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sainte Jeanne d'Arc

dite la Pucelle d'Orléans

Jeanne d'Arc en costume de paysanne
Jeanne d'Arc en costume de paysanne

(Domrémy 1412-Rouen 1431), héroïne française.

Petite bergère de Lorraine qui a commandé les armées du roi de France et qui redonné confiance à Charles VII aux jours les plus noirs de la guerre de Cent Ans, Jeanne d’Arc a été un mythe dès son vivant. Son destin exceptionnel, qui a suscité une multitude d'interprétations, passionnées ou critiques, est en réalité celui d'une authentique héroïne populaire.

1. Jeunesse d’une humble paysanne

1.1. La piété de Jeanne

Selon ses déclarations et la majorité des témoignages, Jeanne naît le 6 janvier 1412 dans le petit village lorrain de Domrémy ; ses parents, Jacques Darc (ou Tarc ou Dare, l'orthographe d'Arc n'apparaît qu'au xvie siècle) et Isabelle Romée, sont des laboureurs aisés. Témoignant toute sa jeunesse d'une piété intense et sincère, pratiquant fréquemment les sacrements, faisant l'aumône aux pauvres, Jeanne ne se distingue pas autrement des jeunes paysannes illettrées de son entourage, avec lesquelles elle aime jouer, chanter et danser, en particulier les jours de fête, autour d'un très vieux hêtre dont la légende fait le rendez-vous des fées.

1.2. Le contexte politique

Le royaume de France vit alors une période troublée : le roi Charles VI est affaibli depuis 1392 par des crises de folie qui le laissent impuissant à gouverner ; son entourage est déchiré entre les partisans de la famille d'Orléans (les Armagnacs) et les fidèles du duc de Bourgogne (→ les Bourguignons). Cette situation sert les visées du roi d'Angleterre, Henri V de Lancastre, qui obtient l'alliance de Philippe de Bourgogne : par le traité de Troyes conçu par la reine mère Isabeau de Bavière (mai 1420), il est décidé que le dauphin Charles sera écarté du trône à la mort de son père, au profit de l’Anglais Henri V.

Lorsque meurent, la même année 1422, Henri V et Charles VI, chaque parti proclame roi son prétendant : les Bourguignons reconnaissent le jeune Henri VI de Lancastre (sous la régence de son oncle, le duc de Bedford), tandis que les Armagnacs soutiennent le dauphin déchu, Charles, surnommé par dérision le « roi de Bourges ».

1.3. Les « voix »

C’est dans ce contexte que, vers 1425, la jeune Jeanne se met à entendre des voix (de l'archange saint Michel d'abord, de sainte Catherine et de sainte Marguerite ensuite), qui lui donnent l'ordre de se rendre en France pour en chasser les Anglais et faire sacrer le dauphin à Reims. Jeanne, effrayée et persuadée que son âge (elle n'a que treize ans) et son sexe rendent impossible l'accomplissement d'une telle mission, résiste un temps à l'appel de « ses voix ». Se renouvelant deux ou trois fois par semaine et lui indiquant qu'elle lèverait « le siège mis devant la cité d'Orléans… », cet appel l'amène finalement à se confier à Durand Laxart (ou Lassois), un cousin de sa mère qu'elle considère comme son oncle. Celui-ci la conduit devant le capitaine de Vaucouleurs, Robert de Baudricourt.

Éconduite une première fois en mai 1428, elle rentre à Domrémy, qu'Antoine de Vergy, gouverneur bourguignon de la Champagne (et pour le compte des Anglais), incendie en juillet. Les voix se font plus pressantes quand débute le siège d'Orléans, le 12 octobre 1428. En février 1429, de retour à Vaucouleurs, Jeanne arrache à Robert de Baudricourt, qui l'a fait préalablement exorciser, l'octroi d'une épée et d'une petite escorte pour se rendre à Chinon, où réside le dauphin déchu Charles.

