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Île de Java, le volcan Bromo

Asie du Sud-Est

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Asie du Sud-Est

Ensemble des onze pays situés entre l'Inde à l'ouest, la Chine au nord et l'Australie au sud-est.

Cet article fait partie du DOSSIER consacré à l'Asie.

Population : 590 354 000 hab. (estimation pour 2009)

La partie continentale de l'Asie du Sud-Est (l'« angle de l'Asie », selon Paul Mus) comprend la Birmanie (ou Myanmar), la Thaïlande (autrefois Siam) et les trois nations de l'ex-Indochine française : Viêt Nam, Laos et Cambodge. Sa partie insulaire (ou péninsulaire), aux confins des océans Indien et Pacifique, est composée des deux vastes archipels indonésien et philippin (Indonésie, Timor-Oriental et Philippines), de la Malaisie (coupée par la mer en deux fragments distants), de Singapour et du sultanat de Brunei.

   L'ensemble représente une population environ équivalente à celles de l'Afrique subsaharienne ou de l'Union européenne, dont plus de 40 % d'Indonésiens.

GÉOGRAPHIE

Géographie physique : éléments d'unité, facteurs de diversité

Un fort compartimentage

Les caractéristiques naturelles de l'Asie du Sud-Est présentent une grande complexité. C'est une région particulièrement découpée.

   Les archipels philippin et indonésien sont les deux plus grands au monde en termes de terres émergées (plus de 20 000 îles au total). En Insulinde (sud de la Thaïlande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Brunei et Philippines), le manque de profondeur des îles a empêché la formation de grands fleuves, longtemps voies privilégiées de communication. La tendance au morcellement qui en résulte accentue les effets de l'insularité, et explique sans doute que peu d'États de vaste taille aient pu s'y pérenniser avant la conquête coloniale. Les difficultés de pénétration vers l'intérieur rendent également compte de la meilleure mise en valeur et du peuplement beaucoup plus dense des petites et moyennes îles, ou de celles qui, comme Java, présentent une configuration allongée et mince.

   

Le volcanisme, qui marque les paysages d'une grande partie de l'Insulinde, apporte plus d'avantages (fertilité des sols, possibilité d'irrigation grâce aux fortes pentes) que d'inconvénients (éruptions, séismes nombreux).

   La configuration du continent (péninsule malaise exceptée) est plus simple, constituée de minces plaines côtières (comme au Centre-Viêt Nam), de vastes bassins fluviaux, centres de l'économie rizicole, dont les revenus ont permis la constitution d'États puissants et d'interfluves montagneux, couverts de jungles jusqu'à récemment, et faiblement peuplés : ces zones marginales, ethniquement très diversifiées, n'ont jamais été la base de constructions politiques significatives et ont vécu jusqu'au XIXe s. en quasi-autarcie.

Entre montagnes et mers

Le relief pourrait représenter un facteur d'unité. Les montagnes sont presque partout présentes. Rarement supérieure à 2 000 m, leur altitude s'élève cependant à 5 881 m dans les confins himalayens du nord de la Birmanie, à plus de 3 000 m sur quelques volcans indonésiens et philippins, à 4 175 m au mont Kinabalu, dans la partie malaisienne de Bornéo. Mais aux massifs continus fortement boisés du continent, dépeuplés et souvent difficiles à traverser, s'opposent les volcans ou les intrusions granitiques des archipels : on les contourne aisément et les hommes s'y concentrent fréquemment.

   

La mer, élément de division du fait des discontinuités qu'elle entraîne, est également un élément unifiant, de par son omniprésence même. Hormis l'extrême nord de la Birmanie, aucun point ne s'en situe à plus de 1 000 km ; environ 90 % des habitants de l'Asie du Sud-Est en vivent à moins de 100 km. Toutes les capitales (sauf Vientiane, au Laos enclavé) et toutes les villes de plus d'un million d'habitants sont proches des côtes, quand elles ne sont pas des ports majeurs, comme Surabaya, Medan, Hô Chi Minh-Ville, Bangkok, Manille, et bien sûr Singapour, plaque tournante du commerce régional. Même Phnom Penh, un peu plus à l'intérieur des terres, voit des navires de haute mer remonter le puissant Mékong jusqu'à elle. Le tropisme maritime a été fortement accentué à l'époque moderne par la colonisation, qui a développé les produits agricoles et miniers d'exportation, et par l'essor de la navigation de transit entre une Asie du Nord-Est en forte croissance et le Moyen-Orient ou l'Europe.

Une forte cohérence bioclimatique

C'est finalement le climat qui constitue le plus indiscutable facteur d'unité. Comprise entre 28° N. et 10° S., l'Asie du Sud-Est est ainsi presque entièrement située dans la zone intertropicale. Hormis quelques sommets élevés, le gel et la neige y sont inconnus. La fraîcheur hivernale n'est guère marquée, sauf au nord de la Birmanie, de la Thaïlande, du Laos et du Viêt Nam (où les froides précipitations venues de Chine septentrionale la redoublent). Le principal contraste oppose les régions équatoriales où il pleut – plus ou moins – toute l'année (Malaisie, Singapour, Ouest indonésien principalement), ce qui permet jusqu'à trois récoltes annuelles, et celles tropicales mais aussi équatoriales de l'Est indonésien « surprotégé » par la masse australienne, où la saison sèche est nettement marquée, et qui peut durer plus de huit mois : les possibilités agricoles en sont fortement amoindries. Mais la région ne compte aucun désert.

