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Karl Marx

Karl Marx
Karl Marx

Théoricien du socialisme et révolutionnaire allemand (Trèves 1818-Londres 1883).

1. La vie de Marx

1.1. Formation initiale (1818-1835)

Karl Marx naît le 5 mai 1818. Il est le second d'une famille de huit enfants. Son père, Heinrich Marx (1782-1838), est un avocat libéral et modéré ; d'origine juive (fils d'un rabbin, comme son épouse), il s'est converti au protestantisme en 1816 pour échapper aux persécutions antisémites qui ont marqué la réaction prussienne après la chute de Napoléon.

En 1830, il entre au lycée de Trèves. Sa dissertation pour l'examen de maturité (1835), Méditations d'un adolescent devant le choix d'une profession, contient déjà des formules significatives – « Nos rapports avec la société ont, dans une certaine mesure, commencé avant que nous puissions les déterminer » – et exprime des tendances humanistes. Le jeune homme entre alors à l'université de Bonn (études de droit, mais aussi de mythologie classique et d'histoire de l'art), se mêle à la vie des étudiants et écrit de la poésie.

1.2. Premiers engagements : vers le matérialisme athée (1836-1843)

En 1836, Marx part pour continuer ses études de droit à Berlin, où il suit également d'autres cours (histoire, philosophie), et en particulier ceux de l'hégélien Eduard Gans. Il se lie alors avec les frères Bauer (Bruno [1809-1882] et Edgar [1820-1886]), philosophes de la « gauche hégélienne », et se lance dans des tentatives philosophiques. Une lettre du 10 novembre 1837 à son père fait état de sa vie tourmentée, de ses découvertes, de ses lectures et de son projet d'en finir avec la philosophie de Friedrich Hegel. Son père meurt l'année suivante.

En 1839, il commence sa thèse de doctorat sur les philosophies épicurienne stoïcienne et sceptique, en vue d'obtenir une chaire à Bonn. À cette époque, il lit surtout les philosophes (Spinoza, Leibniz, Hume, Kant). Il est à l'université d'Iéna en avril 1841. Sa thèse porte sur la différence entre Démocrite et Épicure. Elle constitue un premier élément dans la recherche d'une pensée matérialiste par la critique de la religion. L'athéisme en effet anime les discussions philosophiques de Marx avec des gens tels que Moses Hess ou Bruno Bauer, marqués par les ouvrages que publie alors Ludwig Feuerbach.

Marx se familiarise alors avec les socialistes français : notamment Saint-Simon, Charles Fourier et Pierre Joseph Proudhon (→ socialisme). Il passe ainsi de l'idéalisme au matérialisme et du démocratisme révolutionnaire au communisme. Il publie des articles dans lesquels il critique l'État prussien, tandis que Friedrich Engels, qu'il vient de rencontrer, en écrit sur la situation politique et économique en Angleterre.

1.3. Développement de la pensée économique et politique (1843-1845)

En 1843, Marx épouse Jenny von Westphalen (1814-1881) avec laquelle il s'était fiancé secrètement en 1836. En 1844, il publie la Question juive, où il expose ses vues sur la lutte politique pour supprimer l'État et l'argent, et permettre ainsi l'émancipation de l'humanité. Entre-temps, installé à Paris depuis octobre 1843, Marx entre en liaison avec le grand poète Heinrich Heine. Il met au point sa conception de l'État dans sa critique de la philosophie du droit de Hegel, connue comme « Manuscrit de 1843 ». Contrairement à la pensée de Hegel selon laquelle l'État est la réalisation de la raison, il montre que l'État est l'expression d'un rapport de forces. On peut marquer à ce moment-là son ralliement à la cause du prolétariat. Il conçoit en effet que la « critique implacable de tout ce qui existe » et, en particulier, la « critique des armes » passent par un appel aux masses, au prolétariat.

Le point où en est arrivé le « jeune Marx » se reflète particulièrement dans les fameux « Manuscrits de 1844 », Économie politique et philosophie, principalement faits de notes de lectures des économistes (Adam Smith, David Ricardo, John Stuart Mill, Jean-Baptiste Say, Sismondi), à l'étude desquels il se consacre alors, ayant mesuré l'insuffisance de ses connaissances au cours de son activité de journaliste. Cet ouvrage repose sur une nouvelle conception de l’aliénation : contrairement à Feuerbach et à Hegel qui pensent l’aliénation indépendamment des conditions concrètes de l’existence, Marx en voit le fondement dans la vie même du travailleur.

