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<I>Gradations de Napoléon</I>

Napoléon Ier

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Napoléon Ier

(Ajaccio 1769-Sainte-Hélène 1821), empereur des Français (1804-1814 et 1815), deuxième fils de Charles Marie Bonaparte et de Maria Letizia Ramolino (→ Bonaparte).

Cet article fait partie du DOSSIER consacré à Napoléon Ier.

Introduction

Ogre ou bien héros ? Pour condamner ou magnifier l'Empire, adversaires ou partisans ont, d'un siècle à l'autre, jugé le régime à travers l'aventure individuelle de celui qui bâtit l'Europe moderne où ils vécurent. Pour les uns, il est ce général « étranger » qui subjugue le peuple français et le sacrifie à son insatiable ambition, et qui, « pour mieux mettre tous les gens en chair à pâté, invente toutes sortes d'amusettes pour les distraire » (pamphlet contre-révolutionnaire). Pour les autres, il est, militaire et homme d'État de génie, celui qui, sauvant la France de l'Angleterre, reste à jamais « ce cavalier devant qui s'inclinent les rois » (Pouchkine). Et l'on sait comment Victor Hugo s'est fait le chantre de ce Napoléon-là :

C'était un beau spectacle !

Il parcourait la terre

Avec ses vétérans, nation militaire

Dont il savait les noms ;

Les rois fuyaient ; les rois

N'étaient point de sa taille

Et vainqueur, il allait

Par les champs de bataille

Glanant tous leurs canons.

   Comment prendre la mesure d'un homme déformé, de son vivant déjà, par les passions partisanes ? Guizot donne-t-il le moyen d'y parvenir ? L'un des premiers, il le décrit comprenant mieux que tout autre « les besoins de son temps, les besoins réels, actuels, ce qu'il faut à la société contemporaine pour vivre et se développer régulièrement ». S'emparant de toutes les forces sociales, il les dirige vers ce but, « de là son pouvoir et sa gloire ». Mais le grand homme finit par détourner « la force publique au service de sa propre pensée, de son propre désir », et non plus « au service de la pensée générale, du vœu commun » ; et le demi-dieu n'est plus alors qu'un tyran.

   Héros ramené au niveau de l'histoire collective, l'Empereur, dans sa nation retrouvée, reprend-il ainsi ses véritables traits ?

Du noble corse au Premier consul (1769-1799)

Une enfance solitaire et studieuse

Au début de tout il y a la Corse, où Napoléon Bonaparte naît le 15 août 1769. De l'île, à peine rattachée à la France, la tendre et ferme Maria Letizia lui transmettra l'héritage de la religiosité plus que de la religion, de l'orgueil tempéré par le prêche de la raison.

   Corse, il se défait mal de la crainte superstitieuse : au jour des mauvaises nouvelles, il retrouve d'emblée les gestes appris étant enfant pour exorciser la « jettatura ». Quand, en 1804, par exemple, il connaît les premières trames du complot ourdi contre lui par Cadoudal, il croise, derrière son dos, les doigts puis laisse aller la passion : « Le sang appelle le sang ! » s'écrie-t-il. L'homme d'État qu'il est devenu devra plus d'une fois lutter contre le désir de la vendetta.

   De ces années, il reçoit le sens de la famille, cette première et petite patrie. Noble corse, plus riche de parenté et de clientèle que d'écus, il sait que l'individu n'est rien en dehors des alliances tissées et de la parole donnée ou reçue. Orgueilleux, il l'est, mais d'abord pour les siens et pour le pays réprouvé par la défaite subie. Par eux, pour eux, il a très tôt la grandeur du refus.

   Son père Charles, après avoir combattu aux côtés du patriote corse Pascal Paoli, se rallie à la France et obtient pour deux de ses fils des bourses dans les écoles du roi. À Autun (1779) comme à Brienne (1779-1784), le jeune Bonaparte est l'objet des quolibets de ses camarades. Ils rient du garçon qui prononce si mal son nom qu'on croirait qu'il se nomme « Paille-au-nez ». Mais les sarcasmes touchent d'abord son patriotisme. À ceux qui se gaussent de la défaite corse, il répond : « Si les Français avaient été quatre contre un, ils n'auraient jamais eu la Corse, mais ils étaient dix contre un ! » Quand l'un de ses maîtres veut, pour le punir, le faire dîner à genoux, il s'écrie : « Je dînerai debout, Monsieur, et non à genoux. Dans ma famille, on ne s'agenouille que devant Dieu. »

   Il est Corse, mais aussi membre de la petite noblesse, et pour cela même plus étranger encore au milieu d'enfants qui se targuent d'être de plus haute extraction que lui. À l'expérience du mépris, il devient très vite « sombre et même farouche, renfermé presque toujours en lui-même ». Et le condisciple qui le dépeint ainsi d'ajouter : « On eût dit qu'étant sorti tout récemment d'une forêt et s'étant soustrait jusqu'alors aux regards de ses semblables, il éprouvait pour la première fois un sentiment de surprise et de méfiance. »

   Désormais, il se replie dans l'étude. Dévorant tous les livres, « il se distingue plus particulièrement par son application aux mathématiques », ce qui lui vaut d'être reçu au concours d'entrée à l'École royale militaire de Paris en 1784. Il en sortira 42e sur 137 et sera envoyé, en 1785, comme lieutenant d'artillerie à Valence. Son père vient de mourir, il lui faudra rogner sur son maigre pécule pour aider sa mère à élever ses frères et sœurs. Le sacrifice va de soi, il est ressenti, car chaque denier envoyé à la mère pour Élisa, Lucien ou Louis, c'est autant en moins pour le libraire. La passion de lire n'a pas quitté Napoléon. Il lit vite, laisse de côté un livre qui ne lui apporte pas le plaisir attendu pour le reprendre et le terminer plus tard. Parmi ses auteurs favoris, il y a les philosophes, Rousseau et Voltaire, d'autres penseurs politiques aussi, Mably, Mirabeau ou Necker. Mais sa faveur va surtout aux historiens, aux géographes et aux auteurs qui traitent d'art militaire. Il sait l'Usage de l'artillerie nouvelle dans la guerre de campagne du chevalier Du Teil et il est assuré, comme les meilleurs esprits stratégiques du siècle, que les prochaines guerres se décideront par le nombre et les bouches à feu. Il s'attache au livre du comte de Guibert, Essai de tactique générale, qui préconise, avec la concentration des forces, la rapidité de l'offensive.