   

Les zones bioclimatiques manifestent en conséquence une assez grande homogénéité : la végétation n'y hésite qu'entre le tropical et le subtropical. On trouve certaines cultures d'un bout à l'autre de l'Asie du Sud-Est : rizières irriguées qui fournissent l'aliment de base, bananiers, palmiers, canne à sucre, cocotiers, etc. L'hévéa et le palmier à huile, bien acclimatés depuis un siècle, forment d'immenses plantations en Malaisie, à Sumatra et dans le Sud thaïlandais. Au-delà, on a pu parler de l'Asie du Sud-Est comme d'une « civilisation du végétal », tant une plante comme le bambou y connaît d'usages, depuis le sol et les murs d'une maison de village jusqu'aux carquois des chasseurs de la forêt, en passant par ses pousses et son cœur comestibles. La pierre est presque absente de l'architecture traditionnelle.

Géographie humaine : un lieu de rencontres

Des densités très contrastées

La densité moyenne de l'Asie du Sud-Est, d'environ 125 hab./km2, à peine supérieure à celle de la France, recouvre en fait d'énormes contrastes de peuplement, qu'expliquent essentiellement les inégales possibilités agricoles. En effet, la région demeure avant tout rurale (à plus de 65 %), malgré le développement de certaines des plus vastes agglomérations du monde (Manille, Jakarta, Bangkok).

   

De vastes étendues sont presque vides (moins de 10 hab./km2) : la plupart des montagnes sur le continent, le cœur des plus grandes îles (telles que Bornéo ou la Nouvelle-Guinée), des terres isolées ou arides en Insulinde. En revanche, les deltas des quatre grands fleuves continentaux (Irrawaddy birman, Ménam Chao Phraya thaïlandais, Mékong khméro-vietnamien, fleuve Rouge vietnamien) ou les îles de Java, de Bali et de Luçon portent des densités fréquemment supérieures à 500 hab./km2, parfois à 1 000 hab./km2.

   

C'est dans les zones fortement peuplées que se sont mis en place, avant même l'ère coloniale, les États qui se partagent aujourd'hui la région : la maîtrise des zones marginales peu peuplées constitue pour eux un enjeu fondamental, tant géopolitique (c'est généralement là que passent les frontières) qu'humain et économique, dans la mesure où le peuplement et les activités doivent impérativement être déconcentrés des aires centrales saturées. Mais la transmigrasi (« transmigration ») indonésienne vers Bornéo ou les îles orientales, l'ouverture des nouvelles zones économiques sur les hauts plateaux vietnamiens, la migration des Philippins du Nord vers Mindanao créent de nouveaux déséquilibres en tentant d'en résoudre : les milieux naturels sont atteints par une déforestation souvent excessive, qui se traduit fréquemment en Indonésie par de gigantesques feux de forêt dont les fumées toxiques envahissent jusqu'aux pays voisins ; les ethnies des montagnes et des îles, souvent très différentes linguistiquement et religieusement de celles qui viennent s'installer sur leurs territoires, peuvent se sentir menacées dans leur spécificité, voire dans leur survie, et la violence explose à l'occasion, comme aux Moluques ou au Bornéo indonésiens.

Une extrême complexité humaine

Multiplicité ethno-linguistique

L'Asie du Sud-Est est marquée par une très importante diversité ethno-linguistique, sans doute la plus forte au monde avec celle des régions caucasiennes. Quatre grands groupes linguistiques sont largement représentés : l'austronésien, l'austro-asiatique, le tibéto-birman et le thaï ; on compte de plus quelque 20 millions de Chinois, en particulier en péninsule malaise, et un peu partout dans les villes. La diversité des écritures est elle aussi extrême : une par pays sur le continent (mais l'alphabet latin est partout en Insulinde).

   Langues comme écritures indiquent clairement le caractère ouvert de l'Asie du Sud-Est, dont les limites extérieures ont toujours été floues : le thaï, d'ailleurs largement parlé parmi les minorités de la province du Yunnan, au sud de la Chine, est (lointainement) apparenté au chinois, et le birman au tibétain ; les parlers austronésiens, portés par certains des peuples les plus navigateurs au monde, s'étendent à l'ouest jusqu'à Madagascar, à l'est jusqu'à Hawaii et à l'île de Pâques. Toutes les graphies sont d'origine extérieure : dans l'ordre chronologique, la Chine (pour le Viêt Nam ancien), l'Inde (y compris pour l'ancien javanais et le balinais), puis le Moyen-Orient, avec l'expansion de l'islam insulindien, et enfin l'Europe.

Diversité religieuse

La région a également été accueillante vis-à-vis des religions venues d'ailleurs, quoique subsistent également, dans les zones reculées, des cultes locaux (animistes) qui, au travers de la croyance généralisée aux esprits, se sont également maintenus dans les interstices des principales croyances. Toutes les grandes religions mondiales comptent de solides bastions en Asie du Sud-Est, à l'exception du judaïsme.

