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Benito Mussolini

Benito Mussolini

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Benito Mussolini

Homme d'État italien (Dovia di Predappio, Romagne, 1883-Giulino di Mezzegra, Côme, 1945).

Cet article fait partie du DOSSIER consacré à la Seconde Guerre mondiale.

Les années obscures

Quand Benito vient au monde au sein d'une famille modeste de Romagne, le 29 juillet 1883 au village de Predappio, l'Italie est gouvernée depuis cinq ans par la gauche monarchiste. Mussolini en sa jeunesse regimbe contre la misère des classes populaires, qu'il partage lui-même, avec un tempérament anarchiste et brutal, qu'il doit pourtant brider au collège de Forlimpopoli, puis à l'école normale, car ses maîtres le jugent capable d'être instituteur. Entre-temps, son père est devenu aubergiste à Forli et écrit dans les journaux locaux des articles enflammés contre la bourgeoisie gouvernante. Mais parallèlement, après le désastre d'Adoua (1896), où l'armée coloniale italienne subit une lourde défaite face au négus éthiopien Ménélik II, il collecte de l'argent pour les malades et les blessés revenus d'Abyssinie, et son fils de treize ans jure avec ses camarades d'école de venger les morts d'Adoua. Ainsi, dès son plus jeune âge, cohabitent en Benito Mussolini le sentiment nationaliste, qui le guidera plus tard, et la rébellion du plébéien dont le parti des travailleurs, d'inspiration marxiste, fondé à Gênes en 1892, va désormais orienter pour un temps les revendications.

   Pour un temps seulement, car l'analphabétisme de la majeure partie du peuple italien ne lui permet guère d'avoir des chefs sortis de ses rangs. La paysannerie et le prolétariat urbain ne jouissent pas encore, d'ailleurs, du droit de suffrage, octroyé à 3 millions d'Italiens seulement (9,57 % de la population). Les chefs socialistes seront eux-mêmes des bourgeois et même des bourgeois aisés pour la plupart, juifs parfois, car la classe moyenne, elle aussi, est pauvre dans ce pays à peine industrialisé. Après les émeutes sociales de Milan en 1898 et la répression brutale qui fera une centaine de morts, le courant réformiste devient prédominant dans le parti des travailleurs, et Mussolini s'en écarte.

   Qu'a fait Mussolini pendant les dix années obscures où il s'est écarté de la collaboration instaurée pratiquement entre le socialisme naissant et le chef inamovible de la majorité parlementaire (1900-1915), le libéral Giovanni Giolitti ? Après avoir triomphé en 1904 d'une tentative de grève générale, Giolitti a aidé l'implantation de coopératives, de sociétés populaires, de syndicats socialistes, prouvé qu'il ne recherchait pas la victoire d'une idéologie, mais le progrès général de la nation, suivant un programme analogue à celui de Cavour, de rigueur financière et de développement économique. Une élite ouvrière s'est ralliée à ce programme dans l'Italie du Nord à la suite des députés socialistes. L'évolution du jeune Mussolini a été sur presque tous les points à l'opposé.

   Son diplôme d'instituteur ne lui a pas servi. L'école forme des maîtres qui restent souvent sans emploi. Ce sera son cas pendant deux ans d'amertume et de débauche désordonnée ; c'est alors qu'il abandonne toute pratique religieuse. En février 1902, une municipalité socialiste très pacifique l'appelle enfin en Emilie. Il s'y ennuie au bout de quelques mois et décide de passer en Suisse pour y devenir ouvrier. À Genève, puis à Lausanne, il trouve surtout des révolutionnaires et des anarchistes de tous pays, des Russes principalement. Lénine arrive à Genève moins d'un an après lui et y commence sa propagande. Mussolini travaille durement comme maçon, parfois sans abri, au contact des palaces luxueux où affluent les étrangers riches, et sa révolte s'aigrit contre une société injuste. À l'âge où il aurait dû rentrer en Italie pour faire son service militaire, il déserte. Les services du recrutement le condamnent pour la forme à un an de prison.