L'adieu à la Corse (1793)

Apprendre pour mieux agir : avec la Révolution, il va pouvoir donner sa mesure. Ce sera d'abord l'échec, et dans sa propre patrie. Jusqu'en 1793, il se sent plus corse que français et essaye d'être dans sa cité le premier, avec ceux de son clan, et notamment l'avocat Joseph, qu'il pousse dans la vie politique.

   Paoli est revenu d'exil avec l'accord du gouvernement français. Le jeune officier tente de se rapprocher d'un homme qui se méfiera toujours de lui. À force d'intrigues, Joseph devient conseiller général de la Corse, et Napoléon, malgré ses fonctions dans l'armée royale, lieutenant-colonel de la garde nationale de sa ville natale, Ajaccio. C'est à ce titre qu'il fera tirer sur la foule qui manifeste contre la Constitution civile du clergé, puis prendra part, en 1792, à l'expédition malheureuse menée contre les îles sardes (le roi de Sardaigne ayant déclaré la guerre à la France, il a reçu mission d'occuper les îlots sardes de la Maddalena).

   Puis Napoléon doit fuir un pays où il n'a acquis qu'une médiocre position. Paoli a été dénoncé devant les Jacobins de Toulon par Joseph Bonaparte. La Convention ordonne de l'arrêter. Le héros de l'indépendance corse et ses amis pourchassent les Bonaparte, qui prennent le maquis, vont vers Calvi et de là passent sur le continent (juin 1793). À Marseille, la famille vit dans la misère malgré le mariage de Joseph avec Julie Clary, fille d'un marchand de tissus, Bonaparte s'éprendra d'une autre fille du marchand, Désirée. Le mariage ne se fera pas, et la jeune fille deviendra par son mariage avec Bernadotte la reine d'un pays qui contribuera à la ruine de l'Empire.

Au service de la Révolution (1793-1795)

Mais, pendant l'été 1793, la France est de partout menacée. L'Europe des rois cherche à anéantir la république jacobine. Bonaparte s'y rallie. C'est de ce temps « qu'il se naturalise français » et paye de sa personne pour créer la patrie qu'il s'est donnée. Son attachement à la république montagnarde est affirmé par la publication d'un opuscule : le Souper de Beaucaire. À l'opposé des idées girondines, il montre comment la cause de la Montagne est celle de la nation tout entière et que sauver la république naissante est le devoir de tous. Méfiant à l'égard des masses populaires, qu'il a vues à l'œuvre au 20 juin et au 10 août 1792, il veut, comme beaucoup d'autres Français, contenir, canaliser, utiliser leur action pour fonder la patrie des talents et de la richesse.

   Grâce à un député corse allié à sa famille, Saliceti, le citoyen Bonaparte, « capitaine instruit qui allait à l'armée d'Italie », est nommé chef de l'artillerie qui doit de Toulon déloger les Anglais. Son action décisive lui vaut, après la prise de la ville, les recommandations les plus vives du représentant en mission Augustin Robespierre, frère de Maximilien, qui qualifie son mérite de « transcendant ». Il est nommé par le Comité de salut public général de brigade.

   Général terroriste ? Après le 9-Thermidor, ses amitiés montagnardes lui valent la prison. L'élargissement venu, le Girondin Aubry, rapporteur des questions militaires, continue à le suspecter. Malgré les appuis qu'il trouve auprès de la Convention thermidorienne, on l'écarte, on le relègue au commandement de l'artillerie à l'armée de l'Ouest. Le jeune général se rebelle et refuse son poste. Il est mis en disponibilité.

   Son regain de fortune lui vient du péril royaliste et de l'amitié d'un ancien terroriste, Barras. Membre de la commission des Cinq chargée de parer à l'action contre-révolutionnaire, ce dernier fait de Bonaparte le commandant en second de l'armée de l'intérieur (octobre 1795). Le 13-Vendémiaire, il aura mission de réduire les insurgés royalistes retranchés dans l'église Saint-Roch après avoir mis en défense le quadrilatère où se tient le pouvoir républicain.

   

Les royalistes sont vaincus. Le 26 octobre, il devient commandant en chef de l'armée de l'intérieur à la place de Barras. Barras encore, nouvellement élu Directeur, protège Bonaparte et lui donne une de ses anciennes maîtresses. Le jeune général, apprenti dans l'art amoureux, est subjugué par le charme de la créole Joséphine. Celle-ci, veuve du général vicomte de Beauharnais, est, avec Mme Tallien, son amie, une de ces « merveilleuses » qui font les beaux jours de la société parisienne. Elle a trente-trois ans, Bonaparte vingt-sept, il lui voue une passion, puis une tendresse amoureuse qu'aucune infidélité ne parviendra à tiédir.

Les campagnes d'Italie (1796–1797) et d'Égypte (1798–1799) : l'envol de l'aigle

Marié le 9 mars 1796, il vient d'être nommé par Carnot commandant en chef de l'armée d'Italie. Accueilli avec suspicion par ses subordonnés, il va très vite s'imposer à eux, parfaire sa pratique militaire et connaître l'exercice de l'autorité politique.

   L'armée d'Italie est démunie de tout ; avec la maraude, l'indiscipline y sévit. Bonaparte réunit les généraux, expose avec autant de clarté que s'il avait été à l'œuvre depuis des années la situation et son plan de campagne. Il fait preuve d'une telle autorité devant ces vétérans des guerres révolutionnaires qu'un Augereau avoue : « Ce petit bougre-là m'a fait peur. » Puis, Bonaparte se tourne vers les soldats et leur tient un langage qui va les galvaniser : « Vous n'avez ni souliers, ni habits, ni chemises, presque pas de pain, et nos magasins sont vides ; ceux de l'ennemi regorgent de tout : c'est à vous de les conquérir. Vous le voulez, vous le pouvez, partons ! ».

