Alexandre naquit à la fin juillet de l'année 356 avant J.-C., au palais des rois de Macédoine, à Pella. Il était le fils de Philippe II et d'Olympias. De treize à seize ans, il eut pour précepteur Aristote, venu en Macédoine avec son ami Théophraste. Au palais de Miéza, près de Pella, le jeune prince se fit inculquer toutes les disciplines connues de son temps. Alexandre manifestait un goût très relatif pour les exercices athlétiques et leur préférait peut-être les livres. Mais il aimait l'art de la guerre et se distinguait comme cavalier : son cheval Bucéphale avait été dur à dresser. Après les années passées à Miéza, Philippe put lui confier toutes les responsabilités du pouvoir : une régence passagère, une expédition en Thrace, le commandement d'une aile de l'armée lors de la bataille de Chéronée.
En 336 avant J.-C., le roi Philippe mourut assassiné, peut-être à l'instigation d'Olympias, répudiée l'année précédente. Alexandre héritait d'une Macédoine étendue par des conquêtes récentes, encore fragiles, sur des peuples qui guettaient l'occasion de se libérer. La mort de Philippe II mit les Athéniens en joie. Démosthène se moquait du prince qui lui succédait et qui, en raison de son âge, lui paraissait tout à fait inoffensif. Les unes après les autres, les cités de Grèce s'octroyaient une indépendance de fait. Aussi, quelques semaines après la mort de son père, Alexandre apparut en Grèce : les villes firent leur soumission. Le roi reparti, on s'agita de nouveau, d'autant mieux que les agents de la Perse poussaient à la révolte. Alexandre revint, assiégea Thèbes, y accomplit un grand carnage et fit voter par la ligue de Corinthe la destruction de la ville. Rapide et énergique dans l'exécution, il se montra également habile politique en pardonnant à Athènes après avoir châtié Thèbes. Entre-temps, contre les Thraces, voisins turbulents des confins septentrionaux de la Macédoine, les Triballes et les Gètes, une expédition rapide démontra la force de la phalange macédonienne. Les Illyriens révoltés reçurent une sévère leçon de la même espèce. Alexandre avait déjà, contre ces Barbares agressifs et expérimentés, fait preuve d'un incontestable génie militaire. À la fin de 335 avant J.-C., la prépondérance macédonienne était de nouveau assurée dans la péninsule balkanique.
Il faut dire qu'Alexandre avait trouvé dans son héritage une armée de premier ordre, dont il n'eut qu'à assurer le perfectionnement et dont l'élément principal était la phalange, formation de combat qui combinait la compacité de petits groupes de soldats avec la mobilité d'une infanterie qui ne s'encombrait ni d'un équipement lourd ni d'un train important. Ces fantassins étaient les pezhétaires, au nombre de 9 000, « compagnons », au même titre que les hétaires, cavaliers nobles beaucoup moins nombreux (1 500). Avec les 3 000 hypaspistes qui formaient l'infanterie légère, c'était là l'essentiel de l'armée macédonienne. Alexandre avait en outre demandé des contingents aux peuples qui devaient subir son alliance : les Thraces, brillants cavaliers, experts en reconnaissances rapides, les Thessaliens, cavaliers eux aussi, les Grecs de toutes les cités. Il avait enfin des mercenaires d'origine assez variée.
Pour utiliser cette armée dans les meilleures conditions, il était secondé par les vétérans de son père, des généraux expérimentés. Ce qui manquait, c'était l'argent : Philippe avait laissé des dettes. Mais cela n'allait pas arrêter Alexandre, qui avait un grand projet à exécuter. Avait-il l'intention de conquérir l'Asie ? D'aucuns veulent s'en persuader. Plus modestement, il avait à reprendre et à compléter l'œuvre accomplie par son père, et à venger Grecs et Macédoniens de l'expédition de Xerxès. Au demeurant, jusqu'où comptait-il aller ? Ce que l'on sait de son caractère permet de supposer qu'il rêvait d'aller loin. Mais il n'a sûrement pas songé à l'Inde le jour où il a franchi l'Hellespont (le détroit des Dardanelles). En face de lui, l'Empire perse apparaissait comme un territoire presque sans bornes, dominé par un grand roi aux ressources sans limites. Alexandre allait pourtant l'attaquer avec une trentaine de milliers d'hommes, alors que ses contemporains croyaient que l'Empire disposait de plus d'un million de soldats. L'exagération était manifeste et l'armée ennemie allait se révéler aussi hétéroclite que médiocrement conduite.
