Mot espagnol utilisé par les historiens pour désigner la reconquête de l'Espagne par les chrétiens sur les musulmans au cours du Moyen Âge.
Cet article fait partie du DOSSIER consacré à la féodalité.
Au seuil du VIIIe s., l'invasion musulmane a recouvert l'ensemble de la péninsule Ibérique, à l'exception des vallées pyrénéennes qui abritent de petites principautés chrétiennes.
N'attachons pas d'importance au combat de Covadonga, en 718, que l'histoire légendaire a transformé en point de départ de la Reconquista. En revanche, riche d'avenir est le rassemblement qui s'opère dans les vallées cantabriques au profit du royaume des Asturies : déjà des raids sont lancés sur les plateaux de León et de Burgos. En même temps, l'intervention de Charlemagne aboutit à la reprise de la Catalogne sur les musulmans. Moins d'un siècle plus tard, Alphonse le Grand (866-910), roi des Asturies, profite des divisions de l'émirat de Cordoue pour reprendre la marche en avant. Mais déjà des divisions apparaissent : la Castille, autour de Burgos, se sépare des Asturies, tandis que, plus à l'est, s'affirme le royaume de Navarre. À la fin du Xe s., l'expansion chrétienne est bloquée par les succès d'Abd al-Rahman III et d'Al-Mansour. La première phase de la Reconquista s'achève.
Dans la première moitié du XIe s., le califat de Cordoue (l'émirat ayant été érigé en un califat totalement indépendant de Bagdad) disparaît, laissant la place à la multitude des royaumes musulmans des Taïfas, qui, souvent en querelle, dispersent leurs forces ; ceux de Tolède et de Badajoz résistent à la fois contre la chrétienté et contre le royaume de Séville.
Les chrétiens du Nord profitent de cette situation, interviennent dans les querelles des dynastes musulmans (à l'exemple du Cid, véritable maître du royaume musulman de Valence), et surtout élargissent la reconquête. L'idée de l'union des chrétiens espagnols contre les Maures progresse et inspire des tentatives hégémoniques comme celle de Sanche de Navarre au début du XIe s., ou celle d'Alphonse VI de Castille, qui se proclame « imperator » de toute l'Espagne, à la fin du XIe s.
Mais, dans les faits, l'œuvre de reconquête se plie mal à ces volontés d'hégémonie ; dans sa réalité quotidienne, elle est le fait de coups de main locaux. Tandis que les Catalans atteignent les bouches de l'Èbre, la Castille a le premier rôle : la prise de Tolède, ancienne capitale wisigothique, en 1085, a un retentissement énorme. Tant et si bien que les Almoravides, venus d'Afrique du Nord, galvanisent l'Espagne musulmane et bloquent les progrès castillans.
L'Aragon, État pyrénéen issu du démembrement du royaume de Sanche de Navarre, prend l'initiative au XIIe s. : prise de Saragosse en 1118, frontière reportée sur le cours de l'Èbre. La reconquête marque à nouveau le pas dans le dernier tiers du XIIe s. : l'arrivée des Almohades du Maroc renforce les musulmans ; les rivalités des royaumes chrétiens s'accentuent, et le Portugal se sépare de la Castille ; enfin, l'Aragon uni à la Catalogne néglige la reconquête pour se tourner vers le commerce méditerranéen et les affaires dans le sud de la France. Le péril devient si grand pour l'Espagne chrétienne que les royaumes sont contraints de s'unir : le 16 juillet 1212, la victoire de Las Navas de Tolosa ouvre aux chrétiens le sud du pays : les Portugais conquièrent l'Alentejo, les Castillans l'Andalousie (Cordoue, Séville, Cadix), l'Aragon, les Baléares, Valence, Murcie. Seul demeure aux mains des musulmans le petit royaume de Grenade.
Le modeste et fragile royaume musulman de Grenade tient deux siècles. Son sursis est dû aux troubles qui agitent les royaumes ibériques aux XIVe et XVe s. : anarchie et guerre civile, interventions étrangères ; en toile de fond, la montée d'une puissante aristocratie, riche des terres gagnées en Andalousie ou ailleurs, et qui n'est plus disciplinée par l'intérêt supérieur de la foi, puisque le royaume de Grenade ne représente plus un danger. Cette aristocratie se heurte à la royauté et affaiblit le pouvoir monarchique. Par ailleurs, d'autres intérêts surgissent : l'Aragon développe une grande politique méditerranéenne ; le Portugal se tourne vers l'Atlantique.
Seule la Castille, qui veut unifier l'Espagne, agite l'étendard de la reconquête : la chute de Grenade en 1492 achève la Reconquista. Fidèle à son esprit reconquérant, la Castille se lance alors dans l'aventure coloniale. Mais, comme l'a fait remarquer l'historien Pierre Vilar, c'est « la conception territoriale et religieuse et non l'ambition commerciale et économique » qui l'emporte. Et cette conception a été façonnée par la Reconquista.
La reconquête chrétienne de la péninsule Ibérique a marqué d'autant plus profondément l'Espagne qu'elle s'est déroulée sur plusieurs siècles.
La Reconquista a façonné une société combattante qui connaissait, jusqu'au XIIIe s., un certain équilibre : la grande noblesse est devenue puissante sans que ses intérêts la mettent en conflit avec la royauté ; la petite noblesse des hidalgos, très nombreuse, s'est forgée un idéal qui a survécu bien au-delà de la reconquête ; la paysannerie libre, florissante, a donné à la reconquête sa dimension économique ; le paysan-soldat de la frontière a joué un rôle fondamental dans la mise en valeur et la défense des terres reconquises.
Aussi la société espagnole « reconquérante » présente-t-elle une originalité profonde avec ses chartes de peuplement et de franchises, ses traditions municipales, ses fueros, statuts particuliers de telle ou telle catégorie sociale ou religieuse.
Par son idéal (la Reconquista est une croisade), une telle entreprise aurait dû favoriser l'unité nationale ; telle était bien l'ambition des rois des Asturies et de Castille. Or, c'est tout le contraire qui s'est produit : les regroupements territoriaux, fruits du hasard et des mariages, se sont rapidement désagrégés, et l'union de la Castille et de l'Aragon n'est acquise qu'au début du XVIe s. (conséquence du mariage de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille). La géographie, les conditions mêmes de la reconquête, le morcellement de l'Espagne musulmane expliquent en partie ce fait. Mais, par ailleurs, la reconquête a fait naître une passion, un sentiment national très vif. Et cette contradiction entre le localisme et l'universel demeure aujourd'hui.
Enfin, la reconquête a fait naître, tardivement, le fanatisme religieux. Si au XIIIe s., le roi saint Ferdinand s'est proclamé roi des trois religions, ce n'est qu'à la fin du XVe s. que les musulmans et les juifs ont été convertis de force, massacrés ou expulsés.
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