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Cicéron

en latin Marcus Tullius Cicero

Cicéron
Cicéron

Orateur et homme politique romain (Arpinum 106-Formies 43 avant J.-C.).

Introduction

Un des plus grands noms de la Rome antique, Marcus Tullius Cicero doit cette notoriété à l'étendue et à la variété de son œuvre : des discours d'une brûlante actualité ; une volumineuse correspondance où il commente au jour le jour son action publique, se livre lui-même tout entier, avec ses scrupules, ses incertitudes ; des écrits théoriques où il s'efforce de définir les fondements moraux et métaphysiques de son activité quotidienne. Il est le témoin, l'un des principaux acteurs, il fut enfin l'une des victimes de cette grande mutation qui chez les Romains aboutit alors- pour la première fois, semble-t-il, dans l'histoire humaine- à la constitution d'un État de type moderne, gouverné, administré par des hommes susceptibles de se sentir responsables, voué en principe au bien commun. Enfin, Cicéron est un des hommes de l'Antiquité sur lesquels nous pouvons de façon directe, immédiate, savoir le plus de choses ; en sa personne nous arrivons à voir vivre pendant une trentaine d'années un de nos congénères d'il y a deux mille ans : nous lisons ses lettres, nous entendons sa parole ; c'est une rencontre qu'il n'est pas donné de faire bien souvent.

Premières expériences (106-82 avant J.-C.)

Il est originaire d'Arpinum, petite ville des Volsques, aux confins du pays marse, dans les contreforts de l'Apennin. Depuis 188 avant J.-C., les citoyens d'Arpinum sont Romains de plein droit et participent aux élections de Rome ; mais, si loin malgré tout de la capitale- une centaine de kilomètres-, ils consacrent à leur vie locale une bonne part de leurs activités. Même quand il sera devenu le premier citoyen de Rome, Cicéron se sentira toujours un « provincial », lié de cœur aux intérêts et traditions de la petite bourgeoisie des municipes, un étranger vis-à-vis des grandes familles de la noblesse romaine, mais plein de réserve aussi et parfois désarmé devant l'impulsivité, la versatilité des foules urbaines.

Nous arrivons à entrevoir à travers les propos de son petit-fils la personnalité du grand-père de l'orateur. Un homme à l'ancienne mode, batailleur et processif, lié d'amitié ou en rapports d'estime avec M. Aemilius Scaurus, alors prince du sénat. La famille est de rang équestre, ce qui implique la possession d'une certaine fortune et une respectabilité qui, lors des recensements, rend possible l'inscription parmi les chevaliers romains. À la fin du iie s. avant J.-C., le grand homme d'Arpinum est Marius, homme de guerre remarquable qui vient presque simultanément de débarrasser les Romains des menaces qui pesaient sur leurs villes en Afrique (guerre de Jugurtha) et dans la plaine du Pô (invasion des Cimbres et des Teutons) ; avant de se laisser griser par ses succès et ses ressentiments, se faisant le protagoniste d'une abominable guerre civile, Marius lui aussi a commencé sa carrière dans le sillage de ces Romains éclairés, les Metelli, Scaurus, qui dans une cité divisée par l'assassinat de Caius Gracchus (121 avant J.-C.) essaient de refaire une unité nationale avec les chevaliers, la bourgeoisie des municipes et la partie la plus progressiste du sénat. Il apparaît aujourd'hui, beaucoup mieux qu'on ne le comprenait naguère, que Cicéron dans sa carrière a prolongé des traditions politiques d'origine locale et même familiale ; la connaissance de ces traditions restitue à son action une unité, une continuité qu'on a parfois méconnues.

Le prestige du grand-père- le père, homme malade, semble avoir eu une personnalité moins marquée-, la gloire qui rejaillit sur Arpinum du fait des succès de Marius, des liens de parenté avec quelques-uns des personnages les plus considérés de Rome, la pente qui portait vers le sénat les chevaliers d'origine municipale expliquent les études romaines et les premières ambitions de Cicéron. Techniquement, sa carrière sera celle des personnages qu'il a, tout jeune encore, choisis pour ses modèles, les orateurs M. Antonius et L. Crassus, ceux mêmes qu'il a fait revivre avec tant d'intensité comme interlocuteurs de son De oratore. Hommes qui, d'origine, n'appartiennent à aucun clan, ne peuvent compter sur aucune clientèle héréditaire mais à qui leur autorité morale et leur éloquence ouvrent la voie des magistratures. Hommes nouveaux, comme on les appelait à Rome. Politiquement, ils apportent dans les combinaisons étouffantes d'une démocratie urbaine à son déclin un peu d'air et d'humanité.

