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Charles de Gaulle

Charles de Gaulle

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Charles de Gaulle

Homme d'État français (Lille 1890-Colombey-les-Deux-Églises 1970).

Cet article fait partie du DOSSIER consacré à la Seconde Guerre mondiale et du DOSSIER consacré à la Ve République.

Introduction

Naître dans une famille de la bourgeoisie patriote à la fin du XIXe s., choisir la carrière des armes pour la « revanche », traverser malgré les blessures et la captivité la Première Guerre mondiale avant d'aller vingt ans durant d'une unité à un état-major pour se retrouver à l'approche de la cinquantaine et, déjà, de la retraite simple colonel, puis, quatre ans plus tard, surgir en héros national, libérateur du territoire et restaurateur de la république, personnage historique de première grandeur, c'est un singulier destin.

   Fonder un régime à 68 ans, le diriger en maître absolu pendant 11 années, puis accepter l'échec et le désaveu, se retirer dans son village pour écrire ses Mémoires de guerre et attendre la mort, c'est une curieuse aventure.

   Survivre à cinq générations de grands de ce monde, s'asseoir à la table de Churchill, de Staline, de Roosevelt, puis voir défiler Attlee, Truman, apparaître Adenauer et surgir Malenkov, traiter avec Macmillan, Eisenhower, Khrouchtchev, avec T. W. Wilson, J. F. Kennedy, Brejnev et encore avec Edward Heath, L. B Johnson ou Nixon, Ludwig Erhard, Kiesinger ou Brandt, c'est une extraordinaire carrière.

   Pourtant, ce furent là le destin, l'aventure et la carrière de Charles de Gaulle. Dans la vie de ce personnage hors des séries, on pourrait distinguer trois actes ou plutôt trois incarnations successives : de l'enfance à la Seconde Guerre mondiale, l'officier ; du 18 juin 1940 à la retraite de 1953, le résistant et l'homme politique ; et, après l'entracte de la « traversée du désert », de 1958 à 1970, l'homme d'État.

L'officier (1915-1940)

De ses origines, de son milieu, Charles de Gaulle a su très vite prendre et laisser. Un patriotisme hautain, ardent, exclusif qui emprunte parfois des accents de passion nationaliste, l'espoir et la volonté de la « revanche », une sorte de prédestination manifestée dès l'enfance et jusque dans les jeux, une obstination tendue et une gravité naturelle, tel est son héritage. En revanche, l'étroitesse de vues, le conservatisme, le goût du profit et l'amour de l'argent, la xénophobie, voire le racisme, qui sont trop souvent des traits caractéristiques non certes de sa famille, mais de sa classe, lui seront étrangers.

   Il n'est ni un écolier modèle ni un saint-cyrien particulièrement appliqué, mais déjà pourtant ses camarades le jugent exceptionnellement brillant, bien que raide. Sa rencontre avec son premier chef, le colonel Pétain, les marque profondément et toute leur vie ; par-delà la réciproque séduction intellectuelle, les querelles d'auteurs, la rupture de 1938 et finalement le drame qui les oppose, les deux hommes garderont, de l'un à l'autre, une sorte d'étrange complicité, intime et secrète.

   Cependant, la carrière militaire de Charles de Gaulle à travers la Première Guerre mondiale, qui restera toujours pour lui la « grande » guerre, se déroule sans éclat particulier. Trois blessures, trois citations, la captivité, cinq tentatives d'évasion, puis, la paix revenue, un avancement nullement exceptionnel, des affectations assez classiques allant d'un corps de troupes à un état-major avec toutefois un détour en 1919-1921 par la Pologne, deux crochets par l'armée du Rhin en 1924 et de 1927 à 1929, quelques missions au Proche-Orient en 1929-1931. Simplement, la protection de Pétain s'étend toujours, où qu'il se trouve, sur l'officier, et surtout il se signale peu à peu à l'attention, de deux façons très inhabituelles.