Au début du printemps 334 avant J.-C., Alexandre laissa le gouvernement de la Macédoine à son général Antipatros, qui devait se montrer à la hauteur de sa tâche et tenir la Grèce en respect. Il prit le chemin de l'Hellespont en longeant la côte de la mer Egée. Il chargea un autre de ses compagnons, Parménion, de diriger la traversée de l'Hellespont, qui s'opéra sans grandes difficultés. La Troade était aux mains des Macédoniens depuis la fin du règne de Philippe. Alexandre inaugura sa prise de possession du sol de l'Asie par des sacrifices symboliques. À Troie, il sacrifia à Athéna et, dans le temple, suspendit ses armes, prenant en échange celles des guerriers de la légende. Quelqu'un lui posa sur le front une couronne d'or.
Une armée perse s'était concentrée en Phrygie, formée de troupes locales et de mercenaires grecs, et elle avait pris position sur une petite rivière, le Granique. Alexandre plaça ses troupes en ordre de bataille et, sans attendre, lui fit passer la rivière devant l'ennemi posté sur une rive escarpée. Dans la mêlée, le roi fut blessé. La cavalerie perse prit la fuite et les mercenaires grecs furent massacrés en grand nombre. Les autres, prisonniers, furent réduits en esclavage en tant que traîtres à la cause des Grecs. Bien que s'étant battu contre autant de Grecs que de Phrygiens, Alexandre, exalté par la facilité de sa victoire, crut avoir vengé la cause de l'hellénisme. Il envoya à Athènes trois cents trophées, destinés au temple d'Athéna.
Il marcha ensuite vers Sardes, dont le gouverneur lui livra les clefs. Aux habitants, il laissa leurs anciennes lois, comme s'il les libérait. À Éphèse, la garnison avait pris la fuite. Alexandre y ramena ceux que la ville avait bannis, et le parti démocratique, avec l'assentiment du conquérant, prit le pouvoir après avoir décimé le parti oligarchique. Non point qu'Alexandre ait été le partisan de la démocratie dans les cités : mais ce changement pouvait lui faire espérer des alliés fidèles. Le commandant de la garnison de Milet, après avoir hésité, prit le parti de résister. Brève attaque : Milet se rendit et les habitants furent épargnés. À ce moment, les Ioniens de la flotte perse commencèrent à déserter, ce qui permit au Macédonien de licencier les navires grecs, qui lui avaient rendu de grands services, mais auxquels il ne tenait pas à voir jouer un trop grand rôle. Halicarnasse était une ville perchée, difficile à prendre d'assaut. Dans ses murs s'étaient réfugiés des transfuges de Grèce ou de Macédoine, farouches adversaires. Échouant devant deux des fortins malgré l'imposant étalage de machines de guerre dont il disposait, Alexandre confia la poursuite du siège à un jeune officier. Il poursuivit sa route par les régions sauvages de la Lycie et de la Pamphylie, laissant des garnisons ici et là. Puis il s'engagea dans le cœur de l'Anatolie. À Gordion, on conservait sur l'Acropole le char d'un roi de légende, Gordias, et le joug était attaché au timon par une lanière d'écorce de cormier, qui formait un nœud d'apparence inextricable. L'oracle local avait annoncé que celui qui détacherait ce nœud serait le maître du monde. Rien ne prouve qu'Alexandre ait tranché le nœud d'un coup d'épée. L'essentiel est qu'après son passage le joug se soit retrouvé détaché.
À cette date (333 avant J.-C.), il pouvait se considérer comme le maître de l'Asie Mineure, bien qu'il ne l'eût que très partiellement parcourue. Les Perses, eux, le jugeaient alors perdu dans une contrée peu accessible et Memnon, qui commandait leur flotte, songeait à porter la guerre en Grèce et en Macédoine : il prit Chio, entreprit la conquête de Lesbos, puis mourut au moment où la Grèce commençait à s'inquiéter. Ses successeurs n'osèrent rien entreprendre.
