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Jean-Jacques Rousseau

Jean-Jacques Rousseau
Jean-Jacques Rousseau

Écrivain et philosophe de langue française (Genève 1712-Ermenonville, 1778).

Rousseau est un collaborateur de l’Encyclopédie et un philosophe majeur des Lumières françaises. Sa pensée embrasse des domaines variés : critique sociale, théorie politique, morale, théologie, autobiographie ; elle s’exprime dans de nombreux genres : discours, roman, théâtre, traité philosophique, confessions, sans oublier la composition musicale.
La réflexion sur la liberté constitue l’unité de cette œuvre singulière et complexe : liberté originelle de l’homme à l’état de nature, liberté du solitaire abîmé dans la rêverie, liberté politique fondée sur le contrat. Quel que soit l’aspect considéré, il s’agit toujours de mettre au jour la liberté, de lutter contre ce qui en nie l’existence et en empêche la compréhension. Rousseau a montré le lien étroit qui unit égalité et liberté. Il est, par sa sensibilité vive, son amour de la solitude et de la nature, un précurseur du romantisme ; il est aussi un remarquable théoricien de la république.
Rousseau demeure toutefois une figure singulière et paradoxale. Philosophe des Lumières, il est incompris de ses pairs et hostile à des thématiques centrales à son époque. Il s’oppose à l’idée de progrès, méprise l’histoire, condamne le cosmopolitisme. Sa pensée présente elle-même de nombreux paradoxes : éloge de la solitude et du sens civique, éloge de la nature originelle et des vertus civilisatrices de la société du contrat.

Famille

Jean-Jacques Rousseau est né le 28 juin 1712 à Genève, petite république indépendante ; sa mère, fille d'un pasteur protestant, meurt à sa naissance ; son père est maître horloger.

Formation

Il ne reçoit pas d'« éducation » à proprement parler ; c'est en autodidacte qu’il acquiert au fil des ans une très vaste culture.

Début de carrière

À trente ans, il s’installe à Paris, où il mène de front ses activités de musicien (composition, participation à l'actualité musicale et à ses querelles) et ses activités de philosophe (rédaction d'articles pour l'Encyclopédie).

Premier succès

En 1750, le Discours sur les sciences et les arts connaît un succès éclatant et met son auteur à la mode ; en 1755, il publie le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.

Tournant de sa carrière

Alors qu'il est admiré et reconnu, il s'isole, se brouille avec ses amis philosophes et quitte Paris pour la campagne ; c’est dans cette retraite qu’il rédige trois œuvres majeures : Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), Du contrat social (1762) et Émile ou De l’éducation (id.). Ces deux derniers ouvrages sont condamnés, au moment de leur parution, par le Parlement de Paris qui leur reproche des thèses outrageantes et en rupture avec l'époque ; un mandat d'arrêt est lancé contre Rousseau, qui est obligé de quitter la France durant plusieurs années.

Dernière partie de sa carrière

Rousseau, qui souffre d'un délire de persécution, consacre ses trois dernières œuvres à l'introspection et à l'écriture de soi : les Confessions (1765-1770), les Dialogues ou Rousseau juge de Jean-Jacques (1772-1776) et les Rêveries du promeneur solitaire (1776-1778).

Il meurt le 2 juillet 1778 à Ermenonville, au nord de Paris ; l'île des Peupliers, où il est inhumé, devient un lieu de culte. Ses cendres sont transférées au Panthéon en 1794.

1. La vie de Jean-Jacques Rousseau

1.1. Une enfance tourmentée, une jeunesse errante (1712-1737)

C'est à Genève, république calviniste indépendante et austère, que Jean-Jacques Rousseau vient au monde. Il est né sous le signe de la musique et du rythme par son père Isaac, horloger, violoniste et maître de danse, et sous celui de la sensibilité et du tragique par sa mère, Suzanne, qui meurt en le mettant au monde. Jean-Jacques enfant seconde son père dans le culte qu'il voue à la défunte ; avec lui, aussi, il fait l'apprentissage de la lecture, dans des romans surtout, jusqu'à ce qu'Isaac soit contraint de quitter Genève, sans pouvoir emmener son fils : le monde préservé s'effondre.