   Il fréquente l'université, les bibliothèques, guide ses lectures des écrivains révolutionnaires Kautsky, Nietzsche, Stirner, Blanqui. Plus tard, il découvre Georges Sorel et exploitera ses Réflexions sur la violence, plus tard encore Machiavel. Sa culture et son courage le mettent assez rapidement en relief parmi les ouvriers italiens et il devient secrétaire de l'association des maçons de Lausanne. Il s'exerce aussi à parler et à écrire. Sa personnalité inquiète les autorités suisses, qui l'expulsent vers la France, où il restera peu. En 1904, une loi d'amnistie lui permet de rentrer en Italie pour y accomplir son service militaire, mais il reste tenu par la police pour un « dangereux anarchiste ». Il passe deux ans sous les drapeaux des bersaglieri et y laisse le souvenir d'un excellent soldat. On peut alors lui offrir sans crainte un poste d'instituteur à la frontière autrichienne de Carnie, puis il est nommé professeur de français à Oneglia, dans un collège technique, dont il effraie la direction par ses articles dans le journal des socialistes de Ligurie, La Lima.

   1908 le revoit dans son village romagnol auprès des siens. Le jeune homme, tout en retrouvant avec joie le cadre familier, vit sur place les luttes d'influence où s'affrontent propriétaires, souvent très modestes (les neuf dixièmes d'entre eux possèdent moins d'un hectare), et braccianti, ouvriers agricoles qui, eux, n'ont pour toute richesse que leurs bras. Dans ce contexte, les ligues paysannes, contrôlées par les socialistes, s'efforcent d'éviter le chômage prolongé et, entre prolétaires trop nombreux, d'assurer à chacun, en même temps qu'un salaire équitable, un emploi pendant au moins une partie notable de l'année.

   Fin 1908, Mussolini gagne le Trentin. La province est autrichienne, mais peuplée en majorité d'Italiens. En Suisse, Mussolini a appris aussi l'allemand, et, à Trente, il rencontre son futur adversaire, catholique et irrédentiste (c'est-à-dire favorable au rattachement à l'Italie des provinces restées autrichiennes après l'indépendance), le député Alcide De Gasperi. Il collabore à deux journaux de langue italienne, auprès du militant révolutionnaire irrédentiste Cesare Battisti, que ses campagnes désignent dans un proche avenir à la vindicte autrichienne (il sera exécuté en 1916), mais lui-même est venu prêcher le socialisme, non l'irrédentisme, et plus tard les nationalistes lui en feront sévèrement grief. Gabriele D'Annunzio confère au groupe nationaliste le prestige éclatant de son verbe, tandis que le monde industriel favorise la naissance d'un hebdomadaire (il deviendra quotidien en 1914), l'Idea Nazionale.

Le militant

Il rentre à Forli en 1909 et se fiance à Rachele Guidi, qu'il épousera en 1915. Dans cette même ville, il est directeur et principal rédacteur du journal socialiste La Lotta di classe. Son inspiration, nourrie de ses lectures et de ses souvenirs de Suisse, est bien plutôt, d'ailleurs, anarchiste que socialiste. Il exalte Francisco Ferrer Guardia à côté des terroristes russes, et une véritable émeute éclate à Forli à l'occasion du départ d'un train chargé de troupes pour la guerre de Tripolitaine. « Pas un homme, pas un sou » est le mot d'ordre du parti, et Mussolini l'applique à la lettre, alors secondé par le jeune Pietro Nenni, secrétaire de la section républicaine de Forli.

   La ville est mise en état de siège, et Mussolini, arrêté peu après, est condamné à cinq mois de prison ; admis au régime politique, il écrit sa première autobiographie. À sa sortie a lieu le congrès de Reggio nell'Emilia (1912), où il devient le porte-parole de la fraction révolutionnaire du parti socialiste ; puis, Mussolini, grandi dans l'opinion socialiste par sa participation à l'action révolutionnaire, est nommé directeur du journal Avanti ! à l'unanimité. Il en élimine les éléments qui lui déplaisent, et, par de continuelles surenchères, fait monter le tirage du journal de 20 000 à 100 000, chiffre énorme pour l'Italie d'alors. Mais les agissements de Mussolini inquiètent les esprits les plus réfléchis de la direction du parti.

