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Domination culturelle, économique, militaire, etc., d'un État ou d'un groupe d'États sur un autre État ou groupe d'États.

L'usage du mot révèle en réalité deux sens très différents. Dans son usage technique, « impérialisme » désigne simplement toute politique de conquête en vue de construire un empire. Dans son usage idéologique, « impérialisme » désigne une théorie qui se veut interprétation globale du monde contemporain, de ses conflits et de ses tendances.
Par définition, on entend par empire toute unité politique construite autour d'un pôle conquérant et rassemblant sous sa domination des peuples jusque-là indépendants ou de composition ethnique différente. On parlera d'empires égyptien, assyrien, macédonien, romain, chinois, mongol, russe, etc. Par-delà la diversité des temps, des lieux et des civilisations, ces empires présentent quelques traits communs. Fondée sur la conquête, leur assise est fondamentalement militaire, c'est-à-dire que l'élite dirigeante est, du moins à ses débuts, avant tout composée de guerriers. Du fait de la nécessité d'administrer de vastes espaces et des peuples divers, la stabilisation qui suit la conquête tend à développer une bureaucratie d'État : des scribes et des lettres s'agrègent à l'élite dirigeante. Enfin, l'expérience prouve que les peuples conquis ne perdent jamais le souvenir de leur indépendance ni de la violence qui leur a été faite : dès que le conquérant s'affaiblit ou relâche sa vigilance, des insurrections explosent ; il peut même arriver que l'empire se désintègre purement et simplement (empires mésopotamiens, Empire romain d'Occident, empires carolingien, mongol, ottoman, etc.). L'empire constitue ainsi un ensemble politique instable, sans cesse guetté par les convoitises extérieures, les menaces de sécession et les courants centrifuges.
Si l'impérialisme, ainsi entendu, est d'abord la projection vers l'extérieur de la puissance et de la volonté de puissance d'une entité politique, il représente aussi un des facteurs les plus puissants du changement historique. Par la conquête, il détruit des genres de vie et des organisations sociales, et, pour peu que le modèle qu'il propose soit tentant, il ouvre une immense carrière à la civilisation dont il se réclame. Alexandre le Grand a étendu l'hellénisme à l'ensemble du bassin oriental de la Méditerranée et au Proche-Orient jusqu'à l'Indus ; Rome l'a porté dans le bassin occidental, lui a acquis une partie du continent jusqu'à l'Écosse, jusqu'au Rhin et au Danube. De même, l'expansion coloniale européenne à partir du XVIe s., et surtout au XIXe s., a étendu le modèle européen de civilisation à l'ensemble de la planète. Il arrive, par conséquent, qu'un empire survive indéfiniment à sa dissolution, par l'intermédiaire des modèles qu'il continue à offrir à l'imitation des peuples jadis asservis.
Dans la tradition et la critique marxistes s'est développée une théorie aux ramifications multiples, qui se veut interprétation globale du capitalisme et de l'histoire contemporaine. À vrai dire, il convient de distinguer entre deux versions, substantiellement différentes, de la théorie, l'une née avant 1914 et l'autre développée à partir de 1945.
Avant 1914, à l'initiative de l'Anglais John Atkinson Hobson (1858-1940), relayé par Rudolf Hilferding, Rosa Luxemburg et Lénine, la théorie se présente comme une tentative pour résoudre les difficultés théoriques nées de l'insuffisance des prévisions marxistes concernant le fonctionnement du capitalisme. On sait que pour Marx, du moins selon certaines interprétations, le système capitaliste souffrait de deux vices insurmontables de fonctionnement. D'une part, la logique du système tend à remplacer peu à peu le travail humain par des machines et à rejeter hors du système une fraction croissante des travailleurs ; de ce fait, par les nécessités de ses mécanismes, le système capitaliste tend à produire une minorité de plus en plus riche et une majorité de plus en plus pauvre. C'est la thèse de la paupérisation, dont les révolutionnaires pensaient qu'elle amènerait inéluctablement un soulèvement des masses appauvries et la destruction du capitalisme au profit du socialisme. D'autre part, le capitalisme était condamné à terme pour des raisons économiques intrinsèques. En effet, le moteur du système, sa raison d'être, est le profit. Or, le profit est la différence, annexée par le capitaliste, entre ce qu'il donne au travailleur pour subvenir à ses besoins ainsi qu'à ceux de sa famille (ce que Marx appelle le capital variable V) et la quantité de valeur produite par l'ouvrier dans son travail. Cette différence, Marx l'appelle la plus-value P. Un troisième élément intervient dans la détermination de la valeur du produit, le capital constant C, c'est-à-dire les bâtiments, machines, matières premières et frais divers engagés pour mettre en œuvre le travail vivant. La valeur totale du produit est donc donnée par la formule : C+V+P, où P représente le profit du capital. Quant au taux du profit, il est représenté par la formule
. Or, du fait du progrès technique, C ne cesse d'augmenter, alors que V (le nombre des travailleurs, compte tenu de l'intensité de l'exploitation dont ils sont victimes) ne cesse de baisser. Cette baisse tendancielle du taux de profit finira par paralyser le système, par la perte de sa raison d'être.