Élevé dès l'âge de dix ans auprès du ministre du culte Lambercier, il apprend l'injustice des punitions non méritées ; en étudiant chez un huissier, à douze ans, il sait qu'il ne sera pas clerc ; en apprentissage chez un graveur, il s'échappe à quinze ans pour une première errance. Décidé à se convertir à la religion catholique, il est recommandé à Annecy auprès de Mme de Warens : il l'appellera « maman ». Cette jeune femme l'envoie très vite à l'hospice des catéchumènes de Turin pour y être baptisé. Après avoir été, sans succès, secrétaire de quelques dames de la ville italienne, il repart sur les routes, enfin hors de la ville, en rupture. Encore un essai avorté, le séminaire, qu'il abandonne, et une passion qui le tient : la musique. Il ne restera pas non plus à la maîtrise de la cathédrale d'Annecy, mais continuera à chanter et à composer.

Nouvelles routes, nouveaux voyages, en 1730-1731, pour enfin rejoindre Paris, en être infiniment déçu (on ne lui propose qu'une place de valet), et revenir auprès de « maman », près de Chambéry, qui l'accueille dans son cénacle, en 1733. De pseudo-mère elle devient maîtresse, pour quatre années : en 1737, elle délaisse Jean-Jacques pour un autre, tout en lui laissant sa propriété, les Charmettes, avec sa bibliothèque.

1.2. Fréquentation des milieux intellectuels et premiers succès (1737-1750)

Solitude, lectures de toutes sortes : philosophie, romans – l'Astrée (1607-1628) d’Honoré d’Urfé –, traités de mathématiques, le jeune homme dévore les ouvrages. Installé pour un an à Lyon, il devient précepteur, se voit congédié, mais écrit un premier brouillon de l'Émile : théorie et pratique ne coïncident pas toujours. Nouvelle solitude aux Charmettes, nouveaux essais – des épîtres, un opéra, l'élaboration d'un nouveau système de notation musicale –, avant de repartir pour Paris dans l'espoir d'y être reconnu. Entre Fontenelle pour les leçons morales, Marivaux pour corriger les projets d'opéras, Rameau pour les conseils en théorie musicale, Rousseau côtoie très vite le Paris des Lumières.

Plus proche de Diderot, de d'Alembert et de Condillac, il participe à la lutte philosophique et à l'élaboration de l'Encyclopédie, travaille comme secrétaire et documentaliste, s'initie à la chimie, paraît dans quelques fêtes.

Dès 1747, Diderot lui confie la rédaction des articles de l'Encyclopédie concernant la musique, et, en 1749, Rousseau s'engage résolument aux côtés de son ami emprisonné à Vincennes dans son combat contre les faux pouvoirs.

C'est à cette époque qu'il apprend que l'académie de Dijon propose, pour le prix de l'année 1750, de déterminer si le progrès des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. « À l'instant de cette lecture, affirmera-t-il dans les Confessions, je vis un autre univers et je devins un autre homme. » Il se hâte de rédiger, dans son Discours sur les sciences et les arts, un réquisitoire vibrant contre l'Histoire, qui, dans son cours implacable, rejette le monde de la pauvreté et cache les scandaleux privilèges des puissants sous le masque des arts et des sciences. Rousseau reçoit le prix, est imprimé, beaucoup lu : il accède enfin à la gloire.

Il se lie à une servante de vingt-trois ans, de dix ans sa cadette, Thérèse Levasseur, qui lui donnera cinq enfants qu’ils abandonneront à l’assistance publique.

1.3. Incompréhensions et différends (1750-1762)

Malade, Rousseau se veut solitaire, quitte ses protecteurs, se fait copiste de musique et compose en quelques jours un opéra, le Devin du village (1752), chantant l'impossible amour dans le mensonge des villes. Le public, qui n’avait pas apprécié son premier opéra joué la même année, Narcisse ou l'Amant de lui-même, est enthousiaste, et Rousseau s'en inquiète. En 1755, son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, en réponse au nouveau concours de Dijon, lui permet d'aller encore plus loin : la différence naturelle des hommes n'explique en rien leur inégalité sociale, c'est l'Histoire qui les rend inégaux, non leur nature.

Le « citoyen de Genève », comme il aime signer, retourne alors en son pays, abjure le catholicisme pour revenir à l'austérité calviniste, mais il rejoint Paris en 1754 pour y faire publier son Discours.

Voltaire, déjà attaqué en 1750, et lui aussi citoyen genevois, le moque méchamment, le traite de cynique, de misanthrope, et dénonce son orgueil. Souvent terrifiés par son radicalisme philosophique, généralement désespérés de son concubinage avec Thérèse (qu'il n'épousera que le 30 août 1762, un mois après la mort de Mme de Warens), toujours choqués par son intransigeance, ses amis s'éloignent, et Jean-Jacques s'enferme de plus en plus dans sa solitude hautaine.

