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Karl Marx

Karl Marx

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Karl Marx

Théoricien du socialisme et révolutionnaire allemand (Trèves 1818-Londres 1883).

La vie

L'étudiant de gauche

Karl Marx naît le 5 mai 1818. Il est le second d'une famille de huit enfants. Son père, Heinrich Marx (1782-1838), est un avocat libéral et modéré ; d'origine juive (fils d'un rabbin, comme son épouse), il s'est converti au protestantisme en 1816 pour échapper aux persécutions antisémites qui ont marqué la réaction prussienne après la chute de Napoléon. En 1830, Karl Marx entre au lycée de Trèves. Sa dissertation pour l'examen de maturité (1835), Méditations d'un adolescent devant le choix d'une profession, contient déjà des formules significatives – « Nos rapports avec la société ont, dans une certaine mesure, commencé avant que nous puissions les déterminer » – et exprime des tendances humanistes. Le jeune homme entre alors à l'université de Bonn (études de droit, mais aussi de mythologie classique et d'histoire de l'art), se mêle à la vie des étudiants et écrit de la poésie.

   En 1836, il se fiance secrètement avec une amie d'enfance, Jenny von Westphalen (1814-1881), issue d'une famille aristocratique prussienne (le père de Jenny est conseiller de Régence ; son demi-frère Ferdinand sera ministre de l'Intérieur dans les années 1850). La même année, il part pour continuer ses études de droit à Berlin, où il suit également d'autres cours (histoire, philosophie), et en particulier ceux de l'hégélien Eduard Gans. Il se lie alors avec les frères Bauer (Bruno [1809-1882] et Edgar [1820-1886]), philosophes de la « gauche hégélienne », et se lance dans des tentatives philosophiques. Une lettre du 10 novembre 1837 à son père fait état de sa vie tourmentée, de ses découvertes, de ses lectures et de son projet d'en finir avec la philosophie hégélienne. Son père meurt l'année suivante. En 1839, Marx commence sa thèse de doctorat sur les philosophies épicurienne stoïcienne et sceptique, en vue d'obtenir une chaire à Bonn. À cette époque, il lit surtout les philosophes (Spinoza, Leibniz, Hume, Kant). Il est à l'université d'Iéna en avril 1841. Sa thèse porte sur la différence entre Démocrite et Épicure. Elle est encore idéaliste à la manière de Hegel, mais constitue un premier élément dans la recherche d'une pensée matérialiste par la critique de la religion. L'athéisme est en effet ce qui anime la discussion philosophique que Marx a avec des gens comme Moses Hess (1812-1875), B. Bauer, etc., tous marqués par les ouvrages que publie alors L. Feuerbach.

Les premières armes critiques

À cette époque également, les bourgeois radicaux de Rhénanie, en contact avec les hégéliens de gauche, fondent à Cologne la Gazette rhénane (Rheinische Zeitung) organe d'opposition qui paraît à partir du 1er janvier 1842. Marx y est engagé avec M. Hess comme collaborateur principal et en devient rédacteur en chef. Il y publie une série d'articles consacrés à la Diète rhénane : l'essai Sur la liberté de la presse et celui Sur les lois réprimant le ramassage du bois mort. Avec un autre article publié en 1843 sur la misère des vignerons de la Moselle, ce dernier essai est pour Marx la première occasion de s'occuper des questions économiques. Marx se familiarise alors avec les socialistes français : Saint-Simon, Fourier, Proudhon, etc. D'ores et déjà il passe de l'idéalisme au matérialisme et du démocratisme révolutionnaire au communisme. Toujours dans la Gazette, il publie des articles dans lesquels il critique l'État prussien, tandis qu'Engels, qu'il vient de rencontrer, en écrit sur la situation politique et économique en Angleterre.

   En 1843, Marx épouse Jenny von Westphalen. Après des articles contre la censure (parus pourtant dans une autre revue, Anekdota) la Gazette rhénane est interdite ; les collaborateurs, avec Arnold Ruge (1802-1880), qui avait fondé une revue, les Annales de Halle (devenues les Annales allemandes), pour laquelle Marx avait écrit, décident d'en éditer une autre à l'étranger. Les Annales franco-allemandes (Deutsch-Französische Jahrbücher) publieront un unique numéro en 1844, contenant la Question juive, où Marx fait état de ses vues sur la lutte politique qui doit supprimer et l'État et l'argent, condition de l'émancipation de l'humanité. Entre-temps, installé à Paris depuis octobre 1843, Marx entre en liaison avec le grand poète H. Heine. Surtout, il met au point sa conception de l'État dans sa critique de la philosophie du droit de Hegel, connue comme « Manuscrit de 1843 ». Contrairement à la pensée de Hegel selon laquelle l'État est la réalisation de la raison, ou encore l'existence concrète de l'universel, il entrevoit la nature de classe de tout État. On peut marquer à ce moment-là son ralliement à la cause du prolétariat. Il conçoit en effet que la « critique implacable de tout ce qui existe » et, en particulier, la « critique des armes » passent par un appel aux masses, au prolétariat.

   Le point où en est arrivé le « jeune Marx » se reflète particulièrement dans les fameux « Manuscrits de 1844 », Économie politique et philosophie, principalement faits de notes de lectures des économistes (A. Smith, Ricardo, J. S. Mill et aussi J.-B. Say, Sismondi, etc.), à l'étude desquels il se consacre alors, ayant mesuré l'insuffisance de ses connaissances au cours de son activité de journaliste. Cet ouvrage est au centre d'un conflit des interprétations de la pensée de Marx, par la place déterminante qu'y occupe la théorie de l'aliénation. La théorie de la lutte des classes qu'y donne Marx découle de la théorie de l'aliénation du travail dans le capitalisme ; le communisme n'est rien d'autre que l'outil de l'humanisme triomphant, par lequel est supprimée l'aliénation et réalisé l'« homme total ». Au contraire, dans le Capital, c'est la loi de la correspondance des rapports de production et des forces productives qui constitue le centre du système : la lutte des classes est seulement fonction du niveau des forces productives et des rapports de production. La notion d'aliénation disparaît de la problématique du Capital, elle appartient à la terminologie philosophique de Hegel, avec qui se débat encore Marx. Toute cette période parisienne est marquée par une intense activité politique : contacts avec la Ligue des justes (Bund der Gerechten), société secrète communiste fondée en 1836 à Paris par des émigrés allemands ; rupture avec A. Ruge ; discussions nombreuses avec Proudhon et Bakounine ; articles sur le mouvement des tisserands de Silésie pour la revue allemande Vorwärts. Cette revue édite également des articles d'Engels, qui a retrouvé Marx à Paris, sur la situation en Angleterre. Engels publiera, l'année suivante (1845), son important ouvrage la Situation des classes laborieuses en Angleterre, qui jouera un grand rôle dans la formation de la pensée de Marx. Les deux hommes inaugurent une amitié qui ne cessera de s'approfondir en même temps qu'une collaboration extrêmement féconde : ils projettent déjà un ouvrage en commun contre B. Bauer, avec qui ils ont rompu dans leur radicalisation politique ; le livre paraît en 1845 sous le titre de la Sainte Famille.