   D'abord, il écrit : des rapports, des notes, des études qui, bien vite, deviennent des articles de revues, des livres de doctrine, de réflexion et même de morale où la stratégie et la politique sont étroitement mêlées, en particulier dans le Fil de l'épée, son chef-d'œuvre. Ensuite, il fréquente les milieux parlementaires, approche le pouvoir, s'y trouve un « patron », Paul Reynaud, et se fait le héraut d'une arme trop négligée – par l'armée française, non par l'adversaire –, l'arme blindée, le char. Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, en 1939, le « Colonel Motor », comme on l'a surnommé, commande un régiment près de la frontière. Il se voit confier coup sur coup des responsabilités plus importantes et, dès que l'armée allemande commence à déferler sur les Pays-Bas, la Belgique, le Nord, le 10 mai 1940, il est placé à la tête de la 4e division cuirassée, qui se battra courageusement, pour l'honneur, autour de Laon et d'Abbeville ; il est alors promu général de brigade à titre temporaire.

   Pour en savoir plus, voir les articles campagne de France, Seconde Guerre mondiale.

   Cependant, la politique, qu'il a tant courtisée, l'appelle, et P. Reynaud, reprenant le pouvoir à la veille du désastre, le nomme sous-secrétaire d'État à la Défense nationale et à la Guerre. Il porte ce titre 12 jours. À l'heure où le gouvernement Reynaud s'évanouit, où le régime se disloque devant Pétain et Maxime Weygand, où la défense s'effondre, où le pays glisse dans l'abîme, l'officier de tradition choisit la rébellion, l'exil et la résistance. Le 17 juin 1940, il quitte quasi clandestinement Bordeaux, où le gouvernement s'est replié, pour Londres, pour l'action, pour son destin.

Le résistant et l'homme politique (1940-1953)

Le libérateur de la France occupée

Le 18 juin, au micro de la BBC, c'est l'appel à poursuivre le combat. Lorsque, le 14 juillet suivant, leur chef passe pour la première fois en revue sur le sol anglais ceux qu'on appelle les « Français libres », ils ne sont guère que trois cents. La métropole, écrasée, affolée, occupée, ignore à peu près tout de ce général inconnu qu'un conseil de guerre va condamner à mort par contumace, de son étrange entreprise, qui semble aux uns désespérée, aux autres suspecte. De toute façon, elle ne songe guère à résister.

   Ce que sera l'extraordinaire aventure de la France libre défie l'imagination et même le bon sens. Tout commence mal : au lieu des ralliements massifs qu'il escomptait, le chef de la « dissidence » ne voit pas arriver ses pairs, mais quelques officiers de réserve, des errants qui rêvent d'en découdre, des hommes de gauche, des israélites, des pêcheurs de l'île de Sein. Les marins, les soldats encore présents en Grande-Bretagne après Dunkerque préfèrent, sauf rares exceptions, être rapatriés ; aucun général, aucun leader politique n'a répondu à ses pressants appels. L'allié anglais coule froidement une partie de la flotte française à Mers el-Kébir (3 juillet 1940), et, même quand l'Afrique-Équatoriale française a rallié la France libre, le reste de l'« Empire » reste fidèle à Pétain : une expédition navale devant Dakar échoue piteusement ; bientôt, les forces de Vichy et celles de la France libre s'affrontent au Liban et en Syrie. Il faut sans cesse défendre l'indépendance, proclamer la représentativité de la France libre devant Winston Churchill, contre Franklin Roosevelt. Lorsque les Alliés débarquent enfin en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, ils s'entendent avec François Darlan, le second de Pétain, installent au pouvoir Henri Giraud et non de Gaulle.

   En sept mois, Charles de Gaulle néanmoins manœuvre, gagne du terrain, élimine Henri Giraud, fédère sous son autorité la Résistance intérieure. Il énonce les principes qui seront le fondement de son pouvoir : changement des institutions, mais fidélité à la république ; condamnation de Vichy, mais liberté d'expression et d'action rendue aux tendances politiques ; évolution de l'empire colonial vers des formules plus libérales, mais défense et maintien de l'ensemble français outre-mer…

   Pour en savoir plus, voir les articles conférence de Brazaville, la Résistance.