Rousseau quitte Paris pour méditer à la campagne, non loin de Montmorency, à l'Ermitage de Mme d'Épinay. En 1757, il se fâche avec Diderot, qui, dans le Fils naturel, stigmatise les ermites et affirme que « l'homme de bien est dans la société ». La même année, il vit un amour malheureux et terrible avec Mme d'Houdetot (que l'on dira être le modèle de la Julie de la Nouvelle Héloïse), s'incline finalement devant la passion de son ami Saint-Lambert pour la jeune femme, défraie la chronique et quitte l'Ermitage pour s'installer dans les environs, à Montlouis, dans une maison en ruine, avec Thérèse.

Seul encore, il s'oppose à d'Alembert dans sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles (1758), en soutenant que le théâtre flatte les penchants des hommes et ne peut les amener à la vertu. Le succès de cette lettre amène Monsieur de Luxembourg à s'intéresser à lui, mieux, à faire reconstruire très confortablement sa retraite de Montlouis – une dépendance du château de Montmorency –, où il écrit Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), Du contrat social (1762) et Émile ou De l’éducation (id.).

1.4. Dernières errances (1762-1778)

Devant le succès, le scandale et la maladie, Rousseau tente de réparer son attitude à l'égard de ses cinq enfants abandonnés en cherchant à les reconnaître, tout d'abord ; en s'assurant que Thérèse aura toujours de quoi vivre, ensuite. Mais il en vient à considérer que le monde entier complote pour le perdre.

En effet, la violence de ses propos religieux et politiques inquiète : ses protecteurs et ses amis se montrent vite défiants et distants. Monsieur de Malesherbes lui-même, fervent admirateur et directeur de la Librairie, n'est plus en état de le défendre. La cour et les institutions religieuses tonnent, le Parlement condamne l'Émile à être lacéré et brûlé et Rousseau à être arrêté : il faut fuir Paris pour la Suisse.

La principauté prussienne de Neuchâtel l'accueille à Môtiers-Travers et Frédéric II l'assure de sa bienveillance alors que l'Europe catholique et calviniste, de la Sorbonne à Rome et à Amsterdam, condamne ses thèses et brûle ses ouvrages.

1.4.1. Un homme incompris, une œuvre rejetée

Genève le rejette : Rousseau abdique à perpétuité son droit de bourgeoisie et de cité dans la République et, au nom d'un christianisme tolérant, se défend, en 1764, dans ses Lettres écrites de la montagne contre tous ceux qui censurent l'Émile. Il rédige en 1765 un Projet de Constitution pour la Corse, à la demande d'émissaires venus de l'île, où cependant personne ne lira son travail sur la démocratie paysanne.

Voltaire frappe de plus en plus fort : il révèle l'abandon des cinq enfants de Rousseau aux Enfants-Trouvés ; il le donne pour séditieux, ce qui aura pour effet de mener au bûcher ses Lettres écrites de la montagne. Chassé de Môtiers, exilé dans l'île Saint-Pierre, sur le lac de Bienne, il lui reste la botanique et l'écriture, l'autobiographie : ce seront les Confessions.

1.4.2. La quête de soi-même

Expulsé de son île, il erre à nouveau, entre Strasbourg, l'Angleterre, où il multiplie les incidents malgré la bonne volonté des Anglais. En dépit du « complot » de plus en plus véhément et de tous les risques policiers, il revient enfin à Paris en 1770, après avoir erré près de deux ans en France sous de fausses identités. On ne l'y poursuit pas, à condition qu'il ne publie rien. Alors, entre son travail de copiste, la composition de chansons, l'écriture des Lettres sur la botanique et la rédaction d'un ouvrage politique destiné à sauver la Pologne déchirée, il instruit le procès de ses détracteurs, ses anciens amis. Ses lectures des Confessions, dans les salons parisiens, choquent au point que Mme d'Épinay s'emploie à les faire interdire. Il en appelle au peuple, termine Rousseau juge de Jean-Jacques en 1776, et compose, par fragments, les Rêveries du promeneur solitaire, texte qui demeurera inachevé.

Las de Paris, où il ne voit plus avec plaisir que Bernardin de Saint-Pierre, Rousseau accepte l'invitation du marquis de Girardin à Ermenonville. Épuisé, déçu et toujours persécuté, il se promène, herborise, reprend la rédaction des Rêveries, puis s'éteint devant Thérèse, le 2 juillet 1778, non sans avoir appris, deux mois plus tôt, la mort de son grand ennemi Voltaire.