La formation du matérialisme historique

Mais, en 1845, les collaborateurs de Vorwärts sont expulsés par Guizot à la demande du gouvernement prussien. Marx quitte Paris le 3 février et s'installe à Bruxelles, où il restera jusqu'en mars 1848. Il y poursuit principalement des études d'économie. En avril, Engels le rejoint à Bruxelles, et les deux hommes rédigent les Thèses sur Feuerbach, où s'affirme pour la première fois leur dépassement du point de vue philosophique (encore présent chez Feuerbach) et l'expression décisive du matérialisme historique. C'est ce « règlement de compte avec (leur) conscience philosophique d'autrefois » qu'ils entreprennent en rédigeant l'Idéologie allemande (septembre 1845- mai 1846) ; essentiellement polémique (contre B. Bauer et M. Stirner), l'ouvrage est dirigé contre le socialisme « petit-bourgeois », mais c'est aussi le premier élément d'une conception rigoureusement matérialiste, qu'on peut tenir pour un des textes principaux où se forme le matérialisme historique, c'est-à-dire la théorie scientifique de toute science sociale possible. Ces années de formation sont extrêmement riches. Avec Engels, Marx fait un voyage d'études en Angleterre ; tous deux établissent un réseau de comités de correspondance communiste (pour lequel ils sollicitent la collaboration de Proudhon, favorable en général, mais réticent quant au caractère politique de la lutte). En juin 1847 se réunit le premier congrès de la Ligue des communistes (nom que prend alors la Ligue des justes) : Engels s'y rend seul, et Marx devient président de la formation bruxelloise de la Ligue ; il fonde également la Société des ouvriers allemands de Bruxelles et est élu en novembre vice-président de l'Association démocratique. Avec Engels encore, il joue au second congrès de la Ligue (tenu fin novembre 1847 à Londres) un rôle de premier plan : Marx et Engels sont chargés par le congrès de rédiger le texte d'un Manifeste du parti communiste, qui paraîtra à Londres à la fin de février 1848. Au-delà du livre écrit peu avant contre Proudhon et ses conceptions (Misère de la philosophie, 1847), ce manifeste expose avec clarté et vigueur la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent appliqué à la vie sociale, c'est-à-dire la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat, créateur d'une société nouvelle, la société communiste. Entre-temps, Marx a tenu une conférence devant l'Association démocratique sur la Question du libre-échange, dont le texte paraîtra en brochure. Marx, qui a renoncé en 1845 à la citoyenneté prussienne, a déjà deux enfants : Laura, née en septembre 1845, et Edgar, né en décembre 1846.

   Février 1848, la révolution éclate ; Marx est expulsé de Belgique, mais, au même moment, le gouvernement provisoire de la République française l'invite à rentrer à Paris, qu'il quitte bientôt pour se fixer en Allemagne, à Cologne ; il prépare avec Engels une Nouvelle Gazette rhénane (Neue Rheinische Zeitung) qui paraît du 1er juin 1848 au 19 mai 1849 et dont il est rédacteur en chef. Il y écrit de nombreux articles, principalement sur les luttes politiques en Allemagne, et en consacre un aux journées de Juin, glorifiant l'héroïsme des ouvriers parisiens. En septembre 1848, il prononce à Vienne un discours important sur le thème Travail salarié et capital, qu'il avait déjà développé en décembre 1847 dans des conférences à la Société des ouvriers allemands de Bruxelles. Le texte de ces conférences paraît en 1849 dans la Nouvelle Gazette rhénane. Mais la contre-révolution s'abat : la revue est momentanément suspendue, puis Marx est poursuivi en justice pour des articles sur la liberté de la presse et pour incitation au refus de l'impôt. Il est acquitté les deux fois, mais, peu après, expulsé d'Allemagne. De retour en France, puis de nouveau chassé (août 1849), il part pour Londres, où il vivra désormais définitivement, faisant seulement quelques voyages sur le continent.

L'auteur du « Capital » et le militant

À Londres, le comité central de la Ligue est reconstitué. Marx y participe et s'occupe des émigrés allemands. La revue politique et économique créée par la Gazette fait paraître sa grande analyse historique : les Luttes de classes en France (1850). Marx se remet aux études économiques et projette une vaste Économie, dont il conçoit déjà le plan. C'est cet ouvrage qui deviendra, après de nombreuses refontes et de profonds changements, l'œuvre essentielle de sa vie et à laquelle il va désormais se consacrer, sans pourtant interrompre son activité politique : le Capital.

   Les conditions de cette vie d'immigré sont extrêmement pénibles ; la famille de Marx (d'autres enfants naissent ; trois mourront jeunes) est dans la misère. Il faudra recourir à l'aide financière d'Engels pour survivre. Marx s'épuise à la tâche, et son activité est troublée par la maladie, en particulier par de graves crises de furonculose.

   Il travaille en même temps dans tous les domaines : luttes politiques contre les courants socialistes non prolétariens analyses historiques et politiques (le 18-Brumaire de Louis Bonaparte, 1852), intense activité journalistique (il collabore en particulier à la New York Tribune, où il analyse surtout la politique de la Grande-Bretagne, au People's Paper, journal ouvrier anglais, ainsi que, par l'intermédiaire du socialiste allemand Ferdinand Lassalle, à la Neue Oder-Zeitung, journal libéral de Breslau). En 1855 naît Eleanor, qui épousera le socialiste anglais Edward Aveling (1849-1898). Toujours pressé par les dettes, Marx poursuit ses travaux économiques. En 1857, il rédige une introduction à la critique de l'économie politique, puis en accumule les recherches – les manuscrits correspondants seront édités en 1939 et en 1941 sous le titre de Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie ; enfin, il publie en 1859, précédée d'une importante préface, la Contribution à la critique de l'économie politique, à propos de laquelle il pourra dire : « Je ne pense pas qu'on ait jamais écrit sur l'argent tout en manquant à ce point » (lettre à Engels). Il entretient en effet en même temps une énorme correspondance avec ce dernier ainsi qu'avec d'autres, tel Ludwig Kugelmann (1830-1902) à partir de 1852, dans le dessein de répandre ses idées. D'autres travaux resteront inédits, dont certains jusqu'en 1933, qui paraîtront en français sous le titre de Matériaux pour l'« Économie » (1861-1865).

   Les mouvements démocratiques dans le monde reprennent de l'ampleur, et les travaux théoriques ne détournent pas Marx de la lutte : en 1864, il est invité à prendre la direction de l'Association générale des ouvriers allemands (Lassalle, avec qui il était en polémique, vient de disparaître). Peu après est fondée à Londres l'Association internationale des travailleurs dont il rédige l'Adresse inaugurale et les Statuts, et pour laquelle il ne cessera de se dépenser, luttant, en particulier, pour faire prévaloir ses conceptions sur celles de l'anarchiste Bakounine. Le livre premier du Capital paraît enfin en 1867, édité en Allemagne et tiré à 1 000 exemplaires.

   Marx vient à Paris en 1869 chez sa fille Laura, mariée depuis un an avec Paul Lafargue (1842-1911), qui sera un dirigeant du parti socialiste français, comme J. Guesde, que Marx rencontrera également. En 1871, il suit de près la Commune de Paris et, dès la fin mai, il écrit la Guerre civile en France, appréciation profonde et efficace du mouvement révolutionnaire parisien. Il continue la rédaction du Capital (qui restera néanmoins inachevé), s'occupe de la traduction française du livre premier, produit en 1875 les fameuses Closes marginales au programme du parti ouvrier allemand (Critique du programme de Gotha) et aide Engels dans la rédaction de son ouvrage contre Dühring (Anti-Dühring, 1878). Malade, il fait diverses cures (Karlsbad, Enghien, Alger), mais continue à multiplier les contacts avec les socialistes d'Europe, en particulier avec les socialistes français, pour lesquels il donne les Considérants du programme du parti ouvrier français (1880), allemands (Wilhelm Liebknecht) et les socialistes russes (Vera I. Zassoulitch).

   Il perd en 1881 sa femme, atteinte d'un cancer au foie, puis en 1883 sa fille Jenny, qui avait épousé Charles Longuet (1839-1903) en 1872. Lui-même, épuisé, meurt le 14 mars 1883.

La pensée de Karl Marx

Introduction

Peu de temps avant sa mort, Marx protesta un jour devant les graves falsifications subies par ses idées « Moi, je ne suis pas marxiste ». Il existe en effet une distance entre la pensée de Karl Marx et les doctrines couvertes par le vocable de marxisme. Il convient donc d'examiner séparément, d'une part, la théorie marxienne dans sa richesse et sa complexité et, d'autre part, son devenir « marxiste », en tant que doctrine de parti d'abord et idéologie (au sens de Marx) d'État ensuite.

   Par-delà la diversité apparente qui la caractérise et qui ne cesse d'inspirer les multiples découvertes de différents spécialistes, la théorie développée par Karl Marx présente une unité profonde qui réside dans son fondement critique et révolutionnaire. La critique radicale de tout ce qui existe, la critique totale « qui n'a pas peur de ses propres résultats » (Lettre à Ruge), est le noyau constant et fondamental de l'œuvre de Marx. Toutes les tentatives – anciennes ou modernes – de subdiviser cette œuvre en domaines séparés ont abouti à un échec méthodologique.