   Il lui reste, après le débarquement du 6 juin 1944 en Normandie – opération dont il a été, une fois de plus, tenu soigneusement à l'écart –, à conquérir la légitimité par l'acclamation populaire sur le sol de la patrie libérée. C'est vite et bien fait : deux millions de Parisiens rassemblés sur les Champs-Elysées le 26 août pour l'accueillir ne laissent plus aux Alliés d'autre issue que de reconnaître son Gouvernement provisoire.

   Pour en savoir plus, voir les articles Libération de Paris, la Libération.

   

Il restera 17 mois à la tête du pays, présidant à sa rentrée dans la guerre, tenant tête aux Alliés quand ils veulent évacuer Strasbourg reconquis, imposant la présence de la France à l'heure de la capitulation allemande. La reconstruction s'amorce ; le retour des prisonniers et des déportés permet de consulter le corps électoral, pour la première fois par référendum, sur les institutions qu'il souhaite ; l'épuration déchaîne mille controverses ; une diplomatie audacieuse, provocante même, se développe avec le traité franco-soviétique de décembre 1944 et la normalisation des relations avec Londres et Washington ; les nationalisations, les lois sociales, le vote des femmes transforment les données du jeu intérieur. Charles de Gaulle, tranchant, impavide, obstiné, se heurte à la classe politique et soudain rompt et s'éloigne, assuré d'être bientôt rappelé par l'opinion (1946). Ce signe, il l'attendra en fait plus de douze ans.

La « traversée du désert »

Quelques mois après son départ du pouvoir et pour tenter d'empêcher la ratification de la Constitution de la IVe République, puis pour abattre ce « mauvais régime », le général déclenche son offensive contre les partis, qui seront désormais sa bête noire. Cette offensive prend d'abord la forme d'avertissements, de menaces, de récusations, puis, à l'adresse du pays, de mises en garde. Comme il n'est pas entendu, Charles de Gaulle fonde le Rassemblement du peuple français (RPF), machine de guerre destinée à jeter bas, escompte-t-il, le « système ». Cet épisode de sa carrière d'homme politique, qu'il préférera plus tard oublier au point qu'on n'osera prononcer devant lui le sigle du mouvement, connaît dans un premier temps un succès certain à travers la conquête de nombreuses municipalités en 1947, de sièges sénatoriaux l'année suivante. Il échoue en 1951 aux législatives devant le barrage que la loi des apparentements dresse contre lui et qu'il refuse de tourner en utilisant pour ses candidats la procédure qu'il dénonce.

   À partir de là, le RPF se survit en attendant de se diviser, ce qui se produit en 1952 à l'occasion de l'investiture d'Antoine Pinay. Un an plus tard, Charles de Gaulle tire la leçon des batailles perdues, abandonne le Rassemblement, se retire à Colombey, d'où il ne sortira que pour tonner de loin en loin contre certaines des initiatives du régime et pour visiter divers territoires d'outre-mer. Mais, s'il s'occupe en écrivant ses Mémoires de guerre, qui connaîtront un vif succès, il reste aux aguets tandis que la IVe République s'enlise peu à peu dans l'impuissance et l'incohérence.

   Pour en savoir plus, voir l'article IVe République.

   L'officier révolté de 1940, qui s'était volontairement coupé, par son acte d'insubordination soigneusement médité, de l'armée, du pouvoir légal et de sa classe sociale, avait pris à Londres figure de symbole. Le seul nom du général de Gaulle évoquait en effet la poursuite de la guerre, la présence de la France au combat, le patriotisme, le courage, la Résistance. Des hommes mouraient en l'acclamant, d'autres se préparaient à le servir et rêvaient d'une France toute nouvelle qu'ébauchaient déjà l'indépendance farouchement défendue à l'égard des Alliés, une volonté de « grandeur » d'autant plus ombrageuse qu'elle ne reposait sur aucune réalité matérielle. Puissance de suggestion, habileté politique et orgueil national d'un homme qui s'identifiait à la France, qui incarnait, qui était la France et s'exprimait en son nom quand il n'était encore suivi que par une poignée de compagnons plus ou moins fidèles : tout concourait malgré les vicissitudes, les échecs et les faiblesses à imposer ce personnage hors du commun qui parlait de lui-même à la troisième personne en se nommant avec révérence, avec quelque étonnement peut-être, « le général de Gaulle ».

