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Cet article fait partie du DOSSIER consacré à la Seconde Guerre mondiale.
Doctrine ou tendance visant à installer un régime autoritaire rappelant le fascisme italien ; ce régime lui-même.

L'État national italien s'est établi tardivement. Il faut attendre la décennie 1860-1870 pour que se constitue autour du Piémont-Sardaigne le royaume d'Italie (1861). L'annexion de Rome, source d'un contentieux avec la papauté, est accomplie seulement à l'automne 1870. Réalisée par le haut, la Renaissance nationale (Risorgimento) n'a pas permis d'intégrer les masses populaires.
Le terme de fasci (faisceaux) s'applique pour la première fois en Italie à propos du soulèvement des paysans de Sicile qui, en 1893-1894, forment des « faisceaux » de grévistes révoltés contre les conditions inhumaines de leur travail dans une province laissée pratiquement à l'abandon par le gouvernement de Rome. Ce mouvement rencontre de nombreuses sympathies dans toutes les classes sociales et contribue au développement de l'idéologie socialiste, qui ne cesse de progresser, spécialement dans la vallée du Pô, durant les vingt années séparant cet épisode révolutionnaire de la Première Guerre mondiale. Qui plus est, jusqu'à l'introduction du suffrage universel en 1912, le système politique, régi par la Constitution de 1848 (lo statuto), est dominé par les élites traditionnelles grâce à l'instauration d'un régime censitaire. À la veille de la Grande Guerre, l'Italie souffre d'un décalage croissant entre le pays légal et le pays réel. Le refus des catholiques de participer aux élections, l'absence de véritables partis politiques, le recours permanent à la combinazione pour dégager des majorités, les méfaits du clientélisme concourent à ruiner la légitimité de l'édifice politique. Ces difficultés se renforcent de l'inégalité du développement économique entre le Nord industrialisé (Gênes, Milan, Turin) et un Sud (Mezzogiorno) à vocation agricole.
L'habileté de Benito Mussolini est précisément de tirer parti de ces difficultés au moment où se dessinent les contours d'une crise d'identité nationale.
Au printemps de 1914, l'agitateur socialiste qui va devenir le principal promoteur du fascisme, Benito Mussolini, ex-instituteur, acquiert une première célébrité durant la « semaine rouge », qui bouleverse la vie des provinces limitrophes de l'Adriatique. Benito Mussolini dirige alors le principal quotidien socialiste, Avanti !, qui paraît à Milan ; lorsque la guerre éclate, il authentifie dans ce journal la ligne politique d'hostilité radicale à une participation quelconque des socialistes dans la guerre que se livrent les grandes puissances.
Il existe toutefois dans le pays une minorité composite formée de nationalistes bourgeois et de jeunes prolétaires anarcho-syndicalistes qui espèrent trouver dans la guerre le moyen de secouer l'atonie d'un régime aux mains du monde conservateur. Leur propagande violente, bien qu'en apparence suscitée par des mobiles contradictoires, retient vite l'attention de Benito Mussolini, qui y discerne pour lui-même l'occasion de s'élever politiquement sans que, toutefois, le but ultime ne lui apparaisse encore.
Peu à peu se dégage une doctrine influencée par le syndicalisme antiparlementaire de Hubert Lagardelle (1874-1958), la doctrine de la violence de Georges Sorel, le nationalisme de Charles Maurras et de Gabriele D'Annunzio.
Ayant noué des intelligences dans les milieux qui sympathisaient avec la cause alliée, Benito Mussolini abandonne brusquement en octobre 1914 la direction d'Avanti ! en même temps que l'appartenance au parti socialiste et fonde en novembre un quotidien rival, Il Popolo d'Italia, qui va soutenir une politique directement contraire à celle de ses anciens amis, prêchant la nécessité, pour la grandeur de l'Italie et le triomphe d'une révolution constructive, de rompre l'alliance avec les Empires centraux et de participer à la guerre aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne.
De la Première Guerre mondiale, l'Italie, quoique victorieuse dans le conflit, sort déçue dans ses espoirs et profondément troublée à l'intérieur. Le succès de la révolution russe de 1917 y a fortifié les positions du parti socialiste, demeuré foncièrement hostile à la participation de l'Italie à un brutal règlement de comptes international, qui, en somme, ne la concernait pas directement. La classe ouvrière le fait durement sentir aux officiers, insultés dans les rues, parfois brutalisés, tandis que les syndicats, les maisons du peuple, les coopératives socialistes prennent un développement considérable.
Ces violences et ces succès ne tardent pas à susciter l'inquiétude des milieux bourgeois, surtout des agrariens de la vallée du Pô, où les grèves endémiques des travailleurs agricoles causent des pertes croissantes.