Critique des idéologies

La religion

Le point de départ de la critique marxienne est la critique de la religion, qui constitue la « condition de toute critique ». Esquissée par Hegel dans ses écrits de jeunesse, formulée par Feuerbach dans l'Essence du christianisme et approfondie par la gauche hégélienne (B. Bauer, D. F. Strauss, etc.), cette critique n'en reste pas moins, aux yeux de Marx, insuffisante. Car il s'agit non seulement de dénoncer l'essence fantastique et illusoire de la religion, mais aussi de démasquer son arrière-fond matériel. La suppression de la religion, « en tant que bonheur illusoire », devient une exigence première pour atteindre le monde réel. Puisque l'homme, c'est le monde de l'homme, c'est-à-dire l'État et la société, ceux-ci produisent la religion, « conscience renversée du monde », car eux-mêmes sont « un monde renversé ». Une fois dévoilée dans ses véritables dimensions, la religion n'est plus que l'« opium du peuple ». Alors « la critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique ». Désormais, pour réaliser la critique réelle de la religion, il faudra abolir pratiquement toutes les conditions sociales dans lesquelles l'homme est « un être avili et asservi » (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction).

La philosophie

La critique de l'aliénation religieuse a été opérée, en grande partie, grâce à la philosophie. Pour Marx, celle-ci a atteint son ultime expression – et donc son ultime aliénation – dans le système de Hegel. Dès sa thèse de doctorat, Marx place la philosophie sous le signe de Prométhée, c'est-à-dire de la révolte. Seulement, « les philosophes ne sortent pas de terre comme des champignons ; ils sont les fruits de leur époque, de leur peuple, dont les énergies les plus subtiles, les plus précieuses et les moins visibles s'expriment dans les idées philosophiques ». Marx s'insurge contre le conservatisme du penseur dialectique, qui, comprenant que la philosophie ne peut être qu'une interprétation post factum du monde et de l'histoire, a fini par défendre le statu quo dominant incarné par la monarchie prussienne réactionnaire, alors que la véritable tâche consiste maintenant à réaliser le projet philosophique dialectiquement : « supprimer la philosophie en la réalisant et la réaliser en la supprimant ». Toutefois, cette tâche n'est plus du domaine de la théorie, mais de la pratique. Une nouvelle force sociale capable de l'assumer jusqu'au bout est née ; l'héritier de la philosophie, c'est le prolétariat naissant. « De même que la philosophie trouve dans le prolétariat des armes matérielles, le prolétariat trouve dans la philosophie ses armes spirituelles. La tête de cette émancipation est la philosophie, son cœur est le prolétariat. La philosophie ne peut se réaliser sans la suppression du prolétariat, le prolétariat ne peut se supprimer sans réaliser la philosophie. » Portant des chaînes radicales, la classe ouvrière porte en elle-même la dissolution de toutes les classes. De la critique de la philosophie, Marx en arrive à formuler le projet révolutionnaire : « Les philosophes ont jusqu'ici interprété le monde […], il s'agit de le transformer », et il passe à une nouvelle conception du communisme.

La politique

La critique de la religion, approfondie et achevée par celle de la philosophie, découvre que toutes les sphères de l'activité humaine – spirituelles et matérielles – sont en réalité l'arrière-fond malade de cette représentation morbide que constitue la conscience religieuse. C'est ainsi que la Question juive révèle et dénonce la profonde analogie qui existe entre l'aliénation religieuse et l'aliénation politique dans la société bourgeoise, dominée par le système de la démocratie formelle. Le citoyen est une « forme profane », un être étranger, absolument « différent de l'homme réel ». À la base de cette séparation radicale entre l'homme et le citoyen, de cette perte de l'homme dans la politique se trouve l'État. L'État est le résumé officiel de l'« antagonisme dans la société civile », où l'homme se trouve dépouillé de sa vie individuelle réelle. Aussi, « l'existence de l'État et l'existence de la servitude sont inséparables ». L'abolition de l'État est donc la condition sine qua non pour entrer dans le règne de la liberté. Autant de chapitres pour le programme de la révolution prolétarienne.

L'idéologie en général

Poursuivant le démontage des mécanismes de la conscience mystifiée, Marx, avant d'aborder sérieusement la critique du monde matériel, le monde de l'économie, en finit avec le monde des représentations, qu'il réunit sous le vocable péjoratif d'idéologie. L'idéologie est une illusion dont les racines plongent profondément dans le sol de l'organisation sociale de la production. Tout en relevant d'une certaine vérité – sa base matérielle –, elle est une conception erronée, tronquée et distordue de la réalité. Les idées de la classe dominante, devenues les idées dominantes par la force des choses, revendiquent une validité universelle et prétendent à l'éternité. Le plus souvent de bonne foi, cette prétention relève de la « fausse conscience », inconsciente de ses bases réelles. Dès lors, il s'agit de découvrir cet arrière-fond et d'arriver à la réalité véritable de l'homme. Celle-ci n'est ni l'« esprit » des philosophes – ces « figures abstraites » de l'homme aliéné –, ni la « citoyenneté », tout entière suspendue à l'État, ni, a fortiori, son essence religieuse, mais est avant tout et essentiellement le travail, la production.

Critique de l'économie

« On peut différencier les hommes des animaux par la conscience, par la religion, par tout ce qu'on voudra. Ils commencent eux-mêmes à se distinguer des animaux dès qu'ils commencent à produire leurs moyens d'existence », dit Marx dans l'Idéologie allemande. Loin d'être une activité économique partielle et séparée, le travail est littéralement l'essence de l'homme. Toute activité authentiquement humaine a été jusqu'ici « du travail et de l'industrie » (« Manuscrits de 1844 » [Économie politique et philosophie]). Aussi toute l'histoire de l'homme est-elle le procès de son activité conçue comme une lutte incessante contre la nature et, par là même, comme une tentative toujours répétée et jamais satisfaite de dominer sa propre nature. L'histoire de l'industrie et l'existence objective atteinte par l'industrie « sont le livre grand ouvert des forces essentielles de l'homme, la psychologie humaine devenue matériellement perceptible » (« Manuscrits de 1844 » [Économie politique et philosophie]. Il ne s'agit nullement de ce que beaucoup de critiques ont appelé économisme, mais, au contraire, d'une nouvelle façon d'appréhender le monde, c'est-à-dire l'homme, l'histoire et la nature. Marx définit ici un « nouveau matérialisme », qui dépasse l'« ancien matérialisme » philosophique, dont le dernier représentant a été Feuerbach. Le matérialisme sera dorénavant « historique », considérant le monde sensible comme le produit de l'« activité sensible totale et vivante des individus qui le constituent ». À partir de ce moment, les bases théoriques d'une critique réelle du monde existant sont jetées. La critique du « ciel idéologique » (religion, philosophique, politique-État, mais aussi droit, art, etc.) se transforme en critique de la « terre capitaliste ».

   Si le travail est l'essence de l'homme, la « propriété privée », fondement du système bourgeois, condamne le producteur à une existence contraire à son essence, puisque l'ouvrier est obligé de « faire de son essence un moyen pour assurer son existence ». L'essentiel de l'aliénation capitaliste se trouve résumé dans cette formule. L'œuvre maîtresse de Marx, le Capital, n'est pas tant un traité d'économie qu'une « critique de l'économie politique », comme l'indique le sous-titre même de l'ouvrage, souvent négligé. La critique développée dans le Capital, prolongement de la critique esquissée dans les œuvres de jeunesse, vise, avant tout, à démonter les fondements (en allemand Grundrisse) de l'économie politique, science « bourgeoise » par excellence. La critique de la marchandise, de la forme marchande de production en est le centre : « fétichisme » de la marchandise et esclavage salarial sont inséparables, leur abolition simultanée.

La révolution prolétarienne

Le projet révolutionnaire se fait toujours, chez Marx, à la lumière de la critique de l'existence prolétarienne. En cela, Marx dépasse les « utopistes ». La désaliénation et l'aliénation suivant un seul et même chemin, l'objet de « projet communiste » n'est autre que la réalisation de l'« homme total ». Car le communisme, selon Marx, est la fin de la préhistoire humaine et le début de l'histoire consciente, dominée par les hommes qui la font. En rendant l'homme conscient, il lui permet de maîtriser les conflits entre l'homme et la nature, entre l'homme et l'homme ; c'est la « suppression positive de toute aliénation », donc la « sortie de l'homme hors de la religion, de la famille, de l'État, etc., et son retour à son existence humaine, c'est-à-dire sociale ». Ainsi compris, le communisme – qui reste encore à l'état de programme – est la solution véritable de tous les antagonismes ; « il est l'énigme résolue de l'histoire et il sait qu'il est cette solution » (« Manuscrits de 1844 » [Économie politique et philosophie]). La révolution prolétarienne devient inhérente au développement du prolétariat. Celui-ci « est révolutionnaire ou il n'est rien ». Son internationalisme (« Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ») ne découle pas d'une option « idéologique », mais de la réalité des choses. C'est la bourgeoisie et son système marchand qui ont unifié le monde ; la lutte contre eux ne peut être menée avec conséquence qu'au même niveau mondial de cette unification. Dernière révolution de classe, la révolution socialiste a pour but d'abolir les classes en abolissant la propriété privée et d'instaurer une société où rien ne pourra plus exister « indépendamment des individus ». L'abolition de l'État lors d'un stade ultérieur est une condition nécessaire.