Toute cette période parisienne est marquée par une intense activité politique : contacts avec la Ligue des justes, société secrète communiste fondée en 1836 à Paris par des émigrés allemands ; discussions nombreuses avec Proudhon et Bakounine ; articles sur le mouvement des tisserands de Silésie pour la revue allemande Vorwärts. Cette revue édite également des articles d'Engels, qui a retrouvé Marx à Paris. Engels publiera, l'année suivante (1845), son important ouvrage la Situation des classes laborieuses en Angleterre, qui jouera un grand rôle dans la formation de la pensée de Marx. Les deux hommes inaugurent une amitié qui ne cessera de s'approfondir en même temps qu'une collaboration extrêmement féconde : ils projettent déjà un ouvrage en commun contre Bruno Bauer, avec qui ils ont rompu dans leur radicalisation politique ; le livre paraît en 1845 sous le titre de la Sainte Famille.

1.4. Formation du matérialisme historique (1845-1848)

Marx quitte Paris le 3 février et s'installe à Bruxelles, où il restera jusqu'en mars 1848. Il y poursuit principalement des études d'économie. En avril, Engels le rejoint à Bruxelles, et les deux hommes rédigent les Thèses sur Feuerbach, où s'affirme pour la première fois leur dépassement du point de vue philosophique (encore présent chez Feuerbach). Ce dépassement s'explicite dans l'Idéologie allemande (septembre 1845 - mai 1846), essentiellement polémique (contre Bruno Bauer et Max Stirner). L'ouvrage est dirigé contre le socialisme « petit-bourgeois », il dépasse le matérialisme des Lumières en l’intégrant à une pensée de l’histoire : le devenir historique est déterminé par les rapports de force concrets.

Ces années de formation sont extrêmement riches. Avec Engels, Marx fait un voyage d'études en Angleterre ; tous deux établissent un réseau de comités de correspondance communiste. En juin 1847 se réunit le premier congrès de la Ligue des communistes (nom que prend alors la Ligue des justes) : Engels s'y rend seul, et Marx devient président de la formation bruxelloise de la Ligue ; il fonde également la Société des ouvriers allemands de Bruxelles et est élu en novembre vice-président de l'Association démocratique. Avec Engels encore, il joue au second congrès de la Ligue (tenu fin novembre 1847 à Londres) un rôle de premier plan : Marx et Engels sont chargés par le congrès de rédiger le texte d'un Manifeste du parti communiste, qui paraîtra à Londres à la fin de février 1848. Au-delà du livre écrit peu avant contre Proudhon et ses conceptions (Misère de la philosophie, 1847), ce manifeste expose avec clarté et vigueur la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent appliqué à la vie sociale, c'est-à-dire la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat, créateur d'une société nouvelle, la société communiste (→ classe ; voir ci-après « 2.3. La révolution prolétarienne »). Marx, qui a renoncé en 1845 à la citoyenneté prussienne, a déjà deux enfants : Laura, née en septembre 1845, et Edgar, né en décembre 1846.

1.5. Les déboires du militant (1848-1850)

Février 1848, la révolution éclate (→ révolution française de 1848). Marx est expulsé de Belgique, mais, au même moment, le gouvernement provisoire de la République française l'invite à rentrer à Paris, qu'il quitte bientôt pour se fixer en Allemagne, à Cologne. Il prépare avec Engels une Nouvelle Gazette rhénane qui paraît du 1er juin 1848 au 19 mai 1849 et dont il est rédacteur en chef. Il y écrit de nombreux articles, principalement sur les luttes politiques en Allemagne, et en consacre un aux journées de Juin, glorifiant l'héroïsme des ouvriers parisiens (→ révolutions européennes de 1848).

En septembre 1848, Marx prononce à Vienne un discours important sur le thème Travail salarié et capital, qu'il avait déjà développé en décembre 1847 dans des conférences à la Société des ouvriers allemands de Bruxelles. Le texte de ces conférences paraît en 1849 dans la Nouvelle Gazette rhénane. Mais la contre-révolution s'abat : la revue est momentanément suspendue, puis Marx est poursuivi en justice pour des articles sur la liberté de la presse et pour incitation au refus de l'impôt. Il est acquitté les deux fois, mais, peu après, expulsé d'Allemagne. De retour en France, puis de nouveau chassé (août 1849), il part pour Londres, où il vivra désormais définitivement, faisant seulement quelques voyages sur le continent.

