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rhétorique

(latin rhetorica, du grec rhêtorikê)

L'art de l'éloquence

Petite histoire d'une méthode

Art de penser et art de dire se sont à l'origine, c'est-à-dire pour l'Antiquité, recouverts exactement dans le cadre d'une culture orale, fondée sur un art de la mémoire et dont l'expression la plus haute était l'éloquence de l'orateur de l'agora, du forum, de la curie, éloquence codifiée et étroitement liée à la vie politique et sociale : Tacite, dans le Dialogue des orateurs, analyse la « décadence de l'éloquence » due au passage de la République à l'Empire ; Marc-Antoine Muret fondera, au xvie s., les principes de sa réforme du discours sur le passage de la cité-État à la monarchie et à la Cour. D'Aristote au xviiie s. néoclassique, le sort de la civilisation est identifié à celui de l'art oratoire et de son répertoire de procédés, la rhétorique. Il y a d'ailleurs plutôt des rhétoriques qu'une rhétorique : celle-ci varie dans le temps (il y a des époques qui prennent Cicéron pour modèle, d'autres, Sénèque), avec les milieux (opposition, au xviie s., du style de la Cour et de celui du Parlement, comme de la rhétorique jésuite et de celle des collèges universitaires), avec les situations (convaincre un auditoire fait appel à d'autres recettes que l'écriture d'une lettre).

Liée d'emblée à un projet pédagogique, la rhétorique s'inscrit dès l'Antiquité dans l'Institution oratoire (Quintilien), destinée à former l'orateur politique et judiciaire, puis dans le programme médiéval des arts libéraux : elle se place dans le trivium entre la grammaire et la dialectique (position intermédiaire qui se reflétera jusqu'au milieu du xxe s. dans la terminologie de l'enseignement secondaire français). La double mise en place d'une civilisation du livre et de l'État monarchique moderne fera passer la rhétorique d'un art de parler à un art d'écrire, et d'un art de persuader à un art de plaire. D'Aristote à Dumarsais (Des tropes, 1730), Condillac (De l'art d'écrire, 1755), J.-B. Crevier (Rhétorique française, 1765), la rhétorique, théorie de la communication, est devenue théorie de la littérature : la rhétorique est alors proprement une poétique.

La grande rupture intervient à l'aube du romantisme. Alors que, pour le classicisme, la création littéraire se fonde d'abord sur des choix rhétoriques (que l'œuvre ne fait qu'illustrer), De la littérature (1800) de Mme de Staël et son pendant hostile, le Génie du christianisme (1802) de Chateaubriand, marquent l'autonomie de la littérature et de l'écrit et cherchent leur critère non dans un recueil de règles issues des orateurs et des poètes antiques, mais dans les chefs-d'œuvre des écrivains modernes. Sur les ruines de la rhétorique – dont P. Fontanier fait alors le bilan avec son Manuel classique pour l'étude des tropes (1821) et son Traité général des figures du discours (1827) – naissent alors la critique et l'esthétique, mais l'école ne tirera les conséquences de ce bouleversement que dans le dernier quart du xixe s. : en 1885, l'enseignement de la rhétorique traditionnelle sera supprimé dans les lycées d'État et remplacé par l'histoire des littératures anciennes et française. Cette disparition fut ressentie non seulement comme la perte d'un instrument indispensable à la connaissance de la littérature classique, « essentiellement oratoire » (F. Brunetière), jusqu'à Flaubert, mais surtout comme la disparition d'une norme universelle du Beau et le résultat des théories de Sainte-Beuve et de Taine : l'abandon du texte pour une dissémination historiciste dans l'environnement de l'œuvre et la vie de l'écrivain. Mais l'abandon de la rhétorique et des humanités pour « vaudevillistes, journalistes et hommes du monde sans profession » fut surtout justifié par Gustave Lanson (Essais de méthode, de critique et d'histoire), qui assigne aux études littéraires le but non de former des orateurs ou des écrivains, mais de donner, à travers une stylistique historique, l'occasion à des intellectuels modernes de trouver leur style propre, adapté à leur domaine pratique, scientifique, philosophique (l'Université et la Vie moderne, 1902 ; l'Art de la prose, 1909) : cette pédagogie non de l'imitation mais de l'admiration raisonnée met donc l'accent non plus sur les normes, mais sur les variables de l'art d'écrire. Les poètes eux-mêmes (Hugo, Verlaine) ayant rejeté la rhétorique et l'éloquence, les historiens de la littérature (D. Mornet, Histoire de la clarté française, son origine, son évolution, sa valeur, 1929) oublieront le rôle novateur de la rhétorique de la Renaissance face à la logique scolastique, comme la part de l'esprit de finesse face à la « géométrie » cartésienne, vue dans une perspective trop rigide. La littérature comparée et l'« histoire des idées » (P. Hazard, la Crise de la conscience européenne, 1935) porteront le coup de grâce à l'histoire de la rhétorique.

