qu'ils s'effondrent d'eux-mêmes.
Licinius Lucullus et Pompée vinrent d'abord à bout de Mithridate, ce qui permit de régler définitivement le problème anatolien. La Syrie tomba aux mains de Pompée et devint une province romaine en 64-63 avant J.-C. Les Séleucides n'y régnaient plus en fait que dans leur capitale ; le reste de ce qui avait été le noyau de leur immense royaume était déchiré entre les ambitions des cités, des dynasties indigènes. Les uns et les autres avaient beaucoup plus de respect pour le roi arsacide (voisin puissant) que pour leur suzerain. Il convenait donc que le Romain s'installât pour qu'un pouvoir trop fort ne le fît avant lui.
Rome, désormais, possédait comme provinces la Cilicie, la Bithynie, le Pont, la Syrie, mais Pompée avait entouré ces territoires sujets d'une foule d'États vassaux, ce qui permettait d'économiser les forces romaines, car ces États pouvaient jouer un rôle dans la défense des territoires de l'Empire. Surtout, cela donnait à Pompée une situation peu commune : patron de tant de rois qui lui devaient leur trône, quelle n'était sa grandeur ! L'Égypte de Cléopâtre tomba à la bataille d'Actium (31 avant J.-C.).
Le monde hellénistique était désormais tout entier aux mains de Rome, qui n'eut guère de peine à y imposer son autorité et à l'y maintenir. Cette soumission ne fut pourtant pas une rupture avec le passé, car Rome assuma en fait le pouvoir que les rois exerçaient sans bouleverser les structures et apporta la paix.
L'Athènes classique avait été l'« école de la Grèce » ; elle perd, à l'époque hellénistique, le quasi-monopole qu'elle exerçait sur la vie intellectuelle, à l'exception du domaine de la philosophie. D'autres domaines sont cependant représentés pendant la longue période hellénistique, comme l'histoire, les sciences, la littérature, ou encore la religion.
Si l'époque classique voit l'émergence du citoyen, l'âge hellénistique paraît donner naissance à un type humain nouveau : le sage. Le philosophe renonce désormais à réformer la société et – si l'on excepte, dans une certaine mesure, les stoïciens – penche vers l'individualisme. Divers courants coexistent, et parfois s'affrontent : les cyniques, ces « clochards de l'Antiquité », se veulent, comme Diogène au IVe s., indifférents aux usages de la cité ; les sceptiques, qui se réclament de Pyrrhon (fin IVe s.), répondent au contraire aux invitations des rois, qui, dans leurs missions diplomatiques, apprécient sans doute la dialectique redoutable à laquelle les entraîne leur attitude de critique systématique. À Athènes – où l'Académie et le Lycée continuent d'attirer les jeunes gens de toute la Grèce – naissent les deux écoles philosophiques les plus originales : l'épicurisme et le stoïcisme.
Nombreuses sont les histoires « locales » (celle du Sicilien Timée est sans doute la plus connue) ; leur intérêt est, certes, capital, mais un nom domine l'historiographie hellénistique : celui de Polybe (210-125 environ). Achéen déporté comme otage à Rome après la bataille de Pydna, il raconte dans ses Histoires comment l'Urbs conquit le monde, et prend fait et cause pour la grandeur romaine. Précis, rationnel, il reste dans la lignée de Thucydide. Toutefois il n'a ni l'impassibilité, ni le sens de l'objectivité de l'auteur de l'Histoire de la guerre du Péloponnèse.
L'école aristotélicienne poursuit sa mission avec Théophraste (qui dirige l'école de 322 à 287), puis avec Straton le Physicien, qui prône les vertus de l'expérimentation. C'est sans doute lui qui, venu à Alexandrie auprès de Ptolémée Philadelphe, contribua à orienter les objectifs du Musée vers la recherche : avec ses jardins zoologique et botanique, mais aussi ses observatoires et ses salles de dissection, c'est un remarquable outil pour des sciences qui tendent à se constituer en disciplines autonomes.