   La plus anciennement implantée a été l'hindouisme (environ dix millions de fidèles, à Bali surtout, mais aussi parmi les immigrés d'Inde, nombreux en Malaisie, à Singapour et en Birmanie). Le bouddhisme theravada (ou « Petit Véhicule », ou encore bouddhisme orthodoxe, constitué en une église hiérarchisée étroitement associée aux monarchies), qui compte environ 110 millions de croyants, domine largement sur le continent, à l'exception du Viêt Nam et de la Malaisie. Quant à l'autre grande branche du bouddhisme (Mahayana, ou « Grand Véhicule », influencé par le mysticisme tibétain et redéfini en Chine par la confrontation avec le taoïsme et le confucianisme préexistants), elle s'impose au Viêt Nam (70 millions de fidèles). L'islam (environ 220 millions d'adeptes) ne s'implante que tardivement (à partir du XIIIe s.), mais sa domination est aujourd'hui massive dans toute l'Insulinde, sauf aux Philippines. Quant au christianisme (quelque 90 millions de croyants), il parvient aux Philippines au XVIe s. avec le colonisateur espagnol ; les chrétiens sont également présents un peu partout au sein des minorités ethniques soit urbaines, soit des zones les plus reculées ; les catholiques sont nombreux au Viêt Nam depuis le XVIIIe s., et y constituent 6,7 % de la population.

Géographie économique : entre matières premières et industries nouvelles

Une région écartelée

Région humainement multiple, l'Asie du Sud-Est l'est également économiquement. À Singapour, dont le produit intérieur brut (P.I.B.) par habitant est de l'ordre de celui des pays les plus développés, où l'espérance de vie est de 78 ans, et la scolarisation secondaire quasi-universelle, s'oppose un pays comme le Cambodge, au revenu par tête cent fois inférieur, à l'espérance de vie de 53 ans, et à l'analphabétisme supérieur à 50 %. Le Laos, la Birmanie et le Viêt Nam sont également touchés par la pauvreté. Si, dans les dernières décennies du XXe s., la région a connu certains des phénomènes de développement particulièrement spectaculaires, l'Indonésie est depuis la crise de 1997 retombée dans la misère et le chômage de masse, cependant que les Philippines ont connu après l'indépendance un parcours chaotique. Seules la Thaïlande, la Malaisie et le Brunei, appuyés sur leurs matières premières, minérales (pétrole, gaz, étain, etc.) et végétales et ayant su s'industrialiser – pour les deux premières –, sont, en sus de Singapour, de vraies réussites en termes de développement ; leur P.I.B. par habitant est une dizaine de fois supérieur à celui du Viêt Nam, et leur espérance de vie se situe autour de 70 ans.

Les progrès inégaux de l'industrie

L'Asie du Sud-Est n'est donc pas une région globalement prospère : avec quelque 8 % de la population du globe, elle ne fournit que 1,5 % du produit intérieur brut mondial, quoiqu'elle soit responsable de 5 % du commerce international (dont 2 % pour Singapour). De plus, l'extrême vivacité de certaines croissances est en partie expliquée par l'extrême sous-industrialisation, jusque vers 1960, d'une région particulièrement spécialisée, à l'ère coloniale, dans l'exportation des matières premières. Partout, sauf à Singapour, Brunei et, dans une bien moindre mesure, en Malaisie, la population reste encore aujourd'hui très largement rurale. Même Singapour, concentré sur sa fonction d'intermédiaire, n'a pas le dynamisme industriel – et moins encore technologique – des pays d'Asie du Nord-Est (→ Extrême-Orient). De plus, l'industrialisation du Sud-Est asiatique est marquée par de fortes inégalités.

Inégalité entre pays

De plus en plus, trois catégories de pays se distinguent :

– Birmanie, Cambodge et Laos, qui échappent presque totalement au processus d'industrialisation ;

– Indonésie, Philippines et Viêt Nam, qui, tout en faisant parfois l'objet d'investissements massifs sont caractérisés par une main-d'œuvre pléthorique, des salaires très bas et une production globalement « bas de gamme » ;

– Malaisie, Singapour et Thaïlande, qui sont marqués, parfois depuis peu, par une main-d'œuvre déficitaire (l'immigration y croît par conséquent très vite), par des rémunérations déjà substantielles et par le renforcement des segments intensifs en capital (industrie lourde, biens intermédiaires) et/ou en technologie (informatique, machines, etc.).

Inégalité entre régions

Sauf dans la cité-État singapourienne, il n'existe dans aucun pays du sud-est asiatique de tissu industriel cohérent à l'échelle nationale ; les activités se concentrent en un petit nombre de pôles. Parmi les facteurs expliquant cette carence figurent notamment la faiblesse des infrastructures en dehors des métropoles et la difficulté de recruter de la main-d'œuvre qualifiée loin des rares universités.

Inégalité dans la répartition des activités

Le plus souvent, le paysage économique du sud-est asiatique est caractérisé par la présence de trois types d'entreprises industrielles, correspondant à trois séries de spécialisations, et séparés par des cloisons étanches :

– les filiales des multinationales étrangères, qui se concentrent dans l'industrie légère exportatrice (électronique dans toute l'Asie du Sud-Est, chaussure en Indonésie, textile en Malaisie, agroalimentaire en Thaïlande) ;

– les grands groupes nationaux, publics ou privés, qui ont pour prédilection l'industrie lourde, la transformation des matières premières et, dans une moindre mesure, les constructions mécaniques (automobile en Malaisie, avions Astra en Indonésie, navires à Singapour, etc.) ;

– à côté de ces moyennes et grandes unités, une myriade de micro-entreprises, essentielles pour l'emploi et pour la consommation locale, mais aux méthodes encore très artisanales.