1.6. L'auteur du Capital et le journaliste (1850-1868)

À Londres, le comité central de la Ligue est reconstitué. Marx y participe et s'occupe des émigrés allemands. La revue politique et économique créée par la Gazette fait paraître sa grande analyse historique : les Luttes de classes en France (1850). Marx se remet aux études économiques et projette une vaste Économie, dont il conçoit déjà le plan. C'est cet ouvrage qui deviendra, après de nombreuses refontes et de profonds changements, l'œuvre essentielle de sa vie et à laquelle il va désormais se consacrer, sans pourtant interrompre son activité politique : le Capital.

Les conditions de cette vie d'immigré sont extrêmement pénibles ; la famille de Marx (d'autres enfants naissent ; trois mourront jeunes) est dans la misère. Il faudra recourir à l'aide financière d'Engels pour survivre. Marx s'épuise à la tâche, et son activité est troublée par la maladie, en particulier par de graves crises de furonculose.

Il travaille en même temps dans tous les domaines : luttes politiques contre les courants socialistes non prolétariens, analyses historiques et politiques (le 18-Brumaire de Louis Bonaparte, 1852), intense activité journalistique (il collabore en particulier à la New York Tribune, où il analyse surtout la politique de la Grande-Bretagne, au People's Paper, journal ouvrier anglais, ainsi que, par l'intermédiaire du socialiste allemand Ferdinand Lassalle, à la Neue Oder-Zeitung, journal libéral de Breslau). En 1855 naît Eleanor, qui épousera le socialiste anglais Edward Aveling (1849-1898).

Toujours pressé par les dettes, Marx poursuit ses travaux économiques. En 1857, il rédige une introduction à la critique de l'économie politique, puis en accumule les recherches – les manuscrits correspondants seront édités en 1939 et en 1941 sous le titre de Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie ; enfin, il publie en 1859, précédée d'une importante préface, la Contribution à la critique de l'économie politique, à propos de laquelle il pourra dire : « Je ne pense pas qu'on ait jamais écrit sur l'argent tout en manquant à ce point » (lettre à Engels). Il entretient en effet en même temps une énorme correspondance avec ce dernier ainsi qu'avec d'autres, tel Ludwig Kugelmann (1830-1902) à partir de 1852, dans le dessein de répandre ses idées. D'autres travaux resteront inédits, dont certains jusqu'en 1933, qui paraîtront en français sous le titre de Matériaux pour l'« Économie » (1861-1865).

Les mouvements démocratiques dans le monde reprennent de l'ampleur, et les travaux théoriques ne détournent pas Marx de la lutte : en 1864, il est invité à prendre la direction de l'Association générale des ouvriers allemands (Lassalle, avec qui il était en polémique, vient de disparaître). Peu après est fondée à Londres l'Association internationale des travailleurs (A.I.T.) dont il rédige l'Adresse inaugurale et les Statuts, et pour laquelle il ne cessera de se dépenser, luttant, en particulier, pour faire prévaloir ses conceptions sur celles de l'anarchiste Bakounine. Le livre premier du Capital paraît enfin en 1867, édité en Allemagne et tiré à 1 000 exemplaires.

1.7. Formation du socialisme européen (1869-1883)

Marx vient à Paris en 1869 chez sa fille Laura, mariée depuis un an avec Paul Lafargue, qui sera un dirigeant du parti socialiste français, comme Jules Guesde, que Marx rencontrera également. En 1871, il suit de près la Commune de Paris et, dès la fin mai, il écrit la Guerre civile en France, appréciation profonde et efficace du mouvement révolutionnaire parisien. Il continue la rédaction du Capital (qui restera néanmoins inachevé), s'occupe de la traduction française du livre premier, produit en 1875 les fameuses Closes marginales au programme du parti ouvrier allemand (Critique du programme de Gotha) et aide Engels dans la rédaction de son ouvrage contre Karl Eugen Dühring (Anti-Dühring, 1878).

Malade, Marx fait diverses cures (Karlsbad, Enghien, Alger), mais continue de multiplier les contacts avec les socialistes d'Europe, en particulier avec les socialistes français – pour lesquels il donne les Considérants du programme du parti ouvrier français (1880) –, allemands (Wilhelm Liebknecht) et russes (Vera I. Zassoulitch). Il perd en 1881 sa femme, atteinte d'un cancer au foie, puis en 1883 sa fille Jenny, qui avait épousé Charles Longuet (1839-1903) en 1872. Lui-même, épuisé, meurt le 14 mars 1883.