Alexandre prit ensuite le chemin de la Cilicie. À Tarse, il se baigna, couvert de sueur, dans les eaux froides du Cydnos et risqua fort de n'en pas réchapper. Il avait quitté les pays où l'on parlait grec et, derrière le défilé des « portes de Cilicie », le grand roi Darios III l'attendait (novembre 333 avant J.-C.) dans la plaine de Sochoi, puis s'avançait jusqu'à Issos, coupant pratiquement les arrières de son adversaire. Ce faisant, il avait commis l'erreur de quitter une plaine favorable au déploiement de ses armées pour entasser ses troupes dans une vallée étroite. La disproportion des effectifs était considérable, même si l'on considère comme très exagéré le chiffre de 600 000 hommes chez les Perses contre les 30 000 soldats d'Alexandre. La bataille fut dure, mais Darios prit la fuite dès qu'il vit son armée amorcer un mouvement de recul. Cette fuite ébranla le courage de ceux qui restaient au combat et consacra le triomphe des Gréco-Macédoniens, qui firent un grand carnage et s'emparèrent du harem et du trésor de Darios. Tournant décisif dans l'histoire de cette expédition : le grand roi était battu au cœur même de ses domaines ! Peu importait désormais que le roi de Sparte s'abouchât avec des satrapes, que les Athéniens fissent mine de négocier avec la Perse, que la conquête de l'Asie Mineure fût demeurée fragmentaire. Darios envoya une députation qui demandait la libération de ses proches moyennant rançon, implorait l'amitié de son adversaire mais exposait tous ses griefs. Alexandre répondit par les siens et le prit de haut : « Je suis le maître de l'Asie… la faveur des dieux m'a rendu maître de votre empire » (selon Arrien). À quelque temps de là, Darios fit une nouvelle offre, proposant une rançon astronomique de 10 000 talents et la moitié de son empire, jusqu'à l'Euphrate. Ses généraux conseillèrent à Alexandre d'accepter et de s'en tenir là. Il s'en garda bien.
Alexandre avait déjà entrepris la conquête de la Syrie, qui se laissa occuper sans difficulté, à l'exception de deux villes, Tyr et Gaza. L'importance des ports de Tyr rendait nécessaire la possession de la ville. Isolée dans son îlot, elle se croyait imprenable. Elle avait d'abord négocié, adressé à Alexandre toutes les bonnes paroles qu'il voulait, mais il n'était pas question de la laisser débarquer. Alexandre entreprit donc (janvier 332 avant J.-C.) un investissement méthodique, avec les meilleurs moyens de la poliorcétique (l'art d'assiéger les villes) : chaussée établie du continent vers l'île, tours de bois. Rien ne résista à l'astuce des adversaires. À son tour, la flotte dut renoncer à forcer les ports. Puis, à la faveur d'une sortie des vaisseaux tyriens, une attaque réussit. La ville fut prise, les habitants massacrés ou vendus comme esclaves (août 332 avant J.-C.). Gaza, la capitale des Philistins, tint deux mois, puis subit le même sort que Tyr.
Poursuivant sa route vers le sud, Alexandre pénétra en Égypte. L'invasion de ce pays était une promenade militaire. À Péluse, il trouva sa flotte, déjà ancrée, lui fit remonter le Nil et gagna lui-même Memphis par la voie de terre. Il y trouva un trésor qui le renfloua opportunément. Évitant de brutaliser les Égyptiens, sans pouvoir toutefois apparaître auprès d'eux comme un libérateur, il montra pour leurs dieux la vénération superstitieuse qu'il accordait libéralement à toutes les divinités et fit rebâtir deux sanctuaires. Il s'assit enfin sur le trône des pharaons. Puis il descendit le Nil et, près de Canope, décida de fonder une ville, Alexandrie. Ensuite, il effectua un pèlerinage à l'oasis de Siouah, dans le désert libyque, où se trouvait le temple d'Amon-Rê, que les Grecs se hâtèrent d'helléniser en Zeus-Amon, au chef orné de cornes de bélier. Les historiens ne sont toujours pas d'accord : Alexandre était-il venu demander à l'oracle de l'« instruire de sa destinée » ou de lui attribuer des qualités divines ? Pour certains, il était d'ores et déjà profondément imbu du sentiment de sa propre divinité ; pour d'autres, il se la fit révéler alors. Le résultat est à peu près le même : après ce voyage pénible à Siouah et la traversée du désert, où il pensa périr de soif, après la visite à ce temple étrange et les propos du grand prêtre qui le qualifia de fils d'Amon, Alexandre parle de Zeus ou d'Amon comme de son père et estime qu'il lui faut être digne d'une telle ascendance. Toutes les traditions de la théocratie pharaonique devaient concourir à lui suggérer un sentiment d'« autodivinisation ».