Ce sont des écrivains (Proust, Contre Sainte-Beuve, 1908, publié en 1954 ; Valéry, De l'enseignement de la poétique au Collège de France, 1938) qui attireront à nouveau l'attention sur la « combinatoire » de la composition littéraire, « ces procédés et ces modes inévitables du fonctionnement de l'esprit », ces « machines-outils » de la littérature. Niée ou dissimulée, la vieille rhétorique n'en est pas moins à l'œuvre (J. Paulhan, les Fleurs de Tarbes, 1941 ; E. R. Curtius, la Littérature européenne et le Moyen Âge latin, 1947), avant d'être redécouverte, dans les pays anglosaxons d'abord, sous l'influence du New Criticism (I. A. Richards, The Philosophy of Rhetoric, 1936) et des recherches de Jakobson (G. Williamson, The Senecan Amble, 1951 ; Morris W. Crool, Style, Rhetoric and Rhythm, 1966 ; A. Scaglione, The Classical Theory of Composition From the Origin to the Present, a Historical, 1972), puis en France (séminaire de R. Barthes à l'E. P. H. E. en 1964-1965 ; Figures, 1966-1969, de G. Genette ; Constantes dialectiques en littérature et en histoire, 1967, de B. Munteano ; travaux de P. Kuentz) ou réinventée à la lumière de la linguistique (groupe μ : Rhétorique générale, 1970 ; Rhétorique de la poésie, 1977).

Une technique et une tactique

La tradition veut que la rhétorique ait été enseignée pour la première fois en Sicile, par Corax et Tisias, au ve s. avant J.-C. Un mouvement démocratique avait chassé du pouvoir les deux tyrans, Gélon et Hiéron : la Sicile devint alors le théâtre de grands procès politico-judiciaires où se jouait le sort des droits de propriété. « La rhétorique (comme métalangage) est née de procès de propriété » (R. Barthes, « l'Ancienne Rhétorique », Communications, 16, 1970). Dès le départ, la rhétorique a donc pour objet des vérités pratiques (quand le vrai manque, le vraisemblable suffit). La rhétorique se manifeste, sous l'aspect d'une technique discursive qui vise la persuasion d'un auditoire libre de décider. La rhétorique relève ainsi d'une tactique quotidienne : par rapport au front uni de la grammaire qui dit le fond et la légalité de la langue, le domaine de la rhétorique est celui du « tour » et de la « figure ».

Pour que la rhétorique fleurisse, il importe donc que s'épanouissent des formes démocratiques de société. Il y aura « décadence » de la rhétorique chaque fois qu'un maître unique, figure du tyran, fixe les normes de l'expression et limite les genres de discours. La tyrannie, c'est la tranquillité que ne perturbe nul désordre, pas même celui de discours contradictoires. « À quoi bon accumuler les discours devant le peuple, puisque, sur les intérêts publics, ce ne sont pas des incompétents et la foule qui délibèrent, mais le plus sage des hommes tout seul ? » (Tacite, Dialogue des orateurs, XLI). La tyrannie est donc tout le contraire d'une « société de face à face » (M. I. Finley), nécessaire pour l'exercice de la rhétorique. La démocratie ne vit que de conflits d'opinions ; un citoyen, pour agir, doit être convaincu. Quand la rhétorique aura plié, avec le romantisme, devant les mystères de l'inspiration et les mythes de l'authenticité, son retrait ne manquera pas d'entraîner ce que J. Paulhan appelle la « terreur dans les lettres », la terreur étant toujours aussi l'hostilité au langage. Hugo déclare la guerre à la rhétorique sur le mode de l'éloquence judiciaire (Réponse à un acte d'accusation) et sous la figure de l'antithèse : « Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! » Conclusion : « La rhétorique a changé de sens, mais elle demeure presque intacte » (J. Molino, « Quelques hypothèses sur la rhétorique au xixe s. », RHLF, mars-avril 1980).

On peut alors s'étonner que la technique rhétorique soit devenue, aussi, un objet littéraire, un répertoire normé de tropes ou de figures. Dans une perspective cavalière, on peut dire que, « de Corax à nos jours, l'histoire de la rhétorique est celle d'une restriction généralisée » (G. Genette, « la Rhétorique restreinte », Communications, 16, 1970). Mais s'agit-il d'une restriction dans la rhétorique, ou d'une restriction de la rhétorique ? Pour répondre, il convient de prendre en compte ce à partir de quoi la rhétorique a pu se penser, théoriquement, pratiquement, historiquement. Aristote est alors la référence majeure, malgré Platon qui comparait l'art rhétorique à l'art culinaire.

Si l'on considère la rhétorique comme une technique autonome, on manque son articulation à une théorie complexe des discours. C'est alors, seulement, que prend sens la réduction de la rhétorique à une de ses parties constitutives, l'« élocution » (elocutio). Mais comment le discours littéraire, pour Aristote objet de la « poétique », a-t-il pu se trouver assujetti à la seule rhétorique de l'élocution ?