   Les rivaux évincés, même ceux qui étaient suscités par les Alliés, les liens noués qui rassemblent en ses mains toutes les rênes du pouvoir, Paris libéré, bientôt la victoire acquise et la guerre terminée, la France est d'abord subjuguée par la haute silhouette, par le langage sonore et impérieux, par l'allure souveraine du libérateur. De son côté, Charles de Gaulle développe un rare sens de la stratégie, non exempt toutefois d'erreurs d'appréciation, se passionne pour une diplomatie planétaire et ambitieuse, se perfectionne dans la tactique et dans l'art oratoire. Cependant, la politique reprend ses droits, l'englue, l'exaspère. Alors, il se révolte, en appelle derechef à la foule contre les notables défaillants, et, finalement, le personnage historique, le géant venu du fond des siècles et de l'histoire de la France cesse d'unir pour diviser et perd la seconde manche. À ses yeux, aux yeux de beaucoup, la partie est terminée.

L'homme d'État (1958-1970)

L'artisan de la Ve République

Le destin lui réserve pourtant une troisième chance, et, celle-là, il saura la saisir. Au début de mai 1958, la fragilité, l'impuissance, l'inadéquation de la IVe République, avec ses institutions précocement usées, engluée dans la guerre d'Algérie et qui gère le bien commun à raison d'un problème par semestre et d'un gouvernement par problème, éclatent à tous les regards. En moins d'un mois, l'armée et les Français d'Algérie étant entrés en rébellion, les leviers de commande échappent un à un au gouvernement, le travail de sape des gaullistes soudain grossis de renforts inattendus ouvre la route, les politiciens se rallient ; dans une marche foudroyante, Charles de Gaulle reconquiert le pouvoir. Investi par l'Assemblée, acclamé par l'opinion, salué comme le plus illustre des Français par le président de la République, entouré des caciques du régime défunt, il a même obtenu carte blanche pour préparer et présenter au pays une nouvelle Constitution, pour fonder une nouvelle République.

   Pour en savoir plus, voir l'article crise du 13 mai 1958.

   Il entame à la fois trois tâches urgentes, mais, s'il explore les voies de la normalisation en Algérie en offrant à l'adversaire nationaliste la « paix des braves », s'il avertit les alliés occidentaux par un mémorandum secret de sa volonté de voir réformer l'Alliance atlantique et admettre la France sans restriction parmi les « Grands », c'est à l'élaboration et à l'adoption des institutions nouvelles qu'il donne la priorité absolue.

   Approuvée par 80 % des électeurs, la Constitution produit aussitôt une Assemblée nationale où le régime, sinon les gaullistes eux-mêmes, détient une nette majorité. Élu président de la République moins de 6 mois après avoir été rappelé à la tête du gouvernement, Charles de Gaulle nomme Michel Debré Premier ministre et passe à l'action.

   Cette action va s'ordonner autour de 4 idées clefs qui, selon les périodes, prendront tour à tour le pas dans les faits et dans l'esprit du général, avec des fortunes diverses. Ce sont :

organiser, consolider et compléter le nouveau système institutionnel ;

résoudre la question algérienne et parachever la décolonisation ;

déployer une politique extérieure de grandeur et d'indépendance nationale ;

enfin, procéder à un certain nombre de grandes réformes, sociale, administrative, régionale, etc.

   Dans tous les aspects de cette entreprise, un souci constant : l'affirmation de l'autorité présidentielle, supérieure même à la loi ; un adversaire sans cesse dénoncé : les partis, la classe politique, dont la IVe République était l'expression ; un moyen essentiel : l'appel direct au peuple souverain par-delà les corps intermédiaires.

   La guerre d'Algérie se prolonge cependant plus longtemps encore sous la Ve République qu'elle n'avait duré déjà sous le régime précédent. À doses homéopathiques, Charles de Gaulle s'efforce de conduire l'opinion française de l'« autodétermination » à l'« Algérie algérienne », puis à la « République algérienne », enfin à l'idée de l'indépendance ; en même temps, à travers trois référendums successifs et des pourparlers tantôt rompus, tantôt repris, il progresse de la négociation vers le cessez-le-feu et le repli sur la métropole. Il se heurtera, sur sa route, aux pieds-noirs révoltés de la « semaine des barricades », aux officiers insurgés du « putsch des généraux », au terrorisme désespéré de l'Organisation armée secrète (OAS).