2. L'œuvre de Jean-Jacques Rousseau

Pour la clarté de la présentation, on distinguera ici les œuvres selon leur caractère philosophique ou littéraire. Mais cette distinction ne reflète pas la complexité et l’unité de l’œuvre de Rousseau.

Jamais ne sont réellement opposés le travail conceptuel et l’expression des sentiments. Les textes les plus philosophiques ont des accents littéraires : Du contrat social, par exemple, évoque en un seul chapitre Robinson, Noé, Adam, Ulysse (I,2) ; Émile commence comme un texte philosophique et se termine comme un vrai roman. Les textes les plus littéraires occasionnent des méditations philosophiques et des critiques sociales : Julie ou la Nouvelle Héloïse est ponctuée de réflexion sur le désir, l’absence, l’amour et les difficiles relations sociales.

2.1. Les textes philosophiques

2.1.1. Les deux discours

Discours sur les sciences et les arts (1750)

Ce discours couronné par l’Académie de Dijon constitue le début de l’œuvre. Rousseau aborde la question de façon très audacieuse, tranchant sur l’optimisme des Lumières. À ses yeux, loin que le rétablissement des mœurs et des arts ait été facteur de progrès moral, il n’a fait que les corrompre davantage. La sophistication des savoirs et des représentations affaiblit le goût de l’homme, favorise la séduction sous toutes ses formes et, en conséquence, accroît les servitudes. La voix de la conscience tend à être étouffée.

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)

L’inégalité n’est pas une nécessité : elle aurait pu ne pas être ; mieux encore : elle aurait dû ne pas être. Si donc il n’y a rien ici qui s’impose par nécessité, il faut comprendre comment on en est arrivé là. La question de l’origine est celle de la genèse d’une réalité inacceptable.

La nature de l’homme, en effet, est rebelle à l’inégalité : par nature, l’homme est autosuffisant ; il n’a pas à se confronter aux autres, à leur demander de prouver quoi que ce soit. L’histoire est une dénaturation de l’homme : depuis l’aube des temps et sous toutes les latitudes, il apparaît pris dans des rapports de forces. Nous ne pouvons donc pas connaître empiriquement un état où il serait accordé à sa nature profonde ; en revanche, nous pouvons nous donner la représentation fictive d’une telle situation. Par conséquent, l’état de nature n’est pas une réalité historique mais un tableau qui permet de mettre en scène la nature humaine dont nous avons l’idée.

La société apparaît ainsi plus clairement dans son principe et ses conséquences : fondée sur un coup de force par lequel certains déclarent posséder, elle repose sur des jeux de domination et de fascination. L’amour propre, par lequel l’homme aime son image aux yeux des autres, a remplacé l’amour de soi, attachement immédiat à sa propre conservation. Les rapports de force prennent l’apparence du droit par un contrat de dupe au service des puissants.

2.1.2. Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758)

Réfutant l’article « Genève » de l’Encyclopédie écrit par d'Alembert, Rousseau examine la valeur éthique et sociale des spectacles. « Le théâtre purge les passions qu’on n’a pas et fomente celles qu’on a. » La comédie, loin de corriger les mœurs en les critiquant, incite à imiter les travers. Au spectacle, qui réitère l’inégalité et l’hypocrisie sociales, il faut substituer la fête républicaine, par laquelle chacun voit en l’autre un membre du souverain comme lui.

2.1.3. Du contrat social (1762)

Ni projet de société ni critique sociale, ce livre répond à un projet plus ambitieux. Il s’agit de concevoir les conditions permettant d’accorder la liberté de l’homme avec l’inévitable relation aux autres. Ces conditions sont essentiellement logiques : loin de chercher les moyens concrets de parvenir à une société respectueuse de la liberté, Rousseau cherche une norme universelle grâce à laquelle juger la légitimité des sociétés.

De fait, les hommes sont dans des situations indignes de leur nature : « l’homme est né libre ; partout il est dans les fers ». La solution n’est pas de revenir à un état antérieur à la société : cet état n’a peut-être jamais existé ; il n’est qu’une représentation utile pour notre compréhension de l’homme mais ne peut être un horizon de l’histoire. Nous sommes condamnés à assumer la relation aux autres, à être inévitablement commandés par les autres.

Des penseurs antérieurs à Rousseau se sont déjà penchés sur ce problème ; il est possible de distinguer d’une part Hobbes, et d’autre part la tradition libérale représentée par Locke et Montesquieu. La pensée de Rousseau se constitue par opposition à ces deux courants. La raison est toujours la même : dans les deux cas, pour des raisons différentes, la liberté est mal menée.