Pourtant, lorsqu'il doit se choisir un maître suivant l'usage des apprentis de ce temps, Cicéron (qui a pris la toge virile le 17 mars 90 avant J.-C.) ne s'adresse pas à un orateur mais à un juriste, un très vieil homme, Quintus Mucius Scaevola l'Augure (consul en 117 avant J.-C.), et il confirmera ce choix quand, après la mort de l'Augure, il se fera disciple d'un autre Quintus Mucius Scaevola, juriste lui aussi, et qu'on appelait le Pontife. Cicéron a toujours été féru de droit et il n'a cessé de défendre les études juridiques contre ceux qui les tenaient pour mineures. C'est qu'à cette époque et dans la cité romaine le droit n'est pas ce qu'il est devenu dans nos cultures de plus en plus différenciées en sciences plus spéciales. Il n'est pas affaire seulement de murs mitoyens, de règlements électoraux ou d'arguties constitutionnelles ; il touche à la religion et, comme elle, à toute la vie, tant publique que privée. Cicéron dira un jour qu'il est le lien de toutes les vertus jusqu'aux plus désintéressées. Précisément les Scaevola, dont l'un avait été l'élève du philosophe Panaitios, avaient entrepris de dominer, d'organiser en un corpus l'immense matériel formellement assez incohérent des traditions juridiques romaines. Cela ne pouvait se faire qu'en dégageant des idées maîtresses, des principes. À partir de données très concrètes, sédiments d'une expérience sociale séculaire, une réflexion ainsi menée s'acheminait naturellement vers l'élaboration d'une philosophie politique.

Dans la maison des Scaevola se prolongeaient certains souvenirs de générations plus anciennes. L'Augure avait épousé une fille de C. Laelius, l'ami intime de Scipion Émilien. C'est là que Cicéron a été introduit dans l'admiration de ce grand homme (mort en 129 avant J.-C.), familier de Térence et de Polybe, vainqueur de Carthage et de Numance, un des Romains de l'ancienne République qui, par son humanité, son sens des réalités italiennes, son intuition de la vocation universelle de Rome, l'étendue de sa culture, annonce le mieux l'empereur Auguste. Cicéron en fera le protagoniste de son traité De republica.

La guerre civile, lors des premiers mois de 87 avant J.-C., vient surprendre le jeune Cicéron au milieu de ces études. Guerre absurde, née tout entière de l'ambition déçue du vieux Marius, mais où se compromit sans doute définitivement la cause du sénat, parce que, en défendant l'ordre légal et la survie même du peuple contre un trublion que l'ivrognerie avait fini par rendre fou, les Patres et ceux qui se regroupèrent autour d'eux finirent par prendre figure de conservateurs et d'ennemis du peuple. Tandis que l'armée de Sulla repousse loin des terres grecques et romaines les entreprises sanguinaires de Mithridate, les populares, triomphant dans une Italie vide de troupes, pillent et massacrent. Pendant quatre ans, ils seront les maîtres. Tristes temps, où Cicéron voit égorger les meilleurs de ceux qu'il vénère ; il s'en souviendra toujours avec horreur : l'adversaire futur de Catilina, de César et d'Antoine a fait de bonne heure l'expérience de la tyrannie. À cette date, sa jeunesse, son insignifiance eussent ôté toute signification à des velléités d'opposition politique ; nous voyons même qu'en 83 avant J.-C. il participe à la création d'une colonie marianiste à Capoue. Mais l'essentiel de son soin, il le donne à la lecture et à l'étude. C'est alors qu'il compose son premier ouvrage, un traité de rhétorique où il est surtout question de la diversité des connaissances nécessaires à l'orateur pour qu'il en nourrisse ses discours : on l'appelle pour cette raison le De inventione.

Les grands succès oratoires (82-63 avant J.-C.)

Le retour de Sulla signifie le retour à la vie civilisée (novembre 82 avant J.-C.). Le premier discours de Cicéron, sur une affaire d'héritage, Pro Quinctio, passe sans doute à peu près inaperçu ou ne retient l'attention que de rares connaisseurs. Mais dès le second, Pro Roscio Amerino (80 avant J.-C.), l'orateur s'impose, et c'est le grand succès. Le jeune avocat y parle en effet avec la courageuse indépendance qui est celle du jugement moral et qui fera toujours sa force. Il s'agissait de défendre Sextus Roscius contre un gredin- nul n'en doute- qui avait réussi à s'insinuer dans l'entourage et la confiance de Sulla. D'autres eussent hésité ; mais ils ont peut-être encouragé Cicéron, sûrs précisément de sa loyauté à l'égard de la noblesse et qu'en dénonçant un abus il ne se laisserait pas glisser à dénigrer un régime auquel, pour l'instant, Rome devait la paix.

