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Victoria Ire

Victoria Ire
Victoria Ire

(Londres 1819-Osborne, île de Wight, 1901), reine de Grande-Bretagne et d'Irlande (1837-1901) et impératrice des Indes (1876-1901).

Introduction

Souveraine dont le règne a été le plus long et le plus glorieux de l'histoire de la Grande-Bretagne, Victoria Ire incarne avec majesté la grandeur britannique à son apogée. L'empire sur lequel elle règne s'étend sur des espaces immenses, puisque à sa mort en 1901 il couvre le cinquième des terres émergées. La prépondérance britannique, quasi incontestée, s'affirme alors aussi bien sur le plan industriel (l'« atelier du monde »), commercial ou naval que dans le domaine diplomatique (la pax britannica). L'ère « victorienne » est également remarquable pour sa stabilité : en soixante-quatre ans de règne, non seulement la Grande-Bretagne a échappé aux guerres et aux révolutions, mais son évolution tranche avec celle des autres pays européens. Victoria est restée paisiblement assise sur le trône alors qu'autour d'elle s'effondraient les régimes et que disparaissaient les souverains. Qui plus est, le modèle de la monarchie constitutionnelle fondé sur des institutions représentatives se renforce : à l'intérieur, il évolue vers la démocratie, tandis qu'à l'extérieur il fait de nombreux adeptes dans le monde.

Enfin, l'un des grands mérites politiques de Victoria a été, en gagnant l'attachement de ses sujets, d'asseoir la monarchie en Angleterre sur des bases si solides que la marque en est encore visible de nos jours. À la fin de sa vie, la reine-impératrice, devenue une très vieille dame (on l'a baptisée la « grand-mère de l'Europe »), mais toujours aussi volontaire et décidée, apparaît comme le symbole même de la puissance mondiale de la Grande-Bretagne, avec sa figure hiératique, imposante, orgueilleuse, mais non dénuée de quelque chose de maternel : aussi sa disparition sera-t-elle ressentie intensément par tout un peuple. Témoignage du rayonnement britannique tout au long du règne : le nom de la souveraine se trouve répercuté aux quatre coins de l'univers par la nomenclature géographique, qui compte désormais un État de Victoria et le Grand Désert Victoria en Australie, plusieurs lacs Victoria (dont le plus grand lac de l'Afrique), une terre Victoria dans l'Antarctique, une île Victoria, île de l'archipel arctique canadien, des chutes Victoria sur le Zambèze, Fort Victoria en Rhodésie, Victoriaville au Québec, deux capitales appelées Victoria – en Colombie Britannique et à Hongkong – sans même mentionner une foule de caps, baies, pics, montagnes, vallées, ponts, etc.

L'avènement

Lorsque Victoria naît, le 24 mai 1819, nul ne peut deviner qu'elle sera l'une des six reines qui auront présidé aux destinées de l'Angleterre ni qu'elle vivra plus longtemps que tout autre monarque anglais. Issue de la dynastie de Hanovre, elle est la petite-fille de George III, mais elle n'est alors qu'au cinquième rang pour la succession au trône, et c'est seulement parce que ses oncles n'ont pas d'héritiers mâles légitimes que la couronne un jour lui reviendra.

Son père, Édouard (1767-1820), duc de Kent, quatrième fils de George III, après avoir vécu vingt-sept ans avec une maîtresse, avait fini par se marier en 1818 : il avait épousé une princesse allemande, Victoria de Saxe-Cobourg-et-Gotha (1786-1861), sœur de Léopold, futur roi des Belges. De cette union naît une fille unique, Victoria.

La petite princesse est élevée sous l'influence de sa mère (son père meurt dès 1820), assez à l'écart, dans une atmosphère morose faite de gêne (le duc de Kent a laissé beaucoup de dettes) et d'intrigues politiques et sentimentales (sa mère a une liaison avec le chambellan Conroy). De ces années, Victoria gardera un souvenir amer (elle dira plus tard « ma triste enfance »). Cependant, son éducation est soignée, studieuse, appliquée, car ni George IV (roi de 1820 à 1830) ni Guillaume IV (roi de 1830 à 1837) n'ont d'héritiers ; ainsi, il apparaît que c'est la jeune Victoria qui sera appelée à monter sur le trône. Toutefois, pendant cette période, son tempérament vif et volontaire se manifeste déjà. Elle-même ressent durement le caractère despotique de sa mère, ambitieuse et brouillonne, qui n'a qu'une idée, devenir régente. Mais ce calcul est déjoué, car Victoria vient juste d'atteindre dix-huit ans, l'âge de la majorité, quand son vieil oncle Guillaume IV meurt le 20 juin 1837.

Le premier acte de la nouvelle reine est d'écarter sa mère : c'est à elle et à elle seule qu'est échue la couronne. Et elle manifestera toujours la plus grande fermeté dans l'accomplissement de sa tâche. Avec un sens aigu de ses devoirs, jamais elle ne renoncera à une parcelle de ses prérogatives. En toutes circonstances, elle se réserve les droits régaliens, qu'elle prendra grand soin de ne point partager même avec le prince Albert.