Dès le 23 mars 1919, une organisation groupant, sous le nom de Faisceaux de combat (dont l'uniforme est la Chemise noire), les éléments qui ont favorisé l'intervention italienne dans la guerre, auxquels se sont joints nombre d'officiers et de soldats démobilisés, se constitue à Milan à l'appel de Benito Mussolini et esquisse un programme d'action politico-sociale. Ce programme, sans grande portée, unit des revendications banales, telles que la journée de huit heures, le salaire minimum garanti, la représentation proportionnelle aux élections, à des résurgences anticléricales et antimilitaristes d'un autre âge.
Benito Mussolini s'en rend compte lorsqu'en novembre, ayant rompu avec une coalition électorale par trop disparate et tenté sa chance seul à Milan, il n'obtient que 4 000 voix sur 270 000 votants, alors qu'il en escomptait 80 000. Ses amis socialistes d'autrefois, qui remportent au contraire un éclatant succès (170 000 voix), le jugent liquidé et le chansonnent, mais l'heure de la revanche ne tardera pas.
Lorsqu'en septembre 1920 les grèves s'étendent des services publics aux industries métallurgiques et à l'occupation des usines de Milan et de Turin, avec mort d'hommes, s'amorce un choc en retour qui, dès lors, ne cessera plus de s'amplifier, donnant au fascisme sa physionomie définitive de mouvement d'extrême droite.
Les fils de propriétaires terriens, de membres des professions libérales, voire de commerçants et d'artisans s'organisent en escouades (squadristi) de Chemises noires pour exercer des « expéditions punitives ». L'argent leur est prodigué par les possédants, et l'armée leur accorde un soutien moral et souvent même des moyens de transport : ils tombent à l'improviste dans un village, un bourg, une petite ville, mettent à sac ou incendient les lieux de réunion et les coopératives socialistes, en chassent et parfois en tuent les occupants, puis regagnent les grands centres sans être poursuivis.
La terreur est telle dans la basse vallée du Pô que les paysans, épouvantés, désertent en grand nombre les ligues socialistes et s'inscrivent dans des ligues rivales que les fascistes font surgir pour regrouper, selon de nouvelles directives de type paternaliste, ceux qui veulent bien les accepter. Mal soutenu par l'opinion publique, le gouvernement réagit mollement.
Le vieux « dictateur » libéral Giovanni Giolitti, redevenu chef du gouvernement en juin 1920, espère engluer les jeunes forces fascistes dans les combinaisons parlementaires traditionnelles ; pour cela, il favorise leur insertion dans la majorité qu'il escompte sortir d'une dissolution de la Chambre « ingouvernable » de 1919 à la faveur de nouvelles élections en mai 1921. Mais, cette fois, ses calculs s'avèrent illusoires. Vingt-cinq profascistes et deux fascistes inscrits au « bloc national » sont élus grâce aux complaisances des autorités, et au premier rang Mussolini, triomphalement, à Bologne et à Milan avec 125 000 voix plus conservatrices qu'ouvrières ; dans le même temps (juillet 1920-novembre 1921), le nombre des Faisceaux constitués à travers le pays passe de 108 à 2 300.
Le chef du mouvement siège à l'extrême droite, mais son premier discours, impatiemment attendu, surprend par sa modération. Si, en politique extérieure, Mussolini demeure attaché aux thèses nationalistes, et par conséquent hostile au traité de Rapallo (12 novembre 1920), conclu par le comte Carlo Sforza et pourtant si favorable aux ambitions italiennes, en revanche il tend la main à la Confédération générale du travail, où il feint de discerner un réformisme constructif opposé aux maximalistes du groupe parlementaire socialiste et au jeune parti communiste constitué en janvier à Livourne. Surtout, il se montre plein de déférence envers l'Église catholique. Au Vatican, nombre d'esprits s'ouvrent à l'espoir que réaliseront les accords de 1929 pour mettre fin, avec un « homme sans préjugés », à l'insoluble « question romaine ».
Tandis que s'élabore, sous l'égide du président de la Chambre, Enrico De Nicola (1877-1959), un « pacte de pacification » susceptible de mettre fin aux luttes sanglantes, Mussolini essaie de convaincre ses amis de l'utilité d'un apaisement à l'intérieur et formule des offres de collaboration entre « les trois forces agissantes à l'heure présente dans la vie du pays » (socialistes modérés, démocrates-chrétiens et fascistes). Les partisans de Mussolini voient bien que leur leader songe avant tout à son triomphe personnel. Or, que serait-il sans eux, pensent beaucoup de jeunes bourgeois, qui ont gagné notamment aux syndicats fascistes l'Émilie et la Romagne ? Ils se refusent, dès lors, à jouer le rôle d'« utilisés » dans le mouvement ; ils le font durement comprendre à Mussolini, et principalement Dino Grandi, avocat de Bologne, dans son journal L'Assalto et lors d'un congrès de dirigeants provinciaux tenu dans cette ville le 17 août. Mussolini y est mis en minorité et doit s'incliner.