On s'est étonné qu'après un succès qui ouvrait devant lui les plus belles espérances Cicéron ait brusquement quitté Rome pour entreprendre un voyage en Grèce qui durera deux ans (79-77 avant J.-C.). Il faut l'en croire quand il nous dit que sa santé avait fléchi ; il voyait le moment où ses forces ne suffiraient plus à l'extraordinaire dépense physique entraînée par l'éloquence du type traditionnel. Il est allé en Grèce pour refaire sa santé, pour apprendre auprès de rhéteurs exercés les techniques d'une éloquence plus sobre, mieux adaptée à ses moyens. Il en a profité aussi pour des contacts avec les maîtres de la philosophie vivante, complément indispensable de ses studieuses lectures romaines.

Quand il revient à Rome, il est mûr pour la grande aventure d'une carrière politique. À la fin de 76 avant J.-C., il est élu questeur en résidence à Lilybée, chargé de l'administration financière de la Sicile occidentale. Ces fonctions, si différentes de ce dont il s'était jusqu'alors occupé, paraissent l'avoir amusé : il avait une extraordinaire facilité d'adaptation, appartenant à ces esprits qui sont toujours heureux de faire un peu de bien, de mettre un peu d'ordre, sur quelque plan que ce soit. Il ne se doutait pas que cette excursion sicilienne serait pour lui de si grande conséquence.

Le sort voulut en effet qu'au cours des années suivantes l'administration de l'ensemble de la Sicile échût à un homme rapace et négligent, C. Verrès. Dès novembre 72 avant J.-C., les plaintes commencent à affluer devant le sénat. La conviction des sénateurs fut bientôt faite sur la réalité des faits incriminés. Mais la majorité d'entre eux aurait souhaité éviter un scandale et remettre au successeur de Verrès le soin de réparer les injustices commises. D'autres, au contraire, pensaient qu'en dépit de leur bonne volonté les sénateurs n'arriveraient jamais à prendre sur eux de condamner l'un des leurs : il fallait les décharger de ce pouvoir exorbitant et les mêler dans les jurys à des citoyens issus d'autres classes. Chacun savait que c'était l'opinion des deux hommes qui devaient être consuls en 70 avant J.-C., Pompée et Crassus. C'est dans ce contexte politique que les Siciliens, désespérant d'obtenir justice par eux-mêmes, se souvinrent du questeur si honnête qu'ils avaient connu quelques années auparavant.

Cicéron se chargea de leurs intérêts, comme il s'était chargé de ceux de Roscius, avec sa spontanéité coutumière. Il était heureux de défendre une cause juste ; il avait conscience, lui, sénateur plaidant devant les sénateurs, de défendre l'honneur de son ordre, compromis aussi bien par la lâche indulgence d'un grand nombre que par les égarements d'un seul. Les prolongements politiques du procès n'étaient pas pour lui déplaire. Homme d'espérance, il ne pensait pas que les lois d'exception instituées par Sulla pour concentrer tout le pouvoir aux mains du sénat dussent indéfiniment rester en vigueur. Il imaginait une république plus saine, sans doute, qu'elle n'était vraiment. Il n'avait jamais aimé les castes trop restreintes ; il pensait que ce serait un bien pour tous si cette classe équestre dans laquelle il était né pouvait être associée de plus près aux responsabilités de l'État. De fait, quelques mois plus tard, une réforme judiciaire fut instituée, mais la condamnation et l'exil de Verrès avaient sauvé l'honneur de la justice sénatoriale.

Pour un homme politique du caractère de Cicéron, c'est une épreuve redoutable que de tomber dans une situation où l'on doit, coûte que coûte, défendre telles qu'elles sont les institutions qu'on tient pour indispensables. Cicéron était de ceux qui spontanément se donnent tort à eux-mêmes et à ceux qu'ils aiment, avouent leurs faiblesses et leurs fautes. Ses principaux actes politiques avaient été pour critiquer le régime sullanien, l'omnipotence du sénat ; alors que tous ses sentiments, sa manière d'être même le liaient aux classes responsables, on aurait pu le prendre pour un faux frère, un démocrate masqué. Et il est bien vrai que dans le procès de Verrès en particulier les dénonciations qu'il avait faites d'abus scandaleux pouvaient affaiblir le prestige du sénat. Parmi ceux qui l'applaudissaient, beaucoup songeaient à se servir de lui, de sa générosité, non pas afin de corriger des abus dont ils n'avaient cure, mais pour semer le trouble, discréditer un régime, prendre eux-mêmes le pouvoir. Cicéron en eut un jour brusquement la révélation ; il sut alors se retourner, faire face vaillamment, se défendre, défendre l'État à fond : ce fut l'affaire de Catilina, si importante dans le décours des dernières années de la République et qui marqua, dans la carrière de Cicéron, une inflexion décisive.