   En 1912, année où Giolitti accorde le droit de suffrage à tous les hommes de vingt et un ans ayant accompli leur service militaire ou ayant atteint trente ans (ce qui fait passer le corps électoral à 8 millions), Mussolini, candidat à Forli, est battu largement, sauf dans son bourg natal, et il est probable que cet échec, alors que 52 socialistes sont élus, l'incline secrètement à réfléchir sur les chances de succès durable du parti politique choisi par lui. Néanmoins, il renforce encore son action révolutionnaire lorsqu'à Milan, au printemps de 1913, éclate une grève générale industrielle de deux jours, qui se reproduit de nouveau en octobre et se prolonge l'année suivante à Parme, avec un caractère encore plus anarchisant. À Ancône, le 7 juin 1914, une manifestation antimilitariste, dont la répression fait trois morts, déclenche une grève générale en Romagne et dans les Marches. À Ravenne, on malmène les officiers et l'on va jusqu'à planter des arbres de la liberté. La « semaine rouge », dont le souvenir demeurera longtemps, commence à faire réfléchir les milieux conservateurs.

   Giolitti, suivant une tactique qui lui a souvent réussi, cède alors le gouvernement au libéral de droite Antonio Salandra, qui n'est nullement disposé à prolonger la faveur accordée par le vieil homme d'État piémontais aux organisations socialistes. Puis la Première Guerre mondiale éclate. Mussolini prêche alors, en accord avec la majorité de ses camarades, la neutralité absolue, puisque aussi bien il est à prévoir que les fractions allemande et française de la IIe Internationale suivront leur gouvernement. À la mi-septembre, la victoire de la Marne ébranle profondément la confiance des dirigeants et des nationalistes italiens dans la victoire des Empires centraux.

   Après avoir magnifié l'alliance germanique, l'Idea Nazionale, la première, tourne casaque et rappelle que l'Italie a des comptes à régler avec l'Autriche. Mussolini, lui, hésite encore ; il insère dans l'Avanti ! la protestation de Battisti contre les Italiens qui feraient bon marché des vœux de leurs compatriotes encore soumis à un joug étranger. Puis, sous prétexte qu'une « neutralité active et agissante » serait préférable à la neutralité absolue, il préconise un changement de front que les chefs du parti repoussent sans hésitation en même temps qu'ils retirent à Mussolini la direction de l'Avanti !

   Déjà Mussolini a pris contact avec un des commanditaires du quotidien bolonais Resto del Carlino, qui lui a procuré le papier nécessaire à un nouveau journal – Il Popolo d'Italia – ainsi que des contrats de publicité. D'autres concours lui viennent de grosses firmes industrielles et peut-être de partis socialistes étrangers aux yeux desquels les Alliés combattaient vraiment « pour la justice et le droit ». Marcel Cachin vient à Milan en 1916 prêcher l'adhésion à leur cause.

   Durant l'hiver 1914-1915, le gouvernement, de son côté, en négociant avec l'Autriche des compensations qui pourraient être accordées à l'Italie en échange de sa neutralité, poursuivait une politique irrédentiste en accord avec les buts permanents du Risorgimento. Mais c'était une voie dangereuse parce qu'il pouvait se voir acculé à la guerre alors qu'il n'y était prêt ni moralement ni militairement. Moralement, la grande masse du peuple italien n'avait aucune raison de vouloir participer aux conflits des grandes puissances ; militairement, les magasins italiens étaient vides au lendemain de la guerre italo-turque, les officiers d'active très peu nombreux et peu exercés, l'aviation manquait complètement. Néanmoins, la guerre est déclarée.

   Mussolini combat au front du Carso, à l'appel de sa classe ; il est promu rapidement caporal et au retour d'un congé de convalescence dû à une fièvre typhoïde, il est gravement blessé par l'éclatement d'une bombe. Le roi va le visiter à l'hôpital et le félicite. Pour Mussolini, la guerre est finie ; son journal a continué de paraître sous la direction de son frère Arnaldo ; il le retrouve à son retour du front et en accentue de plus en plus la note exaltante de patriotisme, surtout après Caporetto et après la victoire du Piave. En même temps, il abandonne le patronage de Blanqui – dont le mot brutal : « Qui a du fer a du pain », formait le frontispice du premier Popolo – pour celui, plus rassurant, du « Journal des combattants et des producteurs ». En fait, il se mêle surtout à ces éléments exaltés des troupes d'élite démobilisées après le conflit mondial, les arditi. Une association d'arditi s'est créée à Rome en janvier 1919 et une autre à Milan, quelques jours après. Gabriele D'Annunzio en est le grand homme, avec son grade de colonel et ses cinq médailles militaires. En mars 1919, Benito Mussolini fonde les Faisceaux de combat (i Fasci di combattimento), autrement connus sous le nom de Chemises noires, en s'appuyant sur les arditi.