Au travers de ces questions, tout à la fois théoriques et historiques, se lisent différents topoï, divers systèmes de représentations et d'évaluation. L'aventure de la rhétorique se trouve prise dans un mouvement contradictoire qu'illustrent les assauts de Gorgias et de Socrate, et les figures de Protée et de Prométhée (M. Fumaroli, « Réflexions sur l'histoire de la rhétorique », Calliope, I, 1979). Aux questions de Socrate, Gorgias rétorque que « la rhétorique ne comporte aucun travail des mains, tous ses soins et tous ses effets sont produits par des discours… C'est elle qui est réellement le bien suprême, qui fait que les hommes sont libres eux-mêmes et qu'en même temps ils communiquent aux autres dans leurs cités respectives… Elle embrasse, pour ainsi dire, toutes les puissances » (Platon, Gorgias). Mais pour être du côté de Prométhée, et de « la civilisation », la rhétorique aura à souffrir – tout comme la littérature – de ses propres excès, de ses propres jeux, « élusifs et trompeurs ». Infidèle au vrai, « la rhétorique n'est fidèle à elle-même que dans la métamorphose » (M. Fumaroli). Ou bien la rhétorique fatigue : elle exhibe la puissance du verbe et manifeste les pouvoirs du discours. Ou bien on estime que le vrai – identifié une fois de plus au naturel – n'a rien à voir avec l'artifice, et la rhétorique se dilue d'elle-même. Ce mouvement, Quintilien le donne à voir dans l'histoire de Phryné et l'anecdote des pois chiches. Si la rhétorique, très tôt, s'est prise à la métaphore du vêtement et de la parure (« Il vaut mieux, pour le style, revêtir une toge même grossière que se faire remarquer par des vêtements voyants et de courtisane », Tacite, Dialogue des orateurs, XXVI), il reste que le corps nu, comme la vérité sortant du puits ou Vénus de sa coquille, peut marquer la fin du discours – la splendeur du vrai le rendant inutile. « Quant à Phryné, ce n'est pas l'intervention, pourtant admirable, d'Hypéride, qui la sauva du risque d'une condamnation, mais la vue de son corps dont elle découvrit la nudité en écartant sa tunique. Si tous ces moyens réussissent à persuader, la finalité exacte de l'éloquence n'est pas celle que nous avons dite » (Quintilien, Institution oratoire, II, 15).

Comme on le voit, la rhétorique, à faire parler d'elle et pour elle-même, entraîne au jeu du PRO et CONTRA ; ou à ce genre qu'Aristote dit épidictique, qui dispense la louange ou le blâme. Pour parer au blâme, il convient d'articuler la rhétorique à une éthique – ce que fait Quintilien, à qui les auteurs chrétiens rendent hommage : la rhétorique sera vertueuse ou ne sera pas (« La rhétorique, dont nous nous efforçons de fixer les règles et dont nous avons conçu l'image idéale, cette rhétorique qui convient à l'homme de bien et qui est, en un mot, la vraie rhétorique sera une vertu », Institution oratoire, II, 20). Mais tout n'est pas toujours aussi simple. Il y va aussi de ce que des philosophes contemporains ont appelé conflit d'obligations : une promesse peut-elle être écartée au nom d'une obligation estimée plus haute ? À quelle institution est-il préférable d'obéir ? Dans l'Ingénu, Voltaire montre la désolation de « la belle Saint-Yves », sommée de choisir entre deux obligations, également contraignantes : « Elle était tentée de se délivrer par la mort de l'horreur de laisser dans une captivité affreuse l'amant qu'elle adorait, et de la honte de le délivrer au prix de ce qu'elle avait de plus cher, et qui ne devait appartenir qu'à cet amant infortuné. » Quant au jésuite consulté, qui connaît et pratique la rhétorique, on sait qu'il tire – en apparence – son épingle du jeu, puisqu'il refuse tout conseil, substituant la promesse d'une prière à la défense de la vertu. La rhétorique peut être ainsi, comme la langue d'Ésope, la meilleure et la pire des choses.

D'une certaine manière, c'est contre ou malgré Platon que s'édifie l'« empire rhétorique », et que se circonscrit la place de la poétique. Rhétorique et poétique se définissent bien comme des techniques, mais elles s'appliquent à des pratiques discursives différentes : la rhétorique vise des actions, alors que la poétique se veut imitation d'actions.

Parce qu'elle est une technique, la rhétorique s'articule sur une méthode plus générale, la dialectique. La difficulté vient non pas de la rhétorique mais bel et bien du statut, difficile ou ambigu, de la dialectique. Pour que la rhétorique pût se réduire à l'élocution, il fallait que la rhétorique, d'abord, se séparât de la dialectique. Pour comprendre les conséquences du démembrement, il importe de mettre au jour ce qui sous-tend la démarche d'Aristote : tout se fonde sur les manières d'appréhender le vrai, c'est-à-dire les modalités sous lesquelles l'homme peut dire le vrai. Kant précisera ainsi les deux modalités décisives : modalité aléthique et modalité épistémique : « La vérité est propriété objective de la connaissance ; le jugement par lequel quelque chose est représenté comme vrai – le rapport à un entendement et par conséquent à un sujet particulier – est subjectif, c'est l'assentiment. »

Dans les Analytiques, Aristote détermine les propriétés du discours démonstratif ou scientifique en relation à la modalité aléthique qui rassemble quatre termes corrélés : le nécessaire (« ce qui ne peut être autrement »), le contingent (« ce qui peut être autrement »), le possible (« ce qui peut être ou ne pas être »), l'impossible (« ce qui ne peut pas être »).