Alexandre ne quitta pas l'Égypte sans en avoir organisé le gouvernement et l'administration, selon sa méthode habituelle consistant à distribuer satrapies et commandements militaires tant à ses fidèles qu'à des gens du pays, qui utiliseraient l'administration et le système fiscal tels qu'ils étaient. Il fit jeter des ponts sur les bras du Nil pour faciliter l'évolution de ses troupes. Enfin, il repartit en campagne avec l'intention de pénétrer en Asie jusqu'aux capitales perses. Darios, de son côté, réunissait autour de Babylone une armée plus vaste et plus disparate que jamais. Alexandre évita la traversée du désert et gagna rapidement le Tigre, par Nisibis. Il franchit le fleuve sans encombre, alors que Darios l'attendait un peu plus loin, dans la plaine de Gaugamèles (septembre 331 avant J.-C.). Battu dans la vallée d'Issos, il avait décidé de rencontrer cette fois l'armée d'Alexandre en terrain plat. L'infériorité numérique des Gréco-Macédoniens avait obligé leur chef à les concentrer en première ligne et à prendre des précautions inhabituelles. La fougue de leur attaque tint lieu de tout le reste. L'armée gréco-macédonienne risqua fort d'être battue, puis elle se ressaisit et finalement Alexandre resta maître du terrain. Cette bataille, communément appelée bataille d'Arbèles, s'est en réalité déroulée à près de 100 kilomètres de là. Les vainqueurs poursuivirent les vaincus avec acharnement, en firent un carnage mémorable et trouvèrent encore à Arbèles un butin considérable. Quant à Darios, il s'était enfui dans la direction d'Ecbatane ; la route de Babylone était ouverte et l'armée perse ne devait plus se manifester.
Babylone avait jugé préférable de se rendre sans combat. La population qui avait beaucoup de griefs contre Darios, accueillit presque en libérateur un Alexandre qui s'accoutumait à se considérer comme le maître de l'Empire perse. Il avait eu des contacts suffisants avec les sujets de Darios pour apprendre que leur barbarie n'était pas aussi totale que le prétendaient les Grecs. Ceux-ci constatèrent avec dépit qu'il leur fallait partager avec des Perses les hautes fonctions du gouvernement : le satrape perse de Babylonie, Mazaios demeura à son poste.
Suse fut occupée presque aussitôt. On y découvrit les statues d'Harmodios et d'Aristogiton, enlevées par Xerxès, et qu'Alexandre fit renvoyer aux Athéniens. Des caves du palais, on tira un trésor qui permit non seulement d'envisager avec sérénité les campagnes futures, mais encore de faire de substantielles distributions aux soldats. De grands jeux et des sacrifices fêtèrent ces événements heureux, et la famille de Darios, toujours captive, vit arriver la fin de ses pérégrinations : Alexandre l'installa dans un palais et la traita avec égards.
Il se lança à la poursuite de Darios et atteignit Parsa après la traversée pénible de défilés montagneux connus sous le nom de Pyles persiques et peuplés de tribus sauvages et agressives. Néanmoins, Parsa tomba si vite que les Perses n'eurent pas le temps d'évacuer le trésor royal. Alexandre accorda toute licence à ses soldats de piller la ville, de saccager, de massacrer. Les palais royaux devaient être épargnés, mais ils ne tardèrent pas à subir le même sort que la ville. Sans doute, Alexandre a-t-il été pris d'un désir de vengeance quand il a vu, à sa rencontre, aux portes de Parsa, la horde des Grecs déportés dans la ville, tous âgés, éclopés. Parsa détruite fut surnommée Persépolis, ce qui signifie « la ville en ruine ».