Vers le pouvoir

Le mécontentement croissant qui s'instaure en Italie durant toute l'année 1919 s'accentue avec les succès massifs obtenus aux élections de novembre, sous le ministère Nitti, par ce que l'on nomme les partis de masse, qui ont 156 élus, et par les « populaires » catholiques, qui en obtiennent une centaine. Mussolini, candidat à Milan, chef de la seule liste fasciste d'Italie, a essuyé quant à lui un cuisant échec. C'est que l'agitation de la rue provoquée par les anciens combattants reste superficielle, « romantique » au sens souvent un peu ironique du mot, et n'entame guère les couches profondes d'une population ouvrière ou rurale, disciplinée par le socialisme ou par l'Église. Mais le succès de la révolution de 1917 en Russie a enflammé beaucoup d'esprits italiens parmi les couches populaires et créé une atmosphère favorable aux pires désordres. Ceux-ci ne manquent pas de se produire : grèves incessantes et ruineuses dans l'Italie du Nord, invasion de propriétés foncières dans le Midi pour les mettre en exploitation directe par les paysans pauvres, insultes aux officiers d'une guerre, même victorieuse, que le peuple n'a pas voulue et qui a causé plus de 500 000 morts, tout cela va alarmer la bourgeoisie et y alimenter un esprit de vengeance qui explosera en 1920, après l'échec de l'exploitation directe des usines, métallurgiques surtout, à Turin et Milan.

   En d'autres circonstances et en tout autre pays que l'Italie, les deux partis vainqueurs des élections auraient fait alliance pour exercer le pouvoir et concédé aux diverses fractions libérales quelques ministères techniques. Les chefs du socialisme réformiste – Turati, Tréves, Modigliani – y eussent été disposés, comme l'était le leader des « populaires » catholiques, don Luigi Sturzo, qui depuis longtemps collaborait avec les socialistes sur les terrains administratif et municipal. Mais il n'en pouvait être question à la fin de 1919 ; les socialistes réformistes étaient devenus nettement minoritaires dans leur propre parti, que le modèle soviétique avait poussé au « maximalisme ». Du côté catholique, le Vatican avait tout de suite espéré accomplir un rapprochement avec la monarchie de Savoie et faire cesser entre eux le dissidio national en traitant de la question romaine avec un homme nouveau, sans liens avec le passé. Pie XI sacrifiera tranquillement en 1922 l'espoir d'une démocratie chrétienne aux intérêts de la papauté. Le champ était donc libre pour que la bourgeoisie possédante et les intellectuels du nationalisme cherchent une revanche dans la violence, avec la tolérance de nombreux corps constitués et d'abord de la police et de l'armée. Les squadristi, groupes paramilitaires issus des Faisceaux, pourchassent bientôt illégalement, mais en toute impunité, grévistes, syndicalistes, socialistes et démocrates, que Mussolini rend responsables de la situation de son pays.

   En favorisant cette violence sous toutes ses formes, Mussolini regagne le terrain perdu et l'amplifie même de façon inespérée, car il reste le seul nom connu des foules parmi tous les jeunes gens qui, de plus en plus nombreux, viennent s'agglutiner autour des gagliardetti (bannières) fascistes et font régner la terreur dans les campagnes en détruisant par le feu et par le pillage coopératives, maisons du peuple, centres récréatifs socialistes, dont ils molestent et parfois tuent les dirigeants, sûrs de rester impunis.

   En 1921, le mouvement s'accentue, car Giolitti, revenu au pouvoir, usant de la tactique temporisatrice qui lui a si bien réussi dans le passé, force en automne 1920 les ouvriers révoltés à constater leur échec lorsqu'ils essaient d'animer eux-mêmes les usines, sans cadres supérieurs et avec des moyens financiers insuffisants. Puis, confiant dans la force d'une sagesse éprouvée, Giolitti dissout au printemps la Chambre élective et inclut des fascistes dans une liste nationale de libéraux et de sans-parti qui recueillera les faveurs de l'administration. Trente-cinq fascistes pénètrent ainsi au Parlement, avec leur chef et leurs principaux leaders, mais ils y trouvent leurs adversaires eux aussi renforcés. L'apparition d'une petite cohorte communiste en forme la principale caractéristique. Se révèle un Mussolini nouveau modèle, mesuré dans ses paroles, respectueux et même bienveillant envers l'Église catholique comme envers la monarchie.