2. La pensée de Marx

2.1. Critique des idéologies

2.1.1. La religion

Le point de départ de la critique marxienne est la critique de la religion, qui constitue la « condition de toute critique ».

Esquissée par Hegel dans ses écrits de jeunesse, formulée par Feuerbach dans l'Essence du christianisme et approfondie par la gauche hégélienne (Bruno Bauer, David Friedrich Strauss), cette critique n'en reste pas moins, aux yeux de Marx, insuffisante. Car il s'agit non seulement de dénoncer l'essence fantastique et illusoire de la religion, mais aussi de démasquer son arrière-fond matériel. La suppression de la religion, « en tant que bonheur illusoire », devient une exigence première pour atteindre le monde réel. Puisque l'homme, c'est le monde de l'homme, c'est-à-dire l'État et la société, ceux-ci produisent la religion, « conscience renversée du monde », car eux-mêmes sont « un monde renversé ». Une fois dévoilée dans ses véritables dimensions, la religion n'est plus que l'« opium du peuple ». Alors « la critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique ».

Désormais, pour réaliser la critique réelle de la religion, il faudra abolir pratiquement toutes les conditions sociales dans lesquelles l'homme est « un être avili et asservi » (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction).

2.1.2. La philosophie

La critique de l'aliénation religieuse a été opérée, en grande partie, grâce à la philosophie. Pour Marx, celle-ci a atteint son ultime expression dans le système de Hegel. Dès sa thèse de doctorat, Marx place la philosophie sous le signe de Prométhée, c'est-à-dire de la révolte. Seulement, « les philosophes ne sortent pas de terre comme des champignons ; ils sont les fruits de leur époque, de leur peuple, dont les énergies les plus subtiles, les plus précieuses et les moins visibles s'expriment dans les idées philosophiques ». Marx s'insurge contre le conservatisme du penseur dialectique, qui, comprenant que la philosophie ne peut être qu'une interprétation post factum du monde et de l'histoire, a fini par défendre le statu quo dominant incarné par la monarchie prussienne réactionnaire, alors que la véritable tâche consiste maintenant à réaliser le projet philosophique dialectiquement : « supprimer la philosophie en la réalisant et la réaliser en la supprimant ».

Désormais, cette tâche n'est plus du domaine de la théorie, mais de la pratique. Une nouvelle force sociale capable de l'assumer jusqu'au bout est née ; l'héritier de la philosophie, c'est le prolétariat naissant. « De même que la philosophie trouve dans le prolétariat des armes matérielles, le prolétariat trouve dans la philosophie ses armes spirituelles. La tête de cette émancipation est la philosophie, son cœur est le prolétariat. La philosophie ne peut se réaliser sans la suppression du prolétariat, le prolétariat ne peut se supprimer sans réaliser la philosophie. » Portant des chaînes radicales, la classe ouvrière porte en elle-même la dissolution de toutes les classes. De la critique de la philosophie, Marx en arrive à formuler le projet révolutionnaire : « Les philosophes ont jusqu'ici interprété le monde […], il s'agit de le transformer », et il passe à une nouvelle conception du communisme.

2.1.3. La politique

La critique de la religion, approfondie et achevée par celle de la philosophie, découvre que toutes les sphères de l'activité humaine – spirituelles et matérielles – sont en réalité l'arrière-fond malade de cette représentation morbide que constitue la conscience religieuse. C'est ainsi que la Question juive révèle et dénonce la profonde analogie qui existe entre l'aliénation religieuse et l'aliénation politique dans la société bourgeoise, dominée par le système de la démocratie formelle. Le citoyen est une « forme profane », un être étranger, absolument « différent de l'homme réel ». À la base de cette séparation radicale entre l'homme et le citoyen, de cette perte de l'homme dans la politique se trouve l'État. L'État est le résumé officiel de l'« antagonisme dans la société civile », où l'homme se trouve dépouillé de sa vie individuelle réelle. Aussi, « l'existence de l'État et l'existence de la servitude sont inséparables ».

L'abolition de l'État est donc la condition sine qua non pour entrer dans le règne de la liberté. Autant de chapitres pour le programme de la révolution prolétarienne.

2.1.4. L'idéologie en général

Poursuivant le démontage des mécanismes de la conscience mystifiée, Marx, avant d'aborder sérieusement la critique du monde matériel, le monde de l'économie, en finit avec le monde des représentations, qu'il réunit sous le vocable péjoratif d'idéologie.