2. La libératrice de la France

2.1. La rencontre avec Charles VII

Vêtue d'habits masculins – sur le conseil de ses voix, dira-t-elle plus tard à son procès –, Jeanne et son escorte (les deux écuyers, Jean de Novellompont, dit de Metz, et Bertrand de Poulengy, le messager du roi, Jean Colet de Vienne, et leurs valets) rejoignent Chinon le 23 février 1429 au terme d’une chevauchée de onze jours.

Aux abois, frappé par ailleurs par la prophétie selon laquelle la France, perdue par une femme (Isabeau de Bavière), serait sauvée par une vierge, Charles VII consent finalement à recevoir Jeanne le soir du 25 février dans la grande salle du château de Chinon. Jeanne le reconnaît immédiatement, bien qu'il se soit dissimulé parmi les hôtes de la Cour, et lui annonce qu'elle vient, au nom de Dieu, pour le faire sacrer à Reims légitime roi de France. Puis au cours d'un entretien secret, elle lui apporte sans doute une preuve décisive de sa légitimité, ce dont semble témoigner la joie du « gentil dauphin ».

Jeanne est soumise par ordre du Conseil royal à l'examen d'une commission de théologiens et de canonistes réunie à Poitiers pendant trois semaines ; cet examen conclut à l'authenticité de sa foi, tandis que des matrones confirment sa virginité, preuve qu'elle n'entretient aucun commerce avec le diable. Elle est autorisée à se rendre à Tours. Elle y reçoit l'équipement d'un capitaine banneret et une épée qui, sur ses indications, est déterrée derrière l’autel de la chapelle de Sainte-Catherine-de-Fierbois. Jeanne fait également confectionner l'étendard qui l'accompagnera tout au long de sa chevauchée : blanc, le Christ au jugement, avec un ange tenant une fleur de lys, et l'inscription « Jésus Maria ».

2.2. Les Anglais « boutés hors de France »

Sous la conduite de Jeanne, les troupes royales rassemblées à Blois s'ébranlent en direction d'Orléans ; elles y arrivent en avril 1429. Le 29 avril, Jeanne entre dans la ville ; après quelques assauts, les Anglais lèvent le siège le 8 mai. La jeune héroïne est auréolée du double prestige de la victoire et du courage, et veut gagner immédiatement Reims. Mais les conseillers du dauphin lui demandent de réduire les places encore tenues par les Anglais autour d'Orléans, et Jeanne prend la direction de l'armée dont le commandement officiel est confié au duc d'Alençon. À sa tête, elle s'empare de Jargeau (où William de la Pole, duc de Suffolk, est fait prisonnier le 12 juin), emporte le pont de Meung le 15 juin, occupe Beaugency le 17 juin, écrase enfin le 18 juin l'armée anglaise de John Fastolf à Patay (où John Talbot est fait prisonnier).

Assurée de l'appui enthousiaste de tous ceux qui croient au caractère miraculeux de ses victoires, Jeanne contraint le Conseil royal à accepter les risques d'une expédition vers Reims. La chevauchée du sacre, partie de Gien le 29 juin, se transforme rapidement en une simple promenade militaire : Troyes capitule le 10 juillet, Châlons-sur-Marne le 14 juillet, Reims le 16 juillet. Finalement, le 17 juillet, le sacre fait du « gentil dauphin » le légitime roi de France.

L'acte décisif dès lors est accompli ; et le duc de Bedford a beau faire sacrer deux ans plus tard à Paris le jeune Henri VI d'Angleterre (16 décembre 1431), il ne peut plus compter sur la fidélité des Français.

2.3. La défaite

Alors que Charles VII, décidé à mener désormais la politique de son choix, négocie la paix du royaume et l'entente avec Philippe de Bourgogne, Jeanne, pour sa part, veut que l'offensive militaire soit reprise afin d'entrer dans Paris. Elle ne peut se rendre, avec une petite troupe, qu'à Saint-Denis, d'où elle observe les remparts parisiens. L'assaut est donné à la porte Saint-Honoré le 8 septembre 1429 : c’est un échec, et Jeanne est blessée par une flèche à la cuisse. Cependant, le roi et son Conseil renoncent à parachever leurs victoires, préoccupés de mettre fin à la guerre civile qui oppose les Armagnacs aux Bourguignons, et incapables de comprendre que l'intervention de Jeanne a renversé le rapport des forces.