   Pour en savoir plus, voir l'article guerre d'Algérie.

   Il lui faudra 4 années en tout pour atteindre le but. Chemin faisant, la Communauté franco-africaine, réunissant les anciens territoires d'outre-mer, est née, puis s'est défaite. En juillet 1962, l'Algérie, toutes les anciennes colonies (à l'exception des 4 « vieux » départements des Antilles, de Guyane et de La Réunion et de quelques territoires lointains tels que Djibouti ou la Polynésie) ont accédé à l'indépendance pleine et entière. Mais la France est en paix, pour la première fois depuis 25 ans.

   La mise en place des institutions nouvelles n'avait pas été réalisée sans heurts. Les étapes mouvementées de la politique algérienne avaient conduit à recourir à maintes reprises à des dispositions contraignantes, à la création de successives juridictions et procédures d'exception (→ Haut Tribunal militaire), à la suspension partielle des libertés publiques sous les protestations de l'opposition. Voici que, la guerre terminée, Charles de Gaulle, pour fonder l'avenir, au-delà de sa personne menacée par les attentats activistes, entreprend de transformer de nouveau le régime par l'institution de l'élection directe du président de la République au suffrage universel. Cette considérable réforme fait l'objet d'une dure bataille référendaire à demi gagnée – à demi seulement puisque, pour la première fois, le général n'a pas entraîné la majorité des électeurs, mais seulement celle des votants. L'Assemblée qui avait renversé le premier gouvernement Pompidou mis en place au lendemain de la paix algérienne ayant été dissoute, les élections donnent toutefois aux partisans du régime la majorité absolue au Palais-Bourbon.

   C'est peut-être au référendum du 28 octobre 1962, peut-être même au début de cette année-là, que commence à apparaître la faille qui ira désormais en s'élargissant dans les relations entre le chef de l'État et le peuple français. Certes, s'il est mis en ballottage à l'élection présidentielle de 1965, première application du nouveau mode de scrutin, Charles de Gaulle n'en connaît pas moins le succès au second tour. Si les élections législatives de mars 1967 sont médiocres, l'opposition n'ayant qu'un député de moins qu'une majorité dans laquelle les gaullistes ne font plus seuls la loi, la revanche viendra. Elle sera complète, triomphale même, en juin 1968, lorsque les électeurs répondront massivement à l'appel du général, qui a repris le contrôle de la situation au terme d'un mois de mai agité, voire dramatique. Il reste que Charles de Gaulle lui-même (selon André Malraux dans les Chênes qu'on abat) fera un jour remonter à 1962 l'origine du malentendu qui aboutira au « non » du référendum d'avril 1969 et à son départ immédiat, après presque 11 ans de pouvoir.

   Pour en savoir plus, voir l'article référendum.

Le promoteur de l'indépendance et de la grandeur de la France

Pendant ces années, Charles de Gaulle marque profondément de son empreinte la vie publique du pays. Sa politique étrangère, faite de fracas, de refus, de défis et d'affirmations répétées de la grandeur et de l'indépendance, est à la fois cohérente et nouvelle, même aux yeux de ceux qui ne l'approuvent pas. Elle consiste, dans ses lignes directrices, à réorienter et rééquilibrer les alliances du pays en entamant avec l'Union soviétique la recherche de la détente, puis de l'entente, enfin de la coopération, tandis que, sans se séparer de ses alliés occidentaux, la France prend ses distances à leur égard, quitte l'OTAN tout en poussant activement la mise sur pied de la « force de frappe » nucléaire nationale et maintient fermée devant la Grande-Bretagne la porte de la Communauté économique européenne (CEE).