En 70 avant J.-C., on avait cru revenir heureusement aux traditions républicaines en restituant le tribunat de la plèbe, jadis supprimé par Sulla. Autour de cette magistrature devenue totalement anachronique dans une cité où depuis des siècles toute distinction avait été effacée entre le patriciat et la plèbe, un nouveau parti démocratique se constituait progressivement ; son programme était resté le même qu'au temps des Gracques : abolition des dettes, partage des terres, c'est-à-dire attribution arbitraire, à des citadins pauvres, de terres dont on dépouillait en fait les exploitants locaux, Italiens et provinciaux. L'âme du parti était un neveu de Marius, Jules César ; mais, en attendant mieux, on poussait en avant un aristocrate déchu, criblé de dettes, L. Sergius Catilina (108-62 avant J.-C.). En 64 avant J.-C., il parut possible de le hisser au consulat (pour 63 avant J.-C.), mais Cicéron fut élu, contre lui. Les populares essayèrent d'abord de prendre leur revanche sur le plan politique en embarrassant le nouveau consul dans des querelles rétrospectives (procès de C. Rabirius) ou dans des affaires de corruption électorale (procès de Murena), puis ils déposèrent un projet de loi agraire dont on espérait bien faire le principe d'une brouille entre le peuple et lui. Cicéron déjoua ces astuces avec l'aisance et l'autorité que lui donnaient son prestige d'orateur et son indépendance d'esprit.

En juillet 63 avant J.-C., Catilina décida de recourir aux grands moyens, insurrection armée, émeutes, assassinats ; des incendies simultanément allumés dans tous les coins de Rome créeraient une panique favorable à la réalisation du dessein des conjurés. Ils avaient des intelligences dans beaucoup de milieux. Cicéron se conduisit alors avec le savoir-faire d'un avocat habitué à rassembler des renseignements. Il sut reconnaître l'importance de ce que d'autres eussent dédaigné comme vaines rumeurs. Jetant dans la balance le poids de sa parole, il réveilla, convainquit ses auditeurs. Les discours (les Catilinaires) qu'il prononça en ces circonstances (novembre-décembre 63 avant J.-C.) devant le peuple et le sénat sont des chefs-d'œuvre d'adresse politique ; Catilina, désemparé par une violence verbale presque torrentielle, perdit pied, quitta Rome où il eût été, faute de preuves positives, à peu près inviolable et signa l'aveu de son crime en rejoignant en Etrurie une armée insurrectionnelle. Quelques jours plus tard, les principaux de ses complices restés à Rome se trahirent eux-mêmes par l'envoi de messages imprudents. Le sénat confia à Cicéron mission de défendre la République ; Cicéron les fit exécuter. C'était sans doute outrepasser la limite des pouvoirs que la tradition romaine attribuait à un consul ; quand il sortit de charge, Cicéron, invité, selon l'usage, à jurer qu'il n'avait en rien attenté aux lois de la cité, préféra jurer qu'il avait sauvé la République. Fière parole, qu'il paya un peu plus tard (en 58-57 avant J.-C.) de dix-huit mois d'exil.

Pourtant, la fermeté de Cicéron venait de procurer à Rome quinze ans de paix civile. Le parti populaire, sous la forme révolutionnaire qu'il avait connue depuis les Gracques, était définitivement enterré. César n'en reprendra quelque chose que quinze ans plus tard, en 49 avant J.-C., mais agissant en son nom propre, sans plus se réclamer d'un parti, et en ouvrant une nouvelle ère de guerres civiles.

L'époque de la réflexion (63-49 avant J.-C.)