L'idéologie est une illusion dont les racines plongent profondément dans le sol de l'organisation sociale de la production. Tout en relevant d'une certaine vérité – sa base matérielle –, elle est une conception erronée, tronquée et distordue de la réalité. Les idées de la classe dominante, devenues les idées dominantes par la force des choses, revendiquent une validité universelle. Le plus souvent de bonne foi, cette prétention relève de la « fausse conscience », inconsciente de ses bases réelles. Dès lors, il s'agit de découvrir cet arrière-fond et d'arriver à la réalité véritable de l'homme. Celle-ci n'est ni l'« esprit » des philosophes – ces « figures abstraites » de l'homme aliéné –, ni la « citoyenneté », tout entière suspendue à l'État, ni, a fortiori, son essence religieuse, mais est avant tout et essentiellement le travail, la production.

2.2. Critique de l'économie

« On peut différencier les hommes des animaux par la conscience, par la religion, par tout ce qu'on voudra. Ils commencent eux-mêmes à se distinguer des animaux dès qu'ils commencent à produire leurs moyens d'existence », dit Marx dans l'Idéologie allemande. Loin d'être une activité économique partielle et séparée, le travail est littéralement l'essence de l'homme. Toute activité authentiquement humaine a été jusqu'ici « du travail et de l'industrie » (« Manuscrits de 1844 » [Économie politique et philosophie]). Aussi toute l'histoire de l'homme est-elle le procès de son activité conçue comme une lutte incessante contre la nature et, par là même, comme une tentative toujours répétée et jamais satisfaite de dominer sa propre nature. L'histoire de l'industrie et l'existence objective atteinte par l'industrie « sont le livre grand ouvert des forces essentielles de l'homme, la psychologie humaine devenue matériellement perceptible » (« Manuscrits de 1844 » [Économie politique et philosophie]).

Marx définit ici un « nouveau matérialisme », qui dépasse l'« ancien matérialisme » philosophique, dont le dernier représentant a été Feuerbach. Le matérialisme sera dorénavant « historique », considérant le monde sensible comme le produit de l'« activité sensible totale et vivante des individus qui le constituent ». À partir de ce moment, les bases théoriques d'une critique réelle du monde existant sont jetées. La critique du « ciel idéologique » (religion, philosophique, politique-État, mais aussi droit, art) se transforme en critique de la « terre capitaliste ».

Si le travail est l'essence de l'homme, la « propriété privée », fondement du système bourgeois (→ bourgeoisie), condamne le producteur à une existence contraire à son essence, puisque l'ouvrier est obligé de « faire de son essence un moyen pour assurer son existence ». L'essentiel de l'aliénation capitaliste se trouve résumé dans cette formule. L'œuvre maîtresse de Marx, le Capital, n'est pas tant un traité d'économie qu'une « critique de l'économie politique », comme l'indique le sous-titre même de l'ouvrage, souvent négligé. La critique développée dans le Capital, prolongement de la critique esquissée dans les œuvres de jeunesse, vise, avant tout, à démonter les fondements (en allemand Grundrisse) de l'économie politique, science « bourgeoise » par excellence. La critique de la marchandise, de la forme marchande de production en est le centre : « fétichisme » de la marchandise et esclavage salarial sont inséparables, leur abolition simultanée.

Pour en savoir plus, voir l'article marxisme, ainsi que Critique de l'économie politique et Fondements de la critique de l'économie politique.

2.3. La révolution prolétarienne

Le projet révolutionnaire se fait toujours, chez Marx, à la lumière de la critique de l'existence prolétarienne. En cela, Marx dépasse les « utopistes ». Le communisme, selon Marx, est la fin de la préhistoire humaine et le début de l'histoire consciente, dominée par les hommes qui la font. En rendant l'homme conscient, il lui permet de maîtriser les conflits entre l'homme et la nature, entre l'homme et l'homme ; c'est la « suppression positive de toute aliénation », donc la « sortie de l'homme hors de la religion, de la famille, de l'État, et son retour à son existence humaine, c'est-à-dire sociale ».

Ainsi compris, le communisme – qui reste encore à l'état de programme – est la solution véritable de tous les antagonismes ; « il est l'énigme résolue de l'histoire et il sait qu'il est cette solution » (« Manuscrits de 1844 » [Économie politique et philosophie]). La révolution prolétarienne devient inhérente au développement du prolétariat. Celui-ci « est révolutionnaire ou il n'est rien ». Son internationalisme (« Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ») ne découle pas d'une option « idéologique », mais de la réalité des choses. C'est la bourgeoisie et son système marchand qui ont unifié le monde ; la lutte contre eux ne peut être menée avec conséquence qu'au même niveau mondial de cette unification. Dernière révolution de classe, la révolution socialiste a pour but d'abolir les classes en abolissant la propriété privée et d'instaurer une société où rien ne pourra plus exister « indépendamment des individus ». L'abolition de l'État lors d'un stade ultérieur est une condition nécessaire.