L'année 1921 se termine par un congrès national du fascisme tenu en novembre à Rome et qui voit la transformation du mouvement en parti politique ; y est entériné l'abandon du « pacte de pacification ». Le nationalisme triomphe à plein des velléités conciliatrices de Mussolini avec la Yougoslavie, l'alliance du fascisme avec le grand capital est soudée par la renonciation totale aux nationalisations envisagées dans le programme initial de 1919 et au projet de déclaration nominative obligatoire des titres de Bourse présenté par Giolitti. Mussolini est réélu triomphalement en tête de la commission exécutive des Faisceaux, et Dino Grandi – assez loin derrière lui – arrive en seconde position.
L'effort de résistance au désordre tenté par le ministère Bonomi, qui a succédé au cabinet Giolitti le 1er juillet, se heurte dès lors à une recrudescence de la violence fasciste, qui brave ouvertement les autorités préfectorales ou municipales. Un projet de dissolution des escouades de combat est abandonné par le gouvernement, qui n'aurait pu le réaliser qu'au prix d'une guerre civile, le concours de l'armée régulière n'étant même pas absolument sûr. Ivanoe Bonomi est finalement renversé par une conjonction des socialistes, indignés de sa faiblesse, des fascistes, qui se jugent persécutés, et d'une partie des giolittiens, désireux de ramener leur chef au pouvoir.
Il s'ensuit une interminable crise de deux mois (février-mars 1922), qui aboutit au pire résultat : un cabinet dirigé par un médiocre lieutenant de Giolitti, Luigi Facta, le recours au chef ayant été écarté par le secrétaire général du parti démocrate-chrétien, don Luigi Sturzo, qui estimait possible l'accès de l'un des membres de son parti à la présidence du Conseil.
Rien ne peut plus s'opposer à la vague fasciste : lors de la grève générale des chemins de fer, déclenchée par les éléments extrémistes du syndicat des cheminots en juillet 1922, les fascistes sont substitués aux forces de l'ordre pour contraindre les grévistes, sous la menace du revolver ou du gourdin, à reprendre le travail abandonné. De même ils triomphent des coopératives d'ouvriers du port de Gênes, cependant puissamment organisés et gagnés par D'Annunzio à une sorte de travaillisme nationaliste.
Il ne subsiste plus rien d'agissant dans le pays sans le contreseing du parti fasciste ; pourquoi celui-ci reculerait-il devant la prise du pouvoir ? Des tractations secrètes sont engagées par Mussolini avec les chefs du parti libéral – les anciens présidents Giolitti, Francesco Saverio Nitti, Antonio Salandra – pour savoir quelle place ceux-ci lui réserveraient à leur côté ; Mussolini les trouve consentants à la lui faire très grande. Dans la famille royale, en sus de la reine mère Marguerite, il s'est assuré le concours éventuel d'un cousin du roi Victor-Emmanuel, le duc d'Aoste. Il n'en aura pas besoin. Lorsque Luigi Facta se décide, trop tard, à une mesure de défense contre la prédominance fasciste en instituant à Rome l'état de siège, le roi refuse de signer le décret, et le ministère est contraint à démissionner (28 octobre 1922). Les conseillers monarchistes du souverain lui suggèrent eux-mêmes de faire appel à Mussolini, dont les prétentions ont augmenté à mesure qu'il a constaté le désarroi des vieux parlementaires, avec qui il refuse désormais de partager le pouvoir.
Alors intervient l'invitation expresse du roi à Mussolini, le 29 octobre, à venir le trouver de Milan à Rome pour y recevoir la mission de former le gouvernement, et cette fois Mussolini accepte. La « marche sur Rome », que ses amis ont voulu organiser comme une menace et une démonstration de puissance, n'a plus de raison d'être. Elle aura lieu néanmoins, le 28 octobre, après trois jours d'attente des squadristi sous la pluie et sans ravitaillement, en manière de conclusion d'une autre parade spectaculaire à Naples (24 octobre), comme pour rendre tangible l'omniprésence du fascisme au nord et au sud de la péninsule.