Cicéron a toujours considéré l'année de son consulat comme une année très importante de l'histoire de son pays, et comme le sommet de sa destinée personnelle. Il avait raison. Mais ce fut aussi le terme de sa carrière politique : dans l'époque qui commence ensuite, il n'a plus sa place. Il pouvait se faire entendre dans une assemblée, voire dans des assemblées très différentes, peuple, sénat, jurés, tribunaux : il inspirait confiance, il entraînait ses auditeurs par sa générosité et sa conviction. Les vingt années qui ont suivi le retour de Sulla étaient en somme favorables à une action de ce style. Mais à partir de 63 avant J.-C., dans une cité où s'affrontent deux ou trois hommes sourds à toute autre voix que celle du lucre ou de l'ambition, il est désarmé, parce qu'il n'a pas de clientèle à lui, pas d'armée, et qu'il est, relativement aux autres protagonistes, pauvre. Entre un Crassus fort de son incalculable richesse, un Pompée auréolé de ses victoires en Asie, un César qu'appuiera bientôt l'armée des Gaules, il ne peut presque plus rien. Pour ces hommes qui essaieront naturellement de s'accorder, en attendant, chacun, le moment de dévorer l'autre, il est le gêneur, l'irréductible, celui qui refuse d'entrer dans le jeu.

Il aurait pu renoncer à toute vie politique. Il ne l'a pas fait parce qu'il tenait à ses idées, parce que de loin en loin un succès oratoire, des manifestations populaires de fidélité lui donnaient l'impression que sa vie n'était pas complètement finie. Là encore, il voyait juste, tout en s'exagérant sans doute un peu ses possibilités d'action. Les attentions de Pompée, de César à son endroit montrent bien que les plus puissants ne tenaient pas à l'avoir trop visiblement contre eux. D'ailleurs, il n'arrivait pas à concevoir qu'ils étaient en réalité ennemis de toutes les valeurs auxquelles lui-même il tenait. Il admirait certaines parts de leur œuvre et notamment ces grandes entreprises de conquête qui, en Asie, en Gaule, faisaient tant pour la gloire du nom romain. Parfois, il se demandait si, laissant à ces hommes de proie le devant de la scène, il ne pourrait pas les inspirer, guider leurs entreprises.

Une attitude de ce genre ne peut être au principe d'un comportement politique bien rectiligne. Cicéron fait parfois ce qu'on croit qu'il ne fera pas. Il a soutenu habituellement Pompée, le moins dangereux ; il n'a jamais rompu avec César ; souvent il s'est reproché de chanter des palinodies. Au moment où il s'engage publiquement d'un côté, nous voyons dans ses lettres que son cœur penche en fait pour l'autre. Rien de vil dans tout cela ; mais des alternatives d'espoir, de nonchalance ou de découragement, une certaine capacité de se griser, à demi consciemment, de ses propres paroles. Sa vanité, tant brocardée par les modernes, nous apparaîtrait sous un jour différent si nous reconnaissions qu'elle témoigne, d'une certaine manière, pour les valeurs spirituelles qu'il a conscience de représenter (raisonner, avoir raison, persuader) face aux tenants du droit de l'épée. Cicéron était aussi très impressionnable, de ceux qui gardent indéfiniment leur aversion à ceux qui les ont personnellement blessés, comme ils restent fidèles d'ailleurs à ceux qui, dans une passe critique, leur ont marqué de l'amitié. De là des invectives furibondes, souvent injustes, à l'égard des responsables de son exil (Clodius, Pison) ou l'exaltation d'amis assez médiocres comme P. Sestius ou Milon.

Dans ces années d'une lutte inégale, le meilleur de son activité est donné à la composition d'œuvres de réflexion, le De oratore (55 avant J.-C.), le De republica (54-51 avant J.-C.), le De legibus (52 avant J.-C.), auxquelles on joindra le discours Pro Sestio (56 avant J.-C.).

Les ouvrages théoriques de Cicéron se présentent ordinairement sous la forme d'entretiens dialogués. Cicéron, sans nul doute, a voulu rappeler Platon, mais sa formule est plutôt celle qu'avaient mise en œuvre les successeurs d'Aristote et les philosophes de la Nouvelle Académie. Il s'agit de conférences entre des personnages particulièrement qualifiés et derrière lesquels l'auteur s'efface. Point de Socrate ici qui domine de haut ses interlocuteurs ; quand l'œuvre s'achève, on ne peut pas toujours dire qu'une thèse a été établie, mais le problème dont on a débattu a été élargi, il est mieux éclairé ; à chaque lecteur, s'il le peut, d'aller un peu plus loin. Les personnages mis en scène sont assurément moins primesautiers que ceux des dialogues platoniciens, mais ils ne sont pas moins vrais. Cicéron nous introduit dans une société hautement civilisée, où même entre amis la conversation garde toujours une certaine tenue, où l'on n'hésite pas à exposer un peu longuement sa pensée parce qu'on sait le partenaire capable de la suivre sans ennui ni fatigue. Il a déployé beaucoup d'art pour donner à chacun son visage personnel ; il eût d'ailleurs été surprenant que l'orateur, si habile à portraiturer amis et ennemis, clients et comparses, manquât ici de sens psychologique.