   L'émancipation des travailleurs étant l'« œuvre des travailleurs eux-mêmes », la libération du prolétariat ne peut se réaliser que collectivement. La tâche des révolutionnaires communistes organisés est de représenter « constamment » dans les diverses phases que traverse la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie l'« intérêt du mouvement total ». Entre la société capitaliste renversée et la société communiste à construire se situe une période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci, pendant laquelle le prolétariat exerce sa « dictature révolutionnaire ». Pour Marx, la Commune de Paris a fourni une esquisse de cette dictature.

L'économie politique de Marx

L'économie politique de Marx est au centre de son œuvre. Présente dans ses premiers ouvrages, elle est pleinement développée dans son œuvre magistrale, le Capital, dont le livre premier paraît en 1867. Les livres II et III ne seront publiés qu'après la mort de Marx par les soins d'Engels (1885 et 1894) et le livre IV, Théories de la plus-value (Theorien über den Mehrwert, traduit en français sous le titre d'Histoire des doctrines économiques), par ceux de K. Kautsky en 1905.

   Le Capital porte en sous-titre : Critique de l'économie politique. C'est en effet à travers une critique complète de l'économie politique des classiques que Marx élabore sa propre problématique théorique.

   L'objet de l'économie classique, qui se définissait comme l'étude de faits économiques considérés comme donnés, combinait une orientation empiriste-positiviste à une anthropologie naïve (l'homo economicus). Marx remet en cause cet objet même de l'économie politique, définissant désormais celle-ci comme l'étude de modes de production déterminés. Ainsi étudie-t-il dans le Capital le mode de production capitaliste, afin, dit-il dans sa préface, de « découvrir la loi économique du mouvement de la société moderne ».

   Trois concepts fondamentaux sont à la base de la doctrine de Marx : la valeur, la plus-value et l'accumulation de capital.

La valeur

La production capitaliste est une production de marchandise. Celle-ci revêt un double aspect. D'une part, c'est une chose qui satisfait un besoin quelconque de l'homme ; d'autre part, elle s'échange contre d'autres choses. L'utilité d'une chose en fait la valeur d'usage. La valeur d'échange (ou valeur tout court) apparaît comme la proportion dans laquelle des valeurs d'usage différentes s'échangent entre elles. Toutes ces choses, d'espèces différentes, qui s'échangent entre elles dans un système déterminé de rapports sociaux, ont une caractéristique commune : elles sont les produits du travail. Les divers producteurs créent des produits variés et les rendent équivalents au moment de l'échange. Ce qui est commun, ce n'est donc pas un travail humain d'un genre particulier, mais un travail abstrait, le travail humain en général.

   La grandeur de la valeur d'échange est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à la production d'une marchandise donnée. « En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé », la valeur étant la forme spécifique sous laquelle apparaissent les rapports entre temps de travail de différents producteurs.

   La forme de la valeur est étudiée par Marx à travers l'examen du processus historique du développement de l'échange. La forme la plus simple correspond à l'échange d'une quantité déterminée d'une marchandise contre une quantité déterminée d'une autre marchandise (une poule contre 2 kg de sel par exemple), la forme générale correspond à l'échange de plusieurs marchandises différentes contre une seule et même marchandise : enfin, il y a forme monétaire, lorsque l'or apparaît comme cet équivalent général.

   Il faut soigneusement distinguer la valeur de sa mesure. Marx note que la loi de la valeur s'impose à tout producteur comme une loi du marché, elle-même corrélative des lois de la production.

La plus-value

À un certain degré du développement de la production des marchandises, l'argent se transforme en capital. À la formule de circulation des marchandises M (Marchandises) – A (Argent) – Marchandises (on vendait une marchandise pour en acheter une autre) se substitue la formule A – M – A (on achète pour vendre avec profit). Cet accroissement de l'argent mis en circulation est appelé par Marx plus-value.

   D'où provient cette plus-value ? Elle ne peut provenir de l'échange lui-même, puisque les échanges sont équivalents. Pour l'obtenir, « il faudrait que le possesseur de l'argent eût l'heureuse chance de découvrir […] sur le marché même une marchandise dont la valeur d'usage possédât la vertu particulière d'être source de valeur » (valeur d'échange). Cette marchandise exceptionnelle existe : c'est la force de travail humaine. Sa consommation, c'est le travail, et le travail crée la valeur.

   Le possesseur d'argent achète la force de travail à sa valeur déterminée, comme celle de toute autre marchandise, par le temps de travail socialement nécessaire à sa reproduction. Il est en droit de l'utiliser, de la mettre au travail pendant toute la journée, par exemple huit heures. Si quatre heures, par exemple, suffisent à créer une valeur qui couvre les frais de sa reproduction (entretien), le travailleur créera les quatre dernières heures un produit supplémentaire non payé, qui est la plus-value. Dans cet exemple, le taux de plus-value sera de 100 % (rapport entre la quantité de travail non payé et la quantité de travail payé).

   La plus-value peut être accrue de deux manières : en allongeant la journée de travail [plus-value absolue] ; en augmentant l'intensité et la productivité du travail (réduction du temps de travail nécessaire) [plus-value relative]. Marx montre comment l'État s'efforça de prolonger la durée de la journée de travail jusqu'au XIXe s., où, devant le développement des luttes ouvrières, le second mécanisme fut de plus en plus privilégié.

   Cette analyse de la plus-value – concept central du Capital – est faite par Marx indépendamment des formes particulières qu'elle revêt par la suite : profit, rente, intérêt, impôt, etc. Marx éclaircit ainsi une des plus importantes confusions de l'économie politique de Ricardo.

   Pour reprendre les symboles utilisés par Marx, la valeur d'une marchandise sera, en fin de compte, représentée par l'addition c + v + pl, où c est le capital constant (les moyens de production : machines et matières premières), v le capital variable (salaires) et pl la plus-value, ou travail non payé à l'ouvrier.

L'accumulation du capital

Une des caractéristiques les plus importantes du mode de production capitaliste réside dans le fait que les capitalistes transforment la plus grande partie de la plus-value en capital et l'emploient non pour satisfaire leurs besoins ou leurs caprices personnels, mais de nouveau pour la production. La plus-value se décompose à son tour en moyens de production nouveaux et en capital variable : c'est l'accumulation du capital.

   Marx opère une distinction entre deux types d'accumulation : l'accumulation du capital sur la base du capitalisme et l'accumulation dite primitive (séparation par la violence du producteur d'avec ses moyens de production, expulsion des paysans de leur terre, dettes publiques, etc.). L'accumulation primitive crée, d'un côté, les prolétaires « libres » de toute attache et de toute restriction quant à la vente de leur force de travail et, d'un autre côté, des détenteurs de capitaux qui peuvent alors se livrer à l'accumulation du capital sur une base de production capitaliste.

   L'accumulation du capital aboutit à une augmentation rapide de la part du capital constant (machines) dans l'ensemble du capital mis en jeu pour une production. Cet accroissement plus rapide du capital constant par rapport au capital variable (ou hausse de la composition organique du capital), qu'exprime le rapport c/v, a d'importantes conséquences. Il est un des mécanismes qui expliquent l'existence de crises périodiques de surproduction.

   Dans le livre premier du Capital, Marx caractérise l'accumulation du capital par le schéma expropriation – concentration – socialisation « L'expropriation des producteurs immédiats s'exécute avec un vandalisme impitoyable […]. La propriété privée, fondée sur le travail personnel (de l'artisan, du paysan), qui soude pour ainsi dire le travailleur autonome et isolé aux conditions extérieures du travail, va être supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, sur le salariat […]. Ce qui est maintenant à exproprier, ce n'est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d'une armée ou d'une escouade de salariés. Cette expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette centralisation, à l'expropriation du grand nombre des capitalistes par une poignée d'entre eux, la science et la technique sont appliquées à une échelle toujours plus grande […]. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production, qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs seront à leur tour expropriés. »

La reproduction du capital

Marx introduit le premier une distinction, entre deux grands secteurs de la production : – la production des moyens de production ;– la production des biens de consommation.