Le syllogisme « scientifique ou démonstratif » repose sur des prémisses nécessaires, indépendamment de tout sujet. Syllogisme et déduction sont construits ensemble, sans qu'il soit besoin de prendre en compte position du sujet et statut de l'auditoire, sans considération ni de temps ni de lieu. La démonstration tient en soi, par sa cohérence interne. Au vrai, il s'agit « d'un procès sans sujet ni fin ». « La vérité étant une propriété des propositions, indépendante de l'opinion des hommes, les raisonnements analytiques sont démonstratifs et impersonnels. » (Ch. Perelman, l'Empire rhétorique, 1977). Cependant, il apparaît aussi que le vrai ne surgit pas de la seule nécessité ; le contingent et le possible y ont leur part ; mais quelle part ? De plus, le vrai ne se limite pas à l'efficacité d'une démonstration impersonnelle, il peut s'expliciter en relation à l'« opinion » (doxa). Le vrai, c'est ce qui se démontre ; mais c'est aussi le certain qui se représente subjectivement, ce dont je suis persuadé ou ce dont on peut me persuader. Une autre modalité se met en place, qui implique une autre grammaire et une rhétorique spéciale : cette autre modalité, on peut la dire épistémique. Elle se définit comme la mise en représentation du vrai, la mise en relation du vrai à l'opinion d'un sujet ou d'un auditoire. Le système aléthique à quatre termes se transforme alors comme suit : le nécessaire → le certain ; le contingent → le contestable ; le possible → le probable : l'impossible → l'exclu. À prendre en compte l'opinion, la construction du discours change profondément. L'épistémique, selon Kant, se divise selon l'opinion, la croyance, le savoir – le savoir étant la certitude, c'est-à-dire « l'assentiment issu d'un fondement de connaissance qui est suffisant aussi bien objectivement que subjectivement » (Logique). La dialectique, proprement dite, traite de l'opinion, de questions pratiques (« Un problème dialectique est une question dont l'enjeu peut être soit l'alternative pratique d'un choix et d'un rejet, soit l'acquisition d'une vérité et d'une connaissance », Topiques, I, 10).

La rhétorique, pour Aristote, n'est pas l'art de persuader ; c'est une technique propre pour découvrir les moyens de persuader. « C'est le discours qui produit la persuasion », quand on fait « sortir le vrai et le vraisemblable de ce que chaque sujet comporte de persuasif ». La vraisemblance est, comme le dira Kant (Logique), « simple force de persuasion », alors que le probable est « une approximation de la certitude ». De ces définitions découlent plusieurs conséquences fondamentales.

Et d'abord le statut de l'argumentation : prendre pour prémisses le certain ou l'exclu est impossible ; il faudrait persuader un auditoire de ce dont il est (déjà) persuadé ou certain – discours insensé ou trivial. D'autre part, il ne s'agit pas seulement de trouver les arguments, il convient aussi de prendre l'argumentation dans ses rapports au locuteur (à la subjectivité) et à l'interlocuteur (à l'intersubjectivité), bref d'être persuasif pour un auditoire. Aristote souligne la nécessité d'articuler l'argumentation au caractère de l'orateur, et aux passions de l'auditeur ; l'argument, c'est le rationnel en relation avec un sujet et une fin. D'où persuader impose aussi d'agréer. Pascal, dans une perspective différente, admet cette nécessité par réalisme plus que par raison (« L'art de persuader consiste autant en celui d'agréer qu'en celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison », Opuscules, IIIe partie).

Tout le monde s'accorde sur le premier point : trouver d'abord des arguments afférents au sujet, et tels qu'ils puissent fonctionner comme preuves, qu'ils soient aussi contraignants que des preuves – et qui conduisent à la certitude et à la décision. Pour inventer les arguments, Aristote a construit une théorie des lieux ou topiques, qu'il divise selon les lieux spécifiques (ou « espèces ») et les lieux communs à tous les discours et qui se nouent à la dialectique. « Espèces » et lieux communs s'opposent, ensemble, dans leur unité, aux principes premiers – qui, si on les trouve, rendent inutiles et la dialectique et la rhétorique (« Si par hasard on rencontre des principes premiers, il n'y aura plus alors de dialectique ni de rhétorique, mais la science même dont on aura emprunté les principes », Rhétorique, I, 2-3, 1358 a). Les lieux communs sont alors définis et classés (selon des couples d'antonymes : le plus, le moins ; le juste, l'injuste ; le possible, l'impossible…). Le tout repose, en dernière instance, sur l'opinion (doxa) – c'est-à-dire sur un ensemble d'idées, de notions, de représentations, de croyances plus ou moins reçues, plus ou moins conscientes ; bref, sur ce qu'Épictète désigne comme des « pré-notions », ou Althusser comme l'« idéologie ».

Il convient maintenant de souligner que la rhétorique est une spécialisation pratique de la dialectique, en ceci qu'elle vise explicitement trois genres de discours : délibératif, judiciaire, épidictique. Le concept fondamental pour le délibératif, c'est l'utilité (utile/nuisible) orientée vers l'avenir ; le judiciaire s'articule au droit (juste/injuste) en relation au passé ; la moralité (beau/laid) fonde l'épidictique dépendant surtout du présent.

En opposition à ces trois genres, le discours scientifique peut se définir en relation avec la seule vérité objective, c'est-à-dire avec des vérités atemporelles. Toute persuasion est ici exclue, étant donné que « rien ne serait plus ridicule que d'avoir de simples opinions en mathématiques » (Kant, Logique). D'un autre point de vue, historique, le développement du christianisme allait entraîner un nouveau type de discours, le discours théologique qui hésite entre la logique, la dialectique et la rhétorique. C'est l'objet même des recherches d'Abélard : le genre théologique a pour but de prouver et de réfuter, en rapport avec le vrai aléthique et le vrai épistémique (opinion vraie/opinion fausse) ; il vise les vérités éternelles, qui supposent à la fois connaissance et croyance. Dans ces conditions, le discours théologique est un discours contraint, divisé entre la raison et la foi : partagé entre la démonstration et la persuasion, entre une modalité aléthique intenable et une modalité épistémique qui oriente vers la dialectique et la rhétorique. Aussi Abélard proposait-il de distinguer quatre espèces de logique : logique « démonstrative » (la logique proprement dite), logique « dialectique » (la dialectique) ; logique « temptativa » (la rhétorique), logique « sophystica » (la sophistique). Comme le remarque A. Jolivet, cette définition laisse « vide la place du théologien » ; Abélard n'avait pas tort de conclure, avant sa seconde condamnation : « La logique m'a rendu odieux au monde. » Et Bossuet dira encore aux curés du diocèse de Meaux : « Il ne faut pas de rhétorique. »