Selon cette interprétation, le système se trouvait condamné à terme, aussi bien parce qu'il produisait toujours plus de misère pour les pauvres et moins de richesse pour les riches. Or, les faits, à la fin du XIXe s., ne répondaient pas aux prévisions : le niveau de vie des travailleurs augmentait incontestablement, et les profits se maintenaient. Cette situation inconfortable requérait une réélaboration théorique. Les uns – le plus célèbre fut Eduard Bernstein – pensaient que l'interprétation catastrophiste du capitalisme était tout simplement fausse et qu'il convenait de mettre à profit les mécanismes parlementaires et légaux pour parvenir au pouvoir et injecter au système social des doses progressives de socialisme. Les autres, maintenant le projet révolutionnaire, se devaient de résoudre théoriquement la difficulté. Cette réponse est, en propre, la théorie de l'impérialisme.
On pouvait, en effet, résoudre la difficulté en tenant compte de deux faits majeurs. D'une part, le XIXe s. est caractérisé par une nouvelle et décisive expansion des Européens hors d'Europe, par la grande vague de colonisation, qui trouve sa consécration à la conférence de Berlin de 1884-1885. D'autre part – en conformité avec les indications de Marx –, on assistait à une concentration du capital entre les mains des banquiers. La solution consistait à lier les deux phénomènes. Il suffisait de montrer que l'extension constante du capital bancaire dégageait en permanence des surplus disponibles et que les pays de vieux capitalisme ne pouvaient plus les absorber ; que l'expansion coloniale permettait au capitalisme de trouver un second souffle en lui procurant de nouvelles occasions d'investir, d'acheter des matières premières et d'écouler des produits finis. Ainsi, la première version de la théorie de l'impérialisme est simultanément une théorie de la concentration du capital et de l'expansion coloniale.
Sur quoi vient se greffer un troisième aspect. Du fait que l'expansion coloniale est la seule issue qui reste au capitalisme s'il veut survivre, il est vital pour chaque pays de se doter d'une sphère économique extérieure. Or, le monde est fini, si bien que la part de chacun est prise sur celle des autres. Un partage du monde entre les puissances capitalistes est donc nécessaire. Selon quel principe ? Celui de la force. À chaque moment, le partage du monde reflète le rapport des forces entre puissances capitalistes. Or, ce rapport des forces est nécessairement instable, tel pays pouvant connaître un essor plus rapide, tel autre entrer en décadence, un troisième apparaître sur la scène après que le premier partage a été réalisé. Il est donc inéluctable que de temps à autre un nouveau partage du monde intervienne, plus conforme aux données présentes du rapport des forces. Il est évident que cette nouvelle « donne » ne pourra se faire par négociations et compromis : elle se fera selon la sentence des armes. Ainsi, la théorie de l'impérialisme débouche sur une théorie de la guerre entre puissances capitalistes.
L'impérialisme, qui se voulait solution des contradictions du capitalisme, n'est qu'un palliatif provisoire. Bien plus, il introduit de nouvelles contradictions. Les profits en provenance des colonies ont permis d'arrêter la paupérisation des masses métropolitaines, en leur donnant quelques miettes en pâture, mais cette échappatoire n'aura qu'un temps, car les peuples colonisés se soulèveront. Les investissements et les marchés coloniaux permettent de maintenir les profits, mais au prix de guerres générales récurrentes. C'est ici que gît la contradiction suprême, car les peuples, exaspérés et épuisés par la guerre, se rebelleront, et la révolution sera à l'ordre du jour, par un biais qui n'avait pas été prévu. Lénine, dans son génie de politicien, fut le plus prompt à saisir les possibilités stratégiques et tactiques que l'état de guerre pouvait offrir à des révolutionnaires décidés. De fait, la guerre va frapper à mort le régime tsariste et ouvrir la voie à l'aventure bolchevique.