   À partir de cette distinction, il étudie la circulation de l'ensemble du capital social, d'abord dans sa reproduction simple (cas où les capitalistes consomment improductivement la plus-value produite), puis dans sa reproduction élargie (accumulation capitaliste). Les livres II et III du Capital sont consacrés à cette étude.

   Marx pose à cette occasion le problème du taux moyen de profit.

   Le taux de profit est le quotient du profit réalisé par le capitaliste par la somme des capitaux engagés pour la production Si la valeur de la marchandise égalait son prix, on aboutirait à une absurdité : les taux de profit seraient incomparablement différents d'une branche à l'autre, les capitaux à composition organique élevée donnant des taux de profit très inférieurs à ceux à composition organique basse. Or, on constate, en général, qu'il y a un taux moyen de profit similaire dans toutes les branches : les capitaux, circulant librement d'une branche à l'autre, ramènent les taux de profit à un taux moyen. Celui-ci se trouve ainsi représenter le quotient de la somme totale de plus-value réalisée dans l'ensemble des branches à l'ensemble du capital engagé.

   La concurrence fait donc que les marchandises ne sont pas vendues à leur valeur, mais à un prix de production qui est égal au capital particulier dépensé augmenté du profit moyen (exprimé en pourcentage de ce capital).

   Dans une société donnée, la somme des valeurs de toutes les marchandises coïncide avec la somme des prix des marchandises, mais, dans chaque entreprise ou branche, il n'en va pas de même. Toutefois, la réduction de la valeur (sociale) aux prix (individuels) s'opère d'une manière très compliquée (notamment dans le capitalisme moderne).

   Marx met au jour une tendance structurelle conduisant à la baisse du taux de profit moyen. La hausse de la composition organique du capital, dans la mesure où la plus-value est seulement fonction du capital variable, entraîne une détérioration du rapport pl/c + v (taux de profit) au fur et à mesure que la part de c (capital constant : machines et matières premières) devient plus grande par rapport à celle de v (capital variable : salaires) ; l'accroissement du taux de plus-value pl/v, ou intensification du travail (rendements, cadences), peut contrecarrer cette tendance, mais n'est pas, dit Marx, suffisante pour l'annuler.

   Il importe, à propos de cette constatation de Marx, de souligner qu'il s'agit là d'une tendance de structure, imposée en quelque sorte par la combinaison des rapports capitalistes et non d'une loi, au sens inéluctable souvent donné à ce terme. D'autre part, l'histoire du capitalisme est justement l'histoire de la lutte des capitalistes contre la baisse tendancielle du taux de profit. Cette lutte parvient parfois à la masquer et à la contrarier, c'est-à-dire à empêcher qu'elle ne se manifeste directement comme baisse effective des taux de profit.

La rente foncière

Enfin, dans les derniers chapitres du livre III, Marx traite de la rente foncière. Le sol étant entièrement occupé et possédé, les prix de production se déterminent, relève Marx, non sur les terrains de qualité moyenne, mais sur ceux de la plus mauvaise qualité. La différence entre ce prix et le prix de production effectif sur un terrain de qualité supérieure donne la rente différentielle. De plus, de par sa situation de propriétaire, le possédant de terre peut utiliser son monopole de la terre pour se ménager une rente absolue. La nationalisation du sol peut seule abolir cette dernière.

   Tout en indiquant qu'en raison de la propriété privée des sols l'agriculture n'entre pas complètement dans le libre jeu de l'égalisation des taux de profit par circulation du capital à la recherche du profit maximal, Marx conclut par quelques analyses sur le développement du capitalisme dans l'agriculture : « Avec la transformation de la rente naturelle en rente argent, il se constitue nécessairement, en même temps, et même antérieurement, une classe de journaliers non possédants et travaillant contre salaire. Pendant que cette classe se constitue et qu'elle ne se manifeste encore qu'à l'état sporadique, les paysans aisés, astreints à une redevance, prennent tout naturellement à leur compte l'habitude d'exploiter des salariés agricoles, tout comme, sous le régime féodal, les paysans serfs ayant du bien disposaient eux-mêmes d'autres serfs. Parmi les anciens exploitants possesseurs du sol, il se crée ainsi une pépinière de fermiers capitalistes, dont le développement est conditionné par le développement général de la production capitaliste hors de l'agriculture. De par sa nature, la propriété parcellaire exclut : le développement des forces productives sociales de travail, les formes sociales de travail, la concentration sociale des capitaux, l'élevage en grand, l'application croissante de la science. L'usure et le système fiscal la ruinent fatalement partout […]. » Il ajoute que, comme dans l'industrie, la transformation capitaliste de l'agriculture semble n'être qu'un « martyrologue des producteurs ».

   La question de la généralisation du mode de production capitaliste à la sphère des activités agricoles sera reprise plus tard par Lénine ou Rosa Luxemburg, mais déjà Marx en avait, notamment dans son étude de la paysannerie française, dégagé les éléments majeurs.

Évolution de l'économie politique marxiste

Marx n'a pas élaboré une description concrète d'un système capitaliste particulier, mais le modèle général, idéal, « moyen », de toute structure capitaliste : le mode de production capitaliste dans ce qu'il a de plus essentiel. Contrairement à une idée courante, Marx n'a pas été le peintre d'un capitalisme aujourd'hui disparu : l'Angleterre du XIXe s. Derrière des formes, qui varient suivant les époques ou les sociétés, il a voulu dégager la structure d'ensemble des rapports capitalistes de production, rapports qui déterminent, en dernière instance, l'ensemble des autres rapports sociaux.

   Ainsi, l'économie marxiste après Marx s'attacha à spécifier l'analyse de Marx, à l'appliquer aux diverses sociétés concrètes dont est faite l'histoire.

   Elle fut amenée à le faire dans les conditions d'un capitalisme caractérisé par deux grandes tendances : le monopolisme et la concentration, d'une part, et l'expansionnisme colonial ou impérialiste, d'autre part. Suivant R. Hilferding, Lénine mit en lumière l'apparition d'un capital financier – fusion du capitalisme industriel et du capital bancaire – au sein d'un processus de concentration économique accéléré. Rosa Luxemburg, reprenant les schémas de Marx sur la reproduction de l'ensemble du capital social, y découvrit une insuffisance interne et proposa l'explication complémentaire suivante : pour rétablir les équilibres fondamentaux, perpétuellement compromis par les conséquences de l'accumulation du capital, le capitalisme a l'impératif besoin de s'étendre continuellement, c'est-à-dire d'intégrer au système des rapports sociaux qui le constituent des sphères d'activités toujours plus vastes (colonie, agriculture, loisirs, etc.). Le capitalisme ne peut, en quelque sorte, exister que parce qu'il existe en dehors de lui des sphères d'activités régies par d'autres modalités de production.

   Les économistes marxistes contemporains mettent au centre de leurs préoccupations la question de l'État et de son rôle « régulateur ».

   Cette dernière question n'est pas étrangère à l'évolution du marxisme dans les pays socialistes. Marx, hormis quelques indications générales, n'avait guère défini les caractéristiques d'une économie socialiste. Après la révolution d'octobre 1917, les marxistes russes s'efforcèrent de construire à la fois un nouveau système économique et l'analyse de ce système, et, dans des sens différents, Preobrajinski et Boukharine allèrent dans cette voie. Cependant, l'analyse marxiste des économies socialistes s'effaça rapidement derrière une nouvelle apologétique économique, parallèle à l'apologétique bourgeoise.

   Après la déstalinisation, la pensée marxiste a fait place à des courants qui, avec le Soviétique I. G. Liberman ou le Tchèque Ota Šik par exemple, ont prôné le retour à certaines catégories « bourgeoises » de la pensée économique : restauration de la concurrence entre les entreprises, utilisation croissante du profit monétaire comme critère de gestion industrielle.