Presque tous ces livres ont été écrits très vite, comme peut le faire un praticien de la parole publique mais aussi un homme dont la vie intérieure est d'une extraordinaire richesse et qui vit constamment en dialogue avec lui-même. Certaines pages semblent reprises d'un auteur plus ancien, un classique de la philosophie ou un des maîtres de la génération précédente. Mais, quand une comparaison est possible entre Cicéron et telle de ses sources présumées, il apparaît presque toujours combien on s'égarerait en faisant de lui un élève docile ou un adaptateur indifférent. On ne comprend vraiment ces livres qu'à partir du moment où l'on discerne pourquoi Cicéron a eu envie de les écrire ; ils se rapportent à des problèmes que son action, son expérience politique ont suscités devant lui. Ce n'est pas d'une tradition d'école qu'il reçoit l'objet de ses recherches ; la référence aux sources doctrinales ne vient qu'en un second temps.

Le cas est particulièrement net pour le De oratore. L'ouvrage contient des pans entiers dont on retrouve l'équivalent chez les Rhetores graeci. Mais un théoricien de l'art du bien-dire, un vrai pédagogue, comme voulut être Quintilien, serait mieux ordonné, plus aisément exploitable. À prendre l'œuvre comme un traité de rhétorique, on ne peut manquer de penser que Cicéron nous égare dans l'immensité d'un programme sans limites. Son orateur idéal paraît l'idéal même de l'homme complet, et alors pourquoi avoir choisi de l'appeler orateur plutôt que légiste ou philosophe ? C'est qu'il a essayé de décrire ici le type d'homme qu'il voulait être, un homme dont la vocation, certes, est bien universelle, mais dont le seul instrument pour agir est la parole ; il appellera donc son livre De l'orateur. Cette perspective, très personnelle, explique également certaines lacunes : il existe dans la tradition platonicienne une critique de l'éloquence, indifférente à la vérité, dispensatrice d'opinions, souvent maîtresse d'erreur et corruptrice ; seul le philosophe qui renonce à vouloir plaire mérite d'être cru. Cette problématique est à peu près étrangère à Cicéron. C'est que, dans la Rome où il réfléchit, les périls viennent d'ailleurs, de l'or, du prestige militaire ; le seul contrepoids possible, c'est l'éloquence précisément, l'éloquence qui, aux yeux de Cicéron, s'incarne en un Cicéron sûr de l'honnêteté de son cœur. Le problème du démagogue à la mode athénienne n'existe pas pour lui.

La République de Platon était une utopie conduite d'une manière déductive à partir d'une anthropologie ; la société y est évoquée comme une projection agrandie, une illustration de ce qui est dans l'homme. La République de Cicéron est une réflexion sur l'histoire romaine ; elle met en scène Scipion Émilien dialoguant avec des amis, en 129 avant J.-C., à une date où Cicéron lui-même n'était pas encore né. La restitution certes n'est pas pure fantaisie ; mais, entre un passé admiré et les problèmes actuels, une piété intelligente a tissé tant de liens qu'on ne sait plus très bien qui parle, des gens d'autrefois ou de l'homme d'aujourd'hui. S'inspirant de l'exemple d'Émilien, Cicéron y définit les caractères d'un nouveau type d'homme d'État : à l'intérieur du corps uni des sénateurs et des chevaliers, il faut qu'apparaissent des principes (les premiers), peut-être un princeps, dont l'autorité réduirait les antagonismes de classes et de personnes, cimenterait l'entente de tous. Hors de toute magistrature définie, sans pouvoirs réguliers, par leur seule autorité personnelle. Sans de tels hommes, ou un tel homme, les forces de division l'emportent inévitablement. Cicéron n'a sans doute jamais cru qu'il pouvait, lui seul, tenir ce rôle ; à Rome, l'autorité, même morale, suppose un prestige militaire qu'il n'a jamais eu. Mais il a dû penser un moment que Pompée pourrait être ce rassembleur, cette clé de voûte de la cité. En fait, l'homme, pas assez intelligent, lui manqua, et ce fut l'échec des espérances de Cicéron, comme la fin de la république. Pour que quelque chose puisse renaître à Rome, il faudra attendre que l'emploi, à peu près tel que l'avait conçu Cicéron, trouve un jour son titulaire : ce devait être l'empereur Auguste.