En réalité, la difficulté même des circonstances dans lesquelles Victoria monte sur le trône va lui donner une chance inespérée, qu'elle saura saisir et utiliser avec une habileté consommée et un remarquable flair politique. En effet, en 1837, le prestige de la monarchie n'a jamais été aussi bas. Depuis le temps de la reine Anne (reine de 1702 à 1714), il n'a fait que se dégrader : les deux premiers rois de la dynastie de Hanovre, George Ier (roi de 1714 à 1727) et George II (roi de 1727 à 1760), étaient des Allemands qui n'ont suscité aucun attachement en Angleterre ; George III (roi de 1760 à 1820), après un début prometteur, a vite perdu sa popularité au milieu des déboires intérieurs, puis il a sombré dans la folie, aggravée par la cécité ; quant à George IV, puis à Guillaume IV, ils ont donné l'exemple, l'un d'un homme de plaisirs, peu soucieux des affaires de l'État, l'autre d'un prince borné et vulgaire. L'auteur de la biographie officielle de Victoria – un historien pourtant plein de révérence pour la royauté – est allé jusqu'à écrire que la jeune reine succédait à « un fou, un débauché et un bouffon ». Aussi, dans la mesure où Victoria, toute pénétrée de ses devoirs, marquée par une éducation religieuse d'un évangélisme strict, se met à remplir ses fonctions avec exactitude, à considérer qu'elle est là pour servir le bien de l'État et non pour accomplir ses fantaisies, à mener une existence sage, à introduire à la Cour des règles rigoureuses de décence et de respectabilité, bref à se faire la championne de la moralité et du bien commun, elle restaure la dignité et le prestige de la royauté perdus depuis des générations.

En outre, la jeunesse, la grâce, la fragilité même de la nouvelle reine lui gagnent les suffrages. Enfin, son mariage en 1840 avec son cousin Albert de Saxe-Cobourg-et-Gotha (1819-1861) – un mariage d'amour – inaugure une vie familiale heureuse et digne : le couple royal donne l'exemple d'un ménage uni, vertueux, fécond (neuf enfants naissent entre 1840 et 1857, à l'image des aspirations moralisatrices de la classe moyenne.

Du même coup, la popularité de la monarchie remonte vite. Victoria réussit à s'attacher l'opinion, d'abord dans la classe moyenne, puis dans les classes populaires. Après sa mort, l'un de ses plus fidèles ministres, Salisbury, reconnaîtra dans l'éloge funèbre qu'il prononce à la Chambre des lords que cette capacité à comprendre intuitivement les sentiments du pays représentait un atout politique majeur de la reine (en effet, elle a su s'en servir non seulement pour gouverner le pays, mais également pour donner à la personne royale un lustre d'autant plus grand qu'il puise sa force dans les profondeurs de l'affectivité) : « Elle avait une connaissance extraordinaire de ce que pensait son peuple – extraordinaire parce que cela ne pouvait venir d'une communication directe… Pour ma part, j'ai toujours considéré que quand je connaissais les pensées de la reine je connaissais en toute certitude les vues de ses sujets, en particulier ceux des classes moyennes, tant était grand le pouvoir de pénétration de son esprit. »

De là à faire de Victoria la reine bourgeoise par excellence, il n'y a qu'un pas. Il est certain que, souveraine d'un âge bourgeois, Victoria a symbolisé à merveille les vertus bourgeoises : travail, prévoyance, ordre, puritanisme. Néanmoins, elle a eu en même temps un sens très précis de ses prérogatives monarchiques (elle est loin de considérer son rôle de reine constitutionnelle comme un rôle décoratif) ainsi que des valeurs de la société aristocratique au milieu de laquelle elle a toujours vécu.

Un régime exceptionnel

À son avènement, Victoria est encore fort inexpérimentée et c'est le Premier ministre, lord Melbourne, qui complète son éducation politique (Léopold Ier de Belgique exerce aussi une grande influence sur sa nièce). Au cours de cette phase, toutes ses sympathies vont aux whigs, au point qu'elle crée un petit scandale en 1839 : c'est l'épisode connu sous le nom d'« affaire des dames d'honneur », ou Bedchamber crisis. En effet, Victoria est si entichée des whigs qu'elle refuse d'accepter dans la Maison de la reine des dames d'honneur tories, et, devant le caprice de la reine, les conservateurs doivent renoncer en mai 1839 à former le gouvernement. Le « cher Melbourne » redevient alors Premier ministre. D'autre part, la reine contrôle de très près la politique extérieure, annote toutes les dépêches, fait connaître son avis au secrétaire d'État au Foreign Office.

Victoria fait preuve d'un patriotisme exigeant, pointilleux, allant jusqu'au chauvinisme, qui ne se démentira pas d'un bout à l'autre du régime. Au contraire même, avec le développement de l'impérialisme à la fin du siècle, son jingoïsme ne fera que se renforcer, et il faut voir là une autre source de popularité : les sentiments de la reine coïncident exactement avec ceux de ses sujets. Par contre, Victoria déteste l'un des champions de ce patriotisme, Palmerston, qui domine le Foreign Office pendant un quart de siècle et à qui elle reproche ses allures cassantes et ses méthodes personnelles : c'est elle qui en 1851 exige son renvoi après qu'il a décidé sans lui en référer de féliciter Louis Napoléon Bonaparte pour le coup d'État du 2 décembre.