   En réaction contre ce retour à une analyse économique non marxiste, la pensée économique chinoise, particulièrement pendant la Révolution culturelle (1966-1969), a insisté sur l'existence de contradictions internes dans l'économie nationalisée et a souligné l'importance de la prise en main effective par des travailleurs de la gestion technique et économique, en même temps qu'elle mettait l'accent sur les stimulants moraux et idéologiques au détriment des stimulants matériels du travail.

Quelques concepts de Marx et des marxistes

Accumulation

Définition

Transformation d'une partie de la plus-value en capital.

Accumulation du capital

« Dire que le processus de production crée du capital n'est qu'une manière de dire qu'il a créé de la plus-value.

   « Mais ce n'est pas tout. La plus-value est retransformée en capital additionnel et se révèle comme création de capital nouveau ou de capital accru. Le capital a ainsi créé du capital et ne s'est pas seulement réalisé comme capital. Le processus de l'accumulation est lui-même un moment inhérent au processus de production capitaliste. Il implique la création nouvelle de travailleurs salariés […] » (Matériaux pour l'« Économie », 1861-1865). Rosa Luxemburg voit une contradiction entre les exemples donnés par Marx au livre II du Capital, impliquant une possibilité théoriquement indéfinie de l'accumulation, et ses thèses sur les contradictions grandissantes du capitalisme, devant entraîner nécessairement son effondrement. « Le schéma marxien […] ne réussit pas à nous expliquer le processus de l'accumulation tel qu'il a lieu dans la réalité historique. À quoi cela tient-il ? Tout simplement aux principes du schéma lui-même » (l'Accumulation du capital, 1913), dans lequel capitalistes et salariés sont seuls en cause. Marx a simplifié son schéma dans un but pédagogique. Or, « pour le développement illimité de l'accumulation, [le capital] a besoin des trésors naturels et des forces de travail de toutes régions du monde » (l'Accumulation du capital) : c'est là que s'expliquent l'usage de main-d'œuvre étrangère, et d'abord l'impérialisme.

Loi générale de l'accumulation

« Mais plus la réserve grossit, comparativement à l'armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposée. Plus s'accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s'accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi générale, absolue, de l'accumulation capitaliste. L'action de cette loi, comme de toute autre, est naturellement modifiée par des circonstances particulières » (le Capital, livre I, VIIe section, chapitre XXV).

Argent

Ce qui mesure la valeur d'échange des marchandises. « La marchandise particulière qui représente ainsi la réalité adéquate de la valeur d'échange de toutes les marchandises, ou encore la valeur d'échange des marchandises en tant que marchandise particulière, exclusive, c'est l'argent […] » (Contribution à la critique de l'économie politique, 1859, livre I, Ire section, chapitre I).

Armée de réserve industrielle

Partie de la population ouvrière, inemployée, à la disposition du capital. « Si l'accumulation, le progrès de la richesse sur la base capitaliste, produit donc nécessairement une surpopulation ouvrière, celle-ci devient à son tour le levier le plus puissant de l'accumulation, une condition d'existence de la production capitaliste dans son état de développement intégral. Elle forme une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d'une manière aussi absolue que s'il l'avait élevée et disciplinée à ses propres frais. Elle fournit à ses besoins de valorisations flottants, et, indépendamment de l'accroissement naturel de la population la matière humaine toujours exploitable et toujours disponible » (le Capital, livre I, VIIe section, chapitre XXV).

Asiatique (mode de production)

Mode de production dominant au sein d'une société où le surplus de production de communautés villageoises éparses, pratiquant l'artisanat et l'agriculture, était prélevé par un État – le plus souvent une monarchie despotique –, qui, en contrepartie, assurait l'exécution des travaux publics (irrigation, communications).

Bureaucratie

« L'esprit bureaucratique est un esprit foncièrement jésuitique, théologique […]. La bureaucratie s'identifie à la fin ultime de l'État. Faisant des buts » formels « son contenu, elle entre partout en conflit avec les buts » réels « […]. Les fins de l'État se changent en fins des bureaux, les fins des bureaux en fins de l'État. La bureaucratie est un cercle d'où personne ne peut s'échapper […]. L'esprit général de la bureaucratie est le secret, le mystère : au-dedans, c'est la hiérarchie qui préserve ce secret et, au dehors, c'est sa nature de corporation fermée. Aussi la bureaucratie ressent-elle toute manifestation de l'esprit politique ou du sens politique comme une trahison de son mystère. C'est pourquoi l'autorité est le principe de son savoir, l'idolâtrie de l'autorité sa mentalité » (Kritik des hegelschen Staatsrechts, 1843). « Notre pire ennemi intérieur, c'est la bureaucratie » (Lénine, 1924,Œuvres complètes, Éditions sociales, tome XXXIII).

Capitaliste (mode de production)

« Deux phénomènes fondamentaux caractérisent ce mode de production capitaliste : 1 ° l'échange général de marchandise, ce qui signifie que personne dans la population n'obtient le moindre moyen de subsistance sans posséder les moyens de l'acheter, c'est-à-dire l'argent ;2 ° le système capitaliste des salaires, c'est-à-dire un rapport selon lequel la grande masse de la population laborieuse n'acquiert les moyens de paiement pour l'achat des marchandises qu'en vendant au capital sa force de travail, et où la classe possédante n'acquiert ses moyens de subsistance qu'en exploitant ce rapport » (Rosa Luxemburg, l'Accumulation du capital, 1913, IVe partie).

Communauté primitive

Première forme de groupement social, organisée selon le mode de l'autarcie. « Ces petites communautés indiennes, dont on peut suivre les traces jusqu'aux temps les plus reculés, et qui existent encore en partie, sont fondées sur la possession commune du sol, sur l'union immédiate de l'agriculture et du métier et sur une division du travail invariable, laquelle sert de plan et de modèle toutes les fois qu'il se forme des communautés nouvelles » (le Capital, livre I, IVe section, chapitre XIV). Le mode de production antique est fondé sur les oppositions ville-campagne, propriété civique-propriété privée, citoyen libre-esclave.

Conscience

« Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience » (Contribution à la critique de l'économie politique, préface, 1859).

Contrôle ouvrier

D'après Lénine, « le contrôle ouvrier est exercé par tous les travailleurs de l'entreprise considérée à l'aide de leurs organes effectifs : comités d'usines, conseil des anciens, etc., qui englobent également les représentants des employés et du personnel technique.

   « Dans chaque grande ville, dans chaque province ou région industrielle sera créé un conseil régional de contrôle ouvrier, composé de représentants des syndicats, des comités d'usines et autres comités ouvriers et coopératives ouvrières, qui fonctionnera comme organe du soviet d'ouvriers, soldats et paysans.

   « Les organes de contrôle ouvrier ont le droit de surveiller la production, de fixer un minimum de production et de prendre toutes mesures utiles pour déterminer le coût de production des produits […]. Les décisions des organes de contrôle ouvrier sont obligatoires pour l'entrepreneur et ne peuvent être révoquées que par décision de l'instance supérieure de contrôle […]. Dans toutes les entreprises, les entrepreneurs et les représentants des ouvriers et des employés élus pour exercer le contrôle ouvrier sont responsables devant l'État de l'observation la plus stricte de l'ordre, de la discipline ainsi que de la protection de la propriété. » (Décrets sur le contrôle ouvrier Œuvres complètes, tome XXII).

Crise

Moment par lequel passe nécessairement le système capitaliste lorsque les rapports de production deviennent trop étroits pour le développement des forces de production.

Origine des crises

« La puissance productive, immense par rapport à la population, qui se développe au sein du système capitaliste, l'augmentation – non proportionnelle certes – des capitaux en tant que valeurs (et pas seulement celle de leur substance matérielle), qui croissent bien plus rapidement que la population, contrastent avec la base, qui, comparée à la richesse croissante se rétrécit de plus en plus, et par laquelle travaillent ces énormes puissances productives. Elles contrastent également avec les conditions dans lesquelles le capital grossissant fructifie. Voilà l'origine des crises » (le Capital, livre III, IIIe section, Conclusions).

Crise, moment du cycle du capitalisme

« En principe, en économie politique, il ne faut jamais grouper les chiffres d'une seule année pour en tirer des lois générales. Il faut toujours prendre le terme moyen de six à sept ans – laps de temps pendant lequel l'industrie moderne passe par les différentes phases de prospérité, de surproduction, de stagnation de crise et achève son cycle fatal » (Discours sur le libre-échange, 1848).