Riziculture et plantations

L'agriculture en Asie du Sud-Est, même là où elle est peu dense, privilégie la petite exploitation, généralement rizicole, et néglige l'élevage, quitte à se concentrer sur une faible fraction de l'espace disponible : 3 % des terres au Laos, alors qu'au moins 20 % seraient cultivables. À l'exception de Singapour et de Brunei, le poids de l'agriculture est une donnée commune. Dans une Thaïlande en plein boom industriel, celle-ci fournit encore plus de la moitié des emplois, plus du quart des exportations. L'Asie du Sud-Est compte deux des trois grands exportateurs de riz (Thaïlande, Viêt Nam), fournit la quasi-totalité du caoutchouc naturel, de l'huile de palme, du coprah, du poivre, et une part importante du cacao, du sucre, du manioc et du café.

   Il convient cependant d'opposer les pays et les territoires où le riz et les cultures vivrières d'appoint (manioc, patate douce, maïs, etc.) sont très hégémoniques (la plupart) et ceux (Malaisie, Philippines, Indonésie hors Java et Bali) où les plantations dominent.

HISTOIRE

Un très ancien carrefour

L'implantation humaine en Asie du Sud-Est est très ancienne. Sans même évoquer les fossiles d'hominiens trouvés en particulier à Java et en Birmanie, le site protohistorique de Ban Chiang en Thaïlande a révélé de remarquables poteries et surtout des objets en bronze du IIe millénaire avant notre ère, qui prouveraient l'existence d'une civilisation avancée aussi ancienne que celle de la Chine. Les étonnants tambours de bronze (d'abord découverts à Dongson, au Viêt Nam) qu'on retrouve, presque identiques, du Yunnan chinois à l'est indonésien sont moins vieux (Ier millénaire avant notre ère), mais ils démontrent la très longue continuité du commerce maritime à l'échelle régionale.

   Les réseaux transrégionaux, puis mondiaux, des marchands-navigateurs chinois, indiens, moyen-orientaux, puis européens ne font pour l'essentiel que s'y greffer, sans guère les bouleverser, jusqu'au développement à grande échelle des mines et plantations, vers le milieu du XIXe s. Il s'agit pour tous de s'approprier les profits exceptionnels des produits propres à la région, au premier rang desquels les épices des Moluques. C'est autour de la richesse acquise au travers du grand commerce que se constituent bien des villes et des États puissants, au moins en Insulinde. Les ports-emporiums, tel Melaka au XVe s., naturellement ouverts aux étrangers et réceptifs aux idées nouvelles, jouent un rôle-clé tant dans le brassage des populations (c'est là que s'établissent les premiers Chinois) que dans la diffusion d'abord de l'hindouisme, puis de l'islam. Ce sont aussi eux qui attirent les premières tentatives de colonisation européenne – les Portugais conquièrent Melaka dès 1511, avant de s'emparer des Moluques.

Empires et royaumes précoloniaux

Les premiers grands États d'Asie du Sud-Est ne semblent avoir pris forme qu'au milieu du Ier millénaire, bien plus tardivement que dans les mondes chinois et indien.

   L'empire le plus précoce – et aussi le plus prestigieux par les monuments qu'il a légués – est celui d'Angkor qui, du IXe au XIVe s., s'étend à partir de la plaine cambodgienne à une grande partie de l'Asie du Sud-Est continentale.

   Le modèle khmer inspire de très près le royaume birman constitué dès le Xe s. sur le moyen Irrawaddy (Pagan, puis Ava, enfin Mandalay), l'État cham (Champa) du Centre-Viêt Nam (apparu au début du IXe s., et qui périt au XVe s. sous les coups des Vietnamiens), les principautés laotiennes (Luang Prabang et Vientiane) et plus encore la monarchie siamoise, installée au XIIIe s. à Sukhothai, puis à Ayuthia du XIVe au XVIIIe s. Quant à l'État vietnamien, mini-empire du Milieu, il se réduit jusqu'au XVe s. à son actuelle moitié septentrionale, souvent ravagée par les invasions venues du nord (Chinois) ou du sud (Chams), et peine de plus à constituer son unité, définitivement acquise (jusqu'à la conquête française, qui le redivise) en 1802 seulement.

   Les choses sont longtemps plus confuses en Insulinde. Les Philippines ne connaissent aucune construction politique de quelque ampleur avant la colonisation espagnole, qui débute en 1565. Le premier grand empire indonésien, Shrivijaya (VIIe-XIVe s.), centré sur le sud de Sumatra, est probablement plus une confédération de cités thalassocratiques qu'un État centralisé, et les limites de son influence autant que son histoire demeurent des plus floues. Majapahit (environ 1292-environ 1520) est, lui, constitué autour de l'est de Java ; son influence s'étend jusqu'à l'extrémité orientale de l'archipel indonésien ; il est au moins autant un empire agraire qu'un État maritime. Il cède la place moins aux Portugais et aux Hollandais (qui fondent Batavia – l'actuelle Jakarta – en 1619, et les supplantent rapidement) qu'aux nouveaux sultanats islamisés qui se partagent peu à peu l'archipel. Les plus notables sont Mataram (Java centre, XVIe-XVIIIe s.), bastion de la haute culture javanaise, et Aceh (XVIIe-XIXe s.), au nord de Sumatra, où les Anglais viennent longtemps se ravitailler en poivre. La Malaisie, peu peuplée jusqu'au début du XIXe s., est le champ des rivalités entre plusieurs sultanats construits chacun autour d'un petit bassin fluvial.

