L'intervention de l'armée, qui s'est toujours considérée comme garante de la république d'Ataturk, ne surprend pas. Ce nouveau coup d'État était considéré comme inévitable par une bonne partie de l'opinion. Il est accueilli avec soulagement par les membres de l'alliance atlantique.

Chaos

Depuis des mois, la Turquie s'enfonçait dans le chaos, déchirée par une guerre civile rampante (Journal de l'année 1979-80). La violence avait atteint pendant l'été de nouveaux records : 500 morts en août 1980. Terroristes de droite et de gauche avaient pris le contrôle de la rue. Certains quartiers d'Ankara vivaient en état d'insurrection. Un pouvoir révolutionnaire s'était même installé pendant quelques mois sur les bords de la mer Noire, à Fatsa. Un député, l'ancien Premier ministre Nihat Erim, et l'un des principaux leaders syndicalistes, Kemal Turkler, avaient été abattus fin juillet en pleine ville.

Un terrorisme religieux fait son apparition. Touchée par le réveil de l'islam, la Turquie est en proie à de violentes tensions entre sunnites (majoritaires) et alévites de tradition chiite. Les émeutes de Kahramanmaras, en 1978 (Journal de l'année 1978-79), avaient fait 111 morts. Elles donnent lieu, deux ans plus tard, à un procès gigantesque : 882 accusés, 468 condamnations, dont 22 à des peines de mort.

De nouveaux incidents, à Corum (Anatolie), font 5 morts et 22 blessés pendant l'été. À Konya, le 7 septembre 1980, le leader islamique Necmettin Erkaban rassemble 50 000 militants fanatisés : l'hymne turc est hué. Incident alarmant pour l'armée, aussi nationaliste que soucieuse de maintenir la laïcité établie par Ataturk.

Démission

Au terrorisme, aux violences religieuses s'ajoute pendant l'été un regain d'agitation sociale, exacerbée par le taux toujours galopant de l'inflation (plus de 100 % en un an) et le chômage qui touche encore 20 % de la population active. De grandes grèves éclatent dans la métallurgie, et le renouvellement des conventions collectives promet de donner lieu à d'incessantes épreuves de force à l'automne.

Devant le développement de la violence et de l'anarchie, le pouvoir paraît totalement paralysé. Attaqué par une opposition de plus en plus radicale, aux prises avec les surenchères des partis extrémistes auxquels il doit sa survie parlementaire, le gouvernement Demirel se décompose lentement.

Le ministre de l'Intérieur, accusé par le Parti républicain du peuple de favoriser l'extrême droite, démissionne le 21 juillet. Le 2 septembre, c'est le Parti pro-islamique du salut national qui exige la démission du ministre des Affaires étrangères, Hayrettin Erkmen, jugé trop tolérant à l'égard d'Israël (dont le Parlement vient de voter l'annexion de Jérusalem). Le chef du gouvernement s'incline, laisse voter la motion de censure — son propre parti, le Parti de la justice, ne participant même pas au vote — et accepte la démission d'un ministre pourtant respecté de tous.

Répression

La coupe est pleine. Six jours plus tard, les militaires passent à l'action. Ils entendent aller vite en besogne. Le Conseil national de sécurité, constitué le 12 septembre, avec les chefs des trois armes et de la gendarmerie, sous la présidence du général Evren, nomme, dès le 21 septembre, un gouvernement : son chef est un amiral à la retraite, Bülent Ulusu, mais ses vingt-six membres sont des civils.

Turgut Ozal, principal artisan du redressement économique amorcé dans les derniers mois du gouvernement Demirel, est nommé vice-Premier ministre.

Mais le premier objectif de l'armée est le retour à l'ordre. Déclenchée au lendemain du coup d'État, la chasse aux terroristes se poursuit pendant des mois. Selon un bilan officiel présenté en mars 1981, 23 111 suspects ont été arrêtés, 16 888 d'entre eux inculpés. 168 condamnations à mort ont été prononcées par les cours martiales. Selon d'autres estimations, 45 000 personnes seraient venues rejoindre dans les prisons turques les 65 000 prisonniers politiques qui s'y entassaient déjà avant le coup d'État.

À la fin de l'année, un rapport d'Amnesty International fait état de nombreux cas de torture : 18 détenus au moins seraient morts en prison. Le gouvernement affirme que « le régime n'utilise pas la torture et ne la tolérera jamais », mais se résigne à ouvrir des enquêtes.