Rousseau et la liberté selon Hobbes

Hobbes conçoit un contrat au terme duquel la liberté de se défendre soi-même est échangée contre la sécurité garantie par pouvoir absolu. Or « renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs » (Du contrat social, I, IV) : la liberté ne saurait s’échanger contre quoi que ce soit puisqu’elle est ce qui définit l’humanité de l’homme. Le contrat stipule que l’échange de la liberté est non seulement un contrat de dupe, mais aussi une aberration logique : comment donner la condition même par laquelle on peut donner ?

Rousseau et la liberté selon Locke et Montesquieu

La pensée libérale de Locke et Montesquieu s’oppose à l’absolutisme de Hobbes mais ne satisfait pas Rousseau pour autant. Le schéma libéral repose, en effet, sur des concessions faites par chacun aux exigences de la vie commune ; chacun accepte des restrictions légales imposées à tous pour obtenir en échange la garantie juridique d’une sphère d’indépendance. Or ceci est inacceptable : pas plus qu’elle ne peut être donnée, la liberté ne peut être partagée. La liberté est avant tout la faculté qu’a la volonté de se déterminer elle-même : il n’y a là aucune demi-mesure ; soit je me détermine soit je suis déterminé. Penser la liberté comme une simple capacité d’action sans contrainte, admettant ainsi des degrés, est un appauvrissement très dommageable de la liberté.

La liberté de l’homme selon Rousseau

Les données du problème sont donc simples : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant » (ibid., I, VI). Ainsi, il faut refuser le renoncement total à la liberté préconisé par Hobbes et le renoncement partiel conçu par le libéralisme politique. Pour Rousseau, chacun n’est libre que s’il n’obéit qu’à lui-même : voilà ce qui est indépassable et non négociable. Cette exigence radicale ne conduit pas, toutefois, à une impossibilité : si et seulement si les associés veulent la même chose, alors chacun n’obéit qu’à soi-même tout en obéissant aux autres.

Le contrat social, ici pour ainsi dire bilatéral, ne suppose pas la présence d'un tiers : ni le tiers du Léviathan) ni le tiers de l’État libéral ; le contrat n’est pas un transfert de souveraineté total ou partiel à une instance sensée garantir les intérêts des contractants. Il est donation réciproque de chacun à tous et de tous à chacun, de sorte que « chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous ; et la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres » (ibid.).

Liberté et égalité

Ainsi, le principe « nul n’est au-dessus de la loi » acquiert ici sa pleine signification : l’égalité est la condition de la liberté puisque personne ne peut imposer à autrui une contrainte à laquelle il échapperait lui-même. Les distinctions ne départagent pas les individus mais s’appliquent également à chacun et à tous : le même homme est sujet, en tant qu’il obéit à la loi et citoyen en tant qu’il en est l’auteur. Par ce contrat, non seulement l’homme reste aussi libre que s’il n’était pas soumis à la relation sociale mais, de plus, sa liberté est pleinement accomplie : la liberté du citoyen, la liberté civile produit la liberté morale « qui seule rend l'homme vraiment maître de lui ; car l’impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté » (I, VIII).

Liberté et propriété privée

Ce contrat n’a rien à voir avec un collectivisme, encore moins avec le totalitarisme. La donation de chacun à tous et de tous à chacun ne concerne en stricte rigueur que le domaine où il y a lieu pour un homme de commander un autre, le domaine du politique : « On convient que tout ce que chacun aliène, par le pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c'est seulement la partie de tout cela dont l'usage importe à la communauté » (II, IV, Des bornes du pouvoir souverain). La propriété privée n’est pas abolie mais fondée juridiquement : « ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède » (I, VIII, De l’état civil).

2.1.4. Émile ou De l’éducation (1762)

À l’époque de Rousseau, les ouvrages sur l’éducation ne sont pas rares : une longue et ancienne tradition remontant à l’Antiquité en a donné de très nombreux. L’originalité de l’Émile est de présenter, à travers la question de l’éducation, une véritable anthropologie. La question de l’éducation est, en effet, indissociable d’une conception de l’homme.

Pourquoi l’éducation ?