L'irruption des impérialismes occidentaux

La présence européenne en Asie du Sud-Est est précoce, mais son emprise demeure fort limitée en Insulinde jusqu'au milieu du XVIIIe s. et sur le continent encore un siècle plus tard. L'énorme distance et les terriblement meurtrières « fièvres » (paludisme surtout) assurent longtemps la survie des États autochtones. Les Occidentaux doivent se contenter de quelques comptoirs commerciaux et de petites îles aisées à contrôler, comme aux Moluques.

   C'est en 1786 seulement que les Britanniques s'y implantent solidement, sur l'île de Penang (côte ouest de la Malaisie). Singapour la supplante dès sa fondation (1819), étant donné la supériorité de sa situation géographique et son précoce statut de port franc. Pour protéger l'hinterland de ces deux grandes places de commerce et pour s'assurer de la stabilité de leurs approvisionnements en matières premières (étain surtout), les sultanats malais sont réduits au statut de protectorats, entre 1874 et 1914. Des colonisations « privées », au nord de Bornéo, sont entreprises à Sarawak (à partir de 1842) par l'aventurier écossais James Brooke, et à Sabah (1877) par une compagnie à charte britannique. Les deux territoires deviennent plus tard des protectorats. À partir de leurs possessions indiennes, les Anglais s'emparent de la Birmanie, en trois étapes (1826-1853-1885), dont la dernière est très difficile.

   Quant aux Français, ils prennent en compagnie des Espagnols Da Nang en 1858, et surtout l'année suivante Saigon, au débouché du Mékong. La Cochinchine (tiers méridional du Viêt Nam) est érigée en colonie en 1864, agrandie en 1867. Enfin le Centre (Annam) et le Nord (Tonkin) deviennent des protectorats entre 1883 et 1885, malgré de très vives résistances, et une guerre avec la Chine, suzeraine du Viêt Nam. Celui-ci sert de marchepied pour la mainmise – plus lâche – de la France sur le Cambodge (à partir de 1863) et les principautés laotiennes (1893), devenus des protectorats.

   Cependant les Néerlandais étendent leurs « Indes » à l'ensemble de l'archipel indonésien, souvent par traités, parfois par la guerre, dont la plus dure permet la conquête d'Aceh (1873-1904).

   Les Espagnols, à peine les Philippines entièrement maîtrisées (années 1840), s'en font chasser par une révolte majeure suivie de l'intervention américaine (1896-1898). Les États-Unis refont du pays une colonie, cependant très précocement dotée d'institutions élues et d'une haute administration largement « philippinisée ».

   Quant au Portugal, il conserve jusqu'en 1975 la partie orientale de l'île de Timor, mais il s'agit d'un territoire marginal et peu peuplé.

   Presque toutes les puissances coloniales se sont donc en quelque sorte donné « rendez-vous » en Asie du Sud-Est. Seul le Siam parvient péniblement à demeurer indépendant, tout en devant renoncer à une vaste part de ses possessions périphériques, au profit de l'Indochine française à l'est (1893, 1904, 1907) et de la Malaisie britannique au sud (1909).

    → empire colonial britannique, empire colonial espagnol, empire colonial français, empire colonial néerlandais, empire colonial portugais.

Des décolonisations souvent précoces

La vaste majorité de la région est donc passée en 1914 sous contrôle colonial, quoique fréquemment sous la forme quelque peu adoucie du protectorat, qui laisse un certain rôle aux monarchies autochtones. Mais, en 1957, avec l'indépendance de la Malaisie, l'Asie du Sud-Est s'est émancipée, à l'exception des « confettis » (territoriaux ou humains) de Sarawak et Sabah, au nord de Bornéo (rattachés à la Malaisie en 1963), de Singapour (indépendant en 1965), de Brunei (1984) et du Timor-Oriental (annexé par l'Indonésie en 1976, indépendant en 2002).

Continuité avec la période pré-coloniale

La période coloniale, dans sa phase de grande extension, a donc duré à peine trois quarts de siècle. Et, à la différence de l'Afrique, les nouveaux États peuvent revendiquer une forte continuité avec les monarchies pré-coloniales, du moins sur le continent.

   La Birmanie, dotée d'un parlement élu dès 1937, et engagée (certes tardivement) dans l'effort de guerre contre le Japon qui l'a occupée en 1942 (comme la totalité de la région, la Thaïlande constituant pour lui un allié soumis), y ouvre la liste des décolonisations en 1948. En 1954, après un dur conflit armé de huit années, la conférence de Genève consacre l'indépendance totale des pays d'Indochine, qui se séparent de l'Union française. Le Viêt Nam reste cependant divisé de facto, entre le Nord communiste et le Sud pro-occidental, ce qui constitue l'enjeu du second conflit indochinois (« guerre du Viêt Nam », amorcée en 1960), conclu en 1975 par le triomphe de Hanoi.

Héritages de la colonisation

L'Indonésie et surtout les Philippines sont bien davantage les héritières de constructions coloniales – jusque dans leur nom, d'origines espagnole ou grecque.