Pasargades se rendit presque aussitôt. C'était la vieille capitale de Cyrus, une ville sainte où Alexandre trouva encore un précieux butin. À Ecbatane, où il était allé se réfugier, Darios disposait d'un abondant trésor et d'une modeste armée de recrutement local. Alexandre ne lui laissa pas le temps de s'organiser, et le Perse prit encore la fuite. Donnant un exemple de la rapidité de ses déplacements- rapidité concourant à la réussite de ses campagnes- Alexandre couvrit quatre cents kilomètres en six jours pour trouver en Hyrcanie le corps de Darios, qui venait d'être assassiné par des traîtres. Il fit faire au vaincu des obsèques magnifiques. À ce moment (juillet 330 avant J.-C.), Alexandre n'avait parcouru qu'une faible partie de l'Empire perse, mais il s'estimait déjà l'héritier légitime des Achéménides.
Ses soldats ne partageaient pas toujours l'enthousiasme du conquérant. Ayant subi de dures épreuves, ils souhaitaient désormais rentrer chez eux. La Perse était battue, ils n'avaient donc plus rien à y faire. Alexandre leur fit comprendre, à maintes reprises, qu'il ne l'entendait pas ainsi. Au contraire, il devait grossir ses effectifs pour poursuivre ses conquêtes, et, dans ce dessein, il enrôla des Orientaux.
La guerre prit dès lors un nouvel aspect : Alexandre voulait poursuivre les traîtres qui avaient assassiné Darios et parcourir les vastes territoires des confins orientaux de l'Empire perse, pays pratiquement inconnus, sauvages, gouvernés par des seigneurs locaux qui ne se pliaient qu'à des vassalités nominales. Son génie fut d'adapter ses troupes à un type de guerre où l'escarmouche prit la place de la bataille rangée. Toujours au premier rang, donnant partout de sa personne, Alexandre mit trois ans pour se rendre maître des satrapies orientales, parcourir et pacifier l'Hyrcanie, l'Arie, la Bactriane et la Sogdiane. Au cours de son expédition, il séjourna dans quelques villes pour hiverner et regrouper son armée (Zadracarta, Prophtasia [Farah], Nautaca, Bactres [Balkh], Maracanda [Samarkand]), et il en fonda d'autres. Il aurait créé, dans toute sa vie, 70 villes appelées Alexandrie. Beaucoup ne durent être que d'infimes garnisons ; d'autres, des villages indigènes transformés en citadelles. Certaines fondations donnèrent naissance à des agglomérations importantes (Alexandrie d'Arie [Harat], Alexandrie d'Arachosie [Kandahar], Alexandrie de Margiane [Mary, anciennement Merv] et, bien entendu, l'Alexandrie d'Égypte). Le plus souvent, les traces du passage d'Alexandre paraissent insignifiantes. Les historiens et en particulier sir Aurel Stein, qui s'est attaché à ce genre de recherche, ont eu le plus grand mal à faire concorder le cadre géographique actuel avec les propos des auteurs anciens et à situer sur les atlas modernes les lieux de référence antiques. Toujours est-il qu'Alexandre alla jusqu'au Syr-Daria, qu'il se heurta, en route, à des Barbares puissamment barricadés dans leurs forteresses et progressa difficilement. Tantôt les soldats s'enlisaient dans la neige de la vallée de Kaboul, tantôt ils devaient pratiquer l'escalade pour s'emparer d'un rocher apparemment inexpugnable, comme la Roche Sogdiane. Enfin, l'armée faisait des découvertes comme celle du pétrole, qui jaillit du trou creusé pour planter le mât de la tente royale.