   Ce n'est pas une feinte. L'ancien révolutionnaire pense à ce moment à partager le pouvoir avec le parti populaire et la fraction modérée de la Confédération générale du travail. Il réussit à dissocier le groupe catholique, dont les éléments aristocratiques et liges envers le Vatican se sépareront l'année suivante du gros de leurs forces en conservant à leur service presque toute la presse du parti. Mais il a compté sans la rancune des maximalistes et l'ambition de ses propres partisans, qui ne veulent pas le laisser triompher seul et le lui feront durement sentir. Des prétoriens d'un nouveau style lui donneront à choisir, à Bologne, quelques mois plus tard, au centre de cette province enragée de vengeance, entre la honte d'un reniement apparent et la surenchère de la violence ; il choisira celle-ci.

   L'année 1921 se termine par un congrès national du fascisme tenu en novembre à Rome et qui voit la transformation du mouvement en parti politique. L'alliance du fascisme avec le grand capital est soudée par la renonciation totale aux nationalisations envisagées dans le programme initial de 1919. Mussolini est réélu triomphalement en tête de la commission exécutive des Faisceaux.

   L'effort de résistance au désordre tenté par le ministère Bonomi, qui a succédé au cabinet Giolitti le 1er juillet, se heurte dès lors à une recrudescence de la violence fasciste, qui brave ouvertement les autorités préfectorales ou municipales. Un projet de dissolution des escouades de combat est abandonné par le gouvernement, qui n'aurait pu le réaliser qu'au prix d'une guerre civile, le concours de l'armée régulière n'étant même pas absolument sûr. Ivanoe Bonomi est finalement renversé.

   La crise ministérielle qui s'ensuit n'apporte pas de solution satisfaisante. Rien ne peut plus s'opposer à la vague fasciste : lors de la grève générale des chemins de fer, déclenchée par les éléments extrémistes du syndicat des cheminots en juillet 1922, les fascistes sont substitués aux forces de l'ordre pour contraindre les grévistes, sous la menace du revolver ou du gourdin, à reprendre le travail abandonné. De même ils triomphent des coopératives d'ouvriers du port de Gênes. Lorsque Luigi Facta, qui a succédé comme Premier ministre à Bonomi, se décide, trop tard, à une mesure de défense contre la prédominance fasciste en instituant à Rome l'état de siège, le roi refuse de signer le décret, et le ministère est contraint à démissionner (28 octobre 1922). Les conseillers monarchistes du souverain lui suggèrent eux-mêmes de faire appel à Mussolini, dont les prétentions ont augmenté à mesure qu'il a constaté le désarroi des vieux parlementaires, avec qui il refuse désormais de partager le pouvoir.

   Alors intervient l'invitation expresse du roi à Mussolini, le 29 octobre, à venir le trouver de Milan à Rome pour y recevoir la mission de former le gouvernement, et cette fois Mussolini accepte. La « marche sur Rome », que ses amis ont voulu organiser comme une menace et une démonstration de puissance, n'a plus de raison d'être. Elle aura lieu néanmoins, le 28 octobre, après trois jours d'attente des squadristi sous la pluie et sans ravitaillement, en manière de conclusion d'une autre parade spectaculaire à Naples (24 octobre), comme pour rendre tangible l'omniprésence du fascisme au nord et au sud de la péninsule.

Le dictateur

Mussolini constitue son premier ministère en y incluant des représentants de tous les partis, excepté les socialistes, auprès des principaux fascistes. Il a pris pour lui, avec la présidence du Conseil, l'Intérieur et les Affaires étrangères, et trois fascistes seulement reçoivent des portefeuilles : Justice, Finances, Terres libérées, joints à la compensation, il est vrai, de nombreux sous-secrétariats d'État. Les « populaires » ont le Trésor et le Travail ; le leader nationaliste Luigi Federzoni, les Colonies ; les autres ministères se répartissent entre les différentes fractions du parti libéral. Les futurs chefs de la démocratie chrétienne (A. De Gasperi, Giovanni Gronchi) votent la confiance et aussi, bien entendu, les dissidents déjà sortis de ses rangs. Seul Sturzo restera toujours irréductible, se sachant appuyé alors par l'immense masse de la jeunesse catholique, sinon par le Vatican, où il ne trouve compréhension et appui qu'auprès du seul Benoît XV.