Deux questions classiques guident les traités d’éducation : pourquoi l’homme a-t-il besoin d’être éduqué ? Quel est l’idéal humain que l’éducation doit atteindre ? Rousseau refuse ces deux questions : elles n’ont pas à se poser. En effet, l’homme n’a pas, en stricte rigueur, besoin d’être éduqué ; cette nécessité est avant tout sociale : l’éducation est, pour une large part, adaptation aux rites et aux codes sociaux ; comme telle, elle « conduit vers le haut », elle ajuste l’enfant à des pratiques qui lui sont d’abord étrangères ; elle l’adapte à des comportements ratifiés par la collectivité. L’éducation ne concerne donc pas l’homme en lui-même. Elle est, pour l’homme, une forme d’aliénation, de détermination forcée d’après des critères extérieurs.

De plus, il n’y a pas lieu de penser un idéal vers lequel l’homme devrait tendre. Cette logique oublie l’essentiel : la vie ne se vit qu’au présent ; il est donc vain et pervers de se projeter sans cesse vers un avenir hypothétique. L’éducation au sens courant repose sur une conception barbare du temps : le présent y est sacrifié constamment à l’avenir ; vidé de sa substance, il n’est que le moment d’un processus. Cette temporalité pernicieuse a, elle aussi, la figure de l’aliénation : « Que faut-il donc penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à croire qu'il ne jouira jamais ? » (Livre I). Loin de ces pratiques odieuses, il faut laisser l’enfant être un enfant, ne pas le traiter en adulte potentiel : c’est agir avec humanité que de ne pas priver l’enfant de son innocence.

Accompagner l’autonomie de l’enfant

Que signifie alors le mot « éducation » si ses deux fondements ordinaires sont sapés ? Il ne désigne plus une logique d’anticipation, mais une attention au développement autonome : éduquer c’est aider à l’auto-apprentissage. L’enfant ne retiendra bien que les leçons qu’il est en mesure de comprendre. Il est à lui-même son propre maître : il faut donc le laisser faire ses expériences, éprouver peut-être douloureusement la résistance du monde à son désir. L’éducateur est là pour éviter que les expériences ne tournent mal, mais il n’a pas à se substituer à l’enfant. L’éducation est donc d’abord « négative » : le maître ne fait rien qu’accompagner l’autonomie de l’enfant.

Cet accompagnement ne peut exister que si l’enfant est seul : les regroupements d’enfants reposent sur la négation de leurs singularités comme de leurs tempos particuliers ; ils sont typiques de l’aliénation orchestrée par la société.

Entre roman d’amour et philosophie politique

Émile sera donc seul ; mais seulement le temps qu’il faudra pour qu’il acquiert la conscience de son identité et de ses limites. Un temps viendra où il aura à connaître la relation à l’autre et, en particulier, à l’autre sexe.

Le précepteur jouera alors un rôle discret mais réel : il lui brossera le portrait de la femme aimable, non par ses artifices, mais par sa modestie et sa vertu. Pour rendre ce portrait plus frappant, il va nommer cette femme Sophie. Le dernier livre (V) de l’Émile prend alors la forme d’un roman : la rencontre d’Émile et de Sophie a des accents pathétiques : « À ce nom de Sophie, vous eussiez vu tressaillir Émile. Frappé d'un nom si cher, il se réveille en sursaut, et jette un regard avide sur celle qui l'ose porter. Sophie, ô Sophie ! est-ce vous que mon cœur cherche ? est-ce vous que mon cœur aime ? Il l'observe, il la contemple avec une sorte de crainte et de défiance. »

Émile, enfin homme mûr, peut être initié aux droits et aux devoirs de citoyen : l’ouvrage se termine par un entrecroisement curieux de philosophie politique et de roman d’amour.

2.1.5. Projet de Constitution pour la Corse (1765)

La Corse, libérée de la tutelle génoise en 1730, se cherche une Constitution. Pasquale Paoli, élu général de la nation, fait demander à Rousseau un projet de Constitution. Rousseau accepte sans se rendre dans l’île ; il propose une forme de Constitution permettant de conserver l’agriculture comme une activité économique de subsistance et comme une éducation politique de la liberté. Le régime politique sera une démocratie tempérée sur le modèle des cantons suisses avant le dépeuplement des campagnes et le développement du commerce.

2.1.6. Considérations sur le gouvernement de Pologne (1772)

Ce projet de Constitution, demandé à Rousseau à l’été 1770 par le comte Michel Wielhorski, émissaire des confédérés du Bar, n’aura pas d’utilité politique, la Pologne étant partagée entre ses voisins quelques semaines après la remise du texte. Toutefois, Rousseau nous livre ici des réflexions qui éclairent sa pensée politique.