Ajouter à son domaine le discours théologique ne suffit pas à la rhétorique conquérante. Elle s'ouvre, de fait, à tous les actes de discours. La rhétorique tend à intégrer dans son champ l'ensemble des pratiques discursives : la Rhétorique d'Aristote est déjà une rhétorique trop restreinte. Alors, reprenant la terminologie de J. C. Austin (Quand dire c'est faire, 1970), on pourrait dire que toutes les illocutions ont la persuasion pour visée ; d'où : « Les institutions sont à l'illocution ce que la rhétorique est à la perlocution » (D. Slakta, Argumentation et Grammaire de texte, 1983). Toutefois, la poétique n'est pas ici directement partie prenante – ce qui apparaît quand on examine les grandes articulations de la rhétorique chez Aristote :
1) « invention » (inventio) : recherche des arguments à partir des lieux communs et des lieux spécifiques ;
2) « disposition » (dispositio) : mise en ordre, ou en séquence, des divers arguments retenus, de l'exorde à la péroraison ;
3) « élocution » (elocutio) : l'ornement conforte l'argument ; ou comment présenter les arguments avec grâce, avec efficacité. Il s'agit de « la mise en style », ou de « la mise en tropes » ;
4) « action » (actio) : « L'action consiste dans l'usage de la voix, comment il faut s'en servir pour chaque passion. Il y a trois points sur lesquels porte l'attention des interprètes : le volume de la voix, l'intonation, le rythme » (Aristote, Rhétorique, III, 1403 b). Cependant, Aristote établit des rapports avec la poétique à partir du moment où il traite de l'élocution et de l'action : cette dernière « ne s'est introduite que tardivement dans la représentation tragique et la rhapsodie, car d'abord les poètes jouaient eux-mêmes leurs tragédies. Il est donc clair qu'il y a aussi pour la rhétorique un art tel que celui qui s'applique à la poétique… ». Quant au style, il ne peut être commun à tous les genres de discours ; le style doit être différent de l'élocution oratoire. Et le discours poétique ne peut manquer de définir le style qui lui est propre.

L'histoire de la rhétorique se comprend alors comme l'histoire de la déconstruction du système établi par Aristote. Passant à Rome, la rhétorique cesse d'être un objet théorique : la réflexion porte d'abord sur des visées didactiques et des pratiques oratoires – ce dont témoignent Cicéron, Tacite, Quintilien. Puis la rhétorique se sépare peu à peu, mais toujours de manière polémique, de la dialectique. De ce point de vue, le travail de Ramus (1515-1572) marque, en France, une étape décisive à plusieurs égards. Sa Dialectique (1555) ne comporte que deux parties : l'invention et la disposition (dite « jugement ») – ce qui commande l'organisation de la grammaire. L'invention traite de « la doctrine des lieux topiques » ; la disposition se divise en énonciation (« énonciation est disposition par laquelle quelque chose est énoncé de quelque chose »), syllogisme et méthode. Le commentaire de Ramus montre que la rhétorique s'était déjà réduite à la disposition, elle-même réduite à la mise en ordre des arguments. L'intéressant est que ses exemples sont tirés des poètes, français ou latins (traduits par des poètes français). Toute une tradition se développe alors, jusqu'au xviie s., qui se limite, comme l'a montré K. Varga (Rhétorique et Littérature, 1970), à l'invention et à la disposition, c'est-à-dire à une dialectique restreinte (à laquelle Kant donnera, philosophiquement, le coup de grâce, tout en préservant son versant logique, qui a connu depuis le développement que l'on sait).

Une autre tradition, qui finira par prévaloir, développera la rhétorique comme seule élocution. La rhétorique, séparée de la logique et de la dialectique, devient essentiellement tropologique, ornementale et taxinomique : c'est elle que comptabilisera Fontanier, après la tentative sans lendemain de Dumarsais de ramener les effets rhétoriques à des effets de sens (Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue).

Aujourd'hui, et par un tour curieux, ce n'est pas tant la rhétorique que la stylistique qui tend à disparaître. En même temps que la rhétorique devenait un répertoire de figures, normativement évaluées et illustrées, surgissait une nouvelle valeur, l'individu ou l'homme. Du coup, si « le style, c'est l'homme même  » (Buffon, Traité du style), il ne peut à l'évidence relever de la rhétorique (à moins de définir, comme le fait d'ailleurs Buffon, le style comme un art de la mise en ordre). Étude d'un style dépendant a priori d'une « originalité » qui reste au bout du compte toujours mystérieuse, la stylistique fut conquérante, pour un temps. Les stylisticiens, pour dissiper les mystères, ont feint d'en être les organisateurs : le style serait un écart par rapport à la norme que représenterait la langue commune. Comment, alors, la langue peut-elle ouvrir des possibilités inédites ? Pour répondre à cette question, il faudrait, au moins, une théorie linguistique – ce que Dumarsais avait eu la finesse de percevoir : seule la grammaire d'une langue (ou « théorie de cette langue ») peut fonder une théorie des figures ou des tropes.