Cette longue équipée satisfaisait le goût d'Alexandre, qui ne reculait devant aucune fatigue, était aussi endurant dans les marches que fougueux au combat. Mais ses vieux compagnons, eux, souffraient de plus en plus du mal du pays. Alexandre, aussi, n'était plus le même homme. Il avait eu le vertige du triomphe à la suite de ses victoires. Il avait pris à la lettre les flatteries d'Orientaux qui lui disaient qu'il était un dieu. Il avait, comme ses compagnons d'ailleurs, pris plaisir à découvrir les voluptés des cours orientales, adopté le cérémonial exotique et déconcertant de la cour persane et admis autour de lui des dignitaires du pays. Mieux encore, après avoir fait sa maîtresse de Barsinê, fille du satrape Artabazos, il fit un mariage barbare en épousant Roxane (ou Rhôxane), la fille d'un seigneur de Sogdiane qu'il avait capturée. Enfin, son autorité s'était faite plus despotique. Ses braves capitaines étaient jaloux des Perses et déçus d'être ravalés au rôle de courtisans. Il en résulta des incidents graves. Philôtas, l'un des généraux, fut accusé d'avoir négligé de révéler au roi un complot contre lui. Un autre général, Cratère, qui le haïssait, réussit à faire passer Philôtas pour le chef du complot. Sous la torture, ce dernier avoua et mourut lapidé (330 avant J.-C.). Alexandre jugea prudent de faire assassiner le père de Philôtas, Parménion, dont il pouvait redouter la vengeance. Deux ans plus tard, au cours d'une de ces beuveries coutumières à la cour, Alexandre tua son ami Cleitos, qui se moquait de lui et lui faisait divers reproches. Un peu plus tard surgit un autre incident, encore plus caractéristique. Les Perses ayant coutume de se prosterner devant leur souverain, Alexandre prétendit recevoir le même hommage des Macédoniens. Ceux-ci s'en choquèrent, estimant la prosternation (proscynèse) réservée aux dieux. L'historiographe Callisthène refusa ostensiblement de se plier à ce cérémonial. Alexandre le gratifia fallacieusement d'une accusation de complot pour le faire disparaître.
Ces événements ont été mis en vedette par les historiens anciens. Ils n'ont rien d'étonnant, une fois replacés dans le cadre d'une cour orientale. C'est que, malgré ses pérégrinations et ses combats, Alexandre était entouré d'une cour nombreuse, et qu'il trouvait le temps de se consacrer à ce qu'on appelle la politique intérieure. Pas assez pour réformer et helléniser profondément l'Empire. L'organisation en satrapies était conservée, encore que les satrapes eussent perdu leurs attributions militaires. La fiscalité demeurait la même, à l'exception du tribut des villes grecques, remplacé par une contribution moins lourde. On avait dilapidé en peu d'années les trésors accumulés durant deux siècles par les Achéménides. Une partie de ces richesses avait été distribuée aux soldats, une autre servit à de grands travaux ou à des libéralités : le reste suffisait tout juste à la poursuite des campagnes.
On peut faire l'inventaire des motifs possibles de l'expédition qu'Alexandre entreprit vers l'Inde, de 327 avant J.-C. à 325 avant J.-C. Il quittait alors les bornes du monde perse, considéré comme conquis. Peut-être le besoin d'argent y était-il pour quelque chose. Peut-être aussi le désir d'une saine gloire pour se réhabiliter auprès de ses compagnons, dont il semble avoir compris parfaitement l'hostilité à son orientalisation et à sa divinisation. Peut-être plus simplement le goût de l'aventure militaire…
Parti de Bactres, il descendit la vallée du Kôphên, dont les alentours étaient habités par des peuples habitués à la guérilla et très habiles à se replier dans leurs nids d'aigle après leurs provocations. Le rocher d'Aornos, qui domine l'Indus, laissa le souvenir d'une escalade héroïque. Au-delà du fleuve, Alexandre reçut l'hommage du Taxilès, le souverain de Taxila, et prit le chemin de l'Hydaspe, sur les bords duquel ses troupes se heurtèrent à celles d'un autre monarque indien, le Pôros. Les éléphants indiens se chargèrent d'une bonne part du carnage, ce qui laissa une vive impression dans l'esprit des Grecs. Les éléphants capturés, le Pôros se rendit. Les villes de Nicea et de Boukêphalia furent fondées sur les lieux du combat. Le roi vaincu fut traité avec égards et devint même un allié. S'enfonçant plus loin dans l'Inde, Alexandre se heurta à d'autres adversaires, puis atteignit l'Hyphase. Là, on découvrit un désert à traverser. On apprit aussi qu'on n'était pas encore aux bornes du monde habité : Alexandre aurait volontiers continué, mais ses hommes refusèrent de le suivre. Il fit donc demi-tour, après avoir consacré aux dieux de l'Olympe douze autels monumentaux. Il descendit l'Hydaspe, puis l'Akésinès, puis l'Indus jusqu'à l'Océan, non sans guerroyer et même se faire personnellement blesser gravement. De l'Inde, il ramenait un brahmane, Calanos, et un dossier d'informations scientifiques, collectées par les savants de sa suite. Tandis qu'il rejoignait le cœur de la Perse par la voie de terre, son amiral, Néarque, longea par mer la côte jusqu'au fond du golfe Persique : ce périple le long de cette côte désertique fut hérissé de difficultés et de périls, mais fécond en observations (mousson, baleines).