La composition du ministère formé par Mussolini est le fruit d'un dosage calculé afin de rallier le maximum de suffrages. Sur treize ministres, le cabinet ne compte, en effet, que trois fascistes. Auprès d'eux, on trouve quatre libéraux de diverses tendances, deux démocrates-chrétiens, un nationaliste, deux chefs d'état-major de l'armée et de la marine pendant la Grande Guerre, enfin un philosophe célèbre, Giovanni Gentile, lui-même théoricien du fascisme, à l'Instruction publique. Mussolini est vu par les conservateurs comme l'homme du retour à l'ordre dans le pays. Au cours de cette première période, caractérisée par une reprise économique dans un cadre libéral, les conservateurs obtiennent même, avec l'appui bienveillant de l'armée et de la monarchie, la mise au pas du mouvement fasciste. Mussolini procède à la dissolution des squadre, les groupes de choc connus pour leur violence envers les opposants, et à leur intégration dans la Milice volontaire de la sécurité nationale (MVSN) en janvier 1923. Le mouvement fasciste perd ainsi une grande partie de son autonomie.
En prenant contact avec la Chambre, celui qui n'est pas encore le Duce (Guide) y tient pourtant un langage de dictateur, propre à effrayer plutôt qu'à convaincre, mais habilement distribué, cependant, pour inspirer la confiance qui, d'ailleurs, lui sera très largement accordée. Dès 1923, l'aile droite des « populaires » démocrates-chrétiens se sépare de don Sturzo, intransigeant dans son opposition à Mussolini comme à Giolitti ; elle servira de flanc-garde lors de l'accord avec le Vatican. Les libéraux acceptent une réforme électorale (loi Acerbo) qui décapite les oppositions en accordant les deux tiers des sièges à la liste nationale bloquée, qui obtiendra le quart des suffrages. Quant aux socialistes, ils subissent le discrédit qui accompagne toute défaite.
La première application de la loi Acerbo, combattue avec vigueur surtout par les démocrates-chrétiens, a lieu le 6 avril 1924 : elle assure une large majorité aux fascistes et à leurs alliés, mais 3 millions de suffrages vont encore aux listes minoritaires contre 4,5 millions à la liste nationale, forte de tous les ralliements plus ou moins sincères. Tous les partis antiministériels conservent leurs représentants les plus en vue, et les communistes gagnent même cinq sièges, passant de treize à dix-huit élus.
Dès la rentrée du Parlement, le 24 mai, le secrétaire du groupe socialiste, Giacomo Matteotti, montre, dans un discours d'une extraordinaire vigueur, comment cette victoire est en réalité une défaite et souligne l'impopularité foncière du fascisme dans le pays. Ce discours exaspère les fascistes, et, le 10 juin, Giacomo Matteotti est enlevé en pleine rue par cinq miliciens fascistes, assassiné et enterré dans un coin désert de la campagne romaine, où son cadavre ne sera découvert que le 16 août.
Ce meurtre, incontestablement fomenté par des hauts cadres du fascisme, remue profondément l'opinion publique et déconcerte Benito Mussolini, qui niera toujours l'avoir ordonné et fera démissionner d'office les deux membres de son entourage qu'il juge les plus compromis. Le ministère de l'Intérieur passe au nationaliste Luigi Federzoni (1878-1967), sans que pour cela cesse la campagne d'opinion menée dans la presse d'opposition, notamment dans le quotidien démocrate-chrétien Il Popolo, dirigé par Giuseppe Donati, dans le plus important organe de classe internationale, Il Corriere della Sera, dont le propriétaire, Luigi Albertini (1871-1941), mène au sénat avec le comte Sforza la lutte contre le gouvernement, et dans le journal démocrate Il Mondo, de l'ancien ministre Giovanni Amendola.
À la fin de 1924, la situation morale de Benito Mussolini paraît désespérée, et l'on attend du roi qu'il lui demande sa démission. Des personnalités monarchistes ont communiqué au souverain l'accablant mémoire de Cesare Rossi (1887-1967), l'un des deux hommes choisis comme boucs émissaires ; dès les premières lignes, le roi refuse de le lire plus avant, bien qu'il n'ait aucune sympathie pour le fascisme. La crainte de désordres plus périlleux encore le retient d'intervenir. Benito Mussolini joue alors sa dernière carte et l'emporte.
Cette carte est le discours qu'il prononce le 3 janvier 1925 devant la Chambre et qui marque le début d'un régime dictatorial sans limitation d'aucune sorte. Jusqu'alors, la liberté de la presse était quasi totale ; l'opposition de gauche avait pu se grouper « sur l'Aventin » – réminiscence historique significative – et déserter la salle des séances pour bien marquer qu'elle ne voulait même pas pactiser par sa présence avec le fascisme ; l'éventualité d'une succession était même ouvertement discutée.
