Le texte de loi laisse la porte ouverte à un accord interprofessionnel, toujours souhaité en raison de la paix sociale qu'il est susceptible d'assurer. Ce qui fait dire à l'opposition qu'on s'est servi du Parlement pour faire pression sur les interlocuteurs sociaux et que l'Assemblée législative a été ainsi ramenée au niveau d'un groupe de pression.
Cependant, patrons et syndicats, lassés, finissent par conclure une paix sociale pour deux ans. Au moment où, dans le secteur privé, les choses finissent par s'arranger, les 800 000 agents des services publics se mettent en grève, parce qu'ils sont soumis à la même loi de modération salariale que les travailleurs.
Le gouvernement passe cependant le cap de cette mauvaise humeur des fonctionnaires. Et il prépare déjà d'autres mesures d'austérité quand W. Martens doit, fin février 1981, remanier son gouvernement, à cause d'un changement à la tête du parti socialiste. André Cools décide d'abandonner la présidence de ce parti. Il propose, pour lui succéder, son dauphin, Guy Spitaels, vice-Premier ministre.
Sérieux
Deux autres candidats se présentent aux suffrages des militants du PS : Ernest Glinne, député européen, ancien ministre, baptisé jadis « Ernest le rebelle », porte-parole de la tendance de gauche du parti, et Alain Van der Biest, jeune député de la région de Liège. Ernest Glinne se voit soutenu par Edmond Leburton, ancien Premier ministre, président des mutualités socialistes, considéré comme un droitier au sein du parti. « Alliance contre nature », a-t-on dit.
Le soutien de E. Leburton fait de E. Glinne un concurrent redoutable pour le dauphin Spitaels, qui ne l'emporte qu'à une très faible majorité et démissionne donc du gouvernement. Ce professeur de sociologie est un grand mangeur de dossiers et buveur de statistiques. Son sérieux impressionne et sa gentillesse désarme. Il affirme d'emblée vouloir rétablir les liens entre le parti et les autres mouvements de l'action commune socialiste. Les syndicats d'abord, les mutualités et les coopératives ensuite.
De retour à Bruxelles à l'issue de la réunion des chefs de gouvernement des Dix à Maastricht, en mars 1981, où l'on a évoqué la situation budgétaire et monétaire belge, W. Martens propose une série de mesures susceptibles d'améliorer la situation précaire des finances publiques : blocage complet de l'indexation en 1981, préparation d'un nouveau système d'indexation pour 1982, diminution de 10 % des salaires dans les entreprises subventionnées par l'État et blocage des prix.
Tabou
La proposition de toucher au principe de l'indexation automatique des salaires et allocations sociales enfreignait un tabou socialiste. Les socialistes voient dans l'indexation automatique, acquise après la dernière guerre, un moyen de préservation du pouvoir d'achat des travailleurs, dont il n'est pas prouvé qu'il ait jamais été un facteur d'inflation.
C'est la levée des boucliers socialistes face à ces initiatives sacrilèges de W. Martens qui provoque le départ de celui-ci.
Personne ne peut prendre au sérieux le changement subit de Premier ministre. M. Eyskens ne pouvait que continuer la politique de son prédécesseur, puisqu'il gardait les hommes qui l'avaient définie. Les parlementaires de l'opposition accueillent la déclaration de M. Eyskens par des quolibets et un chahut quasi estudiantin. Un groupuscule politique, l'association belge partito Radicale, trouble la solennité parlementaire en faisant pleuvoir sur les députés un millier de petits tracts protestant contre la faim dans le monde.
M. Eyskens n'a pas à se faire un nom : il est fils du vicomte Gaston Eyskens, ancien Premier ministre, l'homme de la loi unique qui entraîna les grandes grèves de 1960-61 en Wallonie. Mais Mark Eyskens s'est rapidement fait un prénom grâce à ses indéniables qualités d'intelligence, de clarté d'esprit, d'assurance et de prudence, à ses compétences économiques, à sa causticité et à son vocabulaire imagé.
Concertation
M. Eyskens se trouve devant de redoutables dossiers. Fort du sermon royal, qui s'adressait aux interlocuteurs sociaux — patrons et syndicats — au moins autant qu'aux hommes politiques, estimant que ce sont les syndicalistes qui se montrent le plus hostiles à une modification du système de l'indexation, le nouveau Premier ministre renvoie ses propositions, qui complètent celles de son prédécesseur, devant une assemblée de concertation sociale.