Les mathématiques restent la discipline par excellence avec Euclide et Apollonios de Pergé. Elles trouvent d'ailleurs des applications dans de nombreux domaines : en mécanique, avec Ctésibios et Philon de Byzance ; en astronomie, avec Aristarque de Samos qui, le premier, soutint que la Terre gravitait autour du Soleil immobile et Ératosthène, qui réussit à mesurer (avec une marge d'erreur infime) la longueur du méridien terrestre. Archimède, enfin, fut non seulement un grand théoricien (c'est lui qui fixa la valeur du nombre π à 3,141 6), mais également un inventeur de génie. Ce goût pour les perfectionnements des techniques (qu'on retrouve chez des ingénieurs comme Sostratos de Cnide, l'architecte du Phare d'Alexandrie) est suffisamment exceptionnel pour être signalé dans une Grèce où dominent habituellement les spéculations intellectuelles.
La comédie nouvelle (la Néa) privilégie l'intrigue et l'étude de caractères. Avec Ménandre, excellent peintre de l'amour et des sentiments familiaux, le génie attique brille de ses derniers feux. Alexandrie, dans ce domaine, remplace désormais Athènes, sans toutefois étouffer d'autres centres qui, tels Pergame, Cos, Syracuse ou Tarente, demeurent fort actifs. Le public a changé lui aussi : à Athènes, le théâtre s'adressait au dêmos tout entier ; le poète hellénistique, lui, ne touche plus qu'une bourgeoisie cultivée, dont le goût va, à la fois, à la recherche de la nouveauté et à la nostalgie archaïsante d'un passé lointain : ainsi s'expliquent le triomphe du lyrisme et le retour de la poésie épique. On préfère généralement les pièces courtes, tels les Mimes d'Hérondas, et les épigrammes.
Profondément renouvelée, la poésie hellénistique est marquée du sceau d'une nouvelle sensibilité : l'amour règne en maître. La poésie bucolique se plaît à évoquer les charmes de la nature, les jeux érotiques des bergers. Les animaux et les enfants entrent en force dans la littérature : un lyrisme de l'évasion s'impose. Une autre tendance rencontre d'ailleurs le goût pour l'érudition philologique (qui établit et critique les textes), c'est la poésie savante. Dans les Origines de Callimaque, l'érudition est un jeu précieux ; dans l'Alexandra de Lycophron, elle touche à l'hermétisme. L'un comme l'autre furent bibliothécaires à Alexandrie.
On trouve dans la religion les mêmes doutes, le même désarroi et, en conséquence, les mêmes besoins qui marquent les philosophies du renoncement de l'époque hellénistique.
Comme ils restent très attachés à leur cité, les Grecs le restent à leurs divinités civiques. Ils ont le souci, en tout cas, d'en respecter scrupuleusement le rituel. La grande majorité des « lois sacrées » qui nous sont parvenues datent, en effet, de l'époque hellénistique : plus minutieuses encore que par le passé, elles règlent avec précision les sacerdoces, les sacrifices, les finances des sanctuaires… Mais cette abondance, ce caractère pointilleux des lois n'ont-ils pas justement pour but de préserver une religion en péril ? Le mouvement amorcé dès l'époque troublée de la guerre du Péloponnèse en faveur de certains dieux se poursuit : ceux qui sont plus proches des hommes (tels Héraclès ou Dionysos, fils de mortelles et qui, de surcroît, ont connu la mort) ; ou bien ceux qui sont reconnus comme « sauveurs » ou consolateurs (Asklépios, le dieu de la Médecine, les Dioscures et les Cabires, dieux protecteurs des marins) ; ou encore ceux qui sont susceptibles de satisfaire aux préoccupations morales et intellectuelles (l'Hymne à Zeus de Cléanthe) emportent l'adhésion, tout comme la pratique des oracles ou des cultes à mystères.
Souvent organisées autour d'un dieu étranger, des confréries luttent contre l'isolement de l'homme dans un monde devenu trop vaste pour lui, et développent de nouvelles solidarités ; elles connaissent un grand succès.