Tout prend fin le 3 janvier 1925. Tous les partis autres que le fasciste et le libéral collaborationniste sont dissous, la presse est muselée et les feuilles d'opposition ouverte disparaissent ; Luigi Sturzo, Sforza, Nitti, Ignazio Silone, Giovanni Amendola, Donati et tous les leaders socialistes sont contraints à l'exil ; le « Lénine italien », Antonio Gramsci, est emprisonné à vie ; la timide réaction des cercles d'action catholique est elle-même brisée. Les ministres, interchangeables à la seule volonté du chef du gouvernement, seront tous désormais des fascistes de stricte observance. Aux fonctionnaires et aux journalistes sera imposé un serment de fidélité, faute duquel ils devront quitter leur emploi. En fait, bien peu résisteront.
La période qui s'étend de 1929 à 1936 est celle du consentement apporté par la population au régime. Mussolini élargit sa légitimité et parvient à dégager son autonomie aux dépens de l'ancienne classe dirigeante (bataille pour la réévaluation de la lire, 1926-1927) comme du mouvement fasciste. Cette légitimité nouvelle est due au renforcement du charisme du Duce, qui entend mobiliser les masses au moyen de cultes et de mythes afin de promouvoir une nouvelle religion laïque d'essence nationale. Dans cette symbolique politique, le Duce est la pièce maîtresse ; son culte se développe à la fin des années 1920, en étroite liaison avec le mythe d'une Italie nouvelle en construction. En ce domaine, les batailles engagées par le régime, comme la bonification de l'Agro Pontino (la plaine Pontine), ou les campagnes contre la Grande Dépression de 1929 avec la fondation de l'Institut de la reconstruction industrielle (IRI) en 1933, signalent la volonté de mobiliser et d'intégrer les masses.
Mais l'essence du fascisme ne s'épuise pas dans cette recherche d'un soutien populaire. L'ambition du régime est en fait de transformer l'homme et, par conséquent, de créer des générations fascistes. La crise de 1931 avec le Saint-Siège à propos de l'Action catholique, la prise de contrôle de l'école, de la vie intellectuelle et des syndicats, la transformation du P.N.F. (Parti National Fasciste) en une machine totalitaire répondent à cette vaste préoccupation.
L'effectif de la milice fasciste adulte des Chemises noires atteint 800 000 hommes en 1938. Le scoutisme a été interdit et toute la jeunesse italienne est embrigadée, dès l'âge de 6 ans, dans des formations de type paramilitaire. On l'y élève dans le culte du Duce et de l'Italie, en exaltant les valeurs de l'héroïsme guerrier, de l'obéissance, de l'abnégation, de la camaraderie. La devise des jeunes fascistes est : « Croire, obéir, combattre. » De 6 à 8 ans, les jeunes garçons sont enrôlés dans les Enfants de la louve, de 8 à 14 ans dans les Balilla, de 14 à 18 ans dans les Avanguardisti, de 18 à 21 ans dans les Jeunesses italiennes, où ils sont formés pour devenir de véritables soldats. Les Jeunesses italiennes sont l'espoir du régime fasciste, qui compte ainsi renouveler ses cadres et se maintenir éternellement au pouvoir. Dans les écoles, les élèves sont éduqués dans le sens voulu par le parti, lequel contrôle, en outre, les loisirs de toute la population à travers ses organisations de dopolavoro (« après le travail »). En raison de l'intensité de la mobilisation, le régime jouit d'une popularité certaine, en particulier auprès des paysans et des ouvriers.
Indifférents à cette soudaine mutation, en saisissant mal la portée, les hommes d'État occidentaux, qui s'étaient effrayés, dans les années 1920-1922, du glissement apparent de l'Italie vers le désordre, se réjouissent en général de ce qu'ils considèrent comme la consolidation d'une conception saine de l'intérêt national. Par les grands travaux publics entrepris et menés à bien, par la création d'œuvres gouvernementales répondant aux principaux besoins des travailleurs et surtout par l'instauration des Corporations de métiers, soumettant au contrôle de l'État aussi bien les patrons que les ouvriers et employés (création conçue par le ministre Giuseppe Bottai), l'Italie paraîtra à beaucoup, en Europe et en Amérique, avoir trouvé les formules du développement harmonieux d'une nation moderne et dominé les séquelles d'une unité tardive. En fait, le fascisme est un régime essentiellement opportuniste, fondé sur l'obéissance absolue à un homme, le Duce, appuyé sur un parti unique, lequel est officiellement dirigé par le Grand Conseil du fascisme. Sur le plan économique, cet opportunisme se traduit par l'autarcie (dangereuse dans un pays pauvre), qui réalise quelques bonifications locales, mais ne profite aucunement aux travailleurs, l'inflation étant endémique.
