Pierre Boncenne

Télévision

L'effet Canal Plus

Canal Plus, la quatrième chaîne de télévision française, est née le 4 novembre 1984 à 8 heures du matin. Sur son plateau de « direct » meublé de canapés bleus, après un bulletin d'information, la météorologie, de nombreux invités vedettes du spectacle et personnalités de tous horizons ont fêté un événement qui, en France, ne s'était pas produit depuis quinze ans, avec celle qui devait devenir FR3 en 1974. Canal Plus n'a pas de présentatrices, commence tôt le matin et finit tard dans la nuit. On dirait une télévision nord-américaine. C'est une grande première française.

Une jeunesse insolente

Canal Plus est en outre la première société de télévision de droit privé existant légalement dans l'Hexagone. Elle bénéficie d'une concession de l'État et trouve essentiellement ses ressources dans le système de l'abonnement (120 F par mois selon le tarif de lancement) et le parrainage publicitaire qui apparaît lors de la diffusion de films (de 4 à 6 passages par semaine à des horaires différents pour toucher tous les publics), la retransmission de grandes rencontres sportives ou même les bulletins de la météo. Par Havas et les banques nationalisées, l'État garde le contrôle de 60 % du capital de Canal Plus.

En fait, Canal Plus s'inspire beaucoup du modèle d'outre-Atlantique, et, par son ton détendu sans solennité, a donné un certain « coup de vieux » à ses trois aînées. Décontractée, disponible, concise, la nouvelle chaîne inaugure ainsi une télévision qui s'emploie comme la radio. La tranche de 7 à 9 heures du matin est sur ce point très éloquente : flashes d'information très brefs, séquences de divertissements très courtes également, ce qui permet à l'usager d'en picorer aisément l'essentiel sur son parcours domestique matinal. Son programme de films est évidemment très attractif et mise sur des films plutôt récents.

La question de la privatisation

Canal Plus repose, entre autres, la question des télévisions locales libres, sur le modèle des radios. Au mois d'avril, trois télés « pirates » tentent d'émettre sur Paris sans autorisation : Antène 1, Canal 24 et TIME. Mais ces tentatives sont restreintes et l'émission de mauvaise qualité. En juin, Canal 5 tente à nouveau l'expérience : saisie du matériel et plainte contre l'association concernée. Le juge d'instruction au tribunal de Paris chargé de l'affaire décide néanmoins le non-lieu, estimant que la concession de service public ne peut être assimilée à une « autorisation donnée par l'État » et qu'il n'y a donc pas d'infraction. Réflexion qui va au-delà des textes, mais qui considère tout simplement la réalité des techniques audiovisuelles. Les progrès sont tels que, dans quelques années, les villes équipées du câble pourront distribuer à domicile dix, vingt programmes différents : nationaux, régionaux, locaux, ceux des pays voisins et, par le satellite, des programmes venus du bout du monde. À Biarritz, ville pilote pour le plan câble, on peut recevoir jusqu'à 15 programmes différents. Et la France et le Luxembourg ont beau s'affronter sur les modalités de l'usage d'un satellite commun, puis trouver un terrain d'entente, l'avenir est là, et ce n'est pas en restant à l'abri du monopole que la télévision nationale doit espérer rester compétitive : tel est l'avis de nombreux spécialistes et responsables, et non des moindres, puisque le président d'Antenne 2, Pierre Desgraupes, se déclare partisan de la privatisation de sa chaîne.

Une TF1 populaire

L'effet Canal Plus saisit les trois premières chaînes de programmes avant même que la 4e démarre les siens et c'est à qui attaquera la première. TF1 n'attend pas le 4 novembre pour modifier ses grilles. Au cours des vacances, Hervé Bourges, son président, publie, à l'attention de ses collaborateurs, un petit Livre bleu, Pour une télévision populaire de qualité, qui rassemble les textes de ses principales interventions sur le sujet. Hervé Bourges veut orienter TF1 dans deux directions : fiabilité et inventivité. Jean Offredo laisse la place à Claude Serillon, les magazines mensuels Saga, Bravos sont supprimés et, en pleine fièvre de création populaire et de qualité, TF1 transforme le magazine satirique mensuel de Stéphane Collaro, Coco Boy, en une émission quotidienne, Cocoricocoboy : celle-ci démarre sur quelques grincements de dents, mais finit par convaincre un public lassé quelque peu du Petit Théâtre de Bouvard sur A2. On court à l'audience sur TF1.