La curiosité des Grecs à l'égard des religions orientales avait toujours été grande (pour Hérodote, l'Égypte était le berceau de toutes les religions). Depuis longtemps déjà, ils avaient recueilli et « adapté » des dieux orientaux (ainsi Bastet est-elle apparentée à la déesse Artémis). Parfois, ce sont les dieux grecs qui prennent en charge les fonctions de dieux d'Asie Mineure. Et c'est dans le domaine de la religion que le contact des cultures devait être le plus fécond. L'époque hellénistique est celle des adoptions et des syncrétismes. Le processus syncrétique témoigne sans aucun doute de la volonté de dépasser le polymorphisme des dieux, de promouvoir des dieux universels qui concentreront en eux toutes les fonctions des panthéons multiples ; il amorce l'évolution vers le monothéisme.
La Grèce gardait le souvenir des rois du passé, ces « nourrissons » ou « rejetons » de Zeus, pour reprendre les épithètes homériques. Dans le même ordre d'idées, la monarchie nationale macédonienne, au moins à partir d'Amyntas, le père de Philippe II, affirmait l'origine divine de la dynastie. Plus concrètement encore, les cultes héroïques célébraient non seulement les demi-dieux légendaires, mais aussi certains oikistes (fondateurs de colonies grecques) et des chefs remarquables à qui étaient accordés – très rarement il est vrai – des « honneurs divinisants ». Alexandre, par ses exploits surhumains, pouvait à bon droit bénéficier de cette double tradition ; il lui fallait également apparaître comme d'essence divine pour soumettre des Orientaux habitués à leurs monarchies théocratiques. Ses successeurs développèrent, diversement selon les régions, des cultes dynastiques qui peuvent s'expliquer par le fait que le roi, tellement puissant et plus proche que les dieux, peut, par exemple, accorder ce bienfait introuvable : la paix.
Dans la religion plus que partout ailleurs, le monde hellénistique apparaît comme un monde angoissé.
Jamais la magie n'a connu pareil succès. L'astrologie et l'alchimie se développent, ainsi qu'une nouvelle forme de pensée religieuse : l'hermétisme, autour d'un Hermès Trismégiste (« trois fois très grand »). L'époque hellénistique est aussi une période importante dans l'évolution du judaïsme, d'autant qu'une forte communauté juive, rapidement hellénisée, vit à Alexandrie. La traduction de la Bible en grec, l'adoption de concepts grecs (un même terme, Hypsistos (« le Très-Haut »), qualifie aussi bien Zeus que Yahvé dans les inscriptions) prouvent la forte influence – même sur une religion apparemment irréductible comme la religion juive – de ces syncrétismes nés de l'hellénisation de l'Orient ancien.
Le gymnase joue un rôle essentiel toutes les cités. Le gymnase est un centre de préparation militaire et de formation intellectuelle, avec ses conférences et sa bibliothèque, ses temples et ses autels (souvent dédiés à Hermès et à Héraclès) ; il est aussi le lieu de rencontre des Grecs et le siège de confréries religieuses.
Les gymnases, que l'on trouve jusqu'en Orient et en Égypte, semblent, en général, liés à la volonté de préserver l'hellénisme parmi les colons grecs de ces lointaines contrées. Un des moyens de parvenir à cette fin est l'éducation : l'enfant reçoit un enseignement littéraire du grammatiste (la connaissance des anciens poètes, et en particulier Homère, y est décisive) ; le cithariste lui apprend la musique ; il s'exerce, enfin, à la gymnastique sous les ordres du pédotribe. L'éducation ne s'adresse pas à tous ; le gymnase, réservé d'abord aux citoyens grecs, finit par admettre de riches étrangers et, dans certains cas, les élites indigènes.
Le monde hellénistique est un monde prospère : jamais les architectes, sculpteurs, peintres n'ont été si nombreux, et si l'architecture religieuse n'est plus la préoccupation majeure, les édifices civils, les palais et les demeures privées rivalisent de luxe et de confort.