L'émancipation des travailleurs étant l'« œuvre des travailleurs eux-mêmes », la libération du prolétariat ne peut se réaliser que collectivement. La tâche des révolutionnaires communistes organisés est de représenter « constamment » dans les diverses phases que traverse la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie l'« intérêt du mouvement total ». Entre la société capitaliste renversée et la société communiste à construire se situe une période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci, pendant laquelle le prolétariat exerce sa « dictature révolutionnaire ». Pour Marx, la Commune de Paris a fourni une esquisse de cette dictature.

3. L'économie politique de Marx

L'économie politique de Marx est au centre de son œuvre. Présente dans ses premiers ouvrages, elle est pleinement développée dans son œuvre magistrale, le Capital, dont le livre premier paraît en 1867. Les livres II et III ne seront publiés qu'après la mort de Marx par les soins d'Engels (1885 et 1894) et le livre IV, Théories de la plus-value (Theorien über den Mehrwert, traduit en français sous le titre d'Histoire des doctrines économiques), par ceux de Karl Kautsky en 1905.

L'objet de l'économie classique, qui se définissait comme l'étude de faits économiques considérés comme donnés, combinait une orientation empiriste à une anthropologie naïve (l'homo economicus). Marx remet en cause cet objet même de l'économie politique, définissant désormais celle-ci comme l'étude de modes de production déterminés. Ainsi, il étudie dans le Capital le mode de production capitaliste, afin, dit-il dans sa préface, de « découvrir la loi économique du mouvement de la société moderne ».

Trois concepts fondamentaux sont à la base de la doctrine de Marx : la valeur, la plus-value et l'accumulation de capital.

3.1. La valeur

La production capitaliste est une production de marchandise. Celle-ci revêt un double aspect. D'une part, c'est une chose qui satisfait un besoin quelconque de l'homme, ceci constitue sa valeur d’usage. D'autre part, elle s'échange contre d'autres choses, ce qui détermine sa valeur d'échange. Tous les biens, d'espèces différentes, qui s'échangent entre eux dans un système déterminé de rapports sociaux, ont une caractéristique commune : ils sont les produits du travail. Les divers producteurs créent des produits variés et les rendent équivalents au moment de l'échange. Ce qui est commun, ce n'est donc pas un travail humain d'un genre particulier, mais un travail abstrait, le travail humain en général.

La valeur d'échange est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à la production d'une marchandise donnée. « En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé », la valeur étant la forme spécifique sous laquelle apparaissent les rapports entre temps de travail de différents producteurs.

Marx note que la loi de la valeur s'impose à tout producteur comme une loi du marché, elle-même corrélative des lois de la production.

3.2. La plus-value

À un certain degré du développement de la production des marchandises, l'argent se transforme en capital. À la formule de circulation des marchandises M (Marchandises) – A (Argent) – Marchandises (on vendait une marchandise pour en acheter une autre) se substitue la formule A – M – A (on achète pour vendre avec profit). Cet accroissement de l'argent mis en circulation est appelé par Marx plus-value.

D'où provient cette plus-value ? Elle ne peut provenir de l'échange lui-même, puisque les échanges sont équivalents. Pour l'obtenir, « il faudrait que le possesseur de l'argent eût l'heureuse chance de découvrir […] sur le marché même une marchandise dont la valeur d'usage possédât la vertu particulière d'être source de valeur » (valeur d'échange). Cette marchandise exceptionnelle existe : c'est la force de travail humaine. Sa consommation, c'est le travail, et le travail crée la valeur.

Le possesseur d'argent achète la force de travail à sa valeur déterminée, comme celle de toute autre marchandise, par le temps de travail socialement nécessaire à sa reproduction. Il est en droit de l'utiliser, de la mettre au travail pendant toute la journée, par exemple huit heures. Si quatre heures, par exemple, suffisent à créer une valeur qui couvre les frais de sa reproduction (entretien), le travailleur créera les quatre dernières heures un produit supplémentaire non payé, qui est la plus-value. Dans cet exemple, le taux de plus-value sera de 100 % (rapport entre la quantité de travail non payé et la quantité de travail payé).