Assurément, le personnage d'un princeps dans un régime organisé en classes (peuple, chevaliers, sénat) aboutit à les dévaluer quelque peu. La pensée de Cicéron dépasse les cadres de la république sénatoriale à un moment, il faut bien le dire, où le sénat, désemparé par la montée des généraux, n'est plus à la hauteur de sa tâche. La théorie de cette nouvelle république est faite dans le Pro Sestio : l'assiette de l'État n'est plus, comme au temps des Verrines, ou des Catilinaires, la Concordia ordinum, l'entente des sénateurs et des chevaliers, mais « l'accord de tous les gens de bien », consensus bonorum omnium. On peut trouver que la définition de ces boni viri est parfois un peu vague. Mais le vague n'est sans doute que dans les mots ; dans la réalité, ils formaient un ensemble suffisamment concret et reconnaissable pour que ses adversaires le désignent comme une caste (nationem). Comme il arrive si souvent dans les périodes troublées, les gens sérieux, les hommes de caractère émergeaient, se faisaient reconnaître les uns des autres, au-delà de toute définition sociologique et idéologique.

Les derniers combats (49-43 avant J.-C.)

Mais, dans une république sans tête, la paix de la cité n'est jamais que précaire. En marge des efforts de Cicéron, Pompée (qui lui échappe, même quand il feint de vouloir s'appuyer sur le sénat) et César (qui pousse son jeu à peu près seul, comptant sur sa seule armée) se laissent acculer, au terme d'intrigues incohérentes et aveugles, à une guerre de grande envergure. En janvier 49 avant J.-C., César franchit le Rubicon ; il entre dans Rome les armes à la main. Pompée se retire en Grèce pour épargner la guerre à l'Italie, pour attirer César loin de ses bases et l'affaiblir. Cicéron, avec la plus grande part du sénat, s'est joint à lui. Le plan stratégique pouvait réussir ; une bataille unique, dans la plaine de Pharsale en Thessalie, le fit s'effondrer d'un seul coup (48 avant J.-C.).

Cicéron était à Thessalonique quand lui parvint la nouvelle du désastre. Deux mois plus tard, bravant les ordonnances équivoques et cauteleuses de César, il rentrait en Italie. Au péril de sa vie, certes, mais comptant qu'on n'oserait pas le faire tuer. En octobre 47 avant J.-C., il était revenu à Rome.

L'optimisme, comme si souvent chez lui, avait repris le dessus. Fort de ce qui lui restait d'autorité morale, il semble avoir conçu le dessein de « réconcilier » avec César le plus grand nombre possible des hommes du parti que Pompée avait entraîné dans sa défaite. Ainsi, le vide politique dans lequel le dictateur songeait à établir son pouvoir absolu eût été rapidement comblé, et les périls de tyrannie, contenus. Cette politique fit long feu, et Cicéron s'en aperçut bien vite : César n'était pas homme à se laisser investir. Nous pouvons lire deux discours prononcés à la fin de 46 avant J.-C., le Pro Marcello, le Pro Q. Ligario. Ce sont des textes étranges : on a beau se dire que sous certains régimes tous les moyens sont bons qui peuvent soustraire un accusé à la rancune d'un maître tout-puissant ; on a beau se dire que le meilleur moyen de désarmer un dictateur peut être de faire devant lui l'éloge de sa clémence pour l'obliger à se montrer ressemblant au portrait, ces discours laissent une impression de malaise, surtout quand on lit dans la correspondance ce qu'étaient les véritables sentiments de l'orateur. À la décharge de Cicéron, il faut dire qu'en 46-45 avant J.-C. d'autres malheurs fondent sur lui ; après trente ans de mariage, il se sépare de sa femme pour convoler avec une jeunesse, aux sourires attristés de tous ses amis ; trois mois plus tard, il perd une fille tendrement aimée. Le vieil homme a l'impression que de sa vie ne restent plus que des décombres. Jamais il ne s'est senti si seul et si inutile.