L'art hellénistique est celui des cités grecques et celui des royaumes barbares – c'est-à-dire de population non grecque – conquis par Alexandre à partir de 336 avant J.-C. et gouvernés après sa mort par ses généraux, les diadoques, et leurs successeurs. On parle aussi d'art hellénistique pour des peuples qui, s'ils ne sont pas soumis à des dirigeants grecs, se sont très largement ouverts aux influences artistiques grecques, comme les Étrusques et les Carthaginois ou certains peuples orientaux qui ont recouvré leur indépendance. C'est dire que les différences entre l'art hellénistique et l'art classique du IVe s. avant J.-C. sont d'ordre plus sociologique qu'esthétique. Des sculpteurs comme Lysippe ou des peintres comme Apelle, qui deviennent les portraitistes attitrés d'Alexandre, ont commencé leur carrière bien avant 336 avant J.-C. ; ils ne vont pas modifier leur manière à cette date. Leurs recherches, qui sont poursuivies par leurs élèves, ont une influence très profonde sur l'évolution de la peinture et de la sculpture hellénistiques. Mais, dorénavant, les commandes sont moins le fait des cités, qui, en Grèce propre, sont très appauvries, que des souverains désireux de donner un grand éclat à leur Cour, de faire de leur capitale un centre artistique dont la renommée puisse se comparer à celle des grandes cités classiques.
D'autre part, les nombreux contacts qui s'établissent entre Grecs et peuples barbares permettent l'enrichissement du répertoire grec, qui adopte ainsi certains motifs égyptiens ou mésopotamiens et cherche à exprimer dans un vocabulaire artistique grec des thèmes étrangers. Le sarcophage dit « d'Alexandre », provenant de la nécropole phénicienne de Sidon, vers 305 avant J.-C., en offre un très bon exemple : le sculpteur a décoré la cuve de scènes de bataille et de chasse qui glorifient le défunt suivant la tradition monarchique orientale ; mais ces scènes sont composées de motifs tous empruntés à l'iconographie grecque (musée d'Istanbul).
Le foisonnement de l'art hellénistique est tel qu'il est difficile d'en retracer complètement l'évolution, d'autant plus que de nombreuses œuvres d'art ont disparu et que la date de plusieurs autres est loin d'être assurée.
La libération des cités grecques d'Asie Mineure par Alexandre amena la construction de grands temples, souvent avec l'aide financière du Conquérant. À Éphèse, le temple archaïque d'Artémis, qui avait été incendié au IVe s. avant J.-C., est relevé suivant le même plan et sur les mêmes dimensions ; mais les proportions des colonnes, le dessin des moulures témoignent de l'évolution de l'ordre ionique, notamment sous l'influence attique. À Priène, où toute la ville est alors reconstruite suivant un plan orthogonal, sur un contrefort du Mycale, la construction du temple d'Athéna est confiée à l'architecte Pythéos. Celui-ci, qui avait déjà travaillé au mausolée d'Halicarnasse (secondé par des sculpteurs tels que Scopas), est un remarquable théoricien ; refusant l'ordre dorique, trop rigide pour se plier à ses combinaisons, il réalise une œuvre très savante sous sa simplicité apparente, où tout est calculé pour mettre en valeur le volume de la cella qui abrite la statue de culte. Ce temple passait dans l'Antiquité pour le prototype du temple ionique, et son influence sera considérable en Asie. On en retrouve notamment la trace dans le temple d'Apollon à Didymes. Le dieu avait là, près de Milet, un sanctuaire oraculaire très réputé, que les Perses avaient mis à sac. On le rebâtit à une échelle gigantesque à partir de la fin du IVe s. avant J.-C. Un immense temple à ciel ouvert, entouré d'une double colonnade ionique, enferme à l'intérieur un petit bâtiment, siège de l'oracle. Mais l'heureux rapport des proportions, le jeu harmonieux des moulures et surtout la fantaisie du décor végétal, qui fleurit partout, animent cette forêt de pierre. La rigueur du dessin et la perfection du travail du marbre sont en effet au service du naturalisme sous-jacent à la vie religieuse grecque.