Pendant les campagnes orientales, une certaine anarchie s'était instaurée dans le cœur de la Perse. Certains des compagnons s'étaient livrés à des abus et des malversations ; un homme du pays, Baryaxès, s'était proclamé roi en Médie, tandis qu'un Grec, Athenodôros, avait pris le pouvoir en Bactriane ; le tombeau de Cyrus, à Pasargades, avait été pillé ; enfin, le maître du trésor royal, Harpale, avait puisé librement dans la caisse et, sentant revenir Alexandre, s'était enfui en Grèce.
Il était temps de revenir au chef-lieu des étendues conquises pour manifester de là, en toutes directions, la volonté royale. Reste à savoir quelle a pu être l'exacte volonté du roi. Il paraît douteux qu'il ait fait preuve de cet esprit de système que Plutarque lui attribuait en disant qu'il voulait réduire l'univers à un seul peuple, un seul État, sous un seul chef. Un seul peuple : Alexandre a bien songé à opérer une fusion totale entre ses Gréco-Macédoniens et les Asiatiques. En 324 avant J.-C., il décida d'épouser Statira, fille de Darios, et, en même temps, ses officiers épousèrent des femmes perses. Des milliers de soldats auraient suivi le mouvement. Tout cela se passa sans difficulté. Mais les Macédoniens manifestèrent leur mécontentement à propos des mesures prises à l'égard de l'armée, d'où ils se sentaient menacés d'éviction : des Perses étaient incorporés dans les unités d'élite, ils étaient formés et équipés à la mode macédonienne, et il était même question de licencier les grognards épuisés par la grande expédition. Les soldats menacèrent de partir tous ; finalement, 11 000 d'entre eux regagnèrent leurs foyers, nantis de confortables indemnités (incident d'Opis, été 324 avant J.-C.).
La Grèce elle-même n'échappa pas à cette politique de réconciliation forcée : aux jeux Olympiques de 324 avant J.-C., l'ambassadeur d'Alexandre fit savoir que toutes les cités devraient rouvrir leurs portes à leurs exilés politiques. Athènes et quelques autres cités se firent tirer l'oreille.
En 323 avant J.-C., Alexandre était dans sa capitale, Babylone. Tout semblait annoncer le début d'une ère de prospérité et de paix. De tous les coins du monde, ambassadeurs et quémandeurs affluaient pour solliciter la parole royale. Alexandre parcourait les alentours de la capitale, faisant creuser des canaux d'irrigation, aménager des ports, construire des navires. Au même moment, des expéditions maritimes effectuaient des reconnaissances le long de la côte d'Arabie. C'est qu'Alexandre envisageait de repartir en expédition : entre l'Égypte et la Perse, il restait l'Arabie, pays à la richesse plus fabuleuse que réelle. L'expédition était prête quand il tomba malade, à la suite d'un long festin, et mourut en quelques jours. Il avait trente-trois ans.
Alexandre est passé dans l'histoire comme une trombe. S'il a donné l'exemple de la tolérance universelle, s'il a ébloui non seulement ses contemporains mais aussi les générations suivantes, il n'est pas resté grand-chose de son œuvre. Il a certes favorisé l'expansion de l'hellénisme, dont ses fondations ont été les durables jalons, mais son empire, vite conquis, se morcela encore plus vite, et une période de troubles succéda à la mort du conquérant.
Voir plus