   Les Américains, qui ont dès 1935 promulgué à Manille une constitution garantissant une très large autonomie interne, peuvent se retirer comme prévu alors en 1946 (tout en conservant de vastes bases militaires), la puissance de la résistance philippine anti-japonaise ne leur laissant d'ailleurs pas d'autre choix. Les Indes néerlandaises, enfin, ont proclamé unilatéralement leur indépendance en août 1945, à la capitulation du Japon.

   Les Néerlandais, après avoir tenté diverses opérations (militaires ou politiques) de reconquête, doivent reconnaître leur échec en 1949 ; ils cèdent même en 1962 la Nouvelle-Guinée occidentale à la république indonésienne, qui l'annexe sous le nom d'Irian Jaya. L'indépendance est d'emblée très réelle, même quand elle n'a pas été conquise les armes à la main : la solidité de la tradition étatique, la précocité fréquente d'un nationalisme populaire, l'importance des masses humaines (quatre pays sont plus peuplés que la France), enfin la capacité à organiser la croissance économique (sauf, bien entendu, dans les pays en guerre : Indochine, Birmanie) sont souvent la source d'une rapide élévation au rang d'acteurs, et pas seulement d'objets des relations internationales. La conférence afro-asiatique de Bandung (1955), à Java, en porte témoignage. (→ colonisation.)

Enjeux géopolitiques

Des États-nations encore mal fondés

La constitution puis la préservation de l'unité nationale sont en Asie du Sud-Est, comme partout dans le monde décolonisé, l'enjeu primordial. La jeunesse et la faiblesse des moyens administratifs et financiers des États rendent sa réussite délicate, et parfois hasardeuse.

   La pression autonomiste ou indépendantiste reste forte en Birmanie et en Indonésie. La première, face à l'insurrection généralisée des nombreuses minorités ethniques, a durablement perdu le contrôle de la plupart de ses régions frontalières. La seconde, outre l'annexion injustifiable de Timor-Oriental et de l'Irian Jaya, a opposé aux rébellions d'Aceh, de Célèbes, des Moluques (pour ne citer que les principales) une répression très meurtrière et le traditionnel centralisme javanais, jusqu'en 1998, à la chute de la dictature. Les Philippines ont à faire face dans leur extrême Sud musulman à un irrédentisme plus limité en ampleur, mais sans doute encore plus insoluble, tant les guérillas sont puissamment armées, et inaccessibles aux importantes concessions qui leur ont été faites depuis longtemps. La Thaïlande, pour sa part, a su modérer ses propres musulmans du Sud, mieux intégrés. Le Laos communiste, qui a fort mal traité sa minorité hmong (10 % de la population en 1975), largement poussée à l'exil car « pro-américaine », affronte depuis une irréductible guérilla au cœur de son territoire.

   Même là où la violence ne paraît pas menacer, comme dans les montagnes du Viêt Nam, en Malaisie orientale ou encore à Singapour, les violents contrastes entre niveaux de développement ainsi que le manque de respect des cultures et modes de vie traditionnels constituent des menaces potentielles.

Le maintien de la paix et l'organisation régionale

C'est pour éviter l'envenimement de ces tensions internes et pérenniser la normalisation de leurs relations récemment acquise que les pays d'Asie du Sud-Est se sont résolus à se rapprocher au sein de l'ASEAN (Association of Southeast Asian Nations), au cours d'un lent processus amorcé dès 1967 à cinq (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande). En 1976, ces mêmes États signent à Bali un traité d'amitié et de coopération (TAC) s'engageant à régler pacifiquement leurs différends, un Haut Conseil composé des représentants de chacun d'eux étant chargé de proposer ses bons offices en cas de non résolution par des accords bilatéraux. L'ASEAN souvre par la suite en 1984 à Brunei nouvellement indépendant, puis au Viêt Nam en 1995, au Laos et à la Birmanie en 1997, enfin au Cambodge en 1999 qui se joignent au TAC, tandis que le traité sur la Zone exempte d'armes nucléaires de l'Asie du Sud-Est (Southeast Asia Nuclear Weapon-Free Zone, Bangkok) est en vigueur depuis 1996. Dans les années suivantes, d'autres pays, asiatiques ou non, adhèrent de leur côté au TAC parmi lesquels la Chine et l'Inde (2003), le Japon, la Corée du Sud et la Russie (2004), la Nouvelle-Zélande et l'Australie (2005), la France (2007), le Timor-Oriental, candidat à l'adhésion à l'ASEAN (2007), la Corée du Nord (2008) et les États-Unis (2009).

   Dans le même esprit, afin de prévenir des conflits en mer de Chine du Sud, objet d'un vieux litige réactivé au début des années 1990, Pékin et les États membres de l'ASEAN signent en novembre 2002 la « Déclaration sur la conduite des parties en mer de Chine du Sud » (DOC). Se référant notamment au traité d'amitié précédent ainsi qu'à la Convention des Nations unies sur le droit la mer de 1982, les onze signataires s'engagent à respecter la liberté de navigation et de circulation aérienne, à régler pacifiquement leurs différends et à « s'autolimiter » dans leur conduite afin d'éviter toute aggravation de leurs différends qui pourrait menacer la paix et la stabilité dans la région.