   Ce moment d'euphorie relative – salué par l'accueil favorable, parfois enthousiaste, de l'opinion étrangère – dure peu. L'insolence et les exactions fascistes compromettent le désir d'union de leur chef ; en 1923, celui-ci estime peu sincère la collaboration des « populaires » après un congrès où les « collaborateurs » ont été honnis et, sur les instances de son entourage, il demande leur démission aux membres de ce parti. Les attentats aux biens et aux personnes des socialistes continuent comme par le passé. Le 30 mai 1924, le député Giacomo Matteotti, secrétaire du groupe socialiste, prononce à la Chambre un véritable réquisitoire contre le gouvernement et demande le rejet de la validation des élections, qui ont donné la majorité à une sorte de bloc national, le « listone », incluant tous les valets du fascisme (65 % des voix), mais où aucun électeur, en fait, n'a été libre de son choix. Le discours, assorti d'une foule de courageuses précisions, dure deux heures : il est écouté en silence par Mussolini, mais il est haché d'interruptions par ses partisans armés, qui remplissent les tribunes et la majeure partie de l'hémicycle. Le 4 juin, Matteotti récidive, attaque cette fois directement le Duce. Le 10 juin suivant, Matteotti ne paraît pas à la Chambre : la preuve est rapidement fournie qu'il a été assassiné, comme d'ailleurs il s'y attendait.

   Dans la vie de Mussolini, le meurtre de Matteotti tient la place de celui de Britannicus par la volonté de Néron. Jusque-là, celui-ci a hésité entre le vice et la vertu, les leçons de ses précepteurs et ses instincts méchants. Après l'assassinat de Britannicus, il n'hésite plus, il devient l'esclave de ses démons. L'incendie de Rome clora une série de crimes comme la dévastation de l'Italie en conséquence de l'alliance avec Hitler.

   Il est inutile de chercher à Mussolini des circonstances atténuantes et de laisser croire qu'il n'a pas directement voulu le meurtre de Matteotti : il en a assez dit pour faire comprendre qu'il le souhaitait. Seuls les détails de l'exécution ont été laissés à l'initiative des tueurs.

   On sait que l'émotion produite par ce crime sur l'opinion fut telle qu'en un instant les fascistes perdirent toute foi en leur pouvoir, désertèrent même les ministères comme le palais Chigi, où ils détenaient tous les postes, dissimulèrent leurs insignes et se terrèrent. Mussolini se vit isolé, vaincu par un coup du sort imprévisible. Il fit démissionner d'office les deux membres de son entourage qu'il jugeait les plus compromis.

   Il avait laissé à la presse jusqu'alors une liberté à peu près complète. Les plus importants journaux s'étaient prononcés contre lui, le Corriere della Sera, La Stampa, Il Mondo de l'ancien ministre libéral Giovanni Amendola et aussi Il Popolo, que créa alors Sturzo, et où le jeune démo-chrétien Giuseppe Donati mènera contre le régime une campagne implacable. C'est ainsi que put être publié le mémoire terriblement accusateur de Cesare Rossi, l'un des sous-ordres limogés par le Duce, dont le roi en décembre 1924 refusa de prendre connaissance, alors que des monarchistes notoires l'en pressaient, sous prétexte qu'il n'y avait pas eu de crise parlementaire lui permettant de nommer un autre Premier ministre. Il faudra attendre juillet 1943 pour qu'il s'y résolve ; mais il sera alors trop tard. Ébranlée le 30 octobre 1922 lorsqu'elle confie à Mussolini le pouvoir, la monarchie s'écroulera le 2 juin 1946, quand la majorité du peuple italien choisira la république.

   Au Sénat, où l'opposition au fascisme a fini par grouper une trentaine de sénateurs, Mussolini a osé déclarer qu'il obéirait si le roi lui demandait sa démission : gageure bien inutile, car il pressentait bien que le souverain ne le ferait pas. Le 3 janvier 1925, il revendique à la Chambre « tout le pouvoir pour tout le fascisme » et inaugure la vraie dictature.