On pourrait, dès lors, se demander si la littérature, depuis le xixe s., n'a pas l'ambition de s'approprier les puissances de la rhétorique. Lautréamont pourrait illustrer la proposition : « La poésie doit avoir pour but la vérité pratique » (Poésies) ; et Rimbaud, en protestant : « Quel siècle à mains ! Jamais je n'aurai ma main », retrouve l'assertion de Gorgias : « La rhétorique ne comporte aucun travail de mains. » Quand on en vint, dans les années 1960-1965, avec les structuralismes – linguistiques ou autres – à proclamer l'effacement de l'homme (cf. Foucault), on vit naturellement s'effacer la stylistique et reparaître les traités de rhétorique. I. A. Richards avait depuis longtemps tracé le programme de la rhétorique « ressuscitée » : « Elle doit entreprendre elle-même sa propre enquête à propos des modes de signification – non seulement, comme l'ancienne rhétorique, sur une échelle macroscopique (quand elle discutait les effets de la mise en ordre de larges unités de discours), mais aussi sur une échelle microscopique en utilisant les théorèmes relatifs à la structure fondamentale des unités conjecturales de sens et aux conditions qui leur permettent, dans leurs interconnections aussi, de surgir » (The Philosophy of Rhetoric, 1936).

Les figures de langage

Tombée en désuétude à la fin du xixe siècle, la rhétorique suscite aujourd'hui un nouvel intérêt. D'un point de vue formel, toute la littérature repose sur des figures de langage et, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, chacun ne cesse de puiser dans le vaste lexique des figures de rhétorique : « boire un verre » n'est-il pas une métonymie, « le dos du fauteuil » une catachrèse ?

Enseignement de la rhétorique

La rhétorique, du grec rêthôr (« orateur »), est enseignée depuis l'Antiquité comme l'art du discours, de la plaidoirie et de la littérature. Elle a d'abord été, selon la définition d'Aristote, « l'art de persuader et de bien dire ». Maintenue au Moyen Âge comme une étude des méthodes de l'éloquence, c'est seulement à la Renaissance qu'elle s'oriente plus nettement vers les formes des arts poétiques, avant de devenir une sorte de grammaire de l'expression et des idées. Sous l'influence des jésuites, elle gagne alors une place grandissante dans l'enseignement. Aux xviiieet xixe siècles, c'est une discipline scolaire à part entière. La classe de première s'appelle « classe de rhétorique ». Manuels et traités de rhétorique, qui sont le plus souvent des catalogues de figures, se multiplient. Bientôt sclérosée par sa hantise de la classification, par des définitions souvent byzantines et par des noms rébarbatifs, elle finit par tomber en désuétude et se voit supplantée au début du XXe siècle par de nouveaux procédés d'analyse du style : la stylistique. Pourtant, sous l'influence de la linguistique et des méthodes structurales, la rhétorique connaît depuis quelque temps un regain d'intérêt chez les grammairiens et les critiques, qui y voient les bases d'une science du style. Non seulement on republie les anciens traités, tel celui du sieur de Dumarsais (Traité des tropes, 1730), mais qui plus est on en publie de nouveaux.

Les figures de rhétorique

Ce sont « les transformations de la pensée et de l'expression » qui entendent donner plus d'élégance ou de force au discours, « les traits, les formes ou les tours par lesquels le langage s'éloigne plus ou moins de ce qui en eût été l'expression simple et commune ». Cette définition du siècle dernier correspond à ce qu'on appelle un « procédé de style », que certains sémanticiens nomment aujourd'hui « écart ».

Innombrables sont les figures de discours, d'autant que, depuis l'Antiquité, leur nom et leur définition peuvent varier en fonction des différents auteurs. On a distingué des figures de diction, d'élocution, de contraction, de mots, de pensée, d'expression, de style, de grammaire, de signification, et bien d'autres encore. Pour plus de simplicité, on peut sans dommages – quoique non sans difficultés – ramener toutes ces figures à deux grandes catégories : les figures de mots, dont l'effet tient à l'emploi des mots et à la transformation de leur sens, et les figures de pensée, qui, en faisant intervenir l'imagination, telle manière particulière de sentir, sont indépendantes de l'expression et affectent surtout la forme des idées. À la première catégorie appartiennent, par exemple, la synecdoque, la métonymie, la métaphore, l'allégorie, la catachrèse, l'hypallage, la syllepse, l'antonomase, la métalepse, l'antiphrase, à la seconde l'antithèse, l'hyperbole, la prosopopée, l'hypotypose, la subjection ou l'obsécration. Cette énumération de termes arides ne doit pourtant pas abuser : des expressions parfois très simples et très courantes se cachent derrière des mots rendus obscurs par leur origine grecque et qui n'appellent qu'une explication. C'est pourquoi, sans entrer dans le labyrinthe des classifications, catégories et sous-catégories, on trouvera ci-dessous la définition des principales figures de rhétorique, celles dont la littérature fait depuis toujours un usage constant, et parfois excessif, au point de les figer et de leur ôter toute force. Car il en est de la rhétorique comme de la grammaire ou de la versification : l'application de règles ne présume en rien de la valeur d'une œuvre.