Ces recherches théoriques furent poursuivies par Hermogène, l'architecte auquel on doit le temple d'Artémis, élevé vers 155 avant J.-C. à Magnésie du Méandre. Ce temple fut entouré, quelques années après son achèvement, par une grande cour à colonnades. L'architecture religieuse rejoint ici l'architecture civile, qui aime à enfermer les places dans un cadre de portiques servant à la fois de bureaux, de magasins, de promenoir et d'abri en cas d'intempérie. C'est alors que se crée, dans les grandes cités ioniennes, à Athènes et même dans les cités les plus modestes, ce cadre urbain au décor scandé de colonnes, qui fut repris par Rome et qui reste associé dans notre esprit à l'image de la cité antique.
Un des plus beaux exemples de ces cités est fourni par Pergame, la capitale des Attalides, que les fouilles allemandes du début du XXe s. nous ont rendue. Les architectes ont eu non seulement à pourvoir aux besoins des habitants, mais aussi à illustrer la puissance et la gloire d'une dynastie. Chaque construction est intéressante en soi. Tout d'abord, le rempart, dont la sobre puissance fait la beauté, rappelle que les temps hellénistiques furent traversés par des guerres continuelles et que les fortifications sont, à travers tout le monde grec, le témoin essentiel de l'époque. Dans la ville basse, l'agora et les gymnases, grandes cours à colonnades suivant le goût du temps, sont, avec le théâtre qui étage ses gradins sur les pentes de la montagne, les principaux lieux où se réunissent les citoyens pour leurs affaires et pour leur plaisir. Dominant toute la ville, sur l'acropole, s'élève le palais royal, entouré de ses arsenaux et de ses casernes, et aussi des sanctuaires dédiés aux dieux protecteurs de la cité et de la dynastie.
Mais les succès guerriers des Attalides se manifestent surtout dans le décor sculpté qui anime ce cadre architectural. Attalos Ier commémora par un ex-voto sa victoire sur les Galates, qui semaient la terreur en Asie Mineure : sur le pourtour de ce monument, aujourd'hui disparu, une série de Gaulois mourant ; au centre, le groupe célèbre du Gaulois se suicidant, après avoir tué sa femme, pour ne pas tomber aux mains des ennemis (copie romaine, Rome, musée des Thermes). L'aspect physique de ces Barbares est rendu avec précision : leur armement – glaives larges et courts, boucliers allongés – , leur nudité au combat, certains traits anatomiques – carrures trapues, chevelures hirsutes – , tout est soigneusement observé. Mais ce goût du pittoresque ne nuit pas à la puissance de l'expression, bien au contraire. Le sculpteur a su peindre, par le dramatique des attitudes et le pathétique des visages, tout le désarroi de ces guerriers devant la défaite et la mort. Il y a là, aux alentours des années 230-220 avant J.-C., une recherche du mouvement, un essai de traduire dans le marbre la psychologie des personnages, qui sont caractéristiques de la sculpture hellénistique.
C'est à Pergame aussi que fut réalisé le plus grand ensemble plastique de la période. Eumenês II, au sommet de sa puissance, fit élever vers 180 avant J.-C., sur l'acropole, le grand autel de Zeus, dieu dont la dynastie prétendait descendre. C'était, au dire des Anciens, une des sept merveilles du monde. Deux frises décorent le monument (Berlin, Pergamon-Museum). Enveloppant sur trois côtés le socle sur lequel se dresse l'autel, la première représente une gigantomachie, ou combat des dieux et des Géants. Le thème appartient depuis l'époque archaïque au répertoire grec, et le maître d'œuvre a introduit dans sa composition diverses réminiscences classiques : ainsi, Athéna a la même attitude que sur le fronton ouest du Parthénon. Mais, si elle se rattache au passé hellénique, cette frise n'en est pas moins profondément novatrice. Le monde des dieux, tout pénétré d'orientalisme, admet à profusion des formes animales et monstrueuses. Et surtout les sculpteurs, en creusant profondément les traits des visages, en accentuant le gonflement des musculatures comme la torsion des membres humains et des corps des serpents, atteignent à une expression monumentale plus baroque que classique. La seconde frise, qui court sur le mur du portique entourant l'autel, raconte les aventures de Télèphe, petit-fils de Zeus et ancêtre présumé de la dynastie. Le principe du relief est tout à fait différent ; le récit est fait de la juxtaposition de petits tableaux ; l'artiste superpose les plans presque à l'infini et joue du paysage et de la lumière plus à la manière d'un peintre que d'un sculpteur. Chacune des deux frises, en son genre, a exercé une profonde influence sur la plastique hellénistique et romaine.