   

Très vite le Duce (Guide) agit en homme seul, intervenant souverainement dans tous les domaines, organisant autour de lui un véritable culte de la personnalité, qui n'ira qu'en s'accroissant. Dès 1929, il recherche le soutien de l'Église et réconcilie, par les accords du Latran, l'État et le Saint-Siège, s'attachant, du même coup, le monde catholique. En 1928, le Duce établit le système de la liste unique et du parti unique, ce qui élimine définitivement toute opposition interne et lui permet de se lancer très vite dans des aventures extérieures, dont l'Éthiopie sera la première étape. Se posant en porte-parole des nations mécontentes du traité de Versailles, il ambitionne ensuite de diriger les puissances qui réviseront les frontières. Ainsi, de 1933 à 1935, il tente un rapprochement avec les démocraties occidentales, puis il inspire le pacte à Quatre, le 7 juin 1933 (Italie, France, Grande-Bretagne, Allemagne), mais ce pacte ne sera pas ratifié. Lors de l'assassinat de Dollfuss par les nazis (juillet 1934), Mussolini mobilise sur le Brenner et, en avril 1935, il constitue avec Londres et Paris le front de Stresa afin d'enrayer l'avancée allemande (en janvier 1935, il a signé un accord franco-italien avec Pierre Laval). Mais l'attaque contre l'Éthiopie (octobre 1935) met fin à la politique de Stresa. Ulcéré par l'hostilité de l'Angleterre, qui entraîne la France, et par les sanctions économiques de la S.D.N., Mussolini achève la guerre coloniale le 5 mai 1936.

   Cette victoire et une intervention commune en Espagne rapprochent Mussolini et Hitler et, le 1er novembre 1936, l'Axe Rome-Berlin est formé ; plus qu'un accord politique et militaire, c'est l'amorce d'un resserrement de liens qui vont devenir de plus en plus étroits entre les deux régimes. Subjugué par la personnalité de Hitler, le Duce désire à tout prix lui plaire. Pour cela, il sacrifie l'Autriche, annexée dès le 11 mars 1938, et la Tchécoslovaquie (septembre 1938). Surtout, il inaugure à l'intérieur même du pays une politique raciale (lois racistes et persécution des juifs). Enfin, il annexe l'Albanie afin de répliquer aux annexions hitlériennes et montre de ce fait qu'il a perdu toute initiative au profit de Hitler.

   Au début de la Seconde Guerre mondiale, Mussolini maintient tout d'abord une position de neutralité, considérant que l'Italie n'est pas prête militairement, mais, le 10 juin 1940, il entre en guerre aux côtés de l'Allemagne nazie, contre la volonté d'une grande partie de son entourage. Son offensive contre la France (10-24 juin 1940) n'est pas glorieuse, et la guerre contre la Grèce est un désastre à partir du 28 octobre 1940. Le Duce essuie de lourdes pertes : les colonies africaines sont perdues, 240 000 soldats sont sur le front de l'Est et des centaines de milliers de travailleurs italiens partent pour l'Allemagne.

   Au fur et à mesure de ces désastres, on s'inquiète, au sein même du mouvement fasciste, de l'obstination du Duce. En fait, celui-ci songe à une paix séparée, mais il n'ose pas s'en ouvrir à Hitler. Des complots se forment et, au cours de la nuit du 24 au 25 juillet 1943, les chefs du parti réunis (Ciano, Grandi, De Bono, etc.) le somment de remettre ses pouvoirs au roi. Celui-ci le fait arrêter dès le lendemain et il est remplacé par Badoglio.

   Interné dans les Abruzzes, Mussolini est délivré par les parachutistes allemands de Skorzeny (12 septembre 1943) et prend la tête, sur l'injonction de Hitler, d'une « République sociale italienne », État fantoche qui s'installe à Salo, en Italie du Nord. Mussolini fait exécuter les chefs fascistes qui l'ont renversé en juillet 1943, et parmi eux son gendre Ciano (janvier 1944). Lors de la déroute hitlérienne, il tente de gagner la Suisse avec une colonne allemande. Arrêté par les partisans à Dongo, près du lac de Côme, il est fusillé le lendemain (28 avril), avec sa maîtresse, Clara Petacci, sur l'ordre du colonel Valerio (28 avril 1945).

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