Selon les auteurs, tel ou tel point de la théorie se trouve plus ou moins valorisé. Rudolf Hilferding insiste surtout sur la concentration des capitaux et le remplacement du capital industriel par le capital financier, c'est-à-dire la victoire des banquiers sur les entrepreneurs. Rosa Luxemburg montre que le capitalisme ne peut grandir sans dégager, à la fin de chaque exercice, un surplus qui doit être exporté parce qu'il ne peut pas trouver preneur sur le marché intérieur. Trotski insiste longuement sur la contradiction entre les forces de production, dont le niveau suppose une extension planétaire, et les rapports de production, étriqués dans leur cadre national : cette contradiction ne peut susciter que les crises et le sous-emploi systématique des capacités productives de la société.
Le monde issu de la Seconde Guerre mondiale a rendu indispensable d'introduire des modifications substantielles dans ce schéma général. Le système diplomatico-stratégique qui en est issu, organisé en fonction de deux pôles antagonistes, a rendu improbable un conflit entre les pays constituant le « camp impérialiste » ; or, si l'on ne peut plus prédire des guerres entre les États-Unis, l'Allemagne, l'Angleterre, la France, un élément essentiel de la théorie s'effondre. L'après-guerre a connu une dissolution rapide des empires coloniaux, mais les métropoles n'ont pas engagé à défendre leurs possessions l'énergie que l'on eût attendu d'elles s'il s'était agi d'une question de vie ou de mort. Bien plus, l'Occident a connu deux décennies de croissance économique accélérée et continue, hormis quelques récessions passagères et superficielles. Enfin, il est pour le moins paradoxal d'accorder un brevet d'anti-impérialisme au premier pays socialiste, l'U.R.S.S. qui, au lendemain du conflit, élargit sa sphère d'influence.
Il est bien difficile d'interpréter le système international à l'aide du schéma antérieur ; il ne pouvait rendre compte de sa structure bipolaire et, depuis un certain temps, pluripolaire avec l'accession de la Chine, du Japon et de l'Europe au rang de parties prenantes indépendantes au jeu international.
Ces circonstances nouvelles ont entraîné non pas l'abandon de la théorie, mais son aménagement selon des modalités diverses. Les uns s'attachent au seul élément traditionnel qui tienne encore, à savoir la concentration du capitalisme. Il est de fait que les capitaux nécessaires à l'édification d'une entreprise n'ont cessé de croître, ainsi que le marché nécessaire pour rentabiliser la production. D'où l'apparition d'entreprises géantes, qui essaiment des filiales à travers le monde. On parle de monopoles ou de capitalisme monopoliste. Dans un deuxième temps, on montre que ces monopoles, pour défendre leurs intérêts, investissent les pouvoirs publics et s'entendent avec les autorités militaires : ils finissent par dominer entièrement les rouages de l'État et par dicter leur volonté. Autrement dit, cette version de la théorie contemporaine de l'impérialisme tente d'expliquer la politique du monde occidental, celle notamment des États-Unis, par les intérêts des capitalistes. Elle culmine dans la dénonciation véhémente du « complexe militaro-industriel », c'est-à-dire de la liaison intime entre les visées militaires et les intérêts de l'industrie des armements, auprès de qui les gouvernants viendraient prendre leurs ordres.
Il convient de remarquer le retournement complet effectué par la théorie depuis ses origines. Alors que le centre de gravité de l'histoire était situé en Occident et que la classe ouvrière occidentale était porteuse de l'avenir, le centre de gravité est déplacé en Asie, en Afrique, en Amérique latine, et c'est à leurs masses affamées qu'est confié le soin d'instaurer un monde meilleur.
On notera que les avatars de la théorie de l'impérialisme sont tributaires des avatars du système international. La première formulation s'accordait à un système dominé par l'Europe occidentale ; la deuxième se modelait tant bien que mal sur le monde bipolaire issu de la Seconde Guerre mondiale. Avec la disparition du duopole américano-soviétique, la théorie devrait recevoir une formulation nouvelle dont on ne peut encore qu'esquisser les contours.
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