Jeanne doit suivre dans sa retraite l'armée royale, qui est dissoute à Gien les 21 et 22 septembre 1429. Mais elle s'obstine à poursuivre l'exécution de sa mission jusqu'à son total achèvement.

Pourtant, son ardeur se gaspille en opérations secondaires. Après un succès initial marqué par la prise d'assaut de Saint-Pierre-le-Moûtier en novembre 1429, elle échoue, en décembre, faute de moyens sans doute, devant La Charité-sur-Loire. Cet échec affaiblit le prestige de Jeanne, que l'on remercie alors des services passés en lui octroyant le 24 décembre 1429 des lettres d'anoblissement.

Dès lors, sa mission paraît accomplie. Autorisée à apporter son concours à des capitaines de garnisons fidèles, elle participe en avril 1430 à des coups de main à Melun, à Lagny, à Senlis, mais ne peut empêcher la reddition de Soissons. Elle essaie enfin de sauver Compiègne – que son capitaine, Guillaume de Flavy, refuse de remettre au duc de Bourgogne, malgré la trêve du 28 août 1429 –, et se jette dans la ville le 23 mai 1430 avec 300 ou 400 hommes. À leur tête, elle tente le soir même une sortie qui bouscule les Bourguignons. Mais, victime de la panique que sème l'arrivée de renforts anglais, Jeanne est faite prisonnière vers 6 heures par un archer picard au service d'un chevalier bourguignon, le bâtard de Wandonne, qui la livre aussitôt à Jean de Luxembourg. Ultime, le sacrifice de Jeanne sauve la ville (dont Philippe le Bon doit lever le siège le 25 octobre suivant).

2.4. L'emprisonnement

Jeanne est emprisonnée au château de Beaulieu-en-Vermandois, puis dans celui de Beaurevoir, près de Cambrai. L'université de Paris – qui prétend la faire juger comme sorcière à l'instigation sans doute du gouvernement anglais – la réclame dès le 26 mai 1430. Désireux, en effet, d'obtenir la condamnation de Jeanne sur ce chef d'accusation afin d'annuler l'effet mystique du sacre de Charles VII, le duc de Bedford verse 10 000 écus à Jean de Luxembourg afin que Jeanne lui soit remise pour être livrée à un tribunal d'Inquisition. L'héroïne est enfermée en décembre 1430 pieds et mains liés dans la grande tour du château de Rouen, où elle est placée illégalement sous la garde du gouverneur de la ville, Richard de Beauchamp, comte de Warwick. Décision illégale, en effet, car, déférée à un tribunal d'Inquisition, Jeanne aurait dû être enfermée dans une prison ecclésiastique.

3. Le procès de Jeanne d’Arc

3.1. Le tribunal

Pour présider le tribunal qui doit juger Jeanne, le duc de Bedford choisit naturellement un homme de confiance : Pierre Cauchon. Partisan des Bourguignons dès 1413, soutien déterminé des Anglais depuis 1420, membre réputé de l'université de Paris, l'homme a l'avantage d'être l'évêque du diocèse de Beauvais, sur le territoire duquel Jeanne a été capturée à Compiègne. Aussi peut-il se déclarer compétent pour juger l'héroïne et, puisque les Français l'ont chassé de sa ville, il obtient par dérogation le droit de transférer le siège de son tribunal à Rouen.

Pour composer son tribunal, Pierre Cauchon fait appel au vice-inquisiteur de France Jean Lemaître, au promoteur Jean d'Estivet (chargé de soutenir l'accusation), à deux notaires, Guillaume Manchon et Guillaume Colles dit Bois-Guillaume (chargés de rédiger des procès-verbaux juridiquement inattaquables), et enfin à une soixantaine de conseillers et assesseurs choisis parmi les clercs, ses amis de longue date et dont deux seulement sont de nationalité anglaise.