La plus-value peut être accrue de deux manières : en allongeant la journée de travail [plus-value absolue] ; en augmentant l'intensité et la productivité du travail (réduction du temps de travail nécessaire) [plus-value relative]. Marx montre comment l'État s'efforça de prolonger la durée de la journée de travail jusqu'au xixe s., où, devant le développement des luttes ouvrières, le second mécanisme fut de plus en plus privilégié.

Pour reprendre les symboles utilisés par Marx, la valeur d'une marchandise sera, en fin de compte, représentée par l'addition c + v + pl, où c est le capital constant (les moyens de production : machines et matières premières), v le capital variable (salaires) et pl la plus-value, ou travail non payé à l'ouvrier.

3.3. L'accumulation du capital

Une des caractéristiques les plus importantes du mode de production capitaliste réside dans le fait que les capitalistes transforment la plus grande partie de la plus-value en capital et l'emploient non pour satisfaire leurs besoins ou leurs caprices personnels, mais de nouveau pour la production. La plus-value se décompose à son tour en moyens de production nouveaux et en capital variable : c'est l'accumulation du capital.

L'accumulation du capital aboutit à une augmentation rapide de la part du capital constant (machines) dans l'ensemble du capital mis en jeu pour une production. Cet accroissement plus rapide du capital constant par rapport au capital variable (ou hausse de la composition organique du capital), qu'exprime le rapport c/v, a d'importantes conséquences. Il est un des mécanismes qui expliquent l'existence de crises périodiques de surproduction.

Dans le livre premier du Capital, Marx caractérise l'accumulation du capital par le schéma expropriation – concentration – socialisation : « L'expropriation des producteurs immédiats s'exécute avec un vandalisme impitoyable […]. La propriété privée, fondée sur le travail personnel (de l'artisan, du paysan), qui soude pour ainsi dire le travailleur autonome et isolé aux conditions extérieures du travail, va être supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, sur le salariat […]. Ce qui est maintenant à exproprier, ce n'est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d'une armée ou d'une escouade de salariés. Cette expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette centralisation, à l'expropriation du grand nombre des capitalistes par une poignée d'entre eux, la science et la technique sont appliquées à une échelle toujours plus grande […]. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production, qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs seront à leur tour expropriés. »

3.4. La reproduction du capital

Marx introduit le premier une distinction, entre deux grands secteurs de la production : – la production des moyens de production ; – la production des biens de consommation.

À partir de cette distinction, il étudie la circulation de l'ensemble du capital social, d'abord dans sa reproduction simple, puis dans sa reproduction élargie (accumulation capitaliste). Les livres II et III du Capital sont consacrés à cette étude.

Marx pose à cette occasion le problème du taux moyen de profit.

Le taux de profit est le quotient du profit réalisé par le capitaliste par la somme des capitaux engagés pour la production. Si la valeur de la marchandise égalait son prix, on aboutirait à une absurdité : les taux de profit seraient incomparablement différents d'une branche à l'autre, les capitaux à composition organique élevée donnant des taux de profit très inférieurs à ceux à composition organique basse. Or, on constate, en général, qu'il y a un taux moyen de profit similaire dans toutes les branches : les capitaux, circulant librement d'une branche à l'autre, ramènent les taux de profit à un taux moyen. Celui-ci se trouve ainsi représenter le quotient de la somme totale de plus-value réalisée dans l'ensemble des branches à l'ensemble du capital engagé.

La concurrence fait donc que les marchandises ne sont pas vendues à leur valeur, mais à un prix de production qui est égal au capital particulier dépensé augmenté du profit moyen (exprimé en pourcentage de ce capital).

Dans une société donnée, la somme des valeurs de toutes les marchandises coïncide avec la somme des prix des marchandises, mais, dans chaque entreprise ou branche, il n'en va pas de même. Toutefois, la réduction de la valeur (sociale) aux prix (individuels) s'opère d'une manière très compliquée (notamment dans le capitalisme moderne).

Marx met au jour une tendance structurelle conduisant à la baisse du taux de profit moyen. La hausse de la composition organique du capital, dans la mesure où la plus-value est seulement fonction du capital variable, entraîne une détérioration du rapport pl/c + v (taux de profit) au fur et à mesure que la part de c (capital constant : machines et matières premières) devient plus grande par rapport à celle de v (capital variable : salaires) ; l'accroissement du taux de plus-value pl/v, ou intensification du travail (rendements, cadences), peut contrecarrer cette tendance, mais n'est pas, dit Marx, suffisante pour l'annuler.