La liberté du peuple ne saurait être l’œuvre d’un étranger : « Une bonne institution pour la Pologne ne peut être l’ouvrage que des Polonais. » Le salut politique pour les Polonais est de refuser l’aide que pourrait représenter l’expérience d’autres civilisations en la matière, en un mot de refuser tout cosmopolitisme : maintien des palatinats pour éviter les écueils des grands États, conservation des trois ordres (le roi, le Sénat et l’ordre équestre). À cela s’adjoint le renforcement du corps législatif et la substitution de la monarchie élective à la monarchie héréditaire.

2.1.7. Essai sur l’origine des langues (publié en 1781)

La question de l’origine renvoie toujours en amont de l’observable : elle est ainsi une question sans réponse. Cette difficulté inhérente à tout questionnement sur l’origine est accrue lorsqu’il s’agit de l’origine des langues : pour instituer les langues, il aurait fallu déjà parler pour se mettre d’accord sur les signes et leur signification. L’intérêt de la question ne réside donc pas dans de vaines spéculations sur ce qui, par définition, nous échappe. Il est, bien plutôt, dans l’approche critique des réponses habituelles.

On considère souvent que ce sont les besoins qui ont poussé les hommes à parler ; or pour Rousseau il ne peut en être ainsi : les besoins séparent les hommes qui fuient ainsi la rareté. Il faut reconnaître que le principe qui lie les hommes est la passion : « Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim, ni la soif, mais l'amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix » (Chapitre II).

De même, on considère généralement que le sens propre précède le sens figuré : l’image poétique viendrait dans un second temps par une forme de dérivation. Or l’homme sent avant de raisonner ; la sensibilité prime sur la raison : le sens premier est donc le sens imagé ; les langues expriment d’abord un rapport poétique au monde.

2.2. Les œuvres littéraires et musicales

2.2.1. Le Devin du village (1752)

Cet « intermède », opéra en un acte, présenté par Rousseau à Fontainebleau devant Louis XV, est fortement inspiré par la musique italienne. Dans la Lettre sur la musique française qui paraîtra en 1753, Rousseau oppose à la beauté simple de la musique italienne la lourdeur de la musique française, représentée par Jean-Philippe Rameau, suscitant ainsi ce que l’on appellera la « querelle des Bouffons ».

Pour en savoir plus, voir l'article Rousseau [MUSIQUE].

2.2.2. Narcisse ou l'Amant de lui-même (1752)

Il s’agit d’une comédie satirique qui présente un jeu de séduction original : un jeune prétentieux tombe amoureux de l’image d’une femme dont il ignore qu’elle est sa propre image travestie par la malice de sa sœur. Rousseau critique ainsi la corruption des mœurs par les sophistications sociales. Sa longue préface fait écho au Discours sur les sciences et les arts.

2.2.3. Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761)

Julie ou la Nouvelle Héloïse se présente comme des « Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes ». Roman épistolaire, ce livre se veut plus une exposition des rapports entre les deux amants qu’une suite complexe de péripéties. En cela, Rousseau rompt avec les romans de son époque. Le but de l’ouvrage est exposé par Rousseau dès les premières lignes de la Préface.

Le fil directeur est simple : Saint-Preux, précepteur de Julie, s’éprend de son élève. Cet amour scandaleux lui vaut d’être chassé par le père de Julie. Le parallèle avec l’histoire d’Abélard et Héloïse est très clair. L’ouvrage déploie à loisir les multiples variations émotives occasionnées par l’amour impossible.

L’éloignement et l’interdit déterminent la nature même de l’amour. Celui-ci se développe en imagination ; loin d’être une communion effective, il est jouissance de l’idéalisation. Le désir prend le pas sur l’amour au point d’être lui-même désirable : l’insatisfaction permet toutes les idéalisations, elle vaut mieux que de médiocres satisfactions qui tuent le désir : « Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux » (Lettre VIII de Madame de Wolmar).

2.2.4. Les Confessions (1765-1770)

Le but de l’ouvrage est exposé par Rousseau dès les premières lignes du premier livre : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. »

Rousseau, isolé, rejeté et incompris par nombre de ses contemporains, entreprend ici un examen de conscience en forme de justification. Habité par le sentiment aigu de sa singularité, il expose le cours de sa vie depuis sa naissance jusqu’à l’âge adulte. Les faits relatés de façon détaillée sont l’occasion d’analyses psychologiques d’une très grande acuité.