   

Les instructions du Directoire, dont Carnot est la tête pensante pour les questions militaires, n'assignent qu'un rôle de second plan à l'armée d'Italie. Elle doit faire diversion pendant que l'attaque principale se développera avec Jourdan et Moreau en Allemagne. Ce sont les armées de Sambre et Meuse ainsi que de Rhin et Moselle qui doivent pénétrer les premières dans Vienne. L'action de Bonaparte fait basculer la situation. Dans le Piémont, en une dizaine de jours, il sépare les Autrichiens des Piémontais par les batailles de Montenotte (12 avril 1796) et de Mondovi (22 avril). Le 28 avril, le roi de Sardaigne signe l'armistice de Cherasco. Au traité de Paris (15 mai), il abandonne à la France la Savoie, les comtés de Nice, de Tende et de Beuil. L'armée autrichienne est au nord du Pô. Bonaparte la tourne, puis la bat au pont de Lodi le 10 mai et entre à Milan le 14. Tandis que les ducs de Parme et de Modène signent l'armistice et que la papauté fait une convention avec les Français, l'armée d'Italie assiège les Autrichiens dans Mantoue, clé de la route des Alpes et de l'Autriche. Les armées de secours de l'ennemi sont contenues et, après les combats de Castiglione (5 août), de Bassano (8 septembre), d'Arcole (17 novembre) et de Rivoli (14 janvier 1797), Mantoue capitule enfin le 2 février 1797. Ces succès font contraste avec la difficile campagne d'Allemagne, où Jourdan et Moreau sont acculés à repasser le Rhin.

   Le général victorieux devient un politique qui organise les conquêtes. Le Directoire craignait que le rapport des forces nouvellement créé dans la péninsule ne favorisât les jacobins italiens et par contrecoup leurs alliés en France. Bonaparte les aide au contraire à fonder sur la Riviera génoise une république « ligurienne » qui sera d'abord sa cliente avant d'être une république sœur de la France. Sur l'Adriatique, il fonde une république « cisalpine ». Il traite avec le pape, qui abandonne à la France Avignon et le comtat Venaissin. Enfin, se servant des territoires de la république de Venise, qu'il raye de la carte, il s'entend avec l'Autriche. Celle-ci, après l'offensive de mars 1797, qui a porté les armées françaises à moins de 100 km de Vienne, signe l'armistice de Leoben, puis le traité de Campoformio (18 octobre 1797). Elle reçoit la partie orientale de la république de Venise, cède en échange les Pays-Bas et le Milanais à la France, et reconnaît à celle-ci des droits à l'annexion sur la rive gauche du Rhin. Le Directoire doit tout à Bonaparte, et même sa survie.

   Le général envoie une partie des sommes d'argent retirées de l'Italie. Enfin, il dépêche vers Paris son bras droit, le général Augereau. Grâce à lui, les menées royalistes seront déjouées le 18-Fructidor (4 septembre 1797). Mais le vainqueur prestigieux est un homme encombrant pour les Directeurs à la veille de nouvelles élections. Il faut vaincre l'Angleterre, restée en lice ; on prévoit contre elle un débarquement. Il est difficile à réaliser. Pour l'obliger à traiter, il faut s'emparer de la route qui mène vers les Indes, lieu de son principal commerce. Une expédition militaire contre l'Égypte est donc mise sur pied ; on enverra dans les sables du désert Bonaparte et ses hommes. Bonaparte accepte d'autant plus volontiers que l'avenir lui semble, pour l'heure, bouché en France.

   

On a parlé à cet égard du « rêve oriental » d'un général désireux de marcher sur les traces d'Alexandre. On a souligné que, dans les négociations diplomatiques qu'il a menées, il a pris bien soin de se réserver le sort des îles Ioniennes, étapes vers le Moyen-Orient. Enfin, des historiens ont décrit l'épopée égyptienne comme celle « du romanesque militaire » du future empereur. Il y a là une part de vérité. Mais l'action menée en Égypte même reflète le réalisme de l'homme d'État qu'il est en train de devenir. Sitôt débarqué, après avoir échappé à l'escadre de Nelson, il s'applique à apparaître aux populations conquises plus comme un administrateur et un politique que comme un militaire. Libérateur du joug mamelouk, il veut être regardé aussi comme le rénovateur de l'ancienne puissance de l'Égypte. Assez sage pour respecter la religion musulmane, ce qui doit l'allier au plus grand nombre, il cherche à nouer des relations avec les notables qu'il veut associer à la direction, sous sa tutelle, du pays. Usant à la fois de la propagande par la presse et de la force quand une opposition marquée apparaît, il pratique une politique qui sera la sienne en l'an VIII à l'égard de la France. Rénovateur, il l'est aussi grâce à l'équipe de savants qu'il a entraînés avec lui et qui redonneront au pays l'image de son ancienne civilisation.

   Mais l'entreprise tourne court : après les succès d'Alexandrie (3 juillet 1798) et des Pyramides (21 juillet), qui lui ouvrent Le Caire, l'armée est coupée de la France par le désastre naval d'Aboukir (1er août) et obligée de marcher à la rencontre des Turcs en Syrie. Là, l'intelligence stratégique d'un ancien condisciple de Bonaparte à Brienne, Phelippeaux – qui défend Saint-Jean-d'Acre –, mais aussi la soif et la peste arrêtent les Français. La victoire d'Aboukir, remportée sur les Turcs le 25 juillet 1799, semble néanmoins assurer la survie de l'expédition en Égypte. Quand Bonaparte apprend les défaites du Directoire face à une nouvelle coalition, quand il sait la perte de l'Italie, il n'hésite pas un instant et, laissant le commandement à Kléber, il traverse la Méditerranée et échappe comme par miracle aux bateaux anglais. Le 9 octobre 1799, il est à Fréjus. Il gagne Paris, où l'attendent des politiciens qui, prêts au coup d'État, ont une fois de plus besoin d'« un sabre ».

La prise de pouvoir (1799)

Le péril extérieur a permis aux Jacobins de reprendre pied au pouvoir. Les notables s'alarment : pour se sauver des aristocrates que les armées étrangères ramèneront dans leurs fourgons, ils ne veulent pourtant pas tomber entre les mains des « anarchistes » et des héritiers de l'an II. Autour de Sieyès, des intrigues se nouent. Le but est de prendre en main le gouvernement et d'instaurer un pouvoir stable qui garantira à la bourgeoisie les acquisitions de 1789. Le 18 brumaire (9 novembre 1799), on fait croire au Conseil des Anciens qu'une menace pèse sur lui, ce qui rend indispensable son transfert à Saint-Cloud. Bonaparte, nommé commandant des troupes de Paris, l'escortera et le protégera. Mais Bonaparte n'a pas l'habitude des « journées révolutionnaires », quand bien même elles ne sont que de simples « journées parlementaires ». Devant l'hostilité de la seconde assemblée, celle des Cinq-Cents, il croit opportun de brusquer les choses, il entre en séance à la tête de ses troupes. On l'accuse de violer le sanctuaire des lois, on l'injurie, il se trouble et doit quitter la salle. Son frère Lucien sauve la situation. Il parvient à faire suspendre le vote sur la mise hors la loi de Bonaparte, harangue tous les soldats et les entraîne contre les députés, qu'il accuse d'être vendus à l'Angleterre. Les députés s'enfuient. Quelques-uns, rassemblés à la hâte, organisent le Consulat provisoire. Les conjurés croient pouvoir manipuler le vainqueur d'Italie. Ils découvriront très vite qu'ils se sont donné un maître.

