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trope

(latin tropus, du grec tropos, manière)

Emploi d'un mot ou d'une expression dans un sens figuré. (Exemple : voiles pour bateaux.)

RHÉTORIQUE

Définis par Dumarsais (Des tropes, 1804) comme « une espèce de figures », les tropes relèvent de la partie de la rhétorique dite elocutio (élocution). Ainsi l'élocution constitue-t-elle un moment de la « technique rhétorique », subordonné à l'inventio, voire à la dispositio. La réduction de la rhétorique à l'élocution entraîne une première difficulté pour l'étude des figures, et des tropes : le concept (ou la notion) de genre est écarté ; et l'art d'agréer se trouve privé de tout fondement objectif.

Pour contourner l'obstacle, Dumarsais puis Fontanier (les Figures du discours) dressent un inventaire des figures, où les tropes se définissent comme espèce particulière. Dumarsais, par exemple, distingue d'abord les figures de pensée et les figures de mot, et « il y a quatre différentes sortes de figures qui regardent les mots » :
1) les figures de diction (la syncope par exemple) ou retranchement d'une syllabe au milieu d'un mot : virum pour vivorum ;
2) les figures de construction (comme la syllepse) où l'accord se fait selon le sens : la plupart des hommes disent, et non pas dit ;
3) « Il y a quelques figures de mots, dans lesquelles les mots conservent leur signification propre, telle est la répétition, etc. C'est aux rhéteurs à parler de ces sortes de figures, aussi bien que des figures de pensée » ;
4) les tropes : « Les mots prennent par ces figures des significations différentes de leur signification propre : Ce sont les figures dont j'entreprends de parler dans cette partie de la grammaire. »

Plus tard, Fontanier peut bien proposer sept classes de figures — de diction, de construction, d'élocution, de signification et d'expression (ou tropes), de style, de pensée —, il oubliera la grammaire, c'est-à-dire que toute théorie de la langue est partie prenante dans les tropes, et les figures en général. Cet oubli a pour conséquence que les tropes sont rapportés au libre choix du sujet, avec cet effet déjà noté par Aristote : « L'individuel est indéterminé et n'est pas objet de science... La rhétorique ne considérera pas spéculativement le probable pour l'individu, par exemple pour Socrate et Hippias, mais le probable pour les hommes de tel ou tel caractère, tout comme fait la dialectique » (Rhétorique, I, 1356 b).

Du coup, les difficultés prolifèrent. Ainsi, on ne manque pas de mentionner que les tropes sont à examiner comme écart (tropos signifie « détournement ») vis-à-vis « la langue commune », et en même temps on est contraint d'admettre que « bien loin que les figures soient des manières de parler éloignées de celles qui sont naturelles et ordinaires, il n'y a rien de si naturel, de si ordinaire, et de si commun que les figures dans le langage des hommes ». Et Dumarsais ajoute, formule souvent reprise, probablement en vertu de son allure démocratique : « Je suis persuadé qu'il se fait plus de figures un jour de marché à la Halle, qu'il ne s'en fait en plusieurs jours d'assemblées académiques. » Rien d'étonnant pourtant : celui qui négocie a besoin de convaincre, et il est clair que les figures du discours ne sont pas indifférentes. Une « assemblée académique » vit du seul déploiement de sa propre valeur. Les rhétoriques sont diverses, mais demeure la nécessité d'agréer. Autre contradiction : le trope doit être choisi en fonction de sa convenance au sujet, mais le discours se plaît à la surprise, aux trouvailles : « Les rhéteurs, note Condillac, avertissent continuellement de ne pas tirer les figures de trop loin ; mais ils ne savent guère ce qu'ils veulent dire. Il est certain que, tout étant d'ailleurs égal, elles ne sont jamais plus belles que lorsqu'elles rapprochent des idées plus éloignées : tout consiste dans la manière de les employer. » Reste un point important : le sens propre serait défini par la relation à des « idées essentielles ou principales », tandis que le sens figuré se prendrait à des idées « accessoires », ou « accidentelles ». Pour lever la difficulté, il conviendrait d'articuler la possibilité des tropes aux structures du lexique et aux règles syntaxiques ; c'est-à-dire qu'un traité des tropes est aussi et d'abord du « ressort de la grammaire » (Dumarsais). Ainsi la métaphore se fonde sur la relation lexicale de synonymie, la métonymie sur la relation « partie de », tout comme l'antithèse ou l'oxymore s'articulent à l'autonymie. Il est clair que la grammaire (syntaxe et lexique) n'est pas qu'un ensemble de contraintes ; la grammaire d'une langue ouvre tout autant un vaste éventail de possibilités qu'utilisent aux fins de persuader les diverses pratiques discursives. À se fonder sur le quaterne aléthique (nécessaire, contingent, possible, impossible), la grammaire pourrait permettre de spécifier le jeu des tropes comme contingent. « Vous direz à votre choix : nous avions une flotte de vingt voiles ou de vingt vaisseaux. Vous donnerez même la préférence au trope, parce que vous le pouvez toutes les fois que l'image ne contrarie point la liaison des idées » : l'insistance de Condillac sur « la liaison des idées » montre aussi que les textes de substitution et d'enchaînement sont complémentaires, tout comme la grammaire de phrase et la grammaire de texte. Si cela est juste, il n'est pas étonnant que les grammaires de phrase, seules, soient impuissantes à rendre compte des figures, et, partant, des tropes. Il ne serait pas inutile dès lors de méditer enfin ce conseil (trop) prudent de Fontanier : « Sortez même un peu, s'il le faut, du cercle étroit de la phrase et de la période, et voyez tout de suite, tout un ensemble de phrases, de périodes. »