Sur le plan intérieur, Victoria suit toutes les affaires, donne à chaque occasion son point de vue, procède avec grand soin et avec un exclusivisme jaloux à toutes les nominations qui dépendent de la Couronne (armée, marine, Église, fonctions de cour, Chambre des lords). Quant au choix des ministres, des hauts fonctionnaires, des ambassadeurs, qui dépendent du Premier ministre, elle fait connaître sans équivoque ses sentiments, et plus d'une fois il faut reculer devant son veto.

La partie heureuse de sa vie s'achève brutalement en 1861 lorsque le prince consort meurt de la fièvre typhoïde. Albert, personnage réfléchi, laborieux, passionné de musique et de science, sérieux jusqu'à la pédanterie, s'était montré un conseiller souvent avisé, à l'influence modératrice, et surtout il avait entouré la reine d'affection et de dévouement. Sa disparition est pour elle un coup terrible. Inconsolable, Victoria s'enferme dans le veuvage. Désormais, pendant une dizaine d'années, on ne la voit presque plus en public. Elle vit dans la mémoire du défunt – en l'honneur de qui elle fait édifier à Londres l'Albert Memorial et le Royal Albert Hall. Des bruits circulent selon lesquels elle donnerait même dans le spiritisme.

La reine délaisse complètement Londres, qu'elle n'a jamais aimé, pour Windsor et surtout pour les deux châteaux royaux où elle passe le plus clair de son temps, Balmoral dans les Highlands, gentilhommière en faux gothique écossais, et Osborne, demeure néo-Renaissance dans l'île de Wight. Mais elle continue à traiter de là toutes les affaires intérieures et extérieures du royaume. Si son rôle mondain – rôle de cour et de représentation publique – a pratiquement disparu, son rôle politique demeure intact. Toutefois, cet effacement provoque une baisse sensible de prestige. La popularité de la reine est au plus bas. On s'étonne de sa réclusion systématique. On comprend mal l'emprise qu'exerce un serviteur écossais nommé John Brown. Aux alentours de 1870, la désaffection est telle que se dessine un mouvement d'opinion en faveur du républicanisme. Divers clubs républicains naissent dans le pays.

Mais la dévotion à la personne royale subsiste dans les profondeurs. On le voit bien en 1871 lorsqu'une grave maladie du prince de Galles – le futur Édouard VII – provoque un élan d'émotion qui rejaillit sur la reine. Une fois amorcée, la remontée de prestige s'accentue rapidement, d'autant que la reine recommence à paraître en public. Le culte monarchique atteindra son zénith à deux reprises : d'abord en 1887, lors du jubilé d'or, qui célèbre cinquante ans de règne, puis en 1897, avec le jubilé de diamant, pour le soixantième anniversaire de l'accession de Victoria au trône. C'est alors une débauche de panégyriques, d'hommages, de défilés, associant le pays et l'empire. Devant ces millions de témoignages de loyauté et d'attachement, Victoria se sent comblée.

Dans ces fonctions politiques, elle manifeste toujours les mêmes exigences et la même attention. Depuis longtemps, ses sympathies se sont reportées des libéraux vers les conservateurs. B. Disraeli, avec qui elle se sent en confiance comme autrefois avec Melbourne, y contribue pour une bonne part, et c'est lui qui, pour la flatter en même temps que pour donner un éclat supplémentaire à la Couronne, fait voter une loi proclamant Victoria impératrice des Indes (1876). Chez la reine se mêlent une volonté de plus en plus têtue de conservation sociale et politique – qui lui fait partager les préjugés, les attachements et les phobies de beaucoup de ses sujets – et un esprit impérialiste.

Après Disraeli, Victoria trouvera de nouveau en Salisbury un Premier ministre conforme à ses inclinations. Par contre, elle poursuit W. E. Gladstone d'une inimitié insurmontable. Outre son aversion personnelle pour l'homme, elle est fondamentalement opposée à la politique libérale de Gladstone vis-à-vis de l'Irlande, en particulier au Home Rule ; aussi encourage-t-elle en sous-main ses adversaires et torpille-t-elle les projets du gouvernement libéral (dès 1880, elle avait écrit qu'elle « ne consentirait jamais à une monarchie démocratique »). Les dernières années du règne voient certaines difficultés s'amonceler, avec la montée des concurrences sur le plan économique, la radicalisation des problèmes sociaux et la naissance du travaillisme ; sur le plan extérieur, si l'empire fait des progrès considérables, le « splendide isolement » qu'a choisi la Grande-Bretagne révèle ses inconvénients, et la guerre des Boers (1899-1902) commence par plusieurs revers cuisants pour le prestige britannique. Néanmoins, quand la reine meurt, le 22 janvier 1901, la victoire est en vue, et la Grande-Bretagne est dans tout l'éclat de sa grandeur.