Les « crises inévitables »

« Depuis plusieurs décennies, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports de production modernes, contre le système de propriété, qui est la condition d'existence de la bourgeoisie et de son régime […]. Une épidémie sociale éclate, qui, à toute autre époque peut sembler absurde : l'épidémie de la surproduction » (Manifeste du parti communiste).

« Solution » des crises

« Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'une part, en imposant la destruction d'une masse de forces productives ; d'autre part, en s'emparant de marchés nouveaux et en exploitant mieux les anciens. Qu'est-ce à dire ? Elle prépare des crises plus générales et plus profondes, tout en réunissant les moyens de les prévenir » (Manifeste du parti communiste).

Dictature du prolétariat

Forme de gouvernement organisée par et pour la classe ouvrière, intermédiaire entre la société capitaliste et la société communiste. « Il a déjà été dit plus haut que le premier pas dans la révolution ouvrière est la montée du prolétariat au rang de classe dominante, la conquête de la démocratie. Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher peu à peu toute espèce de capital à la bourgeoisie pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l'État – du prolétariat organisé en classe dominante – et pour accroître le plus rapidement possible la masse des forces productives » (Manifeste du parti communiste).

Économie politique

Science des processus économiques déterminant l'ensemble des différentes formes d'organisation sociale. « Les rapports juridiques, pas plus que les formes de l'État, ne peuvent s'expliquer ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l'esprit humain ; bien plutôt, ils prennent leurs racines dans les conditions matérielles de la vie que Hegel, à l'exemple des Anglais et des Français du XVIIIe s., comprend dans leur ensemble sous le nom de “ société civile ”, et c'est dans l'économie politique qu'il convient de chercher l'anatomie de la société civile » (Contribution à la critique de l'économie politique, préface, 1859).

Émancipation des travailleurs

Œuvre de la classe ouvrière se libérant des rapports sociaux de production capitalistes. « Toute l'histoire de l'humanité […] a été l'histoire des luttes entre classes, entre exploiteurs et exploités, entre classes dominantes et classes dominées ; l'histoire de cette lutte de classes représente une série d'évolutions, et l'on atteint actuellement le niveau où la classe exploitée et opprimée (le prolétariat) ne peut se libérer du joug de la classe exploiteuse et dominante (la bourgeoisie) sans libérer du même coup et définitivement la société entière de toute exploitation et oppression, de toutes les différences de classes et luttes de classes » (Manifeste du parti communiste, préface d'Engels, à l'édition anglaise, 1888). « L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes » (Adresse inaugurale et statuts de l'Association internationale des travailleurs, 1864).

État

« Par État, on entend en réalité la machine gouvernementale, autrement dit l'État en tant qu'il forme, par suite de la division du travail, un organisme spécial, séparé de la société » (Marx, Critique du programme de Gotha, 1875). « L'État est un produit de la société à un stade déterminé de son développement ; il est l'aveu que la société s'empêtre dans une insoluble contradiction avec elle-même, s'étant scindée en oppositions inconciliables qu'elle est impuissante à conjurer. Mais, pour que les antagonistes, les classes aux intérêts économiques opposées ne se consument pas, elles et la société, en une lutte stérile, le besoin s'impose d'un pouvoir qui, placé en apparence au-dessus de la société, doit estomper le conflit, le maintenir dans les limites de l' » ordre « ; et ce pouvoir, né de la société, mais qui se place au-dessus d'elle et lui devient de plus en plus étranger, c'est l'État » (Engels, l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, 1884). « Si l'État est né du fait que les contradictions de classes sont inconciliables […] il est clair que l'affranchissement de la classe opprimée est impossible, non seulement sans une révolution violente, mais aussi sans la suppression de l'appareil du pouvoir d'État qui a été créé par la classe dominante » (Lénine, l'État et la révolution, 1918). « Quelle transformation subira la forme-État dans la société communiste ? En d'autres termes : quelles fonctions sociales y subsisteront qui seront analogues aux fonctions actuelles de l'État ? Cette question réclame une réponse qui ne peut être que scientifique […]. Entre la société capitaliste et la société communiste se situe la période de transformation révolutionnaire de l'une en l'autre. À cette période correspond également une phase de transition politique, où l'État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat » (Marx, Critique du programme de Gotha, 1875).

Féodal (mode de production)

Mode de production caractérisé par la domination du groupe familial propriétaire et par la suprématie des campagnes sur les villes.

Fétichisme de la marchandise

Processus suivant lequel les rapports sociaux de production s'imposent aux individus comme existant indépendamment d'eux. « Mais la forme valeur et le rapport de valeur des produits du travail n'ont absolument rien à faire avec leur nature physique. C'est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d'un rapport des choses entre elles […]. C'est ce qu'on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu'ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de production » (le Capital, livre I, Ire section, chapitre I).

Force de travail

« La force de travail d'un homme, c'est tout simplement ce qu'il y a de vivant dans son individu » (Salaire, prix et profit, 1865).

Achat et vente de la force de travail

« […] la force de travail ne peut se présenter sur le marché comme marchandise que si elle est offerte ou vendue par son propre possesseur. Celui-ci doit par conséquent pouvoir en disposer, c'est-à-dire être libre propriétaire de sa puissance de travail, de sa propre personne. Le possesseur d'argent et lui se rencontrent sur le marché et entrent en rapport l'un avec l'autre comme échangistes au même titre. Ils ne diffèrent qu'en ceci : l'un achète et l'autre vend, et par cela même tous deux sont des personnes juridiquement égales » (le Capital, livre I, IIe section, chapitre VI).

Originalité de la force de travail

C'est « une marchandise dont la valeur usuelle [possède] la vertu particulière d'être source de valeur échangeable, de sorte que la consommer [est] réaliser du travail, et, par conséquent, créer de la valeur » (le Capital, livre I, IIe section, chapitre VI).

Valeur de la force de travail

« Comme celle de toute autre marchandise, sa valeur est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour la produire » (Salaire, prix et profit, 1865).

Lutte de classes

Situation de conflit regroupant en deux camps les diverses classes ou couches de la société et s'expliquant par la propriété privée des moyens de production : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte des classes […]. Jusqu'à nos jours, toute société reposait, comme nous l'avons vu, sur l'opposition des classes opprimées […]. De toutes les classes subsistant aujourd'hui en face de la bourgeoisie, le prolétariat seul forme une classe révolutionnaire. Les autres dépérissent. La classe moyenne, le petit industriel, le petit commerçant, l'artisan, le cultivateur, tous combattent la bourgeoisie pour sauver leur existence de classe moyenne […] s'il leur arrive d'être révolutionnaires, c'est qu'ils défendent non pas leur intérêt présent mais leur intérêt futur […] c'est qu'ils adoptent la position des classes du prolétariat » (Manifeste du parti communiste, 1848).

Marchandise

Fruit de l'activité productive humaine, introduit dans le cycle de l'échange. « La marchandise est d'abord un objet extérieur, une chose qui, par ses propriétés, satisfait des besoins humains de n'importe quelle espèce. Que ces besoins aient pour origine l'estomac ou la fantaisie, leur nature ne change rien à l'affaire. Il ne s'agit pas non plus ici de savoir comment ces besoins sont satisfaits, soit immédiatement si l'objet est un moyen de subsistance, soit par une voie détournée si c'est un moyen de production » (le Capital, livre I, Ire section, chapitre I).

Double caractère de la marchandise

« Les marchandises viennent au monde sous la forme de valeurs d'usage ou de matières marchandes, telles que fer, toile, laine, etc. C'est là tout bonnement leur forme naturelle. Cependant elles ne sont marchandises que parce qu'elles sont deux choses à la fois, objets d'utilité et porte-valeur. Elles ne peuvent donc entrer dans la circulation qu'autant qu'elles se présentent sous une double forme, leur forme de nature et leur forme de valeur » (le Capital, livre I, Ire section, chapitre I).

Mode de production

Ensemble constitué par les forces productives et les rapports sociaux de production. « Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production. Il n'est pas question ici d'un antagonisme individuel ; nous l'entendons bien plutôt comme le produit des conditions sociales de l'existence des individus ; mais les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent dans le même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social, c'est donc la préhistoire de la société humaine qui se clôt » (Contribution à la critique de l'économie politique, préface, 1859).