Le fondateur de la France et de l'Europe modernes (1800-1811)

« Le roi du peuple » et non pas « le roi des aristocrates »

Qui veut connaître le Premier consul et le monarque des premières années de l'Empire doit se reporter au portrait qu'en fit Gros lors de la campagne d'Italie : l'artiste a su mieux qu'aucun autre pénétrer la psychologie intime de l'homme. La taille médiocre et la relative chétivité de l'être s'effacent, seul apparaît le visage que les yeux fixes et attentifs à l'interlocuteur dévorent et où par la ligne brève et serrée des lèvres transparaît la volonté dominatrice.

   Cette ambition, qui, selon ses propos, est si intimement liée à son être qu'elle n'en peut être distinguée, est servie par plusieurs qualités, et d'abord celle de savoir écouter. L'empereur autoritaire qu'il devint fait trop souvent oublier les premières qualités de l'apprenti homme d'État. Longtemps, avant que l'exercice du pouvoir ne le gâte, Bonaparte conservera cette vertu de vouloir et de savoir s'informer avant de prendre une décision. Sa table de travail est pleine des rapports des préfets, des inspecteurs généraux de l'armée ou des régents de la Banque de France, dont il suscite les notes. Il lit, classe, retient tout. Mais, plus encore, il aime le contact personnel avec les êtres. Au Conseil d'État, il pousse les uns et les autres à s'affronter, relance par de brèves interventions le débat et, quand bien même il semble trancher, il accepte d'écouter encore de nouvelles propositions. Connaît-il mal un problème ? Il convoque l'un des meilleurs techniciens, cache son ignorance sous un flux de questions, masque son embarras derrière une colère, tourne autour de son visiteur et finit par lui arracher sans que l'autre s'en doute la leçon qu'il en attendait. Les dialogues qu'il a avec Mollien, ministre du Trésor public, et que celui-ci rapporte dans ses Mémoires, sont à ce sujet révélateurs de l'éducation qu'il se donne dans les matières économiques et financières que jusqu'ici il ignorait. Cette capacité qu'il a de nourrir sa réflexion et d'exercer son intelligence soutenue par une prodigieuse mémoire frappe tous les contemporains.

   Ainsi, il comprend très vite quelles sont les bornes entre lesquelles peut s'inscrire son action. Une phrase échangée avec le conseiller d'État Miot de Mélito révèle cette prise de conscience : « Nous avons fini le roman de la Révolution ; il faut en commencer l'histoire et voir ce qu'il y a de réel et de possible dans l'application des principes. »

   La réalité, même quand parfois Napoléon s'en défend, c'est qu'il est la Révolution. S'il confisque la liberté politique, il conserve de 1789 le legs fondamental : la transformation sociale. Or, cette nouvelle société qu'il consolide s'appuie sur des principes qui sont subversifs de tout l'ordre existant en Europe. Avec cette Europe des aristocrates, il ne peut y avoir de compromis. Ce sera donc la guerre, et la guerre exige l'union, la discipline, l'obéissance à un pouvoir suprême qui sauve le bien commun. La dictature de Napoléon sort de la guerre révolutionnaire.

   

Premier consul, Bonaparte refuse de devenir le fourrier de la Restauration. Il le fait très tôt savoir au comte de Provence et se montre sans pitié contre l'équipée de Cadoudal, à laquelle est lié le duc d'Enghien. L'exécution de celui-ci, le procès et la condamnation à mort de celui-là (21 mars 1804) sont autant de « cérémonies » dont la dernière est le sacre à Notre-Dame (2 décembre 1804). L'année 1804 est en majeure partie consacrée par Napoléon à convaincre les Français que, « roi du peuple », il remplace à jamais « le roi des aristocrates » ; avec l'aide du pape, il sanctifie, selon les termes d'un contemporain, la Révolution. Il gouverne seul, mais se porte garant que l'égalité des droits et la propriété bourgeoise seront maintenues.

Le gardien de l'héritage révolutionnaire

Napoléon devient un despote qui, s'il écoute la France, décide pour elle. À l'échelon local, les agents de l'État, préfets et sous-préfets, font exécuter ses ordres sans qu'il soit possible de les contester. Les notables attachés au régime ne sont que des exécutants. Dans les assemblées, « les représentants du peuple » ne sont que des figurants dociles dont le recrutement s'apparente plus au mode de nomination des officiers qu'à celui des députés dans une véritable démocratie. Tous les plébiscites sont truqués, la presse est jugulée et l'indicateur de police de plus en plus omniprésent. Recensé, contrôlé, éduqué, enrégimenté, le Français perd tout moyen d'expression. Si une opposition existe pendant tout l'Empire, elle ne rallie jamais à elle qu'une frange des citoyens. Résignée puis peu à peu convaincue, la masse des Français, et notamment la classe pilote, finit par admettre ce que le maître enseigne : « La liberté n'est jamais une réalité dans les temps d'enfantement ou de croissance d'une nation. »

   Mais, en échange, Napoléon donne à la société née de 1789 ses tables de la loi. Le Code civil, diffusé à travers l'Europe, en niant le concept aristocratique de la propriété, crée une forme de liberté. Acquérir, disposer sans contraintes seigneuriales et recevoir le prix des fruits de ce que l'on possède sont désormais des dogmes reconnus. La bourgeoisie obtient plus encore pour le bon développement de ses industries. C'est d'abord la confirmation de la suppression des corporations et de la liberté du travail. Napoléon désirait rétablir les « métiers », car ils étaient un moyen de contrôle possible ; il en abandonne le projet et laisse libre cours, du moins de cette manière-là, à l'initiative privée. Participant aussi à la mentalité de son temps, il place l'ouvrier dans la sujétion du patron. Il reprend les textes de la loi Le Chapelier et de la loi d'Allarde qui interdisaient les grèves et les coalitions. En justice, l'ouvrier est en état d'infériorité vis-à-vis de l'employeur. Enfin, Napoléon recrée un livret pour l'ouvrier, ainsi soumis à la surveillance des autorités et à un surcroît de pression patronale. Le mobile de l'action révolutionnaire des masses populaires urbaines avait été la faim, leur exigence, le pain à bon marché. Ce pain, Napoléon le leur donne ; il n'y aura pas de conflit grave, et la bourgeoisie est satisfaite.