   Cette Communauté traverse à maintes reprises des jours difficiles et elle se transforme, par la seule volonté du président français : tournant le dos à l'intégration, à l'institution progressive d'un pouvoir supranational, elle devient l'« Europe des États », dans laquelle chacun des six participants conserve sa pleine souveraineté. Un traité franco-allemand a scellé la réconciliation des deux nations. Les crises, les menaces, les ruptures même et dix combats d'avant-garde ou d'arrière-garde- contre la politique américaine au Viêt Nam, contre la politique israélienne au Proche-Orient, contre le système monétaire international, etc.– caractérisent cette diplomatie dont on a pu dire à juste titre qu'elle exprime une volonté de puissance obstinément tendue à travers un jeu subtil d'ombre et de lumière, un dosage savant de conciliation et de chantage, tandis que ce qu'elle a de profondément légitime souffre de ce qu'elle peut avoir de démesuré.

Une autorité de plus en plus contestée

La gestion du bien commun est moins cohérente et moins spectaculaire que le déploiement de la diplomatie de la grandeur. Fin 1958, une dévaluation, une révision complète des bases de la vie économique et bientôt les premiers effets du Marché commun européen avaient assuré un bon départ et permis de rétablir une situation obérée. Peu à peu, cependant, l'inflation sournoisement réapparue sapait la réussite ; c'est alors qu'un plan de stabilisation, trop tardivement mis en œuvre, mal calculé et trop longtemps maintenu en application, venait casser l'expansion. Il fallait, non sans peine, trouver un second souffle, tandis que les tensions sociales se faisaient d'année en année plus vives jusqu'à la grève généralisée, spontanément apparue en mai 1968 à la suite de la révolte étudiante.

   Cette révolte et cette grève exprimaient sans doute, comme on l'a beaucoup dit, une crise de civilisation. Elles n'en résultaient pas moins, pour une part, de l'absence de vraies réformes tant universitaires que sociales au cours des dix années précédentes. L'enseignement avait bien fait l'objet de fréquentes réorganisations, transformations et retouches – trop fréquentes même à certains égards –, mais presque toujours trop tardives et insuffisantes. La doctrine sociale du régime, issue de l'« association capital-travail » du gaullisme, avait bien reçu quelques timides – presque insignifiants – débuts d'application, sans grand succès d'ailleurs. Mais la France était là en retard d'une révolution et même de plusieurs : dans l'enseignement, dans les rapports entre employeurs et salariés, dans l'organisation de son économie, de la distribution, etc.

   Homme d'avant-hier et d'après-demain, visionnaire en politique étrangère, grand stratège sur l'échiquier international, pour beaucoup persuasif et même séduisant dans sa hauteur souveraine et bonhomme à la fois, audacieux et déterminé dans le jeu institutionnel, autoritaire mais non dictatorial dans sa façon de gouverner, plébiscitaire mais non tyrannique dans ses rapports avec le peuple, de Gaulle était peut-être en avance sur son temps dans sa vision de l'avenir. Mais il était en retard sur une époque qu'à la fin il ne comprenait plus très bien, dès lors qu'il s'agissait de canaliser les forces neuves et désordonnées parfois de la jeunesse, de devancer et d'organiser les transformations nécessaires, de dépasser hardiment la gestion pour entreprendre de grandes réformes. Lorsqu'il tenta de s'y attaquer enfin, après la grande rupture, le choc et le redressement de mai-juin 1968, il était trop tard, et le pays le lui manifesta sans ambages en lui répondant « non » pour la première fois lors du référendum d'avril 1969 sur la régionalisation et la réforme du Sénat.

   

Abandonnant sur-le-champ non seulement le pouvoir mais la politique pour reprendre sa place dès longtemps marquée dans l'histoire, le grand homme se contenta pendant les 18 mois qui lui restaient à vivre de quelques gestes et de quelques abstentions symboliques, se gardant avec soin de se prononcer de quelque façon que ce soit sur le choix et sur l'action de ses successeurs. Audace, grandeur, patriotisme, obstination, indépendance, stabilité, tels sont les traits qui caractérisent le tempérament et le règne de ce soldat révolté devenu un monarque républicain, qui demeurera à coup sûr, de l'avis de ses compagnons comme de ses adversaires, un géant de l'histoire.

   Pour en savoir plus, voir les articles Charles de Gaulle écrivain, gaullisme, histoire de la France, Ve République.

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