2.2.5. Pygmalion (1771)

Ce drame en un acte, créé en mars 1772 à l’opéra de Paris et accompagné d’une musique d’Horace Coignet, illustre les premières lignes des Rêveries du promeneur solitaire : « Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. » Le sculpteur Pygmalion, seul dans son atelier, implore les dieux de donner une âme à la belle statue Galathée, quitte à devenir elle : « Ah ! que Pygmalion meure pour vivre dans Galathée ! » Sa prière est exaucée : il deviendra elle et restera donc seul !

2.2.6. Dialogues ou Rousseau juge de Jean-Jacques (1772-1776)

Persuadé d’être l’objet d’un complot de la part des autres philosophes, Rousseau imagine un dialogue entre « Rousseau » et un Français au sujet de « Jean-Jacques ». Rousseau prend la défense de Jean-Jacques contre ses détracteurs. « Prenez directement et en tout, tant en bien qu’en mal, le contrepied du J. J. de vos Messieurs, vous aurez très exactement celui que j’ai trouvé. Le leur est cruel, féroce et dur jusqu’à la dépravation ; le mien est doux et compatissant jusqu’à la faiblesse » (Deuxième Dialogue).

2.2.7. Rêveries du promeneur solitaire (1776-1778)

La solitude forcée où le plonge la malice des hommes conduit Rousseau à former le projet de décrire l’état habituel de son âme. La solitude lui dévoile sa vraie nature : ce qu’il est en lui-même, indépendamment des scories la société a pu ajouter. « Ces heures de solitude et de méditation sont les seules de la journée où je sois pleinement moi et à moi sans diversion, sans obstacle, et où je puisse véritablement dire être ce que la nature a voulu » (Deuxième Promenade).

La rêverie, un état de l’âme sans objet particulier, ni rêve ni attention, est l’occasion de s’éprouver vivant, de jouir du sentiment de l’existence, en un mot d’être tout entier au présent. Dans cet état, l’homme est comme dieu : il n’éprouve ni regret ni désir, ni inquiétude ; il coïncide avec ce qui, en lui, est le plus originel.

2.2.8. Les œuvres de Jean-Jacques Rousseau

LES ŒUVRES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

1739Premier ouvrage : le Verger des Charmettes, poème.
1743Dissertation sur la musique moderne.
1744-1745Les Muses galantes, opéra.
1745Collaboration avec Voltaire et Rameau pour les Fêtes de Ramire.
1750Discours sur les sciences et les arts.
1752Le Devin du village, opéra-comique.
Narcisse, comédie.
1753Lettre sur la musique française
Article " Économie politique " pour l'Encyclopédie.
1755Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.
1756Lettre sur la Providence.
1758Lettre à d'Alembert sur les spectacles.
1761Julie ou la Nouvelle Héloïse.
Émile.
1762Du contrat social.
Lettres à Monsieur de Malesherbes.
1763Lettre à Christophe de Beaumont.
1764Lettres écrites de la montagne.
1765Lettres à Monsieur Buttafuoco sur la législation de la Corse.
1767Dictionnaire de musique.
1770Fin des Confessions.
1772Considérations sur le gouvernement de Pologne.
1776Fin des Dialogueset début des Rêveries du promeneur solitaire.
À tout Français aimant encore la justice et la vérité.
Histoire du précédent écrit.
1782Publication des six premiers livres des Confessions et des Rêveries du promeneur solitaire.
1789Publication des livres VII à XII des Confessions.
Dialogues ou Rousseau juge de Jean-Jacques.

 

2.3. Postérité de Jean-Jacques Rousseau

Les révolutionnaires français sont fortement inspirés des principes du Contrat social (→ Révolution française). Ils porteront aux nues celui qu’ils présentent comme un héros ; la Convention demandera le transfert des cendres de Rousseau au Panthéon.

Toutefois, la philosophie de Rousseau n’est pas essentiellement révolutionnaire : le contrat n’est pas chez lui un projet d’instauration, mais la conception d’un principe normatif ; ses projets de Constitutions mettent en avant la nécessité de conserver les spécificités du peuple ; sa critique sociale est tout autant une critique morale invitant à la réforme personnelle.

L’influence de Rousseau sur Kant est indéniable : le contrat devient une Idée régulatrice de la raison pure ; la notion de volonté générale est reformulée et transposée au plan de la morale.

Quant au mouvement romantique, il développera le sentiment de la nature, le goût pour la solitude, l’écoute des passions, tant vantés par Julie ou la Nouvelle Héloïse, ou les Confessions (→ le romantisme en littérature).