Comme il avait déjà fait après son exil, il se tourne une seconde fois vers la philosophie pour y retrouver assurance et consistance. Mais ce ne sont plus tout à fait les mêmes problèmes qui le requièrent ; la politique y cède le pas à la morale et à la métaphysique. Il écrit coup sur coup trois œuvres maîtresses : sur les fins de l'action humaine (De finibus) ; sur les devoirs (De officiis) ; sur le bonheur et l'immortalité de l'âme (Tusculanae Disputationes). Œuvres littérairement inférieures à celles de la première période. On ne peut échapper à l'impression que Cicéron se hâte de mettre de l'ordre dans ses idées, transcrivant des pages entières d'auteurs où il croit découvrir ce qu'il cherche, visant surtout, pour les points essentiels, à établir des certitudes ; d'où une obstination têtue, et qui semble ne pas reculer devant le sophisme, pour tenir avec les stoïciens les plus extrémistes que la vertu suffit à faire le bonheur de l'homme ou, au-delà même des affirmations platoniciennes, que l'âme est sûrement immortelle. On comprend bien qu'à ce moment de sa vie de tels problèmes n'ont pas seulement pour lui un intérêt académique. De même les problèmes religieux : trois livres sur la nature des dieux, deux sur la divination ; le point capital est de savoir s'il existe une Providence, si les dieux s'occupent des hommes. En ces domaines, les curiosités de Cicéron, ou ses inquiétudes, se sont éveillées un peu tard ; il ne peut donc nourrir ces traités de la riche expérience intérieure qui le rend souvent si profond quand il parle de la morale, ou du fondement du droit, ou de l'essence du lien social. On le trouve ici superficiel assez souvent et un peu scolaire. Sachons lui gré cependant d'avoir écrit les seuls traités de théologie que nous ait laissés l'Antiquité classique ; pour l'histoire des idées, pour l'histoire des religions, ils constituent un trésor de documents presque inépuisable.

C'est encore dans ces temps douloureux que Cicéron- telle était sa gaieté, sa vitalité foncière- a écrit, pour deux petits traités, l'un sur la vieillesse et l'autre sur l'amitié, ses pages les plus lumineuses et les plus sereines. Ce n'est pas sans raison qu'on les proposait jadis aux enfants, au début de leurs études, comme le visage le plus souriant de la sagesse antique. Le De amicitia a d'autres titres à notre attention : transposée en théorie du pur amour, la thèse cicéronienne d'une amitié désintéressée qui ne se propose d'autre fin qu'une communication spirituelle et le resserrement d'un lien de nature a exercé sur le Moyen Âge et, à travers les docteurs médiévaux, sur la pensée moderne, une influence considérable.

Pourtant, le vieil homme ne devait pas mourir dans son cabinet la plume à la main. L'assassinat de César en plein sénat, le 15 mars 44 avant J.-C., lui avait brusquement rendu tous ses espoirs ; ses lettres, ses discours contre Antoine (les Philippiques, ainsi nommées en souvenir des invectives de Démosthène contre Philippe de Macédoine) nous permettent de suivre, presque jour par jour, une année d'activité intense où il essaie successivement toutes les voies du salut. D'abord le rétablissement de la république par la réconciliation du parti césarien (Antoine notamment) avec le sénat. Puis, quand la tâche se montre impossible, il essaie d'isoler Antoine, de tourner contre lui le jeune Octave, héritier et neveu du dictateur. Hésitations, espoirs, fureurs, tentations lancinantes de partir pour la Grèce afin de tout oublier, mais en définitive un engagement plus héroïque encore qu'au temps de Catilina. Comme finalement la cause qu'il défendait a été vaincue, on s'accorde à penser qu'il a pour l'heure manqué de jugement politique ; peut-être, dans le droit fil de toute sa vie, a-t-il, ce faisant, témoigné pour la réalité de valeurs d'un autre ordre.

En novembre 43 avant J.-C., Octave et Antoine, se sentant conjointement menacés par le rassemblement des armées que Brutus et Cassius levaient en Macédoine et en Asie, décidèrent de s'allier. Avant de quitter l'Italie pour aller affronter leurs adversaires, ils voulurent faire place nette. Des listes furent dressées de ceux qu'ils tenaient pour susceptibles de les inquiéter. Cicéron n'y fut pas oublié. Il s'attendait un peu à cette fin. Une fois de plus, il songea à partir ; il s'embarqua, mais ne put supporter en pareilles circonstances de voir disparaître à ses yeux « la terre de cette patrie qu'il avait plusieurs fois sauvée ». Le navire revint à la côte. On n'était pas allé bien loin, jusqu'à Gaète. Les assassins dépêchés par les triumvirs le rejoignirent aisément, le 7 décembre 43 avant J.-C. La tradition rapporte qu'Antoine fit exposer sur la tribune du Forum sa tête et ses mains sanglantes.