Les recherches de l'école de Pergame ne résument pas toute l'histoire de la sculpture hellénistique. L'importance nouvelle prise par l'individu explique le développement de l'art du portrait. Certes, on en connaissait déjà des exemples à l'époque classique. Mais Alexandre et ses principaux généraux lui donnent par leurs commandes une impulsion nouvelle. Nous avons déjà noté le rôle de Lysippe dans ce domaine. De plus, les rois rendent cet art particulièrement populaire en faisant figurer leur effigie sur leurs monnaies. Ces petits reliefs sont traités avec une maîtrise remarquable, et presque chaque souverain serait à citer ici. Les rois de Bactriane, par exemple, ne sont connus que par leurs monnaies ; l'un d'eux fit frapper à son effigie la plus grosse monnaie d'or connue à cette époque, qui est conservée à Paris. À côté de cet art presque industriel, le portrait sculpté se pratique aussi à grande échelle. Une statue de Démétrios Ier, roi de Syrie, en bronze, est bien caractéristique (Rome, musée des Thermes) : le souverain, plus grand que nature, est représenté nu, dans une pose et avec une musculature qui conviendraient aussi bien à un héros ou à un dieu ; mais la tête n'a rien d'idéalisé. Le musée du Louvre possède un torse de Mithridate, roi du Pont, qui est sans doute du même sculpteur que la Vénus de Milo, sculptée vers 100 avant J.-C. C'est que la grande statuaire divine n'a pas disparu et qu'elle fait l'objet des mêmes recherches que le portrait. La Vénus reprend ainsi un type divin connu dès le IVe s. avant J.-C., mais le traitement du corps, le jeu des courbes et des volumes montrent l'évolution suivie. Le rendu des draperies retient aussi l'attention, comme on peut en juger d'après la Victoire de Samothrace (vers 190 avant J.-C.), où le vêtement accompagne et souligne le mouvement du corps ; cette œuvre témoigne de la vigueur et de l'originalité de l'école rhodienne.
Une autre cour royale a joué un rôle particulier dans l'évolution de l'art hellénistique : c'est celle des Ptolémées à Alexandrie, où régnaient un luxe et un raffinement extrêmes, notamment dans l'aménagement des palais et dans les arts mineurs, comme l'orfèvrerie. C'est là aussi que se sont élaborées des formes nouvelles, au contact avec le monde égyptien. De plus, capitale des derniers souverains hellénistiques, Alexandrie a exercé une influence de tout premier ordre sur l'art romain de la fin de la République et du début de l'Empire. Presque rien n'a, malheureusement, survécu de la cité des Ptolémées, et nous en sommes réduits à essayer de la reconstituer à travers quelques descriptions littéraires et surtout à partir des œuvres d'inspiration alexandrine. Avant le développement d'Alexandrie, les palais de Pella et de Vergina, en Macédoine, montrent, dans leur relative simplicité, que l'architecture palatiale a emprunté ses formes aux bâtiments civils. La mosaïque est connue (Pella, vers 305 avant J.-C.), mais elle relève plus du dessin que de la peinture. Si l'on se place maintenant à la fin de la période, il suffit de regarder les villas de Délos et surtout celles de Pompéi pour voir quels progrès ont été réalisés. L'agencement des pièces est beaucoup plus souple et plus adroit. Mais, surtout, la décoration intérieure est dès lors le fait de grands artistes.