Il importe, à propos de cette constatation de Marx, de souligner qu'il s'agit là d'une tendance de structure, imposée en quelque sorte par la combinaison des rapports capitalistes, et non d'une loi, au sens inéluctable souvent donné à ce terme. D'autre part, l'histoire du capitalisme est justement l'histoire de la lutte des capitalistes contre la baisse tendancielle du taux de profit. Cette lutte parvient parfois à la masquer et à la contrarier, c'est-à-dire à empêcher qu'elle ne se manifeste directement comme baisse effective des taux de profit.

3.5. La rente foncière

Enfin, dans les derniers chapitres du livre III du Capital, Marx traite de la rente foncière. Le sol étant entièrement occupé et possédé, les prix de production se déterminent, relève Marx, non sur les terrains de qualité moyenne, mais sur ceux de la plus mauvaise qualité. La différence entre ce prix et le prix de production effectif sur un terrain de qualité supérieure donne la rente différentielle. De plus, de par sa situation de propriétaire, le possédant de terre peut utiliser son monopole de la terre pour se ménager une rente absolue. La nationalisation du sol peut seule abolir cette dernière.

Tout en indiquant qu'en raison de la propriété privée des sols l'agriculture n'entre pas complètement dans le libre jeu de l'égalisation des taux de profit par circulation du capital à la recherche du profit maximal, Marx conclut par quelques analyses sur le développement du capitalisme dans l'agriculture : « Avec la transformation de la rente naturelle en rente argent, il se constitue nécessairement, en même temps, et même antérieurement, une classe de journaliers non possédants et travaillant contre salaire. Pendant que cette classe se constitue et qu'elle ne se manifeste encore qu'à l'état sporadique, les paysans aisés, astreints à une redevance, prennent tout naturellement à leur compte l'habitude d'exploiter des salariés agricoles, tout comme, sous le régime féodal, les paysans serfs ayant du bien disposaient eux-mêmes d'autres serfs. Parmi les anciens exploitants possesseurs du sol, il se crée ainsi une pépinière de fermiers capitalistes, dont le développement est conditionné par le développement général de la production capitaliste hors de l'agriculture. De par sa nature, la propriété parcellaire exclut : le développement des forces productives sociales de travail, les formes sociales de travail, la concentration sociale des capitaux, l'élevage en grand, l'application croissante de la science. L'usure et le système fiscal la ruinent fatalement partout […]. » Il ajoute que, comme dans l'industrie, la transformation capitaliste de l'agriculture semble n'être qu'un « martyrologue des producteurs ».

La question de la généralisation du mode de production capitaliste à la sphère des activités agricoles sera reprise plus tard par Lénine ou Rosa Luxemburg, mais déjà Marx en avait, notamment dans son étude de la paysannerie française, dégagé les éléments majeurs.

4. Les œuvres de Marx

LES ŒUVRES PRINCIPALES DE KARL MARX

1843" Manuscrits de 1843 " : Critique de la philosophie de l'État de Hegel (Kritik des hegelschen Staatsrechts), Critique de la philosophie du droit de Hegel (Zur Kritik der hegelschen Rechtsphilosophie).
1844La Question juive (Zur Judenfrage).
" Manuscrits de 1844 " (Économie politique et philosophie).
1845La Sainte Famille (Die heilige Familie), avec Engels.
Thèses sur Feuerbach (Thesen über Feuerbach).
1846L'Idéologie allemande (Die deutsche Ideologie), avec Engels.
1847Misère de la philosophie (paru en français ; en allemand : das Elend der Philosophie).
1848Manifeste du parti communiste (Manifest der kommunistischen Partei), avec Engels.
1850Les Luttes de classes en France (Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850).
1852Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte (Der achzehnte Brumaire des Louis Bonaparte).
1857-1858Manuscrits édités en 1939 et en 1941 sous le titre Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie (Fondements de la critique de l'économie politique).
1859 Contribution à la critique de l'économie politique (Zur Kritik der politischen Ökonomie).
1865Salaire, prix et profit (en anglais : Value, Price and Profit ; en allemand : Lohn, Preis und Profit).
1867Le Capitallivre premier (Das Kapital)
1871La Guerre civile en France, 1871 (Der Bürgerkrieg in Frankreich, 1871).
1875Gloses marginales au programme du parti ouvrier allemand (Randglossen zum Programm der deutschen Arbeiterpartei) [" Critique du programme de Gotha "].
Les livres II, III et IV du Capital furent publiés après la mort de Marx, respectivement en 1885, en 1894 et 1905.