3.2. L’instruction

Jeanne est privée d'avocat pendant toute la durée de l'instruction, qui se déroule à huis clos du 9 janvier au 26 mars 1431, d’abord sous la direction de Jean Beaupère jusqu'au 10 mars, puis sous celle de Jean de La Fontaine. Elle répond pourtant aux questions perfides qui lui sont posées avec un bon sens et un esprit critique étonnants.

Affirmant avec force la réalité de ses voix, refusant de révéler la nature du signe donné par elle à Charles VII, rappelant que pour faire la guerre, comme pour se protéger des violences de ses geôliers, les habits d'homme constituent son unique protection, Jeanne affirme de manière irréfutable son appartenance à l'Église militante. À la question : « Êtes-vous en état de grâce ? », elle répond par cette repartie célèbre : « Si je n'y suis, Dieu m'y mette, et si j'y suis, Dieu m'y garde. »

3.3. Le procès et la mort

Présenté au tribunal le 28 mars 1431 par le promoteur Jean d'Estivet, l'acte d'accusation en 70 articles, réfutés l'un après l'autre par Jeanne, est résumé le 2 avril en 12 articles dont le contenu n'est pas soumis à Jeanne, toujours accusée de sorcellerie, de dévergondage, d'outrecuidance et d'orgueil. Pour l'inciter à reconnaître le caractère diabolique de sa mission, Pierre Cauchon la fait mettre en présence des instruments de torture le 9 mai, mais n'obtient d'elle qu'une promesse de rétractation anticipée de tout ce que la douleur pourrait lui arracher.

Plus habilement, le 24 mai suivant, Pierre Cauchon l'amène à renoncer à ses habits d'homme et lui fait signer d'une croix une discutable formule d'abjuration au terme d'une longue, épuisante et humiliante exposition publique sur un échafaud dressé dans le cimetière de l'abbaye de Saint-Ouen. Condamnée aussitôt à la prison perpétuelle, mais de nouveau remise aux fers sous la garde des soldats anglais, qui n'auraient peut-être mis à sa disposition que des vêtements d'homme, Jeanne se rétracte le 27 mai. Déclarée hérétique et relapse le 29, mais autorisée quand même à communier, elle est alors livrée aux Anglais, qui la font périr le 30 mai sur le bûcher élevé par leurs soins sur la place du Vieux-Marché, à Rouen.

Morte impénitente en prononçant le nom de « Jésus », Jeanne inquiète encore les Anglais, qui font disperser ses cendres dans la Seine et obtiennent de Pierre Cauchon qu'il réunisse, le 7 juin, sept de ses assesseurs pour témoigner par écrit que Jeanne aurait abjuré définitivement ses erreurs devant eux le 30 mai au matin.

4. La revanche et le mythe

Jeanne disparue, le procès se retourne contre ceux qui l'ont mené. Les juges apparaissent comme des bourreaux iniques, et par là même le crédit de la cause politique qu'ils ont défendue s'affaiblit, tandis que grandit le prestige de la martyre. Dès l'annonce de sa mort, on vante ses exploits et sa foi, et l'on rapporte l'aveu de l'un des membres du tribunal le 30 mai : « Je voudrais que mon âme fût où je crois qu'est l'âme de cette femme ». Les prophéties qu'elle a faites à la commission de Poitiers en 1429 s'accomplissent malgré tout : Charles VII entre dans Paris en 1437, et les Anglais quittent la France après la bataille de Castillon (1453).

4.1. La réhabilitation

Après une première enquête sans suite en 1452, Jeanne va faire, à la demande de sa mère, l'objet d'un procès de réhabilitation.

Commencé en décembre 1455 à Rouen, poursuivi dans tous les lieux où a vécu Jeanne et où 115 témoins au total sont interrogés, ce procès se termine par la sentence de réhabilitation prononcée solennellement le 7 juillet 1456 dans la grande salle du palais archiépiscopal de Rouen sous la présidence de l'archevêque de Reims, Jean Juvénal des Ursins. Le texte des deux procès de Jeanne est, pour l'historien, une source capitale.