Monnaie

Marchandise instituée comme mesure commune des autres marchandises. « Ce n'est pas la monnaie qui rend les marchandises commensurables : au contraire. C'est parce que les marchandises en tant que valeurs sont du travail matérialisé, et par suite commensurables entre elles, qu'elles peuvent mesurer toutes ensemble leurs valeurs dans une marchandise spéciale et transformer cette dernière en monnaie, c'est-à-dire en faire leur mesure commune. Mais la mesure des valeurs par la monnaie est la forme que doit nécessairement revêtir leur mesure immanente, la durée du travail » (le Capital, livre I, Ire section, chapitre III).

Moyens de production

Ensemble composé par les matières premières, les instruments de travail et les moyens de subsistance. « Le capital se compose de matières premières, d'instruments de travail et de moyens de subsistance de toutes sortes, utilisés pour produire de nouvelles matières premières, de nouveaux instruments de travail et de nouveaux moyens de subsistance. Tous ces éléments créés, produits par le travail, sont du travail accumulé. Le travail accumulé, moyen d'une nouvelle production, est du capital » (Travail salarié et capital, 1849).

Moyens de travail

Partie du capital constant qui permet directement la production (par exemple les machines). « Nous avons vu […] qu'une partie du capital constant conserve, vis-à-vis des produits qu'il contribue à créer, la forme d'usage sous laquelle il entre dans le processus de production. Il accomplit donc pendant une période plus ou moins longue, dans des processus de travail sans cesse renouvelés, des fonctions toujours identiques. Par exemple, les bâtiments, les machines, etc., en un mot tout ce que nous appelons moyens de travail […]. Cette partie du capital constant transfère de la valeur au produit dans la proportion où elle perd, avec sa propre valeur d'usage, sa propre valeur d'échange » (le Capital, livre II, IIe section, chapitre V).

Plus-value

« La plus-value, cette partie de la valeur totale d'une marchandise dans laquelle se trouve réalisé le surtravail ou travail non payé d'un ouvrier […] » (Salaire, prix et profit, 1865). « Enfin le capitaliste contraint les ouvriers à prolonger le plus possible la durée du processus de travail au-delà des limites du temps de travail nécessaire pour la reproduction du salaire, puisque c'est précisément cet excédent de travail qui lui fournit la plus-value » (Matériaux pour l'« Économie », 1861-1865).

Plus-value absolue et plus-value relative

« Je nomme plus-value absolue la plus-value produite par la simple prolongation de la journée de travail, et plus-value relative la plus-value qui provient au contraire de l'abréviation du temps de travail nécessaire et du changement correspondant dans la grandeur relative des deux parties dont se compose la journée » (le Capital, livre I, IVe section, chapitre XII).

Taux de la plus-value

Exprimé en valeur, c'est le rapport de la plus-value au capital variable. Exprimé en temps, c'est le rapport entre le travail supplémentaire et le travail nécessaire.

Profit

« La loi fondamentale de la concurrence capitaliste, restée incomprise de l'économie politique, loi qui régit le taux général du profit et les » prix de production « déterminés par ce taux, est fondée […] sur cette différence entre la valeur et le coût de la marchandise, et sur la possibilité qui en résulte de vendre des marchandises au-dessous de leur valeur tout en réalisant un profit » (le Capital, livre III, Ire section, chapitre I).

Taux de profit

Rapport de la plus-value au capital total (capital constant et capital variable) : pl/c+v (livre III, Avant-Propos).

Baisse tendancielle au taux de profit

« En d'autres termes, la loi de la baisse du taux de profit, où s'exprime un taux de plus-value constant, ou même croissant, peut être défini comme suit : tout quantum du capital social moyen, disons un capital de 100, comprend une partie toujours plus petite de travail vivant. Dès lors, comme la masse totale de travail vivant qui actionne les moyens de production diminue par rapport à la valeur de ces moyens de production, il s'ensuit que la portion de valeur où s'exprime le travail non payé diminue nécessairement par rapport à la valeur du capital engagé […]. La diminution relative du capital variable et l'accroissement du capital constant – quoiqu'il y ait augmentation absolue de l'un et de l'autre – n'est, rappelons-le, qu'une autre expression de la productivité accrue du travail » (le Capital, livre III, IIIe section, chapitre IX).

Rapports sociaux de production

Liens que les hommes entretiennent entre eux inévitablement pour transformer la nature. « En produisant, les hommes ne sont pas seulement en rapport avec la nature. Ils ne produisent que s'ils collaborent d'une certaine façon et font échange de leurs activités. Pour produire, ils établissent entre eux des liens et des rapports bien déterminés : leur contact avec la nature, autrement dit la production, s'effectue uniquement dans le cadre de ces liens et de ces rapports sociaux […]. C'est dire que les rapports sociaux suivant lesquels les individus produisent, les rapports sociaux de production, changent et se transforment avec l'évolution et le développement des moyens matériels de production, des forces productives. Les rapports de production, pris dans leur totalité, constituent ce que l'on nomme les rapports sociaux, et notamment une société parvenue à un stade d'évolution historique déterminé, une société particulière et bien caractérisée » (Travail salarié et capital, 1849).

Valeur

Valeur d'usage

« L'utilité d'une chose fait de cette chose une valeur d'usage. Mais cette utilité n'a rien de vague et d'indécis. Déterminée par les propriétés du corps de la marchandise, elle n'existe point sans lui. Le corps lui-même, tel que fer, froment, diamant, etc., est conséquemment une valeur d'usage, et ce n'est pas le plus ou moins de travail qu'il faut à l'homme pour s'approprier les qualités utiles qui lui donnent ce caractère. Quand il est question de valeur d'usage, on sous-entend toujours une quantité déterminée, comme une douzaine de montres, un mètre de toile, une tonne de fer, etc. Les valeurs d'usage des marchandises fournissent le fond d'un savoir particulier, de la science et de la routine commerciales. Les valeurs d'usage ne se réalisent que dans l'usage ou la consommation. Elles forment la matière de la richesse. Dans la société que nous avons à examiner, elles sont en même temps les soutiens matériels de la valeur d'usage » (le Capital, livre II, Ire section, chapitre I).

Valeur d'échange ou valeur proprement dite

« Considérons maintenant le résidu des produits du travail. Chacun d'eux ressemble complètement à l'autre. Ils ont tous une réalité fantomatique. Métamorphosés en sublimés identiques, échantillons du même travail indistinct, tous ces objets ne manifestent plus qu'une chose, c'est que dans leur production une force de travail humaine a été dépensée, que du travail humain y est accumulé. En tant que cristaux de cette substance sociale commune, ils sont réputés valeurs.

   Le quelque chose de commun qui se montre dans le rapport d'échange ou dans la valeur d'échange des marchandises est par conséquent leur valeur ; et une valeur d'usage, ou un article quelconque, n'a une valeur qu'autant que du travail humain est matérialisé en lui « (le Capital, livre II, Ire section, chapitre I).

Les œuvres de K. Marx

 

Plan de l'article

Karl Marx

La vie

L'étudiant de gauche

Les premières armes critiques

La formation du matérialisme historique

L'auteur du « Capital » et le militant

La pensée de Karl Marx

Introduction

Critique des idéologies

La religion

La philosophie

La politique

L'idéologie en général

Critique de l'économie

La révolution prolétarienne

L'économie politique de Marx

La valeur

La plus-value

L'accumulation du capital

La reproduction du capital

La rente foncière

Évolution de l'économie politique marxiste

Quelques concepts de Marx et des marxistes

Accumulation

Définition

Accumulation du capital

Loi générale de l'accumulation

Argent

Armée de réserve industrielle

Asiatique (mode de production)

Bureaucratie

Capitaliste (mode de production)

Communauté primitive

Conscience

Contrôle ouvrier

Crise

Origine des crises

Crise, moment du cycle du capitalisme

Les « crises inévitables »

« Solution » des crises

Dictature du prolétariat

Économie politique

Émancipation des travailleurs

État

Féodal (mode de production)

Fétichisme de la marchandise

Force de travail

Achat et vente de la force de travail

Originalité de la force de travail

Valeur de la force de travail

Lutte de classes

Marchandise

Double caractère de la marchandise

Mode de production

Monnaie

Moyens de production

Moyens de travail

Plus-value

Plus-value absolue et plus-value relative

Taux de la plus-value

Profit

Taux de profit

Baisse tendancielle au taux de profit

Rapports sociaux de production

Valeur

Valeur d'usage

Valeur d'échange ou valeur proprement dite

Les œuvres de K. Marx