L'apogée de la période euphorique du fascisme se situe en 1929 avec la fin du différend entre l'Église et l'État italien (→ accords du Latran).
Cependant, le développement d'un nationalisme exacerbé chez les principaux dirigeants fascistes et la presse aux ordres, la jalousie secrète qu'éprouve Benito Mussolini des succès extérieurs obtenus par Hitler dans le cadre d'un régime analogue au sien poussent le Duce à vouloir combattre et annexer l'Abyssinie pour créer à l'Italie un domaine colonial comparable à ceux de la France et de l'Angleterre. En 1935, Benito Mussolini croit avoir obtenu de Pierre Laval un blanc-seing en Afrique orientale en échange de concessions minimes dans l'arrière-pays tunisien. Aussi déclenche-t-il la guerre d'Éthiopie que cinquante-deux États stigmatisent à Genève comme une agression caractérisée. Mais ces pays reculent devant la seule mesure de rétorsion qui aurait pu placer l'Italie dans un embarras insurmontable : l'embargo sur le pétrole nécessaire à ses armées d'Afrique. Sous le commandement du maréchal Badoglio, l'Italie triomphe donc en 1936 des forces du négus Hailé Sélassié, succès exploité hors de toute mesure par le régime et son chef. Les fascistes préparent dès lors un renversement des alliances traditionnelles de l'Italie avec les grandes puissances démocratiques en s'associant, dans la guerre civile d'Espagne, aux contingents hitlériens qui apportent une aide au général Franco (→ Axe Rome-Berlin). En 1938, Benito Mussolini joue encore à Munich un rôle de « brillant second » auprès du Führer, auquel est sacrifiée la Tchécoslovaquie, et, tandis que les puissances occidentales se préparent à une seconde guerre mondiale, qui apparaît désormais inévitable devant le déchaînement des ambitions allemandes, le gouvernement fasciste lie son sort à celui du national-socialisme par le pacte d'acier (22 mai 1939). Quelques semaines auparavant (7 avril), l'Italie a envahi et occupé l'Albanie pour répondre, par un coup d'audace similaire, à l'annexion de la Tchécoslovaquie.
Pour conjurer le risque d'une éventuelle déstabilisation liée aux nouvelles alliances, Mussolini décide, à la fin des années 1930, de renforcer l'assise totalitaire du régime. L'édifice constitutionnel est remodelé avec la création, en 1939, de la Chambre des faisceaux et des corporations, peuplée d'éléments sûrs et fidèles, qui remplace l'ancienne Chambre des députés. Une véritable bataille idéologique est en outre engagée par l'appareil fasciste pour promouvoir l'« homme nouveau » et lutter contre les valeurs « décadentes » de la bourgeoisie. C'est l'objet de la fameuse « révolution culturelle » de 1938 – avec l'abolition du lei (vouvoiement), l'adoption du voi (tutoiement), l'introduction du pas romain, la défense de la langue et de la « race » italiennes sanctionnée par une législation antisémite –, qui marque le durcissement du régime.
Dès le début de la Seconde guerre mondiale, le Duce veut se joindre à l'Allemagne. Hitler et von Ribbentrop y comptent, tout en ayant laissé leur allié dans l'ignorance complète de leur dessein d'agression immédiate contre la Pologne. Le comte Galeazzo Ciano, gendre de Benito Mussolini et ministre des Affaires étrangères, réussit, toutefois, à retenir son beau-père pendant près d'un an, après lui avoir prouvé que l'Italie, dont les arsenaux ont été vidés par les deux expéditions d'Abyssinie et d'Espagne de leur matériel de guerre, non reconstitué, est hors d'état de prendre part à un nouveau conflit, ce que confirment les chefs d'état-major consultés. Benito Mussolini supporte cette « non-belligérance » forcée avec une impatience croissante, mais, après les premiers succès allemands sur le front occidental en mai 1940, il ne peut admettre de rester encore passif et, malgré les avis pessimistes de ses généraux, non seulement il déclare la guerre à la France, sans d'ailleurs pouvoir faire pénétrer ses troupes sur son territoire au-delà de Menton, ni en aucun point sur les Alpes, mais il se lance en octobre 1940, encore une fois contre les conseils de la plupart des chefs responsables, dans une opération de prestige contre la Grèce, alliée de la Grande-Bretagne, opération qui se change rapidement en désastre et oblige Hitler à intervenir directement dans les Balkans.