L'évolution de la peinture est difficile à retracer d'après les copies qui furent effectuées à Pompéi. Il n'en apparaît pas moins que les peintres ne se satisfont plus de simples dessins sur un fond uniforme ; leur palette cherche à rendre tous les effets de la couleur, jouant du clair-obscur ; leur science de la perspective permet d'étoffer les scènes, parfois placées dans un paysage naturel. Certaines mosaïques de Délos (vers 130 avant J.-C.), qui sont d'ailleurs souvent l'œuvre de Syriens, témoignent de ces enrichissements : ainsi le Dionysos sur la panthère. Les « mosaïques nilotiques », très appréciées sous l'Empire, relèvent de la tradition alexandrine : dans un paysage de marais, de plantes d'eau s'ébat tout un peuple d'animaux aquatiques : hérons, canards, crocodiles, hippopotames…
Dans les arts mineurs, le rôle d'Alexandrie est également essentiel, au point que l'on a parfois confondu toutes les productions hellénistiques sous le nom d'art alexandrin. Mais, ici encore, nous ne pouvons que constater des influences, faute d'avoir les œuvres elles-mêmes sous les yeux.
Jusque-là, les idées politiques et sociales avaient assuré la prédominance de l'architecture civile et religieuse, et Démosthène, par exemple, considérait comme un scandale qu'Alcibiade ait fait décorer sa maison par le célèbre Agatharque de Samos. L'affaiblissement de l'esprit civique, l'affranchissement de l'individu ont en effet provoqué, dès le IVe s., un goût nouveau pour l'architecture domestique, plus personnelle. C'est à Pella, à Priène et, surtout, à Délos qu'on peut apprécier les progrès réalisés. Ainsi à Délos voisinent des maisons très modestes, tassées entre quelques rues, et de luxueuses demeures qui, à elles seules, occupent tout un îlot. Très diverses, elles s'ordonnent toutes, cependant, autour d'une cour centrale, généralement bordée d'un péristyle, sur laquelle s'ouvrent les pièces de réception et d'habitation regroupées sur deux ou trois côtés ; au centre, une citerne, souvent recouverte d'une mosaïque, recueille l'eau. La maison de l'Hermès, aménagée en étages et tirant parti des dénivellations du site, témoigne, en outre, d'une recherche systématique dans l'accord entre le décor statuaire et le cadre architectural, recherche d'une harmonie d'ensemble caractéristique de l'époque.
Si la céramique est en déclin, ce qu'il est convenu d'appeler les arts mineurs brillent, en revanche, d'un vif éclat. On travaille l'or, l'argent, le bronze, et on aime tant la vaisselle métallique que même la poterie cherche à l'imiter (bols à reliefs, dits bols mégariens). Objets précieux, séries monétaires qui offrent parfois d'admirables portraits des souverains hellénistiques ; figurines de terre cuite d'une variété infinie qui, de Myrina, dans le royaume attalide, aux anciennes colonies comme Locres ou Tarente en Occident, évoquent parfaitement la sensibilité d'une époque. Il faudrait ajouter à cet art raffiné les innombrables verreries, les bijoux, toute cette bimbeloterie d'art qui, d'Alexandrie, gagne le monde méditerranéen et, bien au-delà, fait pénétrer un art resté grec jusqu'au cœur même de l'Afghanistan.
Ces lacunes si considérables dans notre documentation expliquent le discrédit dans lequel on a longtemps tenu l'art hellénistique, considéré comme un art secondaire entre l'apogée classique et l'épanouissement impérial. Et il est certes difficile de parler d'un art hellénistique dans le foisonnement de ses recherches esthétiques, dans l'interaction de ses diverses écoles, dans la richesse de sa production. Les archéologues en sont encore à en inventorier les divers aspects, dont certains ne se sont révélés que tout récemment : c'est le cas de l'art hellénistique de Bactriane, que les fouilles d'Aï-Khanoum commencent à découvrir. Mais, au-delà de la variété de leurs œuvres, le grand mérite des artistes hellénistiques semble bien être d'avoir su traduire dans une forme très moderne les traditions de la Grèce des cités et d'avoir rendu possible leur adoption par l'Empire romain.
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