4.2. L'incarnation de l'espoir populaire

Jeanne a incarné les espoirs de la population française, lasse de la guerre et désireuse de voir le dauphin de France l'emporter ; elle n'a certes pas créé le sentiment national mais elle l'a exprimé avec force et en conformité avec la mentalité de son siècle. Elle est apparue à un moment où, dans une situation sans issue, les prophéties (et Jeanne a eu des émules en les personnes de Catherine de La Rochelle, Péronne la Bretonne et Claude « la Fausse Pucelle ») ouvrent un espoir irrationnel, et elle a semblé les accomplir. C'est ce dont témoignent dès 1429 Christine de Pisan dans son Ditié de Jeanne d'Arc et, plus tard, François Villon en évoquant « la bonne Lorraine » parmi « les Dames du temps jadis ».

5. Jeanne d'Arc devant l'histoire

5.1. Jeanne, chef de guerre

Dotée à Tours, en mars 1429, d'un étendard, d'une bannière et d'un pennon comme un chef de guerre, Jeanne d'Arc semble bien n'avoir jamais exercé officiellement le commandement des armées de Charles VII, dont les conseillers se méfient de son inexpérience et redoutent son prestige : lorsqu'elle se rend à Blois le 28 avril 1429, l'armée royale de secours est commandée par Jean de Brosse, dit le maréchal de Boussac ; lorsqu'elle entre à Orléans, le 29 avril, le commandement appartient à Dunois ; lorsque débute la chevauchée du sacre, le 29 juin, c'est le duc d'Alençon qui exerce cette fonction ; lorsqu'en octobre s'organise l'attaque des forteresses ligériennes, Charles d'Albret, demi-frère de Georges de La Trémoille, et de nouveau le maréchal de Boussac sont placés à la tête des troupes royales. Et, en fait, ce n'est qu'en avril 1430 qu'elle devient réellement maîtresse de ses mouvements, lorsqu'elle quitte Sully-sur-Loire de sa propre autorité pour mener campagne en Île-de-France en compagnie de Jean Poton de Xaintrailles.

De plus, Jeanne est aussi tenue à l'écart des décisions essentielles. À son insu, les capitaines français la font arriver aux abords d'Orléans le 29 avril 1429 par la rive gauche, alors qu'elle pense gagner la ville directement par la rive droite. Les mêmes capitaines attaquent le 4 mai dans l'après-midi la bastille Saint-Loup sans la prévenir et tiennent, le 5, un conseil où elle n'est pas admise sous le fallacieux prétexte de garder le secret sur le plan d'attaque adopté. Du 30 juin au 2 juillet, Georges de La Trémoille, préférant négocier la neutralité d'Auxerre, l'empêche de prendre la ville d'assaut, et, en juillet, Regnault de Chartres, jugeant Troyes imprenable, lui interdit longtemps l'accès au Conseil royal. De même, elle ne peut empêcher Charles VII ni de tergiverser dans sa marche sur Paris en juillet-août 1429, ni de signer une trêve avec le duc de Bourgogne le 28 août, ni de dissoudre l'armée du sacre à Gien le 21 septembre. Écartée des centres de décision, Jeanne d'Arc est pourtant seule à l'origine du redressement spectaculaire de la situation militaire en 1429. Comment expliquer ce paradoxe apparent ?

Avant de répandre inutilement le sang, Jeanne adresse toujours des lettres à ses adversaires, leur demandant de se retirer ou de se soumettre de leur plein gré. Aussi, à la veille de la reprise d'Orléans, fait-elle porter le 22 avril une lettre au roi d'Angleterre, au duc de Bourgogne et aux capitaines anglais présents devant la ville, lettre dans laquelle elle leur demande de se retirer en Angleterre. Faute de réponse positive, elle en envoie une autre au bout d'une flèche, puis somme le capitaine des Tourelles d'évacuer la place pour éviter d'être tué. La veille et le jour du sacre, elle écrit également au duc de Bourgogne pour le supplier de se réconcilier avec le roi. En vain. Par là, elle souligne mieux le caractère mystique de sa mission, qui lui impose de n'utiliser l'épée que comme ultime recours, ultime, mais décisif.