Figures de mots

D'une façon générale, les figures de mots, ou tropes, fonctionnent sur l'analogie qui permet de comprendre dans un mot un objet qu'il ne nomme pas.

La métonymie

Elle substitue un mot à un autre, généralement le tout pour la partie ou le contenu pour le contenant. « Prendre un pot » ou « être un cordon-bleu » sont des métonymies passées dans le langage courant, car le « pot » représente évidemment le liquide qu'il contient, et le « cordon-bleu » la personne qui mériterait d'arborer cette distinction disparue. On peut aussi prendre la cause pour l'effet (vivre de sa plume pour « vivre de ses écrits »), ou le signe pour ce qu'il représente (la robe pour « la magistrature », l'épée pour « le métier des armes »). Lorsque Boileau écrit : « Tu ne te repais point d'encens à si bas prix », il prend ce parfum pour ce qu'il signifie, la flatterie, et utilise ainsi une métonymie du signe.

La synecdoque

À l'inverse de la métonymie, elle désigne la partie pour le tout. Dire qu'on a plusieurs bouches à nourrir signifie évidemment qu'on doit subvenir aux besoins de plusieurs individus. De même, un troupeau se compte en têtes, un village en âmes. Une synecdoque littéraire courante était d'employer voile pour « navire », et la littérature académique y avait systématiquement recours : « L'armée se transporta au port d'Aulide ; et près de douze cents voiles la transportèrent sur les rives de la Troade » (abbé Barthélemy, Voyage du jeune Anacharsis en Grèce). On parle aussi d'une synecdoque de la matière (l'or pour « la monnaie »), de l'abstraction (le commerce pour « les commerçants »), du genre ou de l'espèce (un tartufe pour « un hypocrite »).

La métalepse

C'est une forme de métonymie qui permet de faire comprendre un fait par ce qui l'a précédé ou suivi. Plutôt que de dire crûment « Il est mort », on peut préférer « Il n'est plus » ou « Nous le pleurons ». C'est ce que fait André de Chénier dans la Jeune Tarentine : « Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine… »

La catachrèse

Toujours par analogie, elle détourne le mot de son sens propre pour lui en donner un figuré. Un bras de mer, un pied de lit ou une feuille de papier sont des catachrèses d'un usage quotidien. La littérature en a créé de moins courantes : « l'aile des vents » (Racine), « les ailes du Temps » (La Fontaine), « les ailes de la Fortune » (André de Chénier) ou « les ailes de l'amour » (Chateaubriand).

L'hypallage

Avec elle, un mot peut se voir attribuer une qualité qui devrait logiquement appartenir à un autre. Dans le vers de Valéry : « Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombre », le tremblement attribué au marbre est en fait celui de l'ombre sur le marbre. Le fameux « Ôte-moi d'un doute » du Cid, qui signifie « Ôte un doute de mon esprit », relève du même procédé, ainsi que le célèbre vers de Virgile : « Ils allaient obscurs dans la nuit solitaire. »

L'antiphrase

Appelée plus fréquemment ironie, elle consiste à dire le contraire de ce qu'on pense, mais de façon qu'il n'y ait aucune ambiguïté possible. S'écrier « Quelle bonne note! » devant un zéro est une antiphrase. La littérature en donne de nombreux exemples, et particulièrement le théâtre. Ainsi, dans le Malade imaginaire, après le savant, laborieux et… rhétorique discours de Thomas Diafoirus, Molière fait Toinette s'écrier : « Et vivent les collèges d'où l'on sort si habile homme! »

L'allégorie

Il est parfois délicat de la distinguer de la prosopopée ou de la personnification ; c'est la figure par laquelle on présente un objet pour en faire connaître un autre, plus abstrait, et dont le premier n'est que le symbole. Un squelette armé d'un sablier et d'une faux est une allégorie de la mort, de même qu'un petit ange aux yeux bandés et portant un arc est une allégorie de l'amour. Le Moyen Âge n'hésitait pas à faire agir directement des idées comme des personnages, nommés Droiture, Jalousie ou Orgueil. Dans l'Expiation, Victor Hugo fait surgir une allégorie sur le champ de bataille : « La Déroute, géante à la face effarée, / Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons, / Changeant subitement les drapeaux en haillons, / À de certains moments spectre fait de fumées, / Se lève grandissante au milieu des armées… »

La plupart des figures de mots peuvent en fait être considérées comme des images, terme qui appartient aussi au vocabulaire du style, dont elles constituent la principale ressource. La rhétorique a tenté de distinguer et de définir les différents types d'images.

La métaphore

Elle est la plus importante et la plus utilisée des figures du discours. On a pu dire que le style tout entier, surtout en poésie, reposait sur la métaphore. La définition de cette figure n'ayant cessé de donner lieu à des controverses, il semble que le plus sûr moyen de la reconnaître soit de la considérer comme une comparaison sans « comme ». Dire que la lune est comme un croissant est une comparaison, mais écrire « le croissant de la lune » est une métaphore. À plus forte raison si l'on écrit, comme Victor Hugo, « cette faucille d'or dans le champ des étoiles ». On dit couramment « la racine du mal », si bien que le mal, abstraction n'ayant pas de racines, se trouve ainsi assimilé ou comparé à un végétal. De même, « l'écheveau du temps » (Baudelaire) ou, plus audacieux, « le pâtre promontoire au chapeau de nuées » (Hugo). Une métaphore peut être développée sur plusieurs lignes, voire plusieurs pages. On parle alors de « métaphore filée », et, surtout si les deux termes de la métaphore sont un objet et un être, il devient difficile de la distinguer de la personnification, qui décrit un objet inanimé comme un être vivant. Jean Giono a fait un emploi presque continuel de la personnification : « La mer hululait doucement : ses molles lèvres vertes baisaient sans relâche, à féroces baisers, la dure mâchoire des rochers. »

Une « langue de feu » est-elle d'abord métaphore, catachrèse ou personnification ? C'est à vouloir répondre de façon trop précise et trop systématique à de telles questions que la rhétorique s'est enlisée dans les nomenclatures.