   La principale réussite de l'association est ainsi d'avoir réduit le niveau de tension entre des pays économiquement très contrastés, politiquement longtemps opposés (l'Indochine communiste de 1975 a été séparée de la Thaïlande par une véritable ligne de front jusqu'à la fin des années 1980, chacun soutenant des guérillas à l'arrière de l'autre), et que de multiples contentieux frontaliers, souvent issus du partage colonial, auraient pu à plusieurs reprises pousser à des affrontements de grande ampleur.

   L'AFTA (zone de libre-échange de l'ASEAN), progressivement mise en place depuis 2002, est l'une des principales réalisations de l'ASEAN. En janvier 2007, l'organisation décide d'accélérer cette intégration en prévoyant, avec l'élimination de la plupart des barrières douanières, la création d'une communauté économique de l'ASEAN (AEC) en 2015. Reste à atteindre l'un des prochains objectifs qui est de réduire les disparités entre les membres fondateurs de l'association et les nouveaux adhérents beaucoup moins développés et intégrés sur les marchés internationaux que sont le Viêt Nam, le Laos, le Cambodge et la Birmanie.

   Pour en savoir plus, voir l'article ASEAN.

L'avènement des « valeurs asiatiques »

À la fin des années 1980, la Banque mondiale saluait le « miracle asiatique » des nouveaux « tigres » et « dragons », mais l'essor économique rapide des pays de l'ASEAN était individuel et ils étaient rivaux dans la course aux investissements et aux marchés. En revanche, le succès économique de l'Asie du Sud-Est et l'intérêt renouvelé de l'Europe et des États-Unis ont donné naissance à des ambitions qui se sont traduites par la formulation de « valeurs asiatiques », opposées par leurs promoteurs aux « valeurs universelles » (droits de l'homme) défendues par un Occident accusé d'impérialisme culturel et jugé sur le déclin. Ces valeurs, définies principalement par Lee Kuan Yew de Singapour et Mahathir bin Mohamad de Malaisie, donnaient priorité à l'intérêt collectif sur l'individualisme, au développement économique sur la démocratisation politique, au respect de l'autorité (avec référence au confucianisme) et du système familial, et à la recherche du consensus contre une opposition institutionnalisée. Elles étaient, en quelque sorte, une réponse aux « leçons » de démocratie de l'Occident.

   En 1989, le « miracle asiatique » avait suscité la création de l'APEC (Asia Pacific Economic Cooperation) sous l'impulsion des États-Unis, qui montraient ainsi leur volonté d'organiser une synergie entre l'Asie en développement et le continent américain. L'Europe, exclue de l'APEC, a répondu en créant la Rencontre Asie-Europe (ASEM) ; les pays d'Asie du Sud-Est, tout en étant très conscients que les États Unis, première puissance mondiale, restaient leur premier partenaire, étaient demandeurs de ce rééquilibrage. Puis, en 1992, la mise en place de l'ARF (Forum régional de l'ASEAN), où se concertent annuellement les responsables de la diplomatie et de la défense des principaux pays d'Asie, de l'Union européenne et des États-Unis, a concrétisé le renforcement de la place de l'Asie du Sud-Est dans les relations internationales.

Modification de l'échiquier géopolitique asiatique

Depuis la fin des années 1990, l'échiquier asiatique a été considérablement modifié. En effet, la crise financière et économique de 1997, née de la libéralisation accélérée des marchés financiers mondiaux, d'une ouverture trop rapide des États nouvellement industrialisés à des flux financiers mal maîtrisés, avec accumulation de « mauvaises créances », a brutalement mis à bas, et pour plusieurs années, l'essor économique des pays d'Asie du Sud-Est (en particulier la Thaïlande, l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines et le Viêt Nam), qui, tous, ont dû par la suite se livrer à des réformes structurelles en profondeur. Par ailleurs, les rencontres annuelles de l'APEC et de l'ASEM ont perdu de leur importance.

   Les attentats du 11 septembre 2001 ont entraîné un retour des États-Unis dans la région (notamment aux Philippines) avec de nouvelles exigences diplomatiques et militaires. Mais face à eux, la Chine s'affirme désormais de plus en plus comme une nouvelle force régionale – et bientôt mondiale – de premier plan grâce à son essor économique, diplomatique et même militaire : elle attire à elle les investissements étrangers au détriment de ses voisins, mais, parallèlement, adopte vis-à-vis des pays d'Asie du Sud-Est une attitude qui se veut rassurante. Face à la Chine, l'Inde joue de plus en plus le rôle de contrepoids. Les pays de l'ASEAN doivent, par conséquent, s'insérer dans des relations impliquant de grandes puissances économiques mondiales (États-Unis, Chine, Inde et Japon).

   Le premier Sommet de l'Asie de l'Est (Kuala Lumpur, décembre 2005) rappelle que le projet d'EAEC (East Asia Economic Community) n'a pas été oublié. Le sommet a rassemblé, outre les pays de l'ASEAN, le Japon, la Chine, l'Inde, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et, en observateur, la Russie (soit plus de 3 milliards de personnes), sur le thème de « Une vision, une identité, une communauté », proclamant que le XXIe s. serait celui de l'Asie. Les États-Unis étaient le grand absent, et la présence de l'Inde, le fait nouveau. Le contentieux historique sur la Seconde Guerre mondiale et les ambitions rivales qui opposent la Chine et le Japon limitent toutefois la portée de l'unité proclamée.