Les troupes italiennes ont servi mollement cette entreprise impopulaire. Dès ce moment, les plus lucides des dirigeants fascistes, et surtout Dino Grandi, revenu de son ambassade de Londres et alors président de la Chambre des Faisceaux et Corporations, pressentent la défaite probable, d'autant qu'en Libye aucun avantage décisif n'est obtenu et que l'Italie perd la majeure partie des bâtiments qu'elle y envoie pour ravitailler ses effectifs et ceux du Reich (→ campagne de Libye). L'intervention américaine et les échecs allemands dans la campagne de Russie achèvent de déprimer l'opinion publique de la péninsule, où la pensée d'une paix séparée avec les Alliés progresse très rapidement après le débarquement allié en Afrique du Nord (8 novembre 1942) et surtout en Sicile (juillet 1943), île que les troupes allemandes défendent pratiquement seules.
En mars 1943, le Duce lui-même, au témoignage de Galeazzo Ciano, a envisagé de rompre les liens avec l'Allemagne, mais celle-ci a en Italie des forces plus nombreuses et plus sûres que celles de son alliée, et l'idée se révèle irréalisable.
Une entente se noue entre la plupart des membres du Grand Conseil fasciste – organisme suprême du régime que Mussolini n'a plus réuni depuis le début des hostilités – pour que celui-ci fasse son autocritique et se démette, entre les mains du roi, des pouvoirs militaires considérables qu'il a revendiqués en violation flagrante de la Constitution italienne et que le roi Victor-Emmanuel III a bien hésité à lui accorder.
La nuit du 24 juillet 1943 voit se prononcer à la fois contre la conduite des opérations et contre la prolongation de la dictature, sur un ordre du jour de Dino Grandi, presque tous les « hiérarques » fascistes. Mussolini croit encore pouvoir l'emporter le lendemain, lorsqu'il va rendre compte au roi de la réunion. Mais Victor-Emmanuel a tout prévu de son côté pour remplacer Mussolini par un gouvernement militaire présidé par le maréchal Badoglio ; dans un entretien dramatique, il demande à Mussolini sa démission et le laisse arrêter par ordre du nouveau Premier ministre. Privé de son chef, le fascisme authentique s'écroule parmi les manifestations de la joie populaire, contenue cependant par la présence des troupes allemandes, présence qui a contraint le roi à chercher lui-même un asile sûr, dans la nuit du 25 au 26, avec son nouveau gouvernement, dans la région des Pouilles, déjà occupée par les Alliés.
Hitler réussit à faire libérer Mussolini le 12 septembre 1943 par un groupe de parachutistes allemands commandé par le major Otto Skorzeny, puis à le faire ramener auprès de lui en Allemagne, pour lui enjoindre ensuite de retourner dans la partie de l'Italie septentrionale encore occupée par l'armée allemande, afin d'y reconstituer un succédané du régime fasciste et un cabinet fantoche. Ce sera la « République sociale » de l'Italie du Nord, où le Duce essaiera vainement de redonner, sous le contrôle allemand, un lustre d'emprunt à un régime discrédité, servi encore par quelques hommes estimables, mais surtout par des profiteurs serviles, qui, en 1945, tomberont presque tous, comme Mussolini lui-même, sous les feux de salve de la Résistance intérieure.
L'idéologie fasciste exalte la réconciliation des hommes par le travail et concentre dans les mains d'un chef la toute-puissance de l'État. Les sources historiques du fascisme renvoient à une critique des idéologies démocratiques. La Révolution française est considérée comme la rupture d'un ordre social naturel et le début de la décadence spirituelle d'une société morcelée. Les Droits de l'Homme symbolisent les tendances centrifuges qui affaiblissent la civilisation occidentale. Le rationalisme, qui prétendait fonder l'égalité des hommes sur l'universalité d'un principe supérieur, est rejeté pêle-mêle avec l'humanisme, le christianisme et les mythologies du progrès.
Le terme de fascisme désigne à l'origine spécifiquement la dictature établie par Benito Mussolini en Italie en 1922, mais, l'exemple italien ayant donné lieu à de nombreuses imitations, il qualifie aujourd'hui un certain type de régime politique. Le fascisme est d'abord une organisation de l'État qui vise à la réalisation pratique d'une idée essentielle. Il est en quelque sorte l'aboutissement monstrueux d'un idéalisme forcené : niant l'évidence des conflits ou des contradictions entre les intérêts des diverses classes et des groupes sociaux, il cherche à les réconcilier dans l'accomplissement du destin d'une communauté qui n'existe que dans l'esprit de ses dirigeants. C'est ainsi que Mussolini, ne pouvant suffisamment invoquer l'histoire de la nation italienne, de création récente, trouva ses symboles et son imagerie dans la Rome antique, tandis que Hitler alla chercher encore plus loin son idée force : le pseudo-concept nazi de race est si confus et l'histoire des Aryens si mal connue que l'on peut affirmer n'importe quoi, y compris la suprématie de ceux-ci et leur incarnation germanique. D'autres « valeurs » orientant l'action peuvent aussi être proposées, qui, toutes, donnent au pays concerné une image idéale de lui-même et aux citoyens des âmes de héros. On peut noter, du reste, que l'appareil religieux, parfois à son corps défendant, est souvent utilisé par le fascisme.