   

Elle l'est aussi, comme l'ensemble du peuple français, par la liberté de conscience que le régime assure. Certes, le Concordat sera assorti d'articles organiques qui tendent à transformer le prêtre en un gendarme spirituel, mais le représentant de Dieu n'est plus pourchassé. Le père, sans se cacher, peut faire entrer son fils nouveau-né dans la communauté des chrétiens, il sait que sa fille recevra le sacrement du mariage, et que le temps venu ses enfants l'enseveliront en terre sainte. Tout un pays resté profondément catholique se trouve ainsi libéré de la crainte de se trouver à jamais exclu du royaume de Dieu.

   

À la liberté de posséder, à la liberté de conscience s'ajoute l'égalité recherchée au travers de dix années de révolution par la bourgeoisie. Il n'y a plus de privilèges fiscaux ou judiciaires, l'accès de tous à tous les emplois est désormais possible. Pourtant, n'y a-t-il pas, à travers la nouvelle organisation de l'éducation, la création de la Légion d'honneur et la noblesse d'Empire, la négation de ce principe d'égalité ? En fait il n'y a pas de contradictions entre les principes affirmés et l'action entreprise. Aucun des anciens privilèges dont bénéficiait l'aristocratie d'Ancien Régime ne réapparaît dans ces nouvelles institutions. Napoléon utilise les aspirations de la classe dominante pour mieux l'attacher à son régime. La bourgeoisie demandait que les plus éminents de ses membres soient reconnus dans la cité nouvelle, qu'ils forment une élite de citoyens, les premiers parmi des égaux.

   Cette élite, fondée non sur les liens du sang, mais sur le talent ou le mérite, est créée par Napoléon. Si la fortune, et notamment la fortune mobilière, n'en est pas le seul critère, c'est que Napoléon, tout en sachant l'alliance indispensable avec la bourgeoisie, reste méfiant à son égard. Les « notabiles », les notables, parmi lesquels seront choisis les nobles d'Empire qui remplaceront les gentilshommes de jadis, grouperont à la fois les propriétaires et « ces familles les plus considérables par leur existence antérieure qui présentent par l'étendue de leur liaison et de leur parenté dans leur département, par leurs bonnes mœurs et leurs vertus publiques et privées ».

   Il y joindra le fonctionnaire zélé et le militaire courageux que la Révolution lui transmet et avec lesquels aussi il est obligé de passer un compromis. Élite ancienne et élite nouvelle, toutes doivent être mues par le ressort moral qu'est l'honneur, c'est-à-dire le dévouement au bien commun. Mais cette tentative ne travestit-elle pas d'apparences le réel ? La réalité n'est-elle pas une société individualiste, égoïste et sans pitié pour les faibles ?

   Il reste que l'époque napoléonienne n'est pas un épisode ; par le génie de l'Empereur, elle est, au point de vue social, une période capitale de notre histoire et de l'histoire de l'Europe en ce qu'elle consolide en grande partie l'ouvrage de la Révolution. Elle est aussi le moment où apparaissent les premiers Rastignacs ; la politique économique de l'Empereur ne favorise-t-elle pas leur action ?

Une économie subordonnée à la guerre

Mais peut-on parler d'une politique économique ? Dans ce domaine, les idées de Napoléon sont tributaires d'un siècle encore plus lié à l'Ancien Régime qu'à celui des bourgeois conquérants. Le Mémorial de Sainte-Hélène en rend compte. À la date du 23 juin 1816, Napoléon s'exprime ainsi : « Quel pas n'avions-nous pas fait, quelle rectitude d'idées n'avait pas répandue la seule classification graduelle que j'avais consacrée de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Objets si distincts et d'une graduation si réelle et si grande : 1. l'agriculture : l'âme, la base première de l'Empire ; 2. l'industrie : l'aisance, le bonheur de la population ; 3. le commerce extérieur : la surabondance, le bon emploi des deux autres. »

   Napoléon regarde l'agriculture comme la principale source de richesses ; mais, en cela, il est très proche de la plupart de ses contemporains. Il aide les paysans en confirmant la ruine de la féodalité et en reprenant la vente des biens nationaux, un moment suspendue, en diminuant jusqu'en 1812 l'impôt foncier, enfin en confectionnant le cadastre. Mais la production ne connaît pas de grands changements, les techniques restent les mêmes et le paysan soumis aux préjugés du passé cherche plus à augmenter la superficie cultivée que les rendements. Avec l'introduction de cultures nouvelles comme la betterave, la gamme des plantes cultivées s'étend, mais des études ont montré que le succès connu par ces nouvelles cultures fut moins grand que celui qui était espéré par l'Empereur.

   Là, comme dans l'industrie et le commerce, la politique suivie par l'Empereur est tributaire de l'entreprise qu'il mène en Europe ; d'où des contradictions que l'étude du Blocus continental permet de faire ressortir. Si celui-ci favorise d'abord, pour lutter contre l'Angleterre et lui ravir le marché européen, l'industrie cotonnière, secteur de pointe de l'industrialisation, il finit par en gêner le développement. Les Anglais interdisant la fourniture de matières premières, les fabricants en font venir à grands frais du Levant. Ils doivent néanmoins payer des droits fort lourds. Aussi le tissu se vend cher et subit la concurrence des produits de contrebande.

   Napoléon n'a pas une conception maritime du commerce, et sa politique finit, malgré des relèvements spectaculaires, mais de courtes durées, par ruiner la façade atlantique jadis si florissante. Il a une conception étroitement continentale et nationale. « Napoléon voyait, comme le dit un historien moderne, L. Bergeron, la France installée au centre d'une sphère d'influence européenne dans laquelle la hiérarchie des économies viendrait nécessairement se calquer sur celle des trônes. C'était supposer à l'économie française une plasticité, un dynamisme qu'elle ne possédait pas. »

   Mais l'État de Napoléon n'est pas voué à la seule fonction de gendarme, il est aussi un stimulateur et d'abord par son entreprise financière. Par la création d'une monnaie stable, le franc germinal, par celle de la Banque de France, qui cherche à décontracter le crédit, il donne au monde des affaires des instruments appréciables. Encore faut-il ajouter qu'en s'en tenant à la circulation d'espèces purement métalliques – les billets sont de grosses coupures – l'Empereur se contraignait à une politique à jamais victorieuse en Europe. Faute de celle-ci, c'était la perte de confiance et, avec la thésaurisation renouvelée, l'arrêt des affaires. Mais l'État agit aussi d'une autre manière sur l'industrie : on sait comment Napoléon soutient les expositions et apporte son aide aux innovations techniques.