Utilisant avec habileté l'artillerie, donnant l'exemple au risque de sa vie puisqu'elle est blessée d'un trait de flèche à l'épaule devant la bastille des Tourelles le 7 mai 1429 et à la cuisse devant la porte Saint-Honoré à Paris le 8 septembre, Jeanne a le mérite de contraindre les capitaines à l'offensive et de les y maintenir lorsque la crainte de l'échec les incite à renoncer. Ainsi, le 4 mai 1429, son intervention non prévue ranime-t-elle le courage fléchissant des Français, qu'elle emmène elle-même à l'assaut final de la bastille Saint-Loup. Le 6, bousculant les plans élaborés sans elle, elle s'empare par surprise de la bastille Saint-Jean-le-Blanc et surtout de la bastille des Augustins, à la faveur d'une sortie imprudente de ses défenseurs, pourtant supérieurs en nombre aux forces dont elle-même et La Hire disposent ; enfin, le 7, elle contraint Dunois à prolonger l'assaut qui fait tomber les Tourelles, dont la chute amène Talbot à lever le siège d'Orléans dès le 8 mai.

De même, sans son intervention personnelle et décisive, Charles VII et son Conseil n'auraient pas osé rencontrer en rase campagne les Anglais à Patay le 18 juin, ni entreprendre la chevauchée du sacre, ni user de la force pour contraindre Troyes à capituler le 10 juillet. Menant l'armée royale droit vers son objectif, elle atteint en un temps record Reims le 16 juillet.

Mais à peine le résultat essentiel est-il acquis que le caractère hésitant du souverain oblige Jeanne à consacrer ses forces non pas à vaincre l'adversaire, mais à convaincre le roi de ne pas refuser la victoire. Ainsi s'expliquent les échecs subis dès lors par Jeanne et la nécessité à laquelle elle se sent contrainte de prendre la tête de quelques centaines d'hommes pour tenter de parachever sa mission avant la Saint-Jean-Baptiste 1430, c'est-à-dire avant qu'elle ne soit capturée par ses adversaires.

5.2. Jeanne, héroïne et source d'inspiration

Ayant contribué plus que tout autre à la naissance du sentiment national en France, ainsi que l'a constaté l’historien Jules Michelet, le personnage de Jeanne d'Arc est devenu celui d'une héroïne nationale dont le souvenir est honoré comme tel tous les ans le 8 mai, jour anniversaire de la délivrance d'Orléans, qui a été également choisi par l'Église pour célébrer la sainte, tardivement béatifiée en 1909 et canonisée en 1920.

De cette héroïne singulière restent trois images fortes : la rencontre de Chinon, la libération d'Orléans et la journée éclatante du sacre.

Les siècles suivants retiennent de Jeanne ce qui correspond à leurs préoccupations ou à leurs intérêts : au xvie siècle, lors des guerres de Religion, les catholiques en font une héroïne contre les protestants ; aux xviie-xviiie siècle, alors que se développe une pensée rationaliste, Jeanne est peu prisée et, au mieux, on voit en elle une jeune fille un peu simplette manipulée par le parti de la cour et les ecclésiastiques. C'est à l'époque romantique que se forge l'image de l'héroïne nationaliste et sainte, qui, de Jules Michelet à Charles Péguy, va se confirmer au cours des guerres qui opposent la France à l'Allemagne (1870-1871 ; 1914-1918).

C'est dans ce contexte que Jeanne est canonisée, en 1920. L'histoire de Jeanne devient un thème politique : la gauche ne croit guère à « ses voix », mais est séduite par cette figure de jeune fille issue du peuple qui a eu raison contre les élites ; la droite, elle, insiste sur la foi de Jeanne d'Arc, sur l'aide providentielle dont bénéficie la France en temps de péril, et en fait l'incarnation même du nationalisme.

Pour en savoir plus, voir l'article guerre de Cent Ans.