Les traits principaux de l'organisation fasciste sont la politisation totale de la cité, le monolithisme et l'autoritarisme, la structure pyramidale de la société, l'élitisme mystique. La politisation totale implique que tous les gestes des citoyens ont une signification que seuls les gouvernants sont aptes à préciser, et la distinction entre vie privée et vie publique est abolie, tandis que les idées dominantes doivent être imposées à tous, fût-ce par la violence. Les membres du parti, puis, éventuellement, tous les citoyens sont rangés par ordre d'importance ; le supérieur détenant toujours la bonne interprétation par rapport à l'inférieur, il s'ensuit que la clé est détenue par le chef suprême. Enfin, le fanatisme mystique fait des chefs non seulement les représentants et les exécutants du pouvoir, mais aussi les détenteurs de la vérité absolue. Le culte de l'ordre apparaît ainsi comme ayant des résonances plus religieuses que purement politiques : nombre de gouvernements, autoritaires ou non, accordent un grand prix à l'ordre public, mais le fascisme en a une obsession quasi hystérique.
Les discussions continuent entre spécialistes sur les causes essentielles des victoires momentanées de ces régimes totalitaires. Il est certain que la crise économique et le désordre politique sont nécessaires pour qu'un mouvement fasciste réussisse à s'emparer du pouvoir, mais cela ne résout pas le problème du soutien populaire qui lui permet de s'y installer. En effet, contrairement à de nombreuses dictatures qui s'établissent à la faveur d'un coup d'État, le fascisme utilise un parti de masse ; sa tactique est de provoquer le désordre pour invoquer l'ordre et d'attirer ainsi l'assentiment et l'adhésion de la petite classe moyenne, la plus menacée de prolétarisation en cas de crise. De plus, ses slogans anticapitalistes et socialistes touchent facilement certains groupes plus défavorisés, tandis que les patrons de l'industrie ne voient pas d'un mauvais œil l'instauration d'un certain ordre dans leurs usines. Ce soutien très divers permet au parti fasciste de s'emparer des leviers de commande à la faveur d'une élection générale. Après seulement, le parti modifie la Constitution pour se maintenir au pouvoir. Du reste, ce processus ne fut parfaitement réalisé qu'en Italie, au Portugal et en Allemagne. Dans ce dernier pays, le puissant parti communiste crut longtemps que le nazisme était un feu de paille aveuglant provisoirement les masses ; il négligea le fait qu'au début des mesures réellement socialistes furent prises et que des sociaux-démocrates et des communistes sincères se laissèrent abuser.
Étendu à d'autres régimes qu'à celui de l'Italie fasciste, le terme « fasciste » s'applique à un système politique qui se caractérise par un refus simultané et catégorique du socialisme et de l'égalitarisme démocratique . Tous les aspects de la vie politique, économique et sociale y sont rigoureusement réglementés sous l'autorités d'un État centralisé et hiérarchiquement organisé, qui possède le monopole des moyens d'expression et qui organise régulièrement des cérémonies de masse pour exalter le sentiment national (revues, parades). Aussi la liberté de la personne est-elle étroitement contrôlée au nom de la collectivité, notamment par l'encadrement des travailleurs avec suppression des syndicats, par l'exaltation d'un modèle familial patriarcal autoritaire, par l'intervention d'un contrôle policier à tous les niveaux de la vie professionnelle et privée.
Les versions du fascisme sont nombreuses et la déification totalitaire de l'État a revêtu des significations différentes dans l'Allemagne nazie de Hitler, où le racisme proaryen et l'antisémitisme prennent une place considérable et dans l'Espagne franquiste, portée à développer l'esprit corporatiste au nom des valeurs traditionnelles institutionnalisées (armée, Église).
Il reste que le régime fasciste, qui s'appuie toujours sur les classes moyennes et les petits bourgeois, se veut d'abord révolutionnaire, favorable même à d'autres couches sociales victimes de l'exploitation, puis se renforce par l'appareil politico-militaire (armée, parti unique) et subsiste ensuite grâce à l'appui des classes possédantes.
Ainsi on notera que les fascismes ne touchent jamais profondément aux structures économiques ni aux structures familiales, différant essentiellement en cela avec certains autres régimes totalitaires.
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