   Ainsi, qu'ils présentent l'Empire comme une période de « croissance dans la guerre » (E. Labrousse) ou un simple rattrapage économique, les historiens s'accordent assez largement pour revaloriser la pensée et l'action de Napoléon dans le secteur économique. Mais tous aussi reconnaissent qu'il le subordonne à la guerre. Pourquoi cette guerre ?

   Elle est certes imposée par l'Europe des rois, qui veut lutter contre la contagion révolutionnaire et aussi briser les ambitions économiques de la grande nation. Quelles furent les intentions de Napoléon ? Lui-même a prétendu « n'avoir jamais bien su où il allait », n'avoir pas fait la guerre « par esprit de conquête ». En 1816, il se justifie en disant : « On ne cesse de parler de mon amour pour la guerre ; mais n'ai-je pas été constamment occupé à me défendre ? Ai-je remporté une seule grande victoire que je n'aie immédiatement proposé la paix ? » Des historiens objectent que c'est minimiser par trop une indéniable volonté de puissance. En dehors de la nécessité où il est de conserver l'acquis révolutionnaire, de préserver les frontières naturelles et de supplanter l'Angleterre dans le commerce européen, Napoléon n'a-t-il pas eu l'ambition de ressusciter l'Empire romain d'Occident ? « Une de mes grandes pensées, dira-t-il en 1816, avait été l'agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu'ont dissous, morcelés les révolutions et la politique […] J'eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation […]. Je me sentais digne de cette gloire […]. »

   « Après cette simplification sommaire […], on eût trouvé plus de chances d'amener partout l'unité des codes, celle des principes, des opinions, des sentiments, des vues et des intérêts. Alors peut-être devenait-il permis de rêver, pour la grande famille européenne, l'application du congrès américain ou celle des amphictyons de la Grèce. » Le choix de Rome comme seconde capitale et le titre de roi de Rome donné à son héritier ne révèlent-ils pas déjà cette intention affirmée dans le Mémorial ? Par l'abolition partout où cela fut possible de la féodalité d'Ancien Régime, par la diffusion du Code civil et de l'organisation administrative française, le grand Empire fut une étape importante vers l'unité de l'Europe, même si, dans un premier temps, il mit à jour les nationalismes. Mais en politique extérieure comme dans le gouvernement de la France, Napoléon n'est pas un homme prisonnier d'un système de pensée, son action est guidée par le sens du réel. À la politique, il applique les leçons apprises sur le champ de bataille.

Le génie militaire

Sa pensée militaire est influencée par les écrits du XVIIIe s. et par l'expérience des guerres révolutionnaires. Il s'agit de surprendre l'ennemi par la vivacité du mouvement des troupes, de le tromper par des manœuvres successives qui le conduisent à diviser ses forces, de s'en rendre maître par la supériorité numérique et de le détruire complètement sur un terrain choisi à l'avance. Mais « le succès tient en définitive au coup d'œil et au moment » que l'on sait préférer. « La guerre ne se compose que d'accidents. Un chef, dit-il, ne doit jamais perdre de vue tout ce qui peut le mettre à même de profiter de ces accidents. » C'est sa vivacité d'esprit à juger une situation et sa fertile imagination qui font ses victoires. Mais il y a aussi sa fine connaissance des hommes.

   Avec l'armée qui l'a porté au pouvoir, il a accepté un compromis. Elle ne peut être une armée prétorienne, et ce n'est pas comme général qu'il gouverne, mais « parce que la nation croit que j'ai les qualités civiles propres au gouvernement ». L'armée doit être soumise à la nation, dont elle est un élément. « L'armée, c'est la nation […]. Le propre des militaires est de tout vouloir despotiquement ; celui de l'homme civil est de tout soumettre à la discussion, à la vérité, à la raison […]. Si l'on distinguait les hommes en militaires et en civils, on établirait deux ordres, tandis qu'il n'y a qu'une nation. » Mais leur ayant fait admettre cela, et non sans mal, Napoléon donne aux meilleurs soldats de cette armée la possibilité de s'insérer dans la société des notables. L'instrument dont il se sert pour conquérir l'Europe est bon à cause de l'expérience acquise depuis 1792 ; il l'est aussi parce que Napoléon sait conserver à la lutte menée une partie de sa signification révolutionnaire. De ceux que la Révolution transforma en citoyens-soldats, il exige une stricte discipline au moment des combats ; mais a-t-on assez souligné la manière qu'il a de s'adresser à eux à la veille des combats ? Beaucoup d'historiens se plaisent à montrer son cynisme à l'égard d'hommes dont la vie, pour lui, ne compterait pas. Qu'importe l'hécatombe, une nuit de Paris la réparera. Pourquoi ne pas mettre en regard de tels propos l'attitude qu'il a, par exemple, à la veille d'Austerlitz ? L'adresse qu'il fait à l'armée à la veille de la bataille montre bien qu'il ne traite pas ses compagnons d'arme comme des numéros. Quel est le général qui, comme lui, en une veille de combat, a expliqué son plan à ses troupes afin que chacun se pénètre du rôle important qu'il va jouer, de sa place personnelle dans la rencontre ?

   Mais ce réaliste et ce bon manieur d'hommes se transforme peu à peu par le succès acquis en un despote sourd aux conseils et aveuglé par son orgueil.

De l'empereur au héros de légende (1812-1821)

Un homme seul gagné par le mépris d'autrui

La quarantaine atteinte, son aspect physique se transforme : « Le visage s'empâte, le teint se plombe, le corps se tasse et engraisse » (Georges Lefebvre). Il supporte de plus en plus difficilement les excès de table. « Si je dépasse le moins du monde mon tirant d'eau, dira-t-il, mon estomac rend aussitôt le superflu. » Le cancer qui le ronge produit de brusques abattements et le contraint parfois, comme durant la campagne de Russie, à abandonner une scène où l'on attend ses décisions.