Figures de pensée

Les figures de pensée, ou non-tropes, sont souvent très voisines des figures de mots et ne s'en distinguent que parce qu'elles s'attachent à une façon de voir les choses plutôt qu'à une façon de les nommer. Distinction assez subtile pour que certaines figures telles que la litote, l'ellipse ou l'hyperbole soient considérées par certains auteurs comme des figures de pensée et par d'autres comme des figures de mots.

La litote, ou euphémisme

C'est une façon de dire moins pour exprimer plus. Pour ne pas déclarer ouvertement son amour à Rodrigue, Chimène préfère lui lancer : « Va, je ne te hais point », et Queneau, dans les Exercices de style, évoque « un jeune homme qui n'avait pas l'air très intelligent », celui-là même qu'il trouvait ailleurs, et sans litote, tout simplement « bête ».

L'hyperbole

Celle-ci, tout au contraire, exagère une idée pour la mettre en relief. « L'éternité pour moi ne sera qu'un instant » (Jean-Baptiste Rousseau) ou « Rome entière noyée au sang de ses enfants » (Corneille) sont des exagérations auxquelles on ne peut accorder qu'une valeur rhétorique.

Procédé quasi pédagogique (« L'hyperbole exprime au-delà de la vérité pour ramener l'esprit à la mieux connaître », La Bruyère) et accessoire obligé du style courtisan (voir les préfaces et les dédicaces des œuvres du siècle classique), l'hyperbole passe vite de l'emphase à la charge et, dans une perspective ironique (antiphrase), n'est rien d'autre que l'inverse de la litote. Exemple : Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable ! (J. de La Fontaine).

La comparaison

Voisine de la métaphore, elle relève de la seconde catégorie parce qu'elle rapproche mentalement deux objets sans modifier leur sens. Les comparaisons les plus courantes et les plus nombreuses réunissent deux mots : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle » (Baudelaire) ou deux verbes : « Il pleure dans mon cur / Comme il pleut sur la ville » (Verlaine). Mais le ciel comparé au couvercle est aussi associé à lui dans l'action de peser, de même que la comparaison entre « pleurer » et « pleuvoir » ne peut qu'identifier le cœur à la ville.

L'antithèse

Elle rapproche deux termes naturellement opposés pour mieux en saisir le contraste. Du Bellay a composé tout un sonnet en antithèses : « J'aime la liberté et languis en service, / Je n'aime point la cour et me fais courtiser… » Victor Hugo, lui, parle de « l'antithèse universelle », et en a fait un de ses procédés favoris.

L'oxymoron, ou oxymore

Cette sorte d'antithèse est un procédé consistant à rapprocher deux mots antinomiques, que la littérature baroque n'est pas la seule à reprendre : tandis que Corneille, dans le Cid, invoque « cette obscure clarté qui tombe des étoiles », Gérard de Nerval, dans El Desdichado, évoque, à propos d'une gravure de Dürer, le « soleil noir de la Mélancolie ». Quant au « silence éloquent », il est passé dans le langage courant.

L'ellipse

Elle supprime un ou plusieurs mots pour donner plus de vivacité à la pensée. Racine, dans Andromaque, au lieu de faire dire à Hermione « Je t'aimais alors que tu étais inconstant, qu'aurais-je fait si tu avais été fidèle ? », a préféré écrire : « Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? », ce qui, d'ailleurs, met également en jeu une antithèse.

La périphrase

À l'inverse de l'ellipse, elle exprime par un groupe de mots ce qui pourrait l'être plus brièvement, mais de façon moins expressive. Le roi de la jungle est une périphrase pour « le lion ». On en trouve de magnifiques chez La Fontaine, et le meilleur exemple est sans doute fourni par le début des Animaux malades de la peste : « Un mal qui répand la terreur, / Mal que le ciel en sa faveur / Inventa pour punir les crimes de la terre, / La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)… »

La prétérition

Elle consiste à feindre de ne pas vouloir dire ce que l'on dit quand même : « Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris, / Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris, / Le fils assassiné sur le corps de son père, / Le frère avec la sur, la fille avec la mère… » (Voltaire).

La prosopopée

Elle fait parler directement des objets inanimés, absents ou symboliques – les ancêtres morts, la France, l'humanité, la peste –, ce qui la fait souvent confondre avec l'allégorie. La prosopopée de Fabricius, dans le Discours sur les arts et les sciences de Jean-Jacques Rousseau, est célèbre, de même que celle de la Terre, dans les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné : « La terre semble donc, pleurante de souci, / Consoler les petits en leur disant ainsi : / Enfants de ma douleur, du haut ciel l'ire émue / Pour me vouloir tuer premièrement vous tue. »