   Le différend territorial en mer de Chine du Sud entre Pékin et les États d'Asie du Sud-Est – qui recouvre désormais un enjeu économique central – reste toutefois un des principaux facteurs de tension dans la région. Le litige porte principalement sur l'appartenance des archipels des Spratly et Paracel (outre les îles Pratas contrôlées de fait par Taïwan) et surtout de leurs eaux environnantes riches en ressources halieutiques et en hydrocarbures (pétrole et gaz naturel). Avançant des arguments historiques sur l'ancienneté de la présence chinoise dans toute une zone en forme de U s'étendant sur environ 1,7 million km² entre six pays riverains, la Chine juge sa souveraineté « indiscutable » mais les îles Paracel sont revendiquées par le Viêt Nam tandis que les Spratly le sont en partie ou entièrement par ce dernier, les Philippines, la Malaisie et Brunei mais aussi par Taïwan. Pékin veut surtout éviter une internationalisation du conflit et l'ingérence des États-Unis, excluant par ailleurs tout arbitrage du Tribunal international du droit de la mer concernant ce différend, les principales parties adverses (le Viêt Nam et les Philippines) émettant également des réserves à ce sujet. Malgré des accords passés entre compagnies pétrolières chinoise, vietnamienne et philippine en 2005 sur l'exploration commune d'une partie de ces fonds sous-marins, les tensions montent d'un cran en 2011 et l'ASEAN est saisie de la question. Soucieux d'éviter toute escalade, les différents gouvernements s'accordent finalement, le 22 juillet, pour se conformer à la déclaration commune de 2002 (DOC).

Enjeux politiques

Entre autoritarisme et démocratie

   

La diversité des régimes politiques reste extrême en Asie du Sud-Est. De façon très schématique, on peut subdiviser les onze États de la région en trois catégories :

– les seules démocraties à peu près authentiques (libre jeu des partis, presse et syndicats libres, élections permettant l'alternance au pouvoir) sont les Philippines, la Thaïlande et le Timor-Oriental. Depuis le rétablissement des libertés essentielles (1998) et l'élection du président Susilo Bambang Yudhoyono (2004 et 2009) l'Indonésie pourrait s'ajouter à la liste, si la tradition démocratique n'était aussi récente et si l'armée ne conservait pas des pouvoirs extraordinaires dans les provinces insurgées.

– trois pays (Malaisie, Singapour et Cambodge) sont fortement marqués d'autoritarisme, tout en connaissant un certain pluralisme politique, des élections à peu près libres et ouvertes, et une limitation de la répression par le respect d'un minimum de règles de droit.

– quatre pays peuvent être considérés comme des dictatures : la monarchie absolue du sultan de Brunei, la Birmanie, dirigée d'une main de fer depuis quarante ans par une junte militaire, ainsi que le Laos et le Viêt Nam, encore communistes de stricte obédience.

   

Le principal clivage passe donc aujourd'hui entre autoritarisme et démocratie, sans que la tendance dominante soit bien nette : beaucoup dépendra de l'évolution encore incertaine de l'Indonésie, le plus vaste pays de la région.

   L'Asie du Sud-Est conserve en tout cas certains des régimes les plus liberticides et corrompus du monde. Pour dissiper cette image et construire un système institutionnel qui aille au-delà de la simple zone de libre échange, l'ASEAN décide ainsi en 2007 de joindre à la communauté économique, une communauté politique et sécuritaire (APSC) définie comme une « communauté de valeurs et de normes partagées fondée sur des règles ». Elle vise avant tout à prévenir les conflits et à régler par la négociation les différends, mais affirme également promouvoir les principes de la démocratie, la « bonne gouvernance », la lutte contre la corruption ainsi que la défense des droits humains.

   Toutefois le respect scrupuleux de la souveraineté des États et l'attachement au consensus dans la prise de décision collective sont deux principes qui semblent pour l'heure intouchables. C'est toute l'ambiguïté de la nouvelle charte de l'ASEAN entrée en vigueur en décembre 2008 qui dans sa forme, intègre un certain nombre de valeurs universelles considérées auparavant comme « occidentales » et prévoit la création d'une commission des droits de l'homme, mais qui reste très vague en cas de non respect du texte par l'un des États membres. Il n'en reste pas moins qu'une évolution semble bien en cours et n'est pas étrangère à la libération de l'opposante birmane Aung San Suu Kyi en novembre 2010.

La place du religieux dans le politique

L'autre grande inconnue est sans doute la place du religieux dans la politique.

   Les divergences entre États de la région à majorité ou à forte minorité musulmane ressortent notamment nettement dans leurs réactions à la guerre antiterroriste lancée par le président G. W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001. Tandis que les Philippines soutiennent pleinement les États-Unis et accueillent à nouveau des soldats américains sur leur territoire, l'Indonésie et plus encore la Malaisie se montrent très critiques.

   C'est aussi pour dépasser leurs différences que les pays d'Asie du Sud-Est instituent la communauté socioculturelle de l'ASEAN (APSCC) – troisième pilier de la future communauté de l'ASEAN après l'AEC et l'APSC –, l'un de ses objectifs étant – outre le développement humain et social, la préservation de l'environnement et la réduction du fossé socioéconomique entre États – de favoriser la naissance d'une identité commune dans le respect de la diversité religieuse et culturelle.

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