   Pourtant, il conserve la plupart du temps une activité qui continue à étonner son entourage. Il dort peu. Trois ou quatre heures lui suffisent. Au premier réveil de la nuit, il se lève sans effort, se met au travail, se recouche, se rendort et se réveille aussi promptement vers les 8 heures du matin. Il travaille toute la journée, ne s'arrêtant que pour un bref déjeuner et pour s'imposer quelque rude exercice. Un peu courbé, les mains dans les poches, il aime les longues promenades dans son jardin et marche parfois « cinq à six heures de suite sans s'en apercevoir ». Les Mémoires du baron Agathon Fain (1778-1837) rappellent aussi qu'il est un cavalier infatigable. « Revenant d'Espagne au mois de janvier 1809, je l'ai vu faire à franc étrier en moins d'une matinée la course de Valladolid à Burgos (23 lieues) […]. Il faisait souvent des chasses de trente-six lieues. » Mais, s'il se contraint à ces efforts, il les supporte beaucoup moins qu'autrefois : les courtisans le voient somnoler au spectacle. Sa mémoire connaît les premières défaillances de l'âge.

   L'homme devient aussi de plus en plus infatué de lui-même. Persuadé que « nul homme, appelé à paraître sur la scène publique ou engagé seulement dans les poursuites actives de la vie, ne se conduisait ni pouvait être conduit par un autre ressort que celui de l'intérêt » (Metternich), il finit par mépriser son entourage. Il est vrai que celui-ci, par sa volonté même, est composé de médiocres. Les grands administrateurs du début du règne, tels Chaptal, Talleyrand ou Fouché, sont écartés au profit d'hommes qu'il peut traiter tout à son aise en commis. Là encore, Metternich voit juste lorsqu'il dit de lui : « Napoléon se regardait comme un être isolé dans le monde, fait pour le gouverner et pour diriger tous les esprits à son gré. Il n'avait d'autre considération pour les hommes que celle que peut avoir un chef d'atelier pour ses ouvriers. » L'un de ceux auxquels il paraissait le plus attaché était Duroc. « Il m'aime comme un chien aime son maître. » Autour de lui, les nobles ralliés sont de plus en plus nombreux. Cette part prise par les ci-devant traduit l'évolution qui entraîne de plus en plus Napoléon loin de ses origines révolutionnaires. Le mariage avec Marie-Louise (1er-2 avril 1810) le fait neveu par alliance de Marie-Antoinette et de Louis XVI et l'emplit d'illusions sur un compromis possible avec les hommes d'Ancien Régime. L'amour qu'il porte à la jeune épousée et au fils qu'elle lui donne illumine sa quarantaine, mais il le conduit trop souvent à abandonner les travaux de l'État pour les joies domestiques, à un moment où se renforcent, jusque dans son clan familial, les oppositions.

L'ennemi de toute l'Europe

En Espagne, les armées françaises sont prises au piège de leur conquête. L'alliance nouée à Tilsit avec la Russie (1807) s'effrite, et le conflit devient inévitable. Napoléon lie la Russie à la France contre l'Angleterre par un blocus qui gêne néanmoins l'aristocratie russe. Il refuse de composer avec le tsar, qui veut remettre en cause l'état de fait existant en Europe de l'Est. Et, puisque, de nouveau, les armes seules peuvent trancher, il accepte de mener la guerre au cœur du continent, sûr de l'emporter.

   Or, les souverains d'Europe songent à s'allier avec son ennemi. Une formidable coalition va naître pour l'abattre. « Imaginez, dira Joseph de Maistre, un homme au sommet d'une échelle de cent échelons et tout le long de cette échelle des hommes placés à droite et à gauche avec des cognées et des massues, prêts à briser la machine. »

   Il faudra trois ans pour y parvenir et, durant ces trois ans, Napoléon se bat avec une énergie, une ténacité, un sang-froid et une intelligence qui font oublier les moments de découragement qui le prennent et le conduisent même, comme en 1814 à Fontainebleau et en 1815 à Waterloo, à souhaiter la mort.

   Des steppes de la Russie aux champs de bataille d'Allemagne et de France, il ne cesse de payer de sa personne. Près d'Orcha, un boulet tombe à côté de lui ; il le cravache en s'écriant : « Ah ! Il y a longtemps que je n'en avais reçu entre les jambes. »

   

Il reste confiant en lui-même. Revenant de Russie à Paris, après l'annonce du complot du général Malet (23 octobre 1812), il reconnaît : « J'ai fait une grande faute », mais ajoute tout aussitôt : « J'aurai les moyens de la réparer. » À Waterloo : « L'armée ennemie est supérieure à la nôtre de près d'un quart. Nous n'en avons pas moins 90 chances pour nous, et pas 10 contre. »

   Avec le sang-froid, il conserve cette intelligence à analyser une situation militaire et cette rapidité de décision qui avaient émerveillé à Austerlitz. La campagne de France de 1814 est pour lui « une merveilleuse saison de rajeunissement » (Sainte-Beuve). Reprenant, comme il le dit, « les bottes et la résolution de 93 », il cherche à faire de la France un piège qui se referme sur des armées étrangères, qu'il divise et s'efforce de battre tour à tour. Il fut bien près d'y réussir.

Le créateur de sa légende

Exilé à l'île d'Elbe, il ne renonce pas et, à l'écoute de la France, il sait, le moment venu, utiliser les fautes de l'adversaire royaliste pour intervenir. Le peuple laborieux des villes et des campagnes, écœuré par les excès des aristocrates, est prêt à soutenir de nouveau Napoléon. Son retour en France n'est pas une « aventure ». Encore lui fallait-il obtenir l'appui des notables dont il avait renforcé la situation et qui l'avaient abandonné. Il n'y parviendra pas. Il comprend alors que, sans l'alliance déterminante de cette force sociale, il ne peut rien. Après avoir hésité, il finira par refuser de n'être que le général de masses populaires de nouveau mises en branle par le souvenir de l'an II.

   Et c'est l'exil définitif à Sainte-Hélène, au large de l'Afrique. Pendant les six ans qui lui restent à vivre – il mourra le 5 mai 1821 –, l'Empereur réussit par la création de sa légende le dernier combat de sa vie.

   

L'île qui lui sert de prison est insalubre, la chaleur y est lourde, la pluie et les brouillards fréquents. Le geôlier, sir Hudson Lowe (1769-1844), est un médiocre hanté par la fuite possible de Napoléon. Pour l'empêcher, il prend les mesures les plus tatillonnes et les plus vexatoires. Napoléon est coupé de tous les êtres qui lui sont chers : Marie-Louise, qu'il attendra en vain, son fils prisonnier de l'Autriche, sa mère Letizia. Sa vie se déroule au milieu des disputes qui opposent Mme de Montholon et Mme Bertrand, femmes des généraux qui l'ont suivi à Sainte-Hélène. Emmanuel de Las Cases (1766-1842), chambellan, à qui il dicte ses Mémoires, doit le quitter en 1816. Deux ans plus tard, c'est le tour du général Gourgaud. Son valet de chambre, Marchand, lui montre un constant dévouement. Sa vie de prisonnier sera un moment égayée par la présence de la jeune Betsy Balcombe.

   Mais l'« obèse au chapeau de paille de retraité » devient le héros de la France et de l'Europe révolutionnaires, le martyr de la Sainte-Alliance des rois qui opprime les peuples. Ainsi, Napoléon « confisque à son profit les deux forces montantes du XIXe s. : le nationalisme et le libéralisme, qu'il avait en réalité combattues ».

   Mais s'éloignait-il de la vérité lorsqu'il se présentait comme l'héritier d'une révolution à jamais vivante dans le cœur des hommes ?

   « Rien ne saurait détruire ou effacer les grands principes de notre Révolution […]. Voilà le trépied d'où jaillira la lumière du monde. […] et cette ère mémorable se rattachera, quoi qu'on ait voulu dire, à ma personne, parce qu'après tout j'ai fait briller le flambeau, consacré les principes, et qu'aujourd'hui la persécution achève de m'en rendre le Messie. »

Le militaire

Son génie n'a pas surgi complet en 1793 au siège de Toulon. Sa doctrine de guerre, sa science, son habileté tactique ont d'abord pour origine des qualités que révèlent son enfance et sa jeunesse : énergie et ténacité, vivacité et imagination, don du commandement et ambition. À Valence (1785), sa première garnison au 4e régiment d'artillerie, en Corse, il lit beaucoup (Plutarque, Cicéron, Montaigne…) et trouve son enseignement dans Montesquieu : « L'objet de la guerre, c'est la victoire ; celui de la victoire, la conquête ; celui de la conquête, l'occupation », et dans Machiavel, qui le suivra dans toutes ses campagnes : « Fais la guerre courte et bonne […] ; le nerf de la guerre n'est pas l'or mais la valeur du soldat. »

   Jeune officier à Auxonne en 1788, où, dit-il, « il n'a d'autre ressource que de travailler », Bonaparte connaît les tendances des tacticiens philosophes du XVIIIe s. ; il pâlit sur les campagnes de Turenne, étudie avec passion l'artillerie, le tir, les matériels, les écrits de M. de Gribeauval, écoute ses maîtres et en particulier son chef, le général baron Jean-Philippe Du Teil (1722-1794), qui commande l'école d'Auxonne et dont le frère cadet, le chevalier Jean Du Teil (1738-1820), donne dans son ouvrage quelques préceptes de la doctrine napoléonienne. En 1791 et 1792, il complète et mûrit sa pensée ; à vingt-deux ans, les événements de Corse ont fait de lui un homme d'action. L'étude de Lloyd (1720-1783), de Pierre de Bourcet (1700-1780), la méditation de l'Essai de tactique générale de François Apollini, comte de Guibert (1744-1790), de la vie de Frédéric II, des campagnes anciennes l'amènent à peser les théories de ses prédécesseurs. Les armes et leur mode d'emploi lui sont imposés, mais peu à peu se forme l'idée qu'il aura de la manœuvre et du combat ; elle se fixe dans son esprit non comme une théorie abstraite, mais sous forme d'images qu'il conservera jusqu'à sa mort. Ainsi s'établit son système : « Toute opération doit être faite par un système, dit-il, parce que le hasard ne fait rien réussir. »

   L'histoire de son génie est celle de sa doctrine, qu'il sait adapter aux circonstances grâce à ses qualités morales et intellectuelles exceptionnelles, l'imagination en particulier.

   Napoléon a surgi à une époque critique de l'art de la guerre ; les tacticiens avaient préparé une révolution importante ; il l'a réalisée avec des procédés nouveaux portés à un si haut degré de perfection qu'il n'a pas toujours été compris. Ses solutions, solides et élégantes, ne peuvent être comparées aux procédés d'un Moltke. Le maréchal Foch rappelle dans sa Conduite de la guerre et ses Mémoires que la doctrine napoléonienne est toujours valable parce que « toute guerre bien conduite est une guerre méthodique ».

   Cherchant à caractériser cette doctrine, Foch, dans l'éloge qu'il prononça de l'Empereur en 1921 pour le centenaire de sa mort, met d'abord en relief son souci constant de rechercher systématiquement l'initiative et de « prendre la direction des événements au lieu de les attendre et de les subir », d'où l'importance qu'attache Napoléon à choisir l'objectif stratégiquement décisif, celui dont dépend le sort de la guerre. Aucune règle, que son intuition et la précision des renseignements qu'il possède, ne préside à son choix. Celui-ci arrêté, « Bonaparte a toujours marché droit au but sans se préoccuper en rien du plan stratégique de l'ennemi » (Clausewitz). Sur ce but, il applique tous ses moyens pour obtenir la bataille dans laquelle il s'efforce, par une combinaison constamment raisonnée de la défensive et de l'offensive, d'attaquer du fort au faible. « La victoire, dit-il, est le triomphe du grand nombre sur le petit. » Mais si son art est simple, il est tout d'exécution, et à cette exécution il consacre tous ses soins : « Ce n'est pas un génie qui me révèle tout à coup en secret ce que j'ai à dire ou à faire […], c'est la réflexion, la méditation. »

   L'Empereur est demeuré l'idéal de quatre générations de militaires et a dominé son siècle, mais, à de nouveaux problèmes, il faut maintenant trouver des hommes nouveaux. À ceux-ci il a laissé l'exemple de sa vie militaire : infatigable travailleur, il prend pour devise « Tout pour le peuple français », organise l'armée misérable et indisciplinée de la Révolution, voit tout en détail sans jamais perdre de vue l'ensemble parce que, dit-il, « l'œil du chef doit remédier à tout et qu'une armée n'est rien que par la tête ». Il la conduit vers les grandes actions avec des qualités de conducteur d'hommes jamais égalées ; il paie de sa personne, vit de la vie du soldat, s'intéresse à lui, sait lui parler. Le « petit caporal », c'est un ami, le « tondu », un père avec lequel tout est possible et sur un signe duquel on se fait tuer. Aucun chef n'a tant exigé du soldat, ne l'a tant